Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520855
192 pages

p. 115 à 135
doi: 10.3917/rfps.020.0115

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no 20 2001/2

2001 Revue française de psychosomatique

Le couple mentalisation <–> démentalisation, un « concept de troisième type »

Florence Guignard 80 rue Taitbout 75009 Paris.
L’auteur examine le couple mentalisation<–>démentalisation sous l’angle de la généalogie des pulsions, du destin des fantasmes inconscients et des représentations, ainsi que de la négation et de la croyance. Elle propose d’installer un double vecteur à ce vocable, ce qui le placerait, aux côtés des concepts bioniens à double valence, dans la catégorie des « concepts de troisième type», selon une esquisse de classification personnelle.Mots-clés : Mentalisation<->démentalisation, Concepts de troisième type, Généalogie des pulsions, Fantasmes inconscients, Représentation négation, croyance, réalité, vérité. The author examines the mentalization<–>dementalization couple from the angle of the genealogy of drives, the destiny of unconscious fantasies and representations, as well as from the perspective of negation and belief. She proposes that a double vector be inserted into this vocable, which would place it alongside Bionian concepts with double valency, in the category of “concepts of the third kind”, following an outline of her own personal classification.Keywords : Mentalization<->Dementalization, Concepts of the third kind, Genealogy of drives, Unconscious fantasies, Representation negation, belief, reality, truth. Die Autorin betrachtet das Paar Mentalisierung<–>Entmentalisierung unter dem Gesichtspunkt der Genealogie der Triebe, des Schicksals der unbewussten Phantasien und Vorstellungen, als auch der Verneinung und des Glaubens. Sie schlägt vor, diesem Paar einen doppelten Vektor einzuführen und es so auf die Seite der bionischen doppelwertigen Konzepte zu stellen in die Kategorie des « Konzepts des dritten Typus», zufolge eines Versuch eigener Klassifizierung.Schlagwörter : Menatlisierung<->Entmentalisierung, Konzepte des dritten Typus, Genealogie der Triebe, Unbewusste Phantasien, Vorstellung Verneinung, Glaube, Realität, Wahrheit. El autor examina la pareja mentalización<–>desmentalización bajo el angulo de la genealogía de las pulsiones, del destin de los fantasmas inconscients y de las representaciones así comi de la creencia. Propone un doble vector a este vocablo, lo que lo ubicaría entre los conceptos de Bion de doble valencia, en la categoria de los « conceptos de tercer tipo», según un intento de clasificación personal.Palabras claves : Mentalización<->desmentalización, Conceptos de tercer tipo, Genealogía de las pulsiones, Fantasmas inconscientes, Representación negación, creencia, realidad, verdad.
 
INTRODUCTION
 
 
L’un des effets secondaires fort bienvenus du développement remarquable des recherches effectuées par les psychanalystes psychosomaticiens de l’École de Paris dès avant les années soixante (Marty, M’Uzan, David, 1963) fut d’encourager l’ensemble des psychanalystes de langue française à centrer leur attention sur une aporie des investigations cliniques et de la réflexion théorico-technique psychanalytique : l’étude des mécanismes et des processus du fonctionnement mental.
En effet, quelle que soit la culture dans laquelle elle s’implante, la psychanalyse ne peut s’en tenir à l’étude et à l’interprétation des contenus inconscients. C’est évidemment de Londres, lieu d’accueil de Freud, d’Anna Freud et de Mélanie Klein, que sont venus les premiers travaux qui, se basant sur les articles de Freud intéressant le fonctionnement de l’appareil mental, ont prolongé cette investigation des mécanismes et des processus psychiques (notamment : Klein, 1928,1931, 1946; Freud, 1936; Heimann, 1952; Heimann & Isaacs, 1952).
En dirigeant leur intérêt sur la mentalisation, les psychosomaticiens de l’École de Paris ont laissé espérer que se réduise le fossé installé, quasiment dès l’avènement de la psychanalyse en France, trente-cinq ans auparavant, entre cette dernière et la recherche en psychologie clinique d’expression française. On sait qu’à la suite d’Édouard Claparède – père du terme de mentalisation – et avec les apports incontournables d’Henri Wallon, de Jean Piaget, d’André Rey et de René Zazzo, pour ne citer qu’eux, la psychologie clinique a, pendant plus de trente ans, procuré des avancées considérables à la connaissance du fonctionnement mental. Par la suite, ainsi que le rappelle Pierre Marty (Marty, Nicolaïdis, 1996), ce sont des pionniers, comme Julian de Ajuriaguerra, qui ont œuvré pour une approche pluridisciplinaire du psychisme humain, encourageant les « scientifiques » à entreprendre une analyse personnelle – et je partage cette caractéristique avec Pierre Marty – et les psychanalystes à s’impliquer dans des recherches en équipes pluridisciplinaires – et j’ai eu également le privilège de faire partie d’une telle équipe de recherche avec J. de Ajuriaguerra pendant dix ans.
L’excellent argument de ce numéro de la Revue française de psycho-somatique sur « le couple mentalisation-démentalisation» prouve la fécondité de cette rencontre entre la psychanalyse et certains paramètres, issus de la médecine, d’une part, et de la psychologie clinique, d’autre part. Sa lecture a suscité en moi le désir d’intervenir sur plusieurs points :
  • Au-delà du modèle freudien des névroses actuelles, la question des avatars de l’excitation pulsionnelle, sur le vecteur à double sens qui la conduit vers sa psychisation;
  • l’observation des destins de la représentation et des mouvements de démentalisation, au regard de la déqualification de la libido, ainsi que de la destructivité liée à la pulsion de mort;
  • la question des rapports entre pulsions, fantasmes et mentalisation;
  • le rôle de l’environnement premier de l’infans dans la constitution de la mentalisation;
  • la réévaluation de certains concepts métapsychologiques, tels le transfert, les paramètres de la cure et la technique analytique, en fonction de la qualité de la mentalisation.
Je ne reprendrai pas ces points dans l’ordre où ils sont apparus au fil de l’argument, mais je les intégrerai au trajet de ma propre pensée, qui tentera, par touches successives, de s’approcher d’une définition personnelle du concept de « mentalisation-démentalisation ».
 
