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Revue française de psychanalyse

2004/4 (Vol. 68)


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Je vais reprendre quelques définitions de la dépression qui ont déjà été données par Claude Smadja dans son exposé au Colloque de Deauville, avec quelques variations.

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Dépression : diminution ou perte de pression au sens de tension, tonus de vie, élan vital, forme motrice d’envol découlant du jeu pulsionnel, excitation procurant une « tension vers » un objet virtuel ou déjà figuré. Pour mieux comprendre la dépression primaire dont je vais principalement m’occuper, je proposerai d’abord quelques reformulations tentant de cerner l’émergence du moi corporel à la lumière de la clinique des structures archa ïques renvoyant à l’observation du développement et vice versa et entrecroisant bien des recherches actuelles.

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Au plus primitif du jeu pulsionnel, la « tension vers » part de la zone érogène et est donc, d’emblée, dans la problématique du jeu de la sexualité orale, à condition de « brancher » sur le jeu de cette sexualité des éléments de sensorialité/perception/conscience d’ordre prénatal avec un important érotisme auditif/kinesthésique/olfactif/gustatif et cœnesthésique de la zone oropharyngée et du haut tractus digestif. De ces sensations/émotions sortent des liaisons analogiques musique/voix/enveloppement aquatique, et une symbolisation particulière de la tonicité et de la kinesthésie en raison de leur valeur émotionnelle basale [2][2]  Il ne serait pas inintéressant d’intégrer ici certains..., rythmicités et « formes » découlant d’une certaine perception de « renvois », possiblement en bidimensionnalité : glissement de surface, chant et danse, impliquant déjà une action de l’objet externe perçu de manière haptique, labyrinthique, sonore, puis en tridimensionnalité dans l’établissement de la sphère, contenance de base dont nous verrons quelques aspects de la représentation.

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Soulignons dans ce jeu le besoin de suffisamment de continuité sensorielle, mais aussi de discontinuité, petit négatif qui fait naître le sentiment d’existence particulièrement au point de renvoi réfléchi sur une sorte de noyau de subjectivité, de rassemblement et de membrement. Il s’établit probablement des rythmicités des discontinuités, mais reste suffisamment d’aléatoire pour provoquer les sursauts toniques et ainsi soutenir la croissance de la conscience d’exister, et cela dès la vie utérine.

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Je mentionnerai ici les travaux de S. Ma ïello (1991) faisant l’hypothèse d’une naissance psychique dans le sonore prénatal : conscience d’exister issue tout d’abord de la perception différentielle son/silence des bruits rythmiques réguliers des battements cardiaques. Elle avait dans un premier temps mis l’accent sur la perception différentielle entre les bruits rythmiques réguliers et l’aléatoire du surgissement de la voix maternelle, et c’est là que je l’ai rencontrée, car cette hypothèse illumina soudain les questions que je me posais depuis une quinzaine d’années sur les phénomènes cliniques suivants : les enfants, les uns après les autres, racontaient une drôle d’histoire avec les bruits de tuyaux ; pendant un certain temps ils semblaient terrorisés par ces bruits à une époque où ils fuyaient encore la relation, et notamment la relation avec la voix en se bouchant les oreilles. Il ne faut pas croire que les enfants autistes se bouchent les oreilles pour ne pas entendre quelque chose de signifiant au niveau de la parole telle que nous la connaissons. Ils fuient le surgissement d’un dur insupportable dans le consonnantique de la parole, surtout si elle est bien articulée. Comme beaucoup le savent, ils n’acceptent notre verbalisation pendant longtemps que si l’on musicalise fortement la voix et au maximum si l’on chante les interprétations. Or ces enfants, au moment où ils sentaient qu’ils pouvaient commencer à faire confiance dans notre fond de réception, en quelque sorte, commençaient aussi à se passionner pour les bruits de tuyaux et, pour se les procurer, se mettaient à remplir et à vider des lavabos afin d’écouter, en connivence avec nous et dans une forte relation de plaisir, ce que j’ai fini par appeler « la grosse voix du fond des tuyaux » ; alors il se passait parallèlement quelque chose de très étonnant : il semblait que leur propre tuyau phonatoire se perméabilisait. Lorsque j’ai entendu Suzanne raconter cela pour la première fois, elle n’avait pas mentionné tout d’abord les borborygmes intestinaux, que nous avons appris ensuite être perçus un mois avant la voix – j’ai pensé « Eurêka! », en comprenant qu’il y avait une analogie faite à travers l’aléatoire entre la voix et ces fameux bruits de tuyaux.

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Nous venons donc de parler des continuités et des discontinuités des rythmicités sensorielles. D’une manière générale, si de trop grandes discontinuités de ces rythmicités se produisent, une gélification, pétrification de la motricité les accompagnent, privant ainsi le moi naissant de son principal agent de développement qu’est le mouvement, comme nous le verrons plus loin, confirmant l’assertion de Freud : « Le moi emprunte les avenues de la motilité. » On constate aussi chez le nouveau-né à risque autistique une fermeture à l’aléatoire de la voix humaine. Ces deux réactions semblent défensives contre chutes et liquéfactions prénatales, perte de la circulation émotionnelle de type chant et danse (S. Langer, citée par Meltzer, 1986).

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Par ailleurs, rappelons que les principaux éléments du traumatisme de la naissance, c’est-à-dire les grandes discontinuités sensorielles, sont : la perte de la peau, particulièrement au niveau de la sensation de pression contre la peau du dos, colmatée plus ou moins par la continuité de la voix, les enveloppements, le portage, et plus particulièrement la tenue du dos et de la nuque ; la lumière trop éblouissante ; la soumission aux flux gravitaires donnant sensation de chute sans fin si l’objet externe n’est pas suffisamment portant, enveloppant, attractant par l’odeur, la voix, et, plus ou moins rapidement, par le regard (le « brille » des yeux). Au sujet du sonore, mentionnons les travaux sur la musicalité particulière de la voix procurée par l’environnement (rythme particulier du parler aux bébés, le mamanais ; en anglais, motherese). Les travaux de C. Trevarthen (1989) soulignent que cette enveloppe sonore serait le principal canal des échanges émotionnels dans la périnatalité.

