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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezComment ça naît, un moi...
AuteurClaude Le Guen du même auteur
2, place de Séoul75014 Paris
Les rédacteurs de ce volume de la RFP ont choisi de faire image en nous invitant à traiter de "La naissance psychique" ; le titre est beau, ce qui acheva de me convaincre d’accepter d’y participer, avec le constat quelque peu surpris que cela fait maintenant trente-cinq ans que la question me travaille. Le terme de " naissance " est peu utilisé en psychanalyse, le texte freudien recourant régulièrement à ur, préfixe qui, n’ayant aucun équivalent français, pose quelques difficultés de traduction, d’autant que Freud l’utilise dans une bonne douzaine de mots composés (depuis Urangst jusqu’à Urzeit). Pour le traduire, après bien des hésitations, l’usage semble s’être établi de recourir à " origine " (avec son dérivé " originaire ") de préférence à " premier ", " primaire ", " primitif ", " primordial "... aucun de ces mots n’ayant l’impact immédiat, la prégnance, la vocation généralisante du préfixe allemand. L’idée est toujours de " quelque chose qui n’était pas et se met à exister ", quelque chose qui est ici " psychique " (je ne saurais trop me réjouir de voir écarté le terme d’ " âme " qui nous est tombé dessus ces dernières années, avec une étonnante désinvolture à l’égard de la volonté freudienne de désigner notre science comme celle du psychisme, comme " psycho-analyse ", et surtout pas comme " analyse d’âme " – mais laissons cela).
2 " La naissance psychique ", donc... Mais où la situer ? Comment la comprendre ? On pense aux origines de l’humanité comme à celles des sociétés, aux premiers symboles et aux premiers dieux, à la préhistoire et aux mythologies, aux premiers langages, à l’ébauche des techniques, à la naissance de l’histoire... On pense aussi à l’origine d’un homme, à la fulgurance unique de ce moment où l’ovule fécondé devient embryon, puis fœtus, jusqu’à la naissance biologique d’un enfant. Ce qui sépare les deux approches ne tient pas tant aux distinctions entre individuel et social qu’à ce qu’implique l’idée de " naissance " ; si la complexité des données est chaque fois énorme, la place et la fonction de l’imaginaire y sont tout autre. La naissance des sociétés l’engage dès leurs origines en élaborant les mythes qui les justifient et, pareillement, la connaissance de leur développement doit les imaginer pour tenter de les ressaisir. La naissance biologique d’un humain est une évidence des plus tangibles (c’est pour cela qu’elle fait rêver), même si elle n’est pas intrinsèquement différente de celle d’un petit animal ; explorable, sa connaissance en est de plus en plus assurée, quelles que soient les obscurités qui demeurent, au point que l’on peut se demander si là n’est pas notre seule réalité – ce qui ne va d’ailleurs pas sans interroger notre imaginaire. On ne peut alors esquiver la question de savoir si l’être psychique naît avec l’être biologique ou l’être social ? Mais, pour que l’interrogation ait un sens encore faut-il qu’il y ait un " être " à qui soit advenu le sens, autrement dit : que soit né un être psychique – et les interrogations repartent.
3 Un petit d’homme, comment ça se singularise et se distingue de ceux des autres mammifères ? Par son psychisme, justement, censé être à nul autre pareil. Autrement dit, si nous parlons comme les philosophes nous dirons que nous voilà confrontés à la problématique du sujet, et si nous pensons plutôt comme les psychanalystes nous constaterons que nous abordons la question du moi, des conditions même de son apparition. Nous retrouvons ainsi les développements de Freud sur les fondements du Ur, sur ce qui peut en déterminer le moment " originaire ", sur les incertitudes de la notion même, aussi nécessaire soit-elle – en somme les embarras pour situer les " avant " et les " après ". Nous devons tenter de lever cette indétermination.
UNE HISTOIRE DE TORTUE
4 Avant de tenter de le faire, j’aimerais illustrer les perplexités que, là-dessus, peuvent susciter les certitudes. Pour ce faire, je vous rapporterai l’histoire de " La dernière tortue " qui me renvoie au temps, presque lointain, où nous préparions, avec une vingtaine de collègues, le rapport du congrès sur Le refoulement. Régulièrement, nos discussions reprenaient les mêmes interrogations sur le refoulement originaire et, toujours, à un moment quelconque, l’un ou l’autre posait la question : " Originaire, je veux bien... mais avant ? ", et les discussions repartaient pour tenter de comprendre un après-coup dont, justement, nous percevions mal les antécédents, les " avant ". Sur ces entrefaites, j’en vins à lire – certainement pas par hasard – les actes du colloque de Cerisy de 1981 sur " L’auto-organisation " ; la communication d’Isabelle Stengers était introduite par une anecdote qui retint mon attention, tant elle faisait écho à nos préoccupations du moment. Elle racontait qu’à la fin de l’un de ces exposés de vulgarisation scientifique qu’il s’astreignait à faire dans l’Amérique profonde, après y avoir expliqué comment la Terre et les planètes tournent autour du Soleil, William James (ce philosophe que Freud rencontra lors de son voyage aux États-Unis et qui à l’occasion d’une promenade propice aux échanges, nous dit.il, lui laissa une impression durable, notamment de par son impavidité face à l’approche de la mort[1] [1] S. Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même...
suite), William James donc fut apostrophé par une vieille dame décidée qui lui déclara que toutes ces histoires, c’était fort joli mais qu’on savait bien que, pour finir, la Terre était posée sur le dos d’une grosse tortue ; comme James, sans doute un peu goguenard, lui demandait sur quoi reposait cette tortue, il s’entendit répondre que c’était, bien évidemment, sur le dos d’une autre tortue, ce qui le conduisit à s’enquérir du socle de celle-ci. " Vous ne m’aurez pas comme ça, Monsieur James ; des tortues, voyez-vous, il y en a jusqu’en bas. "[2] [2] Colloque de Cerisy sur L’auto-organisation,...
suite Je ne m’attarderai pas ici sur les pertinents commentaires, portant essentiellement sur la physique, que ce dilemme pût inspirer à Isabelle Stengers, mais j’y retrouvais celui que nous posait l’originaire : où situer la dernière tortue, celle d’ " avant ", à supposer qu’il le faille ? Je rapportais l’histoire au séminaire où chacun reconnut notre problématique ; elle ravit tout le monde, si bien que nous élîmes la Grande Tortue comme notre totem, nous situant les uns et les autres comme autant de petites tortues ayant sans doute pour tâche, dorénavant, de porter le monde métapsychologique.