LES « CONCEPTS DE TROISIÈME TYPE »
 
 
Pour appuyer l’heureuse formulation proposée par Claude Smadja et Gérard Szwec dans leur argument, je proposerai de considérer le « couple mentalisation-démentalisation » sous le même angle sémantique que les concepts bioniens à double signe : PS<–>D, contenant<–>contenu, et L±, H±, K±, utilisés dans la Théorie psychanalytique de la pensée (Bion, 1961), et donc de vectoriser doublement sa graphie en l’écrivant de la manière suivante : mentalisation<–>démentalisation.
Un pas de plus sera ainsi franchi, pour tenter de sortir ce concept de la situation de « bipartition » dans laquelle il se trouvait du point de vue de la nosographie freudienne, entre « psychonévroses de défense » et « névroses actuelles », et de le placer dans une perspective dynamique. Ainsi pourra-t-il trouver sa place dans la catégorie des « concepts de troisième type », selon l’esquisse très générale de classification que j’ai récemment tenté d’établir (Guignard, 2002) en réfléchissant aux diverses orientations qui se proposent à l’activité de penser du psychanalyste ordinaire, après sa journée de travail clinique.
Cette ébauche de classification considère, sous un angle plus abstrait et plus modélisé que ne l’est la pensée au cours de la séance, la nature et les qualités des objets qui apparaissent dans le champ de la relation analytique, la dynamique et les axes du transfert, les pièges du contre-trans-fert, les modalités de l’infantile (Guignard, 1996a) régi par la régression, les apories du matériel onirique et les mystères des mouvements identificatoires. Elle porte donc inévitablement le sceau du style personnel du psychanalyste, l’empreinte de la culture ambiante et de l’histoire de la psychanalyse au sein de cette culture. Ces réserves n’empêchent pas que l’on s’y essaie, pour lancer le débat avec ses pairs, c’est du moins ce que je propose ici.
On pourrait, par exemple, prendre une hypothèse de classification – non exhaustive, naturellement –, qui reconnaîtrait trois types de concepts métapsychologiques :
Les concepts de premier type regrouperaient les concepts relatifs à la dynamique des forces psychiques, comme : les pulsions, la sexualité infantile, les contenus inconscients des rêves et des fantasmes – fantasmes inconscients et fantasmes originaires –, les relations d’objet inconscientes, internes et externes.
Les concepts de deuxième type, qui regrouperaient :
  • d’une part, les concepts relatifs à la structure du fonctionnement psychique, comme l’organisation œdipienne, la topique de la première théorie des pulsions (Ics, Pcs, Cs) et celle de la deuxième théorie (ça, moi, surmoi), les concepts intéressant le mode de fonctionnement de la pensée du rêve – représentation, déplacement, condensation, double retournement, etc.;
  • d’autre part, les concepts intéressant la mécanique de l’organisation défensive (Guignard, 1996b), comme les mécanismes défensifs de base – projection, introjection, clivage, déni, idéalisation –, les fonctions défensives secondaires organisées autour du refoulement, et la mentalité groupale, agrégée autour des présupposés de base (Bion, 1948-1961).
Les concepts de troisième type, qui déploient leur dynamique dans un espace spatio-temporel à quatre dimensions (Bégoin Guignard, 1983) : issus de la conjonction de plusieurs vecteurs, ils ne se centrent ni sur un seul point – comme la représentation, par exemple – ni sur un seul lien entre deux points – comme le trajet entre le trauma et les traces mnésiques par exemple. Il s’agit de concepts régis par l’aléatoire de la transformation (Bion, 1965) et de la « capacité négative» [1], fonction introduite dans la métapsychologie par Bion il y a trente ans déjà; ils étudient les liens entre les liens, le plus souvent à partir de concepts bipolaires.
Relatifs à l’interactivité transformatrice des « transmetteurs psychiques » (comme on parle de « transmetteurs » en biologie cellulaire), ces concepts de troisième type apparaissent pour la première fois chez le Freud de l’Esquisse pour une psychologie scientifique (Freud, 1895). On les retrouve chez M. Klein lorsque, dans les Notes sur quelques mécanismes schizoïdes, elle conceptualise l’identification projective (Klein, 1946), puis chez W. R. Bion, qui leur a donné toute leur ampleur métapsychologique, lorsqu’il installe sa théorie psychanalytique de la pensée. Ils ne désignent pas des états psychiques, mais des mouvements intra- et interpsychiques de transformations observables dans la cure analytique. Ils guideront le psychanalyste dans son évaluation de la qualité du langage émotionnel spécifique à toute véritable expérience dans le champ analytique, ce qui, à mes yeux, constitue une base d’appréciation plus fiable que les paramètres intéressant la seule représentation.
Ces concepts nous permettent de nous rapprocher davantage du véritable mode de fonctionnement de la vie psychique, qui est, par définition, de nature cinétique et impondérable. Ils vont se montrer avant tout utiles dans le champ d’ensemble des mouvements de transfert et de contre-transfert. En effet, même s’il s’efforce de différencier ce qui lui appartient de ce qui appartient à son analysant, aucun psychanalyste n’empêchera les objets psychiques du double courant transférocontretransférentiel de circuler de façon peu repérable dans le champ « quantique » de l’espace analytique, selon les multiples valences des pulsions du moi des deux protagonistes.
Le modèle de la pensée du rêve proposé par Freud voici un siècle avait déjà brisé, pour la première fois dans le domaine scientifique, l’unité trompeuse du discours, en suspendant la compréhension du discours manifeste de l’analysant à l’écoute des associations libres. Mais les défenses contre la langue de l’inconscient ne se laissent pas facilement battre en brèche. Les concepts de troisième type – notamment, ceux de champ analytique, de transformations et de récit dialogique de la cure (Ferro, 1996) – nous entraînent dans un mode d’écoute à la fois plus subtil et paradoxalement plus précis que celui qui visait ne fût-ce qu’à la restitution du discours manifeste du patient – et comment repérer un niveau latent si l’on ne peut restituer le niveau manifeste censé y correspondre ?
Bion a mis l’accent sur le prérequis d’une transformation par, et dans, le psychisme de l’analyste, des éléments émotionnels, parfois très violents, voire désespérés, apportés dans le champ analytique par l’analysant et par l’analyste. Cette activité de transformation psychique chez l’analyste servira de pare-excitations (Braunschweig, Fain, 1975), permettant qu’une transformation puisse s’envisager chez l’analysant, orientant notamment ses pulsions sadiques – dont on sait, depuis M. Klein, qu’elles constituent le point de départ, mais aussi le point de fixation et de régression des pulsions épistémophiliques – vers une transformation intégrative, hors du mouvement de morcellement qui les régissait au départ.
Certes, du fait de la qualité inépuisable de l’inconscient et de la circularité temporelle de sa logique, on ne saurait attendre de l’utilisation des concepts de troisième type de résoudre l’aporie du roc du déni du féminin, posée par Freud en 1937 dans Analyse avec fin et l’analyse sans fin: confrontée à la double différence des sexes et des générations, la question de l’identité ne se laissera jamais réduire par aucune des formes prises par la sorcière Métapsychologie.
Pourtant, je pense que l’utilisation des concepts de troisième type permet, davantage que celle d’autres conceptualisations plus statiques, de mieux cerner le négatif dans le champ de la relation transférocontretransférentielle. La clinique psychanalytique comme l’histoire humaine en général montre que la pulsion de mort œuvre silencieusement (Guignard, 2000), en sous-marin pourrait-on dire, précisément là où se déploient les plus belles et les plus grandes œuvres de l’esprit humain; il en est de même au sein d’une entreprise comme une cure analytique.
 
