- â Le corps comme miroir du monde â? de Janine Chasseguet-Smirgel
- Désorientations sexuelles. Freud et l'homosexualité
- Argument
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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privĂ©eLe dernier ouvrage de Janine Chasseguet-Smirgel est une rĂ©flexion trĂšs documentĂ©e en mĂȘme temps quâune recherche approfondie sur les mĂ©canismes contemporains de violence et de dĂ©saveu qui infiltrent, dans bien des champs de notre vie et de notre pensĂ©e, le rapport que nos sociĂ©tĂ©s Ă©tablissent avec le monde. ParallĂšlement, la trame de cet ouvrage est nourrie de tout le travail et de tout le cheminement thĂ©orique de son auteur, dont on reconnaĂźt alors, la rigueur et la sensibilitĂ©, la richesse de ses apports culturels et cette façon bien Ă elle, dâaffirmer ses idĂ©es, sans concessions.
2 Dans son « Avant-propos », Janine Chasseguet-Smirgel nous montre que la reprĂ©sentation du corps humain a subi bien des mutations. Si la modernitĂ©, lâarrachant Ă la nature, sĂ©pare dĂ©finitivement lâindividu, du monde, comme de son propre corps, un courant ancien du mĂ©pris du corps, martyrisĂ©, autoflagellĂ© ou censurĂ©, remonte bien avant le christianisme qui a poussĂ© Ă son apogĂ©e ce mĂ©canisme. Lâhybris de lâhomme (son excĂšs, sa dĂ©mesure, parfois) peut le pousser Ă traiter son corps comme la machine quâil a créée. Au risque dâune dĂ©sorganisation (fantasme dâun corps Ă©clatĂ©), pouvant se concrĂ©tiser dans le rĂ©el – nous sommes ici dans le temps dâaprĂšs le 11 septembre 2001 – et rĂ©alisant alors, de façon Ă©pouvantable, lâunion mythique du corps et du cosmos.
3 Janine Chasseguet-Smirgel nous donne le plan de son ouvrage, parcourant les facettes contemporaines qui font la navette entre dĂ©sirs insensĂ©s et dĂ©couvertes (ou vice versa). Le postmodernisme, qui a sa terre dâĂ©lection aux Ătats-Unis, combat la psychanalyse puisquâimposant un modĂšle scientifique obsolĂšte face Ă la multiplication des vĂ©ritĂ©s, des causalitĂ©s, des significations, des systĂšmes de valeurs, revus tous au pluriel.
4 La cure, rejetant tout apport thĂ©orique, est perçue comme « mouvante, sans repĂšres, subjective et intersubjective – insaisissable, en somme ». Janine Chasseguet-Smirgel y voit et y craint un redoublement de lâabsence de structure du self du sujet, ce qui est, Ă la base, le mal dont souffrent les enfants de notre sociĂ©tĂ© postmoderne. Alors, ne peut-on redouter, par nĂ©gligence du monde interne et de lâintra-psychique, que ne survienne une sorte dâextension du chaos ?
5 Nous allons maintenant parcourir la premiÚre partie de ce livre : « Atteindre la lumiÚre », et ses cinq chapitres successifs.
6 Le supplice de Damiens (Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975) et la description du supplice du petit chat dans Le Marin rejetĂ© par la mer (1963) de Mishima introduisent la question de la torture et de la mort par la minutie des descriptifs du dĂ©membrement et de lâĂ©viscĂ©ration des corps.
7 Lâexpression est empruntĂ©e Ă Christophe Bourseiller (Les forcenĂ©s du dĂ©sir, 2000). On est au-delĂ du corps puisquâil sâagit ici du sang, qui en jaillit. Autour de cette nĂ©opornographie sâorganisent des groupes, avec leurs morbides rituels. Janine Chasseguet-Smirgel recense toutes les variations de ce nĂ©ofĂ©tichisme du sang, depuis ses formes mineures et quasi socialisĂ©es : piercing, implants, scarifications, jusquâau body-art avec ses cĂ©lĂšbres artistes suppliciantes (Gina Pane, Orlan) ou jusquâaux pratiques des butch lesbians et Ă la dimension extrĂȘme des snuff movies (vidĂ©os pornographiques oĂč le sexe est associĂ© Ă la mort rĂ©elle des participants filmĂ©e pour le plus grand plaisir dâun public Ă la perversité absolue).
