2001
Revue française de psychosomatique
De la capacité de rêver en présence de l’autre
Marina Papageorgiou
7 avenue Watteau 94130 Nogent-sur-Marne
À partir du matériel clinique d’une psychothérapie, l’auteur interroge les processus de mentalisation chez une patiente atteinte d’eczéma en articulation avec les mouvements contre-transférentiels de l’analyste.Mots-clés :
Mentalisation, Contre-transfert, Représentation, Allergie.
Using clinical material from a psychotherapy, the author examines the processes of mentalisation in a patient suffering from eczema and links them to the countertransferential movements in the analyst.Keywords :
Mentalisation, Counter-transference, Representation, Allergy.
Ausgehend von einem klinischen Material einer Psychotherapie
hinterfragt die Autorin die Mentalisierungsprozesse einer Patientin, die an einem Ekzem
erkrankt ist, und verbindet diese Prozesse mit der Gegenübertragung der Analystin.Schlagwörter :
Mentalisierung, Gegenübertragung, Vorstellung, Allergie.
A partir del material clínico de una psicoterapia, el autor se interroga sobre
los procesos de mentalización en una paciente con eczema, en articulación con los movimientos contratransferenciales del analista.Palabras claves :
Mentalización, Contratransferencia, Representación, Alergia.
Il y a quelques années, en cherchant à me représenter les descriptions
théoriques de Pierre Marty d’inspiration biologique évolutionniste, une
image s’est imposée à moi, évocatrice des processus de la désorganisation
psychosomatique. Dans l’une des dernières scènes du film 2001 l’Odyssée de l’espace, de Stanley Kubrick, un astronaute procède à la destruction de Hal, le robot qui participe à la mission spatiale, parce qu’il
s’avère non seulement doté d’une intelligence supérieure, mais aussi
animé d’une pulsionnalité forte et destructrice pour les membres de
l’équipage. La mémoire de l’ordinateur se défait progressivement en
désintégrant d’abord les systèmes les plus complexes, pour faire apparaître les acquisitions simples qui s’effacent à leur tour, jusqu’à l’extinction de l’appareil.
Le dernier texte de Pierre Marty
[1] est consacré à l’organisation et à la
désorganisation de la mentalisation, terme qui rend compte de la quantité et de la qualité des représentations psychiques du sujet, notamment
du fonctionnement du préconscient. Il y fait une distinction entre les
insuffisances foncières des représentations et les indisponibilités de
représentations acquises. Les premières sont dues à des atteintes congénitales ou accidentelles des fonctions sensori-motrices de l’enfant ou de
la mère (ex. surdité, cécité), ce qui empêche la constitution des bases perceptives de la représentation. Une carence ou une dysharmonie des relations affectives précoces avec la mère peut produire également des failles
irréversibles dans la constitution des représentations. Les deuxièmes sont
le résultat d’évitements, de répressions, ou de désorganisations mentales,
dues à des excitations excessives. Dans un terrain de mentalisation plus
ou moins bonne, le système de régressions-fixations somatiques donne lieu
à une somatisation réversible qui met fin à la désorganisation. Si celle-ci
est importante et durable au niveau du préconscient, avec un terrain de
mauvaise mentalisation (névrose de comportement, dépression essentielle), elle donne lieu à une désorganisation progressive avec l’apparition
d’une maladie grave.
Lorsque l’appareil psychique apparaît indisponible à élaborer des
excitations, elles continuent à se produire et à s’accumuler, alors l’inconscient reçoit mais n’émet plus. Comme le rappelle Marty, malgré des
acquisitions antérieures du préconscient et l’optimisme des indications
psychothérapiques, on se retrouve devant le même état de précarité fonctionnelle du psychisme que devant celui des insuffisances foncières de
mentalisation. Cette remarque me paraît cruciale pour la clinique psychosomatique et la clinique psychanalytique en général. Le diagnostic
différentiel entre les deux formes pathogéniques est souvent très difficile
à établir lors de l’investigation psychosomatique, notamment pour des
personnes qui appartiennent à la catégorie limite des névrosés à mentalisation incertaine. Tantôt bien mentalisés, riches et productifs en représentations, tantôt mal mentalisés, d’une pauvreté psychique étonnante,
ce qui les caractérise c’est justement l’irrégularité du fonctionnement
mental, une variation qualitative et quantitative des représentations,
qu’observe directement le consultant pendant l’investigation et qui a
marqué la vie antérieure du sujet.
Au cours d’une discussion passionnante et très riche avec les psycho-somaticiens, André Green
[2] a proposé une application du modèle de la
pulsion dans le champ psychosomatique en interrogeant à nouveau la
théorie freudienne de la représentation qui ne se limite pas à la problématique représentation de mots-représentation de choses. En rappelant
la définition freudienne de la pulsion en tant que représentant psychique
des excitations nées à l’intérieur du corps et parvenant jusqu’au psychisme, il émet l’hypothèse que lors d’une somatisation, pour des raisons
inconnues, les excitations nées à l’intérieur du corps ne parviennent pas
au psychisme, leur demande traduisant une exigence de travail interprétante par le psychisme comportant une très forte charge de destructivité. Pour protéger le moi, ou l’objet destinataire de cette demande, il
se produit alors une surdité répressive du psychique, équivalente de forclusion, qui laisse libre cours à la destructivité reportée alors sur la
sphère somatique.
