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S'inscrire Alertes e-mail - Revue française de psychanalyse Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezArgument : Impuissance et frigidité
AuteursGeneviève Bourdellon du même auteur
64, rue François-Genin 69005 Lyon g.bourdellon@wanadoo.frKlio Bournova du même auteur
Klio Bournova 4, quai Gailleton 69002 Lyon k.bournova@gmail.comLa sexualité au sens freudien est aux fondements de la psyché, dès les premiers tissages et différenciations besoin-désir, plaisir-déplaisir, moi-objet. Elle est là où l’érotisme, né du corps-à-corps sensuel et tendre avec l’autre séducteur de la pulsion, rencontre les « premières coupures » introduites par la sexualité des parents, la sexuation identifiante et son cortège de pertes et d’interdits. La réalité du corps et la réalité psychique portent les mouvements de désexualisation et re-sexualisation que la capacité orgastique de l’adolescence porte à leur acmé. La culture organise et conflictualise les modalités de la satisfaction libidinale avec l’autre alors que la libido cherche la jouissance immédiate, « animale », dans le polymorphisme du plaisir infantile. Faire l’amour, mêler la découverte de l’autre et la jouissance par le coït, dans le langage intime des corps et de leurs organes sexuels, est le champ de prédilection où les souffrances névrotiques, traumatiques ou identitaires s’engouffrent et s’expriment, tels des trouble-fête ou tel un cauchemar, celui du sexe.
2 Fin xixe et début du xxe siècle, les psychanalystes, afin de combattre l’impuissance dite psychique (psychogène) de l’homme ainsi que la frigidité qui semblait concerner la grande majorité des femmes, prônèrent, au-delà de l’approche individuelle de la cure, la libéralisation de la sexualité dans l’éducation et la société. Selon Freud, en 1912, ces troubles de la fonction sexuelle constituaient le motif manifeste le plus fréquent de consultation auprès d’un psychanalyste ; cela ne paraît plus être le cas aujourd’hui.
3 En 1968, quand tabous et interdits semblèrent ne plus résister devant l’exigence d’une jouissance sans entraves, l’apparition conjointe de la contraception et les progrès de la médecine dans les soins des mst permirent l’espoir (ou la crainte) d’une révolution sexuelle. Les grands bouleversements se firent attendre. L’impuissance et la frigidité n’ont nullement disparu du fait de l’évolution sociale. Car, si l’homme tente de conquérir une liberté sexuelle toujours bien fragile, il doit aussi maîtriser sa propre pulsionnalité, aidé ou entravé en cela par la névrose et la « morale civilisée ».
4 Nous pourrions définir l’impuissance et la frigidité comme des réflexes physiologiques aux avant-postes de la défense psychique suscitée par la rencontre avec l’objet dans le corps-à-corps érotique, empêchant l’accomplissement satisfaisant de la rencontre sexuelle. Quand ces troubles sexuels sont au premier plan de la demande à l’analyste, ils s’avèrent être des symptômes porteurs d’un investissement moïque très particulier, d’une charge importante dans l’économie interne du sujet. Ils vont révéler les achoppements de l’histoire de la psychosexualité, narcissisme compris.
5 Ces symptômes sont souvent rattachables à un conflit névrotique plus ou moins caractérisé. Ils obéissent alors classiquement à l’angoisse de castration et correspondent aux difficultés d’aimer des névrosés qui subissent les effets du refoulement pulsionnel des attachements incestueux non transformés et d’autant plus intolérables pour le surmoi.
6 Les grands ennemis habituels de l’épanouissement de la sexualité seront l’agressivité, la dépression, le masochisme et enfin l’inhibition. L’angoisse de défloration, d’intrusion pour la femme, l’angoisse d’une pénétration dangereuse, voire castratrice pour l’homme comme pour la femme vont revêtir une dangerosité variable, confortée ou infirmée par la rencontre réelle avec l’objet et le climat affectif qui l’entoure.
