2001
Revue française de psychosomatique
Évolution de la mentalisation au cours du traitement d’un patient psychotique présentant des somatisations
Claude Py
369 route de Rieux 38330 Montbonnot
Observation d’une psychothérapie étalée sur huit ans d’un patient présentant
au départ une somatisation grave: explosion d’un diabète survenu dans le cadre d’un
fonctionnement psychotique mal mentalisé. La réorganisation de son noyau homosexuel a
permis une meilleure maîtrise de son diabète. Surtout petit à petit s’est organisée une
meilleure mentalisation faisant place à un fonctionnement incestuel avec sa mère.Mots-clés :
Démentalisation, Fonctionnement psychotique, Diabète, Réorganisation libidinale, Homosexualité, Transfert.
The author studies the observation of a psychotherapy of a patient initially
presenting a serious somatisation: diabetes flared up in the context of badly mentalised
psychotic functioning. The reorganisation of a homosexual core enabled the patient to better control the diabetes. Little by little a better mentalisation was organized making room
for an incestual functioning with his mother.Keywords :
Dementalisation, Psychotic functioning, Diabetes, Libidinal reorganisa- tion, Homosexuality, Transference.
Beobachtung einer Psychotherapie eines Patienten, welcher zu
Beginn eine schwere Somatisierung aufwies: Explosion einer Diabetis, die im Rahmen
einer schlecht ausgeführten psychotischen Funktionsweise aufkam. Die Reorganisierung
seines homosexuellen Kerns erlaubte eine Verbesserung der Handhabung seiner Diabetis.
Nach und nach organisierte sich eine bessere Mentalisierung die eine inzestuele Funktionsweise mit seiner Mutter aufkommen lies.Schlagwörter :
Entmentalisierung, Psychotische Funktionsweise, Diabetis, Libidinöse Reorganisierung, Homosexualität, Übertragung.
Observación de la psicoterapia de un paciente que presenta una somatización
grave: explosión de una diabetes que aparece en el cuadro de un funcionamiento psicótico
mal mentalizado. La reorganización de su nucleo homosexual ha permitido una mejoría del
control de su diabetes. Poco a poco se ha organizado una mejor mentalización que ha dado
lugar a un funcionamiento incestuoso con su madre.Palabras claves :
Desmentalización, Funcionamiento psicótico, Diabetes, Reorgani- zación libidinal, Homosexualidad, Transferencia.
Il dit et déracine un chêne,
Sir Olivier arrache un orme dans la plaine
C’est ainsi que Roland épousa la belle Aude.
Victor HUGO
Il n’est pas facile de rapporter un cas clinique sur une période de
huit ans. Cela permet cependant de voir comment peut se remanier, au
fil des années, l’économie psychosomatique du patient.
Je me référerai dans un premier temps aux quatre premières années
de cette cure, puis j’envisagerai son évolution au cours des deux dernières années.
J’ai reçu début octobre 1992 une longue lettre d’un patient, âgé de
vingt-quatre ans, que j’appellerai Roland. Je me suis alors souvenu
d’avoir reçu un appel téléphonique de ce garçon au début de l’année et
de lui avoir demandé de confirmer sa demande par écrit. Il avait voulu,
au téléphone, tout m’expliquer : sa dépression, ses sœurs, son père, etc.,
je lui avais donc demandé de mettre un mot. J’avais en effet été agacé
par son ton pleurnichard et envahissant, demandant à me voir immédiatement. Je lui avais dit qu’au reçu de sa lettre je lui proposerai un
rendez-vous dans les quinze jours.
Mon contre-transfert ayant été assez négatif, j’étais content de
n’avoir rien reçu, pressentant que cela risquerait d’être lourd. Je ne me
sentais pas, à ce moment-là, le courage d’entamer un traitement trop difficile. Puis vint une lettre de huit pages, véritable curriculum vitae, dans
laquelle il m’explique qu’il me veut moi et pas un autre. Il me décrit ses
angoisses dès la maternelle, ses peurs nocturnes émaillées de manifestations somatiques : saignements de nez, hémorragies terrifiantes – il croit
mourir. Il présente, par ailleurs, des phobies infantiles : les rites, la
honte, la moquerie, la crainte de l’éducation sportive, la dépression, tout
cela en vrac.
Il a souffert d’une somatisation grave à l’âge de dix-huit ans, au
décours d’une rougeole ou d’une rubéole où il croit là aussi mourir :
chute de cheveux massive en quarante-huit heures, reproduisant la calvitie de son père. Les cheveux repoussent partiellement au bout d’un an.
À vingt ans, il ne sort plus, prend des cours par correspondance et,
durant les épreuves du baccalauréat, un diabète insulino-dépendant,
jusque-là méconnu, avec coma, se déclare brutalement. Il n’a jamais
repassé son baccalauréat.
