2001
Revue française de psychosomatique
Notes de lecture
À propos du livre de Jacques Press
La perle et le grain de sable (Traumatisme et fonctionnement mental) : Essai psychanalytique
[1]
César Botella
11, rue Jean-de-Beauvais 75005 Paris.
Dès son introduction, l’objectif du livre est clair. Il annonce son
intention de développer l’étude des organisations non névrotiques à la
lumière de l’œuvre de Freud et de celle d’auteurs post-freudiens s’y
étant intéressés, en particulier Winnicott, Bion, Green, et de confronter
leurs théories à la réélaboration métapsychologique de Pierre Marty et
de l’École psychosomatique de Paris. Ce faisant, il vise en même temps
à ouvrir la problématique des processus de somatisation. Une idée-force
parcourt en effet le livre, celle d’un versant quantitatif s’insinuant en
creux des différentes étapes du développement du psychisme, versant
quantitatif qui formerait la base d’une potentialité de désorganisation
psychosomatique, du traumatisme de la naissance aux refoulements originaires auxquels il attribue un rôle fondamental, puis aux refoulements
après-coup.
Le sous-titre, Traumatisme et fonctionnement mental, nous permet
d’évaluer l’orientation du livre de Jacques Press. En utilisant la notion
de fonctionnement mental, l’auteur se place d’emblée dans une perspective qui privilégie la valeur économico-dynamique des enjeux représentationnels. En cela, on reconnaît l’ascendance de l’œuvre de Pierre
Marty qui a su mettre à l’étude le rôle du préconscient, son épaisseur, en
tant que processus primordial à fonction pare-excitante. En étudiant
l’incidence du trauma sur le fonctionnement mental « au quotidien »,
J. Press nous offre l’un des ouvrages psychanalytiques à lire si l’on veut
saisir l’orientation de la psychanalyse actuelle. D’autant plus qu’il étudie la complexité de la notion de trauma et son évolution depuis les premiers écrits freudiens, pour aboutir à une conception originale à plus
d’un égard.
Sans l’abandon de la théorie de l’origine de la névrose dans un événement traumatique de l’enfance et, en particulier, celui d’une séduction
sexuelle de l’enfant par un adulte (lettre à Fliess du 21.09.1897), les
notions de fantasme et de sexualité infantile, ainsi que celle de refoulement, ne seraient pas devenues les fondements de la vie psychique; et la
psychanalyse n’aurait pas été la discipline de l’inconscient. Cet abandon
du trauma de la séduction entraînera, chez Freud, l’oubli d’une idée
princeps qui pourtant rendait bien subtile la théorie et interdisait toute
réduction à une conception d’ordre linéaire : celle de l’effet après-coup
d’un événement, si magistralement développée par Freud avec les cas de
Katharina (1893-95)
[2] et d’Emma (1895)
[3]. La raison en est probablement
que Freud, au tournant des années 1910
[4], a eu besoin de créer une discipline la plus proche possible de l’esprit scientifique positiviste de
l’époque, en témoigne sa conception développementale de la libido. L’intérêt de Freud s’est donc éloigné de l’étude du trauma pendant presque
vingt ans, jusqu’à la découverte de névroses traumatiques provoquées
par la Première Guerre mondiale. Mais alors il ne s’agit plus du même
trauma. Il est plutôt à l’opposé et Freud se trouve alors embarrassé. En
effet, l’existence d’une névrose dont le facteur déclenchant est uniquement un événement extérieur et, plus encore, dont le symptôme n’est pas
en relation avec l’inconscient et les désirs sexuels infantiles conflictuels,
venait bouleverser la psychanalyse et sa conception sexuelle du fonctionnement psychique, menaçant son bel édifice théorique. Le tournant
de 1920, avec l’introduction de la compulsion de répétition et de la pulsion de mort, suivi de la conception du psychisme fonctionnant selon un
nouveau modèle, la deuxième topique, permit à Freud de surmonter la
difficulté et de donner une nouvelle dimension à sa théorie. À partir de
À propos de La perle et le grain de sable 183
là, elle n’était plus limitée à un fonctionnement psychique à tendance
autarcique, intrapsychique, comme c’était le cas dans la première
topique, valable pour les psychonévroses, mais tenait compte du rôle de
l’objet et, plus largement, de la vie extérieure, permettant de mieux saisir la psychose et la perversion, ouvrant la voie à des conceptions fondées
sur la relation d’objet comme fondement de la vie psychique. Melanie
Klein fut la première à développer une conception analytique allant dans
cette direction.