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La plus archa ïque des dépressions primaires est donc, en toute logique, faite surtout de sensations de chute et de liquéfaction, éléments non colmatés, en quelque sorte, du traumatisme de la naissance. Il peut y avoir également des amputations corporelles dont nous préciserons également la logique, et peut-être faut-il y relier les modifications perceptives auditives, l’hyperacousie de certains bruits jusqu’à de franches hallucinations auditives. Cette dépression comporte-t-elle un affect qualifié ? Quelle sorte d’affect ?

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Avant de répondre à cette question, je voudrais préciser que le support stabilisé du sentiment d’existence mettant à l’abri de ces vécus de dépression primaire contiendrait les premières représentations d’une géométrie primitive du moi corporel qui se sont précisées de l’ordre de formes perceptives et figuratives structurellement stables, représentation première dont la genèse est devenue inconsciente, forgée dans les échanges émotionnels principalement sonores, toniques, kinesthésiques et visuels, processus qui semble parfaitement conscient chez le bébé et les enfants qui construisent ou restaurent ces formations. En cas de dépression primaire, le psychique naissant dans l’émergence pulsionnelle des excitations endosomatiques (Green, 1995, p. 71) ne s’écrase-t-il pas dans des défenses primaires d’ordre adhésif/ventouse ? Peut-il, dès lors, en surgir un affect, première forme donnée par la rencontre ?

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Si l’affect en tant que représentant de la pulsion est « un mouvement (image motrice) en attente d’une forme » comme le propose A. Green (1995, p. 100), c’est une rencontre qui va forger la forme, c’est-à-dire courber le mouvement/affect dans un renvoi, premier retournement ? Rebond permis par l’action transformatrice de l’objet externe, par exemple réponse transsensorielle à partir d’un point suffisamment fusionnel de l’ordre de l’émotion extatique par exemple et suffisamment défusionnel de par le « pas pareil » du changement de canal sensoriel ; le pas pareil ouvre un espace, car, inattendu, il effracte suffisamment l’enveloppe ou, plus primitivement, une surface de rythmicités pour créer vertige et ressaisie tonique rassemblante, stimulant perception/conscience et s’accompagnant d’un affect de plaisir. Je propose donc de microniser le négatif dans ce jeu de la transformation, les premières représentations pouvant être de l’ordre d’une enveloppe de points, comme nous le reverrons.

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S’il n’y a pas de rencontre extatique provoquant « le rassemblement dans la montée tonique émotionnelle », belle expression d’A. Bullinger [3][3]  Avec la permission de l’auteur. et qualifiant les sensorialités, se produirait une chute dans la déréliction : écrasement dans la chute tonique, affect de solitude, abandon absolu, effroi, désespoir de jamais retrouver ce point de rencontre. Mais cet affect est-il possible avant la stabilisation au minimum de la sphère susceptible de contenir les émotions ? En deçà, y a-t-il seulement les pertes corporelles, notamment des zones érogènes de contact, les vécus de chute et liquéfaction et les défenses pétrifiantes corporellement ? L’affect susmentionné, lorsque nous le rencontrons en clinique, ne serait-il pas éprouvé par la partie non psychotique, dirait Bion, de la personnalité, certes faible et impuissante dans les cas les plus graves, mais ressentant, par exemple, l’emmurement, représentation issue des défenses adhésives pétrifiantes dans l’hypertonie ?

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Attardons-nous un peu sur la nature, la genèse et certaines qualités de ces formes de contenance primitive. C’est tout d’abord la sphère dont j’ai déjà parlé, puis un axe vertical articulant les côtés du corps autant que les murs, puis un axe horizontal articulant les membres inférieurs autant que la jonction des murs au sol désormais bien établi. Les jonctions de ces deux axes permettent l’investissement des formes parallélépipédiques. Ces formes sont indiquées être dotées de qualités : tout d’abord les qualités formelles ayant à voir avec la perception des formes corporelles qui n’est pas donnée d’emblée, ainsi qu’avec l’organisation spatiale ; je précise ici qu’il s’agit de la sécurité des abstractions formelles de base, ce que j’ai donc appelé la géométrie primitive, qui correspond à l’introjection de contenance au sens où en parlent W. Bion et E. Bick. Je rejoindrai ici les ponts très intéressants que D. Houzel a établis avec la théorie des catastrophes étudiée par R. Thom : contrairement à l’espace non orientable entretenant les angoisses primitives que Houzel (1985) a proposé de penser en termes d’angoisses de précipitation (donnant les vécus corporels de chute et de liquéfaction bien décrits par E. Bick (1968) et F. Tustin (1986-1989)), cette géométrie primitive correspondrait aux formes ayant une « stabilité structurelle » telle que la définit R. Thom, c’est-à-dire, résume Houzel, « des formes qui gardent un même contour, qui sont donc toujours identifiables à elles-mêmes, même si elles peuvent changer et évoluer, et même si la réalité substantielle qu’elles incarnent change sans cesse [4][4]  Compte rendu de la réunion du GERPEN de mai 2003,... » : n’est-ce pas d’un premier niveau d’abstraction qu’il s’agit là ? Houzel poursuit : « L’enfant autiste me paraît fonctionner à un niveau de stabilité simple, c’est-à-dire que, pour lui, tout doit rester physiquement immuable, sous peine de disparaître dans un chaos sans forme. C’est bien entendu dans la relation aux objets externes que peuvent s’organiser des formes structurellement stables [5][5]  Souligné par moi. ». C’est là que les enfants autistes nous font une première narration, en langage préverbal, de la manière dont s’organisent ces premières formes, effectivement dans la relation, à partir d’images motrices que j’ai appelées boucles de retour, semblant représenter l’élan pulsionnel et/ou émotionnel, son rebond au fond de la tête de l’objet à travers le regard/attention avec retour vers un noyau d’attache central formant ainsi une structure radiaire (Haag, 1993), constitutive d’une sphère enveloppante. Voici la démonstration de l’enfant Bruno dont le dessin, que j’ai schématisé, me semble illustrer maintes approches théoriques depuis Freud. Cet enfant post-autiste résuma ainsi le processus de la formation de l’enveloppe : il récapitula en langage gestuel la séquence répétée plusieurs fois : contact/dos, plongée dans le regard, cela fait une « entourance », celle-ci démontrée en se calant bien dans un petit fauteuil d’osier au dossier arrondi placé sous le tableau noir ; dans l’une de ses allées et venues, il avait posé à la craie un amas de pointillages fermes représentant la pénétration du regard ; il se releva et fit ensuite, au-dessus de l’amas de pointillage, ce dessin très joyeusement (Pl. 1).

