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Revue française de psychanalyse

2007/4 (Vol. 71)


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Espoir d’un dépassement de soi, source à la fois d’inspiration et de détresse, l’infini fascine et inquiète. Mais que l’homme le peuple de forces mystérieuses et de divinités, ou qu’il le conçoive comme objet de découverte et tente de le maîtriser et de se l’approprier, l’illimité est bien plus qu’une dimension démesurée de l’infini ; il renvoie aussi à l’indéfini, à l’indéterminé qui nous entoure et nous habite en notre inachèvement.

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Étrange échange de correspondances entre Freud et Romain Rolland [1][1]  Henri et Madeleine Vermorel, Sigmund Freud et Romain..., qui laisse apparaître, malgré l’admiration et l’affection qu’ils se portaient l’un l’autre, combien ils se correspondaient peu. Alors que Freud adresse à Romain Rolland L’avenir d’une illusion, celui-ci attire son attention sur une sensation qu’il éprouve depuis son plus jeune âge, à ne pas confondre avec le sentiment religieux, ses croyances et ses illusions.

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Pour Freud, l’intervention de R. Rolland est si troublante et s’intègre si peu à son mode de penser qu’il n’y répond que deux ans plus tard, dans Le malaise dans la culture. Il mentionne un « sentiment qu’[il (l’ami, Romain Rolland)] appellerait volontiers la sensation de l’ “éternité”, sentiment comme quelque chose de sans frontière, sans borne, pour ainsi dire “océanique” » [2][2]  S. Freud (1930), Le malaise dans la culture, in Œuvres.... La distinction est de poids qui conduit Freud à considérer comme un sentiment ce qui se présente comme une sensation, c’est-à-dire douée du caractère fugitif, intermittent, de ce qui s’apparente à une expérience, impliquant à la fois le corps et l’esprit dans la relation au monde. La sensation océanique, cette attraction vers l’infini, vers l’illimité, relève pour Romain Rolland d’une expérience particulière, d’un « élan vital », d’une union avec le Grand Tout. Une sensation que connaissent, entre autres, les mystiques et aussi les poètes.

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Pour Freud, la sensation océanique représente une énigme pour laquelle il tente ce qu’il appelle « une dérivation psychanalytique, c’est-à-dire génétique, d’un tel sentiment » qui, en lien avec la régression et l’originaire, prend, non sans soulever bien des interrogations, l’aspect pathologique d’un Moi immature.

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Or l’attraction vers l’illimité répond-elle nécessairement à un mouvement intérieur régrédient, un désir de retour au sein maternel ? Correspond-elle toujours au leurre d’un Moi-plaisir primitif qui resterait clivé ? Et, s’il est vrai qu’il y a clivage, celui-ci présente-t-il toujours les mêmes caractéristiques ? Pour les patients psychotiques, quand un gouffre, un vide ou encore un trop-plein d’excitations s’offrent à eux, quand se jouent pour eux la survie ou la perte de soi, l’attraction vers l’illimité à laquelle ils sont soumis est le plus souvent terrifiante, désorganisatrice. À l’opposé, pourrait-on dire, la sensation océanique, à travers ce que Romain Rolland nous en laisse percevoir dans ses Mémoires, n’est-elle pas à entendre, sous l’apparente complétude du Moi dans son union avec le monde extérieur, comme une lutte contre le néant et la mort, un état paradoxal qui le porte en avant en un besoin infini de création de soi et du monde, de soi dans le monde ?

ANIMISME ET REGRESSION

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« Les refoulements se comportent comme des digues contre l’assaut des eaux » [3][3]  S. Freud (1937), Analyse avec fin, analyse sans fin,.... La métaphore de l’eau et de sa violence dit à plusieurs reprises, à travers l’œuvre de Freud, la nécessité d’endiguer la force pulsionnelle. À propos de Schreber notamment, il décrit comment le « courant rétrograde de la libido (“régression”) suscite soit “un renforcement collatéral” ou “une stase en amont”, soit “un accroissement de libido général trop violent pour pouvoir trouver liquidation par les voies déjà ouvertes et qui de ce fait rompt la digue au point faible de la construction” » [4][4]  S. Freud (1911), Remarques psychanalytiques sur un.... Limites assurées par le refoulement dans la névrose, ruptures et absence de limites, dans le cas de la psychose, où il y aurait stase et débordement.

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Mais au regard de la dédicace que Freud adresse à Romain Rolland, à qui il envoie un exemplaire de Malaise dans la culture et écrit : « À son grand ami océanique, l’animal terrestre S. Fr., 18-3-1931 », on ne peut manquer de penser qu’à l’évocation de la sensation océanique, Freud a sans doute présente à l’esprit la description de la vie océane telle que Ferenczi la propose en 1919, dans « Thalassa », à partir de la vision freudienne d’une ontogénèse répétant la phylogénèse. Dans une perspective évolutionniste lamarckienne, Ferenczi développe de la façon la plus complète, mais aussi la plus aventureuse, sur un mode mi-analogique mi-historique, une cosmogonie où trouvent place, au commencement des temps, la catastrophe originelle de l’assèchement des eaux et les débuts terrestres de la vie organique et de la vie humaine, depuis l’embryon jusqu’à la vie génitale adulte. Pour Ferenczi, « la tendance régressive thalassale reste active même après la naissance et s’exprime à travers les manifestations de l’érotisme, en particulier de l’accouplement » [5][5]  S. Ferenczi (1924), Thalassa. Essai sur la théorie....

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Ainsi, continuité et répétition président au destin humain de l’individu et de l’espèce en une théorie des origines à l’échelle de l’humanité et du monde, à la fois biologique, mythique, fantasmatique, dans un continuum qui s’affirme à partir de ce qui se conçoit comme la répétition d’un commencement. Dans cette remontée, où l’écueil serait celui d’une régression infinie, tant la question des origines est toujours présente dans la pensée freudienne, les fantasmes originaires offrent des points d’ancrage. J. Laplanche et J.-B. Pontalis montrent comment le fantasme de la scène originaire se situe à l’origine de l’individu, celui de séduction à l’origine de la sexualité, celui de castration à l’origine de la différence des sexes [6][6]  J. Laplanche, J.-B. Pontalis (1964), Fantasme originaire,....

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Par-delà le trouble provoqué chez Freud par l’évocation d’un état qu’il dit ne pas connaître, la sensation océanique s’inscrit pour lui dans une double réflexion, celle qui, selon un vecteur régrédient, rejoint la notion de pensée animique et celle qui, plus interrogative, suit une dynamique progrédiente et concerne le fonctionnement du Moi.