MENTALISATION ET REPRÉSENTATION
 
 
Pierre Marty a donné de la mentalisation une définition à laquelle il s’est toujours tenu et qui est centrée sur la question des représentations: « La mentalisation s’intéresse à des dimensions de l’appareil mental… [qui] concernent la quantité et la qualité des représentations des individus » (Marty, 1991).
Tout en constituant le phénomène clé qui sert de critère au psycho-somaticien dans son évaluation des capacités de mentalisation mobilisables sur-le-champ chez un patient donné, la représentation nous conduit vers certaines difficultés conceptuelles.
En effet, nous savons, grâce à la pratique de la cure analytique, que la représentation ne constitue qu’un élément instantané et ponctuel du processus de mentalisation, une étape, fût-elle répétée (Freud, 1914) et polymorphe, mais dans tous les cas jamais une fin en soi. Elle a pour fonction de constituer le support, voire le pivot de la pensée et de la communication, avec soi-même et avec autrui. Nous savons également combien l’activité de représentation, qu’elle soit de choses ou de mots, est sensible à la régression, et combien cette sensibilité même peut se révéler féconde, ouvrant de nouveaux horizons à l’associativité du couple analytique.
En suivant, comme il se doit, la description théorique freudienne d’origine des lois de la représentation – condensation, déplacement, symbolisation et retournement en son contraire (Freud, 1911) –, nous disposons donc, avec ce concept, d’un instrument qui me paraît trop « ciblé » pour évaluer autrement que dans le « tout ou rien» le niveau des processus de mentalisation, parce qu’il est trop complexe, en raison de l’hétérogénéité radicale, quantitative et qualitative, de ses deux registres.
La question que je me pose est la suivante : pouvons-nous, aujourd’hui encore, apprécier la question des « dimensions de l’appareil mental » à l’aide du seul concept de représentations? Ce passage unique et obligé ne nous conduit-il pas à donner à ce concept une extension à la fois trop considérable du point de vue métapsychologique et trop restrictive, voire redondante, dans le registre associatif de l’image?
Les avancées cliniques et théoriques actuelles concernant les rapports qui existent entre l’expression verbale et l’expression non verbale de la communication dans le couple analytique nous ont confirmé le fait qu’en raison de son caractère latent, la représentation de choses nous est inaccessible autrement qu’au travers d’une représentation de mots qui, pour ainsi dire, la « re-représente ».
Or, cette « re-représentation » va exiger de la propre représentativité de l’observateur le même double trajet entre ses deux registres de représentation, avec l’inévitable modification des critères catégoriels inhérente aux liens qui unissent ces deux registres. Lorsque, dans la cure analytique, on parvient à un instant d’unicité entre les deux registres de la représentation, ce moment est, par définition, fugitif, et se doit de l’être, en tant que point d’appui pour une relance du processus analytique.
Freud a bien mis en évidence, complémentairement, la manière dont les mots, dans le rêve (Freud, 1900) et dans le mot d’esprit (Freud, 1905), suivent peu ou prou l’ordonnancement des processus primaires. Mais là également le critère de la représentation ne nous permet guère d’apprécier les qualités d’interprétation et, partant, de communication qui font qu’à l’écouter, un mot suscite toujours chez l’auditeur d’autres associations que ne le ferait une image.
Quand on demande à un musicien interprète, comme je l’ai entendu sur les ondes, il y a quelques jours, « quelle représentation il a d’un compositeur quand il est en train de jouer son œuvre », la réponse marque la surprise et la gêne liées à un mal-entendu, à une incompréhension foncière, de la part du journaliste, du processus d’interprétation musicale : la communication chez le musicien ne passe pas par les voies décrites en psychanalyse de « représentations de mots<–>représentations de choses». Et pourtant, comment prétendre qu’elle n’existe pas ? Chez le musicien interprète, le consensus de l’investissement sensoriel par les pulsions sexuelles s’organise dans d’autres champs, au service d’un autre médium de communication. Yehudi Menuhin qui s’efforce de le décrire avec des mots parle d’« un état dans lequel l’éternité et l’instant présent sont indissociablement liés, où fusionnent le subjectif et l’universel, où nous pouvons ne plus différencier ce à quoi nous appartenons de ce qui nous appartient… » et encore : « un état de conscience élevé, un état de révélation latente, puissant et ultime, apparaissant parfois brusquement et échappant parfois à toute une vie de recherche… » [2].
