Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.213055251X
320 pages

p. 989 à 992
doi: 10.3917/rfp.694.0989

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Volume 69 2005/4

2005 Revue française de psychanalyse

Argument

“ Le jour où j’ai résolument enterré ma jeunesse, j’ai rajeuni de vingt ans. ”
George Sand, Lettre à Flaubert.
La crise du milieu de la vie n’est-elle pas avant tout celle de la confrontation entre la réalité objective et inéluctable du temps qui passe et contraint à un certain degré de reconnaissance de notre finitude ontologique et la persistance en chacun d’une toute-puissance infantile à laquelle nul ne renonce vraiment et qui maintient fantasmatiquement ouvert le champ de tous les possibles – y compris l’immortalité ?
Reconnaître notre finitude ? Certes toute notre vie psychique s’y emploie, du premier âge au dernier jour, et cette reconnaissance implique bien une exigence de travail psychique continu. Mais la crise du milieu de la vie a ceci de spécifique qu’elle entraîne la (re)mise en chantier de problématiques essentielles. Y sont reconvoquées :
La différence des générations qui remobilise la problématique œdipienne et les désirs incestueux, à travers le départ des enfants, leur accession à une vie sexuelle adulte, à la procréation, à travers la prise en charge souvent des parents vieillissants qui nécessitent une attention où le corps est en première ligne, où le parent âgé devient l’enfant de son enfant. Au-delà, n’est-ce pas la scène primitive en particulier, mais aussi l’ensemble des fantasmes originaires qui se trouvent ici sollicités en chacun ?
La différence des sexes qui, par l’accentuation de l’inéluctable différence homme/femme que l’horloge biologique impose, remobilise massivement l’angoisse de castration et les problématiques pulsionnelles et narcissiques qu’elle engage. Avec quels sentiments lisons-nous aujourd’hui ce passage de la XXXIIIe des Nouvelles conférences où Freud, en 1932, affirme qu’ « un homme dans la trentaine nous apparaît comme un individu juvénile, plutôt inachevé (...). Par contre, une femme au même âge nous effraie fréquemment par sa rigidité psychique et son immuabilité. Sa libido a pris des positions définitives et semble incapable de les abandonner pour d’autres. Il n’y a pas de chemin vers un développement ultérieur ; il semble que tout le processus s’est déjà déroulé, qu’il reste désormais ininfluençable comme si le difficile développement vers la féminité avait épuisé les possibilités de la personne » ?
Alors, comment, dans un monde qui tend à l’annulation des différences structurantes au profit du maintien de l’illusion narcissique de toute-puissance, fait-on face aujourd’hui à cette conflictualisation ?
Comment, à l’heure de l’apparition du Viagra®, des traitements substitutifs hormonaux, de l’extension des possibilités de chirurgie esthétique – liftings, Botox® et autres collagènes, d’ailleurs proposés aux hommes désormais –, nos patients et nous-mêmes réagissons-nous devant la tentation du maintien d’un idéal de jeunesse permanente et le recul du corps social face au vieillissement et à ses exigences de remaniements internes ?
Si l’adolescence ouvre le champ des possibles dans la rencontre de la génitalité à advenir et de la procréation, l’âge mûr engage la nécessité de renoncements – à la procréation, à l’illusion des possibles... – dans un psychisme où l’inconscient est intemporel alors que la pulsion poursuit son inlassable poussée, enracinée dans un corps qui, lui, ne l’est pas.
La maturité n’est pas la vieillesse, et les pertes n’y sont pas du même ordre : c’est la menace de la perte, plus narcissique qu’objectale, qui réveille l’angoisse et impose des bouleversements à traiter, tandis que les pertes vécues dans ce registre narcissique annoncent l’inévitable à venir des pertes objectales.
Doit-on considérer qu’une hypothétique diminution de l’énergie somatique entraînerait une diminution de la pulsion dans la vie psychique, alors même que la clinique nous montre la flambée pulsionnelle du milieu de la vie ? Ou, plutôt, envisager que les conflits à l’œuvre tant sur le plan narcissique que sur le plan libidinal relancent l’activité des fantasmes originaires jusqu’ici stabilisés, les désorganisent et en imposent une nouvelle écriture en après-coup ?
