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Revue française de psychanalyse

2006/2 (Vol. 70)


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“ Imaginons deux phares tournant en sens inverse et dont les feux se coupent périodiquement. C’est lorsque transfert et contre-transfert s’entrecroisent, écrit S. Viderman, que se situent les moments de la plus grande brillance. Moments privilégiés où fulgure la vérité de l’interprétation. ” [1][1]  S. Viderman, La construction de l’espace analytique,...

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Avant d’aborder ce moment privilégié d’entrecroisement transféro-contre-transférentiel par un exemple clinique, qui se trouve être au départ de ma réflexion, soulignons combien, dans sa richesse, l’image proposée par S. Viderman, prend en compte ce temps de recherche, dans la continuité des séances et de leur « révélé », pendant lequel, de leurs rayons, les phares fouillent l’obscurité. Cette part d’ombre du travail analytique, qui non seulement enveloppe le patient, mais qui habite aussi l’analyste. Si le patient garde, par-devers lui, des pans non dits de ses éprouvés dont l’épaisseur, ou l’opacité, tend progressivement à se réduire, l’analyste de son côté, sollicité par les dires du patient, reste dans une zone qui n’est pas exempte de sa part obscure, une part faite d’affects et de représentations, mais aussi de sensations, à travers tout ce qui ne se dit pas, comme à travers ce qui se dit.

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La part d’ombre de l’analyste ? Elle serait ce que l’on attribue au contre-transfert, sans bien en préciser la teneur puisque, dans son ambigu ïté, la préposition « contre » recouvre aussi bien un effet de proximité que d’opposition. Ainsi, le sens double de « contre » présente le double danger qui guette l’analyste, des réactions d’hostilité ou des désirs de rapprochement, longtemps considérés, dans un cas comme dans l’autre, comme néfastes à la bonne marche du processus analytique. Des effets dont il convient de se méfier, avant qu’ils ne deviennent à leur tour, au fur et à mesure de l’évolution de la psychanalyse, de possibles leviers de la cure. L’histoire du contre-transfert marque successivement les deux faces d’une notion difficile à cerner.

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Avec Freud et longtemps après lui, le contre-transfert fait obstacle à la cure, vient troubler la pureté de la relation, à moins que n’ait lieu cette indispensable compréhension de soi-même qui préviendrait tout phénomène de « déformation ». « Il ne suffit pas, pour cela, écrit Freud, dans La technique psychanalytique, que le médecin soit à peu près normal, il doit être soumis à une purification psychanalytique, avoir pris connaissance de ceux de ses propres complexes qui risqueraient de gêner sa compréhension des propos de l’analysé. » [2][2]  Conseils aux médecins sur le traitement analytique... Une disposition constante à l’auto-analyse permettrait alors d’éliminer ou de tenir à distance tout élément personnel qui pourrait interférer avec la problématique du patient et mettre celui-ci en danger.

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Or la notion de pureté de l’analyse, plus forte encore que celle de neutralité de l’analyste, qu’atténue l’épithète « bienveillante », à moins qu’à la manière d’un oxymoron, celle-ci ne signe au contraire l’impossibilité d’une relation qui porte en soi sa propre contradiction, est sujette à caution. Le terme de « pureté » est trop entaché d’idéal, et aussi de sadisme et de haine, pour penser qu’il puisse y avoir des situations « pures », sans défaut, sans mélange. Il s’apparente, sous la plume de Freud, à la métaphore du chirurgien, au geste froid et précis, pour qui la connaissance prime sur l’affect.

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Ainsi, la notion même de pureté, dont on sait l’horreur qui parfois s’y associe et la destructivité qui l’accompagne, perd de son efficacité. On assiste alors, à propos du contre-transfert, au même titre que pour le transfert, au retournement de ce qui était considéré comme une entrave à la cure en un instrument possible de son accomplissement.

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Mais comment comprendre la notion d’auto-analyse qui permettrait à cette « réponse » au discours du patient de servir à la fois de garde-fou et de levier dans la cure, autrement que par une banalisation progressive du tout-venant de la situation analytique, réduit à tout mode de réaction, d’attitude, d’investissement, d’association par rapport au patient.