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Nous pouvons nous attarder sur le point de retour de ces « boucles » qui, pour reprendre l’expression de Freud (1913), semblent bien des « perceptions de processus affectifs et intellectuels »... et qui contiennent donc une forme motrice probablement au départ hallucinée, ou comportant au moins un quantum hallucinatoire, avec un point de rencontre fusionnel, la réception dans la « mêmeté » de l’empathie de l’objet externe, et une hallucination négative, la différence de la transformation, provoquant un certain vertige et alors une hallucination positive dure, projection d’un minimum de contraction musculaire sous-tendant cette perception d’un rebond, d’un retour, en même temps qu’une augmentation de la conscience d’exister. Dans cette tentative de théorisation, (Haag, 1994), j’avais rejoint les formulations de F. Tustin (1986) que j’avais rapprochées de la notion d’excorporation développée par A. Green (1990). Lorsqu’il n’y a pas ce point de retour, soit par le fait de l’absence totale de réponse, soit par le fait d’une réponse en miroir fusionnel sans aucune transformation, les patients nous racontent donc (petits ou grands) l’expérience d’une chute engloutissante dans le regard de l’autre avec agonie existentielle, forçant la défense autistique.

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Il y a, semble-t-il, des représentations qui se branchent sur les points de renvoi. Un collègue argentin, D. Maldavsky (1999), a travaillé les langages des différents érotismes, et au niveau de l’érotisme oral primaire il situe une représentation de points lumineux auxquels on se sentirait suspendus dans une sorte d’éther ou de milieu liquidien, en quelque sorte un ciel étoilé ; or je cherchais depuis des années à comprendre les productions dessinées des enfants à un certain moment de leur évolution, lorsqu’ils couvrent des feuilles de points colorés simplement, tranquillement, comme une représentation, plus du tout dans le pointillage pulsionnel qu’ils font à un niveau plus primitif. Par ailleurs, flanant vers la littérature, j’ai repris le texte de Julien Green, « Si j’étais vous », ce fameux texte commenté par M. Klein, où il décrit très joliment ce personnage-lui, en dépression primaire, si mal dans sa peau qu’il veut rentrer dans la peau des autres, c’est-à-dire pratiquer l’identification projective massive. La seule chose qui le console, c’est le ciel étoilé et il le contemple. J’ai suivi des adolescents post-autistes qui s’accrochaient également au ciel étoilé au moment de la reviviscence de leur malaise corporel à la puberté.

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Si ces points de renvoi sont vitaux et sont à l’origine de la formation des formes, il me semble que, là, nous pouvons discuter de la précession des représentations d’affect où l’histoire de l’image motrice rythmée entre en jeu, et c’est seulement lorsque ces expériences de retour rythmique se sont suffisamment répétées que soudain semble se cristalliser cette perception d’enveloppe ; c’est ce qui va permettre alors seulement d’objectaliser les objets, de percevoir les formes corporelles, et l’on peut ainsi discuter de la précession représentation-perception. N’y a-t-il pas un type de représentation comme celui-là qui précède la perception des formes ? Visuellement, en tout cas, la tête et le sein de la mère ne sont pas perçus comme formes. Il faut construire cette représentation sphérique pour percevoir vraiment la rondeur de la tête, la rondeur du sein, et toutes les formes rondes du décor.

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Certains autistes s’arrêtent là ; c’est-à-dire qu’à tout moment les autistes peuvent ainsi s’arrêter. Ils ont une particulière fragilité à cet endroit de la formation de la contenance, peut-être en raison de dispositions génétiques que l’on est en train de découvrir ; même ceux qui évoluent très favorablement gardent très longtemps une fragilité de contenance émotionnelle. En fait, ils semblent avoir du mal à constituer la stabilité structurelle de ces formes qui a à voir avec leur symbolisation, comme nous l’avons montré. Ainsi, certains enfants s’accrochent à un certain type de boules lumineuses, d’abat-jours sphériques, ou bien à la pleine lune dans le ciel. L’un d’eux guettait chaque mois la pleine lune, ne dormait pas cette nuit-là pour la contempler. Ce même garçon fut très ébranlé à l’adolescence ; malheureusement sa thérapie avait été interrompue juste à l’entrée de la puberté ; il venait me voir en tant que consultant. Alors cela était pathétique : il avait des impulsions suicidaires à s’étrangler que nous avions comprises comme une possession serrante de l’objet et du soi confondus dans la mort. Un jour, il me dit ; « Hier soir, j’ai failli vraiment m’étrangler. » Je l’interroge pour comprendre ce qui s’était passé. Qu’est-ce qui l’avait ainsi bouleversé ? Il finit par me dire : « La lune était gibbeuse [6][6]  « Gibbeuse » a pu paraître à beaucoup de collègues... ». Il avait donc besoin, pour colmater son malaise, de contempler une forme réellement parfaite.

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Revenons à la dépression primaire en regard du schéma de contenance. L’une des hypothèses que l’on peut faire, c’est que le sujet aurait vécu une expérience d’hémorragie narcissique, peut-on dire très concrètement : sa lancée dans cette image motrice de départ, provoquée comme nous l’avons vu par la pression pulsionnelle, doit rencontrer une attraction, mais une attraction qui donne le rebond et non une attraction engloutissante, ce qui est une autre version de l’absence d’action transformatrice. Si, par contre, cette action a bien lieu, il n’y a pas de symbiose engloutissante. La symbiose normale, c’est le schéma.

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Si donc la lancée ne revient pas, les enfants nous ont bien montré que l’on tombe de l’autre côté de la tête ou de la pupille de l’autre, en coulant, ou en chute libre, ou en tourbillon. Tout sera fait pour ne pas renouveler cette expérience anéantissante.

