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ADOLESCENCE : DES SUBJECTIVATIONS
Dans ses deux derniers numéros de 2003, les 45 et 46, la revue Adolescence propose, en guise d’ouverture à chacun de ces tomes, deux longs articles, une sorte d’étude monographique, sur le processus de subjectivation à l’adolescence.
2 J’ai choisi de cibler mon analyse sur cette discussion dont le thème m’a paru d’emblée très intéressant mais qui a suscité ensuite chez moi quelques questions.
3 Jacques Goldberg et Philippe Givre analysent le concept de subjectivation à l’adolescence à la lumière des trois ouvrages récents que Raymond Cahn, François Richard et Bernard Penot ont publiés sur ce thème.
4 Dans leur premier article, Goldberg et Givre montrent les différentes conceptions de ces trois auteurs, leurs rapprochements et leurs différences.
5 Ces auteurs articulent leur discussion autour de quatre questions :
- 1 / Le concept de « sujet » peut-il être confondu avec d’autres champs du savoir, avec l’ontologie par exemple ?
- 2 / Qu’est-ce qui doit être « subjectivé » dans le processus de subjectivation ?
- 3 / Quelles relations existent entre subjectivation et culture ?
- 4 / Et enfin, quels sont les effets que ce concept de subjectivation induit sur la clinique de l’adolescent ?
6 La subjectivation est un processus qui favorise davantage la prise en compte des aspects fantasmatiques chez l’adolescent par rapport à d’autres concepts comme la « phase de séparation-individuation » proposés par Blos qui suit une optique développementale.
7 Ainsi Goldberg et Givre soulignent l’importance des phénomènes de transformation à l’adolescence, tels que Cahn les évoque lorsqu’il écrit qu’il n’y aurait pas de véritable rupture à l’adolescence mais seulement des moments d’entrave psychique plus ou moins forts face aux changements.
8 Se référant au travail de Raymond Cahn sur la subjectivation, Goldberg et Givre proposent de réfléchir d’abord sur le dense et riche rapport écrit par cet auteur en 1991 pour le LXIe Congrès des psychanalystes de langue française. Ils interrogent l’intérêt de R. Cahn pour une « archéologie du sujet », sa lecture critique de l’œuvre de Lacan, du « sujet du désir » et de l’ « objet petit a ». Les auteurs montrent comment Cahn a voulu différencier le « sujet » des autres instances en le définissant comme une formation ou plutôt une « dimension transinstancielle ». « Ce “sujet”, écrit Cahn, n’est pas l’être, mais une manière d’être, sous-tendant le fonctionnement psychique, vivante, créative, comme possibilité toujours présente ou virtuelle, dia-chronique et synchronique, de (re)-liaison de la déliaison[1] [1] R. Cahn (1991), Du sujet, Revue française...
suite ».
9 Le questionnement sur le processus de subjectivation et sur ses impasses, renvoie ces auteurs à évoquer, dans un deuxième temps, un autre des ouvrages de Cahn,
suite
10 À partir du livre
suite,
11 Ils soulignent que F. Richard évoque l’existence d’une « fonction moi-objet » dans une tentative de distinguer le moi du processus de subjectivation. Il écrit : « La fonction-sujet, issue du ça, traverse le narcissisme du moi. Autrement dit, elle cherche à s’y intégrer tout en maintenant son travail de creusement d’une singularité. Il faut à cet égard concevoir une fonction moi-sujet où la subjectivation subvertit l’instance mo ïque tout en en constituant le noyau. » Parlant de fonction moi-sujet, F. Richard fait référence à A. Green[4] [4] A. Green (1984), Le langage dans la psychanalyse,...
suite qui, actuellement, préfère parler de « lignée subjective[5] [5] A. Green (2002), Idées directrices pour une...
suite ».
12 Ensuite Goldberg et Givre montrent comment F. Richard se rapproche par moments de la pensée de Lacan l’interrogeant tout en s’en éloignant.
13 L’idée de « subversion » serait pour F. Richard une caractéristique qu’il attribue à la subjectivation. Cet auteur relit le texte de Lacan : « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien[6] [6] J. Lacan (1966), Subversion du sujet et dialectique...
suite » où il postule que le sujet naît après le moi-imaginaire.
14 Analysant l’œuvre de Bernard Penot, La passion du sujet freudien, Goldberg et Givre remarquent comment cet auteur suit davantage la pensée de Lacan. Sa conception du « sujet » est à leur avis plus restrictive. Le sujet pour Penot est une « fonction... issue de la prématurité du nourrisson humain et comme telle dépendante des premières transactions pulsionnelles avec la mère et des réponses (verbales, gestuelles) de celle-ci[7] [7] B. Penot (2001), La passion du sujet freudien,...
suite ».
15 Penot parle de « mise en passion » du sujet qui naît quand il reçoit une réponse de la part de son entourage. Mais qu’est-ce que c’est cette « mise en passion » ? Le sujet véritable serait, selon lui, le sujet du désir, le sujet pulsionnel.
16 Goldberg et Givre expliquent cette conceptualisation de Penot évoquant sa conception de la sublimation : « L’activité sublimatoire tend à placer le sujet (pulsionnel) dans un rapport cru avec la chose qui cause sa quête. » Penot insiste sur le fait qu’on ne peut pas définir de façon définitive le sujet et que « le sujet est en devenir, “en gésine”, et que la subjectivation demeure toujours précaire ».
17 Dans la partie finale de leur premier article, ces auteurs développent trois sujets qu’ils appellent les « opérateurs fondamentaux du processus de subjectivation ».
18 Ces thèmes sont dégagés de la lecture des livres des trois auteurs cités. Goldberg et Givre analysent le rôle joué, dans le processus de subjectivation, par la « passivation » chez B. Penot, par l’ « oscillation hystérico-depressive » chez F. Richard et par l’ « intrication narcissico-œdipienne » chez R. Cahn.