Ses parents sont italiens. Son père, âgé de soixante-huit ans, est
d’origine sicilienne. Il a deux sœurs : Madeleine et Olga. Il est très lié à
Olga, étudiante en troisième année de médecine. Il lui fallut trois ans
pour la première année, cinq ans pour la seconde. Elle présente une anovulation avec hirsutisme, par sécrétion d’androgène.
Il décrit son père comme un être faible, fruste. Sa mère a noué avec
lui un lien très proche, trop proche, « possessive à mon égard », écrit-il.
Son problème concerne, dit-il, une « absence d’identité sexuelle car
impossible de s’identifier à son père en tant qu’homme ». Il n’assume pas
son diabète mais le subit dans un mouvement parfois quasiment suicidaire. Il a voulu, explique-t-il, s’imposer à moi brutalement par cette
lettre.
Au reçu de celle-ci, me sentant peut-être aussi coupable de l’agacement que j’avais ressenti en janvier, je le reçois rapidement, prêt à le
prendre éventuellement. Je me suis demandé ce qui, dans cette lettre,
m’avait amené à envisager un travail avec lui. D’abord les problèmes
somatiques, les hémorragies nasales, le diabète, la calvitie (pelade ?) mais
aussi sa détresse d’enfant. Je crois que ce qui m’a le plus frappé c’est sa
difficulté concernant tout ce qui est corporel, peur de l’éducation sportive. Ce terme est répété six ou sept fois comme une plainte.
Le premier entretien est très difficile. C’est un jeune homme petit,
brun, au visage rond et aux cheveux un peu frisés avec une légère calvitie. Il porte un jean et un blouson. Il marche un peu voûté, la tête penchée en avant, et garde les yeux baissés. Il s’assoit sur le bord du fauteuil
et détourne son regard.
J’avais évidemment été frappé par l’aspect obsessionnel de cette lettre
écrite presque comme une observation médicale. Il évoquait aussi son
absence de relation (il appelle cela absence de rapport, avec toute l’ambiguïté du terme) avec le sexe masculin, l’importance des phobies infantiles et des défenses obsessionnelles, l’agressivité vis-à-vis de son père, la
proximité de ses relations avec les femmes de sa famille : sa mère, ses
sœurs. En parlant de sa relation avec les femmes, il dit avoir été
« cocooné » par elles.
Je me suis posé la question de sa structure : névrose phobique grave ?
psychose ? Evelyne Kestemberg disait que les névroses phobiques graves,
chez l’homme tout au moins, étaient des couvertures des états psycho-tiques.
Il n’apparaît pas délirant ni dissocié, semble s’intéresser à son fonctionnement mental, et rêve. En fait, il s’agit de rêves de type traumatique
répétés inlassablement, sans aucune modification. Il a une certaine
conscience de son comportement, du fait qu’il « s’impose brutalement à
moi » par cette lettre, cherche à me séduire masochiquement : « voyez
comme je suis en détresse. Je ne veux que vous »; cela évidemment flatte
mon narcissisme, mais induit aussi une grande méfiance.
J’avais pensé mener cet entretien dans un cadre d’investigation. Je
suis resté sur ma faim. D’emblée, il déclare qu’il lui faut absolument une
psychothérapie. Je freine, arguant que cet entretien a pour but de voir
ce qu’il en est et d’évaluer avec lui quelle aide je pourrai éventuellement
lui proposer. Il me répond : « mais j’ai déjà décidé, je commence ». Je lui
fais remarquer que moi je n’ai encore rien décidé. Suit une plainte
concernant « sa dépression », ses angoisses, le côté insupportable de sa
vie. Débit monotone, difficilement supportable, sans expression d’affect
avec, d’emblée, des éléments transférentiels massifs. Il ne sait comment
être avec moi, me dit qu’il faudra que je sois pour lui le père, le frère,
l’ami qu’il n’a pas eu. Ma réponse fuse, cinglante : « Je ne serai certainement ni votre père, ni votre frère, ni votre ami, mais je suis prêt à
vous aider à voir plus clair en vous, pour que vous soyez mieux dans
votre peau. » Il est surpris. Je suis étonné de lui avoir répondu sur un
ton sec, mais j’ai eu d’emblée le souci de définir le cadre s’il devait y
avoir une relation thérapeutique. À l’évidence, j’ai voulu me dégager du
risque de séduction narcissique – « stop, pas touche » –, marquer mon
identité, ma différence, mon altérité. Je repense à ce mécanisme d’engrènement où le vécu, la pensée sont branchés, engrenés sur celle de
quelqu’un d’autre, sont vécus au point que les deux marchent du même
mouvement, comme les roues dentées d’un engrenage, selon la formule
de Paul-Claude Racamier.
