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Revue française de psychanalyse

2008/5 (Vol. 72)


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Lorsque, en analyse, un sujet a trop fréquemment recours à l’identification projective, sa capacité à faire retour sur sa propre capacité à faire des liens se trouve en défaut. Dès lors, il lui est pratiquement impossible de construire pendant le temps de sa cure une « histoire biographique » ou de « compléter un récit de vie » selon l’expression de Freud dans « Constructions dans l’analyse ». Il lui est tout autant impossible d’esquisser une « construction psychique ». Le sujet se plaçant dans un ailleurs, il est souvent nécessaire dans les débuts de la cure que l’analyste procède à un balisage pas à pas du chemin suivi par la pensée du patient pour que celui-ci puisse se représenter, reconstruire mentalement son propre fonctionnement et ainsi permettre à ses parties clivées et projetées d’être recueillies et ramenées à lui. Dans l’exemple qui va suivre, il est question de la construction dans le sens second que Michèle Bertrand donne à ce terme – à savoir, « la construction d’un espace analytique commun dans lequel une narrativité crée à la fois du lien entre le patient et l’analyste, mais aussi du lien entre les pensées ». Ce type de construction prépare le travail analytique à venir.

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M. A... avait posé une sorte de diagnostic sur sa propre manière de fonctionner : il disait qu’il parlait une autre langue et qu’il ne maîtrisait pas la langue des autres qu’il baptisait d’étrangère. Il n’en comprenait pas les sous-entendus, les opacités, les bizarreries. De se sentir ainsi étranger aux autres lui faisait vivre un fort sentiment de solitude et de détresse. Lors d’une séance, pressé par moi de me donner un exemple illustrant ce type de situation, il a relaté un souvenir de sa vie d’étudiant. Un jour, un ami avait évoqué un lieu qui, selon lui, pourrait constituer un lieu de promenade idéal pour une sortie de week-end. Le dimanche suivant, mon patient s’était rendu à la gare, pensant y retrouver ses compagnons qui évidemment n’étaient pas là. En fait, il s’agissait seulement d’un vague projet non suivi des conditions de réalisation.

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À l’occasion du récit de ce souvenir, je lui avais fait remarquer qu’il paraissait préférer ce qui était concret, qu’il nourrissait beaucoup de doutes sur ce qui se présentait comme appartenant au futur, au domaine des projets, des promesses et des bonnes paroles. Que peut-être, alors, il se demandait ce qu’il allait bien pouvoir retirer de ce qui se passait en séance où il ne s’agissait que de paroles. Cette interprétation du transfert sur le processus a eu un effet mutatif et, à partir de ce moment-là, il a pu davantage rentrer dans cette « langue étrangère ».

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C’est ainsi que l’analyse a vraiment commencé dans cette langue étrangère comme commence un voyage dont on attend beaucoup de plaisir et où l’on découvre les paysages au fur et à mesure que l’on avance. Jusque-là, le désir de M. A... était de n’avoir point besoin de parler pour être entendu et compris. Son monde était celui de la complétude, de l’intégrité sans manque, de la perfection et, bien sûr, de ce qui en découle avant tout, c’est-à-dire une absence de conflictualité. L’androgyne platonicien serait reconstitué mais ce serait aussi l’accès au monde total et totalitaire d’Orwell dans 1984 où les mots de la langue habitent exactement ce qu’ils désignent et où chacun de ces mots n’a qu’un seul sens. Il n’y a pas de place pour l’écart entre signifiant et signifié, si bien qu’il ne peut y avoir de malentendu ou de quiproquo. Ce sentiment de malaise, de se ressentir comme un étranger qu’il éprouvait dans un monde constitué d’altérité, se retrouvait évidemment au premier plan dans le processus analytique et notamment dans le processus transférentiel.