« C’est insurmontable !» murmurait Balthus, désespéré, en prenant du recul devant l’une de ses meilleures toiles en travail (Marc, 2000).
Le poète et l’écrivain éprouvent également ce que nous, psychanalystes, pourrions désigner comme un vacillement, une oscillation nécessaire entre différents espaces internes et externes de l’investissement pulsionnel. « Nous ne pouvons être que des passeurs », disait René Char (Marc, 2000). Parlant de la traduction de Shakespeare par Gide, Julian/Julien Green dans Le langage et son double écrit : « La traduction était irréprochablement correcte, elle ne trichait jamais, elle n’avait qu’un défaut : elle était morte. Peut-être le secret d’une grande traduction serait-il, non pas de traduire le sens des mots, mais de découvrir ce que le poète anglais eût écrit s’il se fût exprimé en français… C’est là, je le sais bien, demander l’impossible » [3]. Dans sa Préface au même ouvrage, Giovanni Lucera écrit : « Fort de la connaissance profonde de deux langues depuis son plus jeune âge et de l’amour qu’il porte à l’une comme à l’autre… conscient d’autre part de l’incommunicabilité relative des mots, Julien Green n’est pas loin de croire que la langue idéale serait la musique, puisque c’est une langue sans paroles et qu’elle s’adresse directement au moi profond, mais il fait aussitôt remarquer que deux mille personnes écoutant une symphonie de Mozart, cela fait deux mille symphonies, car aucune oreille n’entend la même chose» (p. 22).
On pourrait faire de cette remarque l’aporie de la communication humaine et, davantage encore, celle de l’interprétation psychanalytique.
Par ailleurs, il existe des pathologies où la mentalisation n’est qu’ap-parente et cache, sous une extrême virtuosité du verbe ou de l’image, une démentalisation aussi profonde qu’irréversible. La « pornographie de luxe » en donne des exemples intéressants, avec, par exemple, la grande toile peinte par Klossowski et accrochée par lui au-dessus du lit de repos où la photo parue dans Le Monde [4] le montre, le visage fermé, le regard hostile et provocant : le tableau représente un homme qui sodomise un jeune éphèbe, lequel, dans le mouvement qu’il fait pour se débattre, voile de sa main le visage du violeur. On pourrait traduire cette scène par les mots suivants : « Non, ce n’est pas, oui c’est, moi, le violeur, le violé. » Où est le refoulement ? De quelle nature est la négation ? Quels rapports existe-t-il entre la réalité et la vérité? Je serais tentée de répondre que la réalité sodomise la vérité, qui, à son tour, masque la réalité. Mais la présence du peintre nie à son tour ce sens proposé au tableau, et ainsi de suite. Cette oscillation perpétuelle sur l’axe mentalisation<–>démentalisation est propre à la perversion; elle recherche un gel de la pensée, en ce que la pensée prend sa source dans les émotions, et que celles-ci concernent les relations d’objet, à un niveau où l’existence de la personne-objet est un tant soit peu reconnue, à partir de quoi l’activité de penser du sujet est inévitablement vectorisée par la nature de la relation qu’il entretient avec cet objet, externe ou interne.
Parfois, la virtuosité du verbe cache une enclave autistique, comme chez Amélie Nothomb [5], dont l’irrégularité d’écriture d’un roman à l’autre reflète la lutte pathétique menée pour se maintenir dans une mentalisation progrédiente. Parfois, c’est la défense maniaque cannibalique qui exhibe son masque en forme de sexe féminin, dans l’espoir que, à l’instar des innombrables pénis qui s’y engouffrent dans un joyeux et amical quasi-anonymat, le trou noir d’une bouche inexorablement à-vide rencontre un objet maternel qui la comble et la calme enfin – on aura reconnu l’héroïne de La vie sexuelle de Catherine M. [6]. Ici, la mentalisation est constamment interrompue par une déqualification de la poussée des pulsions sexuelles, qui sont toujours sur le point de se désintriquer, menaçant de laisser la place à l’« Ur-generazion» des pulsions de vie et de mort. Sur l’axe mentalisation<–>démentalisation, les trajets sont nombreux, souvent trompeurs, toujours avortés, pris qu’ils sont dans les contractions d’un éréthisme mortifère.
Ainsi, à demeurer au seul niveau de la représentation, nous manquerions inévitablement de critères pour apprécier et qualifier le mouvement psychique qui, entraîné par la force interne de la pulsion, va créer la mentalisation au moyen de l’investissement du corps propre et, plus particulièrement, de la sensorialité et de la motricité fine, construisant au passage cet équipement fabuleux qu’est la perception du monde extérieur et du monde endopsychique.
Nous risquerions de perdre ainsi les avantages liés à l’originalité de la talking cure – pour reprendre l’expression d’Anna O. – qui nous condamne à l’étrange privilège de fonctionner perpétuellement dans un entre-deux.
 