À nouveau donc, la théorie penchait pour le rôle de l’extérieur. À
partir de M. Klein, et surtout avec Winnicott, la compréhension de l’importance déterminante des qualités de l’objet sur la constitution du psychisme du sujet a été éclairée. Cela impliquait obligatoirement le retour
de l’intérêt pour le trauma en tant qu’événement foncièrement extérieur,
et les conditions réelles de l’enfance se verront accorder, notamment par
l’école winnicottienne, un rôle majeur dans l’organisation psychique, au
détriment du rôle de la sexualité infantile conflictuelle. De ce retour du
trauma-événement extérieur, les écrits de Freud et surtout de Ferenczi à
partir des années 1917-18 en témoignaient déjà. Seulement, l’extériorité
du trauma n’est plus celle simplifiée de l’ère pré-analytique. Chez Winnicott, cela est parfaitement évident avec sa conception du trauma :
« quelque chose qui n’a pas été éprouvé a pourtant déjà eu lieu » et s’est
inscrit en négatif chez le sujet. Ce qui est moins connu, c’est qu’il en était
de même dans les derniers écrits freudiens. Leur aboutissement, nous
croyons le trouver dans une complexification de la conception freudienne
du trauma dans Moïse et le monothéisme (1938): il y aurait des effets
positifs du trauma (notamment sa répétition hallucinatoire) et des effets
négatifs, entendant par là que rien ne se trouve répété. Ces effets dits
négatifs (inhibitions, évitement, traits de caractère) s’intégreraient au
point de faire partie du psychique lui-même, en déterminant sa nature;
ce que Freud comprendra comme formation du caractère.
En ce qui concerne la littérature actuelle, on pourrait y distinguer deux
courants. L’un se centre sur l’extériorité du trauma et ses effets sur le psychisme, surtout lors des événements exceptionnels (guerres, holocaustes,
grandes catastrophes). Citons un grand classique :
Les névroses traumatiques de Claude Barrois (1988)
[5]; et l’ouvrage le plus récent
Comprendre
le traumatisme. Une approche psychanalytique (2001)
[6], un collectif issu
des travaux du service de traumatologie de la célèbre Tavistock Clinic.
L’autre courant émet l’hypothèse du rôle intrapsychique du trauma.
Cette hypothèse est surtout présente dans la littérature francophone
récente. Après Claude Janin (1996) et son bel ouvrage
Figures et destins
du traumatisme dans lequel il reprend sa notion de
chaud et de froid
concernant le trauma (1985), voici que Jacques Press l’étudie à son tour.
Développant leurs conceptions à partir d’une psychanalyse essentiellement freudienne, ces deux auteurs ont en commun de cesser de considérer le trauma comme uniquement un simple extérieur événementiel que
le psychisme subirait passivement, pour l’envisager dans une grande
complexité dont le point le plus étonnant, eu égard à une théorie classique, revient à faire du trauma un élément faisant partie intégrante du
fonctionnement psychique. En cela, tous deux, chacun avec sa propre
originalité, viennent nous conforter dans la conception que nous avions
avancée avec les notions de
non-représentation et de
négatif du trauma
dans nos publications des années 80
[7].
La première partie du livre est consacrée à Freud et au problème de
la perception dans son œuvre, dès les Lettres à Fliess et l’Esquisse.
J. Press souligne la complexité de cette notion chez Freud, puisqu’elle
recouvre la perception sensorielle du monde extérieur, la perception des
sensations issues du corps propre, l’autoperception des processus psychiques, auxquelles s’ajoute la perception du temps résultant, selon l’auteur, d’un travail impliquant l’inconscient dans sa relation au système
perception conscience. Il met également l’accent sur la notion freudienne
tardive d’un système de perception propre au ça. Ainsi, à la frontière de
l’intérieur et de l’extérieur, la perception viendrait aussi bien d’un
espace que de l’autre. Elle serait marquée par la discontinuité dans
laquelle s’inscrit aussi bien le temps psychique que la constitution du
pare-excitations.