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Si, au départ, M. A... reconnaissait que parler librement lui faisait du bien, il s’est vite mis à trouver que parler en séance ne résolvait pas les problèmes dans la réalité. Et donc que, notamment, il ne comprenait toujours pas ce que lui disaient ou voulaient lui dire les gens. Par exemple, son assistante – une jeune femme – était chargée de trouver une femme de ménage pour le bureau. Elle en avait trouvé une, mais au même moment M. A..., qui avait évoqué ce problème avec sa femme, avait proposé quelqu’un que cette dernière lui conseillait. Cependant l’assistante ne voulait pas démordre de son choix. Et M. A... ne comprenait pas. Il me disait : « Elle ne doit pas me donner les informations nécessaires pour que je comprenne son choix. » Puis il décida que, faute d’information complète, il n’arrivait pas à s’en sortir. Il y avait là un conflit d’altérité. Cette histoire a duré des mois et constituait comme une sorte d’impasse, de sac de résistances à l’analyse, et venait colorer transfert et contre-transfert, jusqu’au jour où j’ai pu faire le lien avec un autre de ses sujets de préoccupation qui revenait régulièrement sur le tapis.

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M. A... avait un cousin sensiblement du même âge avec qui il avait été très proche dans son enfance et sa jeunesse. Ils partageaient une même passion pour des sujets techniques comme l’électronique et l’informatique. Lorsqu’il me parlait de leur relation, je retrouvais le même type de reproches que ceux qu’il adressait à son assistante. M. A... considérait que son cousin était plus habile que lui dans la réparation des objets électroniques, mais chaque fois qu’il lui demandait un service dans ce domaine celui-ci faisait traîner des semaines, voire des mois. À nouveau, un conflit d’altérité.

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Un jour M. A... est arrivé en séance avec un rêve éclairant :

« Il y avait un grand bâtiment divisé en plusieurs pièces. Dans chaque pièce, il y avait deux personnes qui parlaient en face à face. Il se trouvait lui-même dans une de ces pièces en train de parler avec une ex-petite amie. »

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Il a associé à propos d’une particularité de cette relation avec cette ex-petite amie. À eux deux, ils percevaient des détails que les autres ne voyaient pas. Retour à la non-différenciation et à l’aspiration de la complétude. Il ajouta que, dans le rêve, la conversation avec la copine consistait à lui dire tout ce qu’il n’avait pas pu lui dire jusqu’à présent. Je lui fis alors remarquer qu’en analyse on dit aussi beaucoup de choses qu’on n’a pas pu dire en son temps. Il a acquiescé et associé sur un autre rêve dans lequel, toujours avec cette même amie, ils mangeaient et buvaient et parlaient, parlaient encore et toujours... C’est donc quand j’ai réussi à rapprocher toutes ses situations qu’il me décrivait que j’ai pu me donner une meilleure représentation de l’organisation fonctionnelle de mon patient. Le cousin, l’assistante, l’ex-petite amie et moi-même, nous étions tous des représentants de la même série et M. A... attendait de nous tous fidélité, sincérité, transparence. Un autre de ses rêves, rapporté à cette époque, le mettait en scène en train d’acheter une maison bizarre dont l’infrastructure était apparente, les tuyaux et les câbles sortant de partout. Il n’était pas possible de faire la différence entre l’extérieur et l’intérieur. Ces éléments sont une représentation de la non-connexion, la non-communication des liens psychiques entre les parties de lui-même, entre le dedans et le dehors, entre son psychisme et le psychisme des autres. Le travail de tissage du préconscient n’apparaît pas efficace.

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Je voudrais maintenant parler d’une autre particularité liée au rythme de son discours. Celui-ci était devenu le rythme même du processus psychanalytique et aussi la façon dont le mouvement d’identification projective s’exprimait dans le transfert. Il se passait quelque chose comme ceci : dès le début de la séance, M. A... commençait à parler, de manière libre. Puis arrivait un silence. Silence qui me laissait l’impression qu’il n’était pas rempli de pensées concernant ce qui avait été dit auparavant mais qu’un sujet totalement différent avait envahi le champ de la conscience. Il ne disait jamais rien de ce qui s’était déroulé dans sa tête lors de ces moments de silence comme s’il en cachait scrupuleusement le contenu. Encore une déconnexion.