5 Quelques années après, je rencontrais Isabelle Stengers et lui contais le sort que nous avions réservé à cette pertinente anecdote ; elle rit beaucoup et, comme je devais avoir l’air un peu surpris de mon succès, elle m’expliqua qu’elle avait lu l’histoire dans une relance d’abonnement à une revue (Nature, je crois, à moins que ce ne soit American Science ?) et qu’elle eut la curiosité d’en chercher la référence dans W. James, vainement. Aussi, en adressant son réabonnement, priât-elle les gens de la revue de lui préciser leur source ; trois mois passèrent et elle avait presque oublié sa demande lorsqu’une réponse lui parvint : l’écriture de cette relance (qui leur avait d’ailleurs tout à fait convenue) avait été, comme souvent, confiée à un pigiste qui n’avait plus jamais donné de ses nouvelles et ne saurait les renseigner ; les rédacteurs avaient eux-mêmes fait des recherches bibliographiques et n’avaient rien trouvé, si bien qu’ils en venaient à se demander si l’histoire n’était pas apocryphe ? En somme, il manquait la dernière tortue...
6 Mais lorsqu’on pense devoir recourir aux tortues, on n’en a jamais fini ! Il y a quelques mois, Ruth Menahem me demanda : " L’histoire des tortues, où la trouve-t-on ? Je t’entends encore nous la raconter ; j’en ai parlé à d’anciennes collègues tortues qui me disent l’avoir lue quelque part, je crois revoir le texte mais j’ai cherché partout, en vain ; pourrais-tu me dire où ça se trouve ? " Je l’assurais que j’allais vite lui fournir le renseignement et me mis en quête mais, après l’avoir cherché jusqu’en des endroits improbables, je dus me rendre à l’évidence : il n’était nulle part. Encore une certitude qui s’effondrait ; toujours, manque la dernière tortue...
7 Pourquoi prendre la peine de vous conter cette histoire, puisque nous savons tous qu’il n’y a pas de tortues pour porter notre Terre, et pas plus pour étayer la psychanalyse ? Je voulais simplement, comme je vous l’annonçais, tenter de situer le lieu de nos interrogations sur les origines, à commencer par celles sur l’origine du psychisme, sur la naissance psychique donc. Aussi improbable soit-elle, ce n’est évidemment pas une tortue qui fait ici problème, c’est l’idée qu’il y en est une " dernière ", que " ça va jusqu’en bas ". Si nous pouvons, à la rigueur, nous faire à l’idée d’un fonctionnement en après-coup, nous acceptons mal de ne connaître que ce qui vient " après " ; si nous pouvons tolérer de négliger de quel coup il s’agit, notre bon sens se chagrine à l’idée de ne pouvoir dire ce qu’il y avait " avant " que le coup ne soit donné – et telle était bien la question récurrente dans notre séminaire à propos du refoulement originaire. Mais là encore pourrait se cacher quelque tortue, perverse à défaut d’être ultime ; il importe de rappeler que dans cette question d’ " après coup " (notion à laquelle la psychanalyse française a fait un sort) la question du " coup " est un pur artefact de traduction : si " après coup " est bien l’équivalent du nachträglich germanique (ni plus ni moins que " postérieurement ", " plus tard " ou " ultérieurement "), cette expression introduit une notion de " coup " tout à fait étrangère au terme allemand, et comme le développement de la notion freudienne implique une référence au traumatisme, il est certain que s’offre ainsi la tentation d’une dérive sémantique – à laquelle ont cédé nombre d’auteurs, suscitant parfois quelques interprétations abusives : on a même pu voir ainsi apparaître un " avant coup ", aussi étranger à la langue allemande qu’à la pensée freudienne ! Alors, soyons clair là-dessus : par nature et par définition, l’originaire exclut l’antériorité – sinon là ne serait plus l’origine, ce qui imposerait de repartir en quête de la tortue suivante. La difficulté tient à ce qu’il ne saurait y avoir d’origine en soi ; elle exige un partitif : il s’agit toujours de l’origine de quelqu’un ou de quelque chose. Les polythéismes n’échappent pas au dilemme de la dernière tortue, les théologiens des monothéismes crurent résoudre le problème en décidant que leur Dieu serait " incréé ", et tout aussi bien (c’est corrélatif) éternel, mais ils débouchent ainsi sur une autre aporie puisqu’en attribuant à Dieu d’être hors du temps, et donc de l’espace, ils lui retirent de fait toute existence ; ces mystères nous dépassent, certes – à moins qu’ils ne nous confortent dans notre athéisme, comme ils le firent pour Freud. Quoi qu’il en soit, toute réflexion sur les origines ne peut que rencontrer, à un moment ou l’autre, les religions, leurs raisons et leurs déraisons – ce qui ne va pas, chez les analystes, sans susciter quelque malaise. Soulignons-le : toute interrogation portant sur ce qui est " avant que ce soit " ne peut être qu’aporétique.
DE LA NÉCESSITÉ D’UN MODÈLE AUX ORIGINES
8 Et pourtant... Nous ne pouvons pas plus esquiver les questions sur la façon dont notre psychisme peut se constituer et les tréfonds dont il émerge que les préhistoriens ne sauraient ignorer celles sur les hominidés qui précédèrent homo sapiens ; notre privilège, mais aussi notre gageure, est que cette apparition psychique est une aventure qui se renouvelle sans cesse, tous les jours, en tous lieux, en notre présence, dans une répétition aussi banale que secrète, voire énigmatique. Et la question n’est plus tant de désigner la dernière tortue que de savoir à quel moment et de quelle façon une tortue est apparue ; comme aux sociétés et aux individus biologiques, à la psyché il faut un début – le comprendre et en analyser les données est une nécessité épistémologique, les réponses apportées conditionnant les développements de la discipline qui s’en occupe, la "psycho-analyse", justement. Un tel moment initial ne peut qu’avoir la brièveté et l’extrême simplicité de tout acte fondateur, mais doit tout aussi bien contenir implicitement les complexités qui vont en découler ; il doit les justifier dans leur origine et, tout autant, les expliquer puisqu’il ne peut qu’être le modèle latent mais omniprésent de leur développement.
