Revue française de psychanalyse 2005/2
Revue française de psychanalyse
2005/2 (Vol. 69)
318 pages
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I.S.B.N. 2130551327
DOI 10.3917/rfp.692.0599
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Vous consultez “ Le corps comme miroir du monde ” de Janine Chasseguet-Smirgel[1] [1]Le corps comme miroir du monde de Janine Chasseguet-Smirgel,...
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AuteurMarc Babonneau du mĂȘme auteur

116, boulevard Deltour
31500 Toulouse


Le dernier ouvrage de Janine Chasseguet-Smirgel est une rĂ©flexion trĂšs documentĂ©e en mĂȘme temps qu’une recherche approfondie sur les mĂ©canismes contemporains de violence et de dĂ©saveu qui infiltrent, dans bien des champs de notre vie et de notre pensĂ©e, le rapport que nos sociĂ©tĂ©s Ă©tablissent avec le monde. ParallĂšlement, la trame de cet ouvrage est nourrie de tout le travail et de tout le cheminement thĂ©orique de son auteur, dont on reconnaĂźt alors, la rigueur et la sensibilitĂ©, la richesse de ses apports culturels et cette façon bien Ă  elle, d’affirmer ses idĂ©es, sans concessions.

2 Dans son « Avant-propos Â», Janine Chasseguet-Smirgel nous montre que la reprĂ©sentation du corps humain a subi bien des mutations. Si la modernitĂ©, l’arrachant Ă  la nature, sĂ©pare dĂ©finitivement l’individu, du monde, comme de son propre corps, un courant ancien du mĂ©pris du corps, martyrisĂ©, autoflagellĂ© ou censurĂ©, remonte bien avant le christianisme qui a poussĂ© Ă  son apogĂ©e ce mĂ©canisme. L’hybris de l’homme (son excĂšs, sa dĂ©mesure, parfois) peut le pousser Ă  traiter son corps comme la machine qu’il a créée. Au risque d’une dĂ©sorganisation (fantasme d’un corps Ă©clatĂ©), pouvant se concrĂ©tiser dans le rĂ©el – nous sommes ici dans le temps d’aprĂšs le 11 septembre 2001 – et rĂ©alisant alors, de façon Ă©pouvantable, l’union mythique du corps et du cosmos.

3 Janine Chasseguet-Smirgel nous donne le plan de son ouvrage, parcourant les facettes contemporaines qui font la navette entre dĂ©sirs insensĂ©s et dĂ©couvertes (ou vice versa). Le postmodernisme, qui a sa terre d’élection aux États-Unis, combat la psychanalyse puisqu’imposant un modĂšle scientifique obsolĂšte face Ă  la multiplication des vĂ©ritĂ©s, des causalitĂ©s, des significations, des systĂšmes de valeurs, revus tous au pluriel.

4 La cure, rejetant tout apport thĂ©orique, est perçue comme « mouvante, sans repĂšres, subjective et intersubjective – insaisissable, en somme Â». Janine Chasseguet-Smirgel y voit et y craint un redoublement de l’absence de structure du self du sujet, ce qui est, Ă  la base, le mal dont souffrent les enfants de notre sociĂ©tĂ© postmoderne. Alors, ne peut-on redouter, par nĂ©gligence du monde interne et de l’intra-psychique, que ne survienne une sorte d’extension du chaos ?

5 Nous allons maintenant parcourir la premiĂšre partie de ce livre : « Atteindre la lumiĂšre Â», et ses cinq chapitres successifs.

LE CORPS DÉSARTICULÉ

6 Le supplice de Damiens (Michel Foucault, Surveiller et punir, 1975) et la description du supplice du petit chat dans Le Marin rejetĂ© par la mer (1963) de Mishima introduisent la question de la torture et de la mort par la minutie des descriptifs du dĂ©membrement et de l’éviscĂ©ration des corps.

LES EXTRÉMISTES DU SEXE

7 L’expression est empruntĂ©e Ă  Christophe Bourseiller (Les forcenĂ©s du dĂ©sir, 2000). On est au-delĂ  du corps puisqu’il s’agit ici du sang, qui en jaillit. Autour de cette nĂ©opornographie s’organisent des groupes, avec leurs morbides rituels. Janine Chasseguet-Smirgel recense toutes les variations de ce nĂ©ofĂ©tichisme du sang, depuis ses formes mineures et quasi socialisĂ©es : piercing, implants, scarifications, jusqu’au body-art avec ses cĂ©lĂšbres artistes suppliciantes (Gina Pane, Orlan) ou jusqu’aux pratiques des butch lesbians et Ă  la dimension extrĂȘme des snuff movies (vidĂ©os pornographiques oĂč le sexe est associĂ© Ă  la mort rĂ©elle des participants filmĂ©e pour le plus grand plaisir d’un public Ă  la perversité absolue).