Lors de cette surdité répressive, les représentations de mots connaissent un destin très différent du refoulement. Si elles ne peuvent être
refoulées ou désinvesties, elles sont anéanties, car trop douloureuses. Ce
qui est ainsi aboli c’est la possibilité de « percevoir » ces représentations,
de la même manière que les perceptions s’abolissent dans l’hallucination
négative. Le paradoxe est alors le surinvestissement du factuel comme
une hallucination positive. Ainsi pour Green, les insuffisances ou les
indisponibilités de représentations peuvent être comprises comme un
« blanc » de la pensée, un refus du type : je ne veux pas le savoir.
Si les organisations à mentalisation incertaine semblent plus mobilisables que les insuffisances, et sans discuter ici le caractère historique et
constitutionnel de ces organisations, je soutiendrais l’idée que cette fluctuation qualitative et quantitative des représentations est en rapport
avec les avatars de la trajectoire de la pulsion depuis sa source organique
jusqu’à sa rencontre avec l’objet, moment où elle devient active psychiquement. Ainsi, il me paraît indispensable de rendre compte de ces
variations en fonction de la nature et de la qualité de l’investissement
objectal et des mouvements psychiques en jeu chez les deux protagonistes
d’une relation analytique maniable et observable à l’intérieur du cadre
analytique. C’est la qualité et la singularité du fonctionnement de l’analyste lorsqu’il loue son appareil psychique qui permet l’apparition des
mouvements psychiques du patient, et cela parce que les paramètres du
cadre maintiennent la permanence de l’investissement du processus.
Avec des patients qui présentent un fonctionnement mental irrégulier,
l’analyste se trouve perturbé dans sa manière habituelle de rêver sur la
scène analytique. Il est alors amené à interroger les variations de son
contre-transfert qui témoignent des vicissitudes de l’action des représentations chez le patient. L’effacement du travail de la représentation
est ressenti par l’analyste comme une force agissante qui entraîne des
variations inhabituelles ou des perturbations de sa capacité de rêverie en
présence du patient.
Je propose d’illustrer ces propos par une présentation clinique.
Alice m’a été adressée par sa précédente thérapeute, psychanalyste
d’enfants, avec qui elle avait été en psychothérapie pendant toute son
adolescence de onze à dix-huit ans, notamment à cause des crises d’eczéma apparues vers l’âge de deux ans. Une dizaine d’années après la fin
de la thérapie qui l’avait beaucoup aidée, et ayant gardé une bonne
image de sa thérapeute, Alice s’est à nouveau adressée à elle, débordée
par une relation amoureuse fulgurante accompagnée d’une impressionnante crise d’eczéma facial. La collègue a préféré lui indiquer l’opportunité d’un travail analytique avec un autre thérapeute et un cadre
nouveau, le précédent étant un dispensaire près du domicile parental.
Une brève conversation téléphonique avec elle m’a laissé le sentiment
qu’elle me confiait Alice comme une jeune fille précieuse et délicate en
attente d’une mutation, mais aussi capable d’évoquer des désirs amoureux et des fantasmes de maternité tout en étant sidérée par le retour des
symptômes somatiques.
Lors du premier entretien, Alice s’installe dans mon cabinet avec une
familiarité mêlée d’appréhension. Son visage encore rouge et un peu
enflé me fit d’abord penser qu’elle avait beaucoup pleuré. J’avais oublié
son eczéma jusqu’à ce qu’elle l’évoque en m’expliquant le motif de sa
demande.
C’est une jeune femme brune, assez jolie, aux traits qui me font penser à une Indienne, habillée et coiffée dans un style d’adolescente des
années 70. En même temps elle a un air de petite fille intrigante et peureuse comme si elle devait se cacher ou détourner les regards. Elle reste
silencieuse tout en me scrutant avec un regard intense, fixé sur moi. Très
vite je me sens mal à l’aise en face d’elle. Je trouve le temps de la séance
trop long, j’ai envie de bouger dans mon fauteuil ou de lui poser des
questions. Ses silences ponctuent des phrases courtes, dans un discours
qui n’est pas opératoire mais qui garde un caractère informatif.
Elle pensait en avoir fini avec les grandes crises d’eczéma puisqu’elle
avait suivi une longue thérapie qui ne l’a « jamais guérie mais bien aidée
quand elle était petite ». Pourtant, elle ne parlait pas beaucoup et les
séances lui paraissaient toujours difficiles. Elle a arrêté sa thérapie après
son bac, pensant que la thérapeute en avait assez d’elle et qu’elle s’ennuyait, mais aussi avec le désir de rompre avec une époque de sa vie et
la petite province qu’elle a toujours habitée avec sa famille.
Elle est la fille aînée de ses parents et a un frère cadet de deux ans.
Son père a un fils d’un premier mariage, qui a dix-sept ans de plus,
qu’elle a toujours considéré comme un vrai frère. Le père est plus âgé
que sa mère. Elle aussi avait fait un premier mariage mais sans enfant.
Depuis quelques années, les crises ont diminué en fréquence et en
intensité et répondent vite aux traitements médicamenteux, ce qui me fait
penser que cette amélioration correspond à son éloignement du domicile
parental. Actuellement elle ne veut plus prendre de cortisone car elle se
méfie des effets secondaires : troubles du cœur et des reins ou « malformations chez les femmes enceintes ». Sans commentaire, elle associe sur
sa vie de célibataire et sans liaison sentimentale les deux dernières
années, mais entourée de nombreux amis qui semblent occuper une
grande place dans sa vie ainsi que son travail. Passionnée par la photo,
ayant fait des études de haut niveau, elle est rédactrice en chef dans une
revue de sciences naturelles. Compétente, elle est très appréciée par son
patron et ses collègues car elle ne crée pas des conflits. Dotée d’une excellente mémoire, elle se souvient de tous les thèmes des reportages scientifiques, parfois certaines photos lui restent « imprimées ».
