Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520847
192 pages

p. 57 à 88
doi: 10.3917/rfps.019.0057

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no 19 2001/1

2001 Revue française de psychosomatique

Mythes et réalités sur le processus psychanalytique

Le modèle de L’interprétation des rêves

André Green 9, avenue de l’Observatoire 75006 Paris
Après avoir passé en revue la notion de variation, dont le spectre s’étend internationalement dans les années 50, l’auteur envisage les fondements théoriques du processus, terme dont la signification est imprécise et inconstante. Le travail analytique est rapporté à son modèle classique, qu’on peut définir par rapport au travail du rêve. La notion de pensée du rêve est analysée en détail (pensée latente).Mots-clés : Variation, Processus, Régression, Fonctionnement mental. Figurabilité, Travail du rêve, Pensée du rêve, Compréhension. After reviewing the notion of variation whose spectrum was internationally widespread in the 50’s, the author considers the theoretical foundations of the process, the meaning of which has been imprecise and inconstant. The analytic work is seen in rapport with its classical model which can be defined in relation to dream-work. The notion of dream-thought is analyzed in detail (latent thought).Keywords : Variation, Process, Regression, Mental functioning, Representability, Dream-work, Dream-thought, Understanding. Nach einer Untersuchung des Begriffs der Variation, dessen Spektrum in den 50er Jahren international geweitet wurde, geht der Autor die theoretischen Grundlagen des Prozesses an, einem Wort, dessen Bedeutung unpräzise und unbeständig ist. Die analytische Arbeit wird auf ihr klassisches Modell zurückgeführt, welches im Verhältnis zur Traumarbeit definiert werden kann. Der Begriff des Traumgedankens wird im Detail analysiert (latenter Gedanke).Schlagwörter : Variation, Prozess, Regression, Mentale Funktionsweise, Figurabilität, Traumarbeit, Traumgedanke, Verständnis. Tras haber pasado revista a la noción de variación, cuyo espectro se extendió internacionalmente en los años 50, el autor considera los fundamentos teóricos del proceso, término cuya significación es imprecisa e inconstante. El trabajo analítico se refiere a su modelo cláciso, que puede definirse en relación al trabajo del sueño. La noción de pensamiento del sueño se analiza detalladamente (pensamiento latente).Palabras claves : Variación, Proceso, Regresión, Funcionamiento mental, Figurabili- dad, Trabajo del sueño, Pensamiento del sueño, Comprensión.
« Il importe peu de savoir si je suis arrivé à une approximation exacte des faits psychopathologiques en question ou si, comme il est possible en des matières aussi difficiles, j’ai dit des choses fausses et incomplètes. »
S. FREUD, L’interprétation des rêves
J’ai été invité, au pied levé, il y a huit jours [1], à intervenir dans la discussion qui touche, ne fût-ce qu’obliquement, à des débats institutionnels qui engagent la conception actuelle de la pratique analytique et donc de la formation.
Il me semble que la présentation des exposés a négligé la dimension historique et extra-hexagonale de la problématique soulevée, obnubilés que nous sommes par le présent et la situation française. Par certains côtés, le questionnement est actuellement universel dans la communauté psychanalytique [2] mais il se pose différemment selon les lieux où il est abordé et suscite des points de vue qui dépendent de théories de référence, sans qu’un consensus se dégage ni sur les solutions à apporter ni, bien au-delà, sur ce qu’est la psychanalyse à l’heure présente et encore moins sur ce qu’est la psychothérapie psychanalytique, dans son rapport à elle.
 