LA PERTE DE L’ACTIVITÉ SYMBOLIQUE

8 Le corps et ses parties ou composantes sont au dĂ©part des processus de symbolisation. L’enfant doit trouver des substituts au corps de l’objet (maternel), prĂ©servĂ© ainsi de ses attaques. Ces substituts sont des symboles, Ă  la source de toute activitĂ© crĂ©ative. Le dĂ©placement de celle-ci sur des objets successifs les Ă©loigne de leur cible originaire et aide Ă  la constitution de la morale.

9 On voit bien dans les religions comment le sacrifice tend Ă  s’écarter de plus en plus du corps humain (selon le schĂ©ma : corps de l’animal → offrandes alimentaires non carnĂ©es → encens → priĂšre) et comment l’activitĂ© symbolique vise Ă  Ă©pargner la vie. La dĂ©sobjectalisation du corps de l’autre qui a trouvĂ© son summum dans la pĂ©riode nazie s’accomplit nĂ©cessairement dans le meurtre : racisme absolu, disparition totale de la symbolisation. La destructivitĂ©, souvent incluse dans la sexualitĂ©, peut arriver Ă  de tels extrĂȘmes, quand toute symbolisation vient Ă  manquer. L’auteure en fait la preuve par maints exemples tirĂ©s de rĂ©cits de l’époque nazie.

10 La collusion de l’excitation sexuelle et de l’idĂ©e de mort est redĂ©taillĂ©e par elle dans l’Ɠuvre de Mishima, ainsi que le cannibalisme prĂ©sent dans Confession d’un masque, puis l’affleurement de cette composante anthropophage chez Tennessee Williams (Suddenly, last summer) et P. P. Pasolini (Porcile). L’anthropophagie, incorporation rĂ©elle, est la forme la plus primitive d’incorporation de l’objet : excluant tout dĂ©placement, elle est, dans sa forme, Ă©pouvantablement et absolument concrĂšte. Janine Chasseguet-Smirgel dĂ©bat alors du fait que, depuis la deuxiĂšme thĂ©orie des pulsions de Freud (introduction de la pulsion de mort opposĂ©e Ă  Éros), on n’a plus, en psychanalyse, Ă©voquĂ© la destructivitĂ© qu’en l’absence de liaison de l’agressivitĂ© avec la pulsion sexuelle. Selon Freud, on pourrait penser que le « pur instinct de mort Â» est pur... Pourtant, la criminalitĂ© actuelle oblige Ă  reconsidĂ©rer la part prise par la sexualitĂ© dans la destructivitĂ© elle-mĂȘme. Janine Chasseguet-Smirgel rejoint alors, dans son propos, Paul Denis (Emprise et satisfaction, 1997). Tous deux s’accordent, Ă  propos de l’emprise, Ă  trouver dans l’hybris « un phĂ©nomĂšne de co-excitation libidinale qui Ă©rotise la pulsion d’emprise pour la transformer en sadisme Â». L’hybris est issu des perversions. Il vise Ă  faire advenir l’impossible (c’est-Ă -dire la mise en acte de toutes les satisfactions prĂ©gĂ©nitales accessibles Ă  l’enfant). À ce titre, les Cent vingt journĂ©es de Sodome constitue le paradigme de l’éloge absolu de l’hybris, selon son apologue, le marquis de Sade.

11 Janine Chasseguet-Smirgel conclut ce chapitre en faisant intervenir le rapport de l’activitĂ© symbolique avec l’interdit de l’inceste. C’est l’activitĂ© symbolique qui, dĂ©ployant des substituts de l’objet primaire, dĂ©place le dĂ©sir sur d’autres objets. On relĂšve dans la clinique de l’inceste des troubles de la capacitĂ© Ă  symboliser, dans plusieurs secteurs de la pensĂ©e. Mais la pensĂ©e de l’auteur ne s’accorde pas vraiment avec le concept d’ordre symbolique corrĂ©lĂ© Ă  la question du PĂšre, tel que l’a thĂ©orisĂ© Jacques Lacan. Elle trouve, en effet, que cette perspective donnant l’exclusivitĂ© au dĂ©sir de la MĂšre voulant garder l’enfant en place du phallus manquant, ne laisse aucune place au dĂ©sir de l’enfant (qui a sa part dans la tentative de fusion narcissique premiĂšre, par sa lutte personnelle contre les difficultĂ©s Ă  traverser les tourments de la sĂ©paration).

