Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520847
192 pages

p. 11 à 27
doi: 10.3917/rfps.019.0011

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

no 19 2001/1

2001 Revue française de psychosomatique

Clinique d’un état de démentalisation

Claude Smadja 107, avenue du Général Michel-Bizot 75012 Paris
A partir d’une investigation psychosomatique d’une patiente présentant une maladie évolutive, l’auteur essaie de dessiner la sémiologie d’un état de démentalisation.Mots-clés : Démentalisation, Narcissisme phallique, Autonomie, Fonctionnement opératoire. Using a psychosomatic investigation of a patient presenting a progressively evolving illness, the author tries to delineate the semiology of a state of dementalisation.Keywords : Dementalisation, Phallic Narcissism, Autonomy, Operatory functioning. Ausgehend von einer psychosomatischen Investigation einer Patientin, welche eine evolutive Krankheit aufweist, versucht der Autor die Semiologie eines Entmentalisierungsprozesses aufzuzeichnen.Schlagwörter : Entmentalisierung, Phallischer Narzißmus, Autonomie, Operatorische Funktionsweise. A partir de una investigación psicosomática de una paciente que presenta una enfermedad evolutiva, el autor intenta dibujar la semiología de un estado de desmentalización.Palabras claves : Desmentalización, Narcisismo fálico, Autonomía, Funcionamiento operatorio.
Dans la première partie de ce texte, je me suis efforcé de définir la démentalisation d’un point de vue général à travers quelques-unes de ces grandes lignes cliniques telles qu’elles apparaissent au psychanalystepsychosomaticien. Une investigation psychosomatique d’une patiente adulte présentant une sclérose en plaques vient illustrer dans sa singularité et ses variantes personnelles le cadre général de la démentalisation défini précédemment.
 
SÉMIOLOGIE DE L’ÉTAT DE DÉMENTALISATION
 
 
Pour introduire la notion de démentalisation
Historiquement, la notion de démentalisation est associée aux études de psychosomatique. Elle s’est imposée comme objet de travail théorique dans les élaborations des psychosomaticiens, dès lors que la conflictualité psychique s’est trouvée plus ou moins gravement en défaut. Elle recouvre en négatif le champ de ce qui ne peut être traité par des moyens psychiques. Ainsi, la notion de démentalisation ne peut être comprise que dans son rapport dynamique à celle de mentalisation. L’ensemble des psychosomaticiens s’accorde en général à définir le travail de la mentalisation comme une aptitude à traiter et à élaborer les représentants psychiques de la pulsion selon leurs deux dimensions, qualitative et quantitative. La clinique psychanalytique des malades somatiques a montré que les altérations de la qualité de la vie de représentation et de la vie fantasmatique orientent l’économie psychosomatique vers des issues non psychiques, tels les comportements ou les somatisations. Le champ de la démentalisation recouvre ainsi l’ensemble des mécanismes psychiques qui sous-tendent cette économie et entravent le traitement psychique de la conflictualité.
Le terme de démentalisation est un néologisme. Il contient l’idée que quelque chose est retiré à la mentalisation. Le préfixe « dé » accolé au terme mentalisation suppose un mouvement dynamique de retrait de ce qui avait été initialement ou antérieurement placé dans le registre du travail psychique. Par extension, et sans doute abusivement, la démentalisation renvoie à la notion de carence, passagère ou chronique, de mécanismes psychiques impliqués dans l’élaboration pulsionnelle, comme dans les états névrotiques actuels. La notion de démentalisation suppose rigoureusement qu’une certaine forme de mentalisation a été défaite à un moment donné. Toutefois, la force et la précocité des situations traumatiques ayant entraîné des défauts de la mentalisation vont jouer un rôle déterminant aussi bien dans la profondeur de la démentalisation que dans les remaniements psychiques qui vont lui succéder soit naturellement soit avec l’aide d’un travail analytique.
Si le terme de mentalisation figure dans le corpus théorique de Pierre Marty, celui de démentalisation en est absent. À sa place, est développée la notion de désorganisation. Celle-ci suppose que se trouve à l’œuvre dans l’appareil psychique et à certains moments traumatiques une force de déconstruction qui efface les bases sur lesquelles s’est établie l’organisation psychique du sujet. Cette force représente pour son auteur le courant contre-évolutif sous-tendu par les mouvements individuels de mort. Ainsi, pour Pierre Marty, la démentalisation correspond à l’effacement des mécanismes de la mentalisation. De la même manière, nous ne trouvons pas de mention de la démentalisation dans la pensée d’André Green. La fonction désobjectalisante qu’il décrit comme témoin de la préséance de la pulsion de mort dans le fonctionnement psychique peut en être rapprochée. Elle suppose un mouvement radical et exclusif de désinvestissement avec perte des capacités psychiques de réinvestissement. Dans ce sens, la fonction désobjectalisante aboutit à une perte de tout statut d’objet dans le fonctionnement psychique et peut se lire en termes d’effacement. Nous pouvons ainsi associer la notion de démentalisation à une forme radicale de travail du négatif chez André Green.