Au bout de trois quarts d’heure, je n’étais guère plus avancé après la
litanie de plaintes monocordes contre son père qui faisait pleurer sa
mère. Tout était mêlé : sa sœur, son diabète à lui, ses saignements de nez,
ceux de sa sœur, ou plutôt l’absence de règles de sa sœur, les pleurs de sa
mère, sa peur des autres, son impossibilité à avoir des rapports avec les
hommes. « Je n’ai jamais pu avoir de rapports avec les hommes, je veux
que vous m’aidiez à avoir ces rapports », termes ambigus, dont je ne
relève ni l’ambiguïté ni la connotation homosexuelle. Je me garde de tout
rapprochement séducteur et excitant.
De fait, à ce moment-là, j’avais déjà décidé de le prendre en psycho-thérapie mais je demande à le revoir avant de commencer, espérant qu’un
deuxième entretien me permettra de mieux saisir son fonctionnement.
Au cours de ce deuxième entretien, j’étais plus serein tout en me
disant que cela allait être difficile, long. J’ai été rassuré de constater mes
possibilités d’associations, de représentation, l’extrême attention que je
pouvais lui prêter. J’avais aussi l’impression de pouvoir baisser ma
garde sans trop de risques, sachant toutefois que j’allais souvent être
confronté à ce que j’appellerais un « transfert de réalité », et que le problème serait celui de la bonne distance contre-transférentielle devant un
transfert homosexuel teinté de sadomasochisme.
Nous décidons d’un rythme hebdomadaire et d’un paiement à l’acte
avec feuille. Il vient régulièrement à l’heure, toujours dans la même tenue.
Yeux baissés, il s’installe dans la salle d’attente où il y a des patients pour
d’autres thérapeutes du centre, ce qui va s’avérer pénible pour lui.
Lors d’une séance, il me dit être mal à l’aise car il n’y a pas assez de
lumière dans la pièce. Il y a de grandes lumières au plafond, des tas de
néons et des petites lumières : j’avais juste laissé les petites lumières. Je lui
propose de mettre le grand éclairage. Il aquiesce, je le fais. Il embraye
d’emblée sur l’homosexualité, me disant qu’il ne sait pas quel type de rapport on peut avoir ensemble, qu’il a peur d’être homosexuel. Il ne sait pas
ce qu’il est : « Est-on homosexuel quand on a des pensées homosexuelles ?»
Je lui demande ce que sont pour lui des pensées homosexuelles. Dans la
rue, il fait plus attention aux garçons qu’aux filles, cela le gêne.
Au cours de la séance précédente, il m’avait parlé d’une activité : la
peinture. Il reproduit des tableaux. On lui a dit que c’était beau. Je
manifeste un certain intérêt, ce qui le ravit. Il ne pensait pas que je pouvais m’intéresser à lui, jamais son père ne l’a fait.
Parmi les questions que je me pose, il y a le problème de la qualité de
la mentalisation. À côté d’éléments positifs, comme une certaine possibilité d’association (les lumières insuffisantes et les fantasmes homosexuels me concernant) existent une confusion certaine et une
indifférenciation qui m’apparaissent de mauvais alois.
J’ai un mal fou à me repérer dans son histoire, véritable « brouillibrouilla », et ne sais jamais de qui il parle. Il commence une phrase le
concernant, enchaîne immédiatement une autre phrase où je comprends
qu’il s’agit de sa mère ou de sa sœur, puis à nouveau de lui, mais sans
espace différencié.
J’ai voulu y voir plus clair concernant son diabète. Les conditions
d’apparition, le traitement, ce que lui disaient les médecins à ce sujet.
Après deux phrases, il évoque l’absence de règles chez sa sœur, Olga, soignée par le même endocrinologue que lui. Elle a caché sa maladie, l’hirsutisme, pendant plusieurs mois. Elle aussi est restée deux ans sans sortir
de sa chambre. Ils couchaient souvent dans la même chambre car elle
avait peur la nuit, comme lui.
Cela provoque en moi un sentiment de malaise, d’étrange passivité
avec une véritable confusion. Je ne sais plus de qui il s’agit. Je m’embrouille également au niveau des repères temporels. Je me demande si
cet éprouvé contre-transférentiel n’est pas un signe de la mauvaise mentalisation des patients, phénomène contagieux, empêchant de faire des
liens, m’obligeant à une gymnastique mentale qui gêne mon fonctionnement associatif, entraînant chez moi un certain sentiment de culpabilité
ou de honte même, d’être ainsi happé dans des sables mouvants, où je
me sens parfois englouti tout d’un coup.
À la fin d’une séance, il me demande de ne pas lui dire : au revoir
Monsieur car il ne se sent pas un monsieur, mais un enfant et craint que
cet au revoir Monsieur ne soit une sorte de moquerie de ma part, comme
si je ne reconnaissais pas sa souffrance d’enfant. Je lui réponds : « Pour
moi, vous êtes un monsieur qui avez une grande souffrance, dont une
partie est le reste de votre souffrance d’enfant », et je lui dis : « au revoir
Monsieur ».