LA QUESTION DU PÈRE

12 Janine Chasseguet-Smirgel Ă©tablit maintenant la corrĂ©lation entre fantasme anthropophagique et conduite compulsive Ă  trouver des partenaires multiples et clandestins, chez beaucoup d’hommes homophiles (les Ă©crivains qu’elle a dĂ©jĂ  citĂ©s en sont, pour la plupart, des exemples contemporains). Cette quĂȘte (« insatiable Â» ?) vise l’introjection du pĂšre (ou de son substitut) ou du double du sujet. Il faut que les processus d’identification au pĂšre, via la projection de son narcissisme sur lui, aient Ă©tĂ© barrĂ©s chez le jeune garçon par une grande dĂ©sillusion concernant ce pĂšre, grande statue de l’enfance trop tĂŽt tombĂ©e de son piĂ©destal.

13 Fuir la fusion avec la mĂšre (la « mĂšre-crocodile Â» de Lacan) et donc investir narcissiquement le pĂšre (le pĂšre-phallus, qui lui fait barrage, selon le mĂȘme Lacan), voilĂ  ce que Janine Chasseguet-Smirgel, Ă  la fois accepte comme un schĂ©ma et critique en tant que thĂ©orisation misogyne (peur devant la mĂšre, avec besoin de protection par le pĂšre ; tout cela rattachable Ă  la culture judĂ©o-chrĂ©tienne prĂŽnant le culte de Dieu le PĂšre). L’auteur Ă©tudie alors les sources de cette peur de la mĂšre, et donc des femmes :

  • la peur devant le vide du sexe maternel ;
  • l’idĂ©e que la reproduction n’est que « construction artificielle de l’esprit Â». En face, la virilitĂ© triomphante de l’érection vient combler ce sentiment d’inanitĂ©.

14 En fait, selon Janine Chasseguet-Smirgel, la blessure narcissique la plus profonde et la plus universelle est liĂ©e Ă  la dissymĂ©trie enfant-adulte. L’enfant et l’adolescent ne se dĂ©veloppent harmonieusement que si leur est donnĂ© Ă  penser, par les soins bienveillants de leur entourage, le fait qu’ils sont des adultes en devenir. Ils accepterons alors la temporalitĂ© et l’attente de leur plein achĂšvement humain.

15 À cet effet, les interdits que l’autoritĂ© du pĂšre met face aux pulsions de l’enfant ou du jeune adolescent sont une vĂ©ritable sauvegarde pour le narcissisme (plutĂŽt que de se sentir impuissant, il se sent entravĂ© : ces limites, plutĂŽt que de le dĂ©primer, le contiennent et lui donnent des frontiĂšres internes Ă  sa violence). On connaĂźt par la clinique la nĂ©cessitĂ© de telles barriĂšres contre l’éclatement du moi, submergĂ© par de trop grandes quantitĂ©s d’excitation. Mishima encore une fois vient aider l’auteur Ă  illustrer sa thĂ©orie. On arrive au dĂ©veloppement qui nous fait percevoir comment le chef, substitut du pĂšre, peut pervertir les enfants en leur inculquant le mĂ©pris et en leur enseignant le meurtre. ĂȘtre supĂ©rieur a pour corollaire la facilitĂ© Ă  l’effusion du sang des autres, infĂ©rieurs, et donc ramenĂ©s finalement Ă  la position de dĂ©chets.

LA QUESTION DU SUICIDE : SUR LE CORPS COMME AU CIEL

16 Le dĂ©mantĂšlement du corps peut ne pas s’adresser qu’à celui de l’autre ; il peut aussi se renverser sur le corps propre. Foucault et Mishima sont une nouvelle fois convoquĂ©s par Janine Chasseguet-Smirgel. Foucault, dans un rapport complexe au suicide, ultime et absolue façon d’éradiquer la blessure narcissique infantile ; Mishima par sa maniĂšre de convertir sa « soif narcissique inĂ©tanchable Â» en « apothĂ©ose sanglante Â».

17 La haine des biens de ce monde, la prĂ©tention Ă  la puretĂ© absolue sont les masques derriĂšre lesquels avancent les extrĂ©mistes. Janine Chasseguet-Smirgel fait un brillant recensement qui va du « seppuku Â» japonais aux chants surrĂ©alistes, odes Ă  la destruction et Ă  l’aversion envers la matiĂšre. Le suicide est l’ultime façon de remplir concrĂštement le vide du monde interne en introjectant un Phallus hĂ©ro ĂŻque, glorieux et solaire. Ainsi, Ă  l’univers disloquĂ©, se substitue une gloire intĂ©rieure enfin retrouvĂ©e.