ORIGINES ET DESTINS DE L’IDÉE DE VARIATIONS
 
 
Ce qu’on appelle aujourd’hui « variation », survenant pour ainsi dire en marge du processus psychanalytique classique ou comme posant le problème d’une catégorie à part d’analyses, a le plus souvent, au cours de l’histoire de la psychanalyse, été intégré à la réflexion issue de la cure elle-même et cela depuis un demi-siècle.
Souvenirs freudiens : l’injonction faite aux phobiques d’affronter les objets et les situations phobogènes, la disqualification de la jeune homosexuelle pour insincérité radicale, la fixation d’un terme à l’Homme aux loups, la quête financière pour lui permettre de poursuivre son analyse et le récit qui nous est parvenu des analyses avec Freud, de H. Doolittle, Smiley Blanton et surtout A. Kardiner et J. Wortis par les intéressés eux-mêmes. Il est important de remarquer que Freud ne tenait pas pour des variations ce qui nous apparaît aujourd’hui comme des écarts à la norme et semblait penser que le noyau de l’action analytique était à la fois inaltérable et d’influence assez limitée. Pourvu que les piliers de la conception psychanalytique ne soient pas perdus de vue, le reste relevait d’une intendance à laquelle il n’accordait pas d’intérêt.
Du vivant de Freud, les innovations proposées par Reich, Rank, Ferenczi, furent refusées par lui après examen. Nous ne nous y arrêterons pas, malgré leur intérêt symptomatique, celles-ci ayant fait l’objet de beaucoup de commentaires récents. Remarquons toutefois que Ferenczi, dont on peut discuter les modifications techniques, décadenassa le champ théorique et se révéla, après coup, comme le précurseur de l’analyse moderne et, tout particulièrement, de Winnicott. On retire de sa lecture, aujourd’hui, le sentiment que sa contribution a été décisive quant au réexamen de la question du traumatisme et, en même temps, que les mesures prônées pour y répondre sont bien naïves en regard des altérations psychiques dont il a été le premier à soupçonner l’existence. Si sa critique de l’attitude analytique figée nous frappe, c’est que nous sentons bien que celle-ci repose souvent sur un artifice qui tient d’une position oraculaire (à laquelle je crois que Freud était étranger) qui n’est pas absente de la culture du silence psychanalytique. Lacan ne craignait pas de comparer l’analyste au maître zen. Cette attitude a son pendant aujourd’hui dans une sorte de familiarité bon enfant qui cherche à impressionner par une séduction opposée à celle de la recherche de la fascination, mais inspirée par des buts néanmoins guère différents dans le désir d’exercer une influence qui ne se dégagerait pas de l’analyse du matériel seulement. Il y a là cependant le signe d’un vrai problème : comment faire passer à l’analysant le sentiment qu’il devrait avoir de la nature particulière de la connaissance née de l’expérience analytique ? La solution devrait passer par la possibilité d’exprimer sans artifice une complexité optimale sans qu’elle prête à la confusion avec un savoir d’initié et en attendant de l’interprétation qu’elle ait les effets génératifs attendus sur l’évolution du matériel. C’était déjà l’attente de Freud dans « Constructions en analyse ».
Il me semble que c’est pousser l’exagération jusqu’au contresens que de dire que le processus psychanalytique a été omniprésent dans la pensée de Freud. L’article de 1914 « Répéter, remémorer, élaborer », sur lequel s’appuie cet argument, ne prête à malentendu que dans la mesure où on en isole le propos. Il ne traduit que la période d’incubation de Freud découvrant la compulsion de répétition et pensant, dans une première approche, la surmonter. Il conclut en effet sur la nécessité de « laisser au malade le temps de bien connaître cette résistance, de l’élaborer interprétativement ». Quand Freud compte sur le temps (« Le médecin n’a qu’à attendre ») pour permettre au patient l’élaboration interprétative, il conçoit la compulsion, à l’époque, comme un mode de fonctionnement du moi. Il évoluera progressivement vers la définition de la compulsion comme caractéristique du fonctionnement pulsionnel, soit encore de la part réfractaire du psychisme qui n’a pu être transformée pour devenir une activité du moi. Ultérieurement, il poussera la spéculation jusqu’à postuler l’existence de résistances du ça, ce que les analystes ont été réticents à admettre, y voyant alors une cause de pessimisme thérapeutique [3]. Si Freud se montrait optimiste, au début, sur la possibilité de surmonter cet obstacle, c’est qu’il était encore loin, en 1914, d’avoir pris la mesure de ce que la compulsion, toute résistance qu’elle soit, est particulièrement rebelle à l’analyse, à la différence d’autres modes de résistance que le travail analytique rencontre et parvient à circonvenir plus ou moins. Loin que la patience de l’analyste suffise à faire avancer l’analyse au-delà des manifestations habituelles en l’occurrence, quand il y reviendra après 1920 ce sera pour la décrire comme caractéristique du fonctionnement pulsionnel [4]. Il souligne au contraire que celle-ci a raison de la neutralité analytique indispensable, poussant l’analyste à se laisser gagner par l’irritation, la colère, l’admonestation, qui n’y changent pas grandchose et feraient plutôt empirer la situation [5].
L’élaboration des résistances n’a pas cessé depuis lors d’être considérée comme un objectif central de l’analyse. On ne se fera pas faute pourtant de remarquer que, déjà chez Freud, son champ envahit l’espace entier de la cure, puisqu’elle ne se contente plus de s’opposer à l’analyse du transfert mais peut englober celui-ci jusqu’à lui imprimer sa marque en dénaturant sa fonction. Devant l’accumulation de contradictions que le rappel de la rectitude technique ne résout pas, arrive la conclusion, après l’interruption des échanges dus à la Première Guerre mondiale, du constat qui s’impose à nous [les analystes] « du fait que les diverses formes de maladies traitées par nous ne peuvent être guéries par une seule et même technique » [6]. Cette remarque, de portée limitée à l’époque, ne traduit pas moins l’intuition profonde de Freud d’une recherche à poursuivre sur la nécessité de mettre en relation les particularités des situations présentées par ceux qui se confient aux soins d’un analyste et la technique qu’il utilise supposée y répondre. Mais jusque-là rien de généralisable ne peut être tiré de cette observation qui s’applique aux différences entre les névroses et la pathologie des catégories sociales à qui la psychanalyse demeure inaccessible. Ce qui est néanmoins certain est que la poursuite de la réflexion de Freud sur la pratique analytique dans ses écrits terminaux, « Analyse avec fin et analyse sans fin » ainsi que « Constructions en analyse », va renoncer à l’idée du surmontement des difficultés à l’aide de la seule confiance accordée à l’élaboration liée au temps. On peut, le cas échéant, se remémorer le cas de l’Homme aux loups à qui le temps a été à la fois largement accordé, arbitrairement limité et a nécessité réanalyse et suivi thérapeutique hors analyse. Le texte a été écrit au même moment que « Répéter, remémorer, élaborer ».
Y a-t-il ou n’y a-t-il pas eu processus analytique, comme l’écrit incline affirmativement à le penser selon les critères qui nous sont proposés; pourquoi la cure n’a-t-elle pas eu une heureuse issue ? Il est indéniable que le texte de Freud souligne bien les différents types de registres dans lesquels la communication se déploie, mêle événements, mouvements libidinaux, souvenirs, fantasmes, résonances de l’inconscient aux formations culturelles qui en portent la marque (contes d’enfants), à la parole des personnes importantes ou d’attitudes adoptées par des objets de désir, mécanismes psychiques fondamentaux, l’ensemble venant culminer dans un rêve tenu pour une expérience cruciale. La relation entre le passé récent et le passé lointain fait l’objet d’une élaboration d’une grande richesse de pensée. Si donc les apparences du processus sont bien détectables, celui-ci est d’autant moins nommé que Freud n’éprouve guère le besoin de justifier la fixation du terme et, lorsqu’il lui arrivera d’y revenir, d’envisager la tranche ultérieure autrement que comme reliquat de transfert. Je ne crois pas que le faux pas de Freud concernant la collecte de fonds permettant au patient de poursuivre l’analyse puisse être considéré autrement que comme une circonstance aggravante, puisque l’insuffisance des modifications vers la guérison le précèdent. On garde l’impression que Freud est pris dans un clivage car, d’une part, il met en évidence des traits décisifs dans le fonctionnement du patient susceptibles de nous éclairer sur son évolution malheureuse (la coexistence de positions pulsionnelles sans lien entre elles et contradictoires dans le conscient du patient) et la séduction qu’exerce sur lui un fonctionnement intellectuel qu’il estime irréprochable et sur lequel notre opinion diffère quant à son infiltration par des défenses qui ne se bornent pas au refoulement et l’imperméabilité du patient à s’interroger sur le transfert [7]. La logique ambiguë du clivage – dont le pressentiment se devine – n’est pas encore pleinement découverte. L’idée de processus, si on tient à la faire figurer dans la pensée de Freud, pourrait se réfugier dans « Analyse avec fin et analyse sans fin », dans les cas où l’énigme a été résolue de façon satisfaisante (« rebus bene gestis»), ce qui n’est manifestement pas l’idée centrale qui a inspiré le travail. Si un processus devait être identifié à la fin de l’œuvre de Freud, c’est celui de la conjonction négative de la répudiation du féminin et du déploiement des pulsions destructrices. C’est en fait ces dernières qui sont conçues sous un angle processuel, leur présence, relativement circonscrite, dans le sentiment inconscient de culpabilité, pouvant s’étendre, en certains cas, de manière diffuse à l’ensemble de l’appareil psychique débordant la résistance (Au-delà). En somme, un contre-processus. Ou alors, si l’on pense à « Constructions », il faut en élargir le champ considérablement pour y inclure le mode de remémoration par l’hallucinatoire, vu à la lumière de l’analyse, quand celle-ci ne peut compter sur les éléments habituels qui nous donnent accès à l’évaluation de sa marche. Il faudrait alors chercher du côté d’une processualité substitutive lorsque les signes qui permettent de déduire sa procession, supposée ou attendue, ne sont plus repérables. C’est dans cette dernière direction que nous nous situons. Marcher en crabe, ce n’est certes pas marcher droit, mais c’est encore marcher. Le souhait que Freud exprime, en 1937, doit être rappelé car il prend une résonance testamentaire : « Au lieu d’examiner comment la guérison advient par l’analyse, ce que je tiens pour suffisamment élucidé, la question à poser devrait être : Quels obstacles se trouvent sur le chemin de la guérison analytique ?»
En fait, depuis 1920, le centre de gravité de l’analyse se décale progressivement : compulsion de répétition, réaction thérapeutique négative, renoncement à la levée complète de l’amnésie infantile lorsque les traumatismes sont antérieurs à l’installation du langage, empêchant la fixation de traces mnésiques remémorables, construction incontournable, cheminement indirect de la remémoration par l’action ou l’hallucination, etc. De plus en plus, l’impression s’accentue du remplacement du paradigme de l’opposition perversion-névrose par celle névrosepsychose. L’accent mis désormais sur le moi est lié à sa vulnérabilité à la psychose qui en fait un allié sur lequel on ne peut trop compter, soit à cause de sa duplicité, soit du fait de son insuffisance face aux déterminismes d’origine pulsionnelle. « Toute personne normale n’est en fait que moyennement normale, son moi se rapproche de celui du psychotique dans telle ou telle partie, dans une grande mesure. » Le renvoi à la structure du moi fait apparaître deux nouvelles données : la complaisance que marque son organisation pour le clivage, qui loin de se borner à une seule opération peut lui aussi, de manière processuelle, se poursuivre jusqu’au morcellement (Abrégé de psychanalyse) et son ralliement aux buts du masochisme originaire qui paraît contredire le moteur du développement. Depuis 1920, Freud est amené à reconnaître la fréquence des échecs à l’établissement du principe de plaisir. Ses disciples s’attachent désormais à trouver des solutions dans la technique. Fenichel, qui fut ému à la lecture d’« Analyse avec fin et analyse sans fin » au point d’en rédiger une critique qui circula sous le manteau, écrit ailleurs : « Une procédure qui ne serait pas “classique” reste, lorsqu’il n’est pas possible d’être “classique”, de la psychanalyse. » La question est lancée, ses rebondissements sont perceptibles encore aujourd’hui.
