2004
Revue française de psychanalyse
Argument
Loin d’être un terme issu de la psychanalyse, la dépendance exprime généralement l’état de subordination à l’influence, au pouvoir ou à l’intervention d’un autre. En psychanalyse, cette notion, habituellement référée à la relation transférentielle, est actuellement fréquemment utilisée dans nos milieux comme synonyme des addictions alors que celles-ci n’en constituent qu’un des champs de recherche à explorer.
Penser la notion de dépendance nous emmène d’abord vers la préhistoire de la découverte de la psychanalyse, à l’époque où Freud fait ses premières armes de thérapeute en pratiquant l’hypnose. Nous retrouvons alors ses premières interrogations sur le fonctionnement et les limites de la suggestion en tant qu’elle est relation de croyance, de dépendance du pouvoir de l’hypnotiseur. Ces limites, perçues comme résistances, comme une « contre-volonté », signent par leur émergence l’existence d’un en-deçà de la conscience et de la volonté. Connaître et soumettre cette région psychique appelée l’inconscient en analysant ses manifestations dans cette nouvelle dépendance qu’est la relation transférentielle devint alors l’objectif central de la cure psychanalytique au service de la prise de conscience et du renforcement du moi devenant plus autonome. La démarche scientifique choisie par Freud pour atteindre cet objectif trouve une de ses sources dans la sourde hostilité que celui-ci nourrissait contre cette « tyrannie de la suggestion ».
Parallèlement, alors que la psychanalyse s’affirme dans son affranchissement de l’hypnose, la théorisation qui s’amorce met le sexuel infantile, toujours actif, au cœur de la psyché en dénonçant comme illusoire la domination de l’homme sur lui-même et sur le monde. La néoténie est authentifiée en tant que période de dépendance absolue et fait de l’ensemble nourrisson-soins maternels une entité.
Les liens précoces puis plus tardifs aux objets parentaux deviennent le terreau de l’organisation pulsionnelle et narcissique dont le devenir est de délivrer le sujet de sa dépendance initiale. Un certain affranchissement par rapport aux objets d’amour et à la satisfaction des besoins apparaît. Il s’exprime chez Freud, dans « Pulsions et destins des pulsions », par le développement d’une perspective dite solipsiste du devenir pulsionnel. L’importance et les vicissitudes du lien à l’objet trouvent davantage leur place dans les travaux qui abordent la dépression – tout particulièrement dans « Deuil et mélancolie » – et le narcissisme où est dépeint l’omnipotence imaginaire de his majesty the baby qui dénie l’impuissance infantile.
Après 1920, l’importance accordée au masochisme donne à la dépendance une dimension nouvelle. Dès le dernier chapitre du « Moi et le Ça », la dépendance était désignée par Freud comme l’enjeu central à l’intérieur du psychisme entre les instances, dans les relations que le Moi établit et entretient avec le Ça et le Surmoi. La réaction thérapeutique négative devient le point d’amorce pour penser « l’inaccessibilité narcissique ». L’opposition affichée à l’analyste, mis alors en échec, recouvre par exemple, dans la disposition mélancolique, l’extrême dépendance d’un Moi insécurisé, colonisé par ses identifications, incapable de se révolter contre son maître sévère, un Surmoi qui « plonge ses racines dans le Ça » et s’empare de tout le sadisme qui y est disponible.
Le nouveau dualisme pulsionnel tente de rendre compte des conjonctures cliniques où Thanatos, par son œuvre de déliaison, coupe court au travail de séparation comme à tout travail de deuil nécessaire. En lieu et place du processus de subjectivation, c’est l’assujettissement dans la souffrance et dans la haine qui paraît comme seul destin vivable au prix d’une dépendance irréductible à des modalités relationnelles paradoxales. La clinique des attachements, voire des transferts passionnels, illustre ces impasses mortifères du travail d’individuation.
Dans la lignée des travaux de K. Abraham et de M. Klein, les notions d’oralité puis d’analité et leurs enjeux deviennent une référence pour qualifier les caractéristiques de liens particuliers à l’objet, les modalités identificatoires précoces et l’ « archa ïcité » des fixations pulsionnelles. La notion kleinienne de « position dépressive » tient une place centrale en tant que synonyme du moment où l’enfant appréhende la mère comme séparée de lui et se trouve confronté à l’angoisse de la perte et aux fantasmes de culpabilité primaire qui en résultent, fantasmes de l’avoir endommagée ou détruite. Dans cette perspective, les angoisses dépressives ne pourraient être surmontées du fait des défaillances de l’introjection de façon stable d’une mère aimante et sécurisante. Des formes particulières de dépendance s’inscrivent dans ce registre relationnel. En particulier – en écho aux conceptions de Ferenczi qui avait déjà proposé le concept d’introjection et développé dans ses textes les destins aliénants des traumatismes subis dans la réalité de la part de l’objet –, la dépendance traumatique et la dépendance à l’égard du séducteur constituent des champs de recherche toujours actuels.
Malgré la diversité conceptuelle ou les points de divergence théorique, nous constatons que tous ces travaux s’accordent sur cette question avec Freud qui affirmait, toujours en 1923, que « ce qui garantit la sécurité du moi c’est le fait que l’objet a été maintenu ». La question est alors celle de la nature et de la qualité de cet objet.