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Un jour, quelque chose s’est passé qui a confirmé mes suppositions jusque-là totalement subjectives. Ce jour-là, M. A... s’est mis à parler comme à l’accoutumée puis a utilisé son « droit au silence » comme au poker. À ce moment-là, je me suis mise à penser : c’est comme si, au milieu de ce silence, on se rencontrait, ou du moins l’intention de M. A... était cette rencontre, et quand il pensait à moi, c’était comme s’il voulait ressentir que je pensais à lui. Quoi qu’il en soit, il faisait quelque chose de différent de ce qu’il faisait d’habitude, il ne parlait pas ; c’est-à-dire qu’il était inévitable que je ne puisse pas penser à ce fait différent, donc j’allais penser à lui de toute façon. Il ne parlait pas dans ce silence mais en fin de compte on s’entendait, comme il l’aurait souhaité, comme s’il était en train d’éprouver que nous étions en communication non verbale tous les deux. Ensemble, au-delà des mots. Quand il reprit la parole, il dit : « En fait, j’aurais pu continuer à propos de ce que je disais auparavant mais pour une raison que j’ignore je me suis dit que j’allais attendre que ce soit vous qui continuiez, qui complétiez. » Je lui avais dit que comme ça on pourrait se compléter l’un et l’autre. En somme, ce qu’il espérait, c’est que nous ayons « une pensée pour nous », pour paraphraser Joyce McDougall (1989).

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Quelque temps après et toujours dans cette thématique de recherche de complétude, une autre série de rêves suivit :

« Je suis dans une maison qui a un long corridor. À la fin de ce corridor, il y a un vide. Quand je regarde en bas, je vois un homme qui installe des câbles [encore des câbles !]. Des morceaux de la semelle de mes chaussures tombent en bas. Il y a aussi un homme à côté de moi. Je demande à celui-ci de demander à l’homme qui est en bas de me renvoyer les morceaux tombés. Il me répond qu’il ne pourra certainement pas car il est très occupé et il dit : “Nous lui redemanderons après”. »

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Le rêve et ses associations indiquent le souhait de lien entre le haut et le bas. Les associations lui ont permis de traiter de façon palpable les différentes parties de son Moi. Les morceaux qui tombaient et le fait qu’il demandait de l’aide à l’homme qui était à côté de lui faisaient penser aux situations dans lesquelles il se trouvait souvent. Il avait régulièrement l’occasion de demander de l’aide. L’homme qui se trouvait à côté de lui et qui disait : « On lui demandera plus tard » lui faisait penser à cette tendance en lui d’ajourner les choses à faire jusqu’à l’extrême limite. L’homme qui était en bas lui faisait penser à son cousin, l’expert en hardware, lui-même se définissant comme expert en software. De cette manière, ils se complétaient. Le verbe « se compléter », ici, ne renvoie plus à la complétude, c’est-à-dire à ne faire qu’un, mais à la complémentarité, c’est-à-dire à un lien entre deux personnes différentes. Et l’homme en bas paraissant fort occupé lui faisait aussi penser à lui-même, peu intéressé par l’entourage, enfermé dans son monde.

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L’analyse de ce rêve et les associations qui l’ont suivi ont suscité chez mon patient une sorte de jubilation. Il était complètement ébahi et enthousiasmé de prendre conscience de son monde interne. Il me disait qu’il avait acquis ce qu’il a nommé lui-même de l’insight. Maintenant, il pouvait donc explorer ce monde non seulement avec mes yeux, mais encore avec les siens propres. Donc une complémentarité et non plus une complétude entre nous deux. Il pouvait ainsi faire l’expérience de ses propres sensations et sentiments.

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La relation analytique, par le biais du tissage et de la reconstruction des liens, a pris le sens d’une complémentarité fondée sur l’altérité et la distance créant un espace d’échange au lieu d’une aspiration à la fusion de la complétude et de l’indifférenciation.