Par la suite, ceux qui écriront sur la technique ne se borneront pas à suggérer telle ou telle modification à apporter, mais s’appuieront sur une conception globale de l’organisation du psychisme tel qu’il se constitue et de la façon dont son état peut être modifié. Notre technique française – que nous avons tendance à considérer comme pourvue d’une légitimité de droit divin – ne saurait être envisagée indépendamment des influences de Lacan – qui s’était élevé, à l’époque, contre la part prise par le contre-transfert dans son rapport de Rome; d’une part (on refuse les séances courtes mais on adhère néanmoins à la cadavérisation, qu’il estime indispensable, de l’analyste) et, à l’opposé, de Nacht (qui a formé une bonne partie de la génération de nos pères et Lacan aussi), lequel deviendra à son tour, le temps aidant, le promoteur d’un activisme aux horizons limités et au souffle court. Il combattra vigoureusement, à la fin de sa vie, la neutralité de l’analyste. Il n’aura pas vécu assez longtemps pour constater la portée illusoire des changements qu’il avait prônés. Bouvet est encore celui qui posera le problème avec le plus de clarté dans son intervention au Congrès international de Paris en 1957. Il donne au concept de variation de la technique une signification qui s’appuie sur une théorisation d’ensemble. Ici, la variation est admise intrinsèquement. Il ne s’agit nullement d’être guidé par un souci thérapeutique opposable aux exigences de la démarche analytique, ni de mesures de commodité, mais de la prise en considération des différents types de structures entrant dans le champ de l’analyse et de leur réactivité au transfert. Je rappelle brièvement ses conclusions : « a) Sont analytiques : toutes les variations, grandes et petites, qui concourent à l’objectivation aussi complète que possible, puis à la réduction de la névrose de transfert au sens plein du terme. Techniques d’aménagement, positions instinctuelles (…). b) Sont non analytiques : toutes les variations qui ne s’inscrivent pas dans ce dessein général » [8]. La contribution de Bouvet prend son sens dans sa distinction entre structure génitale et structure prégénitale et les différentes formes de rapprocher qu’elle provoque. La distance à l’objet devant être mise en œuvre d’une manière optimale, la variation peut parfois consister en une opération de retardement parce que l’analyse du matériel recueilli montre que son analysabilité est prématurée. On voit ici qu’il faut réunir des considérations sur le mouvement (en termes de distance à l’objet), la temporalité et la modalité interprétative à la lumière du transfert. Il ne s’agit, en aucun cas, de variations consécutives à une mise en échec du processus en perdition, comme on le soutient hâtivement, mais d’une attention soucieuse du rythme auquel évolue la névrose de transfert organisée par des conflits centraux. Surtout, Bouvet conçoit la variation, au sens essentiel et non singulier, comme s’inscrivant dans le déroulement rythmique propre à l’analyse consistant en alternances irrégulières d’approche et de recul, selon la poussée de l’inconscient dans le transfert et la provocation des résistances s’y opposant. Cette théorisation correspond à mon expérience où la préoccupation principale de l’analyste est, à l’écoute du matériel, de se poser la question de savoir comment ça passe (comment ça fonctionne et dysfonctionne, dit Nathalie Zalzmann), par où ça passe dans le discours du patient, de quelle façon le passage concerne le destinataire analyste et par où pourrait passer sa parole, mobilisant la communication selon telle ou telle orientation, pour autant que le résultat soit prévisible. Et quand bien même cela ne serait pas le cas, la nécessité de s’en soucier demeure et tire profit des avatars de l’infirmation.
Ailleurs, le vent souffle dans une direction sans doute différente, mais qui témoigne d’une convergence. Eissler, dans un travail remarqué de la même époque [9], procède à un examen du sujet dans une collectivité dominée par l’egopsychology de Hartmann dont il commence à se démarquer. Il précise avec rigueur les conditions d’acceptabilité de l’adoption d’un paramètre, en soulignant la nécessité de rester au plus près du modèle théorique de base. Dès ce moment, la référence aux mesures dictées par les distorsions du moi (rapprochées ici de la schizophrénie) préfigure les questions qui seront abordées plus tard avec la clinique des cas-limites. Winnicott, dans un article prophétique, « Les aspects métapsychologiques et cliniques de la régression au sein de la situation psychanalytique » (1954), procède à une réévaluation d’ensemble. Lui aussi ne peut éviter de se situer vis-à-vis des distinctions d’ordre clinique, mais son souci est de les examiner du point de vue des conceptions en pleine expansion de Melanie Klein qui fait subir une telle modification à la technique qu’elle peut être considérée, globalement, comme une variante de l’analyse freudienne. Winnicott souligne le fait que le travail de Freud repose implicitement sur certains acquis, qui vont pour ainsi dire de soi chez une certaine catégorie de patients auxquels il s’est intéressé mais qui, en fait, sont loin de couvrir tout le champ des cas où l’analyse a été entreprise. Il n’échappe pas non plus à une préoccupation de catégorisation selon le caractère de la régression, prenant en considération les fixations prégénitales en y introduisant un point de vue différent de celui de Bouvet, en soulignant en particulier la dimension de la dépendance, de ses causes et de ses rapports avec l’installation du faux self. Il critique la notion de régression comme simple inversion du progrès, et souligne les facteurs en relation avec les menaces de désorganisation, voire de chaos, liées à la destructivité dont il reconnaît, avec Melanie Klein, l’importance mais qu’il interprète différemment du schéma kleinien. Un commentaire détaillé, fort intéressant, le conduit à montrer comment c’est la santé psychique de Freud qui l’a conduit à s’intéresser et à se limiter à des patients qui se rapprochaient de sa propre santé analytique, les névrosés. « Devant les autres, les attitudes diffèrent : certains disent nettement : “Redressez-vous ! Tenez-vous bien. Allons – parlez.” Mais ce n’est pas de la psychanalyse. Certains partagent leur travail en deux, quoique malheureusement ils ne le reconnaissent pas toujours vraiment : a) ils sont analystes de façon stricte (associations libres verbales; interprétations verbales; pas de rassurances); et aussi : b) ils agissent de façon intuitive. C’est ici que nous introduirons l’idée que la psychanalyse est un art. D’autres disent : inanalysable, et déclarent forfait. L’hôpital psychiatrique prend la suite. » Il fait notamment deux observations; la première est que les analystes n’ont plus le choix, l’évolution de la clinique les obligeant à prendre en charge – parfois même à leur insu – des patients qui vont révéler des potentialités régressives importantes; et deuxièmement que la technique canonique a souvent pour effet d’aboutir à une collusion entre analyste et patient afin d’aboutir à un non-lieu psychanalytique. « Les idées que j’avance, si elles sont acceptées, auront pour conséquence une utilisation plus précise, plus riche et plus profitable des phénomènes de la situation analytique dans les analyses ordinaires des non-psychotiques. Il en découle, je crois, une nouvelle voie de compréhension de la psychose et un nouvel abord de son traitement par les psychanalystes pratiquant la psychanalyse. » Il faut remarquer que Winnicott, s’il a attiré notre attention sur les raisons qui peuvent nous induire en erreur dans le travail analytique, n’a pas vraiment cherché à promouvoir des modifications techniques (qui feraient sortir l’analyse de ses voies en dehors du rallongement des séances). Il a surtout montré de quelle manière, lors de régressions où l’analyse avait de fait été interrompue, il assurait une vicariance métaphorique des soins maternels, l’objectif de la prise de conscience demeurant identique. En fait, plus cela allait et plus il attendait du patient qu’il découvre lui-même le sens de ses mouvements inconscients, intervenant de moins en moins. La variation essentielle, à mon avis, tenait à la compréhension qu’il pouvait avoir d’un matériel en étant capable d’illustrer ingénieusement ses conceptions et en donnant à certaines de ses interprétations un tour inattendu qui est sans doute ce que nous avons à retenir de meilleur dans son apport. Je crois d’ailleurs que c’est le vrai enjeu de notre discussion, moins ce qu’il convient de faire ou de ne pas faire que de susciter d’abord en nous des modifications de la compréhension qui nous ouvriront à des modes de pensée auxquels nos habitudes nous permettent d’échapper. Sans doute, la modification du style interprétatif est-elle plus sensible dans l’œuvre de Bion, mais ce qui frappe chez lui c’est la liberté de pensée dont il sut faire preuve à l’égard de la théorie kleinienne qui modela sa formation et qui donna surtout lieu à des applications littérales chez les autres, laissant une fâcheuse impression de stéréotypie. En parlant des parties névrotiques et psychotiques de la personnalité, il nous ouvre à une meilleure discrimination de l’analyse des structures non névrotiques [10]. En lisant les travaux de ces auteurs, nous avons bien le sentiment que leur démarche analytique permet quand même de dégager, chez les patients hors névrose, des modes de traitement du psychisme à propos desquels on peut mettre en évidence, derrière leur impénétrabilité, une interprétation qui en montre, fût-ce à l’état d’ébauche, le caractère néanmoins plus accessible qu’il n’y paraît, moins incohérent qu’il ne semble et dynamiquement évolutif malgré tout. On voit donc que parler de processus névrotique comme définissant l’analyse aujourd’hui est pour le moins restrictif. Mais déjà Freud, dans l’article de l’Encyclopédie de 1923 de Marcuse, avait soutenu à cette date que si les deux névroses de transfert, hystérie et névrose obsessionnelle, constituent le champ d’action de la psychanalyse, il y ajoutait toutes sortes de phobies, les inhibitions, les anomalies caractérielles, les perversions sexuelles, les difficultés de la vie amoureuse… et même certaines atteintes organiques ! Il est bien évident, dès l’époque, que les diverses entités cliniques ne peuvent suivre un cours commun, de par les différences de susceptibilité qu’elles présentent à l’analyse.
On voit comment, en quelques années, on a pu assister à un tournant décisif. Avant l’article de Winnicott, on considère la variation comme prenant place en marge, ou au sein, d’un transfert qui continue d’être envisagé selon les données classiques qui le définissent. Après, c’est la conception même du transfert qui est remaniée. A mon avis, cette évolution est dans la logique même qu’on peut deviner à travers une lecture critique des écrits terminaux de Freud. C’est peut-être seulement maintenant que nous pouvons nous en apercevoir [11].
Quelques remarques pour clore ce chapitre sur la notion de processus psychanalytique qui appelle, à mon avis, des correctifs. Je ferai remarquer que non seulement elle n’existe pas dans Freud, mais qu’aucun dictionnaire psychanalytique ne la mentionne, ni Laplanche et Pontalis, ni Rycroft, ni Moore et Fine. Elle est absente de la littérature en France jusque, environ, dans les années 60. Elle a fait l’objet d’un rapport d’Henri Sauguet, jamais cité [12]. Sur des bases différentes, Donald Meltzer, qui considère que c’est l’analyse d’enfant qui en fournit la forme la plus pure, en donne une image qui ne craint pas d’en imaginer le cours à l’audition d’un matériel où sont supprimées les interventions de l’analyste. C’est chez lui que l’on rencontre, pour la première fois, l’idée de « l’histoire naturelle du processus psychanalytique » [13]. Le contenu de ces travaux n’est pas repris, mais l’expression est adoptée avec un consensus qui laisse dans le flou ce à quoi il est fait allusion. Une vague opposition l’oppose au transfert, sans dire au juste en quoi elle consiste. Le processus psychanalytique est-il le même selon une analyse freudienne, kleinienne, winnicottienne, kohutienne et maintenant renikienne ? Le danger d’un leurre idéalisant pèse sur cette progression dont on ne précise ni le moteur, ni les excursions, ni les périls qui menacent la sortie de sa route, ni ses rapports à la position conflictuelle qu’il suffirait de surveiller de haut. Comment le processus pourrait-il être indépendant du mode interprétatif et des efforts de l’analyste pour amener le patient à pouvoir introjecter le cadre qui paraît conditionner la protection de son cours ? Nous ne sommes peut-être pas loin de la gageure lacanienne affirmant que la psychanalyse « pure » c’est l’analyse didactique. Des nuances sont appelées par cette remarque.
 