C’est Michel Fain qui a mis en usage le terme de démentalisation. Celle-ci s’inscrit comme un avatar du destin pulsionnel et suppose que soit interrompue la trajectoire pulsionnelle vers son accomplissement œdipien et l’organisation d’un surmoi post-œdipien. Ainsi, la démentalisation est liée dans la pensée de Michel Fain à l’inachèvement pulsionnel. En suivant cette conception, on peut définir un certain nombre de lignes de démentalisation qui représentent autant de zones de vulnérabilité du fonctionnement psychique marqué du sceau de l’inachèvement pulsionnel. C’est au niveau de ces lignes de démentalisation que s’opéreront préférentiellement des fractures dans l’équilibre psychosomatique du sujet.
Regroupement sémiologique
L’investigation psychosomatique, saisie dans le creuset de la relation entre le patient et l’analyste, permet de reconnaître un certain nombre de signes, témoins de l’état de démentalisation du patient. Le fil rouge de ce regroupement sémiologique nous oriente vers des modalités psychiques situées au-delà du principe de plaisir. Ici, les processus de maîtrise prennent le pas sur les processus de symbolisation et l’économique pèse de tout son poids à des degrés divers sur l’ensemble du fonctionnement psychique.
  1. Le fonctionnement opératoire. – Il s’agit d’une modalité particulière de fonctionnement psychique remarquable par son caractère de suradaptation à la réalité collective. Elle se révèle sous deux aspects majeurs : l’un idéique, la pensée opératoire, et l’autre affectif, la dépression essentielle. La pensée opératoire est une pensée qui colle à la réalité perceptive et utilise les mots du consensus collectif. Elle décrit des événements, énumère des faits mais ne raconte pas d’histoire. On peut la qualifier de pensée orpheline, dans la mesure où il s’agit d’une pensée privée de son auteur. En effet, elle n’advient pas à la conscience du sujet comme substitut de la réalisation hallucinatoire du désir et ne contre-investit pas le double sens des mots. Elle s’affiche plutôt comme une pensée autonome marquée du sceau du collectif. La dépression essentielle se révèle à l’analyste comme une dépression sans expression. Orpheline des attributs habituels des dépressions classiques du champ de la psychopathologie, elle est d’une reconnaissance souvent difficile. Du côté du patient, elle advient à la conscience dans des formulations langagières qui utilisent les modes sociales actuelles. Ainsi s’exprime-t-elle par une baisse de forme, un manque d’énergie, une perte de la « pêche ». Du côté de l’analyste, une perception s’impose d’emblée : celle d’une perte générale d’investissement libidinal chez le patient. Cette perception est souvent accompagnée chez l’analyste d’un sentiment d’inquiétude pour la vie psychique du patient et pour sa vie tout court. En réalité, la dépression essentielle se décline selon une autre sémiologie que celle à laquelle on est habitué dans les dépressions psychiatriques classiques. Ce que le patient a perdu, c’est le sentiment de légèreté de l’existence qui confère à celui qui l’éprouve une aptitude au plaisir dans tous les moments ordinaires de la vie. Pour lui, au contraire, tout devient coûteux, pesant et grave. Au cœur de cette expérience dépressive, figure ce que l’on peut qualifier de perte de l’espoir. Cette perte est vécue par le patient comme une interruption douloureuse du sentiment de continuité de l’existence. Elle a pour conséquence de le priver de toute projection dans le futur à partir de ses rêveries de désir. Le patient se trouve ainsi emprisonné dans le carcan de l’actuel et de l’actualité. Il vit intimement cette expérience de fracture psychique comme une catastrophe intérieure.
  2. Le fonctionnement opératoire est imposé au sujet du fait de circonstances traumatiques brutales, tant internes qu’externes. Par le surinvestissement de la réalité perceptive qu’il met en place, il vise à protéger le sujet contre le déploiement d’événements hallucinatoires internes qu’en même temps il maintient réprimés. Il apparaît ainsi comme un mode adaptatif extrême, maintenant le fonctionnement psychique en état de survie.
  3. Le surinvestissement des procédures du moi. – Il s’agit ici d’une orientation générale de l’économie du sujet conférant au moi un rôle démesuré dans la régulation des excitations psychiques. L’hypertrophie du moi s’illustre dans le surinvestissement de la motricité et des modes secondaires et rationnels de la pensée. Elle se révèle chez le patient par une valorisation de l’autonomie au détriment d’une position de dépendance plaisante à l’égard des objets. Cette exigence d’autonomie revendiquée par le patient est sous-tendue par l’existence dans son fonctionnement psychique d’un idéal contraignant et imposant le silence sur toute revendication pulsionnelle.
  4. Le surinvestissement des procédures du moi est lié sur le plan théorique à la notion d’impératif de prématurité du moi développée par Michel Fain. Cette notion met l’accent sur l’avancée du moi par rapport à la libido dans le développement précoce du petit de l’homme. Ce surinvestissement des fonctions du moi a un effet de contre-investissement vis-à-vis d’un développement auto-érotique pulsionnel contrarié précocement par une conjoncture traumatique mettant en cause l’inconscient maternel et le cadre parental. Le développement d’un idéal démesuré à fonction répressive se substitue alors à la constitution d’un surmoi post-œdipien à fonction refoulante.