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Que peut être une analyse menée par soi-même, quand on sait l’importance du transfert dans la découverte de soi et des motions inconscientes qui nous animent ? À moins que l’auto-analyse ne soit explicitement le renvoi de l’analyste à sa propre analyse, le prolongement de l’expérience vécue de l’analyse. De fait, la voie est étroite entre la maîtrise du contre-transfert et la discipline de ce que peut être une auto-analyse devenue levier de la cure, avec les dérives possibles qui, soit font plonger dans l’obscurité, soit conduisent à la clarté trouble de l’intersubjectivité.

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Il faut revenir à ce que Freud avance, en 1923, comme communication d’inconscient à inconscient, en une formulation souvent reprise et sans doute à moduler. Elle expose l’état d’attention flottante, dans lequel doit se trouver l’analyste à l’écoute de son patient, plus qu’elle n’exprime l’opération à l’œuvre qui relie analyste et patient.

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« L’expérience montre rapidement que le médecin analysant se comporte ici de la façon la plus adéquate s’il s’abandonne lui-même, dans un état d’attention uniformément flottante, à sa propre activité mentale inconsciente, évite le plus possible de réfléchir et d’élaborer des attentes conscientes, ne veut de ce qu’il a entendu, rien fixer en particulier dans sa mémoire et capte de la sorte l’inconscient du patient avec son propre inconscient. » [3][3]  S. Freud (1923), Psychanalyse, Résultats, idées, problèmes,...

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Mais, parler d’une relation d’inconscient à inconscient détruit l’idée de dissymétrie fondamentale et nécessaire qui, outre les positions différentes occupées dans la situation analytique par l’un et par l’autre des protagonistes, veut que l’analyste ait une analyse d’avance sur son patient. S’il est évident pour tous que la fonction d’une analyse est d’éviter, pour l’analyste, ce qui ferait obstacle à une compréhension de ce qui se déroule dans la cure, l’idée qu’elle puisse être d’un apport fécond demande à être mieux affirmée. Elle implique un sens plus restrictif du contre-transfert, celui d’une réponse au transfert du patient.

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C’est ainsi qu’il y aurait, se combinant dans la relation transféro-contre-transférentielle, telle est ma proposition, deux modes de contre-transfert : un contre-transfert indirect, comme on parle d’éclairage indirect, au spectre large et diffus, plus difficilement saisissable, comprenant la totalité de ce qui est reçu, ressenti, dans un état d’ « attention flottante », en réponse à l’analysé, et un contre-transfert direct, au sens plus restrictif que le précédent, qui, en réponse au transfert du patient, rencontre l’expérience transférentielle passée de l’analyste, considérée comme une expérience originale, originelle, dans laquelle puiser, qui le renvoie à sa propre histoire en ses multiples facettes. D’une part, l’ensemble de tout ce qui chemine dans l’esprit de l’analyste en lien avec le patient, à différents niveaux de son monde psychique, une sorte de transfert différé, d’autre part, correspondant plus justement au terme de contre-transfert, une réponse au transfert du patient, qui touche à l’histoire analytique de l’analyste.

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Comment cette médiation pourrait-elle ne pas être prise en compte alors qu’elle est précisément le temps d’émergence à la conscience de représentations, mais surtout de motions libidinales ou agressives inconscientes repérables, tout comme le patient les découvre à son tour dans le transfert ?

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Ainsi, l’analyste vit la relation à l’analysé à plusieurs niveaux dont, entre autres, celui de ses propres expériences transférentielles, nécessairement présentes dans le contre-transfert. Une rencontre, dans l’asymétrie de deux problématiques personnelles, dont l’une, celle de l’analyste, plus clairement accessible à lui-même, ne peut qu’aider à la révélation de l’autre, encore enfouie, encore inaccessible.

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Ou encore, pour reprendre l’image de S. Viderman, un contre-transfert indirect, à une certaine distance, quand le faisceau lumineux parcourt l’obscurité, et un contre-transfert, au sens étroit, direct, de courte durée, que représente l’entrecroisement transféro-contre-transférentiel dans la rencontre des deux faisceaux lumineux et la disparition momentanée, éphémère, de l’asymétrie.

