Revue française de psychanalyse
P.U.F.

I.S.B.N.9782130567714
320 pages

p. 331 à 338
doi: en cours

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Volume 72 2008/2

2008 Revue française de psychanalyse

Frères et sœurs : une introduction

Chantal Lechartier-Atlan 33, rue Censier75005 Paris
Depuis l’origine de la revue en 1927, c’est la première fois que nous abordons directement le thème de la fratrie. Il n’a été qu’effleuré dans certains travaux cliniques publiés au fil des années. Le numéro intitulé « L’enfant dans l’adulte » (t. LVIII, no 3, 1994) ne mentionne pas la fratrie pas plus que celui consacré à « Familles d’aujourd’hui » (t. LXVI, no 1, 2002) dont les auteurs semblent considérer que la famille est constituée d’un couple certes, et d’un enfant – il en faut bien un pour faire un Œdipe et une scène primitive –, mais ni de frères ni de sœurs.
Et pourtant, comme l’écrivent Geneviève Bourdellon et Isabelle Kamieniak dans l’argument de ce numéro :
« C’est aux origines mêmes de la psychanalyse que surgissent simultanément l’image du rival fraternel, des motions fratricides qui l’accompagnent, et celle du désespoir de l’enfant devant la perte de sa mère disparue...
« En quelques jours, en effet, Freud découvre l’impact sur sa psyché de la naissance de Julius et de sa mort [1], puis le souvenir-écran de la mère introuvable, “coffrée” peut-être comme Nania, mais aussi, et surtout, mère enceinte... Et l’on se souvient que, quelques lignes plus loin, Freud propose sa compréhension de “l’effet saisissant d’Œdipe-Roi”...
« Aussi ne peut-on qu’être frappé de voir – dans ce temps même de fondation de la psychanalyse – Freud lier désir de mort à l’encontre du rival fraternel, complexe d’Œdipe et perte de l’objet primaire...
« Réfléchir aujourd’hui à l’impact des “frères et sœurs” sur la psyché et sur son fonctionnement permettrait sans doute de mieux situer son importance et ses fonctions comme de creuser les différents aspects de ce lien, omniprésent mais d’un abord marginal dans l’œuvre de Freud et pourtant d’emblée posé entre le registre du lien à l’objet primaire et celui du conflit œdipien. »
Abord marginal ? La fratrie court tout au long de l’œuvre de Freud, de l’origine, comme on vient de le rappeler, aux Cinq psychanalyses où les sœurs de l’Homme aux rats, de Hans et de l’Homme au loup jouent un rôle central dans leurs analyses. Plus tard, Totem et tabou fait du groupe des frères l’agent collectif du meurtre fondateur du père et le fondement de l’avènement du lien social. Citons encore pour mémoire « Psychologie collective et analyse du Moi », et enfin ce texte majeur de la deuxième topique, « Un enfant est battu ».
Comment comprendre ce silence ? Notre « complexe paternel » à l’égard de Freud nous aurait-il poussés à tout ramener à l’Œdipe et à privilégier ce registre, au point de ne voir que du défensif dans les mouvements relevant du fraternel, comme si la relation verticale aux parents et l’épreuve fondatrice qu’est la confrontation à la scène primitive devaient occuper tout l’espace psychique ? Les frères et sœurs sont pourtant, et comment, la matérialisation cruelle de cette scène et ils accompagnent la déception œdipienne. Aurions-nous hérité à notre insu d’expériences des temps héroïques de la psychanalyse, où des parents, Freud et Melanie Klein, par exemple, n’hésitèrent pas à aggraver leur cas en analysant leurs propres enfants, scellant ainsi la dimension verticale de la psychanalyse au détriment des relations horizontales ? Enfin, dernière hypothèse : l’écoute de l’analyste, marquée par l’asymétrie de la situation analytique, le pousserait-elle à privilégier un type de transfert vertical, et à négliger les dimensions plus spécifiques et plus archaïques du « complexe fraternel » ? On peut aussi imaginer que l’analyse du fraternel chez l’analyste n’ait pas été suffisamment poussée. Chacun de nous a pourtant l’expérience des transferts en miroir où la dimension narcissique et identificatoire est au premier plan, souvent plus fraternel que parental, comme cette jeune patiente qui, lors d’une séance récente, imaginait sa première grossesse et fantasmait que nous pourrions être enceintes, elle et moi, en même temps...