  5. Le narcissisme phallique. – Il s’agit d’un trait de comportement qui se traduit chez le patient par une valorisation de l’activité en toutes choses et en toutes circonstances. Dans certaines limites, et lorsque les conditions économiques tant internes qu’externes restent relativement stables, cette valorisation de l’activité contribue à rehausser le sentiment d’estime de soi du sujet. Au-delà de ces limites et lorsque les conditions économiques deviennent instables, cette contrainte à l’activité peut conduire à l’épuisement psychosomatique. Ce mode actif qui marque de son sceau l’ensemble de la vie du patient lui est imposé en raison d’une inaptitude à se replier périodiquement sur une position passive plaisante. On comprend alors que ce narcissisme de comportement, par son caractère irréductiblement contraignant, prive le patient des effets de restauration psychique et surtout somatique d’une régression narcissique de plein emploi.
  6. Le narcissisme phallique est un avatar du développement pulsionnel et un témoin de son inachèvement. Il résulte de l’échec de l’établissement du double retournement pulsionnel qui vise à assurer à la pulsion une position de jouissance passive avec l’aide d’un objet actif. C’est en définitive, et selon Michel Fain, sur les bases d’un déni concernant le vécu d’un manque au niveau des auto-érotismes du sujet que s’établira cette perversion narcissique que représente le narcissisme phallique.
  7. La dramatisation à polarité externe. – Chez les patients en état de démentalisation, l’espace de la réalité externe devient le lieu de la dramatisation. Au contraire de la dramatisation interne hystérique, associée à la vie des représentations et des fantasmes individuels du sujet, la dramatisation externe prend sa source dans les perceptions. La conflictualité se déploie alors sur la scène de la réalité avec d’autres acteurs que les acteurs habituels de la conflictualité psychique. Par exemple, il est fréquent que le sujet ait à vivre des conflits entre ses idéaux et les exigences de la réalité collective. Cette extériorisation dramatique confère à la réalité du patient un caractère vif, voire chatoyant, qui garde le sceau de la sensorialité. La rupture entre le moi et ses sources pulsionnelles et la mise hors circuit de l’activité préconsciente qu’elle entraîne sous-tendent cette activité d’extériorisation perceptive et obligent à distinguer ces mécanismes de la projection. Celle-ci en effet impliquerait une infiltration fantasmatique de la réalité externe et son retour vers le fonctionnement psychique du sujet sous la forme hallucinatoire.
  8. Le recours à la voie somatique. – Dans une conception psychanalytique de l’économie psychosomatique, nous considérons le recours à la voie somatique comme l’une des voies possibles dont dispose le sujet à un moment donné de son existence pour faire front aux conflits de tout ordre qu’il a à traiter. Lorsque l’appareil psychique se trouve débordé ou dans un état d’incapacité à élaborer des excitations pulsionnelles selon le principe de plaisir-déplaisir, il est fréquent que la voie somatique soit préférentiellement utilisée. Dans les états de démentalisation qui s’organisent dans un fonctionnement opératoire, la réactivité psychique est en panne et tout ce qui prend valeur de conflit pour le patient entraîne immédiatement des modifications somatiques. Le court-circuit du fonctionnement psychique et le passage par des voies courtes vers la scène somatique deviennent ainsi l’un des paramètres cliniques des états opératoires.
Quelques notes sur le contre-transfert
L’investigation psychosomatique d’un patient malade sur le plan somatique représente habituellement le premier temps d’une rencontre avec un psychanalyste. Le découpage sémiologique qui en résulte procède d’un travail de pensée de l’analyste après coup à partir de son expérience vécue au contact du patient et de ses cadres conceptuels. La manière dont le patient se présente à l’analyste au cours de sa première rencontre avec lui est quelquefois contredite au cours des rencontres ultérieures. De plus, au cours même de la première consultation, l’écoute de l’analyste, sa présence et son activité, peuvent modifier sensiblement la nature des matériaux produits psychiquement par le patient. Il se révèle ainsi que les états de démentalisation peuvent se montrer très variables et leur degré ou leur profondeur se moduler en fonction de l’échange entre le patient et le psychanalyste. Celui-ci peut toutefois être confronté à trois ordres de difficultés contre-transférentielles :
  • L’ennui. Il s’agit d’une position de désinvestissement progressif de l’analyste vis-à-vis de son patient. Certains discours opératoires ou marqués d’une rationalisation excessive apparaissent extrêmement serrés et ne laissent que peu ou pas d’ouverture à l’analyste. Celui-ci peut alors se sentir mis hors jeu et désinvestir progressivement son patient.
  • La fatigue. Cet état contre-transférentiel résulte d’un effort constant que suscite chez l’analyste le discours de son patient. La fermeture de la voie régrédiente qui permet actuellement à l’analyste de se replier sur une écoute flottante l’oblige alors à se maintenir dans une attitude progrédiente de vigilance intellectuelle. Il est possible aussi que participe à cet état de fatigue la projection de la part du patient d’une violence désorganisée.
  • L’absence de contre-transfert. Dans certains états opératoires, l’absence d’investissement transférentiel de la part du patient rend impossible chez l’analyste le développement d’un contre-transfert. La relation reste fonctionnelle et l’analyste se voit privé de représentations contre-transférentielles qu’il peut, s’il le choisit, proposer à son patient. C’est dans ce contexte, très éloigné du travail analytique actuel, que l’analyste devra faire preuve d’un véritable « art de la conversation » en usant de la richesse et de la polysémie des mots pour décondenser l’élocution langagière conformiste de son patient.