19 Par rapport à Penot, ils évoquent le rapport entre la pulsionnalité et le signifiant. Penot propose une conception « positive » de la passivité qui, d’après lui, est un « temps décisif de l’exercice pulsionnel au service de l’accomplissement du processus de passivation[8] [8] B. Penot (2001), op. cit. , p. 15. ...
suite ». L’oscillation entre l’activité et la passivité revêt, selon cet auteur, une grande importance dans la relation mère-enfant. Penot insiste aussi sur une autre oscillation en jeu : l’alternance des moments de subjectivation et de désubjectivation, c’est-à-dire le passage d’un temps de transformation élaborative à un autre temps de désidentification, de passivité. Pour cet auteur il est important de dépasser « la difficulté à bien vivre une certaine passivation[9] [9] B. Penot (2001), op. cit. , p. 99. ...
suite », une « passivation subjectivante », écrit-il. La difficulté à vivre cette passivité est propre de certains patients (il évoque les patientes homosexuelles) mais aussi de l’analyste. C’est l’ « éthique de la passivation réciproque[10] [10] B. Penot (2001), op. cit. , p. 169. ...
suite », explique Penot, c’est-à-dire la nécessité chez l’analyste, dans les traitements d’adolescents, d’accepter certains de ses agirs. C’est là que, selon Goldberg et Givre, Penot critique la pensée lacanienne en s’éloignant de la scansion agie et de la séance courte qui sont, selon lui, des positions trop actives et trop contrôlées chez l’analyste.
20 Un des points fondamentaux, souligné par F. Richard dans son ouvrage et repris par les auteurs de ces deux articles, est l’importance qu’il attribue à la « mélancolie de base » dans le travail de subjectivation à l’adolescence. Cet auteur insiste sur les difficultés de symbolisation de l’adolescent, sur l’intrication, chez ce dernier, de deux formes d’angoisse : l’angoisse pulsionnelle (incestueuse) et l’angoisse dépressive (peur de perdre l’objet maternel).
21 L’alternance des angoisses œdipiennes et narcissiques est, selon Goldberg et Givre, un axe important chez Cahn.
22 Ils dégagent, dans son livre, l’idée d’un « glissement du registre des angoisses de castration au registre de néantisation » qui peut conduire l’adolescent à vivre des moments d’inquiétante étrangeté. Cahn s’intéresse à la prégnance de ces vécus d’étrangeté exprimés par les adolescents en traitement. Ces vécus sont présents pendant des moments d’élaboration au cours de la subjectivation, mais aussi pendant des moments d’impasse.
23 Goldberg et Givre nous signalent les dernières pages du livre où Cahn qui, à propos de la fréquence des défenses narcissiques chez les adolescents d’aujourd’hui, écrit : « Peut-on parler ici d’inachèvement du processus de subjectivation... ou bien ne faudrait-il pas abandonner la référence au modèle “névrotico-normal” et considérer un tel mode d’organisation comme une autre issue au processus adolescent, même s’il a, lui aussi, comme le premier modèle, sa pathologie ? La visée du premier serait, dans le meilleur des cas, de déboucher sur un Surmoi post-œdipien ; celle du second, comme le soutient Kohut (1982,) sur une forme supérieure de narcissisme. » Cette « forme supérieure de narcissisme » est, selon Cahn, une des modalités principales de l’organisation de l’adolescent : « Une issue qui, peut-être, constitue une autre forme de subjectivation, une identité autre, une autre forme de rapport à soi et à autrui où prédominent l’éprouvé sur le pensé, la réalité de l’objet sur sa représentation, les exigences de l’Idéal du Moi sur celles du Surmoi... » Ces nouveaux registres de la subjectivation interrogent Cahn à la fin de son ouvrage tout comme les auteurs à la fin de leur premier article.
24 Dans leur deuxième article « Des subjectivations 2 », Goldberg et Givre continuent d’explorer les enjeux du processus de subjectivation.
25 Ils remarquent, dans un premier sous-chapitre, l’existence d’un lien entre la subjectivation et le travail du négatif. Les auteurs retrouvent ce lien dans ce qu’ils appellent la « tension organisatrice-conservatrice-désorganisatrice », d’après une relecture d’un article de Green[11] [11] A. Green, B. Favarel-Garrigues, J. Guillaumin,...
suite.
26 Ils abordent, dans un deuxième sous-chapitre, la question de l’identité sexuelle faisant appel à la théorie du « pubertaire » de Gutton[12] [12] P. Gutton (1991), Le pubertaire, Paris, PUF. ...
suite.
27 Ils arrivent ensuite à définir deux « niveaux d’approche » du processus de subjectivation, le premier extra-psychique et le deuxième intra-psychique. Le premier niveau d’approche « concerne le processus de transformation d’un moi adaptatif » et le deuxième niveau un « travail intra-psychique et “autometa”[13] [13] R. Roussillon (2001), Le plaisir et la répétition,...
suite sous l’égide du moi-sujet ». Ce moi-sujet « aura tout au long d’une vie à s’approprier des traces traumatiques, des affects, des représentations, des réponses de soi et de l’autre, un travail de liaison et de mise en forme des excitations pulsionnelles internes et externes... », écrivent les auteurs.
28 Pour faciliter la compréhension de ces deux niveaux d’approche de la subjectivation, les auteurs donnent un exemple clinique d’un travail thérapeutique avec un adolescent.
29 Le lien entre les deux niveaux de subjectivation serait pour Goldberg et Givre lié aux « rapports qui s’augurent entre idéaux du moi et capacités du moi ». Ce que les auteurs me semblent vouloir dire, c’est la nécessité pour l’adolescent d’ajuster ses idéaux aux capacités qui lui sont propres. Dans ce sous-chapitre, ces auteurs expriment davantage leur pensée qui se dégage un peu de celle des trois auteurs présentés.
30 Goldberg et Givre affirment à plusieurs reprises l’importance qu’ils accordent aux « capacités du moi » de l’adolescent sans pour autant oublier la part jouée par les conflits intra-psychiques. Selon eux, Cahn, Richard et Penot n’ont pas suffisamment tenu en considération « le rapport de l’adolescent à ses “avoirs” » par crainte, écrivent-ils, « de dériver vers un psychologisme du moi ». Ils justifient leur affirmation s’étayant sur l’interprétation que Green propose de la notion freudienne de moi-sujet décrivant la lignée subjectale et la lignée objectale, lignées qui sont à la fois distinctes et reliées entre elles. Le sujet implique l’ensemble de la réalité psychique (la « vérité historique ») participant ainsi à la constitution de la lignée subjectale. Le moi, par contre, a des liens avec la réalité matérielle et avec les autres instances psychiques.