8 Le corps et ses parties ou composantes sont au dĂ©part des processus de symbolisation. Lâenfant doit trouver des substituts au corps de lâobjet (maternel), prĂ©servĂ© ainsi de ses attaques. Ces substituts sont des symboles, Ă la source de toute activitĂ© crĂ©ative. Le dĂ©placement de celle-ci sur des objets successifs les Ă©loigne de leur cible originaire et aide Ă la constitution de la morale.
9 On voit bien dans les religions comment le sacrifice tend Ă sâĂ©carter de plus en plus du corps humain (selon le schĂ©ma : corps de lâanimal → offrandes alimentaires non carnĂ©es → encens → priĂšre) et comment lâactivitĂ© symbolique vise Ă Ă©pargner la vie. La dĂ©sobjectalisation du corps de lâautre qui a trouvĂ© son summum dans la pĂ©riode nazie sâaccomplit nĂ©cessairement dans le meurtre : racisme absolu, disparition totale de la symbolisation. La destructivitĂ©, souvent incluse dans la sexualitĂ©, peut arriver Ă de tels extrĂȘmes, quand toute symbolisation vient Ă manquer. Lâauteure en fait la preuve par maints exemples tirĂ©s de rĂ©cits de lâĂ©poque nazie.
10 La collusion de lâexcitation sexuelle et de lâidĂ©e de mort est redĂ©taillĂ©e par elle dans lâĆuvre de Mishima, ainsi que le cannibalisme prĂ©sent dans Confession dâun masque, puis lâaffleurement de cette composante anthropophage chez Tennessee Williams (Suddenly, last summer) et P. P. Pasolini (Porcile). Lâanthropophagie, incorporation rĂ©elle, est la forme la plus primitive dâincorporation de lâobjet : excluant tout dĂ©placement, elle est, dans sa forme, Ă©pouvantablement et absolument concrĂšte. Janine Chasseguet-Smirgel dĂ©bat alors du fait que, depuis la deuxiĂšme thĂ©orie des pulsions de Freud (introduction de la pulsion de mort opposĂ©e Ă Ăros), on nâa plus, en psychanalyse, Ă©voquĂ© la destructivitĂ© quâen lâabsence de liaison de lâagressivitĂ© avec la pulsion sexuelle. Selon Freud, on pourrait penser que le « pur instinct de mort » est pur... Pourtant, la criminalitĂ© actuelle oblige Ă reconsidĂ©rer la part prise par la sexualitĂ© dans la destructivitĂ© elle-mĂȘme. Janine Chasseguet-Smirgel rejoint alors, dans son propos, Paul Denis (Emprise et satisfaction, 1997). Tous deux sâaccordent, Ă propos de lâemprise, Ă trouver dans lâhybris « un phĂ©nomĂšne de co-excitation libidinale qui Ă©rotise la pulsion dâemprise pour la transformer en sadisme ». Lâhybris est issu des perversions. Il vise Ă faire advenir lâimpossible (câest-Ă -dire la mise en acte de toutes les satisfactions prĂ©gĂ©nitales accessibles Ă lâenfant). Ă ce titre, les Cent vingt journĂ©es de Sodome constitue le paradigme de lâĂ©loge absolu de lâhybris, selon son apologue, le marquis de Sade.
11 Janine Chasseguet-Smirgel conclut ce chapitre en faisant intervenir le rapport de lâactivitĂ© symbolique avec lâinterdit de lâinceste. Câest lâactivitĂ© symbolique qui, dĂ©ployant des substituts de lâobjet primaire, dĂ©place le dĂ©sir sur dâautres objets. On relĂšve dans la clinique de lâinceste des troubles de la capacitĂ© Ă symboliser, dans plusieurs secteurs de la pensĂ©e. Mais la pensĂ©e de lâauteur ne sâaccorde pas vraiment avec le concept dâordre symbolique corrĂ©lĂ© Ă la question du PĂšre, tel que lâa thĂ©orisĂ© Jacques Lacan. Elle trouve, en effet, que cette perspective donnant lâexclusivitĂ© au dĂ©sir de la MĂšre voulant garder lâenfant en place du phallus manquant, ne laisse aucune place au dĂ©sir de lâenfant (qui a sa part dans la tentative de fusion narcissique premiĂšre, par sa lutte personnelle contre les difficultĂ©s Ă traverser les tourments de la sĂ©paration).