9 C’est là, très exactement, ce que Freud désignait comme " schémas " (de nos jours, nous parlons plutôt de " modèles ") qu’il comparaît à des " catégories philosophiques " ; il les rapportait à ce que l’enfant apporte en naissant, schémas qui ont pour fonction de " classer " les impressions qu’apporte ensuite la vie, de telle sorte que lorsque les événements ne s’y adaptent pas, ils se trouvent remaniés : ils ont une existence indépendante, triomphent de l’expérience individuelle et ne sont pas sans évoquer le savoir instinctif des animaux. Ce patrimoine – qui ne serait ni plus ni moins que le noyau de l’inconscient – garde le pouvoir d’attirer des processus plus élevés, qu’il a d’ailleurs modelés ; c’est là, entre autres, ce dont témoigne le refoulement[3] [3] Extrait de l’histoire d’une névrose infantile...
suite. Cela s’illustre au mieux avec les fantasmes originaires, qui s’avèrent être des constituants œdipiens, le complexe d’Œdipe lui-même devant être considéré comme l’un de ces précipités de l’histoire de la civilisation que sont les schémas phylogénétiques apportés à la naissance : il en est, de fait, l’exemple le mieux connu[4] [4]Ibid. ...
suite, et sans doute le plus important.
10 Soyons clair : ce que Freud nous explique là est que l’Œdipe est un modèle organisateur, qu’il est le " schéma " qui vient contraindre les processus plus élaborés qui vont devoir lui succéder ; produit et représentant de toute l’histoire humaine, il est aussi ce qui vient déterminer les histoires individuelles à venir jusque dans leurs diversités, leurs singularités devant impérativement se conformer au modèle qui les détermine. Autrement dit, ce processus doit être concomitant des débuts du fonctionnement psychique, il doit accompagner la naissance d’un moi.
11 Ce constat se trouve à la base des réflexions qui m’ont conduit au modèle de l’Œdipe originaire ; c’était il y a assez longtemps, mais je dois ici revenir à la notion elle-même, et sur ce qui en découle. Ce schéma, en fait, je ne l’ai pas conçu, je l’ai simplement reconnu dans la pensée freudienne, l’en extrayant pour le dévoiler et l’expliciter. Avec lui, nous ne nous situons plus dans l’exemplarité du drame vécu par le petit garçon autour de ses 4 ou 5 ans, mais dans le bouleversement d’une " prise de conscience " aux accents tragiques, subie par tous les enfants, filles comme garçons, et devant être située beaucoup plus tôt, dès le deuxième semestre de la vie.
12 " Partons à nouveau de la seule situation que nous croyons comprendre – nous dit Freud – celle du nourrisson qui, au lieu de sa mère, aperçoit une personne étrangère. Il manifeste alors cette angoisse que nous avons rapportée au danger de la perte de l’objet, mais qui est assurément plus compliquée et mérite une discussion approfondie "[5] [5] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse...
suite ; cette discussion met en évidence que l’infans vit alors sa première angoisse véritable dans la mesure où (ce qui n’avait encore pu se produire) elle est explicitement provoquée par l’objet – ou plutôt par la découverte de l’absence de l’objet. Ce moment, classiquement désigné comme étant celui de " la peur de l’étranger "[6] [6] Cette terminologie, notons-le, a l’inconvénient...
suite, est aussi, et même d’abord celui à l’occasion duquel s’individualise le moi. Si les observateurs s’accordent pour situer cette individuation qu’est l’acquisition de la distinction moi/non-moi, aux alentours du huitième mois, il reste à expliquer comment et pourquoi ça se passe ainsi.
13 Un étranger (dont la seule caractéristique qui importe est de ne pas être la mère)fait percevoir à l’enfant que sa mère n’est pas là, qu’elle est absente ; du coup – et là on peut effectivement parler de " coup ", car c’est là LE traumatisme – il en ressent le besoin, il découvre que sa mère lui manque (remarquons que, dans ce que Freud décrit, le bébé n’a pas faim et n’a " besoin " ni du lait ni du sein) ; tout se passe comme si, réalisant l’absence de sa mère, il la désirait. Pour qu’une telle chose soit possible, il faut qu’il en vienne à se la représenter en elle-même, et à se représenter lui-même comme distinct, comme séparé d’elle – mais tout aussi bien comme distinct de l’étranger dont la perception a enclenché le processus. Dans son évidence, cette découverte est brutale ; heureusement, c’est aussi et surtout une conquête. L’étranger, tout significatif qu’il soit, n’est rien en lui-même : il n’a d’existence qu’à être reconnu comme n’étant pas la mère, il n’est que par ce qu’il n’est pas, mais il n’en est pas moins un modèle pour ce qui sera. C’est, en quelque sorte, un non-objet, mais qui prend sa force de ce qu’il vient révéler l’absence de l’objet, et donc l’objet lui-même dont il tire son être – c’est pourquoi j’ai proposé de le désigner comme " non-mère ". Il vient en signifier la perte et, dans l’instant où cela se produit, non seulement rien ne garantit vraiment que la mère reviendra, mais sa disparition ne peut être ressentie que comme totale et définitive.
14 En fait, en révélant l’absence maternelle, le non-mère – ce troisième terme entre mère et enfant – apparaît comme ce qui interdit la mère, détruit sa présence ; il est ce que l’enfant refuse de tout son être, il est alors effectivement " l’étranger " qu’il faut rejeter, mais aussi celui dont le pouvoir est enviable – c’est sur lui que, plus tard, va s’étayer le troisième terme de l’Œdipe achevé pour donner corps à l’image du père. Nous pouvons, à ce propos, évoquer la proposition de Freud selon laquelle la première et plus importante identification serait celle au père de la préhistoire personnelle, plus précoce que tout investissement d’objet[7] [7] Le moi et le ça (1923 b), in Essais de psychanalyse,...
suite – indication qui (même si, lui apparaissant sans doute peu soutenable telle quelle, il la corrige par une note prudente imputant plutôt cette identification " aux parents ") me semble ne pouvoir être entendue que comme référant là encore un " schéma " agissant donc avant même qu’il y ait objets et sujet, imposant le modèle d’un père " originaire " qui nous semblerait énigmatique si nous ne pouvions le référer au non-mère de l’Œdipe originaire. Celui-ci est le signe qui, en dévoilant l’absence de la mère, la fait exister à tout jamais par ce manque : le besoin non actuel est devenu désir. Il fait ainsi prendre à l’enfant conscience de son existence ;ce faisant, il fait naître tant la conscience que la notion de réalité.