31 Ce que les auteurs s’efforcent de souligner à plusieurs reprises est l’implication des « formations du moi » et non seulement du sujet dans le processus de subjectivation.
32 Reprenant dans un autre sous-chapitre la pensée de R. Roussillon sur la transitionnalité, les auteurs proposent une équivalence entre le travail de subjectivation, le travail d’intégration créatrice et de transformation.
33 Ils abordent ensuite les liens entre le processus de subjectivation et le processus de la sublimation. Ils réfléchissent aux thèses sur la sublimation, que F. Richard et B. Penot ont proposées dans leurs ouvrages, soulignant leurs différences mais également leurs points d’accord.
34 F. Richard parle des situations de « refus de toute sublimation », où le négatif serait à l’œuvre et il écrit : « Une telle création théorise la difficulté subjectale elle-même. »[14] [14] F. Richard (2001), op. cit. , p. 238. ...
suite « Il deviendrait alors particulièrement difficile de discriminer les œuvres où l’idéalisation et une sorte de fétichisation de soi destructrice l’ont emporté sur la sublimation », écrivent les auteurs de l’article.
35 Enfin dans un des derniers chapitres de leur long travail, Goldberg et Givre s’interrogent sur l’existence d’un processus de subjectivation à l’âge adulte. « Autrement dit, nous pensons que le processus de subjectivation dont les moments cruciaux s’effectuent à l’adolescence subirait ensuite des “arrêts” (voir des arrêts définitifs) et éventuellement des “reprises” à l’adultité. »
36 Dans cette argumentation sur la reprise de la subjectivation à l’âge adulte, les auteurs interrogent aussi la place de la dépressivité et de la perte. Ils citent Fédida[15] [15] P. Fédida (2001), Des bienfaits de la dépression,...
suite qui parlait de la dépression comme d’une tentative de « réanimation de soi », comme une possibilité de « se sentir de nouveau vivant » et de s’en sortir.
37 Goldberg et Givre concluent leur deuxième article en proposant deux « directions principielles » pour définir le processus de subjectivation : une conception plus élargie, qui va au-delà d’un processus de symbolisation ou des capacités du moi, car « le processus de subjectivation comprend et entrecroise tous les éléments constitutifs de l’être ». Et une autre conception « plus restrictive », un travail « au plus proche de voies sublimatoires, au sens où ce travail psychique induirait des possibilités de néo-créations libidinales, un pouvoir de néo-genèse du sujet ».
38 Ce travail minutieux d’analyse et de synthèse nous permet d’avoir un regard d’ensemble sur la pensée et l’œuvre de trois psychanalystes qui en France ont développé un concept aussi polysémique que le processus de subjectivation. Cependant c’est dommage que cette richesse du matériel théorique exploité par les auteurs ne soit pas toujours accompagnée par une réflexion critique plus élaborée. Les auteurs, probablement dans un souci de nous transmettre une synthèse très complète sur la subjectivation, se perdent parfois dans des longueurs et dans un langage compliqué, ce qui rend la lecture de leur texte ardue par moments. L’idée des auteurs de contribuer au débat sur le concept de subjectivation me paraît stimulante et fertile pour avancer dans l’élaboration d’un thème qui peut être source d’incompréhensions et d’ambigu ïtés.
39 Sabina Lambertucci-Mann
JOURNAL DE LA PSYCHANALYSE DE L’ENFANT, no 34, 2004.
La réalité psychique et ses transformations
40 Si un désir conscient de changement motive le recours à une analyse, l’amélioration d’un état de fonctionnement psychique, et son ressenti subjectif, est loin de se réaliser selon des attentes prédictibles. Au mieux, les patients constatent que « ce n’est plus comme avant » (l’analyse) ; cependant, les raisons et causes de ces changements demeurent en large partie un terrain de recherche en psychanalyse. En d’autres termes, ces types d’interrogations touchent à la fois l’objet de l’investigation, ladite réalité psychique, et l’efficacité du procédé analytique en rapport à la malléabilité de son objet. Or, nous savons aussi que tout objet d’investigation (traitement) est tributaire de la méthode adoptée pour l’aborder et qui, à son tour, le construit. C’est ainsi que l’un interroge la pertinence de l’autre dans une dialectique de réciprocité. C’est par l’invention de la méthode analytique et de son application en clinique que Freud sera amené à identifier l’activité d’une réalité autre, proprement psychique (hallucinatoire, fantasmatique, de nature inconsciente). La question du potentiel de transformation de cette réalité par la méthode psychanalytique était ainsi posée, tant du point de vue théorique que pragmatique.
La question du changement en psychanalyse
41 Ce numéro du JPE cherche à faire travailler, par des articles théoriques et quelques excellents articles plus cliniques, cette question et les éléments qui la composent. Soit d’une part ce que l’on désigne par « réalité psychique » – l’objet – et d’autre part ses possibles « transformations », susceptibles alors d’être sensibles à la spécifique procédure psychanalytique – la méthode. C’est sans surprise que nous constations combien ces questions ont déjà une longue histoire dans la pensée analytique, avec des conceptions fortes – celles de Freud, Klein, Bion par exemple – et qui, d’ailleurs, ne se prêtent pas immédiatement à un recoupement, comme rappelé par Elisabeth Lejeune dans l’éditorial. De nos jours, la réalité psychique et sa transformation se déclinent au pluriel. Cela non seulement par rapport aux conceptions psychanalytiques en présence, mais aussi par rapport à l’identification de leurs composantes mêmes et par conséquent des opérateurs dans la cure analytique. Cela étant vrai tant pour la clinique de l’enfant que de l’adulte, d’ailleurs.
42 C’est à partir du non-changement, de la non-transformation dans la cure que Freud ne cessera pas de s’interroger sur ces questions, entraînant des remaniements dans ses théories.
43 Françoise Caille, dans un court article, s’interroge sur ce qui dans la cure se manifeste comme une butée à la transformation de la réalité psychique. Elle en vient à penser que cela est dû, dans un certain nombre de situations cliniques au moins, à la présence de secrets de famille ou à une relation précoce à une mère fort déprimée, entre autres. Mais, parmi ces circonstances dont le poids viendrait faire obstacle à toute transformation, elle signale aussi l’ancrage corporel du trauma tel qu’il peut s’avérer dans le cas d’un regard maternel horrifié par une malformation chez le nouveau-né. On peut regretter que l’auteur n’aille pas plus loin dans ses argumentations qui laissent entrevoir le poids de réalités externes, événementielles, traumatiques, non conflictualisables.