12 Janine Chasseguet-Smirgel Ă©tablit maintenant la corrĂ©lation entre fantasme anthropophagique et conduite compulsive Ă trouver des partenaires multiples et clandestins, chez beaucoup dâhommes homophiles (les Ă©crivains quâelle a dĂ©jĂ citĂ©s en sont, pour la plupart, des exemples contemporains). Cette quĂȘte (« insatiable » ?) vise lâintrojection du pĂšre (ou de son substitut) ou du double du sujet. Il faut que les processus dâidentification au pĂšre, via la projection de son narcissisme sur lui, aient Ă©tĂ© barrĂ©s chez le jeune garçon par une grande dĂ©sillusion concernant ce pĂšre, grande statue de lâenfance trop tĂŽt tombĂ©e de son piĂ©destal.
13 Fuir la fusion avec la mĂšre (la « mĂšre-crocodile » de Lacan) et donc investir narcissiquement le pĂšre (le pĂšre-phallus, qui lui fait barrage, selon le mĂȘme Lacan), voilĂ ce que Janine Chasseguet-Smirgel, Ă la fois accepte comme un schĂ©ma et critique en tant que thĂ©orisation misogyne (peur devant la mĂšre, avec besoin de protection par le pĂšre ; tout cela rattachable Ă la culture judĂ©o-chrĂ©tienne prĂŽnant le culte de Dieu le PĂšre). Lâauteur Ă©tudie alors les sources de cette peur de la mĂšre, et donc des femmes :
14 En fait, selon Janine Chasseguet-Smirgel, la blessure narcissique la plus profonde et la plus universelle est liĂ©e Ă la dissymĂ©trie enfant-adulte. Lâenfant et lâadolescent ne se dĂ©veloppent harmonieusement que si leur est donnĂ© Ă penser, par les soins bienveillants de leur entourage, le fait quâils sont des adultes en devenir. Ils accepterons alors la temporalitĂ© et lâattente de leur plein achĂšvement humain.
15 Ă cet effet, les interdits que lâautoritĂ© du pĂšre met face aux pulsions de lâenfant ou du jeune adolescent sont une vĂ©ritable sauvegarde pour le narcissisme (plutĂŽt que de se sentir impuissant, il se sent entravĂ© : ces limites, plutĂŽt que de le dĂ©primer, le contiennent et lui donnent des frontiĂšres internes Ă sa violence). On connaĂźt par la clinique la nĂ©cessitĂ© de telles barriĂšres contre lâĂ©clatement du moi, submergĂ© par de trop grandes quantitĂ©s dâexcitation. Mishima encore une fois vient aider lâauteur Ă illustrer sa thĂ©orie. On arrive au dĂ©veloppement qui nous fait percevoir comment le chef, substitut du pĂšre, peut pervertir les enfants en leur inculquant le mĂ©pris et en leur enseignant le meurtre. ĂȘtre supĂ©rieur a pour corollaire la facilitĂ© Ă lâeffusion du sang des autres, infĂ©rieurs, et donc ramenĂ©s finalement Ă la position de dĂ©chets.
16 Le dĂ©mantĂšlement du corps peut ne pas sâadresser quâĂ celui de lâautre ; il peut aussi se renverser sur le corps propre. Foucault et Mishima sont une nouvelle fois convoquĂ©s par Janine Chasseguet-Smirgel. Foucault, dans un rapport complexe au suicide, ultime et absolue façon dâĂ©radiquer la blessure narcissique infantile ; Mishima par sa maniĂšre de convertir sa « soif narcissique inĂ©tanchable » en « apothĂ©ose sanglante ».
17 La haine des biens de ce monde, la prĂ©tention Ă la puretĂ© absolue sont les masques derriĂšre lesquels avancent les extrĂ©mistes. Janine Chasseguet-Smirgel fait un brillant recensement qui va du « seppuku » japonais aux chants surrĂ©alistes, odes Ă la destruction et Ă lâaversion envers la matiĂšre. Le suicide est lâultime façon de remplir concrĂštement le vide du monde interne en introjectant un Phallus hĂ©ro ĂŻque, glorieux et solaire. Ainsi, Ă lâunivers disloquĂ©, se substitue une gloire intĂ©rieure enfin retrouvĂ©e.
