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Revue française de psychanalyse

2004/1 (Vol. 68)



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Dès 1900, Freud dans L’interprétation des rêves, établit un lien entre les formations de mots dans le rêve et les mots que les enfants peuvent utiliser comme des objets de jeu.

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Cinq ans plus tard, dans Le mot d’esprit, il relie sans conteste le jeu à la pulsion et fait du jeu agi et du jeu avec les mots des préalables indispensables au mot d’esprit qui trouve ses fondements dans un mouvement régressif vers le jeu infantile et une plongée dans l’inconscient.

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Si, pour Freud, le jeu de l’enfant s’accompagne de satisfactions pulsionnelles, c’est grâce à l’indispensable étayage sur des objets matériels du monde réel. La création de fantaisies (récits imaginaires, rêves diurnes...) tout en restant enracinée dans les formes premières du jeu, se dégage de la matérialité. Pour autant, il arrive que le créateur littéraire (1908) éprouve le besoin de retrouver cet étayage dans la réalité, propre au jeu de l’enfant (le jeu théâtral en étant l’une des expressions les plus manifestes). Le créateur met ainsi à disposition du spectateur autant de personnages auxquels ce dernier peut s’identifier dans leurs agis et leurs affects, sans danger pour son propre psychisme puisque restant dans la sphère de l’illusion.

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Ainsi, Freud, avant même d’aborder ses premiers travaux propres à l’enfant (Le petit Hans, 1909 ; Le jeu de la bobine, 1920), établit de façon latente un lien entre l’activité de jeu chez l’enfant et le fonctionnement psychique de l’adulte. Sans l’énoncer de façon explicite, il interroge d’emblée le rôle premier et déterminant de l’animisme – qui sous-tend le jeu, du passage par l’acte de jouer comme fondement des représentations mentales et des satisfactions pulsionnelles inhérentes au jeu comme base des auto-érotismes de pensée. L’étude du jeu de la bobine lui permettra de mettre l’accent, de façon manifeste cette fois, sur le passage de la passivité à l’activité qui s’accompagne d’un sentiment rassurant de maîtrise de la réalité et d’une potentialité au double retournement de la pulsion. Il introduit le rôle déterminant de la compulsion de répétition dans l’assimilation de la réalité (et surtout si elle est traumatique) comme dans le développement du moi.

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Mais quelle fonction occupe l’objet dans ce passage de la mise en jeu à la mise en représentation, dans la dynamique entre la réalité externe et l’intrapsychique ? En quoi le jeu participe-t-il à la dialectique entre investissements objectaux et investissements narcissiques, à l’émergence de la réalité, à l’équilibre entre intrapsychique et intersubjectif, au travail d’intrication pulsionnelle ? Autant de questions et d’autres encore, que le corpus théorique freudien nous incite à développer.

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Si Hermine Hug-Helmuth puis Anna Freud ont utilisé le jeu dans la psychothérapie d’enfant comme support permettant d’entrer en relation, il revient à Melanie Klein d’avoir introduit une perspective nouvelle en affirmant l’équivalence entre le jeu de l’enfant durant les séances et l’association libre de l’adulte en analyse. Le caractère symbolique du jeu permet à l’analyste de faire émerger à la conscience les conflits sous-jacents par l’activité interprétative soutenue qui porte d’emblée sur les niveaux profonds du fonctionnement psychique.

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Winnicott développe des positions sensiblement différentes. Il utilise le jeu en lui-même sans nécessité d’interpréter le contenu du jeu. Le jeu qui se déroule dans un cadre est alors une thérapie en soi. L’analyse devient en elle-même un lieu où « deux aires de jeu se chevauchent » ; elle s’apparente « à deux personnes en train de jouer ensemble ». Psychanalyse et jeu deviennent consubstantiels sans être confondus, mais les potentialités du jeu organisent la dynamique transféro/contre-transférentielle. Ainsi, Winnicott en vient à énoncer : « Je voudrais détourner l’attention de la séquence : psychanalyse, psychothérapie, matériel de jeu et jeu pour la présenter dans le sens inverse. En d’autres termes, c’est le jeu qui est universel et qui correspond à la santé [...] et en dernier lieu, je dirais que la psychanalyse s’est développée comme une forme très spécialisée du jeu mise au service de la communication avec soi-même et avec les autres » (Jeu et réalité, p. 60).

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Doit-on suivre Winnicott quand il en vient à soutenir que « le jeu est extraordinairement excitant, mais... ce n’est pas essentiellement parce que les instincts y sont à l’œuvre » ? (Jeu et réalité, p. 67). Nous connaissons en effet la contribution des auto-érotismes au plaisir du jeu comme au plaisir de penser. De même son aversion pour le game au profit du play ne fait-elle pas l’impasse sur la valeur des moments où l’enfant se mesure vraiment à son analyste, mettant « en jeu » son agressivité œdipienne ?

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L’accent mis sur la dimension ludique de l’analyse ne risque-t-il pas de faire perdre de vue le rôle déterminant de l’interprétation en même temps qu’elle nous écarte du modèle du rêve... le jeu peut-il se suffire à lui-même ?

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René Diatkine prend en compte les dimensions pulsionnelles et objectales présentes dans le jeu dès le plus jeune âge et son rôle déterminant dans le devenir des transformations à l’œuvre dans le travail de symbolisation. Toute activité psychique contient une dimension ludique. Elle imprègne le discours de l’analysant adulte en séance ; la règle (du jeu) fondamentale la favorise et détourne d’une communication volontaire à visée informative.

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Divers courants actuels de pensée reprennent de façon plus ou moins nuancée les positions de Winnicott et attribuent, peu ou prou, une dimension ludique au processus analytique. Dans cette constellation conceptuelle, Jean-Luc Donnet souligne la transitionnalité de la cure. René Roussillon insiste sur le respect de la paradoxalité du jeu où la répétition et l’emprise deviennent « compulsion à symboliser ».

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Certains cadres analytiques se réfèrent plus explicitement au jeu tel le psychodrame. Le passage par l’action (interprétée verbalement ?) est utilisé à des fins de mise en représentation de mots, ouvrant l’accès au fantasme et à la pensée réflexive. Quelle part de jeu intrapsychique celle-ci contient-elle alors in fine ? L’approche dynamique de la métapsychologie suffit-elle à en rendre compte ? En tout état de cause, la mise en action dans un cadre diffère de l’agir de contre-transfert comme de l’enactment, même si ce dernier interroge, du côté de l’analyste, les articulations entre éprouvé corporel, affect et acting.

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Paradoxalement les recherches cognitives, à l’opposée des perspectives psychanalytiques, ont montré l’importance du jeu et la capacité à faire semblant comme témoignant de l’accès à une « théorie de l’esprit » d’autrui.

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Ainsi, convoquant deux psychismes – et plus dans le psychodrame – le jeu nécessite une description de la créativité et de l’aire d’illusion qui estompent leurs limites. Faudrait-il alors articuler la pensée de Winnicott à celle de Bion – ce qu’ils n’ont su faire ? Et comment en rendre compte dans la métapsychologie freudienne ?

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François Kamel - Denys Ribas

Pour citer cet article

« Argument », Revue française de psychanalyse 1/ 2004 (Vol. 68), p. 5-7
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2004-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/rfp.681.0005


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