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Beaucoup d’enfants ont une amputation de la zone érogène. La sensibilité de cette zone s’installe en hallucination négative permanente. Ils n’ont pas de bouche. La grappe de sensations (Tustin, 1986), drainée dans l’image motrice, est également tombée de l’autre côté. Qu’est-ce qui remet la bouche en place ? C’est quand les enfants retrouvent avec nous cette circulation au fond de la tête. Cela passe beaucoup par le regard-attention et l’interprétation juste. Il y a ce mystère, qui suppose que les clivages sont à notre disposition extrêmement tôt pour notre sauvetage minimal ; c’est que ces enfants, même les plus malades, comprennent le langage, en tout cas si l’on s’occupe de ce qu’ils essaient de nous montrer qui les préoccupe au sujet de toutes ces angoisses corporelles et spatiales. Ils attendent la formulation juste de ce qu’ils essaient de nous faire sentir qu’ils vivent. Il y a donc une conscience processuelle assez extraordinaire au niveau de phénomènes dont nous n’avions aucune idée. J’ai commencé à travailler avec une fillette qui tentait de me faire comprendre qu’elle était coupée en deux. Pendant plusieurs mois, elle me montrait une petite maison qui s’articulait autour d’une charnière et la comparait avec des boîtes identiques qui se collaient et se décollaient. Elle se raidissait ensuite pour me montrer qu’il fallait bien se tenir collée par ce raidissement, ce qu’elle mimait debout, couchée. Un jour, alors qu’elle me montrait, en désespoir de cause et très discrètement, la raie de ses fesses, j’ai pensé à un enfant de mon entourage qui avait eu de petites difficultés de développement, et cela peut faire partie d’angoisses corporelles au moment de l’installation de l’analité : « Maman, est-ce que les fesses sont bien collées ? » J’ai donc formulé à cette fillette : « Ah ! tu me demandes si tes deux moitiés sont bien attachées comme la charnière de la petite maison, ou bien si elles sont seulement collées, et alors il faudrait les tenir collées, collées toujours. » Elle me fait un grand sourire et la démonstration qui durait depuis trois mois, à chaque séance, trois fois par semaine, s’est arrêtée. (Haag, 1985).

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Bien qu’ils n’aient pas toujours évité que leur bouche soit partie ou parfois leurs mains (les extrémités préhensives assimilées à la bouche), il y aurait donc comme défense contre les chutes et les amputations une rétraction de ce que nous pouvons considérer comme le premier temps de l’affect ? Ces enfants-là se figent dans l’hypertonie ou le mouvement non stop qui sont les seules manières de se tenir dans un espace non construit : il n’y a pas de sol, alors ils sont sur la pointe des pieds dans une sorte de tentative hallucinatoire permanente de s’envoler et d’être en apesanteur ; ou bien ces mouvements rythmés entretenus en permanence dans les stéréotypies, et il ne faut pas que cela s’arrête, sinon on tombe !

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Donc, la dépression primaire va empêcher la poursuite de la formation des formes. Il peut même y avoir collapsus d’une sphère déjà faiblement construite. C’est ce qu’on a appelé la bidimensionnalité pathologique. À l’étape de la restauration de la peau, il peut y avoir des sensations d’écorchage provoquant des symptômes-vêtements, soit que les patients doivent se dénuder, soit s’hyperenvelopper. Lorsqu’ils sont en état autistique plus sévère, en bidimensionnalité, c’est-à-dire en adhésivité-ventouse, ils n’ont même pas ces symptômes-là.

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En écoutant C. Smadja, et j’y avais déjà pensé à plusieurs reprises, je me suis demandée quelle différence fondamentale nous allions trouver entre la dépression primaire et la dépression essentielle. J’avais envie de proposer que la dépression essentielle ne redétruit pas cette géométrie primitive du moi corporel. J’ai reparcouru le livre de Kreisler sur la dépression essentielle chez l’enfant, et j’ai été frappée de constater que tous ses cas étaient des bébés entre 6 mois et 2 ans, c’est-à-dire à partir du 2e semestre de la vie, où je pense que ces formations-là sont stabilisées.

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Donc le retrait des affects ne va pas toucher aussi fort ce moi corporel, en dehors de l’hypotonie axiale ; par contre, C. Smadja a bien montré le retrait pulsionnel de l’investissement des objets et de leur manipulation, de leurs emboîtages qui représentent le jeu relationnel, tandis que les autistes les plus sévères essaient d’obturer, quand par hasard cela émerge, la perception même des objets, cette objectalisation qui leur ferait sentir le gouffre entre le corps propre, le corps de l’autre et les objets du décor.

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Par contre, certains autistes arrivent, en deçà de la restauration des formes, à communiquer émotionnellement à travers la musique ou les couleurs, ce qui va faire des boucles qui vont contribuer à la restauration des formes.

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Quand Laurence Kahn a fait son rapport sur la forme lors d’un congrès de langues romanes, elle a dit des choses très proches : « À l’aube des images, il n’y a pas de figuration, mais du rythme, et celui-ci déjà symbolise » (Kahn, 2001). Mais il faut différencier les rythmicités qui sont restées dans, ou réintègrent la relation, et les rythmicités apparentes des stéréotypies autistiques qui sont une maîtrise des kinesthésies en autosensualité et qui ont des allures cadencielles et non pas la richesse des rythmes qui font la musique et la danse.