AVATARS DE L’EXCITATION PULSIONNELLE SUR SON TRAJET VERS LA MENTALISATION
 
 
Si l’on s’accorde à définir le couple mentalisation<–>démentalisation comme une expression de la pulsion, que pouvons-nous nous représenter du trajet des pulsions vers la mentalisation ? La question appelle sa complémentaire inverse, concernant les avatars de la démentalisation.
Disposons-nous aujourd’hui de modèles de réflexion qui permettraient d’évaluer la question économique tout au long de la chaîne pulsionnelle et pas seulement en tant que « produit fini »?
Généalogie des pulsions et fantasmes inconscients
En posant comme postulat le fait que la pensée naît de l’émotion, Bion propose un paramètre de réflexion théorique qui, outre sa fameuse Grille (Bion, 1964) qui formalise une conceptualisation des différents états de la pensée, peut nous inviter à examiner, de plus près et parallèlement, ce qui se passe entre le surgissement pulsionnel et la mentalisation.
C’est la raison pour laquelle je poursuivrai ma tentative de définition en considérant que ce processus pulsionnel de mentalisation trouve son expression première dans les fantasmes inconscients (Isaacs, 1946), parmi lesquels les fantasmes originaires (Laplanche & Pontalis, 1964) tiennent une place de choix. Scénarios d’un théâtre privé où les rôles sont aisément interchangeables, les fantasmes contiennent toujours le sujet désirant. Ce sont des productions inconscientes, dont la fonction économique requiert qu’elles demeurent essentiellement latentes. On ne les retrouvera donc jamais tels quels dans le récit du rêve, encore moins dans l’expression des motions de désir du discours manifeste.
Du point de vue de la généalogie des pulsions (Guignard, 1997) que j’ai élaborée à partir de l’Esquisse pour une psychologie scientifique (Freud, 1895) et du Problème économique du masochisme (Freud, 1924), les fantasmes inconscients trouvent leur place naturelle en tant qu’expression directe des pulsions sexuelles.
Je rappelle que les pulsions sexuelles constituent, selon moi, la deuxième génération de pulsions, issues de la première opération de Mischung entre les pulsions de vie et les pulsions de mort, « Urgenerazion » mythique, aux limites des instincts biologiques et des pulsions psychiques. Ainsi, tout fantasme inconscient est sexuel et contient un mixte (Mischung) de pulsions de vie et de pulsions de mort. On peut en voir une illustration en étudiant les quatre formes principales du fantasme originaire:
Unité paradoxale, le fantasme originaire peut être considéré comme l’instrument qui permet de traiter par le déni l’expérience fondatrice de la perte dans trois réalités simultanément: la première, concrète, liée au destin biologique, la deuxième, au niveau de fonctionnement du psychisme groupal dans chaque individu, liée au destin historique de l’humain, animal de la horde, et la troisième enfin, liée à la néoténie, dans la mesure où ce facteur peut contenir certaines prémisses du développement du psychisme humain individualisé par l’organisation œdipienne. En effet, l’état de Hilflosigkeit fonctionnant comme une contrainte sur l’environnement premier de l’infans pour moduler les effets psychiques de cette réalité extérieure, c’est donc ici que le concept bionien de capacité de rêverie de la mère (Bion, 1962) va prendre tout naturellement sa place, comme préforme utilisable par l’identification projective du nouveauné – mutatis mutandis, la capacité de penser de l’analyste comme préforme utilisable par l’identification projective du patient dans le transfert maternel.
Le jeu que permet le fantasme originaire intervient dans le domaine du déni de la perte; il intéresse le facteur essentiel de l’aventure humaine : l’impossibilité absolue du renversement du temps linéaire, celui de la vie du sujet.
Ainsi du fantasme de retour in utero, qui s’installe comme le désir de dénier la réalité concrète de la perte inéluctable, liée à la biologie, du lieu de la vie utérine. Simultanément, au niveau de la mentalité de groupe, il permet de dénier l’histoire temporo-spatiale de l’humanité, relançant indéfiniment les rêves de conquête des territoires à jamais perdus. Enfin, il dénie l’impuissance infantile absolue – Hilflosigkeit – qui suit la « césure de la naissance », en installant une situation de fusion omnipotente avec le corps maternel qui l’a porté jusqu’ici et qu’il vient de perdre à tout jamais.
Ainsi du fantasme de castration, qui correspond au désir de dénier le retour talionique sur soi-même d’une pratique de torture, hélas, toujours actuelle dans la réalité. Dans la mentalité groupale, il exprime également le désir de dénier l’un des deux critères œdipiens de base : la reconnaissance de la différence des sexes. Enfin, au niveau de la réalité psychique, il permet le déni de l’appartenance à un seul genre, grâce à la projection de cette perte sur la réalité extérieure : on ne naît pas déterminé par un genre, c’est « quelqu’un » qui a châtré le sujet du genre dont il ne fait pas partie.