18 Janine Chasseguet-Smirgel conclut en plein accord avec l’article de Ruth Stein, « Le mal comme amour et comme libĂ©ration : l’état d’esprit d’un kamikaze religieux Â» (2001), oĂč est analysĂ©e cette recherche de fusion avec un pĂšre archa ĂŻque ( « hĂ©ro ĂŻque Â» ) capable de soustraire Ă  la matrice dangereuse et de combler le sentiment de vide interne. Cela correspond Ă  une tentative de dĂ©ni du sentiment de vide de celui qui n’est pas sĂ»r de son identitĂ©.

19 Nous arrivons maintenant Ă  la deuxiĂšme partie de l’ouvrage : « La rĂ©volte contre l’ordre biologique Â», composĂ©e, elle aussi de cinq grands chapitres. Si la premiĂšre partie travaillait – mĂ©tapsychologiquement – la consigne de grands auteurs contemporains (Foucault, en tĂȘte) de dĂ©-hiĂ©rarchiser et dĂ©sorganiser le corps, par homologie avec un bouleversement cosmique souhaitĂ©, l’abolition ainsi conçue des diffĂ©rences amĂšne maintenant l’auteur Ă  interroger celles entre les sexes ou entre parents et enfants. AprĂšs le dĂ©clin du pĂšre, on tente d’éliminer la figure de la mĂšre, opĂ©ration d’autant plus problĂ©matique que ce sont des courants fĂ©ministes actifs qui sont en premiĂšre ligne de cette offensive.

20 Tout cela a pour but de se dĂ©barrasser de l’idĂ©e mĂȘme d’origine. DĂ©passant le « familialisme Â», l’abolition du concept d’origine supprime l’histoire, la cause, l’effet pour aboutir Ă  un univers « sans diffĂ©rences, ni origine ni pulsion, ni avant ni aprĂšs Â».

21 Enfin, si la naissance de l’appareil psychique trouve sa mĂ©taphore grandiose avec le rĂ©cit de la GenĂšse, le corps disloquĂ© est une GenĂšse Ă  l’envers, puisqu’il vise Ă  l’ébranlement et Ă  la chute de cet univers si progressivement dĂ©veloppĂ©.

RÉINVENTION DE LA MISOGYNIE

La dĂ©pendance de l’ĂȘtre humain vis-Ă -vis de sa mĂšre

22 Le dĂ©veloppement entre nouveau-nĂ© et infans induit, on le sait, une longue phase de dĂ©pendance et d’impuissance. La situation de danger et son corollaire ultĂ©rieur, le besoin d’ĂȘtre aimĂ©, ne quitteront plus jamais l’homme.

23 Ruth Mac Brunswick a travaillĂ© la question de l’identification Ă  la mĂšre active et omnipotente, dans les deux sexes. Melanie Klein a prolongĂ© ces travaux en montrant le changement qui conduit Ă  une envie haineuse, une aviditĂ© de s’emparer des capacitĂ©s maternelles pour les dĂ©truire. Tout ceci dĂ©coule de la rage vis-Ă -vis de la non-disponibilitĂ© permanente et absolue du sein, c’est-Ă -dire du premier apprentissage de la frustration. Le fĂ©minin-maternel serait-il, actuellement victime d’un rejet plus violent que celui lĂ©gitimement reprochĂ© à Freud ?

Le monisme sexuel phallique

24 C’est, on le sait, la piĂšce maĂźtresse de la thĂ©orie freudienne de la sexualitĂ©. Janine Chasseguet-Smirgel en fait le rappel par un parcours de citations extraites du corpus freudien et typiques Ă  cet Ă©gard. Cette envie du pĂ©nis, relayĂ©e par l’envie d’un enfant, mĂąle de prĂ©fĂ©rence, n’a-t-elle pas sa source dans les affects que la relation Ă  la femme, Ă  la mĂšre suscite dans les deux sexes ?

La femme marquée par le manque

25 À la suite de Freud, beaucoup de femmes, disciples de sa thĂ©orie, sont ici « Ă©pinglĂ©es Â» par Janine Chasseguet-Smirgel. La femme est mise en opposition avec la mĂšre, figure centrale de bien des cultures, source du bien et du mal. Si l’objet naĂźt dans la haine, comme nous l’apprend Freud, on comprend que le premier objet soit Ă  la fois malĂ©fique puis bĂ©nĂ©fique. L’enfant doit user de stratagĂšmes pour Ă©chapper Ă  la toute-puissance de la mĂšre.