Le thème de la deuxième partie, « Traumatisme et effets du traumatisme », s’articule autour d’une question : Comment faire face à un afflux
d’excitations susceptible de déborder les capacités de l’appareil psychique ? Le refoulement originaire est envisagé par Freud comme une première rupture du pare-excitations de sorte que, dans ce mouvement, le
quantitatif se trouve être à la base de la mise en place de l’organisation
mentale et au cœur même de celle-ci. J. Press définit alors le traumatisme
À propos de La perle et le grain de sable 185
primaire lié à la perte de l’objet. Le non représentable résiderait dans la
disparition inexplicable de l’objet. Pour parvenir à un sentiment d’existence et parer à cette disparition, le sujet se servira de la figurabilité, de
la représentation et de la pensée, il jouera de la distance à l’objet.
Pour expliciter son point de vue, Press se réfère au jeu de la bobine
et à celui du miroir
[8]. En faisant disparaître la bobine puis en la récupérant grâce à la ficelle, l’enfant maîtrise par le jeu la disparition symbolique de la mère. Par cette expérience, l’enfant met tout autant en
élaboration représentationnelle la présence et l’absence de l’objet
qu’un mécanisme tendant à la fois à dénier sa disparition et à lui créer
une base capable de lui donner, psychiquement parlant, un sentiment
d’existence et de permanence. Le problème de la représentabilité impossible de ladite disparition reste cependant posé et continuera à marquer
le psychisme. C’est ainsi que l’auteur définit un « fond traumatique » lié
à l’excitation intolérable engendrée par la discontinuité de la présence de
l’objet. Son dépassement va de pair avec un mouvement de sexualisation
débouchant sur l’activité de pensée, mouvement représentant la part historicisée, énigmatique à jamais de l’élément traumatique, dont l’autre
pôle serait le versant purement économique.
Plus tard advient le jeu du miroir, ce dernier consiste, chez le petit-fils de Freud, à faire successivement apparaître et disparaître sa propre
image dans le miroir. Il répète les mêmes onomatopées que dans le jeu
avec la bobine :
o-o-o-o/da (Parti/Voilà). Alors, par le truchement du
miroir et du souvenir de la bobine, disparition de l’objet et disparition
du sujet deviennent inextricablement liées. Si l’objet est perdu, le sujet
risque de se perdre lui-même : dans ce moment clé, l’objet n’est donc pas
tant un objet matériel et externe qu’un élément psychique participant à
la constitution représentationnelle et subjective du propre narcissisme
du sujet qui se forme dans cette expérience (nous y reviendrons dans la
dernière partie). Lorsque le traumatisme est, disons, « bien tempéré » –
pour paraphraser l’heureuse formulation de J.L. Donnet
[9] –, la disparition de l’objet se transforme en absence, ce qui suppose sa présence
ailleurs et l’existence d’un sujet qui en souffre. Quand cela n’advient
pas, il ne s’agit alors pas seulement de la perte de la représentation de
l’objet mais de celle du propre sujet, son anéantissement, avec la perte
du sentiment d’existence, ce qui nous ramène à la notion winnicottienne
de l’effondrement, souffrance intolérable parce qu’elle est au-delà des
possibilités de représentation. C’est donc bien l’effet de l’inscription
d’un négatif qui est ici traumatique; celui-ci résiderait, en dernière analyse, davantage dans la perte de la capacité de représentation que dans
l’événement lui-même.
L’auteur nous fait alors envisager un rapprochement : l’effet négatif
lié à la perte de la capacité de représentation engendrerait ainsi un
« puits négatif », au sens que lui donne R. Thom
[10], excitant et éprouvé
comme un corps étranger, une « épine irritative » à l’origine d’une quête
désespérée de soulagement moyennant un déplacement vers la décharge
salutaire dans le perceptif et/ou l’hallucinatoire. Si l’importance de l’inscription en négatif, la
profondeur du « puits », dépasse un certain degré,
le psychique ne réussira même pas à constituer une névrose traumatique,
dernier bastion du niveau psychique. Une maladie somatique pourra
alors se produire et témoignera de cet échec.