18 Janine Chasseguet-Smirgel conclut en plein accord avec lâarticle de Ruth Stein, « Le mal comme amour et comme libĂ©ration : lâĂ©tat dâesprit dâun kamikaze religieux » (2001), oĂč est analysĂ©e cette recherche de fusion avec un pĂšre archa ĂŻque ( « hĂ©ro ĂŻque » ) capable de soustraire Ă la matrice dangereuse et de combler le sentiment de vide interne. Cela correspond Ă une tentative de dĂ©ni du sentiment de vide de celui qui nâest pas sĂ»r de son identitĂ©.
19 Nous arrivons maintenant Ă la deuxiĂšme partie de lâouvrage : « La rĂ©volte contre lâordre biologique », composĂ©e, elle aussi de cinq grands chapitres. Si la premiĂšre partie travaillait – mĂ©tapsychologiquement – la consigne de grands auteurs contemporains (Foucault, en tĂȘte) de dĂ©-hiĂ©rarchiser et dĂ©sorganiser le corps, par homologie avec un bouleversement cosmique souhaitĂ©, lâabolition ainsi conçue des diffĂ©rences amĂšne maintenant lâauteur Ă interroger celles entre les sexes ou entre parents et enfants. AprĂšs le dĂ©clin du pĂšre, on tente dâĂ©liminer la figure de la mĂšre, opĂ©ration dâautant plus problĂ©matique que ce sont des courants fĂ©ministes actifs qui sont en premiĂšre ligne de cette offensive.
20 Tout cela a pour but de se dĂ©barrasser de lâidĂ©e mĂȘme dâorigine. DĂ©passant le « familialisme », lâabolition du concept dâorigine supprime lâhistoire, la cause, lâeffet pour aboutir Ă un univers « sans diffĂ©rences, ni origine ni pulsion, ni avant ni aprĂšs ».
21 Enfin, si la naissance de lâappareil psychique trouve sa mĂ©taphore grandiose avec le rĂ©cit de la GenĂšse, le corps disloquĂ© est une GenĂšse Ă lâenvers, puisquâil vise Ă lâĂ©branlement et Ă la chute de cet univers si progressivement dĂ©veloppĂ©.
22 Le dĂ©veloppement entre nouveau-nĂ© et infans induit, on le sait, une longue phase de dĂ©pendance et dâimpuissance. La situation de danger et son corollaire ultĂ©rieur, le besoin dâĂȘtre aimĂ©, ne quitteront plus jamais lâhomme.
23 Ruth Mac Brunswick a travaillĂ© la question de lâidentification Ă la mĂšre active et omnipotente, dans les deux sexes. Melanie Klein a prolongĂ© ces travaux en montrant le changement qui conduit Ă une envie haineuse, une aviditĂ© de sâemparer des capacitĂ©s maternelles pour les dĂ©truire. Tout ceci dĂ©coule de la rage vis-Ă -vis de la non-disponibilitĂ© permanente et absolue du sein, câest-Ă -dire du premier apprentissage de la frustration. Le fĂ©minin-maternel serait-il, actuellement victime dâun rejet plus violent que celui lĂ©gitimement reprochĂ© Ă Â Freud ?
24 Câest, on le sait, la piĂšce maĂźtresse de la thĂ©orie freudienne de la sexualitĂ©. Janine Chasseguet-Smirgel en fait le rappel par un parcours de citations extraites du corpus freudien et typiques Ă cet Ă©gard. Cette envie du pĂ©nis, relayĂ©e par lâenvie dâun enfant, mĂąle de prĂ©fĂ©rence, nâa-t-elle pas sa source dans les affects que la relation Ă la femme, Ă la mĂšre suscite dans les deux sexes ?
25 Ă la suite de Freud, beaucoup de femmes, disciples de sa thĂ©orie, sont ici « Ă©pinglĂ©es » par Janine Chasseguet-Smirgel. La femme est mise en opposition avec la mĂšre, figure centrale de bien des cultures, source du bien et du mal. Si lâobjet naĂźt dans la haine, comme nous lâapprend Freud, on comprend que le premier objet soit Ă la fois malĂ©fique puis bĂ©nĂ©fique. Lâenfant doit user de stratagĂšmes pour Ă©chapper Ă la toute-puissance de la mĂšre.
26 Le pÚre et son pénis constituent cette issue et ce relais (idéalisation de ce pÚre pour la fille, identification à lui pour le fils).