FONDEMENTS THÉORIQUES DU PROCESSUS
 
 
À l’origine, la situation repose sur un trépied : psychonévrose de transfert, névrose de transfert, névrose infantile [14]. Cela, c’est ce qui est explicite. Mais, derrière ce trépied, je propose d’en dégager un autre : cadre/rêve/interprétabilité.
La notion de fonctionnement mental que Marty introduisit chez les patients psychosomatiques à l’occasion de l’observation de ses défaillances s’est imposée depuis comme un critère général de l’investigation du psychisme du patient par l’intervention analytique, à envisager bien au-delà des cas où il y est fait sa référence à l’occasion de son défaut. Parfois évoquée lors des échanges analytiques hors de nos frontières, elle ne suscite souvent que peu d’échos car elle n’a pas été assez explicitée. Peut-être cette insensibilité au concept qui la soutient est-elle due au caractère nivelant des références en usage, qui fait disparaître les différences que l’on a à cœur de mettre au sein de la communication, maintenant noyées dans le magma des relations d’objet. L’attention est le plus souvent centrée, à l’étranger, sur la recherche dans la cure des relations existant entre le matériel produit et son prototype hypothétique, supposé transmis depuis la prime enfance, sous une forme plus ou moins modifiée (plutôt moins que plus). Ou alors, si l’on préfère adopter une position différente, l’objet de la démarche analytique est présenté sous l’angle de ses filtrations par les concepts directeurs (le moi, l’objet, les défenses, etc.), comme s’il n’était pas nécessaire de s’attarder sur la transformation du corpus de départ : la communication de l’analysant et sa mise en condition, par les instruments qui la traitent au cours de sa production même. Il n’y a pas à s’étonner alors que les rapports calibrés par lesdits instruments soulèvent souvent l’impression qu’ils ne fournissent pas une image satisfaisante de ce qui a lieu. La théorie du fonctionnement mental s’efforce, au contraire, de suivre le fil des transformations non du discours lui-même, mais de ce qui permet de l’appréhender – au moins hypothétiquement – dans le cours même de son traitement par les concepts de base de la théorie reçue. C’est-à-dire de difracter le discours selon le travail de ses manifestations qui suivent divers canaux psychiques (hétérogénéité du signifiant), en relation avec leur conflictualité, leurs rapports à la censure et aux solutions défensives qui les modifient en empêchant leur expression directe. Le transfert s’envisage selon leur intégration dans la psyché par rapport à une source qui en propulse le cours et suscite les changements en fonction de l’équilibre de l’économie psychique sous sa forme la plus acceptable pour le patient dans les mouvements psychiques au cours desquels il s’adresse à l’analyste.
Il y a là une spécificité de la psychanalyse qui consiste à procéder à l’analyse rétrospective et rétroactive d’un corpus analysable d’après un ensemble articulé de concepts dont le référent est une matrice inconnue en tant que telle, uniquement hypothétisable à partir des productions devenues, après coup, objet de l’analyse (alors qu’au départ elles n’étaient censées que tracer le cheminement des trajectoires des représentations-but) et connaissable par les transformations observables ou déductibles. Cependant, un postulat à la base de cette contradiction pose que le discours de la communication ordinaire ou réfléchie offre moins de ressources pour avoir accès à ce fonctionnement mental que l’observation d’une règle qui prescrit de tout dire (et de ne rien faire) selon un mode d’association libre. Ce fonctionnement, comme Marty l’avait bien pressenti, entraîne la nécessité de définir un axe pour rendre intelligibles les mouvements indiqués par les formes qu’il épouse. Cet axe fut situé dans le psychisme originaire, chez Freud, du côté des pulsions; chez ses successeurs, le plus souvent, dans les stades initiaux de la relation mère-enfant. Les aléas et les débats sans issue autour de cette originarité ont poussé d’autres auteurs à en chercher une position théorico-clinique à laquelle serait accordée un statut de centralité, sans renoncer à la problématique de l’originarité mais en proposant de l’aborder comme hypothèse plus ou moins nécessaire, introduite après coup à travers l’analyse de ses produits, pour en dégager, en amont, l’intelligibilité spécifique, quitte, le cas échéant, à en forger le concept lorsque celui-ci manque.
On voit que l’état d’esprit qui inspire cette démarche tend à accorder la priorité au jugement, peut-être d’une manière qui se rapproche du lemme [15]. Dans une démarche indépendante mais convergente avec celle de Marty, toutes deux rejoignant Freud, je pense que cet axe devrait se situer au niveau de l’activité représentative [16]. Il faut, toutefois, élargir le spectre de la représentation comme Freud l’avait fait, de manière à étendre son éventail du corps à la pensée. Cela situe la représentation dans un champ au centre duquel il faut situer l’émergence projective qui s’en dégage et qui ne se borne pas à présenter autrement quelque chose qui serait déjà dans la psyché, mais, par le mouvement qui l’a fait naître, tenter de cerner les développements, enchaînements, refoulements, destins (de pulsions), modifications de registre qui cherchent une issue acceptable pour la psyché, ces diversifications survenant de par la nature composite et décomposable, jusqu’à un certain point, du matériau qui se transforme et trouve une réalisation provisoire dans l’émergence projective. Emergence parce que ce n’est pas le tout de la projection qui est saisissable dans la forme sous laquelle elle apparaît, une part importante demeurant largement inconsciente, dépendant de sources qui sont loin de se laisser saisir pour cerner la singularité et les contours lorsque l’on cherche à les traduire sous la forme d’une représentation figurée et qui, si l’on cherche à en isoler un noyau actif, laisse suggérer qu’il doit être assez différent de son expression projective d’arrivée. Comme si, depuis la source qui mobilise celle-ci, la traversée qu’accomplit son épanouissement dans des régions psychiques plus ou moins éloignées de la conscience rendait ses aspects originaux plus ou moins méconnaissables par l’adjonction de déplacements, d’agglomérations de traits appartenant à diverses périodes de l’histoire et des différentes expressions matérialisées acquises par le psychisme, entrant en communication avec d’autres contenus similaires ou antagonistes vis-à-vis de la préoccupation qu’on peut leur prêter et dont on peut supposer qu’ils poursuivent en commun le but de témoigner de la pression exercée par ce qui à la fois les anime et concurremment paraît en quête d’une forme d’expression qui ne permettrait pas de soupçonner leurs origines. Car, si la forme figurable est ce qui la rend la plus apte à la communication, on peut aussi supposer que la manière dynamique dont la projection se manifeste pourrait être rattachable à un mouvement corporel qui n’épouse les formes de ce que notre imagination peut concevoir qu’à travers les vicissitudes du tribut qu’elles doivent payer à la nécessité d’être représentables par les autres tout en étant suffisamment déguisées. Et de fait, la compréhension selon leur traduction en mots n’éclaire que très insuffisamment leur raison d’être, alors que celle qui met en évidence le soulagement affectif-corporel qui accompagne leur passage à l’extérieur leur confère un sens qui n’était pas apparent lors de leurs manifestations. Je précise ici que je ne limite pas la projection à ce dont la psyché voudrait se débarrasser – ce qu’elle peut vouloir atteindre et même de façon prévalente – mais comme modalité d’externalisation des processus psychiques internes, marqués du sceau de leur origine pulsionnelle et inconsciente.
Or la projection vise toujours un objet, même si elle tend à dissimuler celui-ci. Décrire les rapports de la projection à son objet serait trop long ici. Je l’ai fait ailleurs [17]. Qu’il me suffise de rappeler qu’à ce pôle subjectif s’oppose un autre venu de l’objet, nommé son réel, que nous nous bornerons à désigner comme ce qui ne peut être totalement englobé par la projection, même si elle peut en donner partiellement une idée plus ou moins riche.