D’après Freud, la première évidence qui s’impose dans la relation fraternelle est la jalousie. Dans un article [2] sur ce thème, j’ai émis l’hypothèse d’une possible distorsion très précoce de l’appareil psychique, liée à la perte prématurée de la relation privilégiée à l’objet primaire du fait de la naissance du suivant.
Ce traumatisme si banal est souvent dénié par des parents qui se sentent coupables d’avoir fait ce mauvais coup à l’aîné et toute expression d’agressivité et de jalousie est barrée, voire clivée chez lui. On ne retrouvera pas, chez ces petits devenus grands, la jalousie, « cet état affectif normal au même titre que le deuil dont parle Freud [3] qui émet l’hypothèse qu’elle a succombé à un très puissant refoulement et joue donc un rôle d’autant plus important dans la vie psychique ». En fait, on retrouvera « cet état psychique puissamment refoulé » sous une forme acceptable pour le groupe : dépressions (parfois jusqu’à la mélancolie), inhibitions, formations réactionnelles ou de caractère, contre-investissements invalidants de l’agressivité ou encore somatisations dont le sens est souvent dissimulé par une couverture œdipienne, si celle-ci a pu se constituer.
Un peu de clinique : une jeune fille que je reçois en consultation au Centre Jean-Favreau. Elle se plaint de difficultés diverses, dépression latente et angoisse devant la vie, en particulier devant la menace de la fin de ses études et l’approche de son indépendance vis-à-vis de ses parents : elle doit rendre un mémoire dans quelques jours et ne parvient pas à le terminer. J’ai du mal à établir le contact avec elle jusqu’au moment où je lui demande si elle se souvient de la naissance de la sœur dont elle m’a parlé : avec une violence saisissante, elle me répond : « Je suis morte à 27 mois » (l’âge qu’elle avait quand sa sœur est née). Elle me décrit alors une rupture catastrophique de la fusion avec sa mère et une relation désastreuse avec elle depuis lors. La prise de conscience fut-elle aussi saisissante pour elle que ses propos le furent pour moi ? Lorsque je la revois un mois plus tard, elle a soutenu son mémoire avec succès. Mais, surtout, elle est sortie d’une opposition hargneuse à l’égard de la figure maternelle que je représentais sans doute pour elle et a décidé d’entreprendre un travail analytique.
Ou ce jeune homme qui, à ma demande, plonge dans son histoire en commençant... par la naissance de son frère quand il a 2 ans, événement doublement traumatique car le frère contracte une maladie grave et durable qui absorbe complètement sa mère. Nous retrouverons ce thème dans plusieurs articles du numéro.
Plus tard dans la vie, une grossesse et une naissance peuvent réveiller une jalousie fraternelle mal élaborée et menacer gravement l’établissement d’un lien, vertical celui-là, avec le bébé. Le recours à l’analyste s’avère alors nécessaire car l’équilibre psychique du jeune parent vacille lorsque se ravivent ces vieux conflits, en particulier quand ceux-ci sont ancrés dans le traumatisme précoce que représente la naissance d’un cadet très proche, dont je parlais plus haut.
Deux illustrations cliniques : je reçois en consultation, toujours au Centre Jean-Favreau, un jeune homme qui vient d’avoir un fils. Il est terrifié par la phobie d’impulsion qui l’a saisi depuis la naissance : il ne peut rester seul avec le bébé car il a peur de ne pouvoir s’empêcher de le jeter par la fenêtre. En l’écoutant, je pense au souvenir d’enfance de Goethe raconté par Freud où celui-ci jette toute la vaisselle qui lui tombe sous la main par la fenêtre. Freud n’hésite pas à interpréter ce souvenir comme un vœu meurtrier envers le puîné. Mais Goethe n’avait que 4 ans et se contentait de la vaisselle. Aujourd’hui, mon patient a les moyens de ses ambitions destructrices et meurtrières. Très vite, au cours de l’entretien, surgit son frère jumeau et l’intensité de leur rivalité : les jours de fête, le père donnait au jumeau une bouteille d’Orangina pour lui tout seul, alors que mon patient n’avait droit qu’à partager la sienne, circonstance aggravante, avec sa petite sœur ; ce jumeau était chétif alors que le patient n’hésitait pas à faire le coup de poing avec les copains, y compris pour le défendre, ce double qu’il ne pouvait attaquer. Surgit aussi, au moment où lui.même devient père, toute sa fureur contre son propre père trop exigeant vis.à-vis de lui, le jumeau le plus fort...