27 Le matricide symbolique dans la filiation selon les Grecs constitue une sĂ©paration dâavec la mĂšre, autrement impossible, sinon dans sa rĂ©alisation concrĂšte, dans le cas de personnalitĂ©s hautement pathologiques. Ainsi en est-il de toutes les disqualifications concernant le fĂ©minin, ses organes, son principe (cf., par exemple, les flots dâinjures profĂ©rĂ©s Ă lâencontre du corps de la femme, dans lâĆuvre de Sade).
28 De Freud ( « La fĂ©minitĂ© » ) Ă Luce Irrigaray (« SpĂ©culum de lâautre femme », 1974), la question du « Que veut-elle ? » circule dans la littĂ©rature analytique. Il a fallu Ă Freud tout son gĂ©nie pour, Ă la fois, entĂ©riner de par sa propre psychĂ©, les prĂ©jugĂ©s misogynes et, en mĂȘme temps, nous lĂ©guer la dĂ©couverte de lâinconscient qui permet dâen « saisir les plus secrets ressorts ».
29 Faisant rĂ©fĂ©rence Ă son propre ouvrage, Les deux arbres du jardin, Janine Chasseguet-Smirgel nous dĂ©montre quâil faut la conjonction des deux composantes, le masculin et le fĂ©minin, pour concevoir lâenfant, comme la pensĂ©e.
30 Reprenant le mythe de la GenĂšse, lâauteur nous montre comment Dieu le PĂšre divise et organise le magma primordial, MĂšre-nature. Câest cette cosmogonie que lâauteur rapproche du schĂ©ma de la naissance de la vie psychique du sujet.
31 Câest le risque de sa dĂ©sorganisation par le dĂ©ni de la diffĂ©rence des sexes que court la reconnaissance dâune filiation chez un couple homosexuel.
32 Ce sous-chapitre donne lieu Ă un recensement des lectures et apports (?) de textes dus aux mouvements fĂ©ministes amĂ©ricains actuels. Ceux-ci visent Ă se dĂ©barrasser du « pouvoir hĂ©tĂ©rosexuel ». Ă partir, notamment, de la phrase cĂ©lĂšbre de Simone de Beauvoir : « On ne naĂźt pas femme, on le devient. » Ainsi, sexe et genre nâiraient pas ensemble. Dans cette perspective, la grossesse mĂȘme, dĂ©sacralisĂ©e, deviendrait « nĂ©gociable, artificialisable, substituable » (article de Marcela Iacub, in Les Temps modernes : « Reproduction et division juridique de sexes »). La procrĂ©ation mĂ©dicalement assistĂ©e devient alors, dans cette perspective, au dĂ©triment de la grossesse, la seule voie, non sexuelle, à privilĂ©gier. Ainsi Le Meilleur des mondes (1937) est dĂ©jĂ pour demain.
33 Les fĂ©ministes, voulant Ă©largir la libertĂ© de la femme, veulent lâempĂȘcher dâĂȘtre rĂ©duite au destin biologique de la maternitĂ©. Or, cette maternitĂ© est un pouvoir si Ă©norme que ses dĂ©tracteurs tentent de dĂ©montrer que le dĂ©sir dâenfant nâest pas « naturel ».
34 Lâinconception (Sylvie Faure-Pragier, 1991) a beaucoup Ă voir avec les facteurs psychiques internes (relation de la mĂšre avec sa propre mĂšre). Le sentiment maternel – rĂ©futĂ©, Ă son tour, par Ălisabeth Badinter – peut subir, Ă certaines pĂ©riodes, des Ă©clipses ; chez les parents de lâIntifada, a fortiori chez ceux des kamikazes, le sentiment narcissique balaye le sentiment parental. Simone de Beauvoir a beaucoup ĆuvrĂ© dans le sens de la « dĂ©maternisation » dont elle est une des pionniĂšres ( « la femme prise aux rets de la nature » ).
35 La paritĂ©, le PACS, le droit des homosexuels Ă la filiation posent, sous des angles diffĂ©rents, la question de la tentation dâun « universalisme » qui irait progressivement vers la disqualification du rapport sexuel fĂ©condant entre un pĂšre et une mĂšre. La lĂ©gislation privilĂ©giant la filiation biologique peut ĂȘtre alors dĂ©noncĂ©e comme injuste et inĂ©galitaire Ă lâĂ©gard des hommes. Marcela Iacub dĂ©nonce la mythification de la grossesse. Lâuniversalisme tendant Ă lâinterchangeabilitĂ© des hommes et des femmes, Ă la non pertinence de la distinction entre les sexes, fait de la maternitĂ© un obstacle radical.