44 Avec l’article historique de Paula Heimann – « Contribution au problème de la sublimation et de ses rapports avec le processus d’intériorisation » (1942) – (dont nous saluons l’excellente nouvelle traduction), nous sommes en revanche au cœur d’une conception qui met en évidence combien c’est la réalité interne, avec son caractère d’ « intense actualité », qui colore et sert de grille à l’intelligibilité de l’événementialité dans le monde externe. Les difficultés de la négociation entre réalités interne et externe sont ici illustrées de manière magistrale par l’exemple clinique d’une cure d’une patiente peintre. Le sadisme et la destructivité primitive projetée sur les objets internes et le souci d’une possible restauration (la réparation kleinnienne) sont mis en évidence par P. Heimann comme facteurs favorisant l’acquisition d’une liberté intérieure indispensable pour l’ouverture à la destinée du psychique, c’est-à-dire à la création.
45 « Le changement psychique n’est pas un état final mais quelque chose qui se poursuit tout au long de la cure... (c’est à) le considérer comme la manière idiosyncrasique avec laquelle le patient traite ses angoisses et ses relations d’objet » rappelle Betty Joseph dans son article intitulé « Changement psychique et processus analytique » (1986). Avec deux illustrations cliniques, l’auteur vise à montrer le travail des positions kleiniennes, afin que le patient puisse parvenir à reconnaître ce qui habite sa réalité interne (fantasmes, sentiments).
46 Plus généreuse dans son écoute du petit Albert, Terttu Eskelinen de Folch – psychanalyste qui travaille à Barcelone – aborde la question de la dialectique entre réalité interne et réalité externe dans la cure d’enfants. Elle vient à souligner combien ces deux réalités sont imbriquées dans le processus de représentation et affirme alors que « la réalité psychique, ce “rien dans l’air”, a besoin des perceptions de la réalité externe pour être représentée... et (que) la réalité externe, perçue, demeure irréelle si elle n’entre pas en résonance avec les émotions de l’individu, son expérience psychique... ». L’auteur ajoute que c’est tout particulièrement chez des enfants dont les capacités de représentation se trouvent bloquées que l’on peut mieux observer « comment l’enfant choisit dans la réalité extérieure les objets et les êtres mêmes qui sont les plus proches de son expérience ; et comment il symbolise la relation ordinaire avec l’analyste » au travers de relations d’objets isomorphes à son propre vécu. À partir de la cure exemplaire du petit Albert, l’auteur arrive à identifier l’articulation de trois modes d’expériences par lesquels l’enfant (en général ?) parvient à anticiper la réalité externe et à accéder à une communication verbale active et à une pensée de ses propres vécus.
47 Nous avons déjà signalé les conceptions fortes de Freud lui-même, puis de M. Klein relatives à la réalité psychique. Les conceptions de Bion, elles aussi, ont un vaste écho chez les psychanalystes contemporains. Didier Houzel reprend, dans un article intéressant, la complexe et suggestive théorie bionienne des transformations (rigides, en hallucinose, en « O »). L’auteur le fait en manifestant une appropriation approfondie de ce modèle conceptuel fort abstrait et en y apportant une contribution personnelle par le biais du concept de « stabilité structurelle » ; une propriété rattachée au lien K (connaissance). Houzel affirme que ce lien « correspond à une reprise dynamique du fonctionnement psychique permettant la création de formes nouvelles... c’est dans la mesure où le patient parvient à des représentations structurellement stables de lui-même et de ses objets internes que le travail analytique a fait son œuvre ».
48 Dans la conception freudienne, l’acte de pensée est à l’origine de nature inconsciente, avec une énergie non liée. Salomon Resnik, dans son article intitulé « Connexions, associations, transformations », par une sorte d’exercice de pensée associative, articule cette dernière aux vues bioniennes selon lesquelles le penseur qui parvient à connecter des idées, telle la création-créativité, puise la condition d’une telle connexion dans la possibilité d’établir un lien avec sa vie émotionnelle. Les cas d’un enfant présentant un certain repli autistique et d’un adolescent aux traits schizo ïdes viennent illustrer l’impasse transformative qui entrave leur possibilité de réaliser une connexion créative des idées, entre perceptions et émotions.
49 Une autre analyste argentine, Janine Puget, se réfère elle aussi aux conceptions bioniennes des transformations, dont le statut non saturé laisse la marge à une exploration étendue. Dans cet article, elle traite de la constitution de l’appareil psychique du Un et du Deux. En partant de ce qu’elle perçoit dans nombre de situations cliniques, l’auteur considère comme une limite le modèle du déterministe psychique inconscient dans le Un. C’est ainsi qu’elle cherche à explorer les antagonismes, superpositions ou articulations entre les réalités de plusieurs sujets, qui est le domaine du Deux. C’est la problématique du lien à l’autre et de la pluralité de réalités du sujet qu’elle vise à cerner : « D’abord (la réalité) qui est inaccessible : son inconscient ; ensuite celle qui correspond à la condition propre de l’autre ; en troisième lieu à l’ensemble transformable suivant la logique binaire en une paire absence-présence ; en dernier lieu à celle de ce monde virtuel qui bouleverse nos théories. » Il s’ensuit une complexe argumentation dont l’introduction de la notion de présentation, et ses effets dans l’activation du lien par rapport à l’altérité et aux nouvelles productions psychiques qui s’imposent, est un point fort de cette proposition théorique. Pour la distinction entre effets de la représentation et ceux de la présentation dans leur utilité clinique, nous renvoyons aux illustrations dans l’article. À l’évidence, la pensée analytique de cette auteure mérite une lecture plus qu’attentive.
50 Dans ce numéro, on peut lire avec plaisir les articles plus cliniques de Claudine Geissmann sur la cure des enfants psychotiques, ainsi que l’expérience de travail de groupe de Anastasia Nakov. Pour terminer, nous signalons encore l’excellent article clinique de la collègue allemande Lore Schacht. Elle nous fait partager le début d’une cure d’enfant, Maurice, par une abondante retranscription des séances. On peut ainsi voir presque sur le vif comment cette collègue fait sien le concept de Bollas de l’ « objet transformationnel », tant pour ce qui est des implications dans le travail de contre-transfert que pour les aménagements techniques de la cure.