15 Cela revient à dire que, dans le même mouvement, se dévoile à lui-même et se reconnaît pour elle-même l’existence de celui qui désire la mère (là est l’ébauche de l’identité qui ne peut que précéder l’identification). Ainsi naît le désir ; désir de retrouver ce qui est absent, désir de retrouver ce qui, sans être encore connu, apaisait le besoin et dispensait du plaisir, qui procurait des satisfactions érotiques orales mais aussi corporelles, désir de celle que Freud identifia dans ces temps premiers comme la " première séductrice " – mais aussi refus, rejet, haine de ce qui vient bouleverser ce bonheur. Surtout, il y a maintenant un moi qui éprouve un désir et une haine : dans " quelque chose " est apparu " quelqu’un ", un " moi " est né du " ça " (wo es war, soll ich werden). Encore un mot sur ce qu’implique l’irruption d’un troisième terme à la source de cette situation, genèse de ce processus : quel que soit son destin, il s’agit là d’abord d’un non-objet agissant comme signal révélateur et comme signe médiateur pour signifier ce qu’il ne saurait être par lui-même, son seul sens étant de venir donner du sens aux deux autres termes, les dévoilant[8] [8] Rappelons ici comment Pierce définit un signe :...
suite ; il s’agit là d’une action symbolique : c’est la première symbolisation (qui est effectivement liée à ce qui sera le père), celle qui servira de modèle à toutes celles, innombrables, qui lui succéderont.
16 Ces circonstances bien particulières dans lesquelles naissent le désir et la haine sont concomitantes de ce qui n’est rien d’autre qu’un traumatisme (rappelons qu’un trauma n’est pas fonction du coup mais de celui qui l’éprouve, qu’il faut donc qu’il y ait " quelqu’un " pour le recevoir) ; c’est là le premier traumatisme auquel renverront les après-coups qui suivront, il accompagne " une situation vécue de détresse " qui est celle de la première angoisse, puisque " l’enfant ne peut encore distinguer l’absence temporaire de la perte durable ; dès l’instant où il perd de vue la mère, il se comporte comme s’il ne devait plus jamais la revoir "[9] [9] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse,op. cit. ,...
suite. À ce moment, il y a véritablement rupture du " pare-excitation " et, à peine apparu, le moi doit immédiatement chercher à se protéger ; tel est le sens de l’angoisse qui se manifeste, telle est la fonction de ce premier signal d’angoisse.
17 Ce moment est donc bien originaire au plein sens du mot : ilorigine l’accession au sens et la mise en sens du sujet ou, pour dire les choses plus simplement et plus psychanalytiquement, il origine le moi, aussi hésitant, aussi fragile celui-ci puisse-t-il alors paraître ; c’est bien le même être qui poursuit son existence depuis sa sortie du ventre maternel (voire avant), mais sa continuité vient de subir un bouleversement à l’occasion de ce qui n’est rien de moins qu’une mutation qualitative : cet être est le même mais il n’est plus le même ; en ce sens, cet originaire est bien à considérer comme étant le moment d’une naissance. Qu’on la désigne comme " nouvelle " ou " autre ", parler ici de " naissance " n’est pas une métaphore mais un processus concret, tangible comme la réalité psychique qu’il inaugure mais, tout aussi bien, au plus près de ce qui conduisait Freud à parler tant de " l’indépendance du schéma " que du " roc du biologique ", aux frontières de l’exploration psychanalytique.
" AVANT " EST UN AUTRE MONDE
18 Ce qui va succéder à ce moment originaire sera déterminé, organisé et structuré par lui ; nous devrons donc l’examiner pour constater que, effectivement, il " origine " la suite mais, avant d’en venir là, nous ne saurions éviter de nous poser la question du " préalable ". Nous pensons avoir montré que, pour ce qui en est de la naissance d’un psychisme, de l’apparition d’un moi, tout commence avec le moment originaire mais, cela étant entendu, il n’en demeure pas moins que cet être psychique ne peut advenir que parce qu’il a un être biologique sur lequel s’appuyer ; biologique donc pour l’essentiel, certes, mais qui doit avoir de quoi étayer ce qui doit se développer. Il nous faut alors dire un mot, en essayant d’être bref, sur " l’avant " de ce moment, étant bien entendu que cette antériorité correspond à un changement de nature, à un saut qualitatif donc : ce qui se passe avant est comme un autre monde. Jusqu’alors, à l’évidence, nombre de processus étaient à l’œuvre dans ce que l’on désigne le plus généralement comme étant " le bébé " ; au demeurant, ce terme " asexué " est assez étonnant, indiquant, comme à son insu, qu’il manque encore quelque chose à cet être si important, à cette vie pourtant si extraordinaire. Ce qui lui arrive, en ces tout premiers temps, peut se répartir selon deux ordres : événements biologiques d’abord, fournissant les maturations (essentiellement neuromotrices) qui assureront les conditions pour que de nouvelles acquisitions puissent se produire ; conjonctures sociales aussi, avant tout grâce aux relations déterminantes que la mère (mais avec elle, déjà, le père et la fratrie, voire la parentèle) engage avec son enfant. Ce recoupement des deux ordres, biologique et social, situe clairement la place historique où pourra advenir la conscience, apparaître un moi, moment où naissent un sujet et ses objets. Pour qu’un tel événement soit possible, il faut qu’intervienne quelque chose de plus que ce que peuvent apporter les mécanismes biologiques et sociaux – sinon nulle individuation ne saurait se faire. Si les " pulsions auto-érotiques [représentants du biologique] existent dès l’origine, quelque chose, une nouvelle action psychique, doit venir s’ajouter à l’auto-érotisme pour donner forme au narcissisme ", tourné vers le sujet lui-même[10] [10] S. Freud, Pour introduire le narcissisme (1914),...
suite ; c’est bien ce qui se passe lors de l’Œdipe originaire qui fait exister le sujet en tant que tel en le posant face à un objet révélé par un non-objet. À partir de ce moment, on peut reconnaître un narcissisme apparu en faisant " rentrer " dans le moi les investissements d’objet ; c’est comme un temps second et c’est pourquoi Freud le pose comme un narcissisme secondaire construit sur la base d’un narcissisme primaire anobjectal qui, dans l’élaboration théorique, va se substituer à l’auto-érotisme, cette " activité sexuelle du stade narcissique de la fixation de la libido "[11] [11] S. Freud, Conférences d’introduction à...
suite.