Quant au fantasme de séduction, la société occidentale actuelle commence à découvrir l’importance de son rôle en tant que désir de dénier la réalité de l’inceste, de la pédophilie, des viols et des meurtres sexuels. Ce fantasme exprime également le désir de dénier, au niveau de la mentalité de groupe, le second des deux critères œdipiens de base : la reconnaissance de la différence des générations. Au niveau de la réalité psychique individuelle organisée par l’Œdipe, le fantasme de séduction rend les plus grands services pour dénier l’intensité d’un désir sexuel à l’égard des ascendants, désir destiné à ne pas trouver sa réalisation. On peut attribuer à ce triple front du fantasme originaire l’erreur d’appréciation de Freud qui, à propos de sa Neurotika, s’est trouvé dans une contrainte névrotique d’avoir à trancher entre la réalité extérieure et la réalité psychique. En miroir négatif du déni freudien, on peut trouver la théorie de Jean Laplanche sur la séduction généralisée (Laplanche, 1986) à la fois aussi pertinente et aussi complémentairement lacunaire que la position de Freud sur ce sujet.
Enfin, la scène originaire exprime bien, sur le plan de la réalité extérieure, le déni de l’exclusion du sujet enfant, excité par la relation amoureuse des parents, exclusion de la seule relation sexuelle à laquelle, indubitablement, il n’a pas assisté : celle qui lui a transmis la vie. Du point de vue de la mentalité de groupe, c’est le déni de la spécificité de la relation sexuelle adulte, prétendument reproductible partout et par tous. Enfin, du point de vue du développement de l’individuation œdipienne, c’est le fantasme qui permet le déni de la solitude du sujet, solitude inscrite dans son appartenance à un genre et à une génération immuables.
Le moi, l’objet et la réalité
Dans l’urgence des besoins de survie du nouveau-né, ses pulsions orales, expression des composantes libidinales et destructrices de ses pulsions sexuelles, vont entrer en relation avec la « réalité extérieure», partiellement filtrée par l’organisation psychosexuelle de la mère.
En suivant la « petite, mais intéressante série relationnelle » dont parle Freud dans Le problème économique du masochisme, j’ai considéré que c’était le contact des pulsions sexuelles de l’infans avec la « réalité extérieure » qui présidait à la naissance de la troisième génération de pulsions. Logiquement désignée pour être celle des pulsions d’autoconservation dans la première topique, des pulsions du moi dans la deuxième topique, cette troisième génération de pulsions me semble constituer, en tout état de cause, le lieu du surgissement simultané des éléments du moi et des éléments de l’objet (Guignard, 1997). J’ajouterai ici que c’est à cette génération des pulsions que l’on peut placer la « naissance des émotions» dans le sens bionien de point de départ de la pensée. C’est donc à ce niveau-là de l’intrication pulsionnelle que prennent place, selon moi, les trois pulsions L±, H±, K± décrites par Bion.
C’est donc aussi la question de la mentalisation qui va se placer ici, car on ne peut envisager la question du moi et de ses objets sans aborder simultanément celle de la mémoire et celle de la représentation.
On se souvient du modèle du frayage proposé par Freud dans l’Esquisse: la barrière de contact constituée par des neurones ψ va déqualifier certains de ces neurones, qui retrouveront ainsi la perméabilité qui caractérise les neurones φ. Cette déqualification augmentera les potentialités du frayage, c’est-à-dire de l’absorption de l’énergie pulsionnelle nécessaire à la constitution des traces mnésiques. On sait également que Bion, dans sa Théorie psychanalytique de la pensée, a repris ce concept de barrière de contact pour désigner ce qu’il appelle le réticulum constitué par des éléments α. J’ai, pour ma part, considéré la barrière de contact freudienne, alias le réticulum bionien en charge de la fonction α, comme deux concepts rejoignant le concept de système PCS de la première topique freudienne (Bégoin Guignard, 1985). Du point de vue de la généalogie des pulsions, j’ai considéré cette déqualification de certains éléments psychiques – fréquemment associée aux hypothèses ultérieures concernant la coexcitation libidinale – comme une intuition de Freud intéressant les effets de la pulsion de mort à l’intérieur des pulsions sexuelles, suscitant une négativation dont les effets peuvent être aussi bien destructeurs – régression, démentalisation, désalphabétisation – que structurants – installation, chez l’analyste, de la capacité négative dont parle Bion.
On peut donc se figurer la constitution des traces mnésiques comme s’effectuant dans un mouvement de retour, à partir des investissements d’objets de la réalité extérieure par les pulsions sexuelles, investissements partiellement modulés par le psychisme maternel. Par conséquent, c’est sur le même trajet de retour et dans la même motion de ce lien d’après-coup que vont surgir, simultanément, les premiers éléments du moi et de l’objet.