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Comment, en effet, pour Freud, intégrer dans la métapsychologie cette sensation d’une attirance vers l’infini, si ce n’est par la régression à un besoin de croyance et de réassurance qui s’enracine dans l’enfance, essentiellement vis-à-vis d’un parent protecteur ? Elle émanerait en effet de la pensée animique, à concevoir comme la projection dans le monde extérieur des peurs et des angoisses qui habitent aussi bien le primitif que l’enfant. Freud ne clôt-il pas le premier chapitre de Malaise dans la culture par une référence ambiguë à la ballade de Schiller qui met en garde contre l’ « épouvante », la « nuit » et la « terreur » des profondeurs marines ?

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C’est l’analogie avec la Rome éternelle et ses multiples constructions et strates archéologiques, qui s’impose pourtant sous la plume de Freud, plutôt que le thème romantique de l’union avec la mère-nature, si présente chez Romain Rolland. La pensée animique, qui, dans la vision freudienne de l’évolution du monde, précède la pensée religieuse, n’est pas ici suffisante pour répondre à la question posée par Romain Rolland, dans la mesure où ce dernier évoque non pas des sentiments d’angoisse mais une sensation de plaisir, à l’origine d’une création.

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Après avoir écarté le rôle du sentiment océanique qui pourrait « aspirer à la restauration du narcissisme illimité », Freud ajoute, à propos d’un lien qui ne s’établirait qu’a posteriori avec le sentiment religieux : « D’autres choses peuvent bien se cacher là derrière, mais le brouillard les voile provisoirement. » [7][7]  Malaise, op. cit., p. 258. Prudence de sa part qui laisse le champ libre pour poursuivre la réflexion.

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L’interrogation pour Freud part de la genèse du Moi : « ... à l’origine le Moi contient tout, ultérieurement il sépare de lui un monde extérieur. Notre actuel sentiment du Moi n’est donc qu’un reste ratatiné d’un sentiment beaucoup plus largement embrassant, et même... embrassant tout, sentiment qui correspondait à un lien plus intime du Moi avec le monde environnant. » [8][8]  Ibid., p. 253. Curieusement, les mêmes termes se retrouvent sous la plume de Romain Rolland peu après sa visite à Freud, en 1924, qui semble l’avoir convaincu. Il écrit, dans Voyage intérieur, combien l’ « énormité du Moi » du début se rétrécit avec la vie. « Jamais il ne retrouve sa plénitude océanique des premiers jours. » [9][9]  H. et M. Vermorel, op. cit., p. 338.

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Lorsque Freud se centre sur l’origine du Moi, il est amené à poser la notion d’un Moi primaire, illimité ou mal délimité, alors qu’il s’appuie, par ailleurs, sur l’affirmation d’un Moi solide, stable, clairement délimité, par rapport au monde extérieur. « ... Normalement, rien n’est pour nous plus assuré que le sentiment de notre soi, de notre Moi propre. Ce Moi nous apparaît autonome, unitaire, bien démarqué de tout le reste. » [10][10]  Malaise, op. cit., p. 251. Si, pour Freud, le Moi, en effet, se continue vers l’intérieur, sans frontière bien tranchée, en un être animique inconscient, vers l’extérieur, au contraire, la frontière est une ligne claire et tranchée, sauf, reconnaît-il, dans l’état amoureux et la pathologie.

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La question troublante est alors de savoir si le Moi primaire perdure par-delà le passage du principe de plaisir à celui de réalité. « S’il nous est permis de faire l’hypothèse que ce sentiment du Moi primaire s’est conservé – dans une plus grande mesure – dans la vie d’âme de nombreux hommes, il se juxtaposerait, comme une sorte de pendant, au sentiment du Moi qui est celui de la maturité... survivance de l’originel à côté de l’ultérieur qui est né de lui. » [11][11]  Ibid., p. 253. L’idée d’une juxtaposition de deux modes de fonctionnement du Moi, Moi primaire - Moi mature, et par conséquent d’un clivage, est évoquée un temps, pour être bientôt détournée. Freud y voit une hypothèse qu’il n’entend pas poursuivre.

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H. et M. Vermorel reprennent cependant l’idée et la développent de façon intéressante en insistant sur les frontières mouvantes du Moi et sur le cheminement qui, de Malaise à « Un trouble de mémoire sur l’Acropole » [12][12]  S. Freud (1936), Un trouble de mémoire sur l’Acropole,..., conduit Freud, quelques années plus tard, toujours en référence à la sensation océanique, à repenser la notion de clivage et les états de trouble de la conscience dont une partie renvoie nécessairement au passé. Il y aurait dissociation du Moi selon deux modes possibles, soit en niant la réalité extérieure, entraînant des phénomènes de déréalisation, soit en se laissant infiltrer par des sensations originaires qui suscitent des phénomènes de dépersonnalisation.

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Retenons que, à ce stade de réflexion, Freud, adressant son texte à Romain Rolland, s’étonne de ne pas avoir éprouvé, sur l’Acropole, d’exaltation et de ravissement, alors que, de façon paradoxale, l’emporte le doute quant à la réalité de ce qu’il voit – un doute qui, commente-t-il, du fait du refoulement renvoie au passé et à son sentiment de culpabilité dans la rivalité avec son père. Trouble, phénomène de déréalisation qui trouve ainsi son explication.

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Les phénomènes de dépersonnalisation, selon un clivage qui se situerait à un autre niveau, seraient en lien avec des sensations originelles, plus élémentaires que celles venues de l’extérieur. Dans cette remontée toujours agissante, où origine et originaire ne se confondent pas, Freud est amené à poser l’hypothèse d’un refoulement originaire. Une hypothèse qui fait de cette zone obscure, « noyau de l’inconscient » et creuset de premières sensations et de premières représentations fixes, refusées au conscient, le lieu où viennent s’inscrire, à partir de traces phylogénétiques, « les sédiments d’événements traumatiques très anciens » [13][13]  S. Freud (1926), Inhibition, symptôme, angoisse, in.... Une première phase qui met un frein à la menace de motions pulsionnelles trop fortes au départ de l’excitation et de la confusion. Mais aussi pôle d’attraction qui unit l’actuel et l’archaïque.