La fuite devant la mĂšre

26 Le pÚre et son pénis constituent cette issue et ce relais (idéalisation de ce pÚre pour la fille, identification à lui pour le fils).

27 Le matricide symbolique dans la filiation selon les Grecs constitue une sĂ©paration d’avec la mĂšre, autrement impossible, sinon dans sa rĂ©alisation concrĂšte, dans le cas de personnalitĂ©s hautement pathologiques. Ainsi en est-il de toutes les disqualifications concernant le fĂ©minin, ses organes, son principe (cf., par exemple, les flots d’injures profĂ©rĂ©s Ă  l’encontre du corps de la femme, dans l’Ɠuvre de Sade).

La thĂ©orie de la sexualitĂ© infantile, marquĂ©e, chez Freud, du sceau de l’homosexualitĂ©

28 De Freud ( « La fĂ©minitĂ© Â» ) Ă  Luce Irrigaray (« SpĂ©culum de l’autre femme Â», 1974), la question du « Que veut-elle ? Â» circule dans la littĂ©rature analytique. Il a fallu Ă  Freud tout son gĂ©nie pour, Ă  la fois, entĂ©riner de par sa propre psychĂ©, les prĂ©jugĂ©s misogynes et, en mĂȘme temps, nous lĂ©guer la dĂ©couverte de l’inconscient qui permet d’en « saisir les plus secrets ressorts Â».

29 Faisant rĂ©fĂ©rence Ă  son propre ouvrage, Les deux arbres du jardin, Janine Chasseguet-Smirgel nous dĂ©montre qu’il faut la conjonction des deux composantes, le masculin et le fĂ©minin, pour concevoir l’enfant, comme la pensĂ©e.

L’origine du Monde

30 Reprenant le mythe de la GenĂšse, l’auteur nous montre comment Dieu le PĂšre divise et organise le magma primordial, MĂšre-nature. C’est cette cosmogonie que l’auteur rapproche du schĂ©ma de la naissance de la vie psychique du sujet.

31 C’est le risque de sa dĂ©sorganisation par le dĂ©ni de la diffĂ©rence des sexes que court la reconnaissance d’une filiation chez un couple homosexuel.

La destruction des différences

32 Ce sous-chapitre donne lieu Ă  un recensement des lectures et apports (?) de textes dus aux mouvements fĂ©ministes amĂ©ricains actuels. Ceux-ci visent Ă  se dĂ©barrasser du « pouvoir hĂ©tĂ©rosexuel Â». À partir, notamment, de la phrase cĂ©lĂšbre de Simone de Beauvoir : « On ne naĂźt pas femme, on le devient. Â» Ainsi, sexe et genre n’iraient pas ensemble. Dans cette perspective, la grossesse mĂȘme, dĂ©sacralisĂ©e, deviendrait « nĂ©gociable, artificialisable, substituable Â» (article de Marcela Iacub, in Les Temps modernes : « Reproduction et division juridique de sexes Â»). La procrĂ©ation mĂ©dicalement assistĂ©e devient alors, dans cette perspective, au dĂ©triment de la grossesse, la seule voie, non sexuelle, à privilĂ©gier. Ainsi Le Meilleur des mondes (1937) est dĂ©jĂ  pour demain.

LA DÉMATERNISATION

33 Les fĂ©ministes, voulant Ă©largir la libertĂ© de la femme, veulent l’empĂȘcher d’ĂȘtre rĂ©duite au destin biologique de la maternitĂ©. Or, cette maternitĂ© est un pouvoir si Ă©norme que ses dĂ©tracteurs tentent de dĂ©montrer que le dĂ©sir d’enfant n’est pas « naturel Â».

34 L’inconception (Sylvie Faure-Pragier, 1991) a beaucoup Ă  voir avec les facteurs psychiques internes (relation de la mĂšre avec sa propre mĂšre). Le sentiment maternel – rĂ©futĂ©, Ă  son tour, par Élisabeth Badinter – peut subir, Ă  certaines pĂ©riodes, des Ă©clipses ; chez les parents de l’Intifada, a fortiori chez ceux des kamikazes, le sentiment narcissique balaye le sentiment parental. Simone de Beauvoir a beaucoup ƓuvrĂ© dans le sens de la « dĂ©maternisation Â» dont elle est une des pionniĂšres ( « la femme prise aux rets de la nature Â» ).