51 Bernard Golse, dans l’article qui clôture ce numéro, rend hommage à l’apport considérable de S. Lebovici à la psychanalyse d’enfants en France et ailleurs.
52 Arrivés au terme de la lecture de cette dernière parution du JPE, nous nous trouvons à noter que les signatures qui y paraissent, en particulier pour ce qui est des collègues français, sont très souvent les mêmes d’un numéro à l’autre. Cette récurrence nous amène à nous interroger sur la ligne éditoriale de la revue et sa vocation. Cette revue francophone de psychanalyse de l’enfant, dont la présence est certainement fort précieuse, mériterait un effort de diversification des points de vue accueillis.
53 Sesto-Marcello Passone
REVUE FRANÇAISE DE PSYCHOSOMATIQUE, no 25, 2004, intitulé « Hystériques ? »
54 Le titre en forme d’interrogation indique d’emblée que ce numéro veut, d’une part, reconsidérer la valeur fonctionnelle de l’organisation névrotique hystérique, en remettant en travail sa construction à partir d’un socle de névrose actuelle, d’autre part, tenter de situer les limites de son champ par rapport aux organisations mentales de plus en plus protéiformes rencontrées dans la clinique contemporaine. Notons que les travaux ici exposés font souvent référence à des textes précédemment parus dans le no 21 de la Revue intitulé « Symbolisme organique », qui traitait de la question évidemment très voisine du sens symbolique dans les symptômes somatiques.
1 / Le travail de mentalisation dans le symptôme hystérique
55 Augustin Jeanneauréhabilite la notion de complaisance somatique, dans son lien étroit avec le processus de conversion, en la considérant comme lieu non pas tant de recul que de ressaisie du travail de mentalisation. Pour lui, « ce qui s’attarde ainsi sur le corps est plein à craquer de raisons qui sont à cent coudées au-delà d’une énergie indifférenciée », si l’on retient la conception freudienne selon laquelle le lit dans lequel vient se couler le symptôme hystérique devient semblable à « une vieille outre remplie de vin nouveau ». Dans la conversion, l’affect semble avoir tout repris à lui au détriment de la représentation et l’intention pulsionnelle se trouve innervée pour ne pas être perçue, tout en réalisant le désir ignoré, « sous l’effet d’un excès de travail psychique de la névrose et du refoulement » pour dissimuler et déplacer les conflits. Mais le fantasme ainsi maintenu efficacement en deçà de la conscience est jalousement gardé au plus près du corps, pour mieux posséder l’objet et préserver la relation au sein des tonicités internes. En ce point de rencontre de l’inscription des manques narcissiques et des enjeux conflictuels objectaux, « la complaisance somatique s’emploie à résoudre une considérable problématique existentielle et conflictuelle, et la paralysie n’est que le laborieux aboutissement d’une intense, permanente et authentique activité psychique ». Et si à l’inverse, dans les crises motrices, la décharge semble vouloir éteindre le sens, les manifestations physiques apparemment incohérentes s’imprègnent d’une surcharge fantasmatique liée à la scène primitive pour y jouer tous les rôles : « On perdrait tout de l’hystérie en négligeant le fait que la décharge toute physique de la crise recharge en proportion l’excitation fantasmatique. » D’un côté, on pourrait dire que dans le symptôme hystérique la mentalisation a reculé dans ses possibilités de représentation, du fait que la fonction signifiante a été abandonnée au profit de l’équation symbolique (la chose n’est pas représentée mais rendue présente), mais, d’un autre côté, « le court-circuit s’avère tout à la fois si chargé de désir refoulé, si rechargé en fantasmes des plus parlants, active défense et efficace satisfaction, que, repliée sur le corps, la psyché n’y perd rien d’elle-même, mais tout au contraire s’y complaît, s’y conserve et s’y régénère ».
56 Rosine Debray rappelle que pour Freud il n’y a pas à choisir entre origine psychique ou somatique dans le symptôme hystérique, qui nécessite un apport des deux côtés : il ne peut se produire sans une certaine complaisance somatique, processus affectant un organe du corps qui ne se produit qu’une fois et qui donne aux processus psychiques inconscients une issue dans le domaine du corps, tandis que la faculté de répétition fait partie du caractère des symptômes hystériques. L’auteur va montrer, à partir d’un exemple clinique de spasme du sanglot survenu au deuxième jour de la vie, comment le symptôme « s’hystéricise » progressivement, à travers son utilisation répétitive par le bébé dans les situations déplaisantes de frustration ou de douleur, avec une fréquence et une intensité variables en fonction des réactions plus ou moins angoissées de l’entourage. Si l’apparition ultra-précoce du premier spasme, qui fonde le frayage somatique, suscite un problème théorique complexe, à propos duquel l’auteur évoque simultanément « un terrain génétique familial » et l’éventualité d’une réaction somatique du bébé à un état transitoire de débordement du système pare-excitations de la mère, les spasmes ultérieurs sont compris comme « des crises d’affect inscrites dans l’échange relationnel », la forme bleue, cyanotique, étant reliée aux affects de colère tandis que la forme pâle s’associerait davantage à la douleur. Cette pathologie spectaculaire mais qui n’affecte en rien le développement psychomoteur et s’avère réversible ( « il suffit pour cela que les parents acquièrent la conviction que le bébé est capable de s’en passer » ), illustre pour l’auteur l’existence d’un noyau hystérique, ou plutôt d’une prédisposition hystérique, dès le début de la vie.