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« Moments privilégiés », propres à la vérité de l’interprétation, dit S. Viderman. Moments rares, en effet, de fulgurance, de brillance et dont l’avers serait alors les points ou zones aveugles chez l’analyste qui resterait plongé dans la part obscure de son propre contre-transfert.

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C’est cette acception exigeante, restreinte, que je voudrais retenir pour définition du contre-transfert direct, de l’ordre de la co ïncidence de ce qui se pense avec ce que le patient énonce, comme il arrive parfois. L’illumination d’une découverte dans sa brièveté, de ce qui s’impose, en un temps de vérité pour l’un et pour l’autre, avant que celle-ci elle-même ne devienne, dans son instabilité, une vérité à repenser, à prolonger, à remanier dans le processus analytique. Une évidence qui, prise dans une dynamique, à l’intérieur de la relation, surgit, s’impose, puis se ternit pour laisser place à une nouvelle recherche, une nouvelle traversée de l’ombre, jusqu’à une illumination nouvelle. Mais, s’il est vrai que la vérité perd de sa brillance, l’obscurité n’a plus la même densité, la même opacité. Les yeux se sont accoutumés à mieux voir.

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C’est un tel moment que je voudrais décrire à propos de M. Y [4][4]  Lettre de l’alphabet qui en anglais se prononce why.... Un homme qui avait déjà fait une première analyse au cours de laquelle il dit n’avoir abordé « ni l’agressivité ni la sexualité », affirmation que je pense peu vraisemblable, connaissant l’analyste qui a été le sien, mais qui ne fera pas sens pour moi avant longtemps. Il ne fait état ni de conflits ni de difficultés particulières, un vague mal-être, difficile à situer et qui ne me permet pas de comprendre de quoi sa demande est faite. Des restes transférentiels, peut-être, qui l’amènent à vouloir reprendre une analyse. Car plus généralement, l’idée d’une analyse qui serait définitive, liquidation du transfert incluse, est certainement à repenser et se retrouve, comme on le verra, au cœur même de la notion de contre-transfert...

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M. Y, la quarantaine, enseignant, deux enfants dont l’un pose plus de problème que l’autre, mène une vie professionnelle, sociale, conjugale apparemment sans histoire. Il a eu des parents qui seraient « conformes », s’il n’y avait eu, dans l’histoire familiale, un premier mariage du père resté quelque peu énigmatique. Si quelque chose le tourmente, c’est surtout une émotivité qu’il ne parvient pas à s’expliquer.

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Je reste longtemps avec lui, pendant l’analyse, perplexe, dans une attente certaine. M. Y se montre réticent à parler, méfiant même, elliptique, et il m’immobilise, alors qu’une interrogation, assez inhabituelle en moi, se fait insistante : « Pourquoi vient-il ? Que cherche-t-il ? »

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Lorsqu’il commence à se livrer un peu, je m’efforce de tirer les fils d’une histoire, en lien avec ce que je perçois de la relation transférentielle, agressivité et sexualité comprises. Mais l’énigme demeure. Je suis dans le noir. Seul élément troublant, qui n’en est que plus énigmatique, des moments isolés de forte émotion, que je pointe, mais dont il ne peut rien dire, qu’il ne peut relier à rien, qui semblent venir de très loin.

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Jusqu’à ce moment où il parle des quelques jours très agréables qu’il vient de passer en famille à la campagne, s’arrête au milieu d’une phrase, marque une pause, et dit, avant de poursuivre son récit, qu’il a trouvé que j’avais mauvaise mine. À la séance suivante, il revient sur ce qui s’est passé et dit qu’il s’est senti complètement en décalage, comme cela lui arrive souvent. Il était content, il a parlé de son séjour agréable à la campagne et il a pensé, sans pouvoir me le dire, que j’avais dû avoir un deuil, et que par conséquent il n’était pas conforme à ce qu’il aurait dû être.

