Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520847
192 pages

p. 181 à 190
doi: 10.3917/rfps.019.0181

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Notes de lecture

no 19 2001/1

2001 Revue française de psychosomatique Notes de lecture

À propos du livre de Jacques Press

La perle et le grain de sable (Traumatisme et fonctionnement mental)  : Essai psychanalytique  [1]

César Botella 11, rue Jean-de-Beauvais 75005 Paris.
Dès son introduction, l’objectif du livre est clair. Il annonce son intention de développer l’étude des organisations non névrotiques à la lumière de l’œuvre de Freud et de celle d’auteurs post-freudiens s’y étant intéressés, en particulier Winnicott, Bion, Green, et de confronter leurs théories à la réélaboration métapsychologique de Pierre Marty et de l’École psychosomatique de Paris. Ce faisant, il vise en même temps à ouvrir la problématique des processus de somatisation. Une idée-force parcourt en effet le livre, celle d’un versant quantitatif s’insinuant en creux des différentes étapes du développement du psychisme, versant quantitatif qui formerait la base d’une potentialité de désorganisation psychosomatique, du traumatisme de la naissance aux refoulements originaires auxquels il attribue un rôle fondamental, puis aux refoulements après-coup.
Le sous-titre, Traumatisme et fonctionnement mental, nous permet d’évaluer l’orientation du livre de Jacques Press. En utilisant la notion de fonctionnement mental, l’auteur se place d’emblée dans une perspective qui privilégie la valeur économico-dynamique des enjeux représentationnels. En cela, on reconnaît l’ascendance de l’œuvre de Pierre Marty qui a su mettre à l’étude le rôle du préconscient, son épaisseur, en tant que processus primordial à fonction pare-excitante. En étudiant l’incidence du trauma sur le fonctionnement mental « au quotidien », J. Press nous offre l’un des ouvrages psychanalytiques à lire si l’on veut saisir l’orientation de la psychanalyse actuelle. D’autant plus qu’il étudie la complexité de la notion de trauma et son évolution depuis les premiers écrits freudiens, pour aboutir à une conception originale à plus d’un égard.
Sans l’abandon de la théorie de l’origine de la névrose dans un événement traumatique de l’enfance et, en particulier, celui d’une séduction sexuelle de l’enfant par un adulte (lettre à Fliess du 21.09.1897), les notions de fantasme et de sexualité infantile, ainsi que celle de refoulement, ne seraient pas devenues les fondements de la vie psychique; et la psychanalyse n’aurait pas été la discipline de l’inconscient. Cet abandon du trauma de la séduction entraînera, chez Freud, l’oubli d’une idée princeps qui pourtant rendait bien subtile la théorie et interdisait toute réduction à une conception d’ordre linéaire : celle de l’effet après-coup d’un événement, si magistralement développée par Freud avec les cas de Katharina (1893-95) [2] et d’Emma (1895) [3]. La raison en est probablement que Freud, au tournant des années 1910 [4], a eu besoin de créer une discipline la plus proche possible de l’esprit scientifique positiviste de l’époque, en témoigne sa conception développementale de la libido. L’intérêt de Freud s’est donc éloigné de l’étude du trauma pendant presque vingt ans, jusqu’à la découverte de névroses traumatiques provoquées par la Première Guerre mondiale. Mais alors il ne s’agit plus du même trauma. Il est plutôt à l’opposé et Freud se trouve alors embarrassé. En effet, l’existence d’une névrose dont le facteur déclenchant est uniquement un événement extérieur et, plus encore, dont le symptôme n’est pas en relation avec l’inconscient et les désirs sexuels infantiles conflictuels, venait bouleverser la psychanalyse et sa conception sexuelle du fonctionnement psychique, menaçant son bel édifice théorique. Le tournant de 1920, avec l’introduction de la compulsion de répétition et de la pulsion de mort, suivi de la conception du psychisme fonctionnant selon un nouveau modèle, la deuxième topique, permit à Freud de surmonter la difficulté et de donner une nouvelle dimension à sa théorie. À partir de À propos de La perle et le grain de sable 183 là, elle n’était plus limitée à un fonctionnement psychique à tendance autarcique, intrapsychique, comme c’était le cas dans la première topique, valable pour les psychonévroses, mais tenait compte du rôle de l’objet et, plus largement, de la vie extérieure, permettant de mieux saisir la psychose et la perversion, ouvrant la voie à des conceptions fondées sur la relation d’objet comme fondement de la vie psychique. Melanie Klein fut la première à développer une conception analytique allant dans cette direction.