 
UNE INVESTIGATION PSYCHOSOMATIQUE
 
 
L’investigation psychosomatique de Régine A. comprend deux temps séparés par un délai de quinze jours.
Régine A. a trente et un ans. Elle s’est adressée à l’IPSO sur les conseils d’une amie qui connaissait un patient suivi à l’hôpital Pierre-Marty. Lorsque je vais la chercher dans la salle d’attente, je n’y trouve personne. La patiente est dans le bureau de la secrétaire et bavarde avec elle. Comme j’ai quelques minutes de retard, je m’excuse auprès d’elle. Elle me lance alors : « Oh, ce n’est pas grave !» Et dès que nous arrivons dans le bureau et avant de s’asseoir, elle poursuit en m’interpellant : « Vous savez, je n’ai que mon travail après ce rendez-vous, ce n’est vraiment pas grave. Vous n’êtes pas d’accord ?»
C’est une jeune femme mince, voire maigre, de taille moyenne et habillée sans élégance. Elle a un air fatigué qui contraste avec une activité volubile et une tonalité logorrhéique dans son discours. Le contact est direct, familier. Elle semble poursuivre la conversation qu’elle avait amorcée avec la secrétaire. Le passage d’un objet à l’autre, d’un interlocuteur à l’autre, semble avoir échappé à un travail de différenciation.
Assise sur le bord du fauteuil et réduisant ainsi la distance avec moi, elle poursuit : « J’ai une sclérose en plaques et mon neurologue pense que je suis déprimée. Depuis plusieurs mois, il me prescrit un traitement antidépresseur mais je ne suis pas ce traitement régulièrement. Je ne suis pas d’accord avec son diagnostic. Je ne me sens pas déprimée. D’ailleurs, vous voyez bien, je continue de travailler et je n’ai jamais eu d’idées noires. Alors, je ne comprends pas pourquoi il insiste tant sur ce diagnostic de dépression. Et puis, c’est curieux, me dit-elle, depuis que je suis malade, c’est presque le contraire qui est arrivé. Enfin, j’ai un diagnostic précis. Avant, je souffrais de nombreux symptômes, j’allais de médecin en médecin et personne ne trouvait ce que j’avais. Aujourd’hui, depuis que je sais que j’ai une sclérose en plaques, je me sens plutôt mieux. Il y a quelques mois, mon médecin m’a adressée à une maison de repos, enfin, une clinique psychiatrique. On m’a mise pendant quinze jours sous perfusion de Neuroxyl et puis j’en suis sortie, j’étais complètement ensuquée. Je ne pouvais plus rien faire. Je ne me sentais pas bien. Mon médecin me dit qu’il faut que j’oublie mais je ne sais pas quoi oublier et d’ailleurs, je n’ai rien à oublier. Pour ma sclérose en plaques, on m’a mise sous Interféron. Ça fatigue beaucoup, mais je lutte contre cette fatigue.
Comme je perçois dans son élocution une discrète dysarthrie, je lui demande si elle s’en rend compte. Dans un premier temps, elle me dit qu’elle ne s’en était pas rendu compte jusqu’alors. Puis, petit à petit au cours de l’entretien, elle me signalera cette difficulté d’élocution comme si elle en prenait conscience personnellement et à son tour.
La maladie somatique et la dépression sont d’emblée mises sur le même plan dans le discours de la patiente. Entre elle et son médecin neurologue s’est développé un malentendu sur le diagnostic de dépression. Pour Régine A., il n’y a pas de reconnaissance d’un affect dépressif. Elle en veut pour preuve le fait qu’elle reste active et qu’elle n’a pas d’idées noires. Autrement dit, l’expression dépressive ordinaire et commune fait défaut chez elle. Sa défense hypomaniaque habituelle semble lui servir de recouvrement à une expérience dépressive absente à sa conscience. Pour la médecine au contraire, il n’y a pas de doute à la perception d’un vécu dépressif chez cette patiente. D’où l’insistance de son neurologue à la traiter comme on traite un patient déprimé. Dans ce malentendu, je pense que les deux protagonistes ont raison. Mais ils ne perçoivent pas les choses selon le même point de vue. Comme son médecin, je perçois chez Régine A. une dépression diffuse, étendue et profonde, mais il s’agit d’une dépression essentielle que sa défense hypomaniaque, constante chez elle, peine à contre-investir. Il s’agit d’une dépression sans expression habituelle, sans coloration symptomatique. Tout au plus est-elle figurée par un sentiment de fatigue, de lassitude à vivre. Pour ma patiente, ce qui est mis en avant est le rapport paradoxal entre sa maladie somatique et sa dépression. Comme Fritz Zorn, l’auteur de Mars, elle se sent mieux depuis qu’elle est malade ou, plus précisément, depuis qu’elle se sait malade avec un diagnostic médical précis. Un second malentendu entre la patiente et son médecin est évoqué ici. Il concerne la question de l’oubli. Cette question est liée à celle du refoulement. Pour son neurologue, il semble évident que la dépression de sa patiente est liée à l’absence de refoulement d’événements traumatiques de sa vie ordinaire. Pour Régine A., au contraire, tout se passe comme si l’existence d’un autre lieu – l’inconscient – vers lequel seraient refoulés, rejetés, un certain nombre d’événements psychiques traumatiques n’avait pas de raison d’être. Pour elle les excitations psychiques insupportables devraient être traitées autrement, selon d’autres modalités économiques. Il se pose en tout cas ici la question de savoir quels sont les moyens défensifs dont elle peut disposer pour réguler son économie psychique et psychosomatique.