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Je termine mon propos par un morceau d’un rêve que mon patient m’a rapporté dernièrement. Il était devant son ordinateur et, sur l’écran, il y avait une phrase écrite dans une langue étrangère qu’il ne connaissait pas. Quand il s’approchait de l’écran il ne comprenait rien mais quand il s’éloignait il en comprenait le sens. Je pense à l’expression populaire qui dit « avoir le nez dans le guidon » pour exprimer le fait que, si l’on est trop pris dans l’objet de son investissement, on perd le sens général de la tâche qu’on est en train d’accomplir. C’est, je crois, ce que mon patient dit avoir vécu et comment, grâce au travail de co-construction que nous avons vécu en séance, il est arrivé à trouver la bonne distance qui permet de saisir le sens de ses productions psychiques. S’éloigner de cet objet originel peut dorénavant lui permettre de rentrer dans la langue triangulée que nous parlons, nous, les humains entre nous, tout en risquant le malentendu et sachant d’avance que la langue que nous parlions avec notre objet originel est à jamais perdue.


REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

  • Bauduin A. (1987), Du préconscient, RFP, t. LI, no 2, 449-538.
  • Bion W. R. (1960), Attacks on linking, International Journal of Psychoanalysis, XL, 1959.
  • Guignard F. (1996), Aux sources de l’identification projective, Au vif de l’infantile, Lausanne, Delachaux & Niestlé.
  • McDougall J. (1989), Théâtre du corps, Paris, Gallimard.
  • Orwell G. (1949), Nineteen Eighty-Four, London, Secker & Warburg.

Résumé

Français

Le début de la cure de M. A... constitue un exemple de construction qui a permis à un patient de prendre conscience de son monde interne. La relation analytique, par le biais du tissage et de la reconstruction des liens, a pris le sens d’une complémentarité fondée sur l’altérité au lieu d’une aspiration à la complétude.

Mots cles

  • Complétude
  • Complémentarité
  • Altérité
  • Lien
  • Identification projective

English

From completion to complementarity The beginning of treatment in the case of M. A... constitutes an example of construction that enabled the patient to become aware of her internal world. Via the weaving and reconstruction of bonds, the analytic relation was able to take on the meaning of a complementarity that, rather than an aspiration to completion, was more precisely founded on otherness.

Mots cles

  • Completion
  • Complementarity
  • Otherness
  • Bond
  • Projective identification

Deutsch

Von der Vollkommenheit zur Komplementarität : eine Konstruktion von Verbindungen Der Behandlungsbeginn von M. A... stellt das Beispiel einer Konstruktion dar, die es einem Patienten ermöglicht hat, von seiner inneren Welt Kenntnis zu nehmen. Durch die Herstellung von Verbindungen und die Rekonstruktion von Beziehungen bekam die analytische Beziehun einen anderen Sinn als den Wunsch nach Vollkommenheit, nämlich den einer auf Gegenseitigkeit beruhenden Komplementarität.

Mots cles

  • Vollkommenheit
  • Komplementarität
  • Gegenseitigkeit
  • Bindung
  • Projektive Identifikation

Español

De la plenitud a lo complementario El comienzo de la cura de M. A... constituye un ejemplo de construcción que permitió a un paciente tomar conciencia de su mundo interior. La relación analítica, reparando y construyendo vínculos, toma sentido en la complementariedad basada en la alteridad en vez de anhelar la plenitud.

Mots cles

  • Plenitud
  • Complementariedad
  • Alteridad
  • Vínculo
  • Identificación proyectiva

Italiano

Dalla completezza alla complementarità L’inizio della cura di M. A. costituisce un esempio di costruzione che ha consentito ad un paziente di prendere coscienza del suo mondo interno. La relazione analitica, attraverso la tessitura e la ricostruzione dei legami, ha assunto il senso di una complementarità fondata sull’alterità, anzichè di un’aspirazione alla completezza.

Mots cles

  • Completezza
  • Complementarità
  • Alterità
  • Legame
  • Identificazione proiettiva

Pour citer cet article

Habip Bella, « De la complétude à la complémentarité : une construction des liens », Revue française de psychanalyse, 5/2008 (Vol. 72), p. 1617-1621.

URL : http://www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2008-5-page-1617.htm
DOI : 10.3917/rfp.725.1617


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