La quantité et la qualité des liaisons des pulsions sexuelles sur ce trajet de retour dépendent probablement autant du facteur constitutionnel de la force des pulsions de l’infans que des caractéristiques de l’appareil psychique maternel. C’est dans la mesure où le mouvement de projection de la pulsion va rencontrer, dans la réalité extérieure, des éléments analogiques valables – psychiques, et donc pulsionnels – qu’il va pouvoir, sur le trajet de retour, ré-introjectif, trouver de nouveaux frayages psychiques à la constitution de traces mnésiques liées à sa sensorialité et à son activité perceptivo-motrice, comme le sont, par exemple, la célèbre petite madeleine de Proust, ou les caractéristiques du héros du Parfum de Süskind [7], ou encore ces souvenirs désignés par Mélanie Klein comme des memories in feelings.
Une description des événements psychiques court toujours le risque d’être lue dans la perspective moniste de la logique consciente. Or, le psychisme de l’être humain est d’autant plus ouvert sur sa corporéité et sur ses émotions qu’il est en devenir. Il serait plus adéquat d’imaginer le fonctionnement des différents états relationnels du moi naissant avec ses objets, sous une forme d’archipel encore soumis aux variations de la création de ses îlots. C’est d’ailleurs, à mon sens, dans cette instabilité morphologique que prendra naissance l’aptitude humaine vitale au déplacement d’investissement, donc au transfert.
Ainsi, l’écoute analytique des états du moi et de ses objets nous conduira-t-elle à tenter de nous représenter les avatars de ces organisations plurilocalisées dans le fonctionnement psychique. En effet, si nous suivons l’hypothèse freudienne du frayage, force est d’admettre qu’un tel mode de fonctionnement va se reproduire la vie durant, dans l’économie normale du fonctionnement psychique, fournissant aux états déjà organisés du moi et de ses objets d’importants apports complémentaires et une souplesse favorisant la poursuite de l’évolution psychique bien audelà de la maturité biologique.
D’ailleurs, à la faveur de la régression liée au cadre analytique, tout analyste peut le vivre dans sa pratique quotidienne : au cours d’une seule et même séance d’analyse, le moi et ses objets se proposent à son écoute en divers états, dont certains sont très organisés, et d’autres sont essentiellement instables et réversibles.
Le rôle de la négation et de la croyance dans la mentalisation
Cependant, la prise de signification des traces mnésiques, comme celle des messages venant de la réalité extérieure et du corps propre, requiert une opération mentale dont Freud a eu l’intuition fulgurante en 1925 dans un court article sur La négation (Freud 1925), qui constitue une façon de révolution dans la manière dont la psychanalyse considère les processus de pensée. Jusqu’alors, Freud s’était intéressé aux relations des images avec le langage. Dans cet article, il aborde pour la première fois la question des processus de pensée en tant que tels: selon lui, la fonction de jugement s’effectue en deux temps et c’est elle qui va conduire à la capacité de négation, pierre angulaire des processus de pensée. Postulant qu’une expérience, proprioceptive, extéroceptive ou émotionnelle, se voit d’abord qualifiée avant que d’être reconnue comme existante, Freud précise que cette qualification au moyen du jugement d’attribution est régie par le moi-plaisir, sur le modèle : « bon = à avaler », « mauvais = à recracher ». Le jugement d’existence qui en découle complète une chaîne qui devient donc : « bon = à avaler = existant », « mauvais = à recracher = n’existant pas », comme l’illustre ce petit poème de Jean Tardieu :
Quoi qu’a dit ?
A dit rin.
Quoi qu’a fait ?
A fait rin.
À quoi qu’a pense ?
A pense à rin.
Pourquoi qu’a dit rin, pourquoi qu’a fait rin, pourquoi qu’a pense à rin ?
A ‘XISTE PAS.
En d’autres termes, on tient ici les modèles de l’introjection et de la projection, avec leurs implications majeures pour la structuration de la personnalité, pour les relations interpersonnelles et pour le respect de la vie.
J’ai déjà souligné, dans cette même revue (Guignard, 1999), l’importance cruciale de cette découverte freudienne d’une qualification première, antérieure à toute installation du principe d’existence, donc conditionnant tout à la fois le principe de réalité et la base même de la capacité de penser. Cette configuration rend compte des liens complexes et douloureux qui unissent la formation du moi-réalité à la fragilité des opérations de pensée et, notamment, à tout le travail de subjectivation qui conduit au sentiment d’identité.
Dans l’ensemble des mécanismes généralement invoqués pour le fonctionnement de la mentalisation, voici maintenant que la représentation, concept qui nous occupe ici, ne se retrouve plus seulement en compagnie du déplacement et de l’inhibition quant au but de la pulsion, mais devient également tributaire d’une séquence de mécanismes qui vient redistribuer l’ensemble des données.
