2001
Revue française de psychosomatique
Mentalisation et passivité
Michel Fain
15, rue d’Aboukir 75002 Paris
Discussion sur les mécanismes mentaux précoces séparant les états de veille du
système sommeil-rêve. Importance du double retournement pulsionnel et de son corollaire, la passivité.Mots-clés :
Veille et sommeil, Hallucinatoire, Sensorio-motricité, Fonction maternelle.
The author discusses the early mental mechanisms separating waking states
from the sleep-dream system. He evokes the importance of the double turning in the
drive, and its corollary in passivity.Keywords :
Waking and Sleep, Hallucinatory, Sensory-motor, Maternal function.
Diskussion über die frühen mentalen Mechanismen, welche die
Wachzustände vom Traum- und Wachzustand trennt. Wichtigkeit der doppelten Triebwendung und ihrer Korrelation, die Passivität.Schlagwörter :
Wach und Schlaf, Halluzinatorisch, Sensomotorisch, Müterliche Funk- tion.
Discusión sobre los mecanismos mentales precoces que separan los estados de
vigilia del sistema dormir-sueño. Importancia del doble retorno pulsional y de su corolario la pasividad.Palabras claves :
Vigilia-sueño, Alucinatorio, Sensoriomotricidad, Función maternal.
Le rapport présenté en 1962 au Congrès de la Société psychanalytique
de Paris, sous le titre Aspect fonctionnel de la vie onirique, par Christian
David et moi-même, comprenait un projet visant à créer la surprise.
Depuis un moment déjà, Pierre Marty, Michel de M’Uzan, Christian
David et moi-même avions travaillé ensemble aux problèmes posés par la
psychosomatique. À ce propos, le nom d’École psychosomatique de Paris
nous avait été donné. Autrement dit, les rapporteurs savaient qu’à la
suite de leur texte, l’intervention de Michel de M’Uzan et Pierre Marty
viendrait surprendre le public et poser un problème inattendu : alors que
le texte du rapport avait cherché à préciser les mécanismes du travail du
rêve et leur efficacité en tant que gardiens du sommeil, l’intervention
Marty-de M’Uzan signalait l’existence d’une forme d’activité mentale
négativant l’efficacité de l’hallucination onirique. Or, cette activité mentale – la pensée opératoire pour l’appeler par son nom – se caractérisait
par sa liaison étroite avec la réalité et la tâche concrète que cette dernière sollicitait. La tâche en question n’est d’ailleurs envisagée que par
son efficience et non par l’histoire personnelle du sujet qui s’intéresserait
à l’histoire de sa formation.
Au cours de ce congrès, les discussions n’envisagèrent pas la collusion
qui existait entre le rapport et l’intervention Marty-de M’Uzan, en dépit
du fait que tout le monde connaissait les relations existant entre les
membres de l’École de Paris. Je pense d’ailleurs que moi-même, je
n’avais pas complètement saisi le sens qui se manifestait à partir du
moment où les deux écrits étaient rapprochés. Pas une seule intervention
des congressistes ne s’avisa de relever que ces quatre discutants, connus
pour leurs études communes, signalaient que deux types de discours pouvaient se décrire comme représentant une chose et son contraire. D’un
côté, les complexités du travail du rêve pour atteindre son but, le sommeil, de l’autre un discours logique, rationnel, adapté à la tâche.
Notons à propos du système sommeil-rêve que les psychanalystes tendent surtout à détecter le sens latent du rêve, sans s’occuper de sa réussite fonctionnelle; protège-t-il bien ou mal le sommeil ? Ils sont soutenus
dans cette optique par le fait qu’au cours d’une séance d’analyse, le récit
d’un rêve se compose d’associations qu’il n’y a pas intérêt à favoriser,
mais à considérer avec une attention égale à l’ensemble du matériel.
Autrement dit, au cours d’une cure, le récit d’un rêve est avant tout
dominé par le transfert sur l’analyste, ce transfert difficilement détectable quand la pensée opératoire chez un analysant se met à coexister
avec la dépression essentielle.