La dernière crise d’eczéma lui est « tombée dessus » pendant un weekend qu’elle passait en amoureux avec Pascal, un homme assez jeune
pour lequel elle a eu un coup de foudre. Le dimanche matin, elle s’est
réveillée défigurée et effrayée, d’autant plus que cela dure depuis plusieurs semaines. Par la suite, cette relation s’est avérée impossible et
décevante. Pascal n’est pas fiable et elle doute qu’elle soit la fille de ses
rêves. Il ne l’était pas pour elle non plus, mais cela ne comptait pas; elle
s’est sentie trop attirée par lui et dans ce cas, elle devient exclusive et
trop franche. Elle ne sait pas qui va partir le premier, elle ou lui, mais ne
peut pas supporter d’attendre. Elle associe sa frayeur de se voir défigurée à la première crise d’eczéma à deux ans, à la naissance de son frère,
« qui depuis ne l’a plus quittée ». La maladie lui semble directement liée
à sa mère qui lui a toujours dit qu’elle était une enfant difficile, « une
petite peste méchante et agressive envers elle ». Puis, elle évoque les promenades avec sa mère dans les brocantes, où elles aiment chiner des
objets et des petits meubles en bois que sa mère restaure à la cire ou au
vernis, ou chercher des étoffes en velours lisse ou en relief. Elle fait un
geste avec ses mains pour montrer la texture.
Je lui fais remarquer la contradiction entre l’agressivité et la proximité avec sa mère, et après réflexion elle évoque l’énorme collection de
cassettes vidéo enregistrées que possède sa mère et qu’elle laisse traîner
dans son salon pêle-mêle sans connaître le contenu de chaque cassette.
Alice a passé plusieurs week-ends à les étiqueter et à les classer. Elle a
même découvert des mélanges de genre, par exemple des extraits d’un
documentaire sur l’Afrique dans un film noir. Elle se met à rire en me
disant : « Vous voyez ce qu’on peut voir chez elle !»
Alice accepte le cadre d’une psychothérapie en face à face une fois
par semaine, non sans difficulté. Elle ne veut pas perdre son argent et me
faire perdre mon temps, mais surtout elle a du mal à « avaler » l’idée de
payer les séances manquées, puisque « ni vous ni moi ne sommes présentes physiquement ». Elle préfère aussi régler par petites sommes, par
exemple à chaque séance ou toutes les deux séances pour ne pas y penser
à la fin du mois.
Pendant plusieurs séances, le discours d’Alice reste organisé dans une
logique de répression concernant plutôt la reconnaissance des affects.
Après de longs silences, elle prononce des phrases courtes sur un ton
immédiat et inattendu, sans coloration affective, qui reste le même quel
que soit le contenu.
Elle décrit longuement sa mère intrusive et omnipotente, qui décide et
se mêle de tout, très active et militante à Médecins sans frontières. Le
père, complètement absent de son discours, est décrit comme un gentil
soixante-huitard, bricoleur et écologiste. Quand il n’est pas question de
sa mère, elle évoque parfois ses déceptions amoureuses pour souligner le
caractère inattendu et imminent de la rupture. Lors d’une liaison avec
un homme, il lui apparaît soudainement qu’elle n’a plus d’affinités avec
lui. Elle perçoit un changement d’attitude ou de caractère et elle ne s’y
retrouve pas. La relation devient alors pénible et elle préfère rompre. En
revanche, elle est toujours entourée de nombreux amis qu’elle partage
plus au moins avec son frère. Je comprends qu’il s’agit de groupes
d’amis à elle ou à son frère mais qui sont tous liés par amis en commun.
Aucune relation n’est privilégiée et elle n’a jamais eu de meilleure amie.
Etonnée de ma remarque qu’elle doit se préserver du risque d’être
déçue, elle reconnaît qu’elle se sent mieux en bande de copains qu’entourée de couples d’amoureux. Elle investit beaucoup certaines activités
sportives (rollers, vélo ou randonnées) qui doivent durer au moins deux
ou trois heures, sinon elle n’éprouve aucun bénéfice de détente et de
bien-être.
Quant à l’évolution de son eczéma, il reste localisé plus discrètement
au niveau des mains et il sera peu mentionné par la patiente.
Pendant cette première période de la cure, mes éprouvés contre-transférentiels restent très vifs et me paraissent liés à certains aspects du
fonctionnement mental d’Alice, prédominants à ce moment, qui évoquent
la relation allergique
[3]. J’ai le sentiment qu’elle veut me saisir du regard,
m’englober ou être englobée, se rapprocher de moi selon un mode fusionnel et en même temps, par ce même regard, me tenir à distance en tant
qu’objet dangereux ou intrusif. Il y a chez Alice un besoin de me maîtriser, me scruter, d’exercer un contrôle sur mes contenus psychiques
afin de m’empêcher d’agir sur les siens. Face à ce mouvement qui vise à
affecter ma pensée, j’ai à mon tour des décharges motrices défensives. Je
me détourne, je me désidentifie de la patiente que je me représente
comme un objet collant et nocif.