57 Christian Seulin défend l’idée d’un gradient de mentalisation dans le phénomène de conversion lorsque celui-ci aboutit à des algies hystériques. Reprenant deux cas des Études sur l’hystérie, il rappelle que pour Freud « une douleur d’origine réellement organique a réellement existé au début », dont la concomitance temporelle avec la situation de conflit psychique favorise l’utilisation d’un frayage à des fins conversives. Mais l’auteur distingue fondamentalement les mécanismes en cause chez Élisabeth von R., où les douleurs diffuses et extensives donnent lieu à un riche déploiement représentatif relatif aux investissements objectaux en jeu dans le conflit refoulé entre désir érotique et interdit, et ceux qui interviennent chez Frau Cecilie M., où les zones douloureuses fixes immobilisent et concentrent des éprouvés d’agression et de traumatismes narcissiques dénués de conflictualité érotique. L’auteur pense que dans le second cas les symptômes seraient issus, bien moins que du refoulement, d’un simple passage du langage verbal au langage du corps exprimant une charge de névrose actuelle liée à l’effraction du moi, combiné à un double mécanisme de répression et de retournement de l’hostilité envers les objets agresseurs : les douleurs s’inscriraient alors davantage dans le registre des somatisations évoluant par crises lors de surcharges économiques, que dans celui de l’expression plastique hystérique. Dans cette perspective, l’auteur développe par ailleurs, avec beaucoup de finesse et de pertinence, la pluralité des sources et les variations de la valeur économique des mêmes crises douloureuses survenant de manière récurrente chez une de ses patientes, qu’il situe « au carrefour des troubles fonctionnels, de la somatisation et de la conversion de type symbolisation ». En effet, si les associations à propos du symptôme renvoient en partie à l’expression de conflits sexuels infantiles, elles mettent en lumière avant tout des expériences d’effraction du pare-excitations et une répression avec retournement contre soi de l’agressivité. Les crises douloureuses correspondraient alors le plus souvent à des mouvements de désinvestissement objectal avec retrait massif de la libido sur le moi corporel, réalisant simultanément un détachement et un cramponnement à l’objet par ce qui le symbolise, à savoir son effet douloureux sur le moi. Ici, « les différents registres du symptôme posent le problème de “l’impureté” de la conversion, de la mise en jeu simultanée d’autres mécanismes que le refoulement, et de la variabilité du degré de mentalisation comme des enjeux narcissiques et objectaux ». Les crises douloureuses témoigneraient d’abord chez sa patiente de l’échec de la satisfaction hallucinatoire de désir et du deuil impossible de l’objet primaire, avec une fixation à l’objet d’étayage insuffisant, selon une répétition qui prévaut sur le principe de plaisir-déplaisir. C’est grâce au surinvestissement du langage suscité par le cadre de la cure que ces troubles fonctionnels auraient trouvé accès à un statut de conversion hystérique, en leur conférant après coup une signification symbolique. Gabriel Burloux souligne lui aussi l’aspect kaléidoscopique des diverses modalités de fonctionnement hystérique, à travers un exemple clinique où se succèdent au cours d’une même séance un discours associatif, une grande crise d’opisthotonos et une conversion douloureuse. Mais il conteste à celle-ci son statut classique de symbolisation d’un conflit sexuel tout comme sa valeur à proprement parler névrotique, la considérant au contraire comme « évasion hors psychisme vers une solution somatique pour un psychisme mal défendu par le refoulement ». L’auteur se rallie à la conception de M. Khan, selon laquelle le trauma réel dans l’histoire de l’hystérique ne serait pas de nature sexuelle mais narcissique, essentiellement situé au niveau d’une négligence des besoins du moi primaire par la mère : « La sexualité est comme plaquée à coups de truelle sur un narcissisme souffrant. » Ainsi, le clivage des hémicorps chez sa patiente au cours de sa conversion douloureuse est entendu, bien en deçà d’une expression de la bisexualité psychique, comme clivage mère/fille. Les éprouvés douloureux précoces, mal symbolisés, auraient laissé une « empreinte organique », des traces dont la représentativité déficiente viserait, « dans un corps qui se souvient, un moi-corps nostalgique réclamant une satisfaction autrefois refusée par la mère », à la répétition d’une position ancienne de déception teintée de forte revendication narcissique, aboutissant à une satisfaction masochique de non-satisfaction. Pour cet auteur d’un livre sur « les névroses algiques », il existerait dans la conversion hystérique, tout comme chez les psychalgiques et les hypocondriaques, un recours au corps douloureux comme défense narcissique et expression d’une souffrance des origines, qui conserve vivante l’image maternelle précocement déficiente mais reflète une fuite de la réalité psychique, par évitement de la douleur morale mais aussi par incapacité d’élaboration.
2 / Hystérie et somatisation
58 Diane L’Heureux-Le Beuf examine tout d’abord les similitudes qui pourraient rapprocher les patients dits psychosomatiques de ceux qui sont qualifiés d’hystériques mais dont le fonctionnement est souvent plus ou moins névrotique : la coexistence et l’alternance de diverses modalités défensives au sein d’un fonctionnement psychique protéiforme ; l’échec partiel du travail mental dans la conversion comme dans la maladie somatique ; l’analogie fréquente des symptômes. Mais elle maintient entre les deux une distinction essentielle, fondée sur une étude approfondie de l’économie psychique du sujet, selon les qualités libidinales ou non de l’angoisse et de l’excitation, l’affleurement ou la mise à l’écart de représentations liées à la sexualité infantile, la prédominance du refoulement ou de la répression, enfin la présence ou l’absence du système sommeil/rêve. En s’appuyant sur deux exemples cliniques, elle montre magistralement que, contrairement à ce que soutiennent certains auteurs comme Valabrega, « le corps ne raconte pas toujours des histoires symboliques », même si un sens peut être attribué secondairement à la maladie. Son premier cas présente des céphalées correspondant à une inhibition douloureuse de l’acte de penser, inhibition du registre de la répression aboutissant à un blanc de la pensée, suivi d’une bascule dans le somatique par excès d’une excitation qui déborde les défenses mentales : la somatisation signale un événement psychique impossible à refouler et dont le processus doit s’interrompre. Il faudra un an de traitement pour que la fonction du rêve rétablie (ou établie ?) dans le transfert permette une ouverture nouvelle vers la sexualité infantile. Le second cas, très complexe, concerne une femme dont la peur d’être atteinte d’un cancer comme sa mère s’est réalisée au cours d’une première analyse avec un homme, qu’elle accuse d’être responsable de sa maladie. Affolée par l’idée de faire une métastase et d’en mourir comme sa mère, elle est adressée à D. L’Heureux-Le Beuf avec le diagnostic d’hystérie, diagnostic rapidement remis en cause du fait de la permanence d’une excitation qui ne s’exprime que dans l’agir et l’immédiateté, à travers de violentes décharges de rage et de colère directement adressées à l’analyste. Mais l’intense agressivité qui paraît dirigée contre autrui est comprise comme reflet des attaques contre le propre investissement libidinal de l’acte de penser et contre le processus analytique, « comme si, par la douleur vécue et infligée à l’autre, il s’agissait de fixer quelque part la souffrance, l’excitation, l’angoisse éprouvées par un moi inconsistant et sans frontières ». Dans ce cas dominé par un fond de détresse primitif, le tournant le plus important de la cure se situe, au-delà d’une certaine élaboration dans le transfert de l’ambivalence et de la culpabilité envers la mère, au niveau d’un réinvestissement libidinal par l’analyste-mère du plaisir narcissique du sommeil, suivi du rétablissement de la fonction onirique qui permettra de retrouver les racines sexuelles infantiles, non du symptôme somatique, mais des peurs inscrites dans un registre plus névrotique. L’auteur montre admirablement comment, grâce au travail analytique, peuvent être renoués les liens rompus entre le corps malade et le corps libidinal.