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À propos du rebond, j’avais trouvé une formulation de Bion très intéressante : l’un de ses patients, évoqué dans Four Discussions (Bion, 1978, p. 29), « ... ne semblait pas prêter la moindre attention à ce que je disais, mais était fasciné de voir mes mots venir l’entourer puis de penser qu’il les voyait captés sur le dessin des rideaux ». Lorsque Bion, après un long temps, put lui dire quelque chose de cette expérience (mais il ne nous dit pas quoi), un changement net survint dans son comportement : « Il avait raconté cela pendant longtemps sans aucune réponse adéquate de ma part. Quand je donnai cette réponse, il fut capable de transformer ce que je dis de telle sorte que cela devint possible de le faire glisser des niveaux de conscience rationnelle à d’autres niveaux de l’esprit » (ibid., p. 34). Un peu plus loin, en commentaire des questions subséquentes sur l’effet des interprétations à ce niveau, Bion formule : « Ceci est un autre mystère. Pourquoi cela ne passe-t-il pas directement de lui-même à lui-même ? Pourquoi une personne externe est-elle nécessaire ? Pourquoi l’être humain ne peut-il être comme un lombric ? (...) Pourquoi ne peut-on avoir une relation avec soi-même directement sans l’inter- vention d’une sorte de sage-femme physique ou mentale ? C’est comme si nous avions besoin de “rebondir” d’une autre personne, d’avoir quelque chose qui puisse refléter ce que nous disons avant que cela devienne compréhensible ” (souligné par moi) (ibid., p. 34-35).

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Il y a aussi de très belles formulations, chez Henri Maldiney (1973), sur l’horizon et l’espace du paysage ainsi que sur le rebond. « Cette participation à la Physis, dans laquelle le moi “paraît flotter entre le dualisme et l’adualisme”, est contemporaine de la situation de l’homme dans l’espace du paysage. (...) L’analyse qu’E. Strauss en a faite éclaire le sens de l’authentique (et rare) peinture de paysage. (...) Elle rend visible une spatialité invisible et indivise sous-jacente, où le fond du monde a lieu ” (souligné par moi). « Dans l’espace du paysage nous n’allons pas d’un ici à un selon une direction assignable. Nous nous mouvons de ici en ici, chacun se transformant et disparaissant en l’autre, de sorte qu’il n’y a qu’un Ici absolu exposé à un horizon absolu, qu’il sous-tend. (...) Mais il s’agit moins d’un “flottement entre le dualisme et l’adualisme” que d’une sorte de “cercle de présence” qui constitue la forme même de la présence au monde au niveau du sentir » ; c’est ce que je suis amenée souvent à formuler à partir des démonstrations des patients : dans les intenses échanges psyché/regard incluant le tactile et le sonore, formation du fond de soi et de l’autre dans le même temps.

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Et, plus loin dans le même texte, nous avons des formulations qui rejoignent étrangement le schéma donné par l’enfant Bruno et les hypothèses métapsychologiques que nous avons faites en commentaire (p. 221). « Une forme n’existe, elle n’est son propre départ qu’à travers la faille et le bond [souligné par moi]. De l’infinité de cette faille où sa continuité finie s’abîme, elle émerge à soi à partir de rien. C’est là la condition de sa dimension rythmique. Le rythme n’est ni continuité ni disparate, mais unité sus-intégrative d’avènements discontinus. »

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À propos de l’horizon, je citerai ici l’observation d’un bébé de 4 mois et demi faite par M. Haag (2002). Ce bébé (Jeanne) se sert du sein réel, mais c’est une théâtralisation : elle plonge sur le sein, attrape brièvement le mamelon, se relève et répète quatre à cinq fois la séquence ; chaque fois qu’elle se relève de cette plongée, elle suit du regard une sorte d’horizon imaginaire. Est-ce la communication de la perception d’une forme abstraite, une idée, un concept de circularité ? Est-ce une hallucination ? J’ai tendance à penser qu’elle rejoint la démonstration de Bruno, i.e. plonger dans la tête/sein, se reprendre, ça fait du « tout autour », et ça fait donc cette perception géométrique primitive.

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Je reprends la discussion avec S. Smadja : si, sur le point de rebond, il y a la chute, donc la rétraction pulsionnelle qui gélifie, pétrifie, où passe l’énergie ? Les enfants autistes ne sont jamais malades. Donc, ça ne file pas dans l’altération du système immunitaire. Par contre, ils ne sont pas complètement blindés du côté des voies qui vont vers ce que Freud a appelé l’altération interne, i.e. les décharges vers l’accélération cardiaque et respiratoire. Si l’on fait une piqûre, il n’y a pas en effet d’affect de douleur mais elle s’accompagne d’une augmentation bien plus importante des rythmes cardiaques et respiratoires que chez les sujets non autistes (recherche clinicobiologique de S. Tordjman, dossier hors série).

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Les enfants font aussi de petites narrations concernant les autres qualités que doivent posséder les agents du processus ; par exemple, pour ce qui est du regard : la pénétration, oui, à condition d’être alliée à la douceur ; pour ce qui est de la paroi contenante fabriquée par les rebonds : ferme, mais doublée en quelque sorte d’une couche malléable où l’on puisse imprimer des traces ; ces qualités semblent certes découler de l’expérience sensorielle, principalement tactile et kinesthésique, mais semblent en même temps perçues comme des qualités psychiques en deçà de leur métaphorisation dans le langage : « coller à », « imprimer », « rebondir ». Cela rejoint sans doute le concept de médium malléable développé notamment par M. Milner. Du point de vue des prémisses du langage, les parois de ces formes sont également indiquées être tissées, outre les composants tactiles et kinesthésiques, de structures sonores, principalement rythmiques mais aussi mélodiques, portant les plus fondamentaux échanges émotionnels.

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Je donnerai deux vignettes cliniques illustrant ces problématiques, à un niveau de reprise élaborative assez éclairante me semble-t-il (Haag, Castex, 1996) :

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1 / Baptiste, la séance du trou noir (6 ans et demi - 4e année de traitement).