36 Ayant dâabord Ă©voquĂ© des systĂšmes de pensĂ©e philosophiques ou des tendances religieuses proches de lâhĂ©rĂ©sie, Janine Chasseguet-Smirgel aborde ensuite la thĂ©orisation de BĂ©la Grunberger sur lâantagonisme narcissisme/ pulsions (oĂč le narcissisme, du cĂŽtĂ© de la toute-puissance et de la puretĂ© est antagoniste des pulsions assimilĂ©es Ă la souillure et aux excrĂ©ments).
37 Le dĂ©sir dâĂ©chapper Ă lâordre biologique peut, chez lâadolescente, se manifester sous forme de troubles alimentaires. Lâanorexique a peur de son corps quâelle veut dompter et tenir en lisiĂšre. Dans la lutte de la fille pour sĂ©parer son corps de celui de la mĂšre, les dĂ©sordres alimentaires sont lâune des expressions majeures de cette lutte. Lâauteur illustre ces hypothĂšses par divers fragments cliniques mĂȘlant auto-Ă©rotismes secrets et « jeux » avec les sĂ©crĂ©tions ou excrĂ©tions du corps. Le dĂ©ficit narcissique tend Ă ĂȘtre comblĂ© au niveau du sentiment de solitude, de vide quâil engendre par des satisfactions auto-Ă©rotiques dâorigine prĂ©coce. Le rapport de lâanorexie au dĂ©ficit narcissique est le mĂȘme que celui de la boulimie Ă la satisfaction anale (le corps-poubelle) ou aussi Ă la satisfaction autarcique (le tour en boucle qui consiste Ă se nourrir, vomir et recommencer indĂ©finiment). Entrer dans lâordre biologique (adolescence et au pĂŽle opposĂ©, mĂ©nopause), câest accepter de se soumettre Ă lâemprise de la mĂšre. Les dĂ©sordres alimentaires sont alors Ă comprendre comme « dĂ©sir dâĂ©chapper Ă lâemprise de la mĂšre qui lâa, pour toujours, enfermĂ©e dans son corps propre ».
38 De Buffon à Freud ( « Inhibition, symptÎme et angoisse » ), nombreux sont ceux qui se sont accordés sur le facteur « temps » et sur la prématurité humaine, particuliÚrement longue.
39 Janine Chasseguet-Smirgel rĂšgle vivement son compte au courant lacanien qui a voulu Ă©radiquer les racines biologiques de la psychĂ© humaine au profit du primat du langage. Le manifeste du Discours de Rome (1959) de Lacan, contre lâidĂ©e des stades de lâĂ©volution, constitue, pour notre auteur, lâapogĂ©e outranciĂšre de cette critique trĂšs contestable. Elle refait alors, pas Ă pas, le parcours de textes freudiens en montrant, Ă lâinverse, lâattachement du fondateur de la psychanalyse Ă une thĂ©orie des instincts.
40 Tout en reconnaissant Ă Jean Laplanche lâimmensitĂ© de son travail, et dâune vĂ©ritable Ćuvre, notre auteur poursuit sa contestation en Ă©mettant de sĂ©rieuses rĂ©serves sur le texte de Laplanche : « Le fourvoiement biologisant de la sexualitĂ© chez Freud » (1993). Cette vision dâune sexualitĂ© infantile, dâorigine exogĂšne, et cette pensĂ©e dâun acquis prĂ©cĂ©dant lâinnĂ©, lui paraissent ĂȘtre le vrai fourvoiement de toute lâaffaire.
41 Il est impensable, pour certains, de concevoir lâhomme comme Ă©tant une espĂšce ayant conservĂ© quelque chose de son lointain hĂ©ritage du temps de lâanimal, dâadmettre le principe de degrĂ©s trĂšs progressifs et trĂšs anciens du dĂ©veloppement.