Ou encore il me raconte qu’il a failli m’apporter un tableau. Il l’avait
emballé et n’a pas pu descendre l’escalier avec car les gens dans la rue
l’auraient vu, se seraient peut-être moqués de lui. Je lui dis qu’il avait
sans doute peur que je refuse de regarder son tableau. Il est soulagé et
me demande ce que j’aurais fait. Je lui réponds que l’aurais regardé et
qu’on en aurait parlé. Mais il poursuit : « Et si j’amène des photos ?» Je
lui dis : « Ce n’est pas tout à fait pareil. »
Il faut établir des limites avant d’être débordé. Cette vigilance m’apparaît comme une des meilleures façons d’aider Roland à lutter contre la
dépression, permettant un renforcement narcissique, une réanimation
devant son vécu de dépréciation.
Pour terminer, il n’a amené aucun rêve depuis le début, n’exerce
aucune activité, travaille par correspondance mais est très en retard
pour rendre ses devoirs.
AVRIL 1994
Roland est venu régulièrement à ses séances, n’arrivant jamais en
retard. Il vient avec un plaisir évident et trouve que les séances sont bien
courtes.
Petit à petit, les séances s’apaisent. Je me sens moins englouti dans
son fonctionnement, moins en danger d’être vampirisé. J’éprouve moins
le besoin de m’agiter pour éviter le risque de somnolence, défense contre
l’intrusion psychotique. Je suis contraint, en raison de mon changement
de service, de modifier le lieu des séances. La nouvelle salle d’attente est
pleine de jeux d’enfants, il faut traverser un couloir et passer devant une
pièce qui sert de cuisine. Immédiatement il est inquiet, s’imagine qu’il
s’agit de mon appartement. Il prétend que la salle d’attente est la salle de
jeux de mes enfants, le bureau ma chambre, le divan mon lit, un lit à une
place. « Où est votre femme ? demande-t-il. C’est laquelle ?» Il pense que
toutes les femmes qu’il vient de rencontrer sont mes femmes, que c’est
pour le séduire, pour tester ses tendances homosexuelles, le provoquer.
Nous sommes là à la limite d’un fonctionnement interprétatif.
La façon dont je m’habille est aussi vécue comme une provocation et une
blessure narcissique. Un jour j’ai des chaussettes rigolotes avec des ours sur
des branches. Il pense que je les ai mises exprès pour lui, car je le prends
pour un enfant. Tout cela est dit dans l’immédiateté, sans inhibition. Il se
défend par ce mécanisme fréquent chez les psychotiques de prendre exactement les mêmes attitudes que moi de façon spéculaire, croise les jambes
quand je les croise, etc. Cela me rappelle un jeu d’enfants : l’un prend exactement les attitudes, les mêmes mimiques que l’autre, dévoilant ainsi une
grande agressivité. L’enfant imité se sent envahi, pris dans un déni de différence, déni même d’altérité difficile à supporter.
Petit à petit son discours s’organise autour de ses préoccupations de
nature « homosexuelle » mais surtout très dépressives. Les angoisses
deviennent moins envahissantes. Il peut prendre le bus et s’inscrit à des
cours du soir en chimie. Il y fait la connaissance d’une jeune fille qui se
met toujours à côté de lui et lui demande de la raccompagner. Il est affolé
et se défend en nouant une relation d’amitié avec un garçon, Gustave.
Mais assez vite il cesse ses cours, car il n’arrive pas à suivre. Mais il est
triste de ne plus voir Gustave. De fait, il s’arrange pour garder des liens
avec ce garçon mais à distance. Il sort davantage, va même à des soirées
avec sa sœur.
Il consulte un psychiatre à qui il parle de ses désirs homosexuels en
lui demandant de garder le secret. Mais celui-ci en parle au médecin qui
soigne son diabète et ce médecin, une femme, lui révèle la « trahison du
psychiatre ». Il est furieux, il a honte. Secret de polichinelle car il parle
à tout le monde de cette « homosexualité », il la révèle à ses sœurs et à sa
mère, qui, dit-il, en rient. Il craint que moi aussi je ne le trahisse mais se
dit quand même confiant. Il me révèle un certain nombre de ce qu’il
appelle ses fantasmes masturbatoires. Il se masturbe la nuit devant des
photos de sous-vêtements masculins des catalogues de la Redoute et dans
son fantasme il me voit à la place de la photo. « Je peux vous dire tout
cela parce que maintenant je sais que mes peurs sont vaines. Oui je sais
qu’il n’y aura pas de relations sexuelles entre nous, je n’ai plus peur non
plus que vous preniez ma pensée. »
Il veut comprendre ce qui se passe en lui, changer, devenir normal,
c’est-à-dire travailler, vivre comme tout le monde.