35 La paritĂ©, le PACS, le droit des homosexuels Ă  la filiation posent, sous des angles diffĂ©rents, la question de la tentation d’un « universalisme Â» qui irait progressivement vers la disqualification du rapport sexuel fĂ©condant entre un pĂšre et une mĂšre. La lĂ©gislation privilĂ©giant la filiation biologique peut ĂȘtre alors dĂ©noncĂ©e comme injuste et inĂ©galitaire Ă  l’égard des hommes. Marcela Iacub dĂ©nonce la mythification de la grossesse. L’universalisme tendant Ă  l’interchangeabilitĂ© des hommes et des femmes, Ă  la non pertinence de la distinction entre les sexes, fait de la maternitĂ© un obstacle radical.

TROUBLES ALIMENTAIRES ET FÉMINITÉ

36 Ayant d’abord Ă©voquĂ© des systĂšmes de pensĂ©e philosophiques ou des tendances religieuses proches de l’hĂ©rĂ©sie, Janine Chasseguet-Smirgel aborde ensuite la thĂ©orisation de BĂ©la Grunberger sur l’antagonisme narcissisme/ pulsions (oĂč le narcissisme, du cĂŽtĂ© de la toute-puissance et de la puretĂ© est antagoniste des pulsions assimilĂ©es Ă  la souillure et aux excrĂ©ments).

37 Le dĂ©sir d’échapper Ă  l’ordre biologique peut, chez l’adolescente, se manifester sous forme de troubles alimentaires. L’anorexique a peur de son corps qu’elle veut dompter et tenir en lisiĂšre. Dans la lutte de la fille pour sĂ©parer son corps de celui de la mĂšre, les dĂ©sordres alimentaires sont l’une des expressions majeures de cette lutte. L’auteur illustre ces hypothĂšses par divers fragments cliniques mĂȘlant auto-Ă©rotismes secrets et « jeux Â» avec les sĂ©crĂ©tions ou excrĂ©tions du corps. Le dĂ©ficit narcissique tend Ă  ĂȘtre comblĂ© au niveau du sentiment de solitude, de vide qu’il engendre par des satisfactions auto-Ă©rotiques d’origine prĂ©coce. Le rapport de l’anorexie au dĂ©ficit narcissique est le mĂȘme que celui de la boulimie Ă  la satisfaction anale (le corps-poubelle) ou aussi Ă  la satisfaction autarcique (le tour en boucle qui consiste Ă  se nourrir, vomir et recommencer indĂ©finiment). Entrer dans l’ordre biologique (adolescence et au pĂŽle opposĂ©, mĂ©nopause), c’est accepter de se soumettre Ă  l’emprise de la mĂšre. Les dĂ©sordres alimentaires sont alors Ă  comprendre comme « dĂ©sir d’échapper Ă  l’emprise de la mĂšre qui l’a, pour toujours, enfermĂ©e dans son corps propre Â».

« ANIMAL, MON FRÈRE Â»

38 De Buffon Ă  Freud ( « Inhibition, symptĂŽme et angoisse Â» ), nombreux sont ceux qui se sont accordĂ©s sur le facteur « temps Â» et sur la prĂ©maturitĂ© humaine, particuliĂšrement longue.

Qui a commencĂ© ?

39 Janine Chasseguet-Smirgel rĂšgle vivement son compte au courant lacanien qui a voulu Ă©radiquer les racines biologiques de la psychĂ© humaine au profit du primat du langage. Le manifeste du Discours de Rome (1959) de Lacan, contre l’idĂ©e des stades de l’évolution, constitue, pour notre auteur, l’apogĂ©e outranciĂšre de cette critique trĂšs contestable. Elle refait alors, pas Ă  pas, le parcours de textes freudiens en montrant, Ă  l’inverse, l’attachement du fondateur de la psychanalyse Ă  une thĂ©orie des instincts.

Qui a commencĂ©, qui a continuĂ© ?

40 Tout en reconnaissant Ă  Jean Laplanche l’immensitĂ© de son travail, et d’une vĂ©ritable Ɠuvre, notre auteur poursuit sa contestation en Ă©mettant de sĂ©rieuses rĂ©serves sur le texte de Laplanche : « Le fourvoiement biologisant de la sexualitĂ© chez Freud Â» (1993). Cette vision d’une sexualitĂ© infantile, d’origine exogĂšne, et cette pensĂ©e d’un acquis prĂ©cĂ©dant l’innĂ©, lui paraissent ĂȘtre le vrai fourvoiement de toute l’affaire.

Pourquoi ?

41 Il est impensable, pour certains, de concevoir l’homme comme Ă©tant une espĂšce ayant conservĂ© quelque chose de son lointain hĂ©ritage du temps de l’animal, d’admettre le principe de degrĂ©s trĂšs progressifs et trĂšs anciens du dĂ©veloppement.