La psychanalyse reconnaît et exacerbe cette opposition par les conditions de son exercice. C’est ainsi que l’association libre en suscite l’amplification. Elle est le point de départ de toute réflexion sur la nature de l’action qu’elle permet d’accomplir. Son but est l’instauration d’un modèle de fonctionnement psychique comparable à celui du rêve, tout en y incluant des paramètres qui l’en différencient. Un des présupposés de ce mode de fonctionnement est l’accord, plus ou moins tacite, que la communication projetée est portée par la potentialité permanente de dire autre chose que ce qu’elle a l’intention de signifier – potentialité qui fait l’objet d’un questionnement permanent sur sa plus ou moins grande activation et sur l’axiome selon lequel cette « autre chose », bien que non immédiatement passée dans le discours, doit être considérée non seulement comme une virtualité plus ou moins enfouie dans les énoncés, ou même comme une intention seconde qui habiterait ceux-ci, mais comme le moteur dérobé à la visée de celui à qui s’adresse à l’analysant avec cependant l’espoir, non identifiable par son émetteur-énonciateur, que l’analyste puisse néanmoins être à même d’en entrevoir au moins certaines lignes de réfraction inapparentes, sans s’en servir pour autant contre celui qui met en œuvre la projection, et qu’un sens, porté par cette communication sous une forme indétectable et donc lui échappant, puisse nonobstant lui être renvoyé. Mais si le message lui-même inclut sa propre censure, héritée des stratifications temporelles par lesquelles il transite, celui-ci ne peut manquer de soulever la question de savoir si la projection ne comporte pas une méfiance à son propre égard qui contribue à l’ambiguïté de son contenu. D’autant que la projection, au fur et à mesure de son développement, dévoilera tôt ou tard son assise de désir, faisant alterner le vœu qu’il soit entendu et son inspiration contraire de par la crainte de sa disqualification plus ou moins sanctionnée. Cela constitue le socle du renvoi au passé, quels que soient les réserves et les correctifs que l’on a voulu apporter à l’idée d’une reproduction de celui-ci. Alternativement, le discours oscillera entre la tentative de se rapprocher de ce foyer et la réaction opposée de s’en éloigner le plus possible. C’est le rapport remémoration-reproduction déjà entrevu par Freud (Au-delà… ).
On voit bien qu’alors, ce qui est essentiel, c’est la relation de la projection à son propre éclairage doublement situé, à son arrivée (chez son destinataire) comme à sa source (chez son émetteur-énonciateur), dans l’ambivalence qui la déchire entre son épanouissement et/ou son extinction, entre le hors-soi vers qui elle est orientée et les strates du psychisme qu’elle traverse en s’ignorant soi-même. On conçoit alors que seront nécessairement soulevées les questions sur l’accessibilité ou la non-acces-sibilité de son analyse par la voie du transfert et qui ferait retour par la voie interprétative, mais il faudra aussi s’interroger pour savoir s’il ne vaut pas mieux tenter de l’envisager sous l’angle de sa générativité directe et réfléchie, ce qui oblige à considérer les effets de fécondation qu’elle induit chez l’analyste.
Ce que nous appelons processus psychanalytique est la création d’une « réalité seconde », née d’un regard sur les échanges au fil des séances, qui s’interroge sur l’évaluation du mode de développement des rapports entre la conjecture, en perpétuel remaniement, sur ce qui serait à connaître et sur ce qui, en revanche, rendrait l’interprétation susceptible de déclencher des effets perturbateurs qui doivent être conjurés. Cela inclut aussi ce que l’échange aura transformé, de telle sorte que le matériel de la communication se montre ouvert à de nouveaux affluents susceptibles de parvenir à un mode de connaissance d’abord intuitivement appréhendé et s’épanouissant pour former un réseau de connexions de plus en plus complexes et plus étendues, mieux ancrées dans leur répartition entre les instances, les plaçant sous le double éclairage de ce qui a pu avoir été et de ce qui est attendu qui n’est pas encore, selon un fonctionnement moins entravé par les nœuds que le sujet a été plus ou moins forcé de créer, mettant son propre psychisme sous surveillance. Cela a pour effet de situer le couple analytique dans une attitude d’expectative intéressée mais toujours potentiellement inquiète quant à ce qui peut se réveiller de déplaisant ou d’angoissant, dont le malaise pourrait peser davantage que les bénéfices qu’on pourrait en attendre, s’il se révélait que la charge supposée l’affecter était susceptible de se réveiller. On voit que le pacte analytique repose donc à la fois sur l’accord qu’il y a quelque chose à connaître que la conscience ne peut atteindre, sur la marche à suivre (avec ses renoncements acceptés), sur la manière d’en aborder les résultats imprévus, sur la croyance en la valeur de ce qui peut se découvrir et être convoyé par l’analyste et, enfin, sur le postulat que le non-réel, mais bien « matériel », de ce qui se livre peut s’avérer d’une réalité encore plus déterminante pour la psyché que la réalité extérieure. On voit que le processus, tel qu’on en parle habituellement, ne recouvre qu’une partie de cet ensemble. Il ne fait entrer en jeu que l’idée d’une progression en vue d’un but, définition assez lâche et analytiquement peu appropriée si l’on rappelle que le but recherché ignore la visée qui l’anime et que l’interrogation qu’il soulève ne permet en rien de déterminer le rapport entre la fin et le moyen. Ce rapport est d’autant moins saisissable qu’il est le noyau inconscient de la résistance. Qu’est-ce qui s’oppose à la levée des résistances ? La réponse est à la fois simple et compliquée. Simple parce qu’on n’a pas de mal à la situer du côté des conséquences des refoulements et des défenses. Compliquée parce que les différents types de défense (travail du négatif) sont en rapport avec des menaces diverses qui pèsent sur le fonctionnement psychique. La nécessité qu’a éprouvée Freud de catégoriser les résistances est en rapport avec ce souci de distinguer leurs types mais aussi, indirectement, de reconnaître les contraintes qui s’exercent sur l’activité psychique. Essayons, cependant, de répertorier sommairement les raisons de la résistance.
D’une manière générale, l’essence de la résistance tient à l’aversion intense pour le retour de ce qui a pu atteindre les aires demeurées sensibles aux influences les plus conflictuelles du passé du patient, non comme cela le fut à l’époque considérée, mais connotée par le sentiment d’impuissance directement en rapport avec la situation du projeté rétroactivement. D’où le rôle conceptuel central de l’Hilflosigkeit, retour d’une menace dont le sujet ne sait pas jusqu’où elle peut s’étendre et quelles réactions déséquilibrantes ou désorganisantes elle entraînera. Cette angoisse et ces réactions peuvent s’exprimer sur divers registres, plus ou moins dangereusement pressentis. Il peut s’agir du refus plus ou moins radical, opposé à l’image inacceptable de soi, qui accompagnerait la prise de conscience. Pour ne pas être directement dommageable pour les modes les plus différenciés de l’activité psychique, les conséquences n’en sont pas moins douloureuses et la souffrance entraînée des plus cuisantes. Cet aspect est souvent sous-estimé. Il est le plus souvent ramené à l’idéal du moi, ce qui comporte une part de vérité, mais intéresse surtout les assises fondamentales du narcissisme du moi beaucoup plus mises en danger par l’expérience quotidienne, de façon permanente.
Autrement, il y a désir d’échapper au rapport du passé au présent, c’est-à-dire que le refus de ce qui a été refoulé pousse à fuir la répétition qui offre le visage grimaçant du « ce qui fut (supposé révolu) – reste toujours plus ou moins présent (potentiellement actuel)». Il n’est point suffisant de caractériser ce péril sous la forme d’un retour du passé, au sein d’un présent constatatif, il faut plutôt imaginer l’infiltration par ce passé (plus ou moins projectif) sur le couple présent-avenir, vu dès lors comme une confrontation comme sans issue.
S’agit-il seulement d’une angoisse devant le surmoi ? Je crains que ce ne soit restreindre le sens de la nuance. Car l’analyste suit, à l’arrièrefond de ce que la résistance laisse percevoir, d’autres potentialités plus ou moins désastreuses :
  • le danger d’une différenciation qui se manifesterait par la perte des moyens du moi rendu plus vulnérable par le transfert. Cela va au-delà de la régression;
  • la menace, variante de la précédente, de ce que le plein retour du passé et l’affaiblissement des moyens de contrôle exigés par la situation analytique n’entraînent irrésistiblement vers une forme agie des significations ressuscitées ou des réactions qu’elles ont provoquées, sans avoir eu, à l’époque, les moyens de les mettre à exécution, de telles possibilités étant aujourd’hui disponibles. Le vécu d’impuissance est ici en fait aggravé par le développement de modalités réactives, dont la mise en acte serait gravement sanctionnée;
  • la crainte d’un dénouement qui ferait tomber sous la domination de l’Autre, fortement sollicitée par la passivité de la situation analytique et le transfert. À cette idée s’ajoutent des corollaires : celui que l’Autre demeuré libre de ces contraintes en tire avantage, celui que la régression puisse aller jusqu’à effacer toutes les différences (sexe, génération, rapport d’altérité), celui de l’emportement par une dérive, sans retour en arrière possible.
La possibilité de contourner les effets de la résistance sur le travail analytique peut s’étayer sur les jeux ouverts par la diversité des registres de l’activité psychique qui permettent la diffusion des messages signifiés, en procédant à une diffraction qui empêche l’affrontement post-trau-matique, se sert de la mobilité conservée des modes d’expression du psychisme, en sauvegardant une part importante de la teneur de ce qui est à transmettre, cet étalement diversifié permettant, avec le travestissement des messages envoyés, le maintien d’une position subjective à travers l’obliquité des significations. Celles-ci favorisent la constitution d’un réseau de sens dont les chevilles s’articulent entre elles, dans leur adresse à leur destinataire.
Le discours analytique, en se formulant, crée un nouvel environnement par rapport à celui qui s’est constitué autour des noyaux traumatiques, qui ne supposent guère l’existence d’un appel à quiconque, ou à quiconque qui puisse entendre le désir ou la souffrance du sujet.
 