Dans la troisième partie, l’auteur, s’inspirant de Freud (1900)
[11],
emploie, tout comme lui, le terme
ombilic, zone d’inconnaissable où le
psychique prendrait sa source. Une zone psychique où force et sens ne
feraient qu’un, où seul se manifesterait l’économique. Toutefois, nous dit
J. Press, l’être humain possède des virtualités de développement vers
l’objectal et l’énigmatique, virtualités qui s’épanouissent à la faveur des
soins maternels et de leur discontinuité : ainsi le petit d’homme crée-t-il
ce qui existe en lui à l’état de préforme, c’est-à-dire la structure œdipienne. J. Press, s’inspirant alors de Borges et de son
point Aleph
[12] – « un
des points de l’espace qui contient tous les points […] Le lieu où siègent,
sans se confondre, tous les lieux de la terre, vus de tous les points de
vue », émet l’hypothèse d’un
point alpha du psychisme, qui signalerait la
zone virtuelle à partir de laquelle du psychique peut advenir.
La quatrième partie de l’ouvrage, consacrée à la notion de répression, sujet auquel J. Press a toujours accordé un intérêt particulier, est
la plus originale. Depuis ses premières publications, il s’attache à cerner
la notion de répression (
Unterdrückung), dont l’usage en psychanalyse
est si mal précisé. Ainsi, par exemple, dans les textes psychanalytiques
anglais, le mot anglais
repression est utilisé pour signifier refoulement
(
Verdrängung). Sa traduction en français par
répression est source de
confusion. En ce qui concerne notre auteur, celui-ci s’appuie sur l’utili
À propos de La perle et le grain de sable 187
sation du terme « répression » dans
L’interprétation des rêves, où Freud
l’oppose à celui de « refoulement », ce dernier supposant le passage d’une
représentation d’un système à un autre. En revanche, « répression »
consisterait en une exclusion du champ de la conscience actuelle sans
passage à un autre système ni projection à l’extérieur. Il ne s’agirait pas
non plus du mécanisme de l’
abolition freudienne décrite dans l’étude du
Président Schreber, ni de sa suite, la
forclusion lacanienne. En fait, le
mécanisme dépasserait ce que l’on peut nommer la
négativation d’une
représentation; il serait global et s’attaquerait à la racine pulsionnelle
même. La répression est alors définie par l’auteur comme un mécanisme
pathogène et psychosomatiquement dangereux en ce que, à la différence
du refoulement, de sa capacité de conservation de représentations, il
tend à l’effacement des contenus représentatifs. Il est une mesure ultime
devant la faillite des processus primaires. Faute de pouvoir exercer le
mécanisme de déplacement, de condensation et de symbolisation, le sur-moi, primitif et sans nuances, non-personnalisé et non-historique, opte
pour une visée d’extinction pulsionnelle radicale, sans possibilité d’établir un compromis entre instance refoulante et pulsion interdite, comme
c’est le cas pour le symptôme névrotique. L’aboutissement pourrait aller
jusqu’à une vie opératoire et la pensée opératoire. L’auteur rejoint ici
M. Fain dans sa constatation que réprimer, c’est jouer vis-à-vis de soi le
rôle pare-excitant que l’objet n’a pas assumé de façon adéquate et que
lui-même ne peut non plus traiter par des mécanismes propres à la psychonévrose ou à la psychose. Mais surtout, autant l’objet pare-excitant
apporte le calme au sujet et lui permet la récupération de ses moyens
psychiques que la détresse (
Hilflosigkeit) avait annihilés, autant le mécanisme de la répression, du fait de la désobjectalisation qu’il comporte, du
désinvestissement de la représentation d’objet qui est à sa base,
entraîne le sujet vers la perte des liaisons. Avec la perte de la capacité de
liaison des pulsions, « l’une des fonctions les plus précoces et les plus
importantes de l’appareil psychique »
[13], les pulsions cessent d’être une
libido qui alimente les systèmes représentationnels, narcissiques et objectaux, pour devenir, en se dégradant dans sa nature, de l’excitation pure
non-liée. La voie opératoire et la désorganisation somatique sont alors à
l’horizon et peuvent se présenter à plus ou moins longue échéance.
Dans la dernière partie intitulée « Pensée, lien et bisexualité »,
J. Press, à partir de l’observation de sa propre activité de pensée et de
théorisation, insiste sur le rôle central de la pensée et de l’activité de liaison qui va de pair. Selon l’auteur, la pensée trouverait, d’une part, ses
racines dans l’éprouvé du corps, se différenciant lentement de la perception et ouvrant la voie à la liaison de la tension pulsionnelle. Et, d’une
autre part, elle rejoindrait d’une certaine façon le jeu de la bobine, permettant une sexualisation, tout en visant à parer aux effets de la perte
par le biais du
travail de figuration, puis de représentation. J. Press
développe alors avec pertinence une étude, non pas de la bobine elle-même, mais de la ficelle qui fait le lien entre la bobine et l’enfant. Il s’appuie sur l’analyse particulièrement fine des problèmes insolubles que
posait à l’une de ses patientes la brosse à dents que son ami avait laissée
chez elle – patiente qui ne pouvait se décider ni à poursuivre ni à interrompre la liaison avec son ami. Laisser la brosse à dents dans la salle de
bains revenait à dire que la relation continuait alors que, disait-elle,
« nous ne formons pas un couple »; l’ôter signifierait que la relation était
finie, « alors que ce n’était pas le cas ». La situation était telle, conclut
avec bonheur J. Press, que la brosse à dents était devenu le principal
investissement au détriment de l’investissement de son ami. L’objet ne
compte plus : « c’est le lien et la figuration qui sont insupportables ».
S’ensuit une hypothèse hardie qui mérite réflexion et que nous résumons
telle que nous l’avons comprise. Il existerait un moment nécessaire où,
pour supporter la séparation, « il faut déplacer l’investissement d’objet
à la figuration perceptive du lien ». L’investissement de la figuration perceptive de la ficelle, garant de la persistance d’un lien avec l’objet,
devient perception indispensable en tant que déni de la possibilité de
séparation. C’est ensuite que, dans un mouvement de maîtrise secondaire, le sujet pourra formuler ce que J. Press condense dans une
expression fulgurante : « “je t’absente” comme “je m’absente” ». Là, il
voit une ébauche de clivage entre « un soi-même
o-o-o-o (parti) et un soi-même
da (voilà)». Qu’il nous soit permis de souligner ici l’un des rares
désaccords entre J. Press et nous. À notre avis, là, il ne s’agirait ni d’un
clivage ni de son ébauche. L’apparence de clivage serait la forme grâce à
laquelle notre pensée préconsciente accède à concevoir l’étrangeté de la
formulation contradictoire définissant la plus profonde relation qui
s’établit entre sujet et objet. Car, paradoxalement, ce serait, d’après
nous, un lien animique qui fonde le sentiment d’altérité. Une explication
est ici nécessaire. On sait que le jeu de la bobine ne peut être bien compris sans son complément, la transposition dudit jeu sur un miroir effectuée par l’enfant. À la place de la bobine, le petit-fils de Freud joue
devant un miroir, s’accroupissant de sorte qu’il fait disparaître son
image dans le miroir, laquelle devient
o-o-o-o (parti); il « s’absente » dans
À propos de La perle et le grain de sable 189
le miroir, tout comme il « absentait » la mère et lui-même en jetant la
ficelle à l’intérieur de son propre berceau alors qu’il se trouvait endehors; s’instaure ainsi une situation fort complexe. Devant le miroir,
nul besoin d’une ficelle ou d’un quelconque instrument; à la place de la
ficelle, sa motricité, en s’accroupissant et en se relevant, suffit à l’enfant
pour établir les alternatives entre présence et absence. De la ficelle au
miroir, un changement qualitatif a lieu au niveau de l’organisation psychique : imaginer la disparition de son image implique que l’enfant
conçoit un tiers regardant le jeu (Green. A). Comprenant qu’il peut se
faire disparaître tout en étant présent, l’enfant saisit une issue à sa
détresse de la perte : à l’instar de son image, à l’instar de la bobine, il
pourrait « jouer » à faire disparaître l’objet primaire quand celui-ci est
présent. Maintenant, c’est la motricité à elle seule, sans le support perceptif de la bobine et de la ficelle et, plus largement, les organes des sens
qui, sous la pression des besoins affectifs et narcissiques, deviendront le
moyen de faire disparaître l’objet primaire. L’hallucination négative de
ce dernier, un équivalent de la disparition de la propre image du sujet
dans le miroir, le « je t’absente » dans la réalité comme le « je m’absente »
dans le miroir, l’effacement dans la réalité de l’objet primaire remplacé
par son investissement dans le miroir interne de la pensée contenant
alors son hallucination négative, correspondraient à une formulation
contradictoire : tu es
Seulement Dedans-Aussi Dehors
[14]; le tiret figurant
alors l’organisation, à la fois, de la discontinuité sensorielle du
Seulement
dedans doublée de la continuité animique du
Aussi Dehors, recouvrant
l’hallucination négative de l’objet. Une organisation impensable pour
notre pensée et notre préconscient sauf, disions-nous, sous forme d’une
ébauche de clivage. Il s’ensuit que l’instrument principal de la pensée et
du préconscient, la représentation de mot, son élocution ou sa simple
représentation mentale, sorte de néo-ficelle ancrée dans le corps, représente un pont entre sujet et objet, un pont qui unit et qui sépare, qui
assure la continuité tout en garantissant la discontinuité.