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La sensation océanique pourrait alors faire office de preuve d’un surgissement possible, à partir du refoulement originaire, d’un retour à une unité première, la relation précoce à la mère. Il y aurait dans cette sensation la nostalgie d’une union du Moi avec le monde environnant, d’une aspiration à la vie intra-utérine. Il y aurait une attraction possible apparaissant dans les variations des limites du Moi adulte. La sensation océanique en serait l’une des manifestations.

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Mais, avant de revenir à la sensation océanique, il convient de faire la part entre ce qui serait de l’ordre d’un désir régressif de fusion avec la mère et ce qui relève d’une aspiration, au sens littéral du terme, d’un emportement vers l’indéfini, l’indéterminé, l’insaisissable.

L’ILLIMITÉ DANS LA PSYCHOSE

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L’affirmation princeps du refoulement dans la théorie psychanalytique est si dominante, y compris à propos de Schreber et même dans les articles de 1924 sur la psychose, qu’elle conduit Freud, malgré son abord des mécanismes de déni, inséparables de ceux de clivage, à ramener la psychose à ce même creuset du Çà, que vient sceller le refoulement originaire.

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C’est à cette source originaire, à son mystère et à son attraction, que s’alimentent, après Freud, la réflexion et les diverses élaborations sur la psychose, les théories, entre autres, de M. Klein ou de Bion qui se fondent sur un mode de fonctionnement primitif, régressé, ou encore celle de P. Aulagnier qui, avec la notion de potentialité psychotique, soutient, pour la psychose, la prévalence du mode originaire et de la non-différenciation de soi et du monde, sur les modes primaire et secondaire.

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L’intérêt pour la psychose, on le notera, incite en effet un certain nombre d’auteurs à s’approcher au plus près de cette zone inconnue du début des temps, au fondement même de l’être humain, où se situeraient failles et défaillances dont nous assistons à la résurgence, par défaut de refoulement. Comme s’il fallait pour endiguer la violence de la psychose, ou des psychoses, les assimiler à la force pulsionnelle première, en situer le point de départ dans l’énigme et l’inaccessibilité d’un temps originaire, source souterraine d’où elle resurgirait. Construction cohérente, nécessaire sans doute, mais qui sur le plan clinique se heurte à la difficulté des patients psychotiques à supporter tout mouvement régrédient, sans être gagnés par l’attraction vers un illimité qui, en l’absence de tout repère, de toute causalité, les conduit au chaos, à la désorganisation. La régression, pour eux, n’est pas tolérable.

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Federn, fidèle à Freud, l’avait bien compris quand il montre comment, dans le cas de perte d’investissement des limites du Moi, l’approche doit être à l’opposé de celle de la névrose : « Dans les névroses, nous voulons libérer le refoulement ; dans les psychoses, nous voulons créer le re-refoulement » [14][14]  P. Federn (1943), La psychanalyse des psychoses, La.... Et il développe l’idée que les risques sont grands, dans certains cas, de réveiller, par une analyse classique et la régression qu’elle implique, une psychose latente. Comme ce fut le cas d’un de mes patients qui, en fin d’analyse, exprime son angoisse et sa crainte d’être pris dans une recherche toujours plus poussée, « toujours plus loin, toujours plus loin ». Il manifeste des signes inquiétants et pense qu’ils viennent faire obstacle à la fin de son analyse, puisqu’il se sent devenir de plus en plus « cinglé ».

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Si, pour Federn, les conceptions topiques, économiques et dynamiques sont les mêmes, le transfert ne peut être appréhendé de la même façon, pas plus que la règle d’associations libres ou l’interprétation apportée aux patients.

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La psychose adulte intervient le plus souvent, on le sait, à la sortie de l’adolescence, au moment de la réviviscence, avec la transformation du corps et la confrontation avec la sexualité agie, du conflit qui oppose les pulsions sexuelles au Moi. Ainsi se manifeste soit la faille advenue dans un espace-temps originaire – ce que Winnicott décrit dans La crainte de l’effondrement – que rien ne laissait présager, soit une nouvelle rupture qui met le patient brutalement, au moment de sa survenue face à un gouffre, à une angoisse d’anéantissement jamais éprouvée jusque-là. La crainte d’être happé par un vide sans limites.

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Je citerai le cas d’un patient qui, après de nombreuses séances dominées par la confusion d’un discours dans lequel il ne m’était pas possible de me repérer entre les différents personnages de son histoire ni même entre les membres de sa fratrie, me révèle un jour que pour lui, penser à ses parents, c’est avoir peur de se laisser engouffrer, disparaître, aspirer par le trou qui est entre eux.

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Comment mieux exprimer l’absence de lien, de temporalité, et donc d’histoire, que connaissent les patients psychotiques, qui ne vivent que dans l’actuel et chez qui sont récurrents les termes de « trou », de « gouffre », de « néant », qui ne renvoient pas pour autant au blanc de la pensée, mais, au contraire, à sa trop grande effervescence, à son envahissement ? L’absence de tout vecteur temporel, l’impossibilité pour eux de penser un commencement, de fantasmer une scène originaire qui ne soit pas un chaos ou une énigme qui les voue à une quête infinie, où début et fin se rejoignent et se confondent en une même catastrophe, n’autorisent pas à penser qu’ils sont des êtres régressés ou, encore, proches de leur inconscient.

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Leur histoire, le plus souvent, se limite à la catastrophe au départ de leur état, qui fonctionne comme un temps inaugural, inabordable, longtemps incompréhensible. Un temps de rupture, d’effondrement, d’effraction, qu’ils ne peuvent s’expliquer, mais qu’ils savent avoir vécu douloureusement, dans l’abattement ou, au contraire, dans l’excitation et la dispersion. Comment opérer alors un tissage avec leur histoire infantile ou même simplement familiale, quand ils ne cessent de répéter : « Je veux seulement comprendre ce qui s’est passé, le jour où c’est arrivé » ? Ou encore cette patiente qui, après de longs silences, dit : « Je ne peux pas vous dire ce que je ressens, parce que je ne sais pas quelle partie de moi peut répondre. »

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C’est dire que penser en termes de régression, de lien à la mère ou de narcissisme en pareil cas, revient à nier l’impact de l’intensité pulsionnelle qui, de l’intérieur comme de l’extérieur, a un effet d’effraction traumatique provoquant une déchirure, un éclatement, une violente désorganisation du Moi. Comme le décrit Freud, sous la poussée de la pulsion, le Moi se déforme et parfois se déchire. Il trouve alors des solutions plus ou moins malheureuses, selon qu’il est hypertrophié, déchiré ou asséché. En l’absence de toute subjectivité, les patients psychotiques se perdent dans un illimité où se confondent l’intérieur et l’extérieur, l’avant et l’après, eux et le monde.