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Cette séance, dont le dessin résume parfaitement le thème, se situe dans une période où il vient d’y avoir à la fois des circonstances familiales anxiogènes (sa mère vient de subir une intervention chirurgicale) et une absence inhabituelle de ma part un vendredi, quinze jours auparavant. Il s’installe à écrire de manière très appliquée avec un feutre noir. Je ne regarde pas tout de suite ce qu’il dessine et une image s’impose à moi : celle d’une préadolescente en état post-autistique, qui voulait commencer à écrire : elle faisait des lettres en pointillés et je devais repasser dessus, ou l’inverse. Je regarde alors ce qu’il est en train d’écrire... en pointillé ! Il le lit avec moi : « Pour vendredi 18 mars, lire la suite du conte - le grand foritier met le mare - j’écris - lycée - policier - jouets - feutre - peinture - cinq. »

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Dans un premier temps, je ne vois guère de lien entre ces mots, sauf la date du vendredi prochain me confirmant ma crainte que mon absence inhabituelle d’il y a quinze jours et l’insécurité des prochains vendredis ne soit en cause dans son malaise de cette semaine. Il fait seulement le commentaire : « Ça recommence par une majuscule et ça finit par un point. » Je suis évidemment frappée par les pointillés auxquels j’étais moi-même en train de penser. Il prend alors une ficelle et se montre sur le point de reprendre la vieille stéréotypie autistique de contemplation d’un bout de ficelle coupé arrangé en col de cygne, abandonnée depuis longtemps. Je reprends l’image du grand forestier. La phrase lacunaire a-t-elle à voir avec un repêchage, un amarrage ? Je lui demande alors si dans le conte il s’agit d’une mare avec de l’eau ou d’une amarre qui est une corde pour attacher. Il me répond que c’est une mare avec de l’eau. Il fait ensuite un renforcement de la majuscule avec un gros feutre bleu et je dois repasser sur les pointillés. En m’exécutant dans une sorte de jeu transitionnel indispensable dans ces états (peut-être les mots « jeu » et « jouets » accolés à « policier » évoquent-ils ce caractère salvateur de l’espace transitionnel du jeu), je souligne qu’ainsi il est sûr que je reste très proche de lui en faisant pareil. Il insiste pour que le dernier point soit englobé dans le tracé du mot – autrement dit, pour qu’il n’y ait pas de point final. Je repense ici aux commentaires de Mme Bick (1986) sur l’horreur des fins de lignes, fins de lettres, du point final qu’ont certains patients souffrant d’angoisses de type autistique et obligés de mettre en œuvre des défenses de type adhésif ( « collé à » ) ; le point final serait, dans ce cas, le représentant d’une fin mortelle (dead-end).

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Baptiste dessine alors deux pylônes : l’un intact, et l’autre cassé, plié en deux. Je demande par qui ou quoi ce pylône a été cassé ? « C’est l’espa-a-a-a-ce », dit-il en faisant chevroter sa voix pour donner une impression d’écho sans fin, tout en dessinant, près du pylône cassé, un rond où se déchaînent des choses noires, piquantes et explosives, son dessin s’accompagnant de force bruitages, mimiques et gestes. Il réussit à me communiquer une atmosphère de perte et d’explosion dans l’espace assez dramatique pouvant bien rendre compte de la nécessité d’un recours autistique. J’essaie d’interpréter, tout en faisant droit à l’effet possible aussi des vitamines alléguées par sa mère devant lui, et à l’inquiétude qu’il a eue pour elle la semaine dernière, qu’il a eu très peur ici de tomber dans l’espace vide de mon absence inhabituelle avec les choses solides – pylônes du rythme régulier et des séances prévisibles « détournées » (à noter que le représentant pylône avait été longtemps utilisé ; longues séries répétitives, reliées ou non par des fils, interprétées dans le transfert comme représentant le rythme régulier des séances, les liens coupés ou raccordés, etc.) ; mais aussi, dans ce trou noir, il y aurait toute la rage d’un côté bébé de lui mettant plein de choses explosives dans mon espace quand je suis partie, et pensant avoir cassé aussi les choses papa-pylône – condensation des éléments paternels de la relation primitive de nourrissage : pénétrance et accrochage œil-mamelon, et du père rival œdipien.

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Reprenant son dessin près du pylône intact, Baptiste montre que là, dans un deuxième cercle, le désordre de l’espace se déblaie, et apparaît un enfant qui dit, dans une bulle : « Au secours, Maman, j’ai peur dans l’espa-a-a-a-ce. » Il dessine une maman qui vient lui donner la main et pleure avec lui. Il associe sur les cailloux du Petit Poucet.

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Commentaire après coup. Ainsi, la récupération dans le faire-pareil du « repasser sur les pointillés » semble un équivalent d’un contact tactile proche. L’enfant peut reprendre une main tendue et ne pas se reperdre dans l’espace avec ses défenses autistiques préalables. Ce tactile du faire-pareil, forme d’adhésivité, cette fois dans la relation, est repris au moment de cet ébranlement actuel. C’est aussi la composante profonde de toute imitation ; cela empêche en tout cas de couler dans la mare ou de partir dans l’espace sans fin (Haag, 1996).

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2 / La BD de Julien et Yves (Baptiste a alors 9 ans, 6e année de traitement).

Figure 1

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Elle représente deux compagnons dans une maison abandonnée ; l’un des deux est emmuré, il est dans l’épaisseur noire du mur, et il en sort avec un grand bruit. Alors la pulsion reprend ses droits et les deux copains ont faim et veulent partir à la recherche de nourriture ; mais celui qui était emmuré, Yves, dit : « Attends, je vais chercher un portrait de nourriture. » Pour ce faire, il saute dans un tableau qui représente une maison avec un chemin, en prévenant son copain : « Attention, ça va faire un petit bruit. » On le voit donc de dos partir vers la maison, et Julien, qui attend, s’inquiète un peu, trouve cela long, puis voit Yves revenir de face, dans le tableau sur le chemin de la maison (s’étant donc « retourné »), et la voix d’Yves, dans une bulle, prévient : « Dégage, Julien, je vais sortir du tableau. » On le voit sauter et cela fait à nouveau un petit bruit. « Voilà le portrait, ça te plaît ? (...) On y va. » Ils partent avec un filet à papillons, et l’on apprend que l’objet convoité n’est pas seulement un objet de nourrissage (satisfaction du besoin), mais c’est un fromage scintillant, c’est-à-dire un mélange de la nourriture et de l’œil à œil, c’est-à-dire de l’échange dans la lumière des yeux. Ils arrivent devant ces objets, Julien est enthousiaste de les trouver, mais Yves (sorti du mur), malgré le portrait de nourriture, fait un état de vertige et de dépersonnalisation : il est perdu... Il cherche l’autre et plusieurs aventures se déroulent dans cette recherche qui, je crois, témoigne des tentations d’identification projective, c’est-à-dire de repénétration corporelle, d’abord dans la forêt (espaces sexuels ou matriciels), puis il passe près de la rue des poubelles, mais constate que son copain n’est pas dans la poubelle (tentation de repénétration anale), puis il finit par retrouver Julien et ils peuvent consommer ensemble cette nourriture scintillante. Il annonce alors : « Couleurs. » Pour mettre la couleur, il devait faire appel à moi dans le transfert en déclarant que j’étais le rédacteur en chef, que je devais bien regarder son histoire, bien la comprendre, tout en faisant, moi, une histoire parallèle, mais je devais lui indiquer les couleurs, c’est-à-dire lui restituer ce que je devinais des affects vécus par tous les personnages de cette histoire.