Doit-on retenir, avec Freud et Ferenczi, comme facteur primaire de la pathologie de la maturité, la stase libidinale qui, du fait de la réduction des possibilités de satisfaction en réponse à l’élévation de la quantité de libido, engagerait la psyché dans une dynamique proche des névroses actuelles et/ou ouvrant potentiellement les voies de la régression et de la réactivation des conflits ?
Comme à l’adolescence, le corps est au premier plan : « des ans, l’irréparable outrage » se profile, la ménopause, l’andropause, les troubles du climatère marquent dans la réalité somatique le passage du temps. Si l’on ne peut souscrire à l’idée d’une extinction progressive et organiquement fondée du désir sexuel, comment l’économie libidinale va-t-elle se (ré)organiser, alors même que l’objet, dans son altérité, médiateur de la pulsion, réveille les angoisses de tous ordres ?
Si l’homme s’effraie d’une femme mature sur le corps de qui il voit son propre vieillissement – sa dégradation, narcissiquement douloureuse –, n’est-ce pas qu’elle réveille en lui l’image intolérable de la castration et, au-delà de la mère de ses désirs incestueux, l’image toute-puissante de la mère de ses fantasmes primaires ? L’homme peut alors se laisser emporter par le « démon de midi » et fuir ainsi une angoisse de castration déferlante. Ou s’enfermer dans une symptomatologie qui, de l’hystérisation à l’hypocondrie, suivra les voies de l’infantile ou, dans les cas heureux, ouvrira celles de l’élaboration.
Si la femme perçoit l’arrivée de la ménopause comme une atteinte de son intégrité, au-delà de la perte des capacités reproductrices, ne peut-elle y lire l’attaque d’une mère persécutrice à l’égard de son intérieur abîmé, envier l’homme et son pénis toujours fécond, et risquer de voir s’éteindre son désir pour l’homme qu’elle a élu, trop proche alors du père œdipien qui n’a jamais satisfait son désir d’avoir un enfant de lui, comme le développent Paula Heimann et Susan Isaac dans les Controverses ?
L’organisation libidinale du couple en ce sens est mise à mal et pose la question des ajustements fantasmatiques, objectaux et narcissiques dans le jeu des identifications croisées. Changement de partenaires, voire changement d’orientation sexuelle, silence du désir sexuel, transformation de l’objet de désir en objet anaclitique, réaction phobique ou déploiement du sadisme... Du « démon de midi » au désinvestissement du commerce hétéro-érotique, du repli narcissique avec son cortège de symptômes somato-psychiques au déploiement d’une homosexualité plus ou moins resexualisée... Passages à l’acte sexuels en tous genres, y compris homosexuels, phobies d’impulsion, de pères confrontés à la naissance d’un fils dans leur maturité... Cette symptomatologie particulière de la paternalité ne signe-t-elle pas un mouvement de resexualisation brutale qui emporte, dans sa violence, les repères les plus structurés en apparence ?
Mais la crise de la maturité peut être aussi formidablement progrédiente : n’est-ce pas ce qu’espèrent nos patients qui souhaitent remettre sur le métier une organisation psychique construite autour de défenses contre la vie pulsionnelle ? N’est-ce pas ce sentiment de dernière chance que la flambée pulsionnelle réveille, qui les pousse à chercher de nouvelles issues aux conflits jusque-là assoupis ? La demande d’analyse comme dernière chance ne s’origine-t-elle pas dans ce mouvement ? Comment, nous, psychanalystes, les entendons-nous ? Et d’ailleurs pouvons-nous les entendre sans que les fantasmes de toute-puissance envahissent le champ transféro-contretransférentiel ?
Ne peut-on d’ailleurs ici repérer une maladie professionnelle propre à l’analyste : le fantasme d’immortalité ? Sa fréquentation de l’inconscient, la multiplication des tranches où la sexualité infantile est indéfiniment remise en chantier, son activité même, où il a l’âge des projections transférentielles, peuvent l’amener à dénier la réalité de son vieillissement, voire de sa maladie, au grand dam de ses patients...
La remise en jeu des problématiques intrapsychiques peut-elle permettre des remaniements fondamentaux dans un psychisme déjà organisé au sein d’une vie fantasmatique toujours active et ignorant le temps ? Comment les fantasmes originaires vont-ils imprimer leur marque à ce bouleversement parfois traumatique qui s’annonce ?
Enfin, quelles issues offrent les sublimations et comment peuvent-elles ouvrir la voie à la créativité, gage de satisfactions tant libidinales que narcissiques, où l’on retrouve, une fois encore, la tentation de l’immortalité ?
Isabelle Kamieniak
Chantal Lechartier-Atlan
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