19 Pour spécifier cette phase, j’acquiesce aux formulations de Frances Tustin qui, développant les propositions de Winnicott, suppose une période (précédant celle de la distinction sujet/objet) durant laquelle
suite.
20 Le passage entre ces deux moments serait, très précisément, ce dont témoigne l’Œdipe originaire ; j’ajouterai que c’est dans cette période pré-objectale que se forment les toutes premières représentations (en fait, de simples " préformes ") qui peuvent être considérées comme étant des " représentations motrices " (et nommées comme telles), schémas organisateurs qui auront à étayer les représentations de chose, puis celles de mot – mais, pour aujourd’hui, je ne m’attarderai pas sur cette genèse[13] [13] Cela est développé dans mon article :...
suite. Disons que le moment originaire est aussi, et même sans doute d’abord, un moment narcissique justement parce qu’il concerne un " sujet " et deux " autres " ; c’est ce qu’impliquent les remarques de Freud selon lesquelles les investissements et les étayages narcissiques s’échangent entre les parents et l’enfant, permettant de considérer que celui-ci va étayer son propre narcissisme sur les projections narcissiques parentales dont il est l’objet[14] [14] S. Freud, Pour introduire le narcissisme, op. cit. ,...
suite (ce que P. Aulagnier va élargir jusqu’au " contrat narcissique " qu’elle pose entre l’enfant et le groupe social[15] [15] P. Castoriadis-Aulagnier, La violence de l’interprétation,...
suite).
LA NAISSANCE D’UN MOI
21 Cela remarqué, nous ne pouvons que maintenir notre appréciation : quelle que soit l’importance des influences biologiques et sociales, et aussi nécessaires soient-elles, quelque chose de plus doit se produire pour qu’il y ait individuation, subjectivation de l’infans ;il y faut " une nouvelle action psychique ", comme le souligne Freud. Donc, sans méconnaître en rien la nécessité de conditions préalables, sans récuser en rien l’importance tant de l’entourage socio-familial que des maturations neurobiologiques, nous ne pouvons ignorer que les unes et les autres ne sauraient être suffisantes – d’autant que ce " quelque chose de plus " qui s’y ajoute n’est rien moins que ce qui détermine la singularité de notre humanité. C’est la reconnaissance des processus qui peuvent permettre d’atteindre à la suffisance que pose la question de la naissance d’un psychisme, d’un moi et de son objet, marqué par ce signe de reconnaissance que constitue la première angoisse.
22 De surcroît, cette première angoisse est elle-même, en et par elle-même, constitutive de la formation du moi – ce qui n’est d’ailleurs pas sans poser problème. En effet, le traumatisme de la découverte de la perte de la mère, avec le sentiment d’impuissance, voire de détresse qui l’accompagne, suscite cet excès d’excitation qui provoque une rupture du pare-excitation : c’est la première angoisse ; il faut que cela cesse, il faut refouler. Encore faudrait-il qu’il y ait un moi (et un objet) pour qu’une représentation puisse être investie ; or, c’est justement ce qui est en train de se mettre en place, mais qui n’est pas encore vraiment constitué. " Dans ce cas, en effet, on a affaire à une représentation inconsciente qui n’a encore reçu aucun investissement du préconscient et qui ne peut donc pas non plus s’en voir retirer un. "[16] [16] S. Freud, Métapsychologie, p. 88. ...
suite Ce qui doit se déclencher est alors quelque chose qui va " contre " ; ce sera un contre-investissement, c’est " lui qui représente la dépense permanente d’un refoulement originaire, mais aussi qui garantit la permanence de celui-ci. Le contre-investissement est le seul mécanisme du refoulement originaire "[17] [17] S. Freud, ibid. , p. 89. ...
suite. Mais sur quoi peut porter ce refoulement originaire ? Pas sur la mère, bien sûr, puisque c’est justement son investissement qu’il va rendre dorénavant possible ; sur le non-mère alors ? Pas vraiment, puisqu’il n’est pas encore un véritable objet, mais seulement un non-objet. En fait (et conformément à la nature essentiellement processuelle de la situation), c’est l’ensemble du mouvement traumatique, c’est la situation globale de l’Œdipe originaire qui est contre-investie : il faut absolument nier tout cela, en " refuser la prise en charge dans le conscient ".
23 Ainsi l’état antérieur à ce refoulement originaire, aux limites du biologique, référait le besoin ; sur celui-ci va s’étayer le désir, comme l’interdit s’étaiera sur l’insatisfaction, permettant la " séparation marquée entre les activités psychiques conscientes et inconscientes ", constituant ainsi le moi. Dorénavant, au prix d’une dépense énergétique constante dans le jeu des investissements, du " refoulé " va pouvoir s’accumuler dans le ça – et un moi va devoir continuer, pour se défendre, à refouler, refouler encore et toujours, remontant alors d’étayage en étayage jusqu’au " refoulement originaire " (à noter qu’on retrouve là, avec ces refoulements successifs, le fonctionnement selon le couple " étayage - après-coup " qui modélise et dialectise le processus historisant[18] [18] À ce sujet, cf. C. Le Guen. Pratique de la...
suite). Et tous ces refoulements n’auront toujours qu’une seule raison d’être : déjouer la menace, défendre le moi contre le danger. À 5 ans, 1’Œdipe secondaire ne fera que rejouer ce scénario, amélioré certes, mais semblable (la menace de castration prenant la place de la peur de l’étranger).