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Puis il passe à la sexualité plus génitale et commence une nouvelle BD : « Le défonceur de violoncelle. » Le héros commence par jouer du violoncelle pour le bal, mais un outsider vient défoncer l’instrument, et l’on ne sait pas si c’est l’outsider qui est un ressort ou se met à cheval sur le ressort, mais cela devient un engin qui démarre à toute vitesse et le héros se retrouve au bout d’une autoroute qui déferle près de lui et menace de l’écraser. Il proteste : « Faut pas se gêner (...) c’est pas très écologique, ça. Ça commence à bien faire... » et on le voit aplati, écrasé – et qui le sort de là ? C’est un bélier qui surgit des buissons et lui donne un coup de corne dans le derrière.

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Cela me fait passer aux aventures post-autistiques de dépression mélancolique et à des hypothèses que je me suis faites en confrontant ces traversées maniaco-dépressives des enfants post-autistes avec ce que j’ai rencontré dans des psychothérapies ou des psychanalyses d’adultes au moment de travailler le noyau mélancolique, c’est-à-dire qu’on ne pourrait pas sortir de l’emmurement si facilement ; il faut, dans une étape encore fragile des introjections, comme disait l’un de mes patients : « Il faut bien se fourrer quelque part. » Il y a donc des fantasmes de repénétration corporelle, qui peuvent être matriciels, qui peuvent être dans la tête mais qui malheureusement sont souvent dans l’espace anal, ou peuvent se déployer, chez les plus malades, des massacres d’objets dans une repossession sadique tout à fait pathologique avec des thèmes de torture, de camp de concentration, etc. Ils sont maniaques, parfois très maniaques, et montrent rarement la dépression mélancolique qui est derrière. Certes nous rejoignons là les travaux d’Abraham et de Freud sur la régression sadique-orale et sadique-anale dans la mélancolie, mais nous sommes ici dans un mouvement progrédiant, et la concrétude des fantasmes corporels est importante à connaître (Meltzer, 1972).

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Par rapport à la dépression essentielle, comment comprendre la différence entre, d’une part, l’hypotonie la plupart du temps immédiatement colmatée dans la dépression primaire par l’hypertonie et/ou le déclenchement immédiat de kinesthésies rythmiques non-stop dans la stéréotypie, au maximum dans l’autisme, ces défenses semblant relativement protéger le sujet du reflux de l’énergie pulsionnelle vers l’altération interne, en tout cas du côté du système immunitaire, et, d’autre part, l’hypotonie manifeste décrite dans la dépression essentielle et rendant au contraire les sujets très vulnérables à la somatisation ? Nous avons vu que cette différenciation n’est pas absolue quant à l’altération interne, en tout cas en ce qui ne concerne pas le système immunitaire. Par ailleurs, les psychosomaticiens enregistrent, du côté des patients à risques psychosomatiques, le déclenchement de procédés autocalmants, bien proches des stéréotypies autistiques, et je serais intéressée de savoir s’ils pensent que ces procédés retardent les effets somatiques de l’effondrement tonique. Notons que dans les descriptions de Spitz, entre les expressions bruyantes de désespoir et l’effondrement somatique, les enfants observés se balancent, mais ils ne semblent plus avoir la capacité de développer les défenses autistiques supposant non seulement les agrippements toniques, mais le démantèlement de l’appareil perceptuel pour les agrippements sensoriels désobjectalisant les objets (on comprend qu’ils avaient eu une relation satisfaisante dans au moins le premier semestre de la vie).

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Sans doute y a-t-il des prédispositions à la capacité d’organiser des défenses autistiques massives (découvertes génétiques en cours), mais n’y a-t-il pas à considérer l’étape de maturation à laquelle s’organise la perte, notamment par rapport à cette construction du moi corporel où il me semble que nous avons cerné les rapports très étroits de l’affect, du tonus, de la représentation motrice et de la formation de la contenance et de son introjection qui va former l’objet interne tel qu’André Green, tout récemment, nous invitait à le comprendre : capacité de réception de contenance pulsionnelle émotionnelle, capacité permanente de transformation, contenant les théâtralisations internes conflictuelles des objets figurés – objet interne, disait-il, irreprésentable ? Je propose de considérer que cet objet a une représentation inconsciente dans cette géométrie primitive dont la conscience processuelle de formation est refoulée, mais qui affleure parfois dans les dires de certains patients en dépression primaire. Je cite ici une patiente de S. Le Poulichet (2003, p. 102-103). Laurence ne voyait plus sa propre image dans le miroir depuis quelques mois et se disait coupée de la réalité, en morceaux, sans repères dans le temps et l’espace, sans existence : « Je voudrais pouvoir me définir géométriquement dans l’espace entre les axes des abscisses et des ordonnées que sont les autres. Je crois que j’ai besoin que quelqu’un soit un miroir pour moi et me reconnaisse, que quelqu’un prenne soin de moi. » En tout cas, les projections de cette géométrie dans les formes musicales et plastiques et certains aspects du langage verbal et écrit sont sans cesse à notre disposition pour notre meilleur ressourcement narcissique, principalement grâce aux artistes.

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Geneviève Haag

18, rue E. Duclaux

75015 Paris


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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Notes

[1]

Exposé au Colloque de Deauville, octobre 2003.