Rappelons que dans la relation d’objet allergique l’aménagement de
la distance avec l’objet n’emprunte pas la voie du refoulement et les processus fantasmatiques, mais passe par des aménagements topiques
externes, perceptifs, et par la tendance à rendre les objets interchangeables, peu ou pas différenciés, auxquels le sujet s’identifie immédiatement. Cette logique non conflictuelle pose au bout du compte la question
de la nature de l’investissement et celle de l’existence même de l’objet, ce
qui peut se rapprocher de la notion de la désobjectalisation et la clinique
des cas-limites. Pendant les séances avec Alice, outre mon embarras face
à son regard ou mon envie de bouger ou de rompre son silence et ma difficulté à laisser promener ma pensée, j’éprouve un curieux sentiment de
ne pas être concernée par elle. Je n’arrive pas à garder des traces d’une
séance à l’autre ni au niveau du contenu ni au niveau de ma disposition
psychique. Comme si avant l’heure de sa séance j’oubliais l’existence
d’Alice et ne m’en souvenais qu’au moment de la sonnerie. J’ai le sentiment que pendant la séance elle m’empêche de la désinvestir physiquement pour la penser psychiquement, la rêver, et inversement, quand je
cesse de la percevoir, je n’arrive pas à garder des traces, c’est-à-dire me
représenter son absence. Cela témoigne, je crois, de la difficulté pour
Alice d’élaborer et de garder psychiquement une représentation de
l’objet absent et d’accéder à une élaboration fantasmatique de la scène
primitive.
Elle évoque parfois qu’elle devrait s’absenter le jour de sa séance qui
tombe en plus un vendredi, mais elle ne le fait pas pour ne pas être pénalisée financièrement. Si elle me demandait de déplacer la séance, je refuserais ou, pire, je pourrais lui proposer un autre horaire encore plus
contraignant. Elle ne veut pas non plus se mettre en conflit avec moi, ce
qui serait insoutenable. De même qu’elle a du mal à se représenter l’objet absent, elle a du mal à quitter mon cabinet à la fin de la séance. Elle
passe un long moment à ranger ses affaires, à mettre son pull, boutonner
son manteau, mettre son bonnet et ses gants, etc. Parfois elle reste dans
le quartier pour faire ses courses ou aller au cinéma. Je me sens un peu
agacée de la voir traîner avec ses affaires, d’autant plus qu’elle est ma
dernière patiente du soir et j’ai le sentiment qu’elle s’incruste pour
m’empêcher de regagner ma vie de famille.
Puis, un soir, ces mêmes gestes me font penser à une petite écolière
qui s’apprête à quitter l’école et à chercher sa maman. Alice me paraît
comme une enfant très attachante et fine et je me sens soucieuse, un peu
inquiète pour elle, et pendant que je la raccompagne à la sortie j’ai eu
un geste d’allumer pour éclairer le palier jusqu’à l’ascenseur. Étonnée
de mon attitude, je me demande si je me suis identifiée à une maman ou
à une maîtresse, puisque dans mon fantasme il était question d’une
petite écolière qui me quittait et qui pouvait se trouver en danger dans
le noir, c’est-à-dire de la sexualité qui s’éveille pendant la latence.
C’était aussi la première fois que je me représentais Alice dans un autre
espace que celui de la séance. J’ai essayé alors de retrouver les traces de
la séance qui venait d’avoir lieu. Elle avait longuement évoqué des douleurs musculaires à la suite de trois heures de vélo et sa crainte d’être
atteinte d’une maladie grave (comme la polyarthrite rhumatoïde), malgré un bilan négatif. Un médecin homéopathe, qui avait évoqué cette
maladie, s’était bien occupé d’elle autrefois en la soignant avec un
régime approprié, « car elle a le profil de faire des allergies : émotive et
en manque d’affection ». Puis elle m’avait parlé de son projet d’aller
passer trois semaines aux Antilles chez une amie, en s’interrogeant si
son patron serait disposé à lui accorder un congé à cette période de
l’année. À ma tentative de rapprocher cette interrogation des séances
manquées, elle n’y voit aucun rapport, « puisqu’il s’agit d’un projet
dans ses pensées qui ne me concerne pas, tant qu’elle ne m’a rien
annoncé ».
Je réalise que lors de cette séance Alice a fait preuve d’une capacité
à investir la discrimination de deux espaces différents, celui de la relation avec moi et celui de la pensée qui implique une capacité à se représenter l’absence de l’objet. Réciproquement, j’ai réagi à ce mouvement
comme une mère contente de sa petite fille sage et aussi inquiète de la
voir s’échapper dans ses rêveries secrètes. J’ai eu envie de maîtriser son
envol vers les plaisirs homosexuels ou les gratifications recherchées par
les hommes, même si ces derniers apparaissent avec un caractère maternant et maternel plutôt qu’une stature d’objets œdipiens.
Ma disposition psychique envers Alice sera modifiée à partir de ce
moment-là, comme si je prenais conscience de mon attachement à elle.
Au même moment, Alice fait preuve d’une meilleure mentalisation, d’une
capacité à investir à son tour son fonctionnement psychique et la relation
analytique ainsi que l’apparition de nouvelles représentations.