59 Litza Guttières-Green distingue elle aussi très clairement, sur le plan théorique, la symbolisation des conflits sexuels refoulés dans la névrose de transfert hystérique, et la fonction de décharge dénuée de sens fantasmatique du symptôme somatique qui se fonde sur la dépression désobjectalisante et le blocage des représentations : au refoulement conservateur est opposée la destructivité de la pulsion de mort. Mais la clinique ne permet pas toujours de trancher aussi clairement et nous confronte parfois à des états à la frontière des deux affections. L’auteur propose à notre réflexion un « cas de transition », où coexistent manifestations de type hystérique, somatisations sans gravité et fonctionnement opératoire, sur fond d’angoisse permanente et envahissante. Au cours de la cure, l’analyse du transfert est entravée par l’ampleur d’un idéal de conformité aux exigences maternelles de totale maîtrise émotionnelle. Il s’avère souvent possible de trouver un sens aux symptômes, mais les liens ainsi établis et « acceptés avec enthousiasme » sont rapidement oubliés et restent inefficaces. De même, si certains éléments œdipiens peuvent être abordés, la relation à la mère demeure prévalente, et la vie sexuelle reste très pauvre en raison des craintes de débordement par l’excitation. Après plusieurs années d’évolution, le double problème du diagnostic et de l’indication se pose toujours : certes l’angoisse n’est plus qu’occasionnelle et les défenses sont devenues plus névrotiques, mais la mentalisation restée défaillante peut faire craindre une analyse interminable.
60 Colette Eynard nous relate elle aussi un cas situé « entre conversion et somatisation ». Sa patiente présente des douleurs fonctionnelles toujours liées à des conflits avec son entourage professionnel, dont l’auteur nous propose une très intéressante théorisation : elle les apparente à des « processus métonymiques », dans la mesure où elles expriment une relation de synonymie par contigu ïté directe entre l’affect et son expression corporelle (par exemple, une céphalée se déclenche au moment où la patiente dit « ça m’a pris la tête »), et les oppose aux « processus métaphoriques » en jeu dans la conversion hystérique, où le transfert de sens par substitution analogique emprunte les voies d’une chaîne inconsciente. Elle met ainsi en relief la fonction de déguisement inhérente à la symbolisation, soulignée par P.-L. Assoun. Pour réduire les troubles de cette patiente dont les possibilités associatives et oniriques semblent limitées, l’analyste choisit une cure de relaxation, travail qui induit « une régression bien tempérée auprès d’une figure maternelle vécue comme peu dangereuse », et qui favorise une certaine relance des auto-érotismes et de l’activité représentative. Le travail psychothérapique en face à face pratiqué ensuite à la demande de la patiente permettra la reconnaissance de certains conflits psychiques, mais l’expression verbale, quoique signifiante, restera toujours à la limite de l’opératoire en raison d’un excès de contention émotionnelle, et des moments de véritable débordement par l’excitation nécessiteront le retour ponctuel à la technique de relaxation. Comme chez la patiente de L. Guttières-Green, on constate que, malgré l’existence de processus psychiques relativement évolués autour d’une problématique œdipienne présente mais « inachevée », subsiste une insuffisance de mentalisation témoignant de l’échec d’une organisation véritablement hystérique, que l’auteur rattache à des distorsions précoces du développement du moi consécutives à de graves défaillances de la fonction maternelle primaire.