Je suis frappé du peu de souvenirs qu’il raconte. Chaque fois je dois
lui faire préciser à quand remontent les faits et cela le surprend. Il me
demande pourquoi je veux savoir. Je lui réponds : « C’est pour qu’on comprenne ensemble, pour essayer de retrouver les origines de ces souvenirs
ou de votre pensée. » Dans ses souvenirs, je suis frappé par l’extraordinaire précision et luxe de détails qu’il me donne. Ce sont des sortes d’îlots
au milieu d’un flou global, cela me fait penser à ce que Racamier appelle
les « souvenirs illuminés ». On sait combien les patients psychotiques fonctionnent dans un déni des origines. Et surgit dans cette monotonie une
séquence familiale. Il me dit un jour qu’il ne pourra pas venir à sa séance
la semaine suivante et me demande un changement. J’acquiesce sans
poser de question. Il me raconte lors de la séance suivante qu’il est allé à
Paris. Je suis stupéfait, je ne le reconnais plus. Il est parti avec des cousins et sa sœur. Ses cousins du côté de sa mère, famille considérée par sa
mère comme « diabolique ». Sa mère ne voulait pas qu’il parte avec ses
cousins. En fait Roland a bravé un interdit maternel. Il est très content de
sa journée à Paris, surpris de trouver ses cousins aussi gentils.
Il y a eu là une sorte de tournant. Nous avons pu reprendre ensemble
des éléments de sa généalogie maternelle. Du côté paternel c’est le vide,
il ne sait rien. Il ne pourrait même pas demander à son père, c’est le
secret. Cette notion de secret me fait penser à la notion de deuil non fait.
Il semble que cette brouille soit survenue après la mort du père de la
mère.
Il y a quelques semaines, Roland me parle de son absence de désirs
pour les femmes, par exemple dans les jeux avec ses sœurs. L’un des jeux
consiste en chatouillis; il aime chatouiller les seins de ses sœurs, chatouiller l’intérieur des cuisses, de même avec sa mère. « Mais ça n’est pas
sexuel. » On pourrait penser qu’il s’agit là d’une dénégation. Je pense
qu’il s’agit plutôt de comportement incestueux. L’inceste ce n’est pas l’œdipe, c’en est le contraire. Paul-Claude Racamier rappelle que l’incestuel est dans la vie psychique individuelle et familiale ce qui porte
l’empreinte de l’inceste non fantasmé. L’incestuel est ainsi plus vaste et
plus complexe que l’incestueux. C’est l’anneau d’une union narcissique,
télescopage de deux séductions, sexuelle et narcissique, l’objet incestuel
alliant en lui-même l’attrait sexuel et l’attrait narcissique. Le séduit est
enclos, inclus dans l’objet séducteur narcissique, véritable incarnation
narcissique, « un fétiche ». Cela fait penser à ce que dit Evelyne Kestemberg dans son article sur la relation fétichique.
Là aussi l’acte évite le fantasme. Le schizophrène qui couche avec sa
mère le fait pour éviter de la désirer et la mère pour éviter tout désir de
son fils « un véritable pare-feu libidinal ».
L’acte vient à la place du fantasme comme on le voit dans bien
d’autres domaines, celui de l’homosexualité par exemple. Est-ce dans ce
mouvement qu’il faut comprendre ce que Roland appelle son homosexualité ? « Il faut que je passe par l’homme pour aller à la femme. »
L’homosexualité à prédominance narcissique, « carrefour fermé » dit
Benno Rosenberg, va se manifester à plein dans le vécu paranoïaque, le
délire interprétatif étant une forme de défense contre l’angoisse de
régression narcissique. C’est ainsi que, dans la première année du traitement et après mon intervention – « je ne serai ni votre père, ni votre
frère » –, Roland a pu se rassurer sur ce danger d’identification. C’est certainement chez les patients psychotiques qu’on verra le mieux à l’œuvre
ce déni d’identification devant le risque de l’identification narcissique.
Dans le choix d’objet narcissique il ne s’agit pas d’un sujet qui s’identifie à l’objet mais d’un sujet qui identifie l’objet à soi, ce qui rappelle
d’une certaine manière la relation d’objet allergique décrite par Pierre
Marty.
La scène où Roland se masturbe en regardant les sous-vêtements
d’hommes dans le catalogue de la Redoute rappelle la remarque de
Freud sur Schreber. Le stade du narcissisme est précisé – indiquant le
choix d’un objet ayant des organes génitaux pareils aux siens. Ne peut-on parler d’homosexualité primaire structurante ? En revanche, ne
pourrait-on pas dire que l’homosexualité psychotique se présente
comme un avatar de l’homosexualité primaire, une impossible évolution
vers l’investissement d’un objet différent de soi ?