[2]

Il ne serait pas inintéressant d’intégrer ici certains aspects des travaux d’H. Wallon sur la plate-forme sensori-tonique et tonico-émotionnelle, réactualisés par les travaux d’A. Bullinger (2004). 

[3]

Avec la permission de l’auteur.

[4]

Compte rendu de la réunion du GERPEN de mai 2003, no 54.

[5]

Souligné par moi.

[6]

« Gibbeuse » a pu paraître à beaucoup de collègues comme un possible néologisme de ce garçon, car on m’a interrompue pour que je le traduise. Pour moi, il était familier car c’est en fait un vieux mot français rare qui était sans doute utilisé dans ma région. Cela signifie, tout simplement : porter une gibbosité.

Résumé

Français

Les approfondissements de la genèse du moi corporels apportés par la clinique psychanalytique des états autistiques (formation de la “ peau ”) i.e. introjection de contenance avec son noyau interne d’attache, axes du corps, grâce aux rythmicités relationnelles, boucles de retour s’organisant avec un point de rebond grâce à l’activité transformatrice de l’objet externe, confirment en même temps la nature des éléments de dépression primaire dus à la non-constitution ou à la fragilité de ces formations de base : vécu de tomber, se dissoudre dans un espace annihilant, amputation des zones corporelles de contact (zones érogènes). Cette dépression primaire est bien à différencier de la dépression essentielle des psychosomaticiens qui semble comporter un retrait des affects sans ébranlement de ce moi corporel, et de la dépression mélancolique qui suppose une construction suffisante de l’analité pour la capture sadique destructrice des objets.

Mots clés

  • Moi corporel
  • Introjection de contenance
  • Boucles de retour
  • Dépression primaire
  • Dépression mélancolique

English

The deeper understanding of the genesis of the bodily ego contributed by the psychoanalytic clinic of autistic states (“ skin ” formation), i.e. the introjection of a containing capacity with its internal mooring point and bodily axes, as a result of to relational rythmics, that is, return loops formed with a rebound point resulting from the transforming activity of the external object, also confirms the nature of the elements of primary depression that are due to the non constitution or frailty of these basic formations, leading to the experience of falling, dissolving in an annihilating space, the amputation of bodily contact zones (erogenous zones). This primary depression must be differentiated from the psychosomaticians’ essential depression that seems to contain a withdrawal of affects without disturbance to this bodily ego, and from melancholic depression implying a sufficient construction of anality for the sadistic destructive capture of objects.

Key-words

  • Bodily ego
  • Introjection of capacity
  • Return loops
  • Primary depression
  • Melancholic depression

Deutsch

Die Vertiefung der genese des körperlichen Ich, von der psychoanalytischen Klinik über die autistischen Zustände : Formation der “ Haut ”, Introjektion der Haltung, mit ihrem inneren Kern der Anbindung, Axen des Körpers, dank der Rythmizität der Beziehungen, Rückschleifen, welche sich mit einem Abprallpunkt organisieren, dank der transformatorischen Aktivität des äusseren Objekts, bestätigen gleichzeitig die Natur der Elemente der primären Depression, aufgrund der Nicht-Konstitution oder der Schwächen der Basisformationen : Fallerleben, sich in einem Vernichtungsraum auflösen, Amputation der körperlichen Kontaktzonen (erogene Zonen) Diese primäre Depression muss von der wesentlichen Depression der Psychosmatiker unterschieden werden, welche einen Rückzug der Affekte enthält, ohne Erschütterung dieses körperlichen Ich, sowie auch von der melancholischen Depression, welche eine genügende Konstruktion der Analität voraussetzt, für das sadistische zersötrerische Einfangen der Objekte.

Schlüsselworte

  • Körper-Ich
  • Introjektion der Haltung
  • Rückschleifen
  • Primäre Depression
  • Melancholische Depression

Español

La profundización de la génesis del yo corporal aportado por la clínica psicoanalítica de los estados autísticos (formación de la “ piel ”) o sea introyección de continentes con núcleo interno de amarre, ejes del cuerpo, gracias a los ritmicidades relacionales, hebillas de vuelta que se organizan con base de movilidad, gracias a la actividad transformadora del objeto externo, confirman a la vez la naturaleza de los elementos de depresión primaria debidos a la no constitución o a la fragilidad de dichas formaciones de base : vivencia de caer, disolverse en un espacio que aniquila la amputación de las zonas corporales de contacto (zonas erógenas). Esta depresión primaria debe ser bien diferenciada de la depresión esencial de los psicosomá ticos que parece comportar el retiro de los afectos sin desconexión del yo corporal, y la depresión melancólica que supone una construcción suficiente de la analidad por la captura sá dica destructora de los objetos.

Palabras claves

  • Yo corporal
  • Introyección de continente
  • Hebillas de vuelta
  • Depresión primaria
  • Depresión melancólica

Italiano

Gli approfondimenti sulla genesi dell’io corporeo forniti dalla clinica psicoanalitica degli stati autistici (formazione della “ pelle ”) i.e. introiezione dei contenimenti con un nucleo interno d’attracco, assi del corpo, grazie alle ritmicità relazionali, anelli di ritorno che si organizzano con un punto di rimbalzo grazie all’attività trasformativa dell’oggetto esterno, confermano nel contempo la natura degli elementi della depressione primaria dovuti alla non costituzione o alla fragilità di queste formazioni di base : vissuti di cadere, dissorlversi in uno spazio d’annullamento, amputazione delle zone corporee di contatto (zone erogene). Questa depressione primaria deve essere ben distinta dalla depressione essenziale degli psicosomatologi che sembra comportare un ritiro degli affetti senza vacillamento di questo io corporeo, e dalla depressione malinconica che presuppone una sufficente costruzione dell’analità per la cattura sadica distruttiva degli oggetti.

Parole chiave

  • Io corporeo
  • Introiezione del contenimento
  • Anelli di ritorno
  • Depressione primaria
  • Depressione malinconica

Pour citer cet article

Haag Geneviève, « Le moi corporel entre dépression primaire et dépression mélancolique », Revue française de psychanalyse, 4/2004 (Vol. 68), p. 1133-1151.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2004-4-page-1133.htm
DOI : 10.3917/rfp.684.1133


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