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— « ... conforme à des sentiments qui ne seraient pas les vôtres, vous qui vous décrivez comme un enfant plein de vie. Conforme à ce que serait, peut-être, la douleur de votre mère ? »

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De la douleur ? Sa mère n’en a jamais manifesté, et pourtant, ce que je lui dis lui parle et le touche. Moment tournant dans la cure, qui ouvre la voie à un discours associatif riche, qui se poursuit de séance en séance, dans une relation de plus grande confiance. Moment d’ouverture de ce qui était resté enkysté et qui fait apparaître l’énigme de la naissance avant lui d’un enfant mort-né. Au point d’entrecroisement transféro-contre-transférentiel, l’interprétation vient comme un point d’aboutissement et une relance, comme une percée, un décollement, l’annonce de mouvements pulsionnels jusque-là inabordables, inabordés.

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Si la douleur de la mère était sans doute liée à une perte, celle de l’enfant était faite, non pas d’identification à cette mère, mais d’incompréhension de part et d’autre, comme de deux êtres qui ne parlaient pas la même langue. On songe à « La confusion de langue entre les adultes et l’enfant, le langage de la tendresse et de la passion » de S. Ferenczi [5][5]  S. Ferenczi (1932), Psychanalyse IV, Œuvres complètes,..., quand non seulement la scène primitive, mais la naissance et la mort, en leur violence, restent incompréhensibles pour l’enfant. Rappelons la première analyse où, disait-il, ni l’agressivité ni la sexualité n’auraient été abordées.

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Immédiatement après ces deux séances, M. Y tient à faire deux remarques, qu’il expose à la suite l’une de l’autre : il a le sentiment que depuis le début, je lui dis la même chose, mais que, jusque-là, il ne l’entendait pas ou ne comprenait pas ; et surtout il a très envie de me demander comment j’ai fait pour comprendre.

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La première question est la reconnaissance qu’il n’avait pu entendre, à partir de ce que je ressentais dans un contre-transfert indirect, ce que je lui pointais de sa mise à distance, de sa méfiance et de sa crainte à mon égard.

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Mais, avant de revenir sur sa deuxième question, le « comment ai-je fait ? », qui, en ce qui le concerne, le renvoie bien sûr à ce qui était resté caché au fond de lui, une énigme soudain mise au jour, mais qui surtout pose la question du contre-transfert, il convient de préciser que ce qui m’était apparu le plus fortement était non pas la représentation d’une mère endeuillée mais, avant tout, ce sentiment de décalage, d’incompréhension, qui avait touché quelque chose en moi et qui, paradoxalement, nous avait rapprochés et, dans ce rapproché-là, faisait sens. Ne pas comprendre la douleur de la mère, ou plutôt par retournement ne pas être compris d’elle et s’empêcher de poser des questions. Cette ligne-là permettait la reconnaissance de ce qu’il était comme sujet, et représentait un préalable au déploiement d’une histoire familiale et de ses « attendus », alors que dominait l’inadéquation d’une histoire, apparemment simple et pourtant confuse, dans laquelle la condensation de mouvements mêlés de méfiance et d’agressivité restait à dénouer.

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Du côté de l’analyste, comment répondre, en ce temps différé de l’écriture où les références théoriques affluent à l’esprit, à la question du « comment ai-je fait ? », qui, en fait, interroge directement l’expérience du contre-transfert ?

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Il est possible de répondre qu’il s’agit d’une interprétation classique de transfert : le déplacement sur l’analyste de la douleur de la mère, évoquant chez le patient, un vécu dépressif et un mouvement identificatoire, comme le décrit A. Green [6][6]  A. Green, La mère morte, Narcissisme de vie, narcissisme.... On pourrait aussi, compte tenu de mon éprouvé contre-transférentiel, parler d’identification projective : M. Y m’a fait ressentir, à travers mon sentiment d’incompréhension (Pourquoi vient-il ? Que cherche-t-il ?) ce qu’il a lui-même ressenti et projeté en moi.