Il y a quelques mois, Roland est venu un jour me parler de son projet d’un travail dans le cadre des contrats emploi solidarité ( CES ). L’ANPE
lui avait indiqué un lycée qui pouvait éventuellement le prendre comme
agent de laboratoire de chimie. Il y était allé, avait vu le proviseur, et lui
avait raconté ses malheurs, sa dépression, son diabète. Celui-ci s’était
montré compréhensif mais n’avait pas retenu sa candidature. Je me souviens avoir ressenti une vraie colère devant son attitude. Lui était
content, estimant que ça avait bien marché. Je lui fis remarquer qu’il
avait été plus important pour lui d’être compris que d’obtenir le poste de
laborantin. Il fut étonné par ma remarque, et plus encore du ton un peu
sec par lequel j’avais dû laissé filtrer ma colère.
Une autre issue non sublimatoire est la voie des formations réactionnelles, qui n’en ont que l’apparence. Je me suis justement interrogé sur
la peinture de Roland. Il m’apporta un jour un tableau. Tous ses
tableaux sont des reproductions. J’ai été frappé par le caractère rigide,
figé, non créatif de ces productions.
C’est la reconnaissance de la différence des sexes et son avènement au
centre de la vie psychique qui vont mettre un terme à l’homosexualité
primaire. Le refus de donner à la différence des sexes son véritable statut peut aller jusqu’à une véritable distorsion du développement de la
pensée comme on le retrouve dans certaines psychoses infantiles. On
retrouvera éventuellement un lien entre fétichisme, perversion et persistance du système de pensée issus de l’homosexualité primaire.
L’homosexualité narcissique décrite par Freud aurait évidemment à
voir avec l’homosexualité primaire, il s’agit d’une homosexualité qui
s’adresse à un semblable. On retrouve là ce que disait Mallet de l’importance de la rivalité avec le frère aîné semblable. Pour Roland, il faut,
dit-il, passer par une relation avec un semblable pour « aller à la
femme ».
L’homosexualité primaire, ne débouchant pas sur la relation de tendresse par désexualisation, pourrait aussi être une des composantes de
l’organisation psychotique, dans la mesure où il s’agirait d’une homosexualité primaire partagée entre la mère et le bébé.
On sait que le diabète n’est l’apanage d’aucune organisation mentale
particulière. Si le poids lié au patrimoine héréditaire est prépondérant,
il ne suffit pas à lui seul. Il faut, pour que la maladie apparaisse, des
modifications brutales ayant valeur de traumatisme en relation avec
l’état de l’organisation mentale, et une faiblesse de la valeur fonctionnelle du préconscient. C’est à vingt et un ans que le diabète apparaît
chez Roland, à une période où il va, dit-il, très mal, ne sort plus de chez
lui dans une sorte d’engrènement avec sa sœur Olga.
Cette somatisation survient au moment où il passe le bac pour la
troisième fois. Sa mère est très dépressive, malade physiquement, se
plaignant de douleurs et pleurant tout le temps. On assiste à une véritable désorganisation psychique au cours des deux ans qui précèdent
l’apparition du diabète, en relation avec la désorganisation de sa sœur
Olga.
L’impact traumatique de la maladie diabétique n’a pas permis qu’elle
soit intégrée dans le fonctionnement mental. On retrouve un déni de la
maladie ignorée, comme si elle n’existait pas. C’est tout récemment qu’il
me dit avoir décidé de maigrir. Il a perdu six kilos depuis un mois et
demi, a réduit ses insulines, ne prend plus que l’insuline lente et fait un
régime strict. Il se sent beaucoup mieux. D’ailleurs, il a changé physiquement.
Au cours d’une séance, il me parle de ses cheveux et de la commande
d’une prothèse capillaire pour masquer sa calvitie. Il a économisé pour
y arriver mais maintenant se demande si ça vaut la peine. Ces derniers
mois ses cheveux ont repoussé, il se sent également moins honteux de
cette calvitie et, de plus, a peur de ne pas se reconnaître. Il craint de se
sentir « ce n’est pas transsexuel mais travesti ». Pour Roland, cette calvitie va s’élaborer dans un aspect de fonctionnement de type œdipien :
« la même calvitie que mon père ». Il reprendra souvent cette formule qui
marque déjà sa capacité de réélaboration psychique.
1998
Je vois toujours Roland toutes les semaines, en tenant compte de la
réalité des modifications survenues dans sa vie.