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Il faut tenir compte du vertige qui les saisit selon les zones de fracture, variables selon les individus, mais toujours sensibles à l’attraction vers l’infini, vers l’illimité.

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Tantôt attiré par l’infini du néant, et il n’est pas rare que la mort d’une mère ou d’un membre de la fratrie favorise le désir de pseudo-retrouvailles, dans ce qui participe du vertige de l’éternité, de la dissolution dans la non-temporalité comme triomphe sur la vie et le temps par le néant, par la déliaison pulsionnelle ; tantôt possédé par la construction d’un délire, autre vertige, paré tour à tour de doutes et de certitudes.

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Le délire, en effet, comme solution pour tenter de colmater les failles, de trouver un ordre du monde, une nécessité de soi dans le monde. Il n’est que de citer le délire de Schreber et sa théorie des origines à partir d’une remontée vers ce qui n’est que leurre d’un commencement, toujours à repenser, à reconstruire, l’attraction vers l’infini, l’impalpable, le désincarné, Dieu, le Soleil, le ciel, les âmes, la non-vie, dans l’éclatement et la dissolution de toute unité possible jusqu’au « coït avec soi-même », qui le rassemblerait, mais qui sans cesse se fragmente et se désorganise en un « inengendrement », pour reprendre la formulation heureuse de Racamier, de préférence à celle d’auto-engendrement. Rien avant soi, rien après soi alors même que le monde n’existe que par soi, un « inengendrement » qui rend caduques les notions de filiation et de généalogie.

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Car, dans les deux cas, anéantissement ou délire, le vertige d’une non-origine, d’une existence privée d’assise fantasmatique, l’emporte, et en l’absence de butée, de repère, de représentation, l’illimité qui fascine entraîne au-delà de toute tentative de maîtrise vers une déliaison toujours possible des pulsions de vie et de destruction. Comme une mécanique qui s’accélère en un mouvement fou, et par-delà toutes limites exalte et terrifie. Tout est alors possible et conduit à se déprendre de ce qui est souvent confondu avec la toute-puissance. La toute-puissance suppose une affirmation du Moi qui ne se départit pas de la relation d’objet. Pour le patient psychotique, la maîtrise est un leurre. Il lui préfère l’attraction vers l’illimité, ne serait-ce que l’illimité des mots. Comme pour cette patiente qui s’installe nuit et jour devant son ordinateur pour y enregistrer, en une tâche sans fin, tous les faits et gestes de sa journée. De la machine ou d’elle, c’est la première qui est toute-puissante et non pas elle, qui, en fait, lui est assujettie. La question de la maîtrise s’attache moins à elle qu’à l’ordinateur qui, pense-t-elle, offre des possibilités illimitées d’enregistrement et ne connaît ni les failles ni les défaillances des êtres humains.

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L’emportement vers l’inconnu, le dépassement par effacement de ses propres limites mène le psychotique vers la déliaison pulsionnelle.

SENSATION OCÉANIQUE, SURINVESTISSEMENT PULSIONNEL, CRÉATION

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Lorsqu’il évoque, dans Malaise, la pratique du yoga dont lui aurait parlé un de ses amis, Freud souligne, non sans une certaine ironie, la curiosité « insatiable » de l’ami, les expériences « extraordinaires » de nature corporelle auxquelles celui-ci se livre, qui le rendent « omniscient ». Il ajoute que la pratique du yoga peut éveiller en soi, selon l’ami, « des sensations effectivement nouvelles et des sentiments d’universalité, qu’il veut concevoir comme des régressions à des états immémoriaux, et depuis longtemps recouverts, de la vie d’âme » [15][15]  Malaise, op. cit., p. 259.. Mais s’agit-il, en fait, d’un retour à des états originels et dépassés, « recouverts » de la vie de l’âme ?

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Après avoir affirmé que rien ne s’efface, que rien ne se perd dans la psyché, Freud fait des réserves [16][16]  « Il est tout de même possible que mainte chose ancienne.... Il déplace la question de la survivance de ce sentiment, ou plutôt il l’esquive pour revenir à son origine et conteste qu’il puisse être au départ, comme le suggère Romain Rolland, du sentiment religieux. Pour lui, la mise en rapport avec le sentiment religieux vient en après-coup, en lien avec le besoin de l’enfant d’une protection paternelle. On retrouve là, dans la transcription qu’en fait Freud, sa double approche de l’état océanique : la transmission phylogénétique d’états « recouverts » (faut-il entendre : « originaires » ?) et la psychopathologie narcissique. Mais il le relie aussi aux « maintes obscures modifications de la vie d’âme comme la transe et l’extase ». La question reste ainsi ouverte.

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Qu’en est-il en effet de l’océanique ? Sentiment, sensation ou encore expérience ? Une aspiration à l’illimité, que Freud renonce à interroger plus avant, sauf à la rapprocher de la mystique, tant elle échappe à l’explication religieuse courante.

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Encore convient-il de préciser que la mystique peut s’entendre autrement que liée à des pratiques religieuses, visant à une union avec le divin. Elle a sa face poétique, comme l’ont montré par exemple, dans leur désir de créer un mythe moderne, les Surréalistes à la recherche d’une connaissance du principe mystérieux, insaisissable, d’un ordre caché du monde. Le désir chez l’homme de s’unir intimement avec le principe de l’être, le principe sensible de l’univers, est une disposition psychique particulière qui pousse en avant et incite à créer. À l’opposé de la psychose et des risques de déliaison pulsionnelle, il serait la plus parfaite expression du triomphe sur la menace toujours présente d’anéantissement qu’il parvient à détourner.

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Romain Rolland se proclame volontiers « mystique panthéiste » et cherche du côté de la pensée hindoue ce qui est au plus proche des expériences qu’il connaît. Son évolution, qui le fait bientôt renoncer à sa foi chrétienne pour se tourner vers la pensée hindoue, mérite ici d’être évoquée. Auteur de plusieurs biographies – entre autres, celles de Ramakrishna et de Vivekananda, puis, plus tard, de M. Gandhi, ami et admirateur du poète R. Tagore qu’il rencontre et avec qui il échange une correspondance –, Romain Rolland est attiré par la pensée hindoue traditionnelle. Sans doute, comme un certain nombre d’hommes de lettres et d’artistes de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, a-t-il été séduit par la découverte d’une pensée philosophique totalement étrangère à la pensée religieuse occidentale, et qui, plus ou moins adaptée au mode de pensée occidental, est introduite en Europe, entre autres par Mme Blavatsky, fondatrice de la Théosophie. Une pensée qui met en avant une conception nouvelle de concordance, d’harmonie, de l’homme dans sa relation à son corps et à l’univers. Il y aurait un continuum du corps à la psyché, de la psyché à l’univers, à développer par une pratique du corps et du mental, dans une intégration du rythme du souffle individuel et du rythme de l’univers : un autre mode de penser la survenue et la place de l’homme dans l’univers, dans un dedans-dehors en continuité.