TRAVAIL ANALYTIQUE ET PARADIGME DU RÊVE
 
 
Je poserai l’hypothèse qu’un rapport central unit dans l’analyse, où les conditions optimales sont réunies, le fonctionnement psychique inconscient et ce à quoi l’interprétation du rêve nous renvoie, et je tiens l’association libre comme le mode d’activité qui permet de jeter un pont entre les deux.
Quand nous rapprochons association libre et rêve, nous reprenons un argument que nous avons développé il y a longtemps sur le parallèle qu’il est possible d’établir entre l’invention non théorisée par Freud du cadre et le modèle présenté à la fin de L’interprétation des rêves [18]. Une telle comparaison, même approximative, nous fait comprendre que, du point de vue psychanalytique, la terminaison du rêve ne coïncide pas avec la fin de celui-ci mais que son récit lui insuffle une seconde vie, car le rêveur qui dit son rêve et l’analyse poursuit dans la vie éveillée un fonctionnement psychique qui n’est pas étranger à ce qui le constitue. S’il arrive souvent que l’on déforme la citation canonique en disant que le rêve est la voie royale qui conduit à l’inconscient et non que c’est l’interprétation du rêve qui est cette voie [19] – déformation qui figure dans d’excellents ouvrages –, on méconnaît l’idée principale qui sous-tend cette formulation, à savoir que c’est le mode de fonctionnement psychique conjoignant analysant et analyste, mis en œuvre lors de la tentative d’interprétation, qui offrirait le plus sûr moyen pour nous aider à concevoir comment l’inconscient fonctionne lors du processus de rêve.
Les tentatives d’interprétation, pour comprendre le rêve extemporanément, portent sur un corpus déterminé mais d’une intelligibilité directe très limitée et parfois presque nulle, de toute manière trompeuse mais mystérieusement voilée. D’où l’idée générale, à travers les cultures les plus diverses, que le rêve appelle nécessairement une interprétation. Les associations, pour l’analyste, représentent donc l’exercice d’un mode de vision qui renonce à voir, sans pour autant annuler de ce fait la fonction du regard qu’elle déplace sur les productions verbales en les mettant en relation – grâce à l’aide des restes diurnes fragmentaires – avec les pensées reliées à ces images qui, en tant que telles, restent muettes… ce qui ne veut pas dire inactives. Le résultat de la dérive associative a beaucoup moins fréquemment pour conclusion d’aboutir à une représentation claire qui serait devenue accessible par levée d’un voile, qu’elle ne fait apparaître des rapports entre les pensées produites par les associations et celles liées aux images du rêve et qui parfois entraînent, d’une manière inattendue, la découverte de liens autrement inapparents à l’intérieur du rêve entre les images qui le composent. On peut en conclure que, si l’on considère l’association comme une modalité très singulière du regard puisqu’elle renonce à interroger le rêve comme image renvoyant à une perception, sans cesser d’avoir vue sur lui indirectement, nous signifie en retour que le rêve est lui-même un regard et doit être considéré comme une perception, dépourvue de source sensorielle dans le réel comme de sujet percevant. Comme s’il s’agissait de l’offrir à la conscience présente dans le sommeil, ce qui, au moment de l’interprétation, nous sollicitera d’avoir à dire de quelle lumière se nourrit l’imagerie et quelle conséquence s’ensuit du fait de lui faire jouer le rôle d’un réel pour l’association, reprenant à son compte la fonction aveugle du regard dans le rêve, aveugle puisque sans référence à aucune lumière de l’objet. La transformation de l’écart perception-pensée par le rapport médiatisé image du rêve-association fait travailler un couple inapparent, celui des modes intermédiaires, pensée potentielle de l’image-pensée mimétique du primaire et pensée non contrainte de l’association qui, ainsi mis en rapport, nous font construire, dans leur intériorité, les liens entre les images comme ceux qu’on situe entre les associations et leur va-et-vient. « Le processus du rêve, avons-nous dit, s’empare volontiers, en vertu d’un mécanisme associatif, d’un matériel de représentation récent ou indifférent qui ignore la pensée de la veille et, en vertu de la censure, il transporte sur ces faits indifférents l’intensité psychique des éléments importants mais choquants » [20]. Freud ne manque pas de préciser que l’utilisation de la comparaison avec le télescope vaut surtout par les foyers (dépourvus d’images) des lentilles et dont les rapports se coordonnent. C’est peut-être l’équivalent dans l’externalisation du rêve, lors de la tentative de son interprétation de ce que Freud nomme « pensées latentes », dont le rêve ne donne aucune indication quant à leur matérialité, mais qu’il est indispensable de supposer pour rendre compte de sa fabrication.
Car il y a une sorte de correspondance entre l’activité perceptive interne privée de source de lumière extérieure et produisant ses images, et l’association qui fraye son cheminement sans être guidée ni sur la logique ni sur la morale, affinité qui ne se manifeste que quand l’une et l’autre s’activent mutuellement pour être renvoyées à ce qui les anime en commun. L’effet de cette activation mutuelle est de déplier la pensée potentielle des images en la mettant en rapport avec ce qui, des images du rêve, vient se greffer sur les idées de l’association libre comme pour leur fournir un répondant incarné. Les unes permettent de concevoir les autres comme une insistance à réclamer ce qui leur manque quand elles sont considérées abstraitement. L’exercice de la parole devient leur lieu géométrique en faisant sortir chacune de son isolement solitaire pour lui donner la contenance ou la présence que requiert son branchement sur son complément, l’ensemble étant adressé à l’analyste. De cette transformation sort l’investissement qui restitue ce que son message suscitait d’intérêt pour le rêveur seul pour l’offrir au couple de la relation analytique. Car c’est cet ensemble qui sera introjecté par l’analyste lors de la compréhension, en lui, de l’interprétation.
Il reste à comprendre ce qui du rêve en lui-même conditionne cette possibilité. Pour faire parler l’image, il faut la réduire au silence. Et c’est alors qu’apparaît le regard autrement que dans sa fonction de désigner son rapport à un réel. Le regard laisse dévoiler que l’essentiel de sa fonction est de masquer la duplicité qui le constitue, à savoir que l’œil qui voit est lui-même vu (ce rapport débordant de beaucoup les excitations visuelles). Peu importe que ce ne soit pas à partir du même lieu; comme l’a précisé Lacan, l’essentiel est dans une réflexion qui a nécessité la comparaison avec le miroir pour nous obliger à le penser, alors que bien des textes l’avaient compris longtemps avant l’apparition des glaces. Car l’œil, comme le croyaient les anciens, n’émet pas la lumière et pourtant c’est bien quelque chose de cet ordre que semble suggérer le rêve qui s’éclaire d’une source purement interne. Ce qui est important pour nous, c’est seulement de comprendre que le rêve peut fournir sa propre lumière et se présente comme doublant le réel au point de s’y confondre, alors qu’aucune excitation de l’extérieur ne vient le stimuler à travers les organes des sens et qu’il est donc manifestation de l’envers du regard qui est un autre regard, là où l’éveil nous montrerait qu’il n’y a rien de ce qui y figure qui soit regardable. La pensée qui avait identifié dans le regard une forme de reconnaissance eut à reconnaître qu’elle-même devait se réfléchir sur une écoute dans la production d’une parole, fournissant à la pensée la part d’elle qui peut se percevoir, qui double l’acte à la manière dont le regard de l’association doublait le corpus du rêve. Ni acte ni simulacre, mais acte analogue par rapport à la pensée à l’image non référée au réel, soit à ce qui permettra de deviner un désir dont rien ne dit que sa réalisation serait traduisible dans les termes de l’action, dans un rapport parallèle à l’image sans réel, appliquée à suivre le cours improvisé des images, traces d’une perception non seulement perdue mais dévoyée.
En étant invité à porter son regard vers les images du rêve se produit un effet, chez les partenaires du couple analytique, qui passe inaperçu, à savoir que cet intérêt ne peut être dissocié de ce qui circule entre les images. La réflexion est alors habitée par le mouvement qui, parti de l’examen du rêve lui-même, est venu imprimer sa marque sur les pensées suscitées par l’association et être marqué en retour par elles, le plus souvent en refoulant une trop grande intensité dynamique, pour qu’elle ne gêne pas la quête optimale des rapports associatifs. Même refoulée, elle agit encore en suscitant une réserve mobilisable pour des liens ultérieurs. Ce qu’il nous faut retenir est que la pensée elle-même a été atteinte par le mouvement et l’inversion de la vision (la vision rapportée à un vu sans identification du réel); par son intermédiaire, elle suscite des renversements analogues à celui qui préside à la transformation du voir en être vu. En tout état de cause, la description que je viens de proposer me paraît comme un développement de la formule condensée par laquelle je définissais la caractéristique de la communication analytique : le retour sur soi par le détour de l’autre semblable [21].
Mais puisque subsiste dans le rêve une certaine forme de conscience, nous devons nous demander de quelle manière se trouve affecté le système perception-conscience de la veille lors de l’interprétation. Car si le rêveur éveillé interprète les événements du rêve comme se rattachant à la représentation, pour le rêveur il s’agit – Freud n’y est venu que tardivement, en 1915 – d’une perception. Et puisque celle-ci possède une certaine forme de conscience, comment cela affecte-t-il l’interprétation du rêve ? On ne se rappelle pas assez la remarque de Freud selon laquelle le langage a la fonction importante de rendre perceptibles les processus de pensée. En somme, le récit du rêve rend perceptibles nos processus de pensée en relation avec la relation que nous en faisons, que nous ne pouvons dissocier du souvenir de cette perception sans lumière du rêve lui-même. Il y a donc ici double écart par rapport au système perceptionconscience. Renvoyons ce double écart à la restriction perceptive de l’interlocuteur dans l’analyse, la perception des processus de pensée en rapport avec une réalité qui n’est ni perceptible directement ni par celui qui rêve ni par celui à qui s’adresse son récit et nous comprenons que le récit du rêve se livre à une double construction, rétrospective du rêveur, prospective de l’auditeur du récit qui vient remplacer la conscience du rêveur dans le rêve.
La perception des processus de pensée dans l’association libre se trouve alors dans un rapport de distance optimale par rapport au mouvement réfléchi sur les pensées latentes, dont le fonctionnement onirique témoigne directement. Dès lors, la pensée conjointe association librepensées latentes est la forme basale du transfert interne dont l’extériorisation deviendra le fondement du travail analytique. Elle permet d’inférer un rapport perception sans lumière-conscience sans raison qui débouche sur une autre perception endopsychique – mouvement comme réalisation hallucinatoire d’un désir sans action, se présentant comme péripétie inintelligible.
Freud a pleinement conscience qu’il y a là deux lieux de travail, à la fois différents et en connexion l’un avec l’autre : « les pensées du rêve et le contenu du rêve nous apparaissent comme deux exposés des mêmes faits en deux langues différentes; ou mieux le contenu du rêve apparaît comme une transcription (Übertragung) [22] des pensées du rêve, dans un autre mode d’expression dont nous ne pouvons connaître les signes et les règles que quand nous avons comparé la traduction et l’original » [23]. Ne nous laissons pas abuser par l’évocation traductiontranscriptiontransfert. Freud souligne la compréhension immédiate que nous ressentons à la communication des pensées du rêve, alors que le contenu du rêve nous est transmis sous une forme hiéroglyphique. Cela ne fait pas que marquer la différence entre les deux langues, mais annonce la suite, à savoir les caractères des processus du rêve (écoulement de l’énergie sous forme libre, représentation restrictive des relations logiques, déplacement et condensation des intensités) qui mettent un terme à toute comparaison linguistique. À cette différence près que la conclusion : « On se trompera évidemment si on veut lire ces signes comme des images et non selon leur signification conventionnelle » rappelle de façon surprenante l’arbitraire saussurien, arbitraire qui ne peut être défini ni sous une forme lexicale ni sous une forme syntaxique.
Un tel ensemble est-il concevable sans qu’y prenne sa place un sujet de l’inconscient ? Je n’en vois pas la possibilité. Tout dépendra de la façon dont on en proposera la théorie.
 
PENSÉE DU RÊVE ET TRANSFERT ( S )
 
