2004
Revue française de psychanalyse
Argument
“ La remédicalisation, actuellement, de la dépression (assortie d’un excès d’usage des antidépresseurs prescrits trop systématiquement)... est le point d’aboutissement d’une lente abrasion du tragique de l’expérience humaine. ”
Pierre Fédida
Le terme de « dépression » n’est pas seulement aujourd’hui galvaudé par le public – pour qui toute personne souffrant de troubles psychiques « fait une dépression » – mais par la psychiatrie qui a abandonné toute psychopathologie pour des inventaires de symptômes et un pragmatisme pharmacologique qui fait désigner par « dépression » tout état susceptible d’être amélioré par un « antidépresseur ». Les psychanalystes semblent, quant à eux, placer la dépression dans une position incertaine, entre la mélancolie, d’une part, des états que beaucoup ont cherché à individualiser – dépression névrotique, dépression à vif, dépression blanche, dépression sans objet, dépression narcissique, névrose d’abandon, dépression essentielle... –, et, d’autre part, des aspects du fonctionnement mental auxquels est reconnue une sorte de « qualité dépressive » ou, de façon mieux définie, de « dépressivité », comme l’a proposé Jean Bergeret.
Le colloque René Diatkine
[1], organisé par André Green, nous invite à réexplorer, du point de vue de la psychanalyse, le « champ dépressif ».
Il serait tentant, sur le plan nosographique, d’envisager un spectre dépressif allant de la dépression mélancolique aux états dépressifs mineurs, sorte de continuum de la souffrance dépressive, mais la question de la pertinence d’une telle hypothèse se pose et s’oppose à une autre qui serait de considérer des mécanismes psychodynamiques communs aux différentes formes de dépression et de les observer ou de les retrouver dans différents contextes psychotiques, névrotiques ou autres
[2].
Une première question se trouve soulevée : celle des affects dépressifs. Faut-il considérer un affect dépressif qui serait spécifique comme l’ont proposé des auteurs comme Joffe et Sandler ou Charles Brenner ? Ou faut-il considérer l’état affectif des états dépressifs comme un destin de l’angoisse sur le modèle de la douleur psychique
[3] ?
À la suite de cette première interrogation, nous pouvons nous demander si nous en sommes venus à considérer aujourd’hui, avec les psychiatres, la dépression comme une sorte de réaction vitale, quasi biologique, liée par exemple à la rupture d’un lien d’attachement, ou au contraire comme le résultat d’un travail psychique particulier, travail de la dépression, travail de la mélancolie
[4], travail du négatif...
Dans cette hypothèse, que reste-t-il des modèles psychanalytiques classiques ou moins classiques de la dépression ? Deuil et mélancolie reste un texte fondateur de la pensée psychanalytique où Freud introduit la notion de perte de l’objet. Il est tentant d’étendre ce modèle aux différentes formes de dépression. Est-ce toujours possible ou pertinent ? Faut-il faire une place – et laquelle ? – à la pulsion de mort dans nos théories de la dépression ou pouvons-nous en faire l’économie ? Les propositions d’Abraham, de Rado, de Sterba semblent bien oubliées mais aussi celles de Nacht et Racamier et de bien d’autres. Quelle relecture pouvons-nous faire de Melanie Klein et que penser des développements post-kleiniens sur la dépression et la réparation, des vues de Winnicott sur l’humeur dépressive ?
Avons-nous quelque chose à dire sur l’organisation psychique des sujets capables de présenter des états dépressifs profonds à répétition, sur le fonctionnement intercritique des sujets réputés maniaco-dépressifs par la psychiatrie, et la cure psychanalytique est-elle de nature à pallier cette disposition particulière ?
Les rapports entre dépression et certaines modalités habituelles du fonctionnement psychique peuvent à bon droit être interrogés : les liens entre perversion et dépression, entre dépression « psychisée » et somatisations, les rapports entre les organisations de comportement et la dépression, les rapports de celle-ci avec les « états limites », peuvent en effet être envisagés et au moins dans deux directions : celle de la valeur défensive des conduites habituelles contre la dépression, contre la dépressivité, ou celle d’une défense dépressive contre une désorganisation plus profonde. En effet, sous l’ancienne formulation de « dépression masquée », on la suppose sous-jacente à de multiples autres tableaux tels que l’hyperactivité, le faux-self, les toxicomanies, etc.
Tout un registre de recherche se trouve ouvert par la question des dépressions précoces ou précocissimes et de leur influence sur le développement ultérieur de l’enfant. Disposons-nous d’études longitudinales nous permettant de confronter nos hypothèses fondées sur la reconstruction du passé de grands enfants ou de patients adultes et de les faire évoluer ?
La dépression chez l’enfant mériterait d’être reconsidérée maintenant que la prescription de médications diverses chez l’enfant s’étend de façon exponentielle alors que jusqu’à présent une grande économie psychopharmacologique était de mise.
Au cours même du travail du psychanalyste, la confrontation à la dépression se situe dans deux registres : d’un côté, celui de l’indication d’analyse devant des patients déprimés, avec en arrière-plan les questions de cadre et de variations de la technique qui peuvent se poser en pareils cas ; de l’autre, celui des dépressions apparaissant en cours de cure. Se pose alors le problème de ce qui constitue une dépression de transfert
[5] ou de ce qui constitue une dépression iatrogène.
Par ailleurs, lorsque le psychanalyste se trouve devant une telle occurrence, il est, semble-t-il, de plus en plus fréquent qu’il adresse en même temps le patient à un psychiatre pour qu’il lui prescrive des médicaments. Que penser de cette thérapie à deux pôles ? Elle installe deux objets de relation sinon de transfert et constitue un exercice difficile et même périlleux, ne serait-ce qu’à cause de la rivalité qu’elle risque d’induire entre les deux thérapeutes et qui comporte le risque de se solder aux frais du patient. Les analystes ont-ils peur de la dépression et des formes de transfert qui l’accompagnent ou redoutent-ils d’être inefficaces ?
Mais ce malaise du psychanalyste en face de la dépression est sans doute lié aussi au fait qu’aucun autre état psychique ne comporte autant le risque de suicide. La question du contre-transfert dans les cures de patients dépressifs, sous-tendue entre autres par ce risque, se pose de façon particulièrement aiguë.
Andrée bauduin et Paul Denis
[1]
Il a eu lieu à Deauville les 18 et 19 octobre 2003. Les exposés de Geneviève Haag et Claude Smadja, présentés lors de ce colloque, seront publiés dans ce numéro de la revue.
[2]
Position défendue par l’un de nous, P. Denis, « La dépression chez l’enfant. Réaction innée ou élaboration ? ».
[3]
Voir P. Denis, art. cité.
[4]
Notion explicitement présente dans
Deuil et mélancolie et reprise par Benno Rosenberg dans une perspective personnelle, celle de la détachabilité de l’objet.
[5]
Par exemple du type que Green a décrit dans « La mère morte »,
Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éd. de Minuit, 1983.