Dans ce contexte, l’auteur insiste sur l’importance de la constitution
d’une certaine capacité du masochisme : c’est en effet quand celui-ci possède la qualité permettant de supporter l’absence et de suspendre la
décharge que peut se développer une activité de pensée efficace.
J. Press conclut en soulignant le rôle de la capacité de l’analyste à assumer la régression et surtout la non-organisation ou la désorganisation,
capacité dans laquelle il voit l’expression de ce qu’il définit comme féminin primaire, qui serait à distinguer du non-sexuel du féminin pur de
Winnicott.
Tout au long du livre, J. Press utilise fort à propos sa riche connaissance des auteurs post-freudiens. Les rapprochements entre conceptions
différentes ne manquent pas d’audace et sont souvent éclairants. Mais
parfois discutables, tel celui qu’il fait entre la théorie de Bion et les élaborations des psychosomaticiens de l’École dite de Paris; plus particulièrement le point commun que J. Press trouve entre, d’un côté, le
« pensoir bionien » et la notion de barrière alpha et, de l’autre côté, la
conception du préconscient de Marty. Mais qu’il ait tort ou raison, la
« perle » du livre de Jacques Press est sa pensée mobile, souple, autonome, une pensée analytique qui ne se laisse pas enfermer dans telle ou
telle conceptualisation et aboutit à une théorisation personnelle. Espérons que cette présentation du livre suscitera l’envie de lire La perle et
le grain de sable.
[1]
Press J. (1999),
La perle et le grain de sable. Traumatisme et fonctionnement mental, Paris,
Lausanne, Delachaux et Niestlé. Coll. « Champs Psychanalytiques », dirigée par Elsa Schmid-Kitsikis.
[2]
Freud, S. & Breuer, J. (1893-95),
Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1967, p. 98.
[3]
Freud, S. (1895), « Esquisse d’une psychologie scientifique », in
La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 364.
[4]
Botella, C. & S. (2001),
Rapport au Congrès de psychanalystes de langue française 2001,
notamment le chapitre « Le tournant génétique des années 1910 », in
Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, janvier 2001.
[5]
Barrois, C. (1988),
Les névroses traumatiques, Paris, Dunod.
[6]
Garland, C. (sous la direction de), (2001),
Comprendre le traumatisme. Une approche psychanalytique, Paris, Ed. du Hublot.
[7]
Botella, C. & S. (1983), « Notes cliniques sur la figurabilité et l’interprétation »; (1984), « L’homosexualité inconsciente et la dynamique du double », in
Revue française de psychanalyse 1983-3 et
1984-4, Paris, PUF. Puis en 1989, « La régression formelle de la pensée et la problématique de l’hallucinatoire », in
Monographie de la Revue française de psychanalyse. Colloque de la S.P.P. à
l’Unesco :
Psychanalyse : Questions pour demain.
[8]
Freud, S. (1920), « Au-delà du principe de plaisir », in
Œuvres complètes, t. XV, Paris, PUF.
p. 285.
[9]
Donnet, J. L. (1995),
Le divan bien tempéré, Paris, PUF, coll. « Le fil rouge ».
[10]
Thom, R. (1988),
Esquisse d’une sémiophysique, InterEditions.
[11]
Freud, S. (1900),
L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1971, p. 446.
[12]
Borges, J.-L.
L’Aleph, in
Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade ».
[13]
Freud, S. (1920),
Ibid, p. 336.
[14]
Botella, C. & S. (1985), « Pensée animique, conviction et mémoire », in
Revue française de psychanalyse, n° 4, Paris, PUF.