C’est en 1996 que le diagnostic de sclérose en plaques a été posé pour la première fois. Régine A. m’explique qu’elle avait alors perdu la sensibilité de son hémicorps gauche depuis le cou jusqu’au pied, mais elle ne s’en était pas aperçue. C’est un peu plus tard, lorsque sont apparues des difficultés motrices, qu’elle a été amenée à consulter un neurologue.
Je remarque le défaut de perception psychique de sa sensibilité et l’associe à ce qu’elle évoquera un peu plus tard au cours de l’entretien de sa résistance à la douleur.
Je lui demande de me parler d’elle à ce moment-là.
« J’étais en train de me séparer du petit ami avec qui je vivais depuis six ans. C’était un homme mou, avec qui en fait je m’ennuyais tout le temps. Je ne faisais d’ailleurs aucun projet de mariage avec lui.
– Mou ?
– Oui, il ne prenait jamais d’initiatives. Par exemple, le soir, je lui proposais d’aller au cinéma, il préférait rester devant la télévision. Alors moi, je restais à côté et je tricotais. Ce n’est que deux ans plus tard que j’ai rencontré l’homme avec qui je vis aujourd’hui. Je le connaissais déjà, mais il ne s’était jamais rien passé entre nous. On a décidé de se marier. »
Elle associe immédiatement sur sa belle-mère ou future belle-mère. « Elle me harcèle tout le temps, elle se plaint d’être mise à l’écart des préparatifs du mariage qui doit avoir lieu en juillet prochain. Elle téléphone des dizaines de fois par jour. Par exemple, le matin elle appelle tôt et nous réveille, elle demande à son fils des conseils pour la Bourse. C’est complètement fou, non ?» Elle évoque de nombreuses situations concrètes de conflit avec sa belle-mère et me décrit avec un luxe de détails les disputes violentes qui ont lieu chez elle entre son petit ami et sa mère.
Cette séquence, centrée sur ses relations conflictuelles avec sa future belle-mère se déroule dans un climat affectif de discrète véhémence et revendication. Cependant, le ton général de son discours reste fortement descriptif, s’attachant aux détails concrets et aux événements. Le surinvestissement perceptif des scènes qu’elle décrit a des effets fortement suggestifs. Je me sens happé comme un témoin visuel des scènes qu’elle me dépeint. Tout se passe comme si le lieu où se jouent ses relations à l’autre était placé à l’extérieur et non à l’intérieur de son espace psychique. La dramatisation semble ici être extériorisée et non internalisée. À certains moments, alors qu’elle se plaint de sa belle-mère, j’ai le sentiment qu’elle me la dépeint comme un objet persécuteur. Cependant, je pense que ce qui est en cause ici est plutôt un mécanisme d’extériorisation que de projection authentique.
Après cette première partie d’entretien et comme saisie par la conscience de la place qu’elle a prise au cours de cet échange, me laissant celle de l’écouter, elle me lance : « Je suis bavarde, n’est-ce pas ?»
Je fais une mimique de confirmation.
« J’ai toujours été bavarde, je vous ai raconté beaucoup de choses.
– Oui, en effet, vous pourriez me dire d’autres choses sur vous-même. » Je la sollicite alors sur son histoire personnelle et sur sa famille.
Elle a ses deux parents et un frère de neuf ans plus jeune qu’elle. Après cette présentation succincte, c’est sa grand-mère paternelle qui vient en premier lieu à son esprit. « Elle est morte quelque temps avant le début de ma sclérose en plaques. Elle a été ma vraie mère, mon amie, ma confidente. Elle savait tout de moi et si je continue de vous en parler, je vais me mettre à pleurer. Je préfère vous parler d’autre chose. »
L’évocation de sa grand-mère, mère de son père, morte peu de temps avant le début de sa maladie, contraste avec les descriptions factuelles de ses relations avec les autres objets de son environnement personnel. Cette évocation est accompagnée d’affects violents de tristesse dont l’intensité est telle qu’elle craint d’être submergée en en parlant. Je décide de respecter cette position. Cette association restera en latence et resurgira quinze jours plus tard pendant le second entretien, au cours d’un rêve qu’elle me contera. Il ne fait pas de doute pour moi à ce moment-là que la qualité psychique de sa relation à sa grand-mère contraste nettement avec le traitement qu’elle fait de ses autres objets. Cette parenthèse, bien que brève, est la seule qui soit énoncée en dehors de tout discours opératoire.