Il a une activité en CES dans un laboratoire. Il a repris des études de
biochimie où il réussit bien. Il a passé son permis de conduire, mais vit
cette réussite comme une transgression, ce qui apparaît à la suite d’un
accident. Il se rendait à une soirée chez un ami qui habite un petit village
perdu dans la campagne. Il s’est trompé de route; pris de panique, il a
voulu faire demi-tour et une voiture l’a embouti par-derrière. Il s’est
retrouvé à l’hôpital sans traumatisme grave. Il fait le lien entre cet accident et la soirée où il espérait faire des rencontres.
En mars dernier, il a eu une expérience homosexuelle avec un garçon
bisexuel. Je lui avais demandé s’il s’était protégé. Il m’avait alors
répondu qu’il aimait le risque de jouer avec la mort. Pendant trois mois,
il avait été dans l’angoisse d’une séropositivité, angoisse par moi partagée. Lors de son accident, il m’a rappelé sa réflexion : « j’aime le
risque », en ajoutant « il faut que j’admette que je ne peux pas commander la réalité. Brûler les feux rouges : je les vois mais je passe comme si
rien ne pouvait m’arriver ».
C’est pareil avec son diabète. Pour la première fois, il me raconte
comment cela se passe : il falsifie sciemment ses résultats et présente un
faux à son médecin. Très contente, celle-ci le complimente. Il prend alors
conscience du caractère infantile de ce comportement et du risque
encouru.
C’est un mécanisme assez fréquent chez les diabétiques que j’ai eus
en traitement, falsification tant au niveau des glycémies qu’au niveau des
régimes. Je pense que nous sommes là avec une pathologie de l’oralité (le
régime) qui renvoie aux relations infantiles, à la mère concernant les
sucreries.
Actuellement, il est possible d’aborder avec Roland un certain
nombre de problèmes dont sa relation avec les femmes. Tous ces mois-ci, il a été accaparé par sa relation avec son corps, dans un souci très
narcissique. Être beau pour plaire à un homme qu’il rencontrera et
qui l’aimera comme il aurait voulu que son père ou moi l’aimions. Il
s’était imaginé que, pour plaire à un homme, il fallait être beau
comme une femme et supprimer les signes tels que les poils. Il s’est
donc lancé dans une épilation électrique, coûteuse et douloureuse, et
dans des exercices de musculation avec des régimes spéciaux. Il y a
renoncé récemment. Je pense qu’il avait besoin de croire que je ne
contrarierai pas toutes ces démarches. Il avait très peur que je n’accepte pas ce qu’il appelle « son homosexualité », que je l’abandonne
« s’il me trompait ».
Au cours d’une autre séance, il me raconte combien il est déçu et
dégoûté de ses soirées dans les bars gays où il ne se sent pas du tout à sa
place :
« Les femmes – le sexe des femmes m’a toujours fait peur. Avec les
hommes, je suis rassuré, je ne risque rien pourtant.
– Et avec les femmes ?
– Je ne sais pas.
– Quoi qu’il en soit, il serait important de comprendre pourquoi cette
peur ?»
La réponse ne s’est pas fait attendre : « Mais, mon pauvre Monsieur
Py, vous n’avez donc rien compris : quand je vous parle de peur de
perdre mon pénis, c’est pour vous faire plaisir; vous, les psychanalystes,
c’est ce qui vous intéresse mais, moi, je sais que c’est d’autre chose dont
il s’agit. »
Il m’avait rapporté ses angoisses de perte d’identité, la peur de ne plus
exister, de se dissoudre entièrement dans le vagin – « je vais y passer tout
entier » –, de se dissoudre comme le sucre dans le café, reprenant là
d’ailleurs – à ma stupéfaction – l’image que Paul-Claude Racamier avait
donnée quelques semaines auparavant au cours d’un séminaire. Cette peur
de se dissoudre va aussi survenir dans la peur de se perdre dans la rue,
obligeant certains patients à ne pas pouvoir emprunter un nouveau chemin.
Depuis plusieurs années, son comportement est devenu beaucoup
moins narcissique. Il a abandonné sa perruque, sa musculation au fur et
à mesure que ses somatisations disparaissaient.
En plus du diabète, il souffrait d’allergies graves, de type urticaire,
nécessitant des traitements médicaux, de douleurs dans les jambes, douleurs diffuses dont il n’avait parlé que longtemps après le début du traitement, presque de façon anecdotique bien que ces douleurs aient – à
certains moments – un caractère invalidant. Mais il ne s’agissait pas de
plaintes ni de sensations hypocondriaques.
Il vient assez régulièrement aux séances. Il n’a pas racheté de voiture
et vient en bus. Cela lui est difficile. Il s’agit d’une ligne qui dessert des
écoles. Il est mal à l’aise, pensant qu’on voit son homosexualité qu’il
appelle « son immaturité ». Je lui fais remarquer que ce n’est pas la
même chose.