À la séance suivante, elle évoque un rêve, le premier depuis le début
de son traitement. Elle ne sait pas si elle l’a fait avant ou après le début
de nos séances mais elle le pense comme directement lié à l’apparition de
l’eczéma. Sa mère a un très gros ventre et porte un pull à elle, très étroit,
qui accentue le ventre et les bourrelets. Elle pense dans le rêve que c’est
un pull porté par deux personnes qui sera ainsi étendu et déformé et
qu’elle ne pourra plus le mettre par la suite. Mais elle ne dit rien à sa
mère, pensant qu’elle pourrait en trouver un autre identique. Le rêve ne
lui paraît pas spécialement intéressant, mais il s’agit d’un pull à rayures
de Pascal qu’il lui a donné après lui avoir dit que c’était un pull de
femme, plus seyant sur elle que sur lui. Elle ne sait pas si elle aura envie
de le porter après leur séparation. Sa mère a en réalité beaucoup grossi
depuis le début de sa ménopause et suit un traitement hormonal qui renforce son tempérament fougueux. Elle ne voit pas de rapport avec la
grossesse, mais elle reste intriguée par ce rêve, parce qu’elle a senti
qu’elle pourrait me parler de quelque chose de banal mais dont le sens
lui échappe et que cela pourrait rester en suspens et réapparaître à un
autre moment dans sa pensée. Sans pour autant être sûre que cela pourrait avoir un intérêt pour moi.
Je lui dis qu’elle voudrait être certaine de pouvoir me confier ses pensées et de les retrouver en séance plus tard, sans risquer que je les
détourne ou que je les déforme par mes propres envies ou ma vision des
choses.
Elle est émue et se met à raconter comment toute son enfance a été
marquée par le devoir sacré imposé par sa mère de veiller jour et nuit
sur son petit frère, David. Il était comme un petit prince, blond aux yeux
bleus, et Alice était responsable s’il lui arrivait un malheur ou s’il faisait
des bêtises. Sa mère lui avait sévèrement interdit de lui dire que le Père
Noël n’existait pas, même si elle-même l’avait su très tôt et qu’elle
« n’avait plus d’illusions ». Elle devait s’occuper de son petit frère à la
maison, y compris en présence de sa mère très affairée, le garder le soir,
ou encore l’emmener et le chercher à l’école étant petite. Elle n’a aucun
souvenir d’une personne qui s’occupait d’elle pour ces mêmes trajets.
Plutôt bonne élève, elle adorait la lecture et la dictée, mais personne ne
s’occupait de ses devoirs, et elle garde un souvenir plutôt malheureux de
l’univers de l’école. Elle n’était « pas idiote mais plutôt têtue ». Telle était
la position de sa mère qui n’avait pas d’estime pour les enseignants, surtout les femmes. Elle les considérait snobs, réactionnaires et « prolétaires
catholiques de droite », tandis que ses parents étaient militants communistes et mal aimés par les voisins qui les considéraient comme une
famille de sales parias.
Alice me dit alors qu’elle était énurétique jusqu’à un âge tardif vers
dix ans, ce qui contraste avec son souvenir d’avoir été une enfant très
précoce, ayant marché à neuf mois, été propre et avoir parlé à un an. Sa
mère ne supportait pas de trouver le lit souillé le matin, et pour la punir
elle exposait les draps et la culotte à la fenêtre qui donnait sur la rue où
tous les enfants passaient pour aller à l’école. Ainsi tout le monde savait
qu’elle était souillée et on l’a toujours traitée d’enfant sale, ainsi que son
frère. Elle sentait mauvais, sa mère ne s’occupait pas de sa toilette, et
elle avait honte de demander à son père de le faire. Sa mère lui répétait
souvent que l’énurésie et l’eczéma étaient des preuves d’une agressivité
qui lui était destinée. Elle s’indignait à chaque irruption cutanée jusqu’au jour où le grand frère d’Alice déclara que visiblement sa mère
n’était pas en mesure de s’en occuper et qu’il fallait apprendre à Alice à
s’occuper de sa peau toute seule. Elle avait alors neuf-dix ans. Elle situe
à la même période l’arrêt de l’énurésie. Alice associe la souillure corporelle et la saleté de sa peau à la fusion : sa mère se prénomme Alix, et
jamais personne n’a pu éviter de les confondre. Son petit frère l’appelait
maman et leur mère Alice.
« Et votre père vous appelait comment ? lui demandai-je.
« Ma puce, ou ma chérie, tandis qu’il appelait ma mère chérie.
Encore maintenant il ne nous appelle jamais par nos prénoms. Je me
demande si j’ai jamais existé en mon nom propre. »
En l’interrogeant sur le choix de son prénom, j’apprends que sa marraine, qui est une tante paternelle, lui a expliqué qu’après l’accouchement, sa mère a été hospitalisée pendant quelques mois à cause d’un
grave problème de sang. Elle avait déjà choisi le prénom et son père
n’aurait sûrement pas refusé de lui faire plaisir, d’autant plus qu’elle
était malade. Il lui a quand même imposé sa volonté d’être un couple
marié, après la naissance d’Alice et malgré les objections de sa mère qui
voulait rester célibataire.
Aux séances suivantes, Alice pense beaucoup à ce qu’elle appelle « la
folie de sa mère » et se demande si c’était par négligence ou par méchanceté que sa mère ne s’occupait pas d’elle. C’est la première fois qu’elle
pense qu’elle était une enfant triste. « Triste à voir, mais aussi déprimée.
Plutôt déprimée que coléreuse », dit-elle. Sa mère n’était pas câline et ne
la touchait jamais, contrairement à son père qui jouait beaucoup avec
elle. Elle n’a jamais donné le sein, ce qui n’était pas à la mode à
l’époque, contrairement à la mentalité d’aujourd’hui où l’on pousse
les jeunes mères à donner le sein car le « lait de la mère immunise les
bébés contre les maladies et le stress ». Elle se demande alors si sa mère
peut être câline avec son père et si elle a eu une sexualité épanouie, ce
qui la surprendrait beaucoup, car elle n’ose même pas imaginer le
« capharnaüm » de l’intimité de sa mère.
Pour Michel Fain, certains événements intervenant très précocement
dans l’histoire du sujet ont un impact traumatique et constituent autant
de facteurs démentalisants qui prédisposent à l’éclosion d’une somatisation plus tard. Dans l’histoire d’Alice, le choix du prénom dans le
contexte dramatique de l’hospitalisation de la mère porte sur la petite
fille une marque de naissance
[4] et la désigne malgré elle comme celle qui
a failli faire mourir sa mère. Alice ne participe pas à cet enchaînement
sémantique des événements et pourtant c’est lié à son prénom, comme
une inscription identitaire. Il y a dans cette affaire, décrite comme un
fait non conflictualisé, une raison de ne pas aimer les conflits. La
détresse précoce et probablement une dépression maternelle plus
ancienne pourraient être à l’origine du fait qu’Alice soit confrontée en
permanence à une image-mère excitante qui compromet la qualité des
investissements narcissiques et n’est plus garante de la quiétude des fonctions somatiques, du silence des organes, selon le modèle sommeil-rêve.
La fonction maternelle obéit à l’impératif de désinvestissement
[5] qu’exige
le besoin de restauration du soma,
via le sommeil, le rêve étant une
réponse à cette exigence. Le souvenir d’une expérience de satisfaction a
une valeur de détente de la même manière que l’identification à la mère
pare-excitante qui veille à la détente de l’enfant. Ainsi il s’introduit une
opposition entre le soin maternelle et la figuration d’une mère érotique
qui surgira en raison même de cette opposition.
Dans ce contexte de reprise d’une capacité élaborative, deux événements affectent beaucoup Alice. Premièrement, on lui diagnostique une
maladie vénérienne curable mais comportant un risque de stérilité. Elle
se sent souillée et disqualifiée par l’homme qui l’a contaminée sans la
prévenir, d’autant qu’il s’agit d’un ancien collègue de sa mère. L’attaque
de son corps sur la sphère sexuelle et génitale lui paraît alors comme une
intrusion et un châtiment sauvage infligé par sa mère. Deuxièmement,
son père est atteint d’un cancer récidivé de la gorge dont le pronostic est
mauvais. Sa mère, très anxieuse, la tient pour responsable de l’état de
son père et lui reproche son insouciance.
Très troublée par la vision de son père malade ou mourant, Alice
constate que cette épreuve pourrait la rapprocher de sa mère et de son
frère. Sans avoir d’idée précise sur ce que je peux représenter à ce
moment-là pour Alice, je lui montre que quand elle est critique ou agressive envers sa mère, elle a en même temps envie de la préserver en lui
trouvant des qualités morales telles que l’humanisme, le courage, la persévérance, l’honnêteté, la conscience professionnelle. Elle me dit qu’il
s’agit là de qualités qu’elle pourrait attribuer à ma fonction de thérapeute, comme si je n’étais que la bonté en personne dépourvue de toute
méchanceté ou déséquilibre mental, à l’instar d’une bonne fée, comme sa
marraine.
Pour la première fois elle manque une séance et m’appelle pour me
prévenir qu’elle est retenue à son travail pour résoudre un conflit dans
le groupe de la rédaction. À la séance suivante, elle arrive complètement
trempée, à cause d’un orage. Très inquiète de la santé de ses parents qui
se négligent et ne se font pas soigner, elle me dit en pleurs que depuis
qu’ils vivent seuls ils boivent beaucoup et que souvent elle les a vus complètement ivres. En partant, elle me demande d’emprunter un parapluie
parmi ceux qu’elle voit dans mon porte-parapluie pour se protéger de
l’orage.
Cet incident me fait penser que l’absence confronte Alice à une imago
de parents indifférenciés ou fous (d’alcool ou de passion) et l’excitation
est tellement forte qu’il lui faut un objet pare-excitant tangible. Lorsqu’elle me rend le parapluie quelques semaines plus tard, elle me remercie car elle s’est sentie protégée de l’orage et de son désarroi face à la
déchéance de ses parents. Il sera aussi longuement question de ses rapports avec son frère et du futur mariage de ce dernier. Contrainte d’être
la mère de son petit frère, elle se sent frustrée de ne pas avoir partagé
avec lui les joies d’enfants, s’amuser, être complices, faire des bêtises.
Son frère a su prendre la distance nécessaire avec leur mère. Il n’a pas
eu de problèmes de santé excepté une dyslexie et mène une vie sentimentale stable et épanouie. Il n’a pas supporté de faire une psychothérapie. En se comparant et en se démarquant de son frère, Alice exprime
une nouvelle manière de m’investir dans le transfert en termes plus
proches de l’ambivalence et d’un sadisme anal. Ses deux psychothérapies ont été difficiles pour elle mais elle le vit maintenant comme une
manière de se démarquer et de son frère et de sa mère, puisqu’il s’agit de
quelque chose qui appartient uniquement à sa vie intime. Elle décide
alors ne pas s’occuper des préparatifs de ce mariage comme on le lui
demande.
Depuis le début de la cure, la tonalité affective a changé. Alice parle
parfois avec humour de l’énormité du fonctionnement de sa mère et en
même temps j’ai le sentiment que son humeur devient dépressive. Son
discours est plus fluide, elle est plus près de ses affects et accepte mieux
mes interventions. Il s’agit plutôt de lui faire part de mes rêveries en sa
présence, d’étoffer la qualité des représentations, de lui montrer des
nuances affectives d’un même contenu dans des contextes différents.
Peut-être pour éviter les effets de sa mère interprétante, ce qui provoquerait chez Alice un arrêt des processus associatifs ou une surmentalisation, je choisis des formulations qui visent à lui montrer comment ce
qu’elle me dit travaille ma pensée et ce que je peux imaginer de ce qu’elle
ressent, dans un souci d’étayer son narcissisme. Cela sans intervenir
directement sur la relation transférentielle et en attendant un terrain
plus solide pour lui donner des interprétations plus œdipiennes. Je réalise que deux ans se sont écoulés depuis le début du traitement, ce qui
m’évoque l’âge d’Alice à l’apparition de l’eczéma.
Lors d’une séance après quinze jours d’interruption, elle se demande
si ma mémoire est photographique comme la sienne ou si je peux ôter de
ma tête ce qu’elle me dit, une fois en dehors de la séance, et en même
temps la garder suffisamment dans mon esprit pour continuer mon travail de thérapeute.
Je l’interprète comme une interrogation sur ce qu’elle peut se représenter de ma vie quand je ne suis pas avec elle, avec un mari ou des
enfants.
Elle est un peu gênée, mais elle reconnaît qu’elle pense beaucoup à
ces questions à propos des gens qui se marient ou font des enfants autour
d’elle. Puis elle évoque une histoire de cadeaux et de projets. Elle a fêté
ses vingt-neuf ans la semaine dernière, avec une semaine de retard. Elle
était très contente d’avoir enfin le cadeau tant attendu et demandé à sa
mère, un nouvel ordinateur. Elle avait accepté de lui faire un cadeau
onéreux à condition qu’il soit cumulatif pour Noël passé, pour son anniversaire cette année et pour ses trente ans l’année prochaine. Les
cadeaux de sa mère ont toujours été très frustrants et méprisants pour
elle, car elle choisit ce qui n’est pas cher ou ce qui est cher mais qui lui
plaît à elle, mais pas à Alice. L’ordinateur est un matériel d’occasion
mais c’est presque le modèle qu’elle voulait avoir et elle l’avait tellement
attendu qu’elle était contente. Par ailleurs, son père lui a donné son
vieux vélo tout rouillé et sale; pourtant elle est remplie de joie, car c’est
lui qui lui a appris à faire du vélo. Toute fière, elle a mis un cadenas avec
son nom dessus pour dissuader les personnes malveillantes de son
immeuble de le jeter à la poubelle. Elle voudrait prendre un appartement plus confortable et quitter son vieux studio vétuste et humide, mais
cette perspective nécessite une réflexion et peut-être l’idée de vivre en
couple. Elle envisage de passer une semaine dans la maison de ses
parents à la campagne et d’inviter des amis pendant qu’ils seront en
vacances. Son visage s’assombrit en évoquant la mise en garde de sa
mère de ne pas laisser traîner n’importe qui à la maison, car on pourrait
tomber sur ses relevés de compte bancaire ou sur ses Tampax dans la
salle de bains. Elle est choquée par l’énormité de cette injonction, d’autant plus que sa mère est ménopausée depuis plusieurs années.
A la veille des vacances d’été, elle rapporte un rêve où une petite
fille, ressemblant à une petite-nièce, veut essayer un soutien-gorge
d’Alice qu’elle trouve en jouant. Elle l’essaie par-dessus sa robe devant
une glace; mais trouve qu’il n’est pas à sa taille. Alice, portant une
blouse vert anis, arrive alors dans la pièce et dit à la petite fille qu’elle
a fini son travail et qu’elle peut jouer avec elle et qu’elle aura un soutiengorge plus tard. Elle associe le rêve à un séjour récent dans la maison de
campagne de sa tante paternelle et marraine, « sa bonne fée », entourée
d’une kyrielle de petits neveux et nièces. Puis, elle se souvient m’avoir vu
porter cette couleur très jolie qui tranche avec du noir.
Je lui montre la différence entre ce rêve et le rêve du pull porté par
deux et le désir de la petite fille d’avoir les mêmes plaisirs que cette
femme qui porte mon pull, sans se confondre avec elle. Elle constate que
malgré les épreuves de ces derniers temps il n’y a pas de nouvelles crises
d’eczéma, mais elle se sent triste et a souvent envie de pleurer, contrairement à ses efforts de ne pas pleurer quand elle était petite. Je pense
qu’à ce moment les fantasmes homosexuels à mon égard, à fleur de
conscience, témoignent de l’investissement d’un corps érotique lieu de
jouissance et non de l’arrachement du pénis fraternel.