« Avec ma mère, on s’est toujours engueulées. Elle est elle-même malade. Depuis 1993, elle fait cancer sur cancer. Elle a commencé par un cancer du sein et puis actuellement, elle est en chimiothérapie pour un cancer du poumon. C’est drôle, elle qui ne fumait jamais. Quand je suis tombée malade, j’ai décidé de ne pas lui en parler. Quand j’allais rendre visite à mes parents, j’étais obligée de monter tout un cinéma. Je venais avec mes médicaments que je devais tenir au frais dans des boîtes spéciales. J’étais obligée d’avoir un complice qui venait me chercher à la gare. Une fois arrivée à la maison de mes parents, je plaçais ces boîtes dans le réfrigérateur, à l’insu de ma mère. Seul mon père connaissait ma maladie. Un jour, ma mère s’en est rendu compte en ouvrant le réfrigérateur. Elle a demandé alors à qui appartenaient ces boîtes. Elle a interrogé mon père, mon frère, et puis s’est enfin tournée vers moi. Elle m’a alors dit : “Puisque ça n’appartient ni à moi, ni à ton père, ni à ton frère, c’est donc à toi ?” Dans un premier temps, j’ai esquivé la question et je lui ai dit que c’étaient des produits pour mon allergie. Et puis après, ne pouvant plus faire autrement, je lui ai dit que j’avais une sclérose en plaques. Ça l’a secouée et, par la suite, elle est allée voir un psychiatre qu’elle voit encore aujourd’hui. Avec ma mère, tout tourne immédiatement au conflit. On ne peut pas se parler sans s’engueuler. »
Après un certain temps, je lui fais remarquer qu’elle ne parle pas de son père.
« Je me sens très complice de mon père, on a toujours été très proches l’un de l’autre. On a les mêmes intérêts intellectuels, on est plutôt scientifiques et mathématiques tous les deux. C’est le contraire pour ma mère. » Puis elle me lance : « C’est peut-être pour ça que j’étais si liée à ma grand-mère. Je crois que ma mère a dû être jalouse de cette complicité avec mon père.
– Jalouse ?
– Oui, elle ne le montrait pas, mais elle était autoritaire. »
Vers la fin de l’entretien, je lui fais remarquer le talent particulier qu’elle a à me raconter les scènes de sa vie d’une manière si vivement suggestive.
« Vous savez, je suis très concrète, plutôt technicienne qu’intellectuelle, comme mon père, d’ailleurs. Quelquefois, je me dis qu’un croquis vaut mieux que des mots pour expliquer les choses. »
Elle revient alors sur sa maladie et me dit qu’elle a pris l’habitude de matérialiser ses poussées.
« Matérialiser vos poussées ?
– Oui, je leur donne une traduction matérielle. »
Elle m’explique alors qu’elle fabrique un ballon avec de la pâte puis lui parle comme s’il s’agissait de sa poussée de sclérose en plaques.
« De quoi parlez-vous ?
– Je lui demande de me quitter, de me laisser tranquille. »
Cette technique évoque les visualisations dont font usage certains patients cancéreux et grâce auxquels ils se figurent leur cancer et les moyens de lutte contre celui-ci.
Au terme de l’entretien, je lui demande comment elle se représente ce qu’elle attend de l’Institut de psychosomatique. Saisie par cette question qui semble l’embarrasser, et pour la première fois depuis cet échange, elle marque une pause et puis me dit : « Ah, là, je sèche. »
Sans doute, la sollicitation à se représenter les choses plutôt qu’à les décrire et à les figurer complètement par des images ou des objets l’a-t-elle mise en difficulté.
Reprenant son mode habituel de fonctionnement, elle me dit sur une forme interrogative : « Pensez-vous que je sois une matière que l’on puisse travailler ?
– Je pense que nous pouvons continuer de parler ensemble. »
Je lui fais remarquer qu’elle m’a décrit de nombreuses relations difficiles et certaines insupportables pour elle, mais elle ne m’a pas dit comment elle les vivait intérieurement.
« Vous savez, je n’ai jamais été déprimée, mais j’ai toujours été malade. »
Elle me décrit alors des crises de porphyrie qui ont jalonné son adolescence puis, dans les dix dernières années, des accès de vertiges qui l’ont fait errer de médecin en médecin.
Ces accès de malaises ou de vertiges évoquent des états d’angoisse diffuse que Michel Fain a très bien décrits.
« Actuellement, j’ai peur de me laisser à nouveau déborder par des états d’angoisse. »
Je lui demande ce qu’elle entend par là.
Se rapprochant un peu de moi, me regardant fixement et s’aidant de gestes de ses deux mains, elle me dit alors : « Je suis comme un lion en cage. Il n’y a rien qui soit plus terrible pour moi que cela. J’ai besoin d’être en permanence active, je ne supporte pas de ne rien faire. »
Je l’invite à ce que nous nous revoyions une seconde fois afin que nous prenions le temps de parler de cela.
Après l’entretien, je rejoins le bureau de la secrétaire et celle-ci me dit : « Vous savez, la patiente que vous venez de voir est très intéressante. Elle a parlé avec moi avant que vous ne la preniez en consultation. Simplement, j’ai trouvé qu’elle ne reconnaissait pas sa maladie. Elle m’a dit qu’elle n’était jamais déprimée et m’a demandé si moi, je l’étais de temps en temps. Je lui ai répondu, un peu embarrassée, qu’il arrive quelque-fois qu’on ait une baisse de moral. Elle m’a répondu qu’elle ne connaissait pas cela. »
Je trouve remarquable que la secrétaire ait perçu deux des aspects les plus saillants du fonctionnement psychique de la patiente : d’une part, l’intérêt qu’a suscité chez elle sa manière particulière de décrire des événements de sa vie actuelle et d’autre part l’exclusion de toute expression affective.