24 Ce qui est ainsi refoulé est bien sûr l’ensemble du processus, nous l’avons dit mais, dans ce moi qui maintenant s’ébauche, cela va pouvoir se représenter ; ce sera donc d’abord la représentation de ce qui s’est passé, de l’image de ce qui l’a déclenché certes, mais d’abord du refus, du rejet moteur exprimé par l’agitation et les cris : il s’agit bien là d’une représentation motrice, et non plus de sa préforme. Il n’en demeure pas moins que le refoulement de cette représentation a pour seule fonction, pour raison essentielle de faire cesser l’angoisse, de lier le surcroît du flux pulsionnel, de maîtriser l’affect ; mais celui-ci a été d’une telle violence, en ce temps premier de la conscience, que la représentation ainsi refoulée originellement demeurera à peu près inaccessible à la remémoration (c’est pourquoi, dans la cure, l’évocation de cette scène avant tout visuelle qu’est la " scène originaire " se voit régulièrement commentée d’un " je le sais mais je ne le vois pas ", explicite ou implicite[19] [19]Ibid. , chap. VI. ...
suite). Dorénavant, sur un mode encore très élémentaire mais déterminant, existe un moi qui lie les affects en refoulant les représentations.
25 Je crois que je n’insisterai jamais assez sur ce point extrêmement simple et parfaitement pur, point peut-être le plus important de ce que j’ai à dire car tout le reste, aussi complexe soit-il, en découle : le sujet ne peut se constituer comme tel qu’en constituant, brutalement et douloureusement, un objet double et contradictoire, fait d’un objet et d’un non-objet (la mère et le non-mère) ;cette constitution du moi se fait dans un mouvement pulsionnel vers l’objet, mouvement traumatique et structurant, à l’occasion duquel s’organisent le désir, le rapport au manque de plaisir et la haine. Ce processus contraignant, organisateur de l’Œdipe, doit être considéré comme " triangulation ", terme le plus pertinent non seulement parce qu’il est celui retenu par Freud, mais parce qu’il indique clairement qu’il s’agit là d’une seule figure, figure unique spécifiée par trois points remarquables et parfaitement distincts (ses trois sommets). Ces dernières années, plus de dix ans après l’Œdipe originaire, A. Green réalisa l’importance de cette triangulation originaire modélisante de l’Œdipe mais il crut devoir en parler avec d’autres mots : il la nomma donc " tiercéité ", terme qui s’avère quelque peu maladroit puisque si ce néologisme (repris de Pierce) réfère clairement l’introduction d’un troisième terme, d’une tierce personne, il méconnaît son lien nécessaire aux deux autres, ce qui aboutit, pour le moins, à un faux-sens ; à la suite d’ailleurs, si Green reconnut bien la nécessité d’un non-objet, là encore il le rebaptisa, en faisant un " autre de l’objet ", expression fâcheuse puisqu’elle escamote l’essence même de ce moment originaire : sa conflictualité traumatisante représentée par le refus de l’objet, par sa négation (c’est ainsi que l’on a pu voir, à la suite, certains commettre carrément un contresens en croyant opportun d’évoquer une " tiercéité " parce qu’ils ont reconnu un troisième quelque chose quelque part, ignorant de fait tant la singularité de la figure unique formée par les trois sommets du triangle, que leurs relations nécessairement conflictuelles).
26 Or (c’est là l’essentiel en cette affaire) ce qui confère à la naissance psychique et à l’apparition d’un moi son caractère unique et sa détermination absolue tient à ce rapport aussi singulier que contradictoire qui fait qu’après la mise en œuvre de la triangulation fondamentale, de l’Œdipe originaire donc, l’ " individu " ne pourra se constituer et perdurer comme tel qu’en reproduisant la structure et le procès du moment originel constitutif : il devra, dans toutes ses relations aux autres et à lui-même, mettre conflictuellement en œuvre trois termes dont deux sont en détermination réciproque pour signifier le premier ; l’être humain n’a jamais eu, il n’aura jamais de rapports à l’autre simples et paisibles et, surtout, il n’aura jamais de relation duelle, jamais un " tiers " ne vient s’ajouter à un couple ; quelles que soient les apparences des événements manifestes, dès l’instant où il y a relation toutes relations à deux impliquent, dans l’immédiateté de leur conflictualité, un " trois ", méconnu le plus souvent : c’est là un trait universel et spécifique de l’humanité.
27 Ainsi s’organise la réalité psychique, mais tout aussi bien et contradictoirement la reconnaissance de ce qui est réel, dont le non-mère fut en son temps le rude ambassadeur, contraignant l’enfant à apprendre à vivre en apprenant les autres, en se les appropriant. Ses particularités singulières pourront alors se déployer en fonction de ce qui les contraint ; nous avons ainsi vu comment les fantasmes originaires, ces représentants de l’Œdipe (que nous considérerons ici comme étant l’Œdipe proprement dit, l’ " Œdipe secondaire ") sont des formes de l’entrée du sujet dans l’histoire qui vont s’enrichir au fil des réélaborations successives – ce dont témoigneront les rejetons du refoulé qui, s’accumulant dans le ça, pourront être assez aisément retrouvés dans la cure, étant à chaque fois singuliers. Tout au contraire, l’Œdipe originaire, structure organisatrice absolutiste, ne peut qu’être indifférent aux aléas de l’histoire ; c’est pourquoi il ne saurait être représenté dans la cure, et ne peut y être retrouvé que par ses productions plus tardives, " secondaires " donc (nous retrouvons là une position identique à celle du refoulement originaire, qui n’en est d’ailleurs qu’une représentation). Et pourtant même si, à strictement parler, l’Œdipe originaire n’est plus, il persiste dans toutes ces formations secondaires qu’il a structurées, et sa marque peut donc y être décelée, perpétuée au fil des étayages et après-coups successifs. Nous avons là une situation qui n’est pas sans nous rappeler l’histoire du " couteau de Jeannot " évoquée par Freud : Jeannot a acquis un couteau et, comme il en use d’abondance, le moment vient où il doit en changer le manche, puis ce sera la virole, ensuite la lame... tant et si bien qu’il ne reste plus rien de la matière du couteau originel – mais c’est pourtant toujours le couteau de Jeannot : sa structure, sa fonction sont toujours celles d’un couteau, celles de son couteau ; c’est bien toujours le couteau de Jeannot : il est à lui et à nul autre, il est individuellement unique.