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Pour un psychanalyste, les références à l’Unité, à la « Mère divine », telles qu’elles apparaissent dans la pensée hindoue, peuvent prêter à confusion, dans la mesure où elles renvoient nécessairement pour celui-ci à un avant, à un développement premier, originel, originaire, dont tout individu est appelé à se détacher, ou vers quoi régresser. Mais la pensée hindoue, au contraire, oriente vers un état auquel l’être humain ne serait pas encore parvenu. La transcendance est à trouver en soi. Elle n’est pas extérieure à l’homme. C’est ainsi que Romain Rolland, attiré par un mode de pensée qui répond chez lui à des intuitions intensément vécues, expose à Freud une expérience de complétude du Moi, qui se présente à la fois comme retour sur soi et ouverture au monde.

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On est surpris que Freud ne fasse aucun rapprochement avec le principe de Nirvana, apparenté dans une certaine mesure au principe de constance, tel qu’il l’expose dans « Le problème économique du masochisme ». On serait dans une logique de la satisfaction quantitative, avec les mouvements d’intensité croissante et décroissante de l’excitation. Mais, pour Freud, non seulement le principe de Nirvana n’est pas l’équivalent du principe de plaisir, mais, par son attrait pour un état inorganique, il se situe du côté de la pulsion de mort et s’oppose, de ce fait, au principe de plaisir. Or plaisir et déplaisir subissent une transformation d’ordre qualitatif, du fait du passage au principe de réalité et de l’influence du monde extérieur. Un passage que Freud dit ne pouvoir expliquer plus avant, si ce n’est peut-être par l’intervention d’un troisième terme qui lie pulsion de vie et pulsion de mort, une certaine forme de temporalité : « un ajournement temporel de la décharge d’excitation et une tolérance temporaire de la tension de déplaisir » [17][17]  S. Freud (1924), Le problème économique du masochisme,....

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Ainsi, l’interrogation sur la nature de la sensation océanique demeure. Freud ajoute, dans Malaise : « J’avoue une fois encore une grande gêne à travailler sur ces grandeurs à peine saisissables. » [18][18]  Malaise, op. cit., p. 258.

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Cette même gêne se retrouve à travers ses échanges avec Lou Salomé. S’il est vrai que Freud lui reproche son goût pour la synthèse, sa compréhension volontiers globalisante, sa forme de pensée qui pourrait la faire basculer du côté de Jung ou, pire encore, d’Adler, il lui écrit cependant, dans une lettre du 13 juillet 1917 : « Mais, avec la libido du Moi, vous avez compris ma façon de travailler, pas à pas, sans nécessité interne d’une conclusion, toujours sous la pression d’un problème surgi et avec le soin anxieux de respecter la succession des instances. » [19][19]  Lou Andreas-Salomé (1921), L’amour du narcissisme,... À propos du narcissisme, Lou Salomé sait en effet respecter la pensée dualiste de Freud et, bien que tentée par l’universel, elle se démarque de Jung en reconnaissant une double direction au narcissisme : « Il me paraîtrait dangereux de ne pas souligner le double aspect du narcissisme si, en le confondant avec le simple amour de soi, son problème se réglait pour ainsi dire sans trouver de solution. C’est pourquoi c’est l’autre aspect, l’aspect restant dans l’ombre pour la conscience du Moi, celui de l’identification intuitive maintenue avec Tout, de la réunification avec Tout comme but fondamental positif de la libido, que je voudrais faire ressortir. » [20][20]  Ibid., pp. 135-136.

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Connaissant son attrait pour le Tout, dans une lettre précédente, du 30 septembre 1915, Freud lui écrit : « L’unité de ce monde m’apparaît comme allant de soi, ne méritant pas d’être mentionnée. Ce qui m’intéresse, c’est la séparation et l’organisation de ce qui autrement se perdrait dans une bouillie originaire. » [21][21]  Lou Andreas-Salomé (1958), Correspondance avec Freud,... Que faut-il entendre par « bouillie originaire » ? Sans doute cette part obscure qui inquiète Freud, celle d’une union première mère-enfant, la part de la femme qui porte, englobe, fait un. Mais il y a plus. Dans cette même lettre à Lou Salomé, il cite déjà Grabbe : « Nous ne chuterons pas de ce monde... » et ajoute que « cette assurance... ne paraît pas être un substitut de la renonciation aux frontières du Moi, si douloureuse soit-elle ». De façon plus explicite dans Malaise, il conteste ce « sentiment d’un lien indissoluble, d’une appartenance à la totalité du monde extérieur » [22][22]  Malaise, op. cit., p. 250..

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Winnicott, à son tour, citant R. Tagore, fait de cette union au monde une lecture féconde : « Sur le rivage de mondes sans fin, des enfants jouent. » [23][23]  D. W. Winnicott (1971), Jeu et réalité. Espace potentiel,... Il reconnaît avoir longtemps été poursuivi par cette image, puis commente, en se moquant de ce que pourrait être une interprétation de « bon freudien », la mer, le rivage, « un coït sans fin » entre l’homme et la femme ou encore la mère et l’enfant qui vient naître sur le rivage. Et il poursuit : « Je compris cependant que le jeu ne relevait, en fait, ni de la réalité psychique intérieure, ni de la réalité extérieure. » Le jeu, lieu potentiel à la fois d’union et de séparation, lieu tiers, n’est pas un lieu clos, enserré dans les limites d’un espace-temps entre la mère et l’enfant. Il révèle au contraire, en tout être humain, une aire illimitée de créativité, de culture, au-delà de l’enfance, l’offre d’une continuité qui « transcende l’expérience personnelle ».