Moins dramatique, cette séance de la psychothérapie analytique de Virginie : elle attend, dans les jours qui viennent, la naissance de son deuxième enfant et regarde tranquillement à la télévision une émission intitulée « Maternités ». Ce jour-là, il s’agit justement de la naissance du deuxième enfant ; de jeunes mères témoignent. Tout à coup, devant l’un des témoignages, elle éclate en sanglots incoercibles. Elle se reprend avec peine et se demande ce qui a bien pu lui faire un tel effet : elle est pourtant bien préparée aux réactions possibles de sa fille de 3 ans à la naissance du bébé, elle s’attend à des difficultés mais sera très attentive... comme ces jeunes mères bien éduquées qui ont lu Dolto. Après un silence, elle se demande si elle ne pleure pas ce lien unique qu’elle a eu jusqu’ici avec sa fille et qui ne sera plus jamais le même après la naissance. Je dis alors le prénom du frère qui a trois ans de moins qu’elle. Violente émotion chez Virginie qui associe sur l’indisponibilité totale de sa mère car son frère habite chez elle en ce moment, c’est insupportable. Sa jalousie à l’égard de son frère est souvent revenue sur le tapis et semblait un terrain bien défriché, mais ce qui se passe aujourd’hui témoigne que quelque chose n’a pas été touché. Virginie poursuit en me disant qu’elle fut une petite mère pour lui, puis s’interroge sur la réalité des sentiments qu’elle a pu éprouver. Elle a dû largement passer son agressivité et sa jalousie à la trappe. La naissance imminente de son deuxième enfant revivifie la poussée pulsionnelle intemporelle de la fillette qui vient d’avoir un petit frère. Identifiée à sa mère, ma patiente avait baissé la garde des contre-investissements de sa jalousie infantile. Du coup, devant la mise en scène de la naissance d’un cadet, l’affect refait surface dans toute sa violence et se lie enfin à la représentation consciente, jusqu’ici traitée défensivement sur un mode trop rationnel. Et, chez Virginie, aujourd’hui jeune mère sur le point d’accoucher, resurgit la petite fille qui parle avec toute la fraîcheur et la violence fascinantes de ses 3 ans.
Et l’amour fraternel ? Qui n’a pas été ému de voir la jubilation d’un tout-petit en apercevant son aîné ? « Je l’aime comme une sœur » entend-on parfois ; mais on dit aussi : on choisit ses amis, pas sa famille. Revenons à Freud qui écrit : « Les ci-devant rivaux devinrent les premiers objets d’amour homosexuel. Une telle issue de la liaison à la mère... est tout d’abord à l’opposé intégral de la persecutia paranoia » (Freud, 1922).
Jean Mallet, dans un article intitulé « Théorie de la paranoïa », paru dans la revue en 1966, évoque les deux destins possibles de cet amour homosexuel : soit le lien social et sa désexualisation, soit la paranoïa, liée à l’inhibition précoce et forcée de la haine envers le frère aîné. Nous republions cet article, qui fit date, dans le présent numéro.
Heureusement, tous ne deviennent pas paranoïaques : pour les autres, quel moteur qu’une rivalité fraternelle suffisamment tempérée !
En effet, le fraternel est le banc d’essai de la vie psychique adulte avec, si j’ose dire, un interlocuteur à sa taille, qu’il s’agisse de jalousie et de haine ou d’amour, y compris érotique : un banc d’essai de l’intrication des contraires. Il y a aussi toute la gamme des identifications avec leur cortège de pulsions inhibées quant au but et de désexualisation. Je ne fais que mentionner cet aspect important du lien fraternel que N. Zilkha développe dans son article. Le « complexe fraternel » serait-il une somme de tout cela, comme dans l’Œdipe ? Il comporte une différence majeure cependant avec celui-ci : il n’y a pas de différence de génération entre les protagonistes, ce qui pose de façon aiguë la question de la « place » de chacun. Si la rivalité avec un égal est moins dangereuse qu’avec un très grand en termes d’angoisses de castration, elle est plus menaçante pour l’identité car elle peut engager l’existence même du sujet ou celle de tout un champ de sa réalisation : comme me le disait un patient à propos d’un frère très proche : « Il était le corps et moi j’étais la tête. » Cet intellectuel de haut niveau consultait pour des échecs répétés dans ses relations affectives. Heureusement, il était en analyse lorsque le frère en question mourut d’une tumeur au cerveau.
