Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520847
192 pages

p. 7 à 9
doi: 10.3917/rfps.019.0007

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no 19 2001/1

2001 Revue française de psychosomatique

Argument

Claude Smadja Gérard Szwec
Les notions de mentalisation et de démentalisation sont au cœur des travaux des psychosomaticiens depuis qu’ont été observées, chez des patients somatiques, des défaillances de l’élaboration psychique réduisant la capacité des sujets à faire face aux conflits qui surgissent classiquement dans l’évolution individuelle.
Aujourd’hui, une meilleure connaissance des organisations non névrotiques ne rend-elle pas pertinente l’utilisation plus générale de ces conceptions dans le champ de la psychanalyse ?
Le couple mentalisation-démentalisation trouve ses assises dans la bipartition que Freud a très tôt soulignée dans ses travaux entre les psychonévroses de défense et les névroses actuelles.
Dans les psychonévroses de défense, les symptômes sont classiquement envisagés comme des formations de compromis entre les représentants pulsionnels issus de l’inconscient et le moi. Ils sont l’aboutissement d’une chaîne d’événements psychiques dans laquelle interviennent l’angoisse de castration, le refoulement et un certain nombre d’autres mécanismes de défense spécifiques du moi. Cette conjoncture s’inscrit habituellement dans l’organisation œdipienne du sujet.
Les névroses actuelles au contraire sont définies par Freud par l’interruption du trajet de l’excitation pulsionnelle vers sa psychisation. Cette conjoncture aboutit ainsi cliniquement à l’association d’un état psychopathologique dominé par une angoisse flottante ou diffuse et divers symptômes d’ordre somatique distincts des symptômes conversionnels hystériques.
À partir des années 50, Pierre Marty et Michel Fain publient des observations psychosomatiques dans lesquelles ils soulignent la défaillance des mécanismes névrotiques de défense et leur substitution par des mécanismes somatiques. Les maladies à crises en particulier vont être envisagées selon cette conception. Selon ces auteurs, l’échec d’une organisation névrotique ou de caractère, en l’absence de fixation mentale, conduit le moi à régresser vers des niveaux somatiques. Se développe ainsi progressivement l’idée que les variations de la qualité de l’élaboration psychique ont des conséquences sur l’économie somatique et psychosomatique du sujet. Les découvertes de la pensée opératoire et de la dépression essentielle à partir des années 60 ont ouvert un champ nouveau à la clinique et à la théorie psychosomatiques en soulignant le rôle majeur des mouvements de désinvestissement et de déqualification de la libido et ceux de la destructivité liée à la pulsion de mort. Ces mouvements opèrent principalement dans les processus de désorganisation psychosomatique.
La notion de mentalisation créée par Pierre Marty s’inscrit dans une conception économique de l’évolution individuelle. Elle s’inspire du point de vue économique exposé par Freud dans « Au-delà du principe du plaisir » (1920), selon lequel un excès d’excitation peut conduire à un état traumatique si les moyens de défense psychiques sont débordés. Ces excitations provenant des instincts et des pulsions et déclenchées par des circonstances et événements divers doivent nécessairement se décharger ou s’écouler. Pour P. Marty, trois voies s’offrent alors à elles : la voie de l’élaboration psychique, la voie du comportement et la voie somatique. La mentalisation concerne ainsi et avant tout le travail des représentations, leur quantité, leur qualité et leur dynamisme. Elles qualifient l’aptitude de l’appareil psychique à lier l’excitation pulsionnelle à travers les systèmes et réseaux de représentations, d’associations, d’idées diverses et de réflexions chargées d’affects. Pour Pierre Marty, la mentalisation est variable selon les individus et variable chez un même sujet. Cette conception suppose des insuffisances de la mentalisation et son débordement passager ou durable. À défaut d’un travail mental, d’autres possibilités de décharges ou d’écoulements des excitations pulsionnelles peuvent se réaliser à travers des comportements moteurs et sensoriels, par exemple. En l’absence de débouché psychique ou d’autres possibilités de décharge, l’accumulation des excitations pulsionnelles risque de conduire à un processus de somatisation, selon ce modèle théorique inspiré par celui de la névrose actuelle. Ces risques inhérents à la dementalisation sont donc favorisés lorsque les représentations sont réduites, superficielles, procurant peu d’associations ou lorsque, traduisant un défaut de refoulement, elles répètent des perceptions vécues dans la réalité sans remaniement et élaboration psychique.
Ces modalités restrictives du fonctionnement psychique, et notamment de l’activité représentative, se retrouvent dans la clinique des états traumatiques et d’une façon générale dans celle de « l’irreprésentable ». Quelle est la pertinence de la notion de démentalisation dans les étatslimites ? C’est là un point de discussion abordé par certains articles de ce numéro.
Selon Michel Fain, les traumas précoces, et d’une façon générale un cadre parental qui ne permet pas une structuration œdipienne suffisante chez l’enfant, peuvent orienter le développement pulsionnel de celui-ci vers une forme de défaillance de la mentalisation qualifiée de prématurité du moi.
Les entraves à la mentalisation résultent aussi de l’échec plus ou moins étendu de la réalisation hallucinatoire du désir à l’aube de la vie psychique du sujet. Cet échec entraîne alors des insuffisances et défauts de constitution des auto-érotismes psychiques et de la vie fantasmatique et de représentation.
Les notions de mentalisation et de démentalisation sont ainsi liées aux mouvements de construction et de déconstruction au sein du fonctionnement psychique, à leurs assises dans les premières relations de l’enfant avec son encadrement et à leurs variations inévitables au cours de l’évolution individuelle et de la vie du sujet.
Faut-il alors réenvisager certains concepts de la métapsychologie tels que le masochisme, le surmoi ou le narcissisme en fonction de la qualité de la mentalisation ? Faut-il réenvisager aussi les notions de transfert, les paramètres de la cure et la technique en fonction de la qualité de la mentalisation ? Nous le pensons et ces questions figurent parmi celles que ce numéro de la Revue vise à approfondir.
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