 
C’est cette fonction que l’analyse met au centre de sa démarche dont le transfert est l’achèvement. Je veux dire que le transfert sur la scène du cadre jouerait un rôle analogue au rêve en tant qu’il se fonde, lui aussi, sur la perception d’un autre pôle de la communication comme sur l’envers du regard présent dans le rêve, parce que l’analyste la réfléchit sur lui et la considère comme une projection sans source extérieure sans renoncer à construire pour elle le pouvoir générateur que laisse deviner sa latence. C’est bien entendu la fonction supposée du cadre de favoriser sa mise en évidence. Et c’est dans la mesure où l’analyste acceptera cette transformation passive, tout comme la scène du rêve est subie par le rêveur, que l’analysant s’ouvrira à la possibilité d’y déceler un mode de pensée – mais aussi de sentir – différent de celui de la pensée vigile. Peut-être tout cela trouve-t-il sa raison d’être dans le fait que dans le rêve comme dans le transfert le rêver comme mode de vision produisant sa propre lumière résonne avec la prohibition du toucher d’où naît similairement le transfert, car ce contact sans toucher a un statut similaire à l’absence de source lumineuse dans le rêve. Autrement dit, ici encore, ce qui touche étant forcément touché, la prohibition entraîne un sentiment analogue à un second « tact », comme la seconde vue du rêve; la fonction de réflexion de la seconde vue et l’absence de contact obligent l’analyste à concevoir la rencontre sans toucher, toucher désiré par l’analysant, sur un mode équivalent à la lumière propre du rêve. Cet aspect doublement inversé, pour la vue comme pour le contact, est une des sources essentielles de l’opération de réflexion intervenant dans les processus psychiques et favorise la genèse des pensées latentes [24].
Le plus difficile reste à venir. Le rêve nous a fourni un paradigme particulièrement riche et éclairant, pour nous aider à la pénétration du mode de travail analytique. Ce qui est exigé de notre compréhension est que ce fonctionnement fondamental se poursuit même en l’absence de tout rêve. Car si le rêve, en fin de compte, nous renvoie d’une part à son ombilic insaisissable au terme de son analyse, d’autre part au fantasme de la veille passé plus ou moins inaperçu à son origine, il n’est que le développement, dans les conditions les plus propices à exprimer le sens, celles qui en le déguisant de manière à en voiler l’adresse le montrent et le cachent à la fois, témoignant d’un mode de fonctionnement qui n’est pas compris à l’intérieur de ses limites, mais qui peut l’amener hors de sa sphère propre pour atteindre ce but, que ce soit dans sa source ou dans ses interprétations.
Autrement dit il s’agit, devant tout matériel, de le considérer sous l’angle du rêve potentiel auquel il pourrait donner naissance et, pour l’interpréter, de renoncer à la lumière propre de l’énonciation sous laquelle il est présenté pour faire intervenir, dans l’écoute, l’équivalent de cette autre modalité du regard que nous avons décelée dans le rêve et concevoir la perception de la pensée de son récit sous l’angle de l’hallucination négative qui sous-tend la non-advenue du rêve potentiel qui habite le discours, tout comme le contenu du rêve a « consommé » les pensées du rêve dans la fabrication des images.
Soit encore : l’écoute de tout matériel irait au-devant du rapport pensées latentes-fantasme rétroactif en tant que le discours constitue le détournement du rêve potentiel qu’il n’y a pas lieu de laisser s’opérer. L’attention flottante n’est donc pas seulement le symétrique chez l’analyste de l’association libre mais la préparation à un état se disposant à accueillir les pensées latentes auxquelles la parole du patient renvoie, pensées latentes qu’il faut se garder de confondre avec le préconscient, bien que par moments on ne puisse éviter de les rapprocher. Ce qui pousse à rappeler leur rapport à l’inconscient, c’est le détournement sous l’influence de la résistance qui veille à la non-rencontre avec le fantasme inconscient, dont le refoulement partiel pourra affecter la forme permise par l’émergence du fantasme conscient. L’essentiel demeure du côté de l’accueil aux pensées latentes qu’unissent, de fait, les communications des deux participants du couple, dont les effets mutuels anticipent sur ces fantasmes en germe, sans que la germination s’accomplisse, mais dont le report pourrait alimenter les mouvements du transfert.
L’essentiel repose donc sur la sollicitation suscitée par le matériel à travers la perception des processus de pensée offerts par le discours du patient, en lui substituant les pensées latentes que ces traces mnésiques du moi recouvrent. Et c’est dans l’entrelacs des pensées de l’analysant et de l’analyste, de façon plus ou moins distinctes selon les cas et les moments du transfert, que s’accomplit le travail analytique. Voilà le sens plein du mot transfert.
Comme toute fonction, le transfert a ses déterminations et ses limites. Ce que nous observons est que certains patients ne paraissent pas pouvoir tolérer ce dédoublement du regard, le leur en premier bien sûr, comme s’ils n’avaient plus – car je doute que l’on puisse parvenir jusqu’à l’âge de l’analyse sans l’avoir acquise – cette possibilité de reconnaître comme voyant-étant vu, l’analyste comme représentant du rêve qui fournit sa propre lumière. Comme si le dédoublement ne réussissait qu’à faire cas d’un regard absolument étranger, entraînant la nécessité de l’aveugler, même si sa propre capacité de voir – et sans doute surtout pour cela – refusait à toute forme perçue de l’être à son tour. Car ici, même la propre pensée du patient paraît déposée entre les mains d’un autre qui ne rêve pas. Or, ce qui est remarquable, ils n’en renoncent pas pour autant à la présence et à l’écoute de l’analyste. A une condition cependant, c’est que jamais celle-ci ne puisse prétendre à constituer l’autre scène du regard. Et c’est sans doute pourquoi ils ont tant besoin de la perception comme offertoire à une relation hors de portée du désir qu’ils ont tenté d’abolir en eux.
La fonction de l’analyste ne pourra s’exercer qu’à la condition qu’il se montre capable d’un sacrifice correspondant (celui du privilège exclusif du voir avec l’oubli que celui-ci est vu), pour poursuivre le même but au sein du couple analytique, marqué par le substitut d’une réalité à qui est renvoyé le perçu, qui induit la production d’une création psychique éclairée par sa propre lumière, comme exercice de seconde vue, tirée non seulement d’une autre version de ce à quoi la perception devrait renvoyer mais aussi à la mise en pièces de ce qui apparaît sous l’éclairage de sa propre lumière, laquelle entrera en résonance avec la rencontre de la pensée s’incarnant dans l’association libre non pour s’y référer sans médiation mais pour la mimer sous la forme d’une mise en pièces correspondante, quoique différemment organisée, pour se constituer en complicité avec la précédente. Ce qui donc est en jeu dans cette absence du regard sans perception, c’est l’activité psychique de reconnaissance au centre de ce que l’on appelle le processus psychanalytique. Reconnaissance que l’analyste n’a jamais le pouvoir de provoquer mais seulement de faciliter. Seule l’analyse lui est permise « à fonds perdus », car, comme le dit Freud, la guérison surviendra au moment où l’on s’y attend le moins, sans que rien ne l’annonce sur quoi l’on puisse se guider. Après tout, l’exemple du rêve offre plus de ressources qu’il n’y paraît si l’on consent à l’inscrire comme une modalité particulière, hautement privilégiée, sans aucun doute, du cadre plus général des activités psychiques du dormeur et modèle exemplaire des processus inconscients.
Ce qui est important à comprendre, c’est que l’exemple du rêve est à la fois fondamental et contingent. Contingent parce qu’il renvoie à l’activité encore plus essentielle où le rêve lui-même peut s’absenter mais où dominera, en tout état de cause, la disposition vers la production d’un psychisme que ne peut définir aucune relation à un réel par définition mis hors circuit et qui se manifeste par l’équivalent de la propre luminosité interne du rêve, empreint d’une potentialité imaginaire qui habite ses représentations bien au-delà de la sphère représentative. Il s’agit là d’une potentialité créatrice qui va bien plus loin que l’affirmation selon laquelle la conscience est ce qu’elle n’est pas parce qu’elle sollicite en l’analyste une écoute qui donne une forme à ce qui ne s’exprime, ici, que comme contenu qu’elle désigne indirectement comme sa visée non advenue. Il ne s’agit, en fait, que de la source d’activité du fantasme, qu’il faut aller chercher en dehors de ses formes constituées comme implication psychique fondamentale de l’interprétation une activité d’interprétation en puissance, poësis de la psyché. Il faut arriver jusqu’à la fin de L’interprétation des rêves, dans le fameux chapitre VII, pour en avoir la preuve. Freud a bien compris que s’il s’est servi du rêve aux fins de démonstration, ses conclusions doivent dépasser les limites de l’univers onirique pour inventer l’inconscient. Une longue discussion s’ensuit où il envisage la possibilité que le travail psychique qu’il a décrit puisse être produit lors de l’état de veille : « Ces pensées peuvent fort bien provenir de la veille, s’être développées sans que notre conscience les remarque, et avoir été toutes prêtes lors de l’endormissement. » Rien donc ne nous interdit de penser qu’une telle activité psychique peut exister, sans doute d’une façon différente, mais partageant fondamentalement leurs principales caractéristiques avec celles que nous constatons à propos du travail du rêve. C’est cela qui nous amènera à revendiquer l’originalité de l’association libre en poussant, aussi loin que possible, la comparaison et même, sans doute, la parenté avec les pensées latentes déduites du travail du rêve. La conclusion de Freud est à entendre dans ses conséquences théoriques les plus poussées : « Tout ce que ces faits pourraient nous apprendre, c’est que les activités de pensée les plus compliquées peuvent se produire sans que la conscience y prenne part.» [25] Cela nous est révélé de façon sensible dans la pathologie névrotique, mais est à entendre aussi comme variation par rapport à la pensée normale où cela est plus déguisé, l’association libre se proposant de jeter un pont entre les deux. L’intérêt de ces déductions freudiennes ne se limite pas à la possibilité de retrouver les caractéristiques décrites à propos du travail du rêve en dehors du rêve, mais nous amène à nous interroger sur le destin assigné aux pensées repoussées par la conscience, pouvant se poursuivre dans un autre espace. C’est à cette occasion qu’il décrit les processus préconscients et les variations qu’ils peuvent subir, soit du fait de l’attention (surinvestissement), soit dans leur attraction par l’inconscient, aidant, en ce cas, à la formation du rêve et tombant sous le coup de représentations-buts « aux aguets » (dans le préconscient). « Elles peuvent s’emparer de l’excitation liée à la sphère de pensées laissées à elles-mêmes, elles feront la liaison entre elles et un désir inconscient, transféreront sur elles l’énergie propre à ce désir et dès lors le cours de pensées délaissé ou réprimé pourra se maintenir, bien que ce renforcement ne lui donne nullement le droit d’accès à la conscience. » [26]
En analysant le caractère des pensées latentes, Freud reconnaît en elles des modes de pensée appartenant aux pensées normales et d’autres qui lui paraissent relever de la psychopathologie [27] ou tout au moins susceptibles de donner naissance à des formations psychopathologiques, dans la description des processus du rêve [28]. Il est légitime de transposer les remarques sur l’association libre pour des pathologies non névrotiques. Dans tous les cas, elles sont à la base du travail psychanalytique.
À cet endroit, Freud se livre à une analyse spéculative où il imagine le destin des investissements pour la formation du rêve (p. 504-507) – mode de développement dans lequel il excelle comme le montreront, ultérieurement, les analyses de la Métapsychologie de 1915, et qui vont plus loin que nos maigres reconstructions inspirées par l’observation…
Considérons avec Freud, abstraitement, l’interprétation de l’apparition d’un élément dans le matériel du rêve. La polysémie à laquelle nous sommes immédiatement sensibles à son sujet, dans le cadre de la séance, s’étend beaucoup plus loin dans le sort que Freud lui attribue dans le cadre du rêve. « En général, écrit-il, quand il s’agit d’interpréter un élément de cette sorte, on ne sait s’il doit être :
  1. pris dans un sens affirmatif ou négatif (relations de contraste),
  2. interprété historiquement (comme une réminiscence),
  3. compris de manière symbolique,
  4. interprété à partir de son dénouement qui démontre l’essentielle métaphoricité des pensées latentes. » [29]
Cet ensemble de possibilités ne s’éclaire que si l’on admet que la figuration dans le rêve « n’est certes pas faite pour être comprise».
De même que la conclusion de l’analyse du rêve déborde les limites de celui-ci pour définir le monde de l’activité psychique éloignée de la conscience, de même la découverte que la figuration dans le rêve n’est pas faite pour être comprise doit nous pousser à admettre que la communication de l’analysant n’est pas faite pour être comprise non plus et doit nous pousser à y chercher le résultat des effets des rapports préconscientinconscient. Et l’on peut aussi retenir ce précepte : « C’est à partir de ces pensées latentes et non à partir du contenu manifeste que nous cherchons la solution. » [30]
Que sont donc les pensées latentes de l’association libre ? Freud ne possède pas de réponse complète ou d’une nature exhaustive. Mais celle qu’il propose résulte d’une reconstruction synthétique des rêves [31] qui révèle moins un corps homogène qu’une diversité de valeurs. « Ces pensées latentes sont les pensées essentielles du rêve qui seraient le rêve lui-même, s’il n’y avait point de censure, en formant une partie. » [32] S’y ajoutent les pensées de liaison entre contenu manifeste et pensées latentes, celles qui résultent des associations d’idées par contiguïté et par ressemblance lors de l’interprétation. La pensée de Freud suit à son insu le modèle, utilisé par lui, du va-et-vient de la navette, allant d’un centre mystérieux et inconnu à sa périphérie et en déplaçant la mise au point de ce centre à ses effets, et ce d’autant plus qu’il découvre une texture plurifocale dont les rayons intersectent, se dirigeant parfois en directions opposées.
Freud ne réussira pas – dans ce chapitre, car il en dira beaucoup plus à propos du travail du rêve – à rassembler ses idées en une description complète. Car il ne s’agit de rien moins que de construire, à partir du rêve, les caractéristiques de la pensée inconsciente, ce qu’il réussira plus aisément lorsqu’il parlera du psychisme inconscient, parce que sa base pulsionnelle est plus directement déductible des interprétations.
Si l’on cherchait à rassembler l’essentiel de ce que sa plume laisse échapper ou relève sur les pensées latentes :
  1. C’est un complexe de pensées et de souvenirs construit de manière très compliquée « et présentant toutes les propriétés des suites d’idées que nous connaissons pendant la veille ».
  2. Et, pourtant, elle en diffère par :
  3. la pluralité des centres, c’est-à-dire des sources de développement,
  4. la localisation des points de contact qui, comme autant de nœuds partent ses sources, convergent et renvoient à leurs origines divergentes,
  5. la bidirectionnalité où tout sens peut être associé à un autre de sens contraire,
  6. la variabilité des relations logiques.
On peut se demander ce qui distingue cette description de celle plus complète qui sera ultérieurement proposée pour les processus primaires. La réponse, à élaborer sans doute davantage, est celle-ci : il s’agit ici de pensées [33], le rêve renvoyant plus loin que l’expression des autres registres de la vie psychique selon un axe double : pensée-souvenir et imagepensée, obligeant à une distinction fondamentale qui invite à ne pas confondre matériel du rêve et travail intellectuel dans le rêve, comme dans ses domaines d’élaboration aux croisements multiples mais renvoyant à deux formes de travail psychique. Je pense que cette distinction doit être comprise comme l’homologue des rapports perception-pensée, mais en impliquant ce que Freud a négligé de dire, qu’il y aurait un travail de la perception différent du travail de la pensée – couple que l’on retrouverait aussi dans le rêve, mais de façon plus brouillée. Car, encore une fois, le résultat n’est pas destiné à être compris. Cela ne rend que plus urgent de tenter de mieux cerner la logique du rêve dans sa différence qui entretiendra l’écart le plus faible avec le rapport figurabilitépensée latente, sans rapport direct entre eux (logique de l’analogie, de la ressemblance, du contact).
L’essence des processus inconscients est dans ce rapport figurabilitépensée latente, qui est créateur d’un matériau psychique original (dont le destin est la transformation – vers ce que nous connaissons comme pensée secondaire consciente résistant à la précédente) – transformation dont il faut comprendre qu’elle indique « une transvaluation de toutes les valeurs psychiques », Freud n’hésitant pas – une fois n’est pas coutume – à un emprunt direct à Nietzsche.
Ici, la figurabilité du rêve est remplacée par la perception des processus de pensée et la pensée par l’hypothèse des processus primaires qui débordent le cadre de la pensée au sens classique du terme.
Dans la prochaine livraison de la Revue française de psychosomatique paraîtra la suite de la réflexion de l’auteur sur le même thème.
 