28 Tous les constituants du couteau de Jeannot ont donc été changé, et il demeure pourtant son couteau, dans sa singularité. À la réflexion, cela n’est pas plus surprenant – voire même beaucoup moins – que ce qui se passe avec le corps de tout un chacun : à chaque instant, toutes nos cellules changent, et notre corps a été entièrement renouvelé de nombreuses fois depuis notre naissance (à la notable exception des cellules nerveuses, celles du cerveau plus particulièrement dont beaucoup meurent, mais la plupart perdurent, et on a même assez récemment découvert que de nouvelles peuvent naître) ; nous sommes pourtant toujours nous-mêmes. Et notre psychisme, alors ? Qu’il ait évolué depuis qu’il est apparu est évident ; pourtant, lui aussi demeure le même, et c’est même là ce qui permet à Freud d’affirmer que notre inconscient (qui n’est tel que parce qu’il y a un conscient : nous avons affaire, là encore, à la question de " l’avant "), que l’inconscient est à proprement parler " immortel ". C’est bien pourquoi la question de la naissance du psychisme, de ses conditions et de ce qu’il en demeure, est déterminante pour la réflexion psychanalytique.
29 Là plus qu’ailleurs, il convient de repartir des simples constats de base, à commencer par celui qui veut que l’être humain se rencontre au lieu de recoupement de deux ensembles qui le conditionnent et le déterminent : le monde biologique et le monde social : là se produit précisément le psychisme, ainsi peut-il naître ; il apparaît comme un nouveau monde puisqu’il représente un changement qualitatif par rapport aux deux autres. Il les dépasse (aufheben), sans que pour autant cela implique une quelconque hiérarchie entre les trois, mais n’en est pas moins conditionné et déterminé par eux. Freud suivit cette inspiration en consacrant une part non négligeable de son œuvre à situer la psychanalyse par rapport à la biologie, et une plus grande encore à en évaluer les conditions et les implications sociales.
30 C’est qu’il existe nécessairement des rapports entre les trois " champs " qui fondent l’humain ; je tends même à penser que, là aussi, certains fonctionnements doivent " emprunter " la structure de leur organisation (lorsque celle-ci est encore d’un niveau primaire), et qu’il arrive qu’ils le fassent à ceux d’un autre champ – ou, pour dire la même chose autrement, que la structure des champs préexistants vient " contraindre " celle qui est en train d’apparaître. Dans ce " primaire ", dans l’originel, nous avons quelque chance d’entrapercevoir comment du biologique conditionne du psychique, comment du social va se justifier dans du psychique, et sans doute aussi (même si ce n’est pas notre préoccupation) comment du biologique impose du social – et " réciproquement " puisque les trois termes ne sont pas hiérarchisés mais doivent être, là encore, considérés comme les sommets d’un même triangle, triangulation qui n’est rien d’autre que le fondement de notre humanité. La notion même de pulsion considérée comme " un concept limite entre le psychique et le somatique "[20] [20]Métapsychologie (1915 c), Paris, Gallimard,...
suite en est une illustration.
31 L’un des grands problèmes qui se pose est celui des " réalités " qui se trouvent alors en cause, réalités agies et agissantes ; selon leurs spécificités, elles ne sauraient pas plus être du même ordre, que les champs qu’elles impliquent sauraient être confondus – et ce, même si elle doivent contribuer à signifier ces champs. Pour nous surgit alors, à nouveau, la question de " notre " réalité psychanalytique. Freud sut identifier clairement une réalité psychique, non pas comme une modalité accessoire d’une réalité générale, mais comme une spécificité propre, comme une matérialité déterminante de notre fonctionnement, irréductible à tout autre. Cette réalité-là possède ses lois propres qui, pour être homologues à celles du fonctionnement psychique, n’en présentent pas moins leurs singularités à elles que nous semblons tendre à méconnaître ; elles orientent pourtant les rapports entre pratique et théorie en psychanalyse – autant dire qu’elles engagent les relations de la clinique avec la métapsychologie. J’ai ainsi été conduit à poser, au fondement même de tout le travail psychique, un " principe de réalité psychique " – cette condensation terminologique des deux termes freudiens de " principe de réalité " et de " réalité psychique " résultant du constat de l’adéquation forte entre le modèle psychanalytique et son objet. J’ai ainsi pu en venir à écrire que
suite.
32 La métapsychologie serait donc bien la substance, la chair de la psychanalyse.
33 J’aimerais poursuivre la saga du destin de l’origine – ce qui n’est, tous comptes faits, rien d’autre que les développements qui suivent la naissance – mais où s’arrêter ? Je pourrais ainsi redire comment la castration renvoie au hiatus structurel et structurant entre représentations et affects, dont le rôle est tout à la fois de séparer pour distinguer et d’articuler pour signifier, et que la castration peut se définir à renvoyer à un manque parce qu’elle représente, au sens plein du terme, la discontinuité nécessaire à assurer la continuité du fonctionnement psychique[22] [22] Cf. C. Le Guen, De la mort à la vérité, RFP,...
suite ; redire aussi que, pareillement, la symbolisation ne peut fonctionner qu’en raison de ce décalage, de l’inadéquation, du manque-à-dire inéluctable et nécessaire entre affect et représentation – autrement dit que la symbolisation est la représentance de la castration, cette représentance assurant l’enracinement de la représentation psychique dans le représentant corporel, témoignant ainsi des rapports du psychique au biologique, inscrivant la symbolique sur le corps[23] [23] Cf. C. Le Guen, Actif et castré, RFP, t. LVII,...
suite. C’est d’ailleurs une idée voisine qui m’avait déjà conduit à écrire que sexualité et langage – et eux d’abord – nous protègent de la folie[24] [24] Cf. C. Le Guen, Théorie de la méthode psychanalytique,...
suite, et peuvent le faire justement parce qu’ils perpétuent la fonction modélisante originelle.
Notes
[ 1] S. Freud, Sigmund Freud présenté par lui-même (1935 a), Paris, Gallimard, 1984, p. 88.
[ 2] Colloque de Cerisy sur L’auto-organisation, De la physique au politique, Paris, Le Seuil, 1983, p. 37.
[ 3] Extrait de l’histoire d’une névrose infantile (L’homme aux loups) (1918 b), in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1954, p. 418-419.
[ 4] Ibid.