À nouveau donc, la théorie penchait pour le rôle de l’extérieur. À partir de M. Klein, et surtout avec Winnicott, la compréhension de l’importance déterminante des qualités de l’objet sur la constitution du psychisme du sujet a été éclairée. Cela impliquait obligatoirement le retour de l’intérêt pour le trauma en tant qu’événement foncièrement extérieur, et les conditions réelles de l’enfance se verront accorder, notamment par l’école winnicottienne, un rôle majeur dans l’organisation psychique, au détriment du rôle de la sexualité infantile conflictuelle. De ce retour du trauma-événement extérieur, les écrits de Freud et surtout de Ferenczi à partir des années 1917-18 en témoignaient déjà. Seulement, l’extériorité du trauma n’est plus celle simplifiée de l’ère pré-analytique. Chez Winnicott, cela est parfaitement évident avec sa conception du trauma : « quelque chose qui n’a pas été éprouvé a pourtant déjà eu lieu » et s’est inscrit en négatif chez le sujet. Ce qui est moins connu, c’est qu’il en était de même dans les derniers écrits freudiens. Leur aboutissement, nous croyons le trouver dans une complexification de la conception freudienne du trauma dans Moïse et le monothéisme (1938): il y aurait des effets positifs du trauma (notamment sa répétition hallucinatoire) et des effets négatifs, entendant par là que rien ne se trouve répété. Ces effets dits négatifs (inhibitions, évitement, traits de caractère) s’intégreraient au point de faire partie du psychique lui-même, en déterminant sa nature; ce que Freud comprendra comme formation du caractère.
En ce qui concerne la littérature actuelle, on pourrait y distinguer deux courants. L’un se centre sur l’extériorité du trauma et ses effets sur le psychisme, surtout lors des événements exceptionnels (guerres, holocaustes, grandes catastrophes). Citons un grand classique : Les névroses traumatiques de Claude Barrois (1988) [5]; et l’ouvrage le plus récent Comprendre le traumatisme. Une approche psychanalytique (2001) [6], un collectif issu des travaux du service de traumatologie de la célèbre Tavistock Clinic.
L’autre courant émet l’hypothèse du rôle intrapsychique du trauma. Cette hypothèse est surtout présente dans la littérature francophone récente. Après Claude Janin (1996) et son bel ouvrage Figures et destins du traumatisme dans lequel il reprend sa notion de chaud et de froid concernant le trauma (1985), voici que Jacques Press l’étudie à son tour. Développant leurs conceptions à partir d’une psychanalyse essentiellement freudienne, ces deux auteurs ont en commun de cesser de considérer le trauma comme uniquement un simple extérieur événementiel que le psychisme subirait passivement, pour l’envisager dans une grande complexité dont le point le plus étonnant, eu égard à une théorie classique, revient à faire du trauma un élément faisant partie intégrante du fonctionnement psychique. En cela, tous deux, chacun avec sa propre originalité, viennent nous conforter dans la conception que nous avions avancée avec les notions de non-représentation et de négatif du trauma dans nos publications des années 80 [7].
La première partie du livre est consacrée à Freud et au problème de la perception dans son œuvre, dès les Lettres à Fliess et l’Esquisse. J. Press souligne la complexité de cette notion chez Freud, puisqu’elle recouvre la perception sensorielle du monde extérieur, la perception des sensations issues du corps propre, l’autoperception des processus psychiques, auxquelles s’ajoute la perception du temps résultant, selon l’auteur, d’un travail impliquant l’inconscient dans sa relation au système perception conscience. Il met également l’accent sur la notion freudienne tardive d’un système de perception propre au ça. Ainsi, à la frontière de l’intérieur et de l’extérieur, la perception viendrait aussi bien d’un espace que de l’autre. Elle serait marquée par la discontinuité dans laquelle s’inscrit aussi bien le temps psychique que la constitution du pare-excitations.