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La réponse me paraît être d’un autre d’ordre que celle qui s’appuie sur les mécanismes d’identification et de projection, indéniablement présents. Sans entrer trop loin dans l’histoire de chacun, pour des raisons évidentes de discrétion, il est possible de dire qu’en ce qui concerne M. Y, ce qu’il avait trouvé « parlant » était la mention d’une incompréhension qui, cette fois, cédait. Pour moi, à l’intérieur de la situation analytique, ce qui m’avait touchée, était essentiellement le « décalage » dont M. Y faisait état, quelque chose de ressenti dans l’adresse directe qu’il s’était autorisé à faire, interrompant le fil de son discours, lorsqu’il avait dit qu’il pensait que j’avais mauvaise mine. Non pas, pour M. Y, la répétition de son histoire infantile et d’une douleur, mais dans l’asymétrie qu’était la nôtre, à partir d’un sentiment de non-conformité, l’écho, au sens fort, d’un appel à une mère insaisissable, face à l’énigme d’une naissance et d’une mort confondues. En fait, non pas un contenu, non pas des représentations qui viendront par la suite, mais un point de jonction, à partir d’une interpellation, le renvoi à moi-même, à mon histoire en ses multiples facettes, à quelque chose que je (re)connaissais de mon analyse, une inquiétude déjà éprouvée.

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L’image proposée par S. Viderman vient opportunément illustrer ce moment précis, moment rare de rapproché et d’évidence, pour l’un et l’autre des protagonistes, où les mots, essentiels pourtant, sont peu par rapport à l’éclat de l’entrecroisement des deux faisceaux lumineux du transfert et du contre-transfert. Ce qui est frappant dans cette fulgurance, c’est qu’elle permet d’éclairer des expériences sans doute non atteignables, non discernables, par le jeu des associations et de la répétition. Il s’agissait là, pour en rendre compte après coup dans un langage théorique commun, d’une disharmonie, ce que Winnicott décrit dans la relation mère-enfant, ou ce que P. Aulagnier dénomme ce qui est au départ de la « folie primaire », le décalage entre le discours de la mère à l’enfant et le discours communément admis. Ou encore une absence de discours renvoyant à une énigme. Une discordance qui soudain se résout, dans l’analyse, par un moment de parfaite concordance, le moment quasi hallucinatoire d’un « touché » physique et psychique.

33

Il y avait, dans ce rapproché si fort avec M. Y, qui convoquait mon expérience d’analyse personnelle, quelque chose d’une dépossession, le vacillement d’un déjà vécu de ma part et, dans le même temps, une prise de possession par le patient de ce qui contribue à une (re)construction nouvelle de lui-même et de son histoire, modifiant sensiblement la suite de son analyse.

34

On serait tenté d’évoquer la « double conscience » que Freud décrit dans « Un trouble de mémoire sur l’Acropole » [7][7]  S. Freud (1938), Lettre à Romain Rolland (Un trouble... à propos des phénomènes de « déjà vu », de « fausse reconnaissance », comme moments de dépersonnalisation qu’il met au compte de phénomènes défensifs.

35

On songe plutôt, dans la relation analyste-analysé, au contre-transfert paradoxal [8][8]  M. de M’Uzan, Contre-transfert paradoxal, De l’art... décrit par M. de M’Uzan qui, lui-même, fait la distinction entre un sens restrictif et un sens extensif à donner à la notion de contre-transfert. Il insiste sur la capacité de l’analyste à parvenir à un état de dépersonnalisation, dans l’ébranlement des frontières entre analyste et analysé, dans ces moments, au départ de ce qu’il nomme « la chimère », où l’analyste laisse surgir en lui des images, des mots, des membres de phrases, apparemment sans lien avec le discours du patient, et pourtant suscités par son discours, qui « annoncent » et « énoncent » des fragments du monde inconscient de l’analysé. Ainsi, « l’analysé et son analyste forment une sorte d’organisme nouveau, un monstre en quelque sorte, une chimère psychologique, qui a ses propres modalités de fonctionnement... un enfant fabuleux, un être puissant qui œuvre dans l’ombre... » [9][9]  M. de M’Uzan La bouche de l’inconscient, Nouvelle....