Ces derniers mois, il avait repris une activité dans un laboratoire
assez pointu en génétique où il est, semble-t-il, très apprécié, étant le seul
à réussir certaines manipulations ou analyses très délicates. Il a été
reconduit d’ailleurs dans son poste.
Sa relation avec sa mère reste ambiguë et incestuelle. J’apprends que
sa mère, dont il me montre une photo, a beaucoup de succès auprès des
hommes. Elle avait repéré un garçon qui lui plaisait bien mais celui-ci lui
a dit qu’il était homosexuel – « qu’à cela ne tienne », elle l’a mis dans les
bras de Roland et suit de près leur relation. On voit bien la violence des
excitations sexuelles perverses entre sa mère et lui.
Aujourd’hui, Roland rencontre d’autres hommes tous bisexuels
mariés et noue des relations autant avec les femmes de ses amis qu’avec
ses amis, avec lesquels il n’a d’ailleurs que des relations surtout platoniques et affectueuses.
Je me rends compte que j’ai actuellement tendance à rester dans un
rôle passif, intervenant peu, faisant des liens et des commentaires mais
conscient du risque de routine. Cela me fait penser à ces situations à
trois où l’on couche avec la femme de son meilleur ami dans une relation
homosexuelle que je dirais « par vagin interposé ».
Je me demande s’il ne s’agit pas ici d’un scénario analogue, inversé,
lui permettant de se dégager de la relation incestuelle avec sa mère.
Je ne veux pas trop allonger cette présentation mais je voudrais terminer sur deux points qui me paraissent importants.
Qu’en est-il de la qualité de la mentalisation de Roland et de son évolution ? Il paraît actuellement dans un fonctionnement psychique plus
souple, les angoisses persécutoires sont plus labiles. Surtout, il semble
moins dans l’indifférenciation tant par rapport à sa mère qu’à ses sœurs.
Il ne se situe plus dans cette confusion adhésive qui le caractérisait. Par
rapport à moi, il est plus à l’aise. Son agressivité peut d’ailleurs s’exprimer sans qu’il soit envahi par des peurs d’abandon et de représailles.
Vis-à-vis de son père, il est aujourd’hui capable de se dire : « Je comprends maintenant que mon père a dû beaucoup souffrir aussi dans son
enfance pour devenir aussi effacé et aussi tyrannique. » Le père joue
maintenant un rôle de tiers et est accepté comme il est, sans être nié.
Roland a, semble-t-il, fait le deuil de cette « unisson narcissique » qui le
liait à sa mère.
Comment comprendre le lien entre son organisation psychotique mal
organisée et ses somatisations ? Il semble qu’avant la brusque décompensation somatique de son diabète, il ait vécu une période très dépressive non pas de dépression essentielle mais de mélancolie larvée qu’il
décrit comme un état presque stuporeux, sans désir, sorte de « paralysie
psychique » où il passait la majorité de ses journées au lit, ne trouvant
intérêt à rien, ne comprenant rien à ce qu’il faisait « comme un somnambule ».
Cette somatisation l’a-t-elle protégé d’une désorganisation plus
grave, d’une mort psychique ? Je le penserais volontiers.
Actuellement se pose le difficile problème de la fin de cette psycho-thérapie. Quand et comment l’envisager ? Lui-même en avait parlé il y a
un an environ mais c’était plus dans la rupture que dans l’élaboration
d’un deuil à faire. De mon côté, je n’ai jamais cessé de l’investir profondément. Il est d’ailleurs étonné de cet investissement : « Huit ans,
dira-t-il, lors d’une des dernières séances, et vous êtes toujours là, vous
vous intéressez toujours à moi, même si vous avez vieilli. » Perce la
crainte de ma mort. « Un jour, vous ne serez plus là. Il faudra bien que
ça se termine un jour et cependant je suis bien ici. » Discours nouveau
chez lui qui m’apparaît être le signe d’une possibilité de faire des deuils.
Petit à petit, je vois Roland sortir de son indifférenciation. Le transfert d’abord massif et inorganisé va faire place à un transfert de type
homosexuel. D’ailleurs, on peut mettre en relation l’inorganisation de ce
noyau homosexuel avec la vie somatique – comme dirait Marilia Aisenstein : « le diabète est sa maladie sexuelle ». Il sort de son diabète actuellement mieux maîtrisé en organisant son homosexualité. Je suis frappé
d’ailleurs par le côté maternel de cette homosexualité. Il se comporte, en
particulier avec un de ses amis malade, comme une mère.
L’inorganisation, la démentalisation, l’absence de limites entre lui et
l’objet se sont peu à peu réduites. Le morcellement psychique semblait
aller de pair avec un polymorphisme des symptômes somatiques qui n’est
pas sans rappeler les névroses de caractère décrites par Pierre Marty :
psychoses mal mentalisées, pourrait-on dire actuellement en vue de réorganisation libidinale.