61 Michèle Jung-Rozenfarb nous offre un remarquable travail, très riche et original, centré sur l’étude de patients atteints d’une maladie inflammatoire chronique, chez lesquels elle décèle des analogies de fonctionnement mental. Tout d’abord, elle souligne chez eux l’importance centrale d’un statut très particulier de la figure paternelle : elle trouve toujours, nous dit-elle, dans les événements préludant aux premières manifestations somatiques, un effacement soudain de cette figure paternelle, et « l’extension et/ou l’évolutivité de la maladie semblent étroitement liées, non à la nature ou à la gravité de la pathologie maternelle, mais à la qualité supposée réelle de “la figure paternelle de référence” ». La présence insistante et majeure du père dans le matériel lui semble correspondre à un véritable agrippement au phallus paternel à des fins de survie. Tout se passe comme si ces patients avaient besoin de surdimensionner ce phallus, constitué en pilier de la conservation du moi, non parce qu’ils le croient démesuré comme c’est le cas dans la névrose, mais parce qu’il faut qu’il soit démesuré pour les sauver d’un engloutissement par un phallus maternel tout-puissant porteur de mort. Par ailleurs, il faut lire attentivement le récit, tout en finesse et en permanence attentif au contre-transfert, de la cure d’un de ces patients, pour comprendre comment, en s’appuyant sur le premier dualisme pulsionnel, l’auteur parvient à avancer de manière convaincante l’hypothèse d’un « trouble psychogène de l’autoconservation ». Le patient présente d’emblée un matériel d’ordre névrotique, mais les angoisses de castration, très présentes, renvoient à des angoisses prégénitales liées à une imago maternelle à la fois fragile et redoutablement omnipotente, écrasant de son mépris un père faible et dépressif auquel le patient tend à s’identifier. Parallèlement à une névrose de transfert de plus en plus riche en travail onirique et préconscient, où se dessine une ébauche de revalorisation du père, survient au moment de la première longue séparation un rêve de sauvetage in extremis d’un risque de chute mortelle grâce à l’agrippement à un poteau/pénis/phallus du père, compris comme point d’agrippement de la pulsion sexuelle à ce qui, dans les pulsions du moi, ressortit à l’autoconservation. Pour l’auteur, ce rêve témoigne de la labilité du début de réaménagement du « trou dans le psychosoma », et ce n’est que dans un second temps que la richesse du déploiement représentatif permettra au sens libidinal de prendre le pas sur le non-sens biologique. Un troisième temps de véritable abord de la conflictualité dans le transfert verra survenir parallèlement, mais de manière très transitoire, à l’occasion là encore d’une séparation vécue comme abandon, une nouvelle poussée cutanée et le gonflement douloureux d’une zone corporelle jusque-là exclue de la pathologie inflammatoire. L’auteur nous propose une série d’hypothèses très inventives et audacieuses, métapsychologiquement très brillantes quoique exclusivement référées à la première topique. Elle propose par exemple de considérer ces deux dernières manifestations somatiques comme une sorte de « condensé d’une interpénétration du somatique et du conversionnel », compte tenu du contexte transférentiel de leur survenue, et émet par ailleurs l’idée que la dermatose associée dès le début à l’arthrite (laquelle a complètement disparu après dix-huit mois de traitement) ait pu constituer « une couverture de type conversionnel relativement protectrice pour le soma ». Toutefois, la libido du moi, comme trop agrippée encore à la libido d’objet, s’est montrée défaillante dans sa fonction auto-érotique de satisfaction hallucinatoire, puisque les symptômes sont apparus en l’absence de l’objet. Pour l’auteur, le sexuel participe toujours trop de l’autoconservation, dans cette pathologie où le lieu de la complaisance somatique concerne un des supports organiques de celle-ci, la fonction immunitaire.
62 Pour conclure, je citerai le très intéressant article de Jacques Press, qui met en garde contre l’asservissement aveugle de la pensée aux constructions théoriques, lesquelles contiennent inévitablement un germe de parano ïa et constituent toujours plus ou moins un édifice narcissiquement défensif. Il rappelle que P. Marty lui-même soulignait en 1952 la difficulté narcissique à accepter en nous, face au fait psychosomatique, l’existence d’une énergie autodestructrice, et s’élevait contre la tendance non moins narcissique à vouloir donner une forme organisée spatialement représentable à une réalité non visualisable. Néanmoins, l’élaboration à laquelle il se livre dans les années 1970 d’un système de représentation structurée de son objet d’étude pourrait témoigner d’une lutte pour édifier une construction capable de résister aux forces de destruction, et conjurer le spectre du morcellement identitaire suscité chez l’observateur au contact des patients les plus malades : la formulation même de la théorie serait l’expression de ce vécu contre-transférentiel. L’idée d’un déficit du préconscient, d’un manque chez l’autre de quelque chose que l’on possède soi-même, correspond en partie pour l’auteur à une position défensive « médicale », que la théorie psychosomatique vise justement à combattre. Elle pourrait conduire à négliger les aléas du jeu entre les résistances de l’analyste et celles de l’analysant. À la formulation de M. Fain « le patient opératoire, c’est le degré zéro du contre-transfert », l’auteur oppose celle de J.-B. Pontalis « le contre-transfert, c’est quant l’analyste est touché au mort », c’est-à-dire lorsqu’il est atteint au plus profond de ses propres failles narcissiques. Enfin l’idée du non-sens de la manifestation somatique n’est peut-être pas exempte elle aussi d’enjeux narcissiques, et risque de nous faire oublier que les formes élémentaires de symbolisation propres aux zones clivées du fonctionnement psychique, n’entrant pas dans les catégories que nous sommes habitués à manier, nous sont encore largement inconnues. Ce travail très subtil rend hommage à l’inventivité de P. Marty, mais souligne le risque d’une utilisation de sa théorie qui servirait davantage à conforter notre narcissisme qu’à ouvrir de nouveaux champs de pensée.
63 Denise Bouchet-Kervella
Notes
[ 1] R. Cahn (1991), Du sujet, Revue française de Psychanalyse, t. LV, no 6, p. 1432.
[ 2] R. Cahn (1998), L’adolescent dans la psychanalyse. L’aventure de la subjectivation, Paris, PUF.
[ 3] F. Richard (2001), Le processus de subjectivation à l’adolescence, Paris, Dunod.
[ 4] A. Green (1984), Le langage dans la psychanalyse, in Langages, Paris, Les Belles Lettres.
[ 5] A. Green (2002), Idées directrices pour une psychanalyse contemporaine, Paris, PUF.
[ 6] J. Lacan (1966), Subversion du sujet et dialectique du désir, in Écrits, Paris, Le Seuil, p. 802.
[ 7] B. Penot (2001), La passion du sujet freudien, Paris, Arès.
[ 8] B. Penot (2001), op. cit., p. 15.
[ 9] B. Penot (2001), op. cit., p. 99.
[ 10] B. Penot (2001), op. cit., p. 169.
[ 11] A. Green, B. Favarel-Garrigues, J. Guillaumin, P. Fédida et al. (1995), Le négatif, Bordeaux, L’Esprit du temps.
[ 12] P. Gutton (1991), Le pubertaire, Paris, PUF.
[ 13] R. Roussillon (2001), Le plaisir et la répétition, Paris, Dunod.
[ 14] F. Richard (2001), op. cit., p. 238.
[ 15] P. Fédida (2001), Des bienfaits de la dépression, Paris, Odile Jacob.
PLAN DE L'ARTICLE
- ADOLESCENCE : DES SUBJECTIVATIONS
- JOURNAL DE LA PSYCHANALYSE DE L’ENFANT, no 34, 2004.
- REVUE FRANÇAISE DE PSYCHOSOMATIQUE, no 25, 2004, intitulé « Hystériques ? »
POUR CITER CET ARTICLE
« Les revues », Revue française de psychanalyse 1/2005 (Vol. 69), p. 267-284.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-1-page-267.htm.
DOI : 10.3917/rfp.691.0267.