Mais il y a autre chose aussi : l’élaboration de l’ambivalence qui transforme la haine et la rivalité initiale en proximité et en complicité, nées d’une vie si intimement partagée, y compris par son origine commune. Ce peut être un univers propre aux enfants (sans parler de la « langue » des couples de jumeaux), le front commun opposé aux parents redoutables (« Nous n’étions pas trop de deux pour faire face à ma mère », me dit une patiente qui pleure la mort de sa sœur si proche), l’exploration des corps, semblables et rassurants, ou inquiétants dans leurs différences.
La fratrie est aussi le lieu de l’apprentissage du socius. Revenons à Totem et tabou : ce sont les frères qui, le meurtre du père accompli, posent les interdits de l’inceste et du meurtre comme fondement de la vie du groupe. Comme dit Freud : « Ce que personne ne désire faire, on n’a tout de même pas besoin de l’interdire. » [4] Le petit Hans en fait l’apprentissage après la naissance d’Anna et accède à la différence entre penser et faire, à la symbolisation et aux petites quantités : Hans et son père discutent du bain de sa petite sœur. Hans imagine que sa mère pourrait la laisser tomber dans l’eau et comprend tout de suite l’intérêt de la situation : « Et elle mourrait », dit-il. Le père, qui semble comprendre que le vœu de mort le concerne aussi, répond : « Et tu serais seul avec maman. Un bon petit garçon ne doit pas souhaiter ça. » « Mais il peut le penser », répond Hans, goguenard [5]. Le père enfonce le clou : « Ce n’est pas bien. » Hans : « S’il le pense, c’est bien tout de même, pour qu’on puisse l’écrire au professeur. » Attendri et complice, Freud écrit, en note : « Brave petit Hans ! Je ne pourrais souhaiter, chez un adulte, meilleure compréhension de la psychanalyse. » Et voilà comment peuvent se traiter les désirs/plaisirs fondamentaux de l’inceste et du meurtre (la formule est de Freud) : en les mettant en mots, en fantasmes qu’un autre peut entendre sans en mourir, sur le mode des jeux d’enfants au sein de la fratrie : on dirait que je serais le papa et toi la maman...
Après Freud, d’autres auteurs, Denis Braunschweig et Michel Fain en particulier, ont parlé avec beaucoup de bonheur dans Éros et Antéros de la dialectique narcissisme/érotisme qu’ils situent dans un va-et-vient entre le groupe social et le couple. Si le frère ou la sœur sont « les premiers objets d’amour homosexuel » [6], ces jeux sexuels s’organisent sous le signe d’Antéros, alors même que l’inhibition quant au but n’est pas assurée. N’est-ce pas de la qualité de cette inhibition que dépendront les destins non seulement de l’ouverture au socius, mais aussi de la fonctionnalité de la bisexualité psychique ?
On parle toujours des frères de la horde... Les sœurs font-elles aussi partie du socius et quelle serait leur « horde » ? Le gynécée, sorte de cocon, de lieu d’étayage où peut se construire et s’expérimenter une homosexualité secondaire à l’abri d’une rivalité œdipienne trop directe : les filles y font l’apprentissage de la séduction, soutenues par leurs semblables : « Tiens, mets ça, ça te va mieux... », situation merveilleusement mise en scène dans Caramel, ce film qui se passe dans un institut de beauté à Beyrouth.
La fratrie, enfin, est un lieu où les identifications au sexe opposé se trouvent facilitées, germe soit de fixations défensives contre l’envie du pénis ou l’angoisse de castration, soit, au contraire, possibilité offerte de l’identification au futur partenaire sexuel...
À côté de cette possible mobilité grâce à la gamme des identifications, il est frappant de noter le poids des places dans la fratrie et surtout leur survivance dans la vie adulte : l’un de mes patients, l’aîné d’une fratrie, utilisait une métaphore pour caractériser sa place : « Le petit cheval dans le mauvais temps, tous derrière et lui devant », celui qui fraie le chemin, qui fait l’ « éducation » des parents. Il se plaignait de l’ingratitude des cadets... et s’était engagé dans le syndicalisme. Ou ce puîné qui considérait comme une évidence l’impossibilité de devenir autre chose qu’un second, fût-il brillant. Les rôles du milieu sont souvent plus flous, surtout dans les familles très nombreuses (« Je suis le troisième de la deuxième portée », disait tristement un jeune homme). Enfin, le petit dernier, fort de sa place souvent privilégiée, devra cependant supporter d’être le dernier à abandonner les parents à leur grand âge...