Au terme de ce premier entretien, j’ai le sentiment au sujet de Régine A. que c’est une patiente très fragile, tant sur le plan psychique, par la précarité de ses moyens psychiques, de repli défensif, que sur le plan somatique. Elle m’apparaît constamment au bord de la désorganisation psychosomatique.
Second entretien
En entrant dans le bureau et encore debout, Régine A. s’exclame : « Ah, ça tombe bien que je vous revoie, je sors de la Salpêtrière, j’ai fait une poussée. » Une fois assise, elle me dit qu’elle est à cran, elle le répète plusieurs fois, en accompagnant ses mots de gestes avec ses deux mains recroquevillées. Je n’en peux plus, je n’arrive plus à gérer la situation.
Je perçois un climat affectif sensiblement différent de celui qui accompagnait le précédent entretien. Ici dominent l’angoisse et la désorganisation psychique. Sa tenue défensive précaire s’est sensiblement fissurée. Je me sens d’emblée l’objet d’un investissement massif à valeur d’étayage narcissique.
Sans avoir à lui demander explicitement ce qui se passe, j’ai une mimique qui l’invite à associer.
« Je me suis fâchée avec ma mère au sujet de ma belle-mère. Ma mère m’a proposé d’organiser un repas familial en invitant ma belle-mère. J’ai alors explosé et je lui ai dit : “Je ne veux pas inviter ma belle-mère et faire la cuisine pour elle.” Et puis ma mère a téléphoné à mon ami pour lui demander d’inviter sa mère à un repas commun. Vous vous rendez compte, elle est passée au-dessus de moi, maintenant la chose est engagée et je suis hors de moi. Tout ça s’est passé le week-end dernier. » Elle dit se sentir angoissée et tout à fait impuissante à traiter cette situation.
Je lui demande ce qu’elle a dit à sa belle-mère.
« Oh, vous savez, j’ai été très polie. C’est comme cela que je suis avec tous les gens. »
Je lui fais remarquer l’écart existant entre l’intensité de ce qu’elle vit intérieurement et le conformisme de son attitude à l’égard de sa belle-mère.
Elle me répond immédiatement : « C’est l’éducation. On nous a toujours élevés comme cela. Il faut toujours être poli et diplomate avec les autres et ne jamais susciter de conflits. » Elle poursuit en me parlant longuement de différentes situations au cours desquelles elle est amenée à écouter sa belle-mère lui parler de problèmes domestiques. « Je suis envahie par elle, elle me téléphone plusieurs dizaines de fois par jour. » Pendant plusieurs mois, elle a éprouvé des nausées et s’est mise à vomir chaque fois que le téléphone sonnait. De temps en temps, n’en pouvant plus, elle demande à son ami d’intervenir auprès de sa propre mère. Cela dure une quinzaine de jours, puis sa belle-mère recommence. « Ça tombe vraiment bien que je vous voie aujourd’hui, me répète-t-elle.
– Oui ?
– Avec ma mère, j’ai toujours été en conflit. D’ailleurs, le conflit, c’est son mode d’être habituel. Si on n’est pas d’accord avec elle et si on n’obtempère pas, il y a conflit.
– Ah, oui ?
– Vous savez, ma mère a toujours été plus ou moins malade. »
Au fil de son récit, Régine A. m’apprend qu’elle est née à la suite d’une grossesse très difficile de la part de sa mère. Dans sa famille, on lui a toujours transmis l’idée qu’elle aurait gâché la vie de sa mère. Lorsqu’elle a eu quatre-cinq ans, sa mère a fait une grossesse extra-utérine et les médecins pensaient qu’elle ne pourrait plus avoir d’enfant naturellement. Quelques années après, elle était à nouveau enceinte, de son frère, cette fois-ci. « Vous savez, me dit-elle, mon frère lui a redonné vie. » Après l’évocation de la naissance de son frère, elle m’évoque associativement un événement traumatique pour elle. Lorsque son frère a eu un an et demi, elle lui aurait coincé les doigts dans une porte et elle a longtemps gardé trace de cet événement.