Winnicott poursuit et approfondit la théorisation de cet enjeu psychique capital aboutissant à « la capacité d’être seul en présence de la mère », formulation souvent citée mais dont la complexité sous-jacente ne cesse d’être interrogée. La construction interne de l’objet par le sujet en fonction des réponses de l’objet se trouve impliquée dans cette théorisation qui déploie les processus de la transitionnalité à l’œuvre dans la petite enfance et la question de la dépendance aux objets transitionnels et à leurs succédanés. Dans cette lignée théorique, toute une série de travaux contemporains tentent de préciser les « solutions » singulières du sujet confronté à son besoin de dépendance. Kohut a décrit les self objects, personnes vécues comme faisant partie du psychisme du sujet lui-même – « éléments de la structure psychique manquante » – et dont dépend l’équilibre du fonctionnement psychique. On a pu également parler de toxicomanies d’objets.
L’adolescence, en tant que période de transition où la conquête de l’autonomie est relayée par l’exigence sociale, confronte brutalement l’adolescent à sa dépendance économique et affective. Celle-ci devient objet de honte assimilée à l’infantile et la castration et occasion de haine de soi-même comme dans le cas de l’anorexique qui tente de supprimer la dépendance aux besoins du corps passivant. Elle peut être aussi frappée d’un déni quant à ses sources au profit d’une addiction à un comportement ou une substance toxique.
Honte, haine, déni : comment, dans ce contexte psychique, soutenir une demande d’analyse qui exige de différer la satisfaction, d’investir la parole et la réalité interne dans un cadre circonscrit et de supporter la réémergence du visage d’un Narcisse désespéré ? Comment traverser la régression inhérente au processus sans l’interrompre précipitamment en demandant une prescription à absorber ou une « suggestion » efficace ?
N’y a-t-il pas un « roc de la dépendance » sur lequel viennent échouer nombre de tentatives psychanalytiques ou s’amarrer les cures interminables qui font du transfert une nouvelle édition d’une relation de dépendance inélaborable où la peur de l’effondrement se conjoint à un surinvestissement de l’emprise ? La technique même de la psychanalyse, visant une forme de libération grâce à l’interprétation et l’élaboration des positions surmo ïques invalidantes, ne rencontre-t-elle pas là des limites, véritables défis pour la pensée que le psychanalyste, malgré toute sa créativité, ne peut toujours relever seul ? Comment se donne-t-il les moyens de soutenir le fil de l’élaboration de sa dépendance contre-transférentielle ?
Les psychanalystes d’enfants sont confrontés par ailleurs aux problèmes particuliers que pose la dépendance normale de l’enfant à ses parents pour l’adresse d’une demande pour lui et l’établissement du cadre de la cure mais aussi à l’intérieur du processus. Ces problèmes sont bien souvent à l’origine d’échecs, d’interruption précoce des traitements. Parallèlement, les constats sociologiques actuels d’une tendance à l’atomisation, à l’isolement humain et à l’indisponibilité psychique parentale ne sont-ils pas en lien avec l’efflorescence de nouvelles dépendances pour lutter contre l’ennui, présentes également dans les tableaux cliniques particuliers d’enfants dits « hyperactifs », ou d’autres que l’on pourrait appeler « hyperagis », constamment dépendants des activités diverses imposées par leurs parents ?
Les « solutions addictives », dans la conceptualisation de Joyce McDougall, mettent au travail cette dialectique entre le besoin de satisfaction et le besoin d’un objet extérieur – l’object seeking de Fairbairn – qui est au cœur de la question de la dépendance. Les addictions marquent par la création de néo-besoins, voire d’une néo-sexualité, les impasses de la transitionnalité au profit de ces choix fétichiques ou de ces comportements compulsifs. Quand une relation analytique peut s’instaurer, ces patients décrivent la nécessité de diverses formes de décharge, équivalents orgastiques, qui visent l’extinction du pulsionnel vécu comme un besoin qui les possède ou les vampirise. Cette clinique interroge les analystes sur l’existence des clivages anciens et leur topique particulière, scindant non seulement le moi et son tissu représentatif mais ses soubassements mêmes, du temps de ce que nous appelons communément la constitution de l’auto-érotisme. La question des rapports entre clivages et dépendances se trouve ainsi posée.
L’étude plus spécifique des toxicomanies amène des auteurs qui privilégient le point de vue « structural » à insister sur l’absence d’une organisation véritablement névrotique et génitale ou sur l’aménagement d’un « état limite ». La conflictualité apparemment œdipienne mettant en exergue le défi vis-à-vis de l’instance paternelle tente de lier une violence inintégrable et de recouvrir les angoisses dépressives de la relation d’objet anaclitique (J. Bergeret).
Ces patients, souvent phobiques de véritables relations, évoquent davantage derrière leurs idéaux de maîtrise le « cramponnement », l’agrippement, l’impossibilité de dire « non » ou de dire « oui ». Ces difficultés à échanger avec autrui indiquent l’angoisse devant l’altérité et la « fragilité de la constitution de l’objet interne ». Comme l’indiquait le lapsus d’un de nos patients « addicté » à Internet : « Je ne peux communiquer que par internetre... »
Plus d’un siècle après la révolte féconde de Freud contre la « tyrannie de la suggestion », n’avons-nous pas à remettre toujours sur le métier... de l’analyse nos dépendances inconscientes ? Celles impliquées dans le processus de la cure comme celles que nous entretenons vis-à-vis de nos « maîtres », nos « groupes ou sociétés d’appartenance » comme notre éventuel asservissement à la théorie car la reconnaissance des limites peut permettre de nouvelles émergences créatives en dépassant le risque de l’assujettissement à quelque idéal.
Klio Bournova
Jacques Miedzyrzecki