47

Comment comprendre alors la lettre que R. Rolland adresse à Freud, le 3 mai 1931, dans laquelle il écrit : « Je distingue très nettement en moi 1 / ce que je sens, 2 / ce que je sais, 3 / ce que je désire. Ce que je sens, je vous l’ai dit et je l’ai exprimé dans l’introduction au Ramakrishna : c’est l’Océanique. Ce que je sais, c’est le : “Que sais-je ?” de Montaigne. Et ce que je désire, c’est rien... Je n’aspire à rien de plus, pour moi, qu’au repos – à l’effacement total, illimité... » [24][24]  H. et M. Vermorel, op. cit., pp. 348-349. Quelle est cette aspiration à l’illimité présente en fait aussi bien dans l’affirmation du ressenti océanique que dans celle du doute et du désir d’effacement ?

48

Édifiante est la lecture de ses Mémoires que Romain Rolland livre en 1939, dans lesquelles il intègre des pages de son Journal, tenu depuis son plus jeune âge, et de son Voyage intérieur. Ce que Freud ne soupçonne peut-être pas, à propos de la sensation océanique, c’est qu’à l’opposé de l’attraction vers la déliaison que connaissent les patients psychotiques, avec comme mécanismes de défense le déni et le clivage, elle se réfère en fait à un mode d’être particulier, réversible, qui repose sur un fonctionnement complexe, contradictoire, jusqu’au paradoxe, celui, pourrait-on dire, d’un temps où se resserrent et se nouent pulsion de vie et pulsion de mort, dans l’exaltation d’une qualité particulière d’ « union », d’ « amalgame » [25][25]  S. Freud, Le problème économique du masochisme, op..... Une collusion comme avènement possible du Moi.

49

À lire Romain Rolland, à travers ses formulations, c’est bien ce que l’on peut entendre : « Toute cette année de 1884 (il a alors 18 ans) était rongée par l’aspiration au néant, ou au tout – à l’extase. » [26][26]  Romain Rolland (1939), Mémoires, Paris, Albin Michel,... L’extase, à comprendre comme un au-delà d’oppositions inconciliables, le sensoriel et le spirituel, l’en-soi et le hors-soi, le néant et le tout, la vie et la mort, qu’il faut tenir ensemble, avec la plus constante des vigilances, dans une omnipotence de tous les instants.

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Quelques lignes plus loin : « Les deux “Moi”, frères Siamois, sont ligaturés ensemble et se meurtrissent l’un l’autre : celui des luttes à venir et celui de l’au-delà des luttes et des mêlées. » Le clivage décrit prend ici une coloration particulière. Il n’est pas séparation, fragmentation ou déchirure, pas plus qu’il ne s’associe au déni. Il est dénégation continue, maîtrisée, omnipotente, de la haine et de la destructivité. Romain Rolland écrit, dans sa préface : « Ce n’est pas que le Moi soit haïssable, que serait sans lui la vie ? Il est l’appât qui la soulève, la retient au-dessus de l’abîme. Sans lui, elle serait sans yeux et sans désirs, elle plongerait dans l’être sans forme qui est le frère jumeau du Non-être. » [27][27]  Ibid., p. 14.

51

Ainsi, l’extase, où totalité et néant se rejoignent, porte au-dehors, à l’échelle du monde, la stase libidinale entravée et immobilisée, et permet de percevoir en son retournement le point d’origine de la création, de la forme donnée à l’informe. Instant d’unité retrouvée en un Moi momentanément réconcilié, propice à la création. Tout se passe comme si ces moments d’extase, de sensation océanique, préludaient à la volonté progrédiente de poursuivre, par-delà la déception d’un inachèvement, la création de soi.

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Au départ, il est possible d’évoquer pour Romain Rolland, sous-jacente, l’identification à une mère endeuillée par la perte d’un enfant, et dont il ne dit pas la dépression, mais tout au contraire l’état de guerre perpétuelle contre la mort « qui lui avait pris une petite fille, son trésor ». Romain Rolland ajoute, à propos de sa mère : « ... elle m’enfermait avec elle dans une enceinte armée. Mais les murs, qui m’étaient une défense, m’étaient une prison et la mort faisait le siège. » Non pas un désir de retour protecteur au sein maternel, mais, dans une collusion inséparable de la naissance et de la mort, une forteresse à défendre dans une lutte qui peut être mortelle, et qui le porte en avant. Là est le paradoxe.

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À sa mère, Romain Rolland écrit tous les jours dès qu’il est séparé d’elle, notamment lors de son séjour à Rome, au sortir de l’École normale supérieure : « Je me sentais éloigné d’elle, plus étroitement lié... Je pensais à deux : Moi et un autre Moi... Alors les deux causaient et l’on ne s’apercevait plus que les jours passaient... Il n’y avait ni hier ni demain et chaque jour est aujourd’hui, chaque aujourd’hui un morceau d’éternité... j’ai oublié le temps... » [28][28]  Ibid., p. 75.

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Rome la ville éternelle, lien entre l’évocation de Romain Rolland et celle de Freud ? Ou plutôt rapprochement fortuit qui souligne le malentendu ? Pour l’un, résurgence du passé ; pour l’autre, exaltation du présent, dans un ajournement de la menace du temps. Métaphore archéologique des strates de l’être humain pour Freud, elle est, pour Romain Rolland, lieu d’extase dont il peut dire où et quand, à quelle date, à quelle place précise, il reçut l’ « Annonciation », celle d’une vie qu’il lui faut vouer à la création. L’injonction est en effet de ne vivre qu’à la condition de créer sa vie. Ainsi se confondent une vie de création et la création d’une vie. « Non ce n’est pas une joie cette vie de la création ; car elle procède d’une souffrance inextinguible... le désir d’être – et d’être – et d’être... » [29][29]  Ibid., p. 110.

55

Romain Rolland fait l’expérience de moments de transfiguration qu’il décrit dans Voyage intérieur, où se fait, un temps, l’alliage réussi, intense, de forces irréconciliables, un excès de fusion, une sorte de ce que l’on pourrait appeler « hyperliaison pulsionnelle ». Des instants infinis d’union et d’unification, de rassemblement du Moi jusqu’à sa tension extrême, un Moi qui à la fois contient le monde et s’y trouve contenu, et, de ce fait, se dépasse en une sortie des clivages par l’extase.

56

La sensation océanique ne se satisfait pas, on le conçoit, de l’idée d’un Moi hypertrophié, projeté sur le monde extérieur, dans le déni de la souffrance, de la haine, de la mort. Elle est bien davantage l’émanation d’une position paradoxale qui les inclut pour mieux les subvertir en une présence non dialectisée, non dialectisable. Rien de commun avec une pensée religieuse qui installe une dichotomie entre le corps et l’esprit, le bien et le mal, la vie et la mort, le Ciel et l’Enfer, par-delà la condition terrestre. La logique qui gouverne la sensation océanique est une logique subvertie. Y règne la coïncidence des opposés et des termes contradictoires, avec ses paradoxes et leurs retournements.