36

La situation décrite à propos de M. Y est sensiblement différente, même si elle fait état d’une même perméabilité, que M. de M’Uzan rapproche de l’absence de limites des patients psychotiques ou borderlines. Plutôt que d’une création à deux, il s’agit de l’expérience d’un rapproché intense, d’une co ïncidence, proche peut-être de ce que Freud appelle, à propos de sa réflexion sur la télépathie, un « transfert de pensée », « ... une activité destinée à détourner ses propres forces psychiques en leur donnant une occupation anodine, de sorte que réceptive et perméable aux pensées de l’autre qui agissent sur elle, elle puisse devenir un véritable “médium” » [10][10]  S. Freud (1921), Psychanalyse et télépathie, trad..... Un moment de dessaisissement et de ressaisissement, à la fois dangereux et fécond.

37

Le contre-transfert direct est bien, en réponse au transfert du patient, le franchissement d’une ligne de partage, à restaurer aussitôt que franchie, car la capacité de l’analyste à se mettre en danger est indissociable de sa capacité à revenir à lui. Il fait apparaître une évidence qui bientôt donne lieu à une interprétation maîtrisée, le moyen sans doute de toucher à des zones restées le plus souvent inaccessibles chez le patient, que caractérisent des phénomènes de collusion ou de clivage, d’enkystement, qui ne sauraient être atteintes par les mécanismes de répétition sur lesquels s’appuie l’analyse, C’est ainsi que le « jamais touché » n’est pas rare, comme pour M. Y, même après plusieurs années d’analyse. « Le fait d’être clivé peut rendre la remémoration consciente impossible, mais ne peut empêcher que l’affect qui lui est rattaché se fraie un chemin sous forme d’humeurs, d’explosions affectives, de susceptibilités, souvent sous forme de dépression généralisée ou d’une gaîté compensatoire immotivée... » [11][11]  S. Ferenczi (1932), Journal clinique, janvier-octobre 1932,..., peut-on lire dans le Journal clinique de Ferenczi.

38

Ainsi, parler de « son contre-transfert » donne lieu à bien des malentendus, à bien des rationalisations et des détournements de sens. Comment, en effet, le sentir à l’œuvre et comment même en parler quand il y va, dans les cas les plus révélateurs d’entrecroisements transféro-contre-transférentiels, de moments situés à la fois au plus intime de la relation au patient et au plus intime de l’analyste, là où une part de mystère est à préserver pour agir.

39

À partir de l’expérience analytique de l’analyste, il est possible de mieux préciser ce que peut être une auto-analyse ou la relation d’inconscient à inconscient. Mais l’interrogation qui surgit est celle de l’efficacité du contre- transfert dans la durée et de son usure éventuelle. L’analyse de l’analyste peut-elle en effet être appréhendée comme une référence stable, immuable, définitive ? Ne se soutient-elle pas au contraire de l’idée d’une dynamique, d’une force vive avec ses mouvements et ses transformations, à raviver, à remettre en jeu, pour que le contre-transfert direct ne perde pas de son éclat ?

Notes

[1]

S. Viderman, La construction de l’espace analytique, Paris, Denoël, 1970, p. 52.

[2]

Conseils aux médecins sur le traitement analytique (1912), La technique psychanalytique, trad. A. Berman, Paris, PUF, 1953, p. 67.

[3]

S. Freud (1923), Psychanalyse, Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, 1985, p. 56.

[4]

Lettre de l’alphabet qui en anglais se prononce why (pourquoi).

[5]

S. Ferenczi (1932), Psychanalyse IV, Œuvres complètes, Payot, Paris, 1982.

[6]

A. Green, La mère morte, Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Minuit, 1983.

[7]

S. Freud (1938), Lettre à Romain Rolland (Un trouble du souvenir sur l’Acropole), OC, t. XIX, Paris, PUF, 1995.

[8]

M. de M’Uzan, Contre-transfert paradoxal, De l’art à la mort, Paris, Gallimard, 1977.

[9]

M. de M’Uzan La bouche de l’inconscient, Nouvelle Revue de Psychanalyse, no 17, 1978, 93.

[10]

S. Freud (1921), Psychanalyse et télépathie, trad. B. Chabot, Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, p. 15.