Pierre Marty et Michel de M’Uzan signalent le fait et créent la dénomination « reduplication projective » : le patient opératoire ne perçoit en
l’autre que lui-même, ce que Pierre Marty illustrera ultérieurement par
la formule « l’inconscient reçoit mais n’émet pas », ce qui implique l’absence de manifestations visibles de transfert. Or, le transfert est une
manifestation courante de la vie affective, son absence est mal vécue par
un psychanalyste qui la perçoit sur le mode « qu’il n’a plus, en présence
d’un opératoire, de contre-transfert ». Lui a émis, l’inconscient de
l’autre n’a pas répondu. On conçoit qu’à la suite de telles expériences la
locution reduplication projective fût abandonnée. Ce sentiment de perte
d’être l’objet du transfert de l’autre entraîne quelquefois chez l’analyste
des sentiments de dépersonnalisation (M. de M’Uzan). La pensée opératoire pourtant, par sa ressemblance aux processus secondaires, devrait
être susceptible de fournir des contre-investissements solides aux pensées
latentes condamnées à attendre le sommeil et le rêve pour s’exprimer.
Elle évoque, comme l’a souligné André Green, un rêve blanc qui n’attend pas le sommeil pour se manifester, rêve blanc qu’il faut alors
entendre comme une production onirique issue d’un certain travail et
topiquement situé hors du sommeil.
Dès que l’on discute des possibilités représentatives de l’hallucinatoire, la question se pose sur son origine : on trouve dans Freud une série
complémentaire, répétition d’une expérience de satisfaction, moi plaisir
purifié, mobilisation de l’activité mentale première des pulsions
sexuelles. Cette série postule l’existence d’un temps premier satisfaisant
le principe de plaisir, plaisir qui se fera ensuite rattraper par le principe
de réalité. Cette avance se traduira par l’animisme de la pensée, dans
laquelle les représentations de mots établissent un lien « idéal » (sic).
Freud cite l’exemple de la dame qui, percevant une boutique vendant des
rasoirs côte à côte avec une entreprise de pompes funèbres, rentre chez
elle, interdisant à son mari de se raser. En vérité, les deux boutiques
n’avaient pas à se côtoyer réellement, l’animisme de la pensée se serait
chargé de le faire.
Ainsi, l’activité mentale a connu un premier temps où dominait le
principe de plaisir, par la suite les processus secondaires se sont soumis
au principe de réalité, l’animisme de la pensée se trouvant alors refoulé.
La pensée opératoire semble ne pas avoir connu ce processus, l’inconscient n’émet pas, son exercice ne semble pas être le produit du refoulement, mais le produit d’une écriture sur un fond blanchi. À ce propos,
rapportons l’anecdote imaginée par Freud à propos du symbolisme onirique. L’homme primitif, contraint par la réalité à suspendre son plaisir
pour exécuter une tâche utilitaire, donne à cette tâche le nom d’une activité sexuelle satisfaisant le principe de plaisir, d’où le double sens affectant le mot choisi dans un premier temps. Si on poursuit l’histoire, force
est de constater que c’est le mot nouveau qui est alors frappé d’interdit
jusqu’à ce que la confusion qui s’ensuit impose sa création, renvoyant
dans l’inconscient la signification à double sens qui pourra se retrouver
dans le contenu du rêve. On pourra dire que la genèse de ce mot nouveau
contient un processus de mentalisation.
Un syndrome clinique confirme cette genèse, c’est la maladie des tics
de Gilles de la Tourette. Des tics surgissent en bouffées chez un enfant,
affectant sa motricité et son langage, avec possibilité de déplacement. À
la place d’une phrase adaptée à une situation, l’enfant est poussé irrésistiblement à proférer des grossièretés : « c’est plus fort que moi »,
explique-t-il. Il est à remarquer que les paroles grossières montrent que
cet enfant s’est constitué une réserve importante de mots grossiers dont
il comprend très bien le sens. Si, par exemple, scolairement, l’enfant est
intéressé par la leçon, en fait par son instituteur, le syndrome va se suspendre momentanément. Par sa symptomatologie, ce syndrome évoque
l’encoprésie et l’érotisme anal. L’apparition de l’érotisme anal a permis
de donner du corps à un trouble plus primitif concernant un défaut de
l’activité mentale marquant le refus d’apprendre des mots nouveaux exigés par la réalité. Le fonctionnement normal se signale par le rêve
d’examen qui implique la mise en latence de la pensée interdite jusqu’au
sommeil, où le travail du rêve pourra la reprendre et figurer une réalisation substitutive et hallucinatoire du désir. Au cours de la maladie des
tics, il apparaît ainsi un déplacement sur les représentations de mots
ayant une valeur transgressive sans qu’il y ait alors de figurabilité.