NOTES
 
[1]Ce détail pour préciser les circonstances de ma participation. J’ai largement remanié ma présentation en raison de l’importance du thème et de sa politisation institutionnelle.
[2]Voir les articles parus dans la Newsletter de l’IPA, vol. 8, n° 1,1999, et les nombreuses publications d’horizons très divers.
[3]Résistance, chez Freud lui-même, à faire état de cette résistance, puisque non seulement il attendra jusqu’en 1926 pour en faire état dans Inhibition, symptôme et angoisse, mais n’en fera mention que dans les Addenda.
[4]Green A. (2000), Le temps éclaté, Paris, Éditions de Minuit.
[5]Freud S. (1920), « Au-delà du principe de plaisir », in Essais de psychanalyse, p. 58-59 : « Cette action des pulsions est répétée malgré tout; une compulsion y pousse » (nouvelle traduction, Paris, Petite Bibliothèque Payot, 1981).
[6]Freud S. (1918), « Les voies nouvelles de la thérapeutique psychanalytique », in De la technique psychanalytique, trad. A. Berman, 1re éd. 1953.
[7]Voir A. Green (1982), « Travail psychique et travail de la pensée », in Revue française de psychanalyse, Paris, PUF, p. 419-427; Le travail du négatif (1993), Paris, Éditions de Minuit, p. 237-242, et L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même (1981), ouvrage collectif, Paris, Gallimard.
[8]Bouvet M. (1967), Œuvres psychanalytiques, t. I, Paris, Payot, p. 289-290 (publication originale in Revue française de psychanalyse, XXII, 1958, Paris, PUF, p. 145-189). Je me suis borné à rappeler l’essentiel des idées de Bouvet. Cependant, il les fait précéder d’un examen de la situation qui non seulement remonte aux origines, c’est-à-dire aux modifications techniques de Ferenczi et leur évaluation par Glover, mais indique l’extension et la généralité du problème (voir en particulier ce qui concerne la réunion de 1952 de la Société psychanalytique de Philadelphie). Citons : « Lorsqu’on lit les comptes rendus des discussions qui se sont développées au cours de ces réunions, l’on a le sentiment que les auteurs ou bien s’éloignent de l’objet même de la discussion et s’orientent vers des considérations plus théoriques que techniques, ou bien rappellent leurs expériences personnelles, en notant les procédés qu’ils ont empiriquement utilisés avec succès pour surmonter des situations difficiles » (loc. cit., p. 261).
[9]Eissler (1958), « Remarks on some variations in psychoanalytic technique », in The International Journal of Psychoanalysis, 39, p. 222-229.
[10]Bion W. R. (1957), « Différenciation des personnalités psychotiques et non psychotiques », in Réflexion faite, trad. F. Robert, Paris, PUF, 1967.
[11]Au chapitre de la technique psychanalytique de l’Abrégé, on peut lire : « Cependant il existe une autre catégorie de malades psychiques, manifestement très proches des psychosés, je veux parler de l’immense foule des névrosés gravement atteints. Les causes aussi bien que les mécanismes pathogéniques de leur maladie doivent être identiques ou tout au moins semblables à ceux des psychotiques. Mais leur moi s’est montré plus capable de résister, et s’est moins désorganisé. En dépit de leurs troubles et des limitations qui en résultent, un grand nombre de ces malades restent encore dans la vie réelle; ils peuvent se montrer disposés à accepter notre aide. C’est leur cas qui doit nous intéresser et nous verrons jusqu’à quel point et par quelles voies nous pourrons les “guérir” », Abrégé de psychanalyse, trad. A. Berman, revue et corrigée par J. Laplanche, 9e éd., p. 41. Les guillemets mis à guérir montrent que, si Freud a bien pressenti le problème, il laisse entendre la relativité de la référence à la guérison conçue comme un retour à l’état d’avant la maladie.
[12]Sauguet H. (1969), « Introduction à une discussion sur le processus psychanalytique », in Revue française de psychanalyse, 33, Paris, PUF, p. 913.
[13]Meltzer D. (1967), Le processus psychanalytique, trad. J. Bégoin, Paris, Payot, 1971, p. 67. Les guillemets de citation sont aussi ceux de l’auteur.
[14]Ayant développé ce thème à plus d’une reprise, je ne m’y attarde pas. Voir cependant La folie privée, Paris, Gallimard, 1990, p. 325.
[15]« Proposition préliminaire dont la démonstration préalable est nécessaire pour démontrer la thèse principale qu’on se propose d’&e