Le thème de la deuxième partie, « Traumatisme et effets du traumatisme », s’articule autour d’une question : Comment faire face à un afflux d’excitations susceptible de déborder les capacités de l’appareil psychique ? Le refoulement originaire est envisagé par Freud comme une première rupture du pare-excitations de sorte que, dans ce mouvement, le quantitatif se trouve être à la base de la mise en place de l’organisation mentale et au cœur même de celle-ci. J. Press définit alors le traumatisme À propos de La perle et le grain de sable 185 primaire lié à la perte de l’objet. Le non représentable résiderait dans la disparition inexplicable de l’objet. Pour parvenir à un sentiment d’existence et parer à cette disparition, le sujet se servira de la figurabilité, de la représentation et de la pensée, il jouera de la distance à l’objet.
Pour expliciter son point de vue, Press se réfère au jeu de la bobine et à celui du miroir [8]. En faisant disparaître la bobine puis en la récupérant grâce à la ficelle, l’enfant maîtrise par le jeu la disparition symbolique de la mère. Par cette expérience, l’enfant met tout autant en élaboration représentationnelle la présence et l’absence de l’objet qu’un mécanisme tendant à la fois à dénier sa disparition et à lui créer une base capable de lui donner, psychiquement parlant, un sentiment d’existence et de permanence. Le problème de la représentabilité impossible de ladite disparition reste cependant posé et continuera à marquer le psychisme. C’est ainsi que l’auteur définit un « fond traumatique » lié à l’excitation intolérable engendrée par la discontinuité de la présence de l’objet. Son dépassement va de pair avec un mouvement de sexualisation débouchant sur l’activité de pensée, mouvement représentant la part historicisée, énigmatique à jamais de l’élément traumatique, dont l’autre pôle serait le versant purement économique.
Plus tard advient le jeu du miroir, ce dernier consiste, chez le petit-fils de Freud, à faire successivement apparaître et disparaître sa propre image dans le miroir. Il répète les mêmes onomatopées que dans le jeu avec la bobine : o-o-o-o/da (Parti/Voilà). Alors, par le truchement du miroir et du souvenir de la bobine, disparition de l’objet et disparition du sujet deviennent inextricablement liées. Si l’objet est perdu, le sujet risque de se perdre lui-même : dans ce moment clé, l’objet n’est donc pas tant un objet matériel et externe qu’un élément psychique participant à la constitution représentationnelle et subjective du propre narcissisme du sujet qui se forme dans cette expérience (nous y reviendrons dans la dernière partie). Lorsque le traumatisme est, disons, « bien tempéré » – pour paraphraser l’heureuse formulation de J.L. Donnet [9] –, la disparition de l’objet se transforme en absence, ce qui suppose sa présence ailleurs et l’existence d’un sujet qui en souffre. Quand cela n’advient pas, il ne s’agit alors pas seulement de la perte de la représentation de l’objet mais de celle du propre sujet, son anéantissement, avec la perte du sentiment d’existence, ce qui nous ramène à la notion winnicottienne de l’effondrement, souffrance intolérable parce qu’elle est au-delà des possibilités de représentation. C’est donc bien l’effet de l’inscription d’un négatif qui est ici traumatique; celui-ci résiderait, en dernière analyse, davantage dans la perte de la capacité de représentation que dans l’événement lui-même.
L’auteur nous fait alors envisager un rapprochement : l’effet négatif lié à la perte de la capacité de représentation engendrerait ainsi un « puits négatif », au sens que lui donne R. Thom [10], excitant et éprouvé comme un corps étranger, une « épine irritative » à l’origine d’une quête désespérée de soulagement moyennant un déplacement vers la décharge salutaire dans le perceptif et/ou l’hallucinatoire. Si l’importance de l’inscription en négatif, la profondeur du « puits », dépasse un certain degré, le psychique ne réussira même pas à constituer une névrose traumatique, dernier bastion du niveau psychique. Une maladie somatique pourra alors se produire et témoignera de cet échec.
Dans la troisième partie, l’auteur, s’inspirant de Freud (1900) [11], emploie, tout comme lui, le terme ombilic, zone d’inconnaissable où le psychique prendrait sa source. Une zone psychique où force et sens ne feraient qu’un, où seul se manifesterait l’économique. Toutefois, nous dit J. Press, l’être humain possède des virtualités de développement vers l’objectal et l’énigmatique, virtualités qui s’épanouissent à la faveur des soins maternels et de leur discontinuité : ainsi le petit d’homme crée-t-il ce qui existe en lui à l’état de préforme, c’est-à-dire la structure œdipienne. J. Press, s’inspirant alors de Borges et de son point Aleph [12] – « un des points de l’espace qui contient tous les points […] Le lieu où siègent, sans se confondre, tous les lieux de la terre, vus de tous les points de vue », émet l’hypothèse d’un point alpha du psychisme, qui signalerait la zone virtuelle à partir de laquelle du psychique peut advenir.
La quatrième partie de l’ouvrage, consacrée à la notion de répression, sujet auquel J. Press a toujours accordé un intérêt particulier, est la plus originale. Depuis ses premières publications, il s’attache à cerner la notion de répression (Unterdrückung), dont l’usage en psychanalyse est si mal précisé. Ainsi, par exemple, dans les textes psychanalytiques anglais, le mot anglais repression est utilisé pour signifier refoulement (Verdrängung). Sa traduction en français par répression est source de confusion. En ce qui concerne notre auteur, celui-ci s’appuie sur l’utiliÀ propos de La perle et le grain de sable 187 sation du terme « répression » dans L’interprétation des rêves, où Freud l’oppose à celui de « refoulement », ce dernier supposant le passage d’une représentation d’un système à un autre. En revanche, « répression » consisterait en une exclusion du champ de la conscience actuelle sans passage à un autre système ni projection à l’extérieur. Il ne s’agirait pas non plus du mécanisme de l’abolition freudienne décrite dans l’étude du Président Schreber, ni de sa suite, la forclusion lacanienne. En fait, le mécanisme dépasserait ce que l’on peut nommer la négativation d’une représentation; il serait global et s’attaquerait à la racine pulsionnelle même. La répression est alors définie par l’auteur comme un mécanisme pathogène et psychosomatiquement dangereux en ce que, à la différence du refoulement, de sa capacité de conservation de représentations, il tend à l’effacement des contenus représentatifs. Il est une mesure ultime devant la faillite des processus primaires. Faute de pouvoir exercer le mécanisme de déplacement, de condensation et de symbolisation, le sur-moi, primitif et sans nuances, non-personnalisé et non-historique, opte pour une visée d’extinction pulsionnelle radicale, sans possibilité d’établir un compromis entre instance refoulante et pulsion interdite, comme c’est le cas pour le symptôme névrotique. L’aboutissement pourrait aller jusqu’à une vie opératoire et la pensée opératoire. L’auteur rejoint ici M. Fain dans sa constatation que réprimer, c’est jouer vis-à-vis de soi le rôle pare-excitant que l’objet n’a pas assumé de façon adéquate et que lui-même ne peut non plus traiter par des mécanismes propres à la psychonévrose ou à la psychose. Mais surtout, autant l’objet pare-excitant apporte le calme au sujet et lui permet la récupération de ses moyens psychiques que la détresse (Hilflosigkeit) avait annihilés, autant le mécanisme de la répression, du fait de la désobjectalisation qu’il comporte, du désinvestissement de la représentation d’objet qui est à sa base, entraîne le sujet vers la perte des liaisons. Avec la perte de la capacité de liaison des pulsions, « l’une des fonctions les plus précoces et les plus importantes de l’appareil psychique » [13], les pulsions cessent d’être une libido qui alimente les systèmes représentationnels, narcissiques et objectaux, pour devenir, en se dégradant dans sa nature, de l’excitation pure non-liée. La voie opératoire et la désorganisation somatique sont alors à l’horizon et peuvent se présenter à plus ou moins longue échéance.
Dans la dernière partie intitulée « Pensée, lien et bisexualité », J. Press, à partir de l’observation de sa propre activité de pensée et de théorisation, insiste sur le rôle central de la pensée et de l’activité de liaison qui va de pair. Selon l’auteur, la pensée trouverait, d’une part, ses racines dans l’éprouvé du corps, se différenciant lentement de la perception et ouvrant la voie à la liaison de la tension pulsionnelle. Et, d’une autre part, elle rejoindrait d’une certaine façon le jeu de la bobine, permettant une sexualisation, tout en visant à parer aux effets de la perte par le biais du travail de figuration, puis de représentation. J. Press développe alors avec pertinence une étude, non pas de la bobine elle-même, mais de la ficelle qui fait le lien entre la bobine et l’enfant. Il s’appuie sur l’analyse particulièrement fine des problèmes insolubles que posait à l’une de ses patientes la brosse à dents que son ami avait laissée chez elle – patiente qui ne pouvait se décider ni à poursuivre ni à interrompre la liaison avec son ami. Laisser la brosse à dents dans la salle de bains revenait à dire que la relation continuait alors que, disait-elle, « nous ne formons pas un couple »; l’ôter signifierait que la relation était finie, « alors que ce n’était pas le cas ». La situation était telle, conclut avec bonheur J. Press, que la brosse à dents était devenu le principal investissement au détriment de l’investissement de son ami. L’objet ne compte plus : « c’est le lien et la figuration qui sont insupportables ». S’ensuit une hypothèse hardie qui mérite réflexion et que nous résumons telle que nous l’avons comprise. Il existerait un moment nécessaire où, pour supporter la séparation, « il faut déplacer l’investissement d’objet à la figuration perceptive du lien ». L’investissement de la figuration perceptive de la ficelle, garant de la persistance d’un lien avec l’objet, devient perception indispensable en tant que déni de la possibilité de séparation. C’est ensuite que, dans un mouvement de maîtrise secondaire, le sujet pourra formuler ce que J. Press condense dans une expression fulgurante : « “je t’absente” comme “je m’absente” ». Là, il voit une ébauche de clivage entre « un soi-même o-o-o-o (parti) et un soi-même da (voilà)». Qu’il nous soit permis de souligner ici l’un des rares désaccords entre J. Press et nous. À notre avis, là, il ne s’agirait ni d’un clivage ni de son ébauche. L’apparence de clivage serait la forme grâce à laquelle notre pensée préconsciente accède à concevoir l’étrangeté de la formulation contradictoire définissant la plus profonde relation qui s’établit entre sujet et objet. Car, paradoxalement, ce serait, d’après nous, un lien animique qui fonde le sentiment d’altérité. Une explication est ici nécessaire. On sait que le jeu de la bobine ne peut être bien compris sans son complément, la transposition dudit jeu sur un miroir effectuée par l’enfant. À la place de la bobine, le petit-fils de Freud joue devant un miroir, s’accroupissant de sorte qu’il fait disparaître son image dans le miroir, laquelle devient o-o-o-o (parti); il « s’absente » dans À propos de La perle et le grain de sable 189 le miroir, tout comme il « absentait » la mère et lui-même en jetant la ficelle à l’intérieur de son propre berceau alors qu’il se trouvait endehors; s’instaure ainsi une situation fort complexe. Devant le miroir, nul besoin d’une ficelle ou d’un quelconque instrument; à la place de la ficelle, sa motricité, en s’accroupissant et en se relevant, suffit à l’enfant pour établir les alternatives entre présence et absence. De la ficelle au miroir, un changement qualitatif a lieu au niveau de l’organisation psychique : imaginer la disparition de son image implique que l’enfant conçoit un tiers regardant le jeu (Green. A). Comprenant qu’il peut se faire disparaître tout en étant présent, l’enfant saisit une issue à sa détresse de la perte : à l’instar de son image, à l’instar de la bobine, il pourrait « jouer » à faire disparaître l’objet primaire quand celui-ci est présent. Maintenant, c’est la motricité à elle seule, sans le support perceptif de la bobine et de la ficelle et, plus largement, les organes des sens qui, sous la pression des besoins affectifs et narcissiques, deviendront le moyen de faire disparaître l’objet primaire. L’hallucination négative de ce dernier, un équivalent de la disparition de la propre image du sujet dans le miroir, le « je t’absente » dans la réalité comme le « je m’absente » dans le miroir, l’effacement dans la réalité de l’objet primaire remplacé par son investissement dans le miroir interne de la pensée contenant alors son hallucination négative, correspondraient à une formulation contradictoire : tu es Seulement Dedans-Aussi Dehors [14]; le tiret figurant alors l’organisation, à la fois, de la discontinuité sensorielle du Seulement dedans doublée de la continuité animique du Aussi Dehors, recouvrant l’hallucination négative de l’objet. Une organisation impensable pour notre pensée et notre préconscient sauf, disions-nous, sous forme d’une ébauche de clivage. Il s’ensuit que l’instrument principal de la pensée et du préconscient, la représentation de mot, son élocution ou sa simple représentation mentale, sorte de néo-ficelle ancrée dans le corps, représente un pont entre sujet et objet, un pont qui unit et qui sépare, qui assure la continuité tout en garantissant la discontinuité.
Dans ce contexte, l’auteur insiste sur l’importance de la constitution d’une certaine capacité du masochisme : c’est en effet quand celui-ci possède la qualité permettant de supporter l’absence et de suspendre la décharge que peut se développer une activité de pensée efficace. J. Press conclut en soulignant le rôle de la capacité de l’analyste à assumer la régression et surtout la non-organisation ou la désorganisation, capacité dans laquelle il voit l’expression de ce qu’il définit comme féminin primaire, qui serait à distinguer du non-sexuel du féminin pur de Winnicott.
Tout au long du livre, J. Press utilise fort à propos sa riche connaissance des auteurs post-freudiens. Les rapprochements entre conceptions différentes ne manquent pas d’audace et sont souvent éclairants. Mais parfois discutables, tel celui qu’il fait entre la théorie de Bion et les élaborations des psychosomaticiens de l’École dite de Paris; plus particulièrement le point commun que J. Press trouve entre, d’un côté, le « pensoir bionien » et la notion de barrière alpha et, de l’autre côté, la conception du préconscient de Marty. Mais qu’il ait tort ou raison, la « perle » du livre de Jacques Press est sa pensée mobile, souple, autonome, une pensée analytique qui ne se laisse pas enfermer dans telle ou telle conceptualisation et aboutit à une théorisation personnelle. Espérons que cette présentation du livre suscitera l’envie de lire La perle et le grain de sable.
 
NOTES
 
[1]Press J. (1999), La perle et le grain de sable. Traumatisme et fonctionnement mental, Paris, Lausanne, Delachaux et Niestlé. Coll. « Champs Psychanalytiques », dirigée par Elsa Schmid-Kitsikis.
[2]Freud, S. & Breuer, J. (1893-95), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1967, p. 98.
[3]Freud, S. (1895), « Esquisse d’une psychologie scientifique », in La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 364.
[4]Botella, C. & S. (2001), Rapport au Congrès de psychanalystes de langue française 2001, notamment le chapitre « Le tournant génétique des années 1910 », in Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, janvier 2001.
[5]Barrois, C. (1988), Les névroses traumatiques, Paris, Dunod.
[6]Garland, C. (sous la direction de), (2001), Comprendre le traumatisme. Une approche psychanalytique, Paris, Ed. du Hublot.
[7]Botella, C. & S. (1983), « Notes cliniques sur la figurabilité et l’interprétation »; (1984), « L’homosexualité inconsciente et la dynamique du double », in Revue française de psychanalyse 1983-3 et 1984-4, Paris, PUF. Puis en 1989, « La régression formelle de la pensée et la problématique de l’hallucinatoire », in Monographie de la Revue française de psychanalyse. Colloque de la S.P.P. à l’Unesco : Psychanalyse : Questions pour demain.
[8]Freud, S. (1920), « Au-delà du principe de plaisir », in Œuvres complètes, t. XV, Paris, PUF. p. 285.
[9]Donnet, J. L. (1995), Le divan bien tempéré, Paris, PUF, coll. « Le fil rouge ».
[10]Thom, R. (1988), Esquisse d’une sémiophysique, InterEditions.
[11]Freud, S. (1900), L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1971, p. 446.
[12]Borges, J.-L. L’Aleph, in Œuvres complètes, t. I, Paris, Gallimard, coll. « La Pléiade ».
[13]Freud, S. (1920), Ibid, p. 336.
[14]Botella, C. & S. (1985), « Pensée animique, conviction et mémoire », in Revue française de psychanalyse, n° 4, Paris, PUF.
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