Autrement dit, la régression formelle n’existe plus et est remplacée par
l’équivalence parole-action. Ainsi, défaut de figurabilité (de métaphorisation si l’on préfère) et refus des mots nouveaux coexistent. La parole
du tiqueur obéit au principe de plaisir, elle est sous pression et les processus secondaires manquant de mots ne peuvent pas se constituer.
Remarquons alors que ce fonctionnement dépourvu de contre-investis-sement ressemble à ce que Freud a décrit sous le nom de comique de
situation. Le tiqueur est comique grâce à l’exclusion du tiers sérieux et
provoque le rire. Comme nous l’avons déjà souligné, l’érotisme anal
trouve à s’alimenter par cette « fuite de la parole ». Du moins, cette fuite
de la parole cache aussi la richesse du répertoire de ces jeunes tiqueurs
en propos grossiers sous pression; pas de mots nouveaux, mais recherche
de mots anciens (la pensée animique). Ainsi, dans ce mode de tics où la
parole vient au premier plan, apparaît un dysfonctionnement du système
sommeil-rêve. L’expérience de satisfaction est dans le symptôme qui n’a
plus du tout la valeur économique du rêve. Il n’aide pas à avoir accès au
bénéfice narcissique apporté par le sommeil, bien au contraire, il maintient la vigilance.
La ressemblance de la maladie des tics avec la névrose obsessionnelle
a été soulignée. Il y manque tout cet appareillage d’annulation qui suit le
surgissement de l’obsession, appareillage qui évoque plus la répression
que le refoulement. Ces réflexions concernant l’avance de l’activité mentale au service du principe de plaisir conduisent à envisager la pensée
opératoire comme n’utilisant que des mots « nouveaux » répétant un
désordre primaire au cours duquel la compulsion de répétition l’emporte
sur l’usage des expériences de satisfaction à des fins hallucinatoires. La
mutation des traces du vécu de l’expérience de satisfaction en hallucination de réalisation de désir s’appuie donc sur une modification de
sens, le plaisir se liant au fait d’halluciner et non pas à la reproduction
d’une scène de satisfaction vécue auparavant, qui prend alors le sens de
réalisation hallucinatoire du désir. Il n’est pas étonnant qu’à discuter du
phénomène de mentalisation, les conditions de fonctionnement du système sommeil-rêve viennent s’imposer à la réflexion.
Considéré d’un point de vue psychosomatique, le décryptage du rêve
suit une autre voie que celle de la recherche du sens latent. Le phénomène central en est l’impératif de désinvestissement à l’origine du sommeil, considéré alors comme un mode d’usage narcissique de la libido,
visant à assurer le développement et la restauration du soma. Cet état,
caractérisé par le désinvestissement de la sensorio-motricité (à l’exception de la motricité oculaire), permet la libération du soma de la réalisation hallucinée. Ce fait différencie franchement l’état de veille de celui
du sommeil. Quand domine le sensorio-moteur, la réalisation du désir
vise à rendre le comportement vainqueur des difficultés qu’elle rencontre, à imposer le principe de plaisir, alors qu’au cours du sommeil,
elle vise également le bon fonctionnement psychosomatique. On peut
s’attendre alors à un fonctionnement économique partageant harmonieusement les états de veille et de sommeil, ou au contraire à des
conflits. Au cours du sommeil, l’hallucination, outre sa soumission au
principe de plaisir, satisfait un besoin profond de l’organisme. C’est un
but qui n’est pas évident à l’état de veille. Dans une certaine mesure,
l’apparition de l’hallucination est marquée au niveau du comportement
par l’absence de l’apport narcissique lié au désinvestissement.
La présente discussion concerne la genèse de cette activité mentale
qui, dans un premier temps, prend de l’avance sur l’acquisition du principe de réalité. Elle débouche, en fait, sur les problèmes basés sur le destin de la passivité. La distinction de l’état de veille de celui du sommeil
souligne déjà une coexistence qui peut ne pas être pacifique. Le rôle de
la mère endormant son enfant – rôle allant dans le sens du désinvestissement nécessaire – extériorise un investissement tendre à travers lequel
elle résout le problème posé par les sources d’excitation qui pourraient
entraver le sommeil. Il s’agit d’un corps à corps qui entraîne une baisse
de la tension. Il ne se figure pas dans l’hallucination mais constitue la
toile de fond du rêve, à la fois présente dans la sensation physique et
absente de la figuration née du travail du rêve. André Green a souligné
la nature de cette tendresse en la rattachant à une pulsion sublimée,
c’est-à-dire une visée sexuelle déplacée quant au but.
Notons que ce qui est décrit classiquement comme une carence des
soins maternels entraîne une surexcitation, un « en plus » qui surcharge
l’économie pulsionnelle. À l’inverse, la câlinerie favorise une détente qui
n’a pas le statut d’une décharge, mais la valeur d’une introjection.
La mentalisation peut donc s’opérer par deux voies. L’une est marquée par l’état de veille où domine le sensori-moteur qui vise une
décharge, via le principe de plaisir. L’autre, l’état de sommeil, désinvestit le système précédent avec l’aide de l’hallucination qui, certes, est une
nouvelle voie de décharge, mais qui favorise aussi l’apport narcissique lié
au sommeil.
Le terme « introjection » vient d’être utilisé, dépourvu du sens actif
qui le sous-entend habituellement. Il n’y a pas eu activité pulsionnelle de
décharge, mais résultat de l’impératif de désinvestissement nécessaire à
l’état de sommeil pour que celui-ci puisse être le vecteur de la formation
psychosomatique du moi. Cette activité désinvestissante est très liée à la
tendresse maternelle, considérée comme sublimation d’une pulsion
sexuelle déplacée quant au but. Vue sous ce jour, l’introjection, si elle
comporte une détente, n’en est pas pour autant une décharge. Elle est
conservatrice de la libido nécessaire à l’investissement interne à visée de
croissance et de restauration du soma. Il y a conservation sans accompagnement de douleur.
Freud, en discutant des premiers mouvements du psychisme, a déjà
noté la difficulté de distinguer l’activité pulsionnelle de l’identification.
« Je suis le sein », fait-il dire à ces mouvements. « Je suis le sein, ce qui
refait de moi un fœtus aimé en pleine construction », serait, selon moi,
une affirmation plus complète. L’introjection du mauvais sein, dont parlent les auteurs kleiniens, serait, en fait, le résultat de l’absence de l’investissement maternel sublimé se traduisant alors par une intense
excitation témoignant de la carence de la fonction maternelle. Dans un
tel cas, il s’agit d’un manque primaire qui empêche l’organisation de la
passivité. Il n’y a pas de refus ou de rejet des situations passives, mais
une incapacité à les établir. Cette incapacité empêche toute représentation de l’objet actif qui devient forclos, ce qui lui confère une présence
persécutante, celle du souvenir traumatique de la défaillance de la fonction maternelle.
Il ne s’agit pas, ici, d’une simple reformulation des points de vue de
Bion, car ce qui est pointé est avant tout que, pour assurer une introjection conservatrice, il est nécessaire qu’il y ait eu un échange physique
entre la mère et son enfant, grâce auquel l’hallucination se trouve efficace dans la réédition du temps constructif de la gestation. En tout cas,
ce ne sont pas ces enfants éveillés la nuit par une terreur nocturne et qui
se sont précipités dans la couche parentale pour s’y rendormir paisiblement au contact physique de leurs parents qui me contrediront.
Une fois de plus, une discussion sur la genèse du moi débouche et se
heurte aux problèmes posés par la passivité en tant que position pulsionnelle. L’ensemble des opinions à ce propos tend à voir dans le double
retournement une source de l’inachèvement du destin de la pulsion
« avant le refoulement ». Cet inachèvement se solde, notamment, par la
non-constitution de la représentation d’un objet actif qui, ne trouvant
pas sa place dans le déroulement du double retournement, ne se manifestera que dans la position du manque surexcitant et persécutant. Je me
demande si Freud se rendait compte du fait nouveau que constituait l’introduction d’une représentation d’un objet sexuellement actif dans la
genèse de la mentalisation de la pulsion, désormais appelée à constituer
avec un objet une unité de jouissance, à vrai dire un duo. C’est la mère
qui joue ce rôle dans le destin du double retournement lorsqu’elle désinvestit son enfant pour redevenir l’objet de son partenaire sexuel. Ne
désinvestit-elle pas la position d’investissement narcissique dans laquelle
elle câlinait l’enfant en lui ouvrant la voie de l’hallucination, sa vie
sexuelle exigeant qu’elle ne constitue pas avec l’enfant une unité de jouissance ? Le double retournement ne peut être que triangulaire, ou il n’est
pas et manque. Triangulaire, il peut être alors refoulé, l’instance refoulante étant le surmoi maternel (la censure de l’amante). Le temps « avant
le refoulement » s’est achevé en même temps que les voies du conflit œdipien se sont ouvertes. Ainsi, l’unité de jouissance à laquelle aboutit le
double retournement alerte le surmoi maternel qui substitue à « être
l’objet jouissant de son complément d’objet sadique » un contre-inves-tissement qui est, en fait, le double retournement lui-même, désexualisé.