« Ma mère est comme ma belle-mère, elle est envahissante. Vous lui donnez le petit doigt et elle prend le bras. Elle cherche toujours à s’impliquer dans les affaires des autres et en particulier dans les miennes. Par exemple, poursuit-elle, lorsqu’elle a appris que j’avais une sclérose en plaques, elle a tout de suite affirmé que c’était de sa faute à elle, à cause de sa grossesse difficile. Vous vous rendez compte ? J’aurais une sclérose en plaques parce que ma mère a eu une grossesse difficile ! Je lui ai alors rétorqué : “Mais tu es complètement conne.” En fait, ma mère est née également à la suite d’une grossesse difficile de sa propre mère et pense que, de la même manière, ses différentes maladies, en particulier ses cancers récents, sont liées à cet événement de sa naissance. » Pour Régine A., cette façon qu’a sa mère d’endosser la responsabilité de sa propre maladie est une manière de s’impliquer dans les affaires de sa fille. « Vous savez, pour moi, ma maladie, c’est une fatalité. D’ailleurs, depuis toujours la maladie a fait partie de moi et lorsque je suis tombée malade il y a quelques années, je n’ai pas été surprise. Je crois que ce sentiment de fatalité, je l’ai hérité de mon grand-père paternel. Il était comme ça, fataliste. »
Comme au cours de la première consultation, le discours de Régine A. est rapide, logorrhéique, laissant peu de place à l’autre. Je la sens pourtant moins hypomaniaque et plus déprimée. En fait, elle est surtout très angoissée. Petit à petit, au cours de l’entretien, elle se réanime discrètement. Elle retrouve sa tenue habituelle. Ce remaniement s’étaye sur une relation de bonne qualité avec moi, m’évoquant la relation de confidence et de confiance qu’elle avait avec sa grand-mère paternelle. Je remarque l’interchangeabilité entre sa mère et sa belle-mère et les effets économiques de décharge qu’a son discours de rejet au sujet de sa mère. Celle-ci d’ailleurs semble devoir être maintenue à distance d’elle. Tout rapprochement générant une situation de désorganisation.
« Vous savez, aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été une personne très autonome. J’enrage de dépendre des autres.
– Vous enragez ?
– Oui, par exemple aujourd’hui, c’est une collègue de bureau qui m’a accompagnée ici. Elle est venue avec moi à la Salpêtrière et puis ici, à l’IPSO. Elle a beaucoup insisté car elle ne me trouvait pas bien. Je reconnais qu’elle est très gentille, mais je n’aime pas être une charge pour les autres. » Puis elle poursuit en me donnant d’autres exemples, cette fois-ci plus personnels et au sein de sa famille. « Mes deux parents étaient enseignants et je n’ai jamais voulu qu’ils m’aident sur le plan scolaire. Je faisais mon travail toute seule et puis je faisais aussi mon ménage toute seule, c’est moi qui lavais mon propre linge, je m’en occupais personnellement. Mes parents n’étaient pas pour l’assistanat. Par exemple, poursuit-elle, lorsque j’avais besoin d’acheter quelque chose, il fallait que je gagne cet argent moi-même. Je ne demandais rien à mes parents.
– Le fait de vous sentir une charge pour les autres semble être important pour vous. Or, vous m’avez appris tout à l’heure que depuis toujours vous avez pensé avoir gâché la vie de votre mère en raison de sa grossesse difficile. Ne vous considériez-vous pas alors comme une charge pour votre mère ?
– Oui, mais je suis comme ça avec tout le monde, pas simplement avec ma mère. En même temps, je me suis toujours fait beaucoup d’amis. Je me lie facilement et je ne suis pas du tout timide.
– Et avec les garçons ?
– Avec les garçons aussi. Oh, vous savez, les hommes sont faibles et j’ai toujours obtenu d’eux ce que je voulais.
– Ah, oui ?
– Oui, chaque fois que j’ai voulu un garçon, je l’ai eu et chaque fois que j’ai voulu le quitter, je l’ai quitté. »
Tout au long de cette dernière séquence, Régine A. a retrouvé sa tenue habituelle. Elle a un ton direct, familier, voire malicieux. Ce qui me paraît remarquable est qu’elle me parle sur le même ton et sur le même plan, aussi bien de ses relations amicales que de ses relations amoureuses, et aussi bien de ses amies filles que de ses amis garçons. La sexualité ne semble pas avoir dessiné des différenciations dans ses différentes relations d’objet. Aucun sentiment de pudeur ou de réserve, aucune formation réactionnelle, aucune dramatisation hystérique ne vient troubler le cours linéaire de son discours.
La question de l’autonomie me semble au cœur de son économie psychique. Elle pose le problème d’une position narcissique phallique chez Régine A. et de l’une de ses conséquences majeures : le défaut de passivité psychique. Avant d’explorer cette voie d’un manque dans l’intériorisation psychique, je lui demande si de temps en temps elle a des rêveries.
« Non, très peu, me dit-elle, je suis plutôt active, je ne supporte pas de ne rien faire. Je tricote, je fais le ménage, enfin, je m’occupe toujours. – Et les rêves de la nuit ?
– Ah, oui, il m’arrive de rêver.
– Voulez-vous me raconter un rêve ?
– J’en ai fait un récemment, c’était il y a quelques jours. J’étais avec ma grand-mère, vous savez, celle dont je vous ai parlé la dernière fois. C’était le psy de la famille, il fallait presque faire la queue et attendre son tour pour parler avec elle. Dans le rêve, je discutais avec elle, mais en même temps j’étais comme au-dessus de la scène en la voyant.
– De quoi parliez-vous ?
– Eh bien, je parlais de ma belle-mère.
– Où cette conversation se passait-elle ? lui demandai-je
– C’était dans son magasin, vous savez, elle tenait un commerce, mais, c’est curieux, il y avait des fauteuils et des canapés.
– Comme ici ?»
Elle éclate de rire.
Debout, avant de se séparer, elle s’exclame en se tournant vers moi : « Je suis compliquée, hein ? un vrai paradoxe vivant. »
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis