Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520847
192 pages

p. 123 à 144
doi: 10.3917/rfps.019.0123

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no 19 2001/1

2001 Revue française de psychosomatique

Le potentiel hallucinatoire, son organisation de base, son accueil et sa transformation dans un processus analytique

Guy Lavallée 106 rue de Sèvres 75015 Paris
Quel que soit le mode de développement pulsionnel, de nombreux exemples cliniques permettent de montrer qu’il existe un potentiel hallucinatoire toujours là, inclus dans le « ça», remobilisable et réorganisable, tant par la cure type que le face-à-face. Cet hallucinatoire s’organise sur le modèle général de « l’enveloppe visuelle du moi» : retournement pulsionnel réflexif, fonction écran, réduction de l’hallucinatoire à un quantum, relation « contenant-contenu» entre l’hallucinatoire négatif et positif. L’hallucinatoire, bien psychisé, est un facteur essentiel de la mentalisation.Mots-clés : , Potentiel hallucinatoire, Quantum hallucinatoire, Organisation de l’hallucinatoire positif et négatif, Enveloppe visuelle du moi. However the drives may develop, numerous clinical examples show that there always exists a hallucinatory potential, included in the “id” which can be remobilized and reorganized as much by classical analysis as by face-to-face psychotherapy. This hallucinatory potential is organized according to the general model of the “visual envelope of the ego”, a reflexive return of the drive, screen function, reduction of the hallucinatory potential to a quantum, the “container-contained” relationship, between the negative and positive hallucinatory potential. This potential, when it is well integrated, is an essential factor in mentalisation.Keywords : , Hallucinatory potential, Hallucinatory quantum, Organisation of positive and negative hallucinatory potential, Visual envelope of the ego. Welcher Triebmodus auch immer, zahlreiche klinische Beispiele zeigen, dass ein halluzinatorisches Potential immer da ist, inbegriffen im « Es», wieder zu mobiliseren und zu organisieren, sowohl in der Kur, als auch in der Therapie im Gegenüber. Dieses Halluzinatorische organisiert sich durch das generelle Modell der « visuellen Umhüllung des Ichs» : reflexive Triebumwendung, Schirmfunktion, Reduzierung des Halluzinatorischen zu einem Quantum, Beziehung « umschliessend-umschlossensein» zwischen dem negativen und positiven Halluzinatorischen. Das Halluzinatorische, wenn es gut « psychisiert» ist, wird zum wesentlichen Faktor der Mentalisierung.Schlagwörter : , Halluzinatorisches Potential, Halluzinatorisches Quantum, Positive und negative halluzinatorische Organisierung, Visuelle Umhüllung des Ichs. Cualquiera que sea la forma del desarrollo pulsional, muchos ejemplos clínicos nos muestran que existe un potencial alucinatorio que siempre està ahí, incluso en el « ello», remobilizable y reorganizable, tanto por la cura tipo como por la psicoterapia. Este alucinatorio se organiza sobre el modelo general de la « envoltura visual del yo» : retorno pulsional reflexivo, función pantalla, reducción de lo alucinatorio a un quantum, relación « continente-contenido» entre lo alucinatorio negativo y positivo. Lo alucinatorio bien psiquizado, es un factor esencial de la mentalización.Palabras claves : , Potencial alucinatorio, Quantum alucinatorio, Organización de lo alucinatorio positivo y negativo, Envoltura visual del yo.
« Adossé » à un ouvrage qui m’a permis d’approfondir la question de l’hallucinatoire, je vais tenter d’exposer, aussi succinctement et aussi simplement que possible, ma conception du potentiel hallucinatoire d’un sujet et son incidence sur sa « mentalisation » [1].
Conscient de la difficulté du propos, je vais développer dans un premier temps un argument en faveur de l’existence d’une catégorie psychique spécifique, l’hallucinatoire, en complémentarité avec le registre perceptif et représentatif, et consubstantiel à la figuration et au contact avec l’objet.
 
ARGUMENT SUR LA NÉCESSITÉ D’UNE NOUVELLE CATÉGORIE CONCEPTUELLE : L’HALLUCINATOIRE
 
 
Voici une première définition phénoménologique provisoire et simplifiée de l’hallucinatoire : il s’agit de la difficulté à distinguer le pôle perceptif, produit de nos organes des sens, du pôle représentatif, produit de notre pensée.
Nous connaissons l’hallucination pathologique dans les états psycho-tiques où des pensées deviennent semblables à des perceptions; il y a alors confusion perception-représentation, le psychotique voit, ou entend, dehors ce qu’il ne peut penser dedans.
Nous connaissons aussi l’hallucination dans le rêve : lorsque nous dormons, nous croyons percevoir ce que nous rêvons. De récents travaux de la clinique du sommeil à la Salpêtrière [2] ont montré que tout le monde rêve tout le temps. Le sommeil se double d’une activité hallucinatoire ininterrompue. Mais si l’hallucinatoire n’est pas bien contenu et pulsionnellement organisé dans un appareil psychique à rêver – que je conçois sur le modèle de l’enveloppe visuelle du moi – le rêve se transforme en une véritable hallucination, ou en acte moteur comme le somnanbulisme. C’est donc souligner que la vie psychique ne connaît pas de repos et que son activité figurative est sans relâche soutenue en tache de fond par l’hallucinatoire. Mais cet hallucinatoire doit être organisé.
Chez le nouveau-né, il n’y a pas de distinction nette entre perception, protoreprésentation et hallucination. La vie du nouveau-né se déroule sous la domination de son potentiel hallucinatoire, intimement lié au « ça ». La vie pulsionnelle du nouveau-né est vectorisée par le représentant psychique de la pulsion, constitué d’affects, d’hallucinatoire et de protoreprésentations; j’y reviendrai. C’est au contact de l’objet primaire que l’hallucinatoire s’organise, et c’est au contact de l’analyste qu’il pourra se réorganiser.
Dans nos expériences culturelles, nous connaissons tous l’hallucinatoire. J’ai pris dans mon livre l’exemple du cinématographe et de la vidéo que je connais bien et pratique depuis très longtemps. Le maniement des dispositifs techniques du cinéma et de la vidéo a été pour moi décisif. Il m’a permis d’éprouver avec plaisir l’hallucinatoire dans une activité créatrice figurative. C’est dire que mon intérêt pour l’hallucinatoire ne relève pas d’un quelconque effet de mode. Souvenons-nous que les premiers spectateurs du cinématographe Lumière prenaient peur lorsqu’ils voyaient « l’entrée d’un train en gare de La Ciotat ». S’agissait-il d’une image de locomotive, ou bien la locomotive était-elle vraiment là, et allait-elle les écraser ? Depuis l’invention du cinéma, il n’est plus possible d’être certain de distinguer la perception actuelle et directe de la chose, comme à travers une fenêtre, et l’image de la chose. Quand je regarde des images cinématographiques, je suis devant une perception à forte charge hallucinatoire, je dirais à fort « quantum hallucinatoire », en référence au quantum d’affect freudien. Il me faudra donc, aussi, repréciser la théorie de l’affect.
La physiologie du cerveau permet de mettre en relation perception, représentation et hallucination. Des techniques d’imagerie cérébrale appliquées à des personnes en train d’halluciner permettent à Marc Jeannerod, directeur de recherche à l’Inserm, d’affirmer : « Les hallucinations activent les zones primaires de la perception, celles-là mêmes qui traitent l’information sensorielle externe ». Or, nous savions déjà que la perception ou la représentation d’une même action activaient les mêmes zones du cortex cérébral. Du point de vue de l’activité cérébrale diurne, percevoir, représenter et halluciner c’est donc presque la même chose. Je reprends ici, intentionnellement, dans un souci de liaison, la même citation de Marc Jeannerod [3] que Cesar et Sarà Botella [4].
Le transfert dans la psychanalyse ne peut exister sans que soit créée une illusion de « continuité » et d’« indistinction » hallucinatoire (Botella) entre l’analyste perçu par son patient et les imagos internes de ce dernier. C’est seulement ainsi que les objets internes du patient seront transférés dans la psyché de l’analyste où ils pourront être perçus hallucinatoirement par le patient. Dans le mouvement régrédient, c’est le couple « projection-hallucinatoire » qui produit l’illusion transférentielle et fait surgir chez le patient des figurations inattendues et inaccessibles en dehors du dispositif analytique. Mais, en ce qui concerne la psychanalyse, l’importance de l’hallucinatoire ne s’arrête pas là.
 
L’OMNIPRÉSENCE DE L’HALLUCINATOIRE DANS LA PSYCHANALYSE : CURE TYPE OU FACE - À - FACE
 
 
Rappelons d’abord les conceptions princeps de C. et S. Botella en 1990; chaque mot compte, je les cite : « Par hallucinatoire, nous entendons un état de qualité psychique potentiellement permanent formé de continuité, d’équivalence, d’indistinction représentation perception; où le perçu et le percevant, le figuré et le figurant ne font qu’un. »
Je crois que du fait du mouvement régrédient chez les deux partenaires dans la cure type, mais aussi du fait du « sentir-avec » empathique, en face-à-face, qui met en relation « un percevant et un perçu », il y a un potentiel hallucinatoire mobilisé en permanence tant chez le patient que chez l’analyste. Notons bien les trois mots clés des Botella : « continuité, équivalence, indistinction ». « Continuité » et « indistinction » me sont, à l’usage, apparus les plus pertinents. La notion de continuité ou d’indistinction de ce qui est figuré : l’objet référent, et de ce qui le figure : la représentation, la perception, l’endoperception, concerne directement la figuration. Quant à l’indistinction ou la continuité de ce qui est perçu, et de celui qui perçoit, elle va pouvoir s’appliquer respectivement à l’objet et au sujet, à l’analyste et au patient, et inversement ! Dans le perçu analytique, nous aurons donc potentiellement une continuité ou une indistinction patient-analyste qui pourra fonctionner dans les deux sens et faire surgir des figurations chez l’un ou l’autre.
Voici un exemple de continuité hallucinatoire, dans une conjonction transférentielle optimum, entre l’analyste et son patient dans une pratique « classique ». Une pensée jusque-là informulable chez mon patient va surgir en lui dans la continuité de mon intervention, comme si patient et analyste parlaient d’une même voix.
Un homme obsessionnel, « homoérotique d’objet », selon les conceptions de Ferenczi, très « viril », découvre en séance qu’à sa naissance ses deux parents attendaient une fille : « Mes parents n’avaient pas prévu de prénom masculin, je devais m’appeler Julie. Longtemps je n’eus pas de prénom ! Ça n’était pas un espoir que je sois une fille, c’était une évidence. Oui, ça serait une fille, ils en étaient certains…
Analyste : « Ça devait être une fille et ça ne l’a pas été !
– « Alors qui suis-je ?» enchaîne-t-il immédiatement en prolongeant ma phrase.
Bouleversé et étonné, mon patient dit tout haut ce qu’en fait je pensais tout bas : ce « ça » indéfini qui devait être une fille et qui ne l’a pas été, qui est-il ? C’est la question même que j’aurais voulu lui poser. Ma formulation a évité « ça devait être une fille et ça a été un garçon » parce que, justement, le garçon n’ayant pas droit à l’existence, je lui laisse, moi aussi, dans ma parole, une place en suspens. Mon patient a ainsi pu penser pour la première fois dans la continuité hallucinatoire avec moi son profond trouble identificatoire totalement méconnu, mais qui est, à mon avis, au cœur de sa demande d’analyse.
Notons que ce patient obsessionnel met en œuvre des modalités de l’hallucinatoire quasi adhésives qui lui sont propres; chaque patient possède ses propres modalités. La « continuité » hallucinatoire serait peut-être plus obsessionnelle et « l’indistinction » plus hystérique.
Fondamentalement, il me semble qu’on ne peut comprendre l’écoute analytique introjective, qui consiste à prendre en soi pour éprouver et transformer ce qui vient du patient, sans prendre en compte le concept d’hallucinatoire. Si le processus ne se doublait pas d’une interrogation distanciée de l’écoute (s’écouter-écoutant), l’accueil inconditionnel des investissements narcissiques du patient amènerait à une véritable colonisation de notre psyché : le patient parlerait alors par notre bouche. Si telle est bien notre écoute, l’analyste est « suggestionné », il y a « continuité » psychique de l’ordre de l’hallucinatoire entre nos deux psychés.
La transitionnalité winnicottienne de la séance met au travail l’hallucinatoire en permettant que se succèdent sans cesse une illusion de continuité patient-analyste et la reconnaissance de cette discontinuité. En me référant à la théorie de la cure de Jean-Luc Donnet, je dirai que la continuité hallucinatoire se repère dans les mouvements de « conjonction transférentielle » et la discontinuité dans les mouvements de « disjonction transférentielle » – mon exemple clinique illustre bien ce point.
Avec le concept d’hallucinatoire, il devient donc possible de penser des phénomènes figuratifs analytiques intersubjectifs, ouvrant la voie aux « processus de subjectivation » [5] du patient, qui échappaient jusqu’à présent à une saisie rationnelle.
Mais si l’hallucinatoire se révèle dans des moments particuliers, il est toujours silencieusement à l’œuvre dans le processus analytique parce qu’il lui est consubstantiel.
 
L’ARTICULATION DE L’HALLUCINATOIRE POSITIF ET NÉGATIF DANS UN TRAJET PULSIONNEL RÉFLEXIF
 
 
Voici maintenant très condensée une partie de mes propositions concernant l’organisation de l’hallucinatoire. Produisant une « illusion de présence », l’hallucinatoire positif est du côté du contenu, tandis que l’hallucinatoire négatif, « illusion d’absence », se situe du côté du contenant [6]. Ma conception de l’hallucinatoire articule l’hallucinatoire positif et négatif.
Tant du côté du patient que du côté de l’analyste, l’hallucinatoire est sans cesse engagé sous sa forme positive dans la question de la « continuité » et de « l’indistinction » patient-analyste, et du côté du patient sous sa forme négative dans la question de l’hallucination négative de l’analyste. Je conçois l’hallucination négative de l’analyste sur le modèle de « l’hallucination négative de la mère » selon Green, elle constitue une « fonction-écran » cadrante et limitante assurant la lisibilité des figurations.
Le destin de l’hallucinatoire positif en excès est de se négativer pour former un contenant. L’hallucinatoire s’autorégule ainsi dans une relation homéostatique contenant-contenu selon Bion.
C’est ainsi que le moment de silence dit « maturatif » après une interprétation à fort quantum hallucinatoire positif marque chez le patient l’inversion de l’hallucinatoire positif en hallucinatoire négatif dans l’introjection pulsionnelle des contenus de l’analyse, renforçant son « écran psychique ». Le silence de mon patient après son « qui suis-je ?» pensé avec moi dans une « conjonction transférentielle » maximum, à fort quantum hallucinatoire, en est un bel exemple. Le signe positif de l’hallucinatoire partagé s’inverse chez mon patient et pose une nécessaire limite entre lui et moi après un moment d’« indistinction » de nos deux psychés. Notons qu’une certaine quantité d’hallucinatoire positif rapproche l’analyste et son patient, et qu’une certaine quantité d’hallucinatoire négatif les sépare. La notion de distance psychique selon M. Bouvet s’éclaire donc aussi du concept d’hallucinatoire.
L’organisation de l’hallucinatoire doit être complétée par une organisation du mouvement pulsionnel. En se retournant plusieurs fois sur lui-même, l’investissement pulsionnel lie et contient les échanges entre le pôle perceptif et le pôle représentatif qu’un quantum hallucinatoire de satisfaction va dynamiser. La réflexivité psychique est constituée. Les investissements objectaux se lient aux investissements narcissiques. C’est le modèle théorique généralisable de l’enveloppe visuelle du moi. Bien évidemment, ce sont là des principes organisationnels de base, qui ont, inéluctablement, de multiples destins.
Je propose de me résumer par cette métaphore : c’est la « lanterne magique » du transfert, éclairée par la lumière de l’hallucinatoire qui projette un potentiel infini de figuration sur l’écran psychique constitué par l’analyste halluciné négativement. Le patient « se voit » alors réflexivement dans sa production figurative qui aquiert un potentiel autoreprésentatif essentiel.
Avant d’aller plus avant dans la théorie, je voudrais illustrer une partie de ce que je viens de dire et donner un exemple simple du fonctionnement hallucinatoire du « couple analytique » en « régime de croisière ». Lorsque la mentalisation est optimum, le potentiel hallucinatoire du patient est imperceptible puisqu’il est régulé et organisé selon le modèle que je viens succinctement d’indiquer.
Aurélie est une patiente de structure hystérique. Quand elle vint me trouver, il y a six ans, elle souffrait d’une pathologie des limites du moi. Son indistinction hallucinatoire avec l’objet d’amour était si forte qu’elle vivait une confusion dépersonnalisante, créatrice d’états passionnels aliénants. Son hallucinatoire positif était insuffisamment limité, contenu et lié dans un circuit pulsionnel réflexif. Son intense mouvement d’investissements des objets d’amour ne revenait pas vers elle : elle ne se voyait pas dans l’objet, elle s’y perdait. Sa réflexivité psychique insuffisante ne formait pas de « boucle contenante ». L’analyse était marquée par de l’angoisse, spatiale de précipitation, et temporelle d’emballement (D. Houzel).
Le travail analytique d’Aurélie lui a progressivement permis de construire un appareil psychique qui contient, régule et lie l’hallucinatoire. Elle dispose maintenant d’un circuit pulsionnel réflexif autoreprésentatif qui s’appuie sur une « fonction écran », fruit de l’hallucination négative de son analyste dans l’introjection pulsionnelle des produits de son analyse. Quant à son potentiel hallucinatoire, il a été réduit à un « quantum » grâce aux opérateurs négatifs de l’analyse (tiercéité, castration, position dépressive, etc.). Dès lors, le quantum hallucinatoire de continuité entre Aurélie et moi se fait discret, mais pourtant très présent en elle et en moi. En certaines périodes – qui peuvent durer une à deux séances – ce que je pense pouvoir lui dire à son écoute est spontanément dit par elle l’instant d’après, sans que j’intervienne ! Je l’entends dire tout haut ce que, l’instant d’avant, je pensais tout bas !
Mais l’hallucinatoire fonctionne tout aussi discrètement dans l’autre sens. Ainsi, alors que très récemment je lui rappelle un épisode de son enfance qui a surgi en moi à son écoute, ma patiente, émue aux larmes, s’exclame : « Oh ! c’est drôle que vous disiez ça, le souvenir m’en est revenu à l’instant !» J’ai dit tout haut ce qu’elle venait de penser tout bas. Faut-il préciser que ce fut une séance mutative ?
Au début de son analyse, cette patiente redoutait le silence et me demandait souvent de lui dire quelque chose. Maintenant c’est le silence, le mien, mais aussi le sien, qui contient le potentiel hallucinatoire de continuité entre nos deux psychés. Le silence nous relie et nous sépare, il a une fonction transitionnelle. La communication silencieuse telle que la décrit C. Parat et la « mémoire pour deux » selon J. Miller incluent l’hallucinatoire.
Sous une forme ou sous une autre, les phénomènes de continuité et d’indistinction patient-analyste ne sont pas rares. Ils sont observables chez tous les « couples analytiques » dans les supervisions collectives !
 
L’HALLUCINATOIRE EST LE « FORMANT EN SATISFACTION » DE LA PULSION PARTIELLE SCOPIQUE À LA SOURCE DES FIGURATIONS
 
 
J’ai soutenu que l’hallucinatoire est, avec l’emprise, l’un des deux « formants » (P. Denis) de la pulsion scopique : il est le formant « en satisfaction » de la pulsion scopique. En effet, ce qui caractérise la pulsion partielle scopique à la source de toute figuration pour le voyant, c’est son caractère décorporé (A. Green). La vision impose un éloignement des sensations corporelles et permet des figurations à distance, sans contact corporel direct.
Si la satisfaction pulsionnelle figurative ne relève pas de la sensation corporelle, elle ne peut être que de l’ordre de l’hallucinatoire positif.
On pourrait parler d’une tentative de réalisation hallucinatoire du désir d’un « corps à corps » avec l’objet, en l’absence de tout contact corporel avec lui. C’est ce qui me permet d’affirmer que l’hallucinatoire dans un processus figuratif « mentalisé » promeut aussi une « équivalence », une « continuité » et une « indistinction » corps-psyché et même au-delà, soma-psyché. Je crois que l’hallucinatoire a des assises neurophysiologiques solides et un pouvoir potentiel sur le soma. Comme tel, il est une clé de l’homéostasie psychosomatique.
Ainsi, un patient qui se plaint de ne pas avoir fait l’amour depuis dix ans rêve d’un rapport sexuel avec une femme. La réalisation hallucinatoire nocturne du désir diurne est si pleinement accomplie qu’elle lui donne l’équivalent d’un acte sexuel sans pour autant qu’il y ait eu une réelle éjaculation. Le plaisir sexuel halluciné mis en scène et éprouvé dans son rêve, raconté à son analyste, équivaut à un rapport sexuel réel : le patient reprend espoir. L’hallucinatoire est capable de produire une équivalence soma-psyché.
Notons que, dans cet exemple, l’indistinction hallucinatoire n’est pas seulement présente dans l’indistinction entre le plaisir corporel orgastique et le plaisir psychique du rêve, elle s’étend aussi au corps à corps avec l’objet halluciné; en rêve, le patient éprouve une sensation d’étreinte avec son objet.
Une charge pulsionnelle hallucinatoire positive, autrement dit un quantum hallucinatoire de satisfaction, va donc affecter toute figuration mentalisée.
 
LE BUT PULSIONNEL DU QUANTUM HALLUCINATOIRE DE SATISFACTION
 
 
On aura compris que j’ai nommé « quantum hallucinatoire » la charge pulsionnelle hallucinatoire toujours variable afférente au contact avec l’objet et aux figurations, en référence à la théorie de l’affect que je me suis proposé de repréciser.
L’hallucinatoire est « poussée et mouvement » (Botella), l’hallucinatoire caractérise la qualité de ce mouvement, la qualité de cette dynamique pulsionnelle. Tout le contraire par exemple de l’agitation motrice, ou de la vie opératoire; c’est en ce sens d’ailleurs que j’oppose l’opératoire à l’hallucinatoire : la pensée opératoire est quasiment dépourvue d’hallucinatoire.
Du fait que l’hallucinatoire anime la dynamique du mouvement et du surgissement préfiguratif, c’est un concept certes qualitatif, puisque tout mouvement pulsionnel n’est pas d’essence hallucinatoire, mais cela ne doit pas nous masquer qu’il s’agit fondamentalement d’un concept énergétique. Et qui dit énergie dit réglage de sa quantité.
L’hallucinatoire est qualitativement présent dans toute activité psychique ordinaire bien psychisée, bien mentalisée, mais il ne peut exister qu’à l’état de quantum; je pense l’avoir montré dans mon ouvrage de façon très complète en ce qui concerne la perception visuelle. Si le potentiel hallucinatoire positif n’était pas réduit à un quantum à l’intérieur d’un circuit pulsionnel long en double retournement appuyé sur un écran d’essence hallucinatoire négative, il n’irriguerait pas l’activité figurative; l’excès quantitatif d’hallucinatoire positif provoquerait un court-circuit peu ou prou psychotisant : l’hallucination pathologique positive ou négative ne serait pas loin. L’excès qualitatif n’est donc pas à craindre, c’est bien l’excès quantitatif qui l’est !
L’hallucinatoire est du côté de la force pulsionnelle de liaison préfigurative, alors que l’affect est du côté du « qualitatif » (Botella), c’est-à-dire du sens émotionnel. Pourtant l’hallucinatoire donne le sens du sens. L’hallucinatoire est la lumière de l’esprit qui fait surgir la pensée, l’« Euréka » qui entraîne l’insight. Il est promesse, espoir des retrouvailles avec l’objet perdu ou avec une figuration non encore advenue. Mais il ne représente rien au sens strict.
Dans Félix le chat, une célèbre bande dessinée de mon enfance, on voyait une ampoule électrique s’allumer au-dessus de la tête du héros quand il avait une idée ! L’ampoule allumée ne représente pas l’idée mais son surgissement, son quantum hallucinatoire. L’idée sera exprimée dans la bulle du dessin suivant. C’est le quantum hallucinatoire attaché à toute figuration qui donne la sensation du surgissement lumineux de la pensée.
Notons que là où Félix voit une source de lumière il aurait pu entendre : « Euréka !»
Cet exemple amusant recèle un fond de vérité. Je vais l’illustrer en décrivant un rêve étonnant de mon patient obsessionnel, évoqué précédemment.
Quand cet homme vint me trouver, son hallucinatoire était uniquement mis au service de multiples coïncidences magiques, angoissantes et absurdes, brisant les limites de son moi, nécessitant une névrose de contrainte conjuratoire, « tenant » son moi assiégé dans une sorte de camisole de force. Aujourd’hui ses symptômes obsessionnels sont « oubliés » (sic). L’hallucinatoire de mon patient, fourvoyé dans une grave pathologie des limites de son moi, s’est réorganisé et transformé. Cet homme qui disait ne pas rêver, et ne racontait pas de rêve, s’est mis à rêver. Dans ce rêve, mon patient se voit en séance avec moi. Et il me montre le visage merveilleux de sa mère aimante éclairé par la lumière d’une lampe-torche, tel qu’il n’a jamais pu le voir dans sa vie : sa mère froide et rigide n’ayant jamais pu lui manifester le moindre contact affectif. Soulignons que la « vision-jamais vue » du visage de sa mère aimante éclairé par la lumière de la lampe figurant l’hallucinatoire marque l’apparition d’une dimension hystérique chez cet obsessionnel. Et il dit : « Euréka, dans mon rêve j’avais l’impression qu’enfin j’avais découvert le secret de tous mes problèmes (…)». Retenons le mot « Euréka !» qui marque pour une organisation obsessionnelle dominée par la représentation de mot l’équivalent, pour une structure hystérique, de l’ampoule électrique lumineuse dans la bulle de Félix le chat. La lumière et Euréka signent tous deux le surgissement hallucinatoire de la figuration marquée par la satisfaction. La lumière et Euréka sont les représentants-représentations pulsionnels de l’hallucinatoire, autrement dit : des représentations de choses et de mots qui rendent présent le quantum hallucinatoire positif de satisfaction, autrement invisible. Je me suis aperçu que, cliniquement, la lumière est toujours une représentation de l’hallucinatoire.
Le potentiel hallucinatoire de mon patient a donc bel et bien été accueilli, travaillé et réorganisé dans l’analyse, dans le sens de la satisfaction pulsionnelle sublimée.
Ce rêve permet de comprendre qu’une part du potentiel hallucinatoire de mon patient s’est réinvestie dans une activité onirique nocturne qui remplit bien sa fonction de réalisation hallucinatoire résolutive des tensions psychiques. Et qu’une autre part s’est transformée en désir de se représenter lui-même dans une continuité hallucinatoire avec moi. D’ailleurs, ce rêve est une « mise en abyme » hallucinatoire de la séance d’analyse où il le me le raconte. Cet homme retrouve ainsi dans l’amour de transfert la continuité hallucinatoire avec sa mère « source de vie », cachée derrière une omniprésente image maternelle phallique, rigide, distante et inaffective.
Chez cet obsessionnel qui parlait initialement « une langue de bois », et se présentait en début d’analyse comme très angoissé, surmoïque, rigide, addictif à une sexualité clivée « autocalmante » (C. Smadja et G. Szwec) et non pas auto-érotique, c’est une véritable révolution !
 
LE « QUANTUM HALLUCINATOIRE » EST AVEC L’AFFECT LE REPRÉSENTANT PSYCHIQUE DE LA PULSION
 
 
L’hallucinatoire active les mêmes zones corticales que la perception ou la représentation. Il a des assises neurophysiologiques solides, il est une émanation du chaudron pulsionnel du « ça » et de ses excitations, à la fois exogènes et endogènes, où soma et psyché ne sont pas distinguables. En permettant au nouveau-né, tout juste sorti du ventre maternel, un sentiment de continuité mère-enfant, soma-psyché, dedans-dehors, l’hallucinatoire sera le premier organisateur du chaos. Chez le bébé, il n’y a pas de distinction nette entre perception, protoreprésentation et hallucination. La vie du nouveau-né se fait sous la domination de la tentative de réalisation hallucinatoire du désir, mais à condition que la structure de la mère lui en donne la possibilité !
En s’ajustant à son bébé, la mère crée entre eux de la continuité et de l’indistinction hallucinatoire, elle capte ainsi le potentiel hallucinatoire physiologique du bébé, le fixe entre leurs deux corps et l’organise psychiquement pour le compte de l’enfant. Puis, elle permet que s’établisse entre eux un champ transitionnel d’illusion de continuité hallucinatoire et de désillusion facteur d’individuation.
Ainsi le chaos pulsionnel du bébé se trouve lié sous le signe de la satisfaction à l’organisation psychique maternelle.
C’est là une des bases de la « mentalisation » et d’un bon équilibre psychosomatique puisque l’hallucinatoire originel, où soma et psyché ne sont pas distinguables, permet, quand tout se passe bien, de lier le chaos du ça à l’Éros et de réduire la part de l’autodestructivité. La vie du soma suit alors son cours, l’enfant se développe en relative bonne santé. La mère « intricante « (D. Ribas) permet au bébé d’intriquer l’Éros à la destructivité. A contrario, nous aurons des échecs du développement avec des somatisations multiples tels que Gérard Szwec les a analysés, par exemple avec le cas Selim [7].
Quand la mère s’avère suffisamment bonne, et bien « intricante », la vie pulsionnelle du nouveau-né va dès lors être vectorisée par le représentant psychique de la pulsion (Freud, Green) constitué d’affects, d’hallucinatoire et de protoreprésentations. Notons que C. et S. Botella n’utilisent pas le concept de « représentant psychique de la pulsion ». Pourtant, en mettant en relation certaines parties des travaux d’André Green, nous allons découvrir que l’hallucinatoire fait partie du « représentant psychique de la pulsion » tel qu’il l’a conçu.
À la source même des premières émergences pulsionnelles, André Green a proposé de distinguer plus nettement que ne l’a fait Freud le représentant-représentation de la pulsion (la représentation qui représente la pulsion) et le représentant psychique de la pulsion. Voilà ce qu’il en dit dans son travail sur le langage de 1983 [8] : « Avec le représentant psychique de la pulsion, nous aurions affaire à une formation psychique d’où toute séparation entre représentation et affect serait absente. Ce qui veut dire que toute distinction entre les informations issues du monde d’une part et celles nées du corps d’autre part ne peut avoir lieu et a fortiori toute idée de séparation avec l’objet. Ce mixte de représentation et d’affect est dominé par son potentiel dynamique : c’est dire que le concept de mouvement y prend le pas sur tout autre. »
Puisque l’hallucinatoire est d’abord indistinction « entre les informations issues du monde d’une part et celles nées du corps d’autre part », indistinction entre perception et représentation, entre l’objet perçu et le sujet percevant, mais aussi selon moi entre soma et psyché, il conviendrait de remplacer dans la définition de Green le « mixte représentation et affect » par le « mixte hallucinatoire-affect-protoreprésentation » pour aboutir mot pour mot à ma conception de la dynamique préfigurative. Green écrira d’ailleurs dans « La mère morte » à propos des « représentations primitives » : « Ces représentations primitives méritent à peine le nom de représentation. Ce sont des mixtes de représentations à peine ébauchées, sans doute de caractère plus hallucinatoire que représentatif, et d’affects chargés que l’on pourrait presque appeler des hallucinations affectives. » [9]
Je propose donc de considérer que l’hallucinatoire, au même titre que l’affect, est constitutif du représentant psychique de la pulsion. Mais, tandis que l’affect est un vecteur de sens émotionnel, le quantum hallucinatoire est vecteur de force.
Ainsi le paradoxe freudien souligné par Green au terme de son livre sur l’affect (1973) se trouverait résolu : « Que Freud ait sous le même terme, à une variation connotative près (quantum d’affect et affect), renvoyé à la fois à une affectation énergétique et à une expérience subjective est peut-être ce qu’il y a de plus difficile à penser. »
Si l’expérience subjective reste qualifiée par l’affect, l’affectation énergétique serait, quant à elle, et selon moi, à penser en termes de quantum hallucinatoire.
Cette distinction éclaire la disparition de la figuration dans l’excès d’intensité de l’affect; ça n’est pas l’affect qui est trop intense – comme on le dit improprement – mais le quantum hallucinatoire positif qui l’accompagne. Dès lors, le quantum hallucinatoire positif en excès se négative en faisant disparaître la représentation. L’affect demeure, délié de sa figuration : le patient se plaint d’un « blanc » de pensée.
Cette théorie a d’importantes retombées cliniques. En liant solidement l’affect comme facteur de sens et l’hallucinatoire comme force pulsionnelle de liaison, elle donne aux idées de Catherine Parat sur l’affect partagé et la répression tout leur poids [10]. Dans le partage de l’affect, la pensée du patient et celle de l’analyste sont pourvues d’un quantum hallucinatoire de continuité ou d’indistinction patient-analyste : il y a donc conjonction de la force et du sens et c’est ce qui permet d’en comprendre la puissance thérapeutique.
Quant à la répression, ce ne sera pas seulement l’affect qui sera réprimé, mais le représentant psychique de la pulsion et avec lui le quantum hallucinatoire de satisfaction. Autrement dit, sera réprimé tout ce qui de la vie psychique d’un patient découle de l’hallucinatoire, privant ainsi ses capacités figuratives d’un facteur pulsionnel de liaison. La vie opératoire sera en route.
 
DANS LE FACE - À - FACE L’HALLUCINATOIRE POSITIF DOMINE
 
 
J’ai expliqué dans mon ouvrage que le dispositif de la cure type met au travail l’hallucination négative à partir de l’hallucination négative de la mère déjà constituée. Le face-à-face, en réinstallant l’objet analyste en position de perception, reprend le problème au début. Il permet de créer un continuum hallucinatoire positif patient-analyste que le patient pourra négativer. Cela suppose de travailler avec notre expressivité. « Pourquoi les analystes se transforment-ils en sphinx quand ils reçoivent quelqu’un en face-à-face ?» questionne André Green. En effet le face-à-face n’a de sens spécifique que s’il est potentiellement expressif. Il n’y a pas de neutralité de la perception d’un visage, la perception d’un visage artificiellement impassible n’est pas l’équivalent du silence d’un objet absent du champ visuel. La visibilité du thérapeute suppose que son visage exprime, à sa volonté (ni plus ni moins que ses mots), tel le visage d’un artiste dramatique, des affects adéquats ou une neutralité qui – au même titre que le silence – fassent écran : rien à voir avec ce visage dur et figé qui n’est que la réplique visuelle du silence de mort. C’est donc un exercice très difficile puisque, outre les paramètres analytiques habituels, l’analyste doit garder un « œil » sur sa propre expressivité. Il ne doit pas seulement « s’écouter-écoutant » et s’écouter intervenir, mais il doit aussi « se voir-vu » par son patient ! Un niveau supplémentaire de réflexivité est nécessaire pour régler l’hallucinatoire positif et la distance psychique au patient.
En face-à-face, le mouvement régrédient est moins perceptible chez les deux partenaires, mais il est complété par le « sentir-avec » empathique, quasi mimétique même, qui met en relation « un percevant et un perçu » (Botella). Je me suis ainsi surpris à utiliser involontairement la gestuelle que je voyais à l’œuvre chez mon patient ! En face-à-face aussi, un potentiel hallucinatoire est mobilisé en permanence tant chez le patient que chez l’analyste. Si l’on s’engage résolument dans une prise de conscience de sa propre visibilité, il est possible de travailler avec l’hallucinatoire et de ne pas se transformer systématiquement en sphinx !
En face-à-face, l’analyste redevient un miroir hallucinatoire positif. À lui de créer de la continuité et de l’indistinction, si nécessaire et quand c’est nécessaire, en se prêtant au partage de l’affect avec son patient.
Un éminent collègue, spécialiste de l’adolescence, m’adresse un patient malentendant pour différents troubles de l’adolescence qu’il ne m’est pas nécessaire d’expliciter. Ce garçon, qui a tardé à être découvert malentendant, est maintenant bien appareillé et rééduqué; il parle suffisamment distinctement, je le comprends. Mais, lorsque j’interviens, c’est la catastrophe. Mon patient doit alors se concentrer laborieusement sur mes lèvres, je dois, comme lui, parler fort, articuler mécaniquement et très souvent répéter ma phrase ou la modifier, il doit ensuite se répéter ma phrase dans sa tête et chercher à la comprendre ! Dans ces conditions, toutes mes interventions tombent à plat et sont désamorcées. Je suis consterné. Je pense qu’aucun travail analytique ne pourra se faire. Ce garçon rééduqué a, c’est inéluctable un rapport distordu au langage et aux « choses de la vie ». Il vit dans un monde semblable à un film muet où « tout est visuel » (E. Laborit). Les mots d’autrui y surgissent comme une pancarte à lire sur les lèvres qui occulte tout le reste du champ visuel, c’est-à-dire ici l’accompagnement expressif de mon visage qui profère ces mots. Processus primaire et secondaire, affect et hallucinatoire ne sont pas liés : sa parole est opératoire.
Au début, je choisis donc de concentrer mes efforts sur un accompagnement corporel expressif discret de son discours dans le contact œil à œil, ponctué de quelques interjections où la gestuelle tient la plus grande part. Je le suis « au plus près » en créant une continuité hallucinatoire mimétique perceptive et n’interviens verbalement, au début, que très rarement. Cet accompagnement expressif va porter ses fruits : son discours opératoire évolue, s’enrichit, des insights apparaissent. Emporté par une spontanéité qui fait désormais surgir (quantum hallucinatoire) son discours, il lui arrive de me tutoyer sans s’en apercevoir ! J’aurai la certitude que la continuité hallucinatoire commence à s’établir entre nous quand ce garçon mal entendant aura ce cri du cœur : « Je voudrais que vous entendiez comme moi !» Pendant ma semaine de vacances, il rêve à plusieurs reprises qu’il est en séance avec moi. Je suis présent dans sa production hallucinatoire nocturne. L’hallucinatoire anime nos rapports et alimente son investissement transférentiel qui atteint désormais une intensité que je n’espérais pas.
Il n’est que trop évident ici que le partage expressif de l’affect en face-à-face est à la source de ses progrès inattendus. Il s’agit bien de « l’éprouver ensemble » ferenczien, mais l’hallucinatoire y a sa part. Le sens est donné par l’affect, mais l’hallucinatoire donne le « sens du sens », c’est-à-dire la sensation de la continuité entre nos deux psychés. L’hallucinatoire positif en « vis-à vis » (C. Parat) apparaît bien ici comme un agent essentiel de la « mentalisation » du patient.
 
EN SECONDE TOPIQUE : L’OPPOSITION OPÉRATOIRE / HALLUCINATOIRE
 
 
J’oppose l’opératoire comme répression du représentant psychique de la pulsion (affect et quantum hallucinatoire) à l’hallucinatoire. En ce qui concerne la pensée, Eros s’exprime dans l’hallucinatoire, Thanatos dans la pensée opératoire. Je fais donc de l’opératoire une catégorie conceptuelle à part entière; il s’agit pour moi d’une qualité psychique paradigmatique supposée potentiellement présente chez tout un chacun.
Contrairement à la suggestion d’André Green, on ne peut pas faire l’hypothèse d’un vide de type hallucinatoire négatif dans la vie opératoire : en effet, ce dernier interdit l’adaptation à l’action exigée par la gestion des situations traumatiques, source potentielle de la vie opératoire. C’est donc l’hallucinatoire, tant positif que négatif, qu’il nous faut opposer à l’opératoire. Quelles que soient les objections que l’on peut faire à une telle opposition, nous n’avons pas pour l’instant d’opposition plus heuristique.
La pensée opératoire qui découle, en théorie, de l’éradication de l’hallucinatoire est dès lors dominée par la pulsion de mort : dépression dite « essentielle » (P. Marty), somatisation asymbolique, l’hallucinatoire n’est plus là pour lier le soma et la psyché sous le signe d’Éros. A contrario, quand tout se passe bien, les traces pulsionnelles hallucinatoires sous forme de quantum, comme force de liaison figurative, aimantent la vie psychique et donnent le sens du sens : l’hallucinatoire a alors valeur de retrouvailles inconscientes avec l’infigurable de l’objet primaire à jamais perdu. Dans la pensée opératoire, le sens du sens est perdu, le sel de la vie a perdu sa saveur.
L’indistinction hallucinatoire est le fruit d’une transformation psychisante érogène, d’un lien pulsionnel, qui lie le dedans et le dehors sans avoir besoin de dupliquer à l’identique l’objet référent et ce qui le figure pour les faire coïncider. Ainsi, pour qu’une patiente ait l’impression de m’entendre avec la voix de son père, il n’était pas nécessaire que ma voix soit la réplique de la voix de son père ! La perception à fort quantum hallucinatoire est bel et bien une « endoperception », comme le soulignent les Botella. En revanche, dans la pensée opératoire, il y a nécessité d’une duplication à l’identique.
C. Smadja (1998) assimile le fonctionnement opératoire au résultat d’un développement pulsionnel traumatique (Freud 1920). Il oppose un développement pulsionnel dominé par l’hallucinatoire et un développement pulsionnel marqué par le trauma, ce dernier étant censé aboutir à un fonctionnement opératoire. Mais, en même temps, nous devons garder à l’esprit que le forclos ou « l’irreprésentable traumatique » (Botella) vont précisément trouver à revenir perceptivement sur un mode hallucinatoire. Ce qui ne peut être représenté dedans sera perçu-halluciné dehors. Je crois à la possibilité de transformer l’état opératoire en névrose traumatique avec retour hallucinatoire du forclos dans un processus thérapeutique. Parce que je conçois l’hallucinatoire comme un potentiel toujours là et toujours remobilisable, quels que soient la pathologie du patient et son mode de développement pulsionnel.
Dans un développement pulsionnel traumatique, on peut comprendre que pour assurer sa survie le moi soit forcé à un développement prématuré (M. Fain). Dès lors, le moi a la force nécessaire pour réprimer consciemment, volontairement, et massivement, l’affect producteur de sens, et le quantum hallucinatoire qui lui donne son intensité. D’autant plus que l’affect ne pourrait être que douloureux. En effet, lorsqu’il y a traumas, l’hallucinatoire ne cesse de faire revenir les représentations douloureuses au pôle perceptif. La répression menée à son terme offre une solution.
À la place du refoulement conservateur de représentations méconnues du moi, la répression « désinvestit les chaînes représentatives » [11]. Autrement dit : le représentant psychique de la pulsion constitué d’affect et d’hallucinatoire ne participe plus à l’investissement des représentations : il est réprimé.
C’est ainsi que l’on pourra comprendre que la pensée disjointe de ses sources pulsionnelles tende vers l’opératoire. La « démentalisation » sera en route, le sens et la force subversive du représentant psychique de la pulsion seront perdus. Les auto-érotismes sont alors remplacés par des « procédés autocalmants » (C. Smadja et G. Szwec). Dans le procédé auto-érotique, l’hallucinatoire a sa place (la trace de la réalisation hallucinatoire du désir est perceptible), dans le procédé autocalmant il a disparu. Mais je soutiens qu’il peut y avoir passage de l’un à l’autre dans les deux sens. J’ai montré comment la bouée de sauvetage de la construction fétichiste et de la néo-sexualité (J. Mac Dougall), impossible dans le fonctionnement opératoire ou démentalisé, emprunte à l’hallucinatoire. J’ai également explicité que le narcissisme de vie (A. Green), surtout dans ses expressions élationnelles (B. Grunberger), n’existe pas sans un quantum d’hallucinatoire. L’hallucinatoire articule pulsion et narcissisme et permet de répondre au questionnement induit par Grunberger sur leur « dialectique ».
 
LE RETOUR HALLUCINATOIRE DU FORCLOS DANS LA CONSTRUCTION D’UNE NÉVROSE TRAUMATIQUE : LE POTENTIEL HALLUCINATOIRE FOURVOYÉ EST RÉORGANISÉ
 
 
Il faut donc nuancer l’opposition traumatique/hallucinatoire adoptée par C. Smadja. Il y a des premiers développements traumatiques qui se transforment et « guérissent » sur un mode hallucinatoire.
Ainsi une jeune maman en analyse, à la naissance de son enfant, hallucine le nom et le visage de son propre père à jamais inconnu, ce qui dans le transfert aura une véritable fonction de trouvé-créé winnicottien. Cette jeune femme, abandonnée à la naissance, fut sauvée par la Croix-Rouge dans un pays dévasté par la guerre. Elle n’a donc pu avoir qu’un premier développement traumatique. L’adoption rapide a permis de constituer un représentant psychique de la pulsion et son formant hallucinatoire au contact d’un objet vivant. Le couple adoptif s’avéra « suffisamment bon » (Winnicott).
On doit donc supposer que l’hallucinatoire a des assises neurophysiologiques solides et qu’il existe toujours à ce niveau, chez le tout-petit, comme potentialité à psychiser, même si les conditions de l’environnement sont traumatiques.
La vie opératoire et ses variantes ne sont donc pas les seules issues au développement pulsionnel traumatique : la psychopathie, par exemple, en est une autre.
Chez les patients qui ont eu un premier développement traumatique et qui présentent une « configuration psychique créant des comportements sexuels violents », l’hallucinatoire est rabattu sur l’indistinction sujet-objet, permise par le corps à corps au moment de l’acte sexuel violent. Mais dans un processus thérapeutique la place de l’hallucinatoire change, se psychise, et les traumas forclos reviennent sur un mode hallucinatoire.
Ainsi François, le patient « princeps » de Claude Balier [12], soumis dès l’enfance à des traumas dans un milieu fruste par un père alcoolique violentant sexuellement toute sa famille, n’a pas trouvé d’issue dans un fonctionnement opératoire. En thérapie avec Claude Balier, il va retrouver sur un mode hallucinatoire la scène de la sodomie par le père. On peut supposer que le sadomasochisme du père alcoolique, la masturbation compulsive de l’enfant et de l’adolescent (jusqu’à quinze fois par jour), ont maintenu une intrication des pulsions de vie et de mort [13] et une issue hallucinatoire possible. Le « vis-à-vis » avec Balier va recréer de l’hallucinatoire positif dans un transfert paternel. Le patient retrouve alors une illusion de continuité avec son père violent : un processus thérapeutique peut commencer. Mais l’hallucinatoire réapparaît sur un mode cauchemardesque quasi psychotique.
Pendant la thérapie, après avoir dormi et rêvé, François ne peut reprendre pied dans le monde : « Après le réveil, la réalité est imprégnée, déformée, par les affects et les images du rêve » (Balier). François écrit : « Je deviens fou, j’ai la tête qui va éclater. Même à la radio, il y a des voix de chanteur qui me font peur et me donnent des frissons. C’est horrible !»
Petit à petit les cauchemars vont se rapprocher de ses pensées concernant son père, jusqu’à lui permettre de retrouver la scène de la sodomie par le père.
L’hallucinatoire nocturne et l’hallucinatoire diurne réactivés ne sont pas contenus dans un appareil psychique pulsionnel que je conçois sur le modèle de l’enveloppe visuelle du moi : retournement pulsionnel assurant la jouissance dans la position réceptive-passive et fonction écran. Ici la psychothérapie en « face-à-face » prend tout son sens : celui de la reconstitution d’un tel circuit pulsionnel en double retournement avec écran hallucinatoire négatif filtrant, entre C. Balier et son patient. A l’acmé hallucinatoire positive de la conjonction transférentielle, il y a eu à de multiples reprises hallucination négative de C. Balier, sur le modèle de l’hallucination négative de la mère. Un écran psychique s’est reformé dans le champ visuel du patient. L’hallucinatoire nocturne et l’hallucinatoire diurne vont être régulés, la recherche de la satisfaction pulsionnelle par le recours à l’acte ne sera plus la seule solution : une mentalisation est à l’œuvre.
En notant l’issue hallucinatoire aux traumas infantiles, nous supposons que le potentiel hallucinatoire est toujours là, mais « tourne à vide » (M. Fain), en quête d’objets hallucinables. Le potentiel hallucinatoire originel indestructible, inclus dans le ça, peut toujours être accueilli et remodelé par un objet qui a les qualités psychiques de l’objet primaire. Cet objet nous le connaissons : c’est le psychanalyste ! Dans la situation analytique, le patient peut réorganiser son potentiel hallucinatoire au contact de l’objet analyste vécu en continuité hallucinatoire avec sa psyché.
Le processus thérapeutique permettant le retour hallucinatoire du forclos du cas de Balier pourrait être rapproché de celui d’un patient atteint de pelade décalvante analysé par Christine Jean-Strochlic à l’Institut de psychosomatique [14].
Au bout d’un an de travail avec Christine Jean, le patient va apporter des rêves : l’hallucinatoire cesse d’être réprimé. Dans l’un des plus récents qui est un cauchemar, le patient rêve qu’on lui greffe des yeux sur sa peau. À la place, ajouterais-je, de ses poils qui ont disparu ! J’émets l’hypothèse qu’il s’agit dans son cauchemar du retour hallucinatoire du trauma : les yeux de la grand-mère aveugle dont il a partagé la chambre étant enfant. Non seulement ces yeux crevés ne lui ont rien révélé de son être mais ils sont persécuteurs, « cauchemardesques », comme le prouvent d’autres éléments du matériel. Le patient questionne alors Christine Jean : « Comment me voyez-vous ?» Question essentielle qui émerge soudain, au vif du continuum hallucinatoire positif, permis par le « vis-à-vis ». Il y a donc une mise en abyme de l’hallucinatoire en train d’advenir entre Christine Jean et lui, dans l’hallucinatoire du cauchemar raconté en séance. En effet, conjoindre les yeux de la grand-mère, projetés sur ceux de Christine Jean, et sa propre peau, revient à figurer un continuum hallucinatoire traumatique entre lui et la grand-mère. Ce continuum hallucinatoire traumatique, le transfert permet de le transformer en « continuum hallucinatoire thérapeutique ». Le continuum hallucinatoire thérapeutique jamais advenu, ni avec sa grand-mère, ni avec sa mère, c’est avec Christine Jean qu’il s’est produit, et qu’il ne cessera plus de se produire.
Christine Jean considère que ce cas vérifie les idées de Gérard Szwec : la pelade se caractérise par l’absence de constitution de névrose traumatique. Mais à partir de ce cauchemar une névrose traumatique apparaît vérifiant les hypothèses de Gérard Szwec.
Mais, tant pour le patient de Claude Balier que pour celui de Christine Jean, comment comprendre la constitution d’une névrose traumatique si on ne dispose pas de la théorie du potentiel hallucinatoire non psychisé ou réprimé mais toujours là et remobilisable par le travail analytique ? Et comment comprendre que « l’hallucinatoire traumatique » puisse s’organiser et se transformer en « hallucinatoire thérapeutique » sans la théorie de l’enveloppe visuelle du moi comme modèle général d’organisation de l’hallucinatoire ?
 
RÉSUMÉ DES DIFFÉRENTS FACTEURS CONCOURANT À LA PSYCHISATION DU POTENTIEL HALLUCINATOIRE D’UN SUJET
 
 
  • Il doit y avoir création d’un continuum hallucinatoire positif avec un objet primaire doué de « capacité de rêverie » (Bion). L’échec de la réalisation hallucinatoire du désir relance la quête de l’hallucinatoire sous forme d’un mouvement d’investissement pulsionnel. Le potentiel hallucinatoire se transforme au contact de l’objet en représentant psychique de la pulsion à même d’investir le monde.
  • A l’acmé de la satisfaction hallucinatoire positive du désir, en contact avec l’objet primaire, le signe de l’hallucinatoire s’inverse : il y a hallucination négative de la mère dans le mouvement de son introjection pulsionnelle. Une fonction cadrante et écran est créée.
  • Il s’instaure une relation « contenant-contenu » entre l’hallucinatoire négatif et positif qui permet leur régulation.
  • L’aire transitionnelle entre l’enfant et sa mère met au travail l’illusion de continuité et la désillusion individuante.
  • Tiercéité, castration, position dépressive, etc., les organisateurs négatifs réduisent l’hallucinatoire à un quantum dans le mouvement de l’individuation. L’objet primaire est perdu mais le quantum hallucinatoire en ravive la trace. Le sens du sens est créé.
  • Il y a construction d’un appareil psychique diurne et nocturne organisant un trajet pulsionnel en double retournement appuyé sur un écran hallucinatoire négatif. Les figurations sont pourvues d’un quantum hallucinatoire bien dosé, régulé dans une relation contenant-contenu entre l’hallucinatoire négatif et positif. La réflexivité psychique est constituée. C’est le modèle de l’enveloppe visuelle du moi généralisé.
  • Dans l’analyse, il y a remise au travail possible de tous ces facteurs. Le potentiel hallucinatoire « fourvoyé » est accueilli, transformé, régulé et réorganisé dans le transfert.
C’est ainsi, selon moi, que l’hallucinatoire concourt à la « mentalisation ».
 
NOTES
 
[1]Lavallée G. (1999), L’enveloppe visuelle du moi, perception et hallucinatoire, Paris, Dunod, coll. « Psychisme ».
[2]Garma L. (1998), « Aperçu sur les rêves et les activités mentales du dormeur dans la clinique du sommeil », in Revue française de psychosomatique, n° 14, Paris, PUF, p. 15-32.
[3]Jeannerod M. (1996), La Recherche, n° 289.
[4]Botella C. et S. (1990), in La psychanalyse : question pour demain, in Monographie de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
[5]Cahn R. (1998), L’adolescent dans la psychanalyse, l’aventure de la subjectivation, Paris, PUF.
[6]Couvreur C. (1992), « L’illusion d’absence. Hallucination négative et hallucinatoire négatif chez Freud », in Revue française de psychanalyse, n° 1, Paris, PUF.
[7]Szwec G. (1998), Les galériens volontaires, Paris, PUF.
[8]Green A. (1984), La déliaison, Paris, Les Belles Lettres, p. 153.
[9]Green A. (1983), Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit, p. 246.
[10]Parat C. (1995), L’affect partagé, Paris, PUF.
[11]Préface d’André Green du livre de Catherine Parat, L’affect partagé, Paris, PUF.
[12]Balier C. (1996), Psychanalyse des comportements sexuels violents, Paris, PUF.
[13]Rosenberg B. (1991), Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie, Paris, PUF.
[14]Je reprends ici une partie de mes commentaires formulés lors du séminaire du vendredi d’André Green en octobre 2000, après l’exposé de Christine Jean, enrichis d’échanges personnels ultérieurs avec elle autour de son travail écrit.
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Szwec G. (1998), Les galériens volontaires, Paris, PUF. Suite de la note...
[8]
Green A. (1984), La déliaison, Paris, Les Belles Lettres, p...
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[9]
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[10]
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[11]
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