42 La raison en est que cela pose une entrave Ă lâutopie de la jouissance.
43 Janine Chasseguet-Smirgel appelle Ă la rescousse AndrĂ© Green (Les chaĂźnes dâĂros,1997). LâĂšre post-soixante-huitarde a provoquĂ© une efflorescence de philosophies du dĂ©sir, Ă la fois alimentĂ©es par le succĂšs de la psychanalyse et en lutte contre elle. Deleuze et Foucault en sont les chantres incontestĂ©s. Et Janine Chasseguet-Smirgel rĂ©pertorie les querelles de lâĂ©poque, dans la foulĂ©e du lacanisme « bien-pensant ».
44 Freud voit dans la prĂ©maturitĂ© qui suit la venue au monde du petit humain le facteur biologique des nĂ©vroses. La psychosexualitĂ© trouve son origine dans la longue pĂ©riode dâimpuissance gĂ©nitale qui dĂ©borde celle de lâHilflosigkeit primaire proprement dite.
45 Les Trois essais nous permettent de comprendre comment la prĂ©gĂ©nitalitĂ© et ses stades permettent dâatteindre une gĂ©nitalitĂ© inatteignable avec la mise en place dâun projet dĂ©jĂ en place et dĂ©jĂ dĂ©sirĂ©. Lâauteur Ă©met ici une hypothĂšse Ă partir de lâĂ©rection prĂ©coce du jeune garçon. Celle-ci a pour fonction dâindiquer le but (pĂ©nĂ©trer une cavitĂ©, gĂ©nitale ou prĂ©gĂ©nitale). Câest dans ce climat que se court le risque de marquage de la sexualitĂ© et du rapport Ă lâautre par la cruautĂ© ou la pulsion dâemprise (non encore modulĂ©e par lâĂ©tablissement de la compassion). Si une trop grande quantitĂ© dâexcitation sexuelle submerge les capacitĂ©s du moi de lâenfant, la sexualitĂ© est inorganisable ; les phases ne peuvent se constituer, puisquâĂ leur succession est substituĂ© le tĂ©lescopage.
46 Si lâillusion de possĂ©der des capacitĂ©s Ă©quivalentes Ă celles, gĂ©nitales, des parents est encouragĂ©e par la mĂšre, substituant lâenfant au pĂšre comme objet de son dĂ©sir, celui-ci nâa plus Ă prendre la gĂ©nitalitĂ© adulte pour modĂšle et deviendra pervers. Câest Ă la charniĂšre anal/gĂ©nital que se joue ce destin. Les fĂšces communes Ă lâhomme, Ă la femme, Ă lâenfant et Ă lâadulte, sont toujours renouvelables, dĂ©menti perpĂ©tuel de la castration qui explique les relations sadiques-anales : les diffĂ©rences y sont abolies ; « le temps est Ă©crasĂ© ». La jetĂ©e au monde de lâanimal humain « inachevĂ© » explique lâinadĂ©quation des pulsions Ă leur objet, la blessure narcissique qui en rĂ©sulte, lâattachement, au sens le plus littĂ©ral, Ćdipien.
47 Un siĂšcle est Ă©coulĂ©, et pourtant le complexe dâĆdipe a rĂ©sistĂ© Ă toutes les attaques ; malgrĂ© les tentations rĂ©currentes de revenir Ă la thĂ©orie de la sĂ©duction.
48 Les fantasmes anti-Ćdipiens, liĂ©s Ă celui dâune jouissance sans entraves, Ă Â travers lâidĂ©e dâune sexualitĂ© « dĂ©-chaĂźnĂ©e », de la relation seule convergent vers lâidĂ©e dâexclure les pulsions au profit de la relation seule.
49 De la « jouissance » selon Lacan, on pourrait tenter de rapprocher le « sentiment ocĂ©anique » selon Freud (bĂ©bĂ© en fusion avec le sein maternel) et, aussi, « le bonheur produit par la satisfaction dâune pulsion sauvage, non domptĂ©e par le moi » ( « orgasme pervers » ). Dans les deux cas, lâĆdipe est absent (non advenu ou contournĂ©). Reich, puis lâanti-Ćdipe sâinscrivent dans ces perspectives. Le dĂ©sir marquĂ© par le manque (selon Lacan) est cependant porteur dâinfini. Une sexualitĂ© indomptĂ©e, marquĂ©e par lâhybris, secoue Ăros de toutes ses chaĂźnes, la psychanalyse y compris.