[11]

S. Ferenczi (1932), Journal clinique, janvier-octobre 1932, Paris, Payot, 1985, p. 249.

Résumé

Français

Au regard de certains moments particulièrement féconds d’entrecroisements transféro - contre-transférentiels, la proposition de l’auteure est d’établir une distinction entre deux modes de contre-transfert : ce qu’elle nomme le contre-transfert indirect, l’ensemble des réactions et ressentis de l’analyste en situation d’écoute et le contre-transfert direct, point de rencontre du transfert du patient et de l’expérience du transfert déjà vécue par l’analyste.

Mots cles

  • Transfert
  • Contre-transfert
  • Contre-transfert direct et indirect
  • Contre-transfert paradoxal
  • Transfert de pensée
  • Auto-analyse
  • Communication d’inconscient à inconscient

English

Liliane ABENSOUR. — The brilliance of counter-transference With reference to certain particularly fertile moments of transferential -counter-transferential intersection, the author intends to establish a distinction between two modes of counter-transference : which she calls indirect counter-transference, the set of the analyst’s reactions and feelings in a listening situation and direct counter-transference, the point of encounter of the patient’s transference and the experience of transference already experienced by the analyst.

Mots cles

  • Transference
  • Counter-transference
  • Direct and indirect counter-transference
  • Paradoxical counter-transference
  • Transference of thought
  • Self-analysis
  • Unconscious to unconscious communication

Deutsch

Liliane ABENSOUR. — Das Glänzen der Gegenübertragung Die Autorin stützt sich auf gewisse fruchtbare Momente von Übertragungs- und Gegenübertragungskreuzungen, um eine Unterscheidung zwischen zwei Übetragungsformen aufzuzeigen : was sie die indirekte Gegenübertragung nennt, die Gesamtheit der Reaktionen und Emfindungeb des Analytikers in der Zuhörposition und die direkte Gegenübertragung, Begegnungspunkt der Übertragung des Patienten und der Erfahrung der Übertragung, schon erlebt vom Analytiker.

Mots cles

  • Übertragung
  • Gegenübertragung
  • Direkte und indirekte Gegenübertragung
  • Paradoxale Gegenübertragung
  • Übertragung des Denkens
  • Selbstanalyse
  • Kommunikation vom Unbewussten zum Unbewussten

Español

Liliane ABENSOUR. — El brillo de la contratransferencia Al considerar ciertos momentos particularmente fecundos de cruce transferenciales/contratransferenciales, mi propuesta es la de establecer una distinción entre dos modos de contratransferencia : la que yo denomino la contratransferencia indirecta, conjunto de reacciones y vivencias del analistas en situación de escucha y la contratransferencia directa, punto de encuentro de la transferencia del paciente y de la experiencia de la transferencia ya vivida por el analista.

Mots cles

  • Transferencia
  • Contratransferencia
  • Contratransferencia directa e indirecta
  • Contratransferencia paradójica
  • Transferencia de pensamiento
  • Comunicación del inconsciente al inconsciente

Italiano

Liliane ABENSOUR. — La luminosità del contro-transfert Alla luce di certi momenti particolarmente fecondi dell’incrocio transfero -contro-transferenziale, mi propongo di stabilire una distinzuone tra due modalità di contro-transfert : quella che chiamo il contro-transfert indiretto, insieme di reazioni e vissuti dell’analista nella situazione d’ascolto ed il contro-transfert diretto, punto d’incontro del transfert del paziente e dell’esperienza del transfert già vissuta dall’analista.

Mots cles

  • Transfert
  • Contro-transfert
  • Contro-transfert diretto ed il diretto
  • Contro-transfert paradossale
  • Transfert di pensiero
  • Auto-analisi
  • Communicazione da inconscio ad inconscio

Pour citer cet article

Abensour Liliane, « La brillance du contre-transfert », Revue française de psychanalyse, 2/2006 (Vol. 70), p. 405-413.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2006-2-page-405.htm
DOI : 10.3917/rfp.702.0405


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