42 La raison en est que cela pose une entrave à l’utopie de la jouissance.

43 Janine Chasseguet-Smirgel appelle Ă  la rescousse AndrĂ© Green (Les chaĂźnes d’Éros,1997). L’ùre post-soixante-huitarde a provoquĂ© une efflorescence de philosophies du dĂ©sir, Ă  la fois alimentĂ©es par le succĂšs de la psychanalyse et en lutte contre elle. Deleuze et Foucault en sont les chantres incontestĂ©s. Et Janine Chasseguet-Smirgel rĂ©pertorie les querelles de l’époque, dans la foulĂ©e du lacanisme « bien-pensant Â».

LA HILFLOSIGKEIT (L’ÉTAT DE DÉTRESSE INFANTILE)

44 Freud voit dans la prĂ©maturitĂ© qui suit la venue au monde du petit humain le facteur biologique des nĂ©vroses. La psychosexualitĂ© trouve son origine dans la longue pĂ©riode d’impuissance gĂ©nitale qui dĂ©borde celle de l’Hilflosigkeit primaire proprement dite.

45 Les Trois essais nous permettent de comprendre comment la prĂ©gĂ©nitalitĂ© et ses stades permettent d’atteindre une gĂ©nitalitĂ© inatteignable avec la mise en place d’un projet dĂ©jĂ  en place et dĂ©jĂ  dĂ©sirĂ©. L’auteur Ă©met ici une hypothĂšse Ă  partir de l’érection prĂ©coce du jeune garçon. Celle-ci a pour fonction d’indiquer le but (pĂ©nĂ©trer une cavitĂ©, gĂ©nitale ou prĂ©gĂ©nitale). C’est dans ce climat que se court le risque de marquage de la sexualitĂ© et du rapport Ă  l’autre par la cruautĂ© ou la pulsion d’emprise (non encore modulĂ©e par l’établissement de la compassion). Si une trop grande quantitĂ© d’excitation sexuelle submerge les capacitĂ©s du moi de l’enfant, la sexualitĂ© est inorganisable ; les phases ne peuvent se constituer, puisqu’à leur succession est substituĂ© le tĂ©lescopage.

46 Si l’illusion de possĂ©der des capacitĂ©s Ă©quivalentes Ă  celles, gĂ©nitales, des parents est encouragĂ©e par la mĂšre, substituant l’enfant au pĂšre comme objet de son dĂ©sir, celui-ci n’a plus Ă  prendre la gĂ©nitalitĂ© adulte pour modĂšle et deviendra pervers. C’est Ă  la charniĂšre anal/gĂ©nital que se joue ce destin. Les fĂšces communes Ă  l’homme, Ă  la femme, Ă  l’enfant et Ă  l’adulte, sont toujours renouvelables, dĂ©menti perpĂ©tuel de la castration qui explique les relations sadiques-anales : les diffĂ©rences y sont abolies ; « le temps est Ă©crasĂ© Â». La jetĂ©e au monde de l’animal humain « inachevĂ© Â» explique l’inadĂ©quation des pulsions Ă  leur objet, la blessure narcissique qui en rĂ©sulte, l’attachement, au sens le plus littĂ©ral, Ɠdipien.

ƒDIPE ET PSYCHÉ

47 Un siĂšcle est Ă©coulĂ©, et pourtant le complexe d’ƒdipe a rĂ©sistĂ© Ă  toutes les attaques ; malgrĂ© les tentations rĂ©currentes de revenir Ă  la thĂ©orie de la sĂ©duction.

48 Les fantasmes anti-Ɠdipiens, liĂ©s Ă  celui d’une jouissance sans entraves, à travers l’idĂ©e d’une sexualitĂ© « dĂ©-chaĂźnĂ©e Â», de la relation seule convergent vers l’idĂ©e d’exclure les pulsions au profit de la relation seule.

L’utopie de la jouissance

49 De la « jouissance Â» selon Lacan, on pourrait tenter de rapprocher le « sentiment ocĂ©anique Â» selon Freud (bĂ©bĂ© en fusion avec le sein maternel) et, aussi, « le bonheur produit par la satisfaction d’une pulsion sauvage, non domptĂ©e par le moi Â» ( « orgasme pervers Â» ). Dans les deux cas, l’ƒdipe est absent (non advenu ou contournĂ©). Reich, puis l’anti-ƒdipe s’inscrivent dans ces perspectives. Le dĂ©sir marquĂ© par le manque (selon Lacan) est cependant porteur d’infini. Une sexualitĂ© indomptĂ©e, marquĂ©e par l’hybris, secoue Éros de toutes ses chaĂźnes, la psychanalyse y compris.