[ 5] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse (1926 d), Paris, PUF, 1951, p. 99. Mais, si c’est bien dans cette œuvre que cette situation est le plus explicitement décrite et analysée, Freud l’a déjà évoquée dans les Trois essais sur lathéorie sexuelle, Paris, Gallimard, 1987, p. 167, puis précisée dans Introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1999, p. 515.
[ 6] Cette terminologie, notons-le, a l’inconvénient d’escamoter toute référence à la structure du processus, s’en tenant à sa seule description – et c’est bien cequi, pendant si longtemps, conduisit à méconnaître son importance fondatrice.
[ 7] Le moi et le ça (1923 b), in Essais de psychanalyse, Paris, Payot 1981, p. 243-244.
[ 8] Rappelons ici comment Pierce définit un signe : c’est " quelque chose qui tient lieu, pour quelqu’un, de quelque chose sous quelque rapport ou à quelque titre " (in Écrits sur le signe, Paris, Le Seuil, p. 215).
[ 9] S. Freud, Inhibition, symptôme et angoisse,op. cit., p. 97 et 99.
[ 10] S. Freud, Pour introduire le narcissisme (1914), in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 83-84.
[ 11] S. Freud, Conférences d’introduction à la psychanalyse, op. cit., p. 528.
[ 12] F. Tustin, Les états autistiques chez l’enfant, p. 25-26 (voir aussi G. Haag, Rencontres avec F. Tustin, in Autismes de l’enfance,op. cit., p. 69 à 90).
[ 13] Cela est développé dans mon article : " Quelque chose manque... De la répression aux représentations motrices ", in RFP, no 1, 2001.
[ 14] S. Freud, Pour introduire le narcissisme, op. cit., p. 96.
[ 15] P. Castoriadis-Aulagnier, La violence de l’interprétation, Paris, PUF, 1975, p. 186-189 et la suite.
[ 16] S. Freud, Métapsychologie, p. 88.
[ 17] S. Freud, ibid., p. 89.
[ 18] À ce sujet, cf. C. Le Guen. Pratique de la méthode psychanalytique, chap. I.
[ 19] Ibid., chap. VI.
[ 20] Métapsychologie (1915 c), Paris, Gallimard, 1968, p. 18.
[ 21] C. Le Guen, Le principe de réalité psychique, in RFP, 1/1995, 15. Cf. aussi " La fonction modélisante, ou la modélisation des modèles en psychanalyse ", in Rev. fr. de psychosom., 7/1995.
[ 22] Cf. C. Le Guen, De la mort à la vérité, RFP, t. LVI, no 1, 1992, 48.
[ 23] Cf. C. Le Guen, Actif et castré, RFP, t. LVII, 1993-sc, 1721-1722.
[ 24] Cf. C. Le Guen, Théorie de la méthode psychanalytique, p. 277.
Résumé
Le sujet psychique s’origine en constituant, brutalement et douloureusement, un objet double et contradictoire, fait d’un objet et d’un non-objet (la mère et la non-mère) ; cette naissance du moi se fait dans un mouvement pulsionnel vers l’objet, mouvement traumatique et structurant, à l’occasion duquel s’organisent le désir et le rejet, le rapport au manque de plaisir et la haine, les fantasmes originaires et les premières identifications. Tel est l’Œdipe originaire.Mots cles
Oedipe originaire, Non-objet, Non-mère, Schémas freudiens, Première angoisse, Premier traumatisme
The psychotic subject is constituted brutally and painfully, via the creation of a dual and contradictory object, made up of an object and a non-object (the mother and the non-mother). This birth of the ego thus arises in the context of a drive movement towards the object. This movement is both traumatic and structuring, organising as it does desire and rejection, the relation to lack of pleasure and hate, original phantasies and primary identifications. Such then is the nature of the original Œdipus complex.Mots cles
Oedipus complex, Non-object, Non-mother, Freudian schemas, Primary anxiety, Primary trauma
Das psychische Subjekt, indem es, brutal und schmerzhaft, ein doppeltes und widersprüchliches Objekt aufbaut, bestehend aus einem Objekt und einem Nicht-objekt (die Mutter und die Nicht-Mutter) ; diese Geburt des Ich findet in einer Triebbewegung statt in Richtung des Objekts, Bewegung sowohl traumatisch als auch strukturierend. Dabei organisieren sich der Wunsch und die Verwerfung, die Beziehung zum Fehlen der Lust und der Hass, die Urphantasien und die ersten Identifizierungen. So ist der Ur-dipus.Mots cles
Urdipus, Nicht-Objekt, Nicht-Mutter, Freudsche Schemen, Erste Angst, Trauma
Resumen — El sujeto psíquico se origina al constituirse, brutal y dolorosamente, un objeto doble y contradictorio, hecho de un objeto y de un no-objeto (la madre y el no-madre) ; el nacimiento del yo se efectúa por un movimiento pulsional hacia el objeto, movimiento traumtico y estructurante, en el que se organizan el deseo y el rechazo, la relación con la falta de placer y el odio, las fantasías originarias y las primeras identificaciones. Como el Edipo originario.Mots cles
Edipo originario, No-objeto, No-madre, Esquemas freudianos, Primera angustia, Primer traumatismo
Il soggetto psichico si origina costituendo, brutalmente e dolorosamente, un oggetto doppio e contraddittorio, fatto di un oggetto e di un non-oggetto (la madre e la non-madre) ; questa nascita dell’io avviene in un movimento pulsionale verso l’oggetto, movimento traumatico e strutturante, attraverso il quale si organizzano il desiderio e il rifiuto, il rapporto alla mancanza di piacere e l’odio, i fantasmi originari e le prime identificazioni. Tale è l’Edipo originario.Mots cles
Edipo originario, Non-oggetto, Non-madre, Schemi freudiani, Prima angoscia, Primo trauma
PLAN DE L'ARTICLE
- UNE HISTOIRE DE TORTUE
- DE LA NÉCESSITÉ D’UN MODÈLE AUX ORIGINES
- " AVANT " EST UN AUTRE MONDE
- LA NAISSANCE D’UN MOI
POUR CITER CET ARTICLE
Claude Le Guen « Comment ça naît, un moi... », Revue française de psychanalyse 1/2007 (Vol. 71), p. 11-26.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2007-1-page-11.htm.
DOI : 10.3917/rfp.711.0011.