50 Janine Chasseguet-Smirgel se livre ici Ă une critique du modĂšle psychanalytique amĂ©ricain, centrĂ© sur la thĂ©rapie et non sur la thĂ©orie, vĂ©cue comme un obstacle. Le rejet dâĆdipe va de pair avec une passion Ă©galitaire, issue dâun fantasme de psychĂ© dâoĂč toute organisation est bannie, puisque tous les obstacles sont externes, donc amovibles. Le bonheur serait donc inclus dans la seule action de dĂ©faire les structures imposĂ©es du dehors ou mĂȘme inexistantes.
51 Quand le principe de rĂ©alitĂ© entre en jeu, se mettent en place des tentatives dâorganisation dâactivitĂ©s et de pensĂ©e. LâĂ©nergie libre devient de lâĂ©nergie liĂ©e. On peut alors parler dâappareil psychique.
52 Janine Chasseguet-Smirgel revient au parallĂšle entre le mythe de la GenĂšse et la constitution de lâappareil psychique : ainsi, crĂ©ation, division, sĂ©paration, nomination sont une seule et mĂȘme chose. « Lâacte de nommer les Ă©lĂ©ments est une autre maniĂšre de les sortir du chaos. » Lâenfant ne pourrait jamais Ă©merger du chaos sans une dĂ©marcation entre lui et sa mĂšre. Lâorganisation Ćdipienne a un rĂŽle primordial dans lâactivitĂ© de pensĂ©e. Le dĂ©mantĂšlement des structures est un retour Ă un univers lisse, sans entraves, oĂč le sujet retourne au corps maternel dĂ©barrassĂ© de tout contenu paternel (pĂ©nis, bĂ©bĂ©s). On comprend alors la virulence des attaques des tenants de ces nouvelles utopies contre Freud, nouveau dĂ©codeur, tel Ćdipe, de nombreuses Ă©nigmes du monde.
53 Dans un Post-scriptum en forme de conclusion, Janine Chasseguet-Smirgel articule le contenu de son livre au plus prĂšs de la rĂ©alitĂ© contemporaine qui est la nĂŽtre. Le dĂ©sir de retour Ă lâunivers maternel exclusif est sans cesse combattu par dâautres Ă©lĂ©ments contraires : besoin dâidĂ©alisation du pĂšre, devenu un Dieu dans bien des religions ; triomphe du garçon devant le manque de pĂ©nis de la mĂšre et envie de celui-ci chez la fille pour se diffĂ©rencier de sa gĂ©nitrice. Quand la masse est en dĂ©rĂ©liction (sociale, Ă©conomique, narcissique), lâattente par elle dâun « hĂ©ros » est Ă son paroxysme. Celui-ci nâa rien Ă voir avec une figure du pĂšre idĂ©alisĂ©. Ce serait plutĂŽt la mĂšre du pervers, sĂ©ductrice et le berçant dâillusions. Ou bien, alors, une figure combinĂ©e, bisexuelle.
54 Lâauteur met en relation Auschwitz et le 11 Septembre, sur le thĂšme du corps Ă©parpillĂ©, aux parties dispersĂ©es et indiffĂ©renciĂ©es, avec lâidĂ©ologie et la philosophie dominantes de notre Ă©poque post-moderne. Elle revient aux propos de Marcela Iacub, Ă son dossier des Temps modernes et Ă ses articles dans le journal Le Monde. Elle rapproche son idĂ©ologie des « mĂšres machines » (rappelons-le, robots visant Ă supplĂ©er les femmes par la menĂ©e Ă terme de grossesses artificielles) du Meilleur des mondes.
55 Face aux assauts du dĂ©constructionnisme, Janine Chasseguet-Smirgel appelle de tous ses vĆux le retour aux repĂšres – en perte de vitesse accĂ©lĂ©rĂ©e dans les courants de pensĂ©e contemporains, notamment dâoutre-Atlantique – sans attendre que lâOccident ne soit catapultĂ© dans une dĂ©finitive Apocalypse, now...
[ 1] Le corps comme miroir du monde de Janine Chasseguet-Smirgel, Paris, PUF, « Le Fil rouge », 2003, 195 p.
Marc Babonneau « â Le corps comme miroir du monde â? de Janine Chasseguet-Smirgel », Revue française de psychanalyse 2/2005 (Vol. 69), p. 599-611.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-2-page-599.htm.
DOI : 10.3917/rfp.692.0599.