L’utopie Ă©galitaire

50 Janine Chasseguet-Smirgel se livre ici Ă  une critique du modĂšle psychanalytique amĂ©ricain, centrĂ© sur la thĂ©rapie et non sur la thĂ©orie, vĂ©cue comme un obstacle. Le rejet d’ƒdipe va de pair avec une passion Ă©galitaire, issue d’un fantasme de psychĂ© d’oĂč toute organisation est bannie, puisque tous les obstacles sont externes, donc amovibles. Le bonheur serait donc inclus dans la seule action de dĂ©faire les structures imposĂ©es du dehors ou mĂȘme inexistantes.

L’ƒdipe et la formation de l’appareil psychique

51 Quand le principe de rĂ©alitĂ© entre en jeu, se mettent en place des tentatives d’organisation d’activitĂ©s et de pensĂ©e. L’énergie libre devient de l’énergie liĂ©e. On peut alors parler d’appareil psychique.

52 Janine Chasseguet-Smirgel revient au parallĂšle entre le mythe de la GenĂšse et la constitution de l’appareil psychique : ainsi, crĂ©ation, division, sĂ©paration, nomination sont une seule et mĂȘme chose. « L’acte de nommer les Ă©lĂ©ments est une autre maniĂšre de les sortir du chaos. Â» L’enfant ne pourrait jamais Ă©merger du chaos sans une dĂ©marcation entre lui et sa mĂšre. L’organisation Ɠdipienne a un rĂŽle primordial dans l’activitĂ© de pensĂ©e. Le dĂ©mantĂšlement des structures est un retour Ă  un univers lisse, sans entraves, oĂč le sujet retourne au corps maternel dĂ©barrassĂ© de tout contenu paternel (pĂ©nis, bĂ©bĂ©s). On comprend alors la virulence des attaques des tenants de ces nouvelles utopies contre Freud, nouveau dĂ©codeur, tel ƒdipe, de nombreuses Ă©nigmes du monde.

53 Dans un Post-scriptum en forme de conclusion, Janine Chasseguet-Smirgel articule le contenu de son livre au plus prĂšs de la rĂ©alitĂ© contemporaine qui est la nĂŽtre. Le dĂ©sir de retour Ă  l’univers maternel exclusif est sans cesse combattu par d’autres Ă©lĂ©ments contraires : besoin d’idĂ©alisation du pĂšre, devenu un Dieu dans bien des religions ; triomphe du garçon devant le manque de pĂ©nis de la mĂšre et envie de celui-ci chez la fille pour se diffĂ©rencier de sa gĂ©nitrice. Quand la masse est en dĂ©rĂ©liction (sociale, Ă©conomique, narcissique), l’attente par elle d’un « hĂ©ros Â» est Ă  son paroxysme. Celui-ci n’a rien Ă  voir avec une figure du pĂšre idĂ©alisĂ©. Ce serait plutĂŽt la mĂšre du pervers, sĂ©ductrice et le berçant d’illusions. Ou bien, alors, une figure combinĂ©e, bisexuelle.

54 L’auteur met en relation Auschwitz et le 11 Septembre, sur le thĂšme du corps Ă©parpillĂ©, aux parties dispersĂ©es et indiffĂ©renciĂ©es, avec l’idĂ©ologie et la philosophie dominantes de notre Ă©poque post-moderne. Elle revient aux propos de Marcela Iacub, Ă  son dossier des Temps modernes et Ă  ses articles dans le journal Le Monde. Elle rapproche son idĂ©ologie des « mĂšres machines Â» (rappelons-le, robots visant Ă  supplĂ©er les femmes par la menĂ©e Ă  terme de grossesses artificielles) du Meilleur des mondes.

55 Face aux assauts du dĂ©constructionnisme, Janine Chasseguet-Smirgel appelle de tous ses vƓux le retour aux repĂšres – en perte de vitesse accĂ©lĂ©rĂ©e dans les courants de pensĂ©e contemporains, notamment d’outre-Atlantique – sans attendre que l’Occident ne soit catapultĂ© dans une dĂ©finitive Apocalypse, now...

 

Notes

[ 1] Le corps comme miroir du monde de Janine Chasseguet-Smirgel, Paris, PUF, « Le Fil rouge Â», 2003, 195 p.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Marc Babonneau « “ Le corps comme miroir du monde â€? de Janine Chasseguet-Smirgel », Revue française de psychanalyse 2/2005 (Vol. 69), p. 599-611.
URL :
www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2005-2-page-599.htm.
DOI : 10.3917/rfp.692.0599.