Lors des séances suivantes, Alice évoque de plus en plus le mariage de
son frère et deux autres situations : ses rapports avec son patron et l’évolution de la maladie de son père. Elle hésite à demander une augmentation de salaire qu’elle estime méritée, et son patron lui demande de
choisir parmi deux collègues femmes, étant obligé de supprimer l’un des
deux postes. Alice, indignée de sa lâcheté, lui propose de garder les deux
à mi-temps. Le jour du mariage de son frère elle a été triste sans savoir
quel rôle jouer, malgré l’attitude prévenante et attentive des jeunes
mariés à son égard. En essayant une robe, qu’elle a choisie ample,
devant la glace elle demande à sa mère comment elle la trouve. Sa mère
fond en larmes et s’enferme aux toilettes. Alice comprend alors que sa
mère ne supporte pas de la voir jeune et jolie alors qu’elle est très grosse
et vieillit mal. Puis elle décrit la dégradation physique et mentale de son
père « vieux, largué et monstrueux, avec la grosseur tumoral visible au
niveau de la mâchoire ». Elle cherche à tisser une relation avec lui sans
passer par sa mère qui interdit toute discussion autour de la maladie et
ce qu’il peut ressentir ou penser.
Le père est ainsi introduit sur la scène analytique comme un « partant », qui laisse Alice à la merci du couple mère-fils, répétant son désarroi au moment de la naissance de son frère. A ce moment de sa mutation
œdipienne, elle est passée du statut de fille unique à celui de l’aînée d’un
garçon, ce qui est vécu comme la désillusion du coup de foudre. Je crois
que la vision des soins corporels prodigués par la mère au petit garçonroi et la perception de la différence des sexes sont vécues comme une castration subie, contre laquelle sa mère ne l’a pas protégée et son père s’est
montré décevant en laissant carte blanche à la mère. Ainsi, la scène primitive est déplacée sur le couple mère-petit frère. L’association de l’éruption eczémateuse à la saleté pourrait être comprise comme une fixation
secondaire visant à détruire ce couple.
Un jour où elle est particulièrement triste et se plaint de ne pas avoir
les mêmes plaisirs simples de la vie que son frère qui de plus lui annoncé
l’attente d’un bébé, je lui dis qu’elle se sent déçue et m’en veut beaucoup
de ne pas lui donner les mêmes gratifications et de la laisser seule avec
cette tristesse, comme elle s’est sentie délaissée par son père au moment
de la naissance de son petit frère. Très étonnée de ce qu’elle puisse me
voir comme un homme, elle se souvient de deux rêves : le premier étant
très désagréable, « le genre de rêve qu’on n’a vraiment pas envie de
faire » : il y a une grande fête et elle attend son fiancé, mais personne ne
vient et elle est obligée de dire qu’il n’y a pas de fiancé; elle faisait croire
que quelqu’un viendrait mais il n’existe pas. Dans le deuxième, il y a une
réunion d’amis et un collègue de travail lui donne un carton signé Emmanuel. Ce collègue lui a dit récemment qu’il a perdu son frère. Puis elle
évoque un ami de lycée qui s’appelait Emmanuel avec qui elle était très
proche. Ils étaient toujours ensemble et on les prenait pour des amoureux, jusqu’au moment où il y a eu vraiment une amoureuse très
méchante avec elle qui ne l’invitait pas à ses fêtes. Alice s’est trouvée hospitalisée à cause d’une appendicite aiguë pendant les révisions du bac et
elle était très déçue de les voir se rendre à l’hôpital pour visiter une autre
camarade de classe. Puis, elle se met à pleurer, et après un long silence,
me dit que ce qui l’affecte le plus dans la maladie de son père c’est le
risque de perdre complètement sa voix; alors il serait mort pour elle.
Elle se souvient de la première opération de son père pour un cancer de
la gorge, quand elle avait quatre ans, et l’image insupportable de la
cicatrice et des agrafes parisiennes à son cou, tel un « trou en longueur ». « Avant il avait une voix d’ours; par la suite il ne pouvait plus
crier après ma mère, ni me faire rire ».
Ce tournant transférentiel amènera l’apparition des nouvelles représentations concernant les rapports avec son demi-frère et ce qu’elle peut
imaginer de la vie de son père avant son deuxième mariage. Alice rapproche ce changement d’imago paternelle de sa propre difficulté de montrer qu’elle a de la peine ou qu’elle s’attache à quelqu’un, comme avoir
envie de se mettre dans les bras de son père ou me dire que je lui
manque. Une voix intérieure lui reproche alors de faire un cinéma pour
qu’on s’intéresse à elle.
Les retrouvailles avec cette période de sa vie où elle était fille unique
et chérie de son père, ainsi que les capacités de mentalisation d’Alice à ce
moment du traitement, témoignent de la mise en place d’une distance
entre ce qu’elle perçoit de la personne de son analyste et de la construction interne d’une représentation.
Cet écart peut évoquer, je crois, la dénégation du patient qui dit à
Freud : « je vois ce que vous dites, mais cette femme n’est pas ma mère ».
[1]
Marty P. (1991),
Mentalisation et psychosomatique, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond.
[2]
Green A. (1994), « Théorie », in
Interrogations psychosomatiques,
Débats de psychanalyse,
1998, Paris, PUF, sous la direction de A. Fine et J. Schaeffer.
[3]
Marty P. (1958), « La relation d’objet allergique », in
Revue française de psychanalyse, XXII,
n° 1, Paris, PUF, p. 5-29.
[4]
Je dois cette remarque à Michel Fain que je remercie pour sa lecture lumineuse de cette
observation.
[5]
Fain M. (1994), « Vie et impératif de désinvestissement », in
Interrogations psychosomatiques,
Débats de psychanalyse, 1998, Paris, PUF, sous la direction de A. Fine et J. Schaffer. Et Fain M.
(1999) « Sur la fonction maternelle de P. Marty », in
Actualités psychosomatiques, Genève.