Ainsi, les réflexions sur les manifestations mentales précoces débouchent, une fois encore, sur les avatars de la passivité. N’a-t-on pas au
cours des discussions passées trop considéré cette passivité comme le
contraire de l’activité et insuffisamment comme son complément ? Le destin pulsionnel exige la présence d’un objet animé par le même mouvement que celui qui, le premier, avait activement mû le sujet vers l’objet,
celui-ci peut, en quelque sorte, s’y reconnaître et ménager son narcissisme. Ce double retournement créateur d’une unité de jouissance n’est-il pas un compromis visant à réparer l’incontournable difficulté liée au
fait qu’il n’était pas possible de « baiser ses propres lèvres » ? Les bonnes
conditions de départ, étroitement dépendantes de la fonction maternelle,
alors qu’elle est génératrice des séparations entre la veille et le sommeil,
assurent la gestation de l’objet actif sexuellement érotique.
La négation d’un sujet d’avoir conservé une relation avec l’objet actif
érotique complémentaire résulte de l’activité d’une unité de jouissance et
va mobiliser le langage. Un usage particulier de ce dernier démontrera
qu’il n’a pas régressivement muté le surmoi en objet érotique actif. Ainsi,
sera écarté de la conscience d’un individu l’affect de plaisir né de la
conjonction de l’objet actif en conjonction avec son érotisme passif. Cette
dynamique conservatrice du sexuel trouvera les mots pour démontrer
que son refoulement fonctionne. Mais pour qu’elle s’opère, encore faut-il que ce temps du plaisir du moi ait existé en laissant sa trace inconsciente. S’il a fait défaut, la présence affirmée d’un manque entretient
une excitation chronique dont le destin se retrouvera dans les variations
de la psychopathologie. Une contrainte à l’activité remplace l’objet actif
inconscient manquant. Cette contrainte est à la base de défenses prématurées du moi, dont les mécanismes autocalmants font partie et qui envahissent l’état de veille en réponse à l’insuffisance du système
sommeil-rêve.
Si ces réflexions viennent confirmer l’importance des mécanismes
précoces et de leurs interactions, l’existence de la vie opératoire décrite
par Pierre Marty et Michel de M’Uzan, étudiée et discutée par Claude
Smadja
[1], pose des problèmes non encore résolus. La vie opératoire s’effectue autour d’une pensée pragmatique et concrète qui a les caractéristiques d’une pure éducation. Elle paraît s’être développée comme une
fonction qui rappelle les théories de Hartmann et Loewenstein sur l’existence d’un moi autonome. Cela implique qu’une activité mentale serait
sans histoire et que sa production ne ferait suite à aucune désexualisation. Pour un psychanalyste, ce processus est impensable. À ce propos,
je pense à une remarque de Anne Deburge dans un travail sur « La
répression » (à paraître), au cours duquel elle compare la pensée opératoire au discours d’un hypocondriaque dépourvu de toute impression
somatique. En quelque sorte, la perception d’une souffrance somatique
y est manquante, de la même façon que les psychanalystes ne peuvent
penser à une activité mentale sans histoire. Claude Smadja émet, à ce
propos, l’hypothèse d’un pathomasochisme où l’atteinte somatique résulterait du lien avec l’objet actif, ce qui lui conférerait paradoxalement
une valeur d’unité de jouissance. La question reste ouverte, sans oublier
que l’activité mentale peut faire suite à une passion bouillonnante, où
qu’au contraire, elle accompagne un désinvestissement momentané des
objets pour le plus grand bien du corps.
[1]
Smadja C. (2001),
La vie opératoire, Paris, PUF.