7 Si les interdits inconscients se trouvent impliqués dans l’émergence des troubles, la nécessité de la frustration et des obstacles pour faire monter… la libido était déjà affirmée par Freud dans « Psychologie de la vie amoureuse » (1912). Ainsi, l’interdit tout comme d’autres freins à la sexualité peuvent devenir, par ailleurs, conditions mêmes de la capacité orgastique. Qu’en est-il de l’interdit en Occident actuellement ? Le manque d’interdits protecteurs régulièrement dénoncé fait-il progressivement de la sexualité un « comportement » satisfaisant l’appétit d’excitations, antidépresseur et pourtant utilisable paradoxalement comme procédé autocalmant ?
8 De nouvelles difficultés sexuelles ne pourront manquer de blesser alors un narcissisme fragile attaché à la performance et disqualifiant les affects, comme la pornographie en donne l’image. Si autrefois jouir de la sexualité était coupable, désormais il serait honteux de ne pas connaître la jouissance. L’absence de plaisir, de désir et d’amour est devenue l’objet de la plainte habituellement entendue par l’analyste plutôt que celle concernant l’impuissance ou la frigidité.
9 Ces symptômes peuvent aussi être les porte-mémoire de traumatismes subis, tels les passages à l’acte incestueux, viols et agressions sexuelles diverses qui altèrent parfois durablement la capacité d’avoir une vie sexuelle sans troubles majeurs ; est-ce la fixation inconsciente à l’agresseur ou d’autres modalités de la dynamique interne qui empêchent aussi profondément la réappropriation subjective de sa vie sexuelle dans ces problématiques ?
10 Enfin, l’importance des psychotropes ne peut être méconnue dans ce qu’ils peuvent masquer ou révéler d’une problématique personnelle. Qu’il s’agisse de drogues légales ou illégales, selon leur dose, leur utilisation, ils peuvent soit favoriser l’accès à la sexualité soit au contraire l’éteindre ; ils peuvent aussi devenir les supports d’une économie de décharge, opératoire, nymphomaniaque, donjuanesque, tout aussi « froide » qu’insatisfaisante.
11 Les troubles de la sexualité peuvent-ils alors être compris hors de ce qui a pu endommager la capacité désirante, le principe de plaisir et la qualité des autoérotismes ? L’étreinte amoureuse ravive inévitablement l’empreinte érotique laissée par la première séductrice ou révèle sa défaillance précoce, sa froideur mortifiante.
12 Le désir sexuel et la capacité de jouir dépendent souvent de mécanismes de clivage que Freud décrit comme effets des avatars de la séparation du courant sensuel et tendre chez l’homme tout particulièrement. L’usage du clivage entre la maman et la putain, le mari et l’amant (« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse ») indique la difficulté de lier la sexualité infantile dans le devenir adulte et nécessite différentes formes de fétichisation associées, culturellement admises la plupart du temps. Se conjuguent différents facteurs aggravants : la fixation à l’objet œdipien, la conflictualité et les difficultés de l’intégration de la prégénitalité l’oralité, l’analité, la phallicité du « petit pervers polymorphe » sous le primat du génital. Craindre de détruire le partenaire avec son sexe ou, suite à la projection, redouter de subir la destruction peuvent mener à une redoutable « guerre des sexes ». C’est alors tout un contingent pulsionnel (agressif, anal en particulier) qui peut être drastiquement refoulé ou/et projeté sur l’autre sexe, amenant à des troubles de l’érection et à la frigidité. Peut-on alors parler de troubles de la génitalité ou plutôt de la prégénitalité ?
13 Le refus inconscient de la sexualité accomplie peut masquer un besoin de garder sa puissance narcissique phallique, pour l’homme comme pour la femme ou encore révéler une problématique identitaire sous-jacente. En effet, si l’identification réciproque, correspondant à une bisexualité intégrée, peut enrichir la rencontre avec l’autre et avec sa propre altérité interne, c’est qu’il existe aussi une interpénétrabilité féconde des espaces psychiques. Au contraire, une expérience d’incompatibilité ou d’intrusion va mobiliser les défenses narcissiques-phalliques qui viendront glacer les échanges et interdire une réceptivité sensible afin d’éviter une perte de maîtrise vécue comme défaite du moi. L’orgasme n’est-il pas appelé « petite mort » ? Quel désir, quelle possibilité de partage de plaisir subsisteront alors dans la régression attirante autant qu’inquiétante, qu’implique la sexualité ?
14 Dès qu’on s’éloigne de la névrose, le clivage et le déni sont plus facilement repérables. L’angoisse désorganisatrice en raison de la désintrication pulsionnelle, n’est plus du côté du père castrateur œdipien, elle provient de l’imago maternelle phallique vécue comme persécutrice. Elle paralyserait l’activité sexuelle sans l’appoint excitant de pratiques perverses ou fétichistes. Le masochisme, déjà noté comme obstacle majeur à l’épanouissement de la vie sexuelle, devient pourtant alors, avec le sadisme, condition même de la sexualité.
15 Les défauts de l’organisation des mouvements pulsionnels, le danger de l’impact de l’objet vont amener à des défenses qui séparent, parcellisent la relation à soi, à son corps comme à l’autre. Ainsi le plaisir d’organe, le recours à l’objet partiel, enfin le clivage des affects jusqu’à l’alexithymie amputent progressivement la dimension relationnelle. Car, au-delà de la fonctionnalité de l’acte sexuel, il convient toujours d’interroger la signification prise par la rencontre humaine. La fantasmatisation et l’accomplissement dans l’acte sexuel avec un objet réel vont-ils s’étayer mutuellement, se contrarier ou au contraire favoriser leur déploiement réciproque ? La sexualité humaine n’obéit-elle pas à cette double potentialité, plaisir limité par le tissage contenant de la névrose structurée par l’Œdipe ou bien débordement traumatique du fait des failles inévitables de celle-ci révélées par les crises du cours de la vie ?
16 Si environ la moitié de la population féminine est encore touchée par le problème de la frigidité, convient-il de relier la frigidité aux spécificités du développement de la sexualité féminine ? Comment comprenons-nous aujourd’hui l’hypothèse freudienne sur le changement de zone érogène ? Quelles perceptions avons-nous après-coup des positions des premiers psychanalystes qui ont voulu réduire à l’envie du pénis, le symptôme hystérique et les revendications sociales que les femmes exprimaient ?
17 Quel est l’impact de la fécondité ou au contraire de la contraception, sur la qualité des relations sexuelles ?
18 Malgré le peu de désexualisation que semble offrir l’espace sociétal aujourd’hui, il est toujours aussi difficile de parler de son intimité « nue » à l’analyste, de sa vie sexuelle fantasmatique et réelle. Dans les cures qui tendent à éviter l’évocation d’une problématique directement sexuelle, l’impuissance et la frigidité « se disent », se vivent par déplacement et métaphore au sein des relations familiales ou socioprofessionnelles, avant de s’actualiser dans la rencontre transféro-contre-transférentielle. Inversement, l’apparition de « défaillances » sexuelles au décours d’une cure vient-elle signer une capacité nouvelle de conflictualisation au sein de la névrose de transfert, une désexualisation telle une latence nécessaire ou un langage du corps pour symboliser les rencontres trop troublantes avec l’objet interne ?
19 La cure analytique, champ de l’association libre qui s’accouple avec l’attention flottante est susceptible de devenir une nouvelle zone d’échanges réciproques, qualifiés par l’analyste et favorisant la reprise subjective des événements psychiques retrouvailles avec le rythme de l’accordage entre le passé et le présent, le fantasme et le corps, le féminin et le masculin, le même et l’autre.
POUR CITER CET ARTICLE
Geneviève Bourdellon et Klio Bournova « Argument : Impuissance et frigidité », Revue française de psychanalyse 1/2012 (Vol. 76), p. 5-9.
URL : www.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2012-1-page-5.htm.
DOI : 10.3917/rfp.761.0005.