57

Ce qui s’entend est davantage de l’ordre d’une tentative d’accomplissement qui prend en compte les blessures et les ruptures que la vie impose. Un parcours personnel qui n’est pas repli narcissique mais, au contraire, recentrement de soi en soi et au cœur de l’univers. G. Rosolato montre combien on retrouve, dans la mystique à propos de la triade mort/mère/inconnu et de l’angoisse qui l’accompagne, une tentative d’effacement de la mort, de la séparation, de l’inconnu par leur retournement en idéalisation de la mort, retrouvailles avec le premier objet et plaisir de l’abstraction [30][30]  G. Rosolato, Présence mystique, Nouvelle Revue de....

58

Mais on songe aussi, bien que les conditions du traumatisme soient différentes, à la « progression traumatique » ou « prématurité » décrite par Ferenczi [31][31]  S. Ferenczi (1932), Confusion de langue entre les.... Il y aurait, masquant sans doute l’expérience traumatique précoce, une sensation océanique agissant à l’inverse comme union infinie avec le monde et la nécessité d’une création toujours renouvelée, illimitée.

59

Ou encore, ce que P. Aulagnier développe, dans le cas d’une demande identificatoire restée sans réponse. Le sujet est alors conduit à trouver seul la réponse et, ajoute-t-elle, « l’idéal assurera cette exigence ». Mais, le « Je », privé du support de l’objet, ne peut acquérir la pérennité de sa forme. D’où le paradoxe qui veut que, par le souhait de devenir autre, cet autre à son tour « se projettera dans un autre projet et ainsi de suite dans un renvoi sans fin » [32][32]  P. Aulagnier, Un interprète en quête de sens, Paris,.... On assiste ainsi, selon P. Aulagnier, à l’opposé d’un mouvement régressif, à une relance infinie de la création pour pallier le vide et affirmer la présence du « Je ».

60

La sensation océanique, sauf à la considérer, dans le cas de la psychose, comme attraction désorganisatrice ou destructrice vers l’illimité, se situe, par excès de conscience du temps et de la finitude, dans une temporalité particulière, celle non pas du hors-temps, mais du suspens momentané du temps, ou encore d’une temporalité en expansion tournée vers l’avenir d’une création.

61

Pour peu que l’on envisage la cure analytique dans sa double direction, régressive mais aussi progrédiente, il est possible de penser à certains parcours, notamment avec des patients psychotiques, où l’accent est mis surtout sur ce que la psychanalyse offre d’expériences innovantes jusque-là inconnues d’eux parce qu’inédites, ou entravées, des moments vécus dans l’instant même de la cure. Comme cette patiente qui disait en effet venir moins pour parler que pour me voir, être vue et se laisser gagner, à travers cette présence, par quelque chose de l’ordre de la sensation océanique, d’un état qui lui permettait progressivement d’affirmer sa présence au monde, dans le monde. C’est là, entre autres, une des dimensions du psychodrame psychanalytique.

62

On se souvient du rapprochement que Freud fait pour aussitôt le repousser, tout en en reconnaissant le même point d’attaque, entre « certaines pratiques mystiques » et les « efforts thérapeutiques de la psychanalyse » : « Leur intention est en effet de fortifier le Moi, de le rendre plus indépendant du Surmoi, d’élargir son champ de perception et de consolider son organisation de sorte qu’il puisse s’approprier de nouveaux morceaux du Ça. » [33][33]  S. Freud (1933), Nouvelles conférences d’introduction... On pourrait ajouter, selon le principe de l’océanique : « de nouveaux morceaux de l’univers ». La création artistique, la poésie surtout, ne participent-elles pas d’une culture de l’océanique, de la volonté d’un ordre différent du monde ?

Notes

[1]

Henri et Madeleine Vermorel, Sigmund Freud et Romain Rolland. Correspondance, 1923-1936, Paris, PUF, 1993.

[2]

S. Freud (1930), Le malaise dans la culture, in Œuvres complètes, vol. XVIII, Paris, PUF, 1994, pp. 249 et 251.

[3]

S. Freud (1937), Analyse avec fin, analyse sans fin, Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, p. 241.

[4]

S. Freud (1911), Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa décrit sous forme autobiographique, OC, vol. X, p. 284.

[5]

S. Ferenczi (1924), Thalassa. Essai sur la théorie de la génitalité, Psychanalyse 3, in Œuvres complètes, t. III, Paris, Payot, 1974, p. 292.

[6]

J. Laplanche, J.-B. Pontalis (1964), Fantasme originaire, fantasmes des origines, origines du fantasme, Paris, Hachette, 1985.

[7]

Malaise, op. cit., p. 258.

[8]

Ibid., p. 253.

[9]

H. et M. Vermorel, op. cit., p. 338.

[10]

Malaise, op. cit., p. 251.

[11]

Ibid., p. 253.

[12]

S. Freud (1936), Un trouble de mémoire sur l’Acropole, Résultats, idées, problèmes, II, Paris, PUF, 1985.

[13]

S. Freud (1926), Inhibition, symptôme, angoisse, in OC, vol. XVII, et Analyse avec fin, analyse sans fin (1937), Résultats, idées, problèmes, vol. II, Paris, PUF, p. 231.

[14]

P. Federn (1943), La psychanalyse des psychoses, La psychologie du Moi et les psychoses, Paris, PUF, 1979, p. 144.

[15]

Malaise, op. cit., p. 259.

[16]

« Il est tout de même possible que mainte chose ancienne – dans la norme ou par exception – soit à ce point effacée ou absorbée, qu’aucun processus ne puisse plus la réinstaurer ou la réanimer... Cela est possible, mais nous n’en savons rien » (Malaise, op. cit., p. 257).

[17]

S. Freud (1924), Le problème économique du masochisme, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 289.

[18]

Malaise, op. cit., p. 258.

[19]

Lou Andreas-Salomé (1921), L’amour du narcissisme, Paris, Gallimard, 1980 introduction de Marie Moscovici, « Une femme et la psychanalyse », p. 23.

[20]

Ibid., pp. 135-136.

[21]

Lou Andreas-Salomé (1958), Correspondance avec Freud, Paris, Gallimard, 1970, pp. 43-44.

[22]

Malaise, op. cit., p. 250.

