Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.2130551327
318 pages

p. 349 à 351
doi: 10.3917/rfp.692.0349

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Volume 69 2005/2

2005 Revue française de psychanalyse

Argument

Parler aujourd’hui du travail psychanalytique en face à face, c’est prendre acte à la fois d’une continuité et d’une nouveauté.
Une continuité : si l’analyse reste la référence de tout travail pratiqué par un psychanalyste, si la cure analytique reste, idéalement, ce qui exprime le mieux la spécificité de la psychanalyse, il n’en demeure pas moins que, dès les origines, la psychanalyse n’a cessé de produire des cadres et des modalités différents. Ce furent les premières interrogations de Ferenczi sur les traumatismes précoces et les difficultés, voire les limites qu’elles pouvaient opposer au cadre classique de l’analyse. On eut la psychanalyse d’enfants, initiée par A. Freud et M. Klein, qui est pratiquement devenue aujourd’hui une branche à part entière de la psychanalyse. Par la suite, la psychanalyse a aussi investi le champ de la médecine dite psychosomatique. Des auteurs comme Pasche, Lacan, Racamier, Piera Aulagnier, Searles, qui recevaient les patients psychotiques dans des consultations hospitalières, convainquirent que la psychanalyse ne concernait pas seulement les névroses et ne se limitait pas seulement à la cure type. À la suite de Bion, Anzieu, Kaës, se développa aussi la psychanalyse de groupe. Enfin, le psychodrame analytique, très différent de celui de Moreno, permit de traiter des patients dont la capacité de verbalisation était entravée.
Cependant nous sommes aujourd’hui confrontés aussi à des situations nouvelles. Deux points particulièrement sont à souligner. Tout d’abord, il existe un consensus pour reconnaître que les patients se présentent de plus en plus souvent avec des symptômes autres que ceux des névroses dites « classiques ». Il y a une prégnance du questionnement narcissique, voire des pathologies du narcissisme, avec, d’une part, une difficulté à la subjectivation, des modes d’expression privilégiant l’acte et le corps, d’autre part, une vulnérabilité extrême quant à l’estime de soi, et au regard porté par autrui (Cahn, 2003). Ce sont des situations qui nous portent aux limites de l’analyse (Green), et réinterrogent nos acquis métapsychologiques. Le symptôme se réfugie de plus en plus souvent dans l’actuel ou le corporel, voire le comportement (conduites addictives, violence...). Devant ces situations, nous sommes amenés à reconsidérer, pour nombre de cas, les modalités du traitement analytique, à approfondir notre réflexion théorico-clinique, à nous interroger sur la possibilité d’une analyse en face à face, ou au moins d’un travail analytique en face à face. Qu’est-ce qui fait donc cette identité du traitement que nous appelons analyse, en de si diverses modalités ? Est-ce que c’est encore de l’analyse ? C’est une première question que certains n’hésiteront pas à poser. Faut-il, à l’inverse, désigner par le nom de psychothérapie ces variantes du travail analytique, tout en reconnaissant que, pour des psychanalystes, ce sont toujours les processus psychiques inconscients qui sont l’objet du travail, et la possibilité pour l’analysant d’accéder à plus de liberté, dans le jeu de ces motions psychiques.
Dans la position allongée, c’est par la médiation du langage que les deux protagonistes se voient, se figurent et se représentent. La perception du visage vient profondément modifier les registres d’expression du patient, et cette dialectique perception/représentation/figuration dans le processus analytique. Du côté de l’analyste, le contre-transfert n’est-il pas plus profondément sollicité, entre le risque de froideur et la menace de séduction ? N’est-il pas, dans cette situation de face à face, susceptible d’entraver l’empathie « bien tempérée » nécessaire au déploiement du processus analytique ? N’y a-t-il pas dans le face à face un risque de valorisation excessive des modalités du cadre externe au détriment des modifications du cadre interne de l’analyste ? Qu’en est-il de la capacité à être seul en présence de l’autre dans une situation où la perception du visage de l’autre peut donner l’illusion d’annuler l’absence ou le manque ? Ainsi, c’est bien une nouvelle configuration de l’expérience analytique et de la constellation cadre-transfert-processus qu’engage le travail en face à face.
À l’inverse, on peut faire valoir que le face à face présente des avantages dans certaines problématiques. On évoquera Winnicott et l’importance qu’il donne au visage de la mère : le regard de la mère joue le rôle de miroir permettant de constituer l’image spéculaire, ce qui peut avoir son importance dans certaines défaillances narcissiques. Le face à face favorise l’étayage narcissique. Il est de plus rassurant quant à la question de l’absence/présence. Enfin, la traversée de la honte est très différente en face à face.
Par ailleurs, la société s’invite à frapper à notre porte. Dans les nouveaux idéaux culturels, la valorisation d’une complétude narcissique modifie le regard porté sur l’analyse. Ce qui est recherché, c’est moins l’exploration de soi que l’acquisition rapide d’une maîtrise par le savoir sur soi, ce qui entrave un réel processus de subjectivation. Ici, c’est un encadrement législatif de l’acte psychothérapeutique qui est proposé. Là, c’est une exigence d’évaluation que réclament les institutions de recherche, ou les politiques de la santé, dans une démarche objectivante. Comment, devant ces sollicitations multiples et parfois contradictoires, pouvons-nous rendre compte de notre activité, expliciter les enjeux et les objectifs de notre travail, ainsi que de nos propres modes d’évaluation de l’avancée de ce travail ?
Avec R. Cahn [1], et d’autres, ne pouvons-nous nous dire convaincus « de la profonde unité de l’écoute et de l’action psychanalytiques quelles que soient l’organisation de la psyché et les circonstances de la rencontre » ?
Michèle Bertrand
Albert Louppe
 
NOTES
 
[1] R. Cahn, La fin du divan ?, Paris, O. Jacob, 2002. Cet ouvrage a été récemment recensé par notre revue. Une malencontreuse erreur a supprimé le point d’interrogation du titre, ce qui a pour effet d’en modifier le sens. La rédaction s’en excuse auprès de l’auteur et saisit l’occasion de cette mise au point.
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R. Cahn, La fin du divan ?, Paris, O. Jacob, 2002. Cet ouv...
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