Et l’enfant unique ? Il n’a guère inspiré nos auteurs, ce pauvre petit, réduit à la verticalité de l’Œdipe pour organiser sa vie psychique et sortir de son omnipotence infantile. Je pense à cette petite fille de 5 ans qui disait, à sa mère : « Elle est comme moi, Zoé, elle a pas de frère, elle a pas de sœur, elle a pas d’animaux... mais bon, elle a des parents. » Et aussi une petite amie/double, ajouterai-je, ce qui souligne combien ce lien de type fraternel est important pour l’enfant unique qui devra affronter des difficultés qui lui sont propres.
La solitude face aux adultes, surtout si le couple bat de l’aile ou si l’un des parents va mal, obligeant parfois l’enfant à une maturation prématurée pour se faire le parent ou le thérapeute d’un parent. N’avoir personne avec qui partager une expérience, bonne ou mauvaise, est sans doute plus difficile que de se confronter à des rivaux, certes, mais qui sont aussi des compagnons de tous les instants. Les enfants uniques affrontent l’Œdipe sans possibilité de le tamponner par des identifications intermédiaires à un frère ou une sœur. Et que font-ils de leur sentiment d’omnipotence infantile issue d’un narcissisme parental d’autant plus exacerbé qu’il se concentre sur un seul rejeton ? Comment s’en remettre quand les faits semblent indiquer qu’on a comblé les parents... au point de les stériliser ? Ces fantasmes (qui existent aussi chez les derniers d’une fratrie) sont souvent la source d’une culpabilité importante : pouvoir sur la scène primitive, voire fantasme d’avoir tué tous les rivaux fraternels, avant et après eux. J’ai souvent vu cela sous forme de loi du talion chez des jeunes femmes stériles. Les fausses couches de la mère ou de la fille prennent dans ce contexte une force traumatique particulière.
Hors la famille directe, le fraternel est particulièrement important dans les groupes analytiques dont l’effet thérapeutique est largement lié aux identifications croisées et aux « interprétations horizontales » que les patients se font les uns aux autres sous la houlette évidemment de l’analyste mais sans sa participation directe. Ce dispositif a une efficacité que les analystes « classiques » écoutent parfois avec envie. Je pense à une séance de groupe exposée récemment au Centre Jean-Favreau par une collègue. Un des participants raconte un rêve : un groupe de médecins propose de l’euthanasier car il est atteint d’une maladie qui va lui provoquer des souffrances atroces ; ses associations portent sur ses difficultés actuelles dans la vie et occupent toute la séance qu’il termine en s’excusant d’avoir monopolisé la parole. L’une des participantes lui dit alors, avec une note d’humour : « Il ne nous reste plus qu’à t’euthanasier. »
Enfin, dans l’institution analytique, curieusement, la survivance du fraternel de chacun me paraît souvent méconnue, peut-être parce que tout le monde est censé l’avoir analysé... On parle pourtant couramment de « frères et sœurs de divan » dont la présence permet souvent l’abord du fraternel familial et l’élaboration de l’ambivalence, à moins que l’analysant ne le transforme en transfert latéral. Le fantasme du « patient préféré », les préoccupations sur le frère/la sœur qui « viendra me remplacer » à la fin de l’analyse manquent rarement. Les supervisions de groupe créent des liens durables, fruit d’une expérience partagée, parfois en opposition à la figure parentale que représente le superviseur. Pensons aussi aux identifications narcissiques et/ou aux violents mouvements de jalousie et d’envie à l’égard de collègues qui pourraient souvent s’éclairer heureusement d’un bout d’auto-analyse en relation avec le fraternel, voire trouver tout leur sens dans une deuxième analyse.
 
NOTES
 
[1] Lettre à Fliess du 3 octobre 1897 : « Tout me fait croire aussi que la naissance d’un frère d’un an plus jeune que moi avait suscité en moi de méchants souhaits et une véritable jalousie enfantine et que sa mort (survenue quelques mois plus tard) avait laissé en moi le germe d’un remords » (Naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1956, p. 194).
[2] C. Lechartier-Atlan (1997), Un traumatisme si banal, la jalousie fraternelle précoce, RFP, t. LXI, no 1.
[3] S. Freud (1922), Sur quelques mécanismes névrotiques de la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1974, p. 271.
[4] S. Freud (1911), Totem et tabou, Paris, PUF, OCP, XI, p. 277.
[5] M. Neyraut : « être intelligent, c’est toujours une manière d’être plus malin que son Surmoi. »
[6] S. Freud (1922), Sur quelques mécanismes névrotiques dans la jalousie, la paranoïa et l’homosexualité, Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
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