[23]

D. W. Winnicott (1971), Jeu et réalité. Espace potentiel, Paris, Gallimard, 1975, pp. 132-133.

[24]

H. et M. Vermorel, op. cit., pp. 348-349.

[25]

S. Freud, Le problème économique du masochisme, op. cit., p. 291.

[26]

Romain Rolland (1939), Mémoires, Paris, Albin Michel, 1956.

[27]

Ibid., p. 14.

[28]

Ibid., p. 75.

[29]

Ibid., p. 110.

[30]

G. Rosolato, Présence mystique, Nouvelle Revue de Psychanalyse, Paris, Gallimard, no 22, « Résurgences et dérivés de la mystique », automne 1980.

[31]

S. Ferenczi (1932), Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Psychanalyse IV, Paris, Payot, 1982, p. 133.

[32]

P. Aulagnier, Un interprète en quête de sens, Paris, Ramsay, 1986, p. 186.

[33]

S. Freud (1933), Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, Paris, Gallimard, 1984, p. 110.

Résumé

Français

Résumé  La « sensation océanique », abordée par Freud dans Le malaise dans la culture, en réponse à Romain Rolland, ouvre un champ d’investigation encore mal circonscrit, celui d’une attraction vers l’illimité aussi bien régrédiente que progrédiente, quand les limites du Moi chancellent. Une attraction tantôt soumise au désir régressif de fusion avec la mère, tantôt confrontée à la menace de déliaison pour les patients psychotiques saisis par l’angoisse d’une régression qui serait infinie.
La « sensation océanique », telle que R. Rolland l’évoque dans ses Mémoires, offre encore une autre voie qui semble correspondre à des expériences, pourrait-on dire, d’ « hyperliaison » pulsionnelle, à valeur progrédiente, propices à l’affirmation de la présence de soi au monde et à la création.

Mots-clés (fr)

  • Moi
  • Narcissisme
  • Régression
  • Clivage
  • Déliaison/« hyperliaison »
  • Création

English

The attraction of the unlimited : the oceanic sensation, psychosis and temporality Summary — The « oceanic sensation » discussed by Freud in Civilisation and its Discontents in response to Romain Rolland opens up a whole new till now hardly considered field of investigation : that of a both regredient and progredient attraction to the unlimited when the limits of the ego waver. This attraction is at times subjected to a regressive desire for fusion with the mother and, at others, in the case of psychotic patients overcome by the anxiety of infinite regression, confronted with the threat of defusion.
The « oceanic sensation », evoked by R. Rolland in his Memoirs offers yet another outcome that appears to correspond to experiences of what might be called drive « hyperfusion » of a progredient connotation, which helps to affirm the presence of the self both in the world and to creation.

Mots cles

  • Ego
  • Narcissism
  • Regression
  • Splitting
  • Defusion/« hyperfusion »
  • Creation

Deutsch

Die Anziehung in Richtung des Unbegrenzten : die ozeanische Sensation, die Psychose und die Zeitlichkeit Zusammenfassung — Die « ozeanische Sensation », von Freud in Unbehagan in der Kultur erwähnt, als Antwort auf Romain Rolland, eröffnet ein Forschungsfeld, noch schlecht umschrieben, einer Anziehung in Richtung des Unbegrenzten, sowohl regredierend als auch progredierend, wenn die Grenzen des Ich wanken. Eine Anziehung, bald dem regressiven Fusionswunsch mit der Mutter unterliegend, bald mit der Drohung der Entbindung konfrontiert, was die psychotischen Patienten angeht, welche der Angst einer unendlichen Regression unterliegen.
Die « ozeanische Sensation » so wie R. Rolland sie in seinen Mémoires beschreibt, schlägt noch einen anderen Weg vor, welcher Erfahrungen entspricht, die man « Hypertriebbindung », mit fortschrittlichem Wert nennen könnte, günstig für die Bestätigung seiner eigenen Präsenz in der Welt und in der Schöpfung.

Mots cles

  • Ich
  • Narzissmus
  • Regression
  • Spaltung
  • Entbindung
  • « Hyperbindung »
  • Schöpfung

Español

La atracción hacia lo ilimitado : sensación oceánica, psicosis y temporalidad Resumen — La « sensación oceánica », tratada en El malestar en la cultura, como respuesta a Romain Rolland, abre un campo de investigación aún mal limitado, el de una atracción hacia lo ilimitado tanto regrediente como progrediente, en cuanto a los límites del yo difusos. Atracción ora sumisa al deseo regresivo de fusión con la madre, ora confrontada a la amenaza de desligazón para los pacientes psicóticos alcanzados por la angustia de una regresión que sería infinita.
La « sensación oceánica », como la evoca R. Rolland en sus Memorias, da aún otra perspectiva que parece corresponder a experiencias, digamos de « superligazón » pulsional, de valor progrediente, propicias a la afirmación de la presencia de uno al mundo y a la creación.

Mots cles

  • Yo
  • Narcisismo
  • Regresión
  • Escisión
  • Desligazón
  • « Superligazón »
  • Creación

Italiano

L’attrazione verso l’illimitato : sensazione oceanica, psicosi e temporalità Riassunto — La « sensazione oceanica » evocata da Freud in Disagio della civiltà, in risposta a Romain Rolland, apre un campo di investigazione ancora mal circoscritto, quello di un’attrazione verso l’illimitato sia in senso regressivo che progressivo, quando i limiti dell’Io vacillano. Un’attrazione a volte sottomessa al desiderio regressivo di fusione con la madre, a volte messa a confronto con la minaccia di slegamento nei pazienti psicotici presi dall’angoscia di una regressione che potrebbe essere infinita.
La « sensazione oceanica », come quella che R. Rolland evoca nelle sue Memorie, offre ancora un’altra via che sembra corrispondere ad esperienze di « iper-legame » pulsionale, a valore progressivo, propizie all’affermazione della presenza di sé nel mondo e nella creazione.

Mots cles

  • Io
  • Narcisismo
  • Regressione
  • Scissione
  • Slegamento/« iper-legame »
  • Creazione

Plan de l'article

  1. ANIMISME ET REGRESSION
  2. L’ILLIMITÉ DANS LA PSYCHOSE
  3. SENSATION OCÉANIQUE, SURINVESTISSEMENT PULSIONNEL, CRÉATION

Pour citer cet article

Abensour Liliane, « L'attraction vers l'illimité : sensation océanique, psychose et temporalité », Revue française de psychanalyse, 4/2007 (Vol. 71), p. 1061-1076.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2007-4-page-1061.htm
DOI : 10.3917/rfp.714.1061


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