C’est parce que la mentalisation (jugement d’attribution) nécessaire à la reconnaissance de la réalité requiert une satisfaction préalable du principe de plaisir/déplaisir que le jugement d’existence est susceptible de se retrouver perpétuellement remis en question, voire tenu en échec, du fait de la poussée constante de la pulsion.
C’est donc au niveau du jugement d’attribution qu’il faut situer le fonctionnement du refoulement primaire, du déni et de la forclusion, trois mécanismes qui régissent à leur tour le fonctionnement de la croyance, dont le rôle dans l’économie du désir et la Weltanschauung de chaque être humain est responsable à la fois du pire et du meilleur.
La question de la croyance est probablement la plus difficile à cerner, la plus douloureuse aussi, comme l’humanité tout entière vient d’en faire, une fois de plus, l’effroyable expérience en ce 11 septembre 2001. Même si je ne l’aborde ici qu’incidemment, et sans reprendre son développement dans la pensée freudienne, il faut néanmoins constater que la réflexion psychanalytique n’est pas parvenue jusqu’ici à dégager la pensée et la réalité psychique de leur situation de double lien avec la réalité extérieure. En effet, pour importants que soient les facteurs invoqués – domination du principe de plaisir/déplaisir sur le principe de réalité, refoulement des perceptions, qualité primitive ou infantile du psychisme, etc. –, ils ne rendent pas compte de la totalité du problème : s’il répète à maintes reprises que « la réalité dans la névrose est la réalité de la pensée et non celle du monde extérieur » (Freud, 1908), Freud remarque également que « la conviction du délirant ne vient pas d’un renversement de sa capacité de jugement, mais de ce que le délire contient une part de vérité qui avait été refoulée et que le malade investit désormais intensément. Finalement, la conviction dans les cas normaux n’est pas obtenue différemment» (Freud, 1907).
Valeur étalon – et donc exempte de définition par essence même –, la réalité extérieure va se retrouver dans des liens paradoxaux avec la réalité psychique au travers de la question de la relation entre réalité et vérité, qui occupera Freud sa vie durant.
Pour la question qui nous occupe ici, je me bornerai à souligner que le rôle joué par la croyance – et donc, par les deux jugements porteurs de la négation – va donc se retrouver dans toutes les opérations de mentalisation<–>démentalisation, qui vont de la satisfaction hallucinatoire du nouveauné à la pensée délirante du psychotique, en passant par toutes les grandes hypothèses et découvertes humaines, mais aussi par toute la destructivité aveugle instrumentalisée par la mentalité de groupe. La croyance joue aussi un rôle non négligeable dans l’établissement d’une nosographie étiologique des troubles psychiques et, last but not least, dans la motivation du psychanalyste à installer le cadre d’une cure analytique.
Cette configuration complexe – réalité externe, réalité psychique, vérité, croyance, négation – ne peut qu’être une création aléatoire et éphé-mère, dont le fonctionnement dans la communication humaine, et tout spécialement psychanalytique, doit pouvoir se jouer sur toute la gamme qui va de l’abstraction à la concrétisation, telles que les définit Bion :
On fonctionne dans l’abstraction lorsque l’on compare la « représentation d’une réalisation» avec d’autres représentations d’autres réalisations. Pour y parvenir, on rend « publique » cette représentation, en la proposant ainsi à une étude de corrélation.
On fonctionne dans la concrétisation lorsque l’on compare « une expérience sensorielle mettant en jeu un seul organe des sens pour reconnaître un objet donné», soit avec « une autre expérience sensorielle qui met en jeu un autre organe des sens pour reconnaître le même objet », soit avec « la même expérience sensorielle expérimentée par plusieurs personnes ». Pour parvenir à cette concrétisation, on rend « publique » cette expérience sensorielle, en la proposant ainsi à une étude de corrélation.
Avec son goût pour la polysémie, Bion désigne ce genre d’expérience par le terme de « common sense», dont je pense que l’éventail de significations va de « consensus» à « sens commun». De la même façon, il ne faudrait pas se méprendre sur les valeurs respectives accordées par Bion à l’abstraction et à la concrétisation: toutes deux peuvent se retrouver aussi bien au service de la pensée – transformation des éléments β en éléments α, ou alphabétisation – qu’au service de la non-pensée – fonctionnement « à l’envers » de la fonction de rêverie émotionnelle que Bion appelle fonction α.
 
CONCLUSION
 
 
Sur l’axe mentalisation<–>démentalisation, il demeure extrêmement difficile, et surtout discutable, de décider selon quels trajets aléatoires la représentation de choses donne lieu à la représentation de mots. Ce n’est que dans l’équation symbolique (Segal, 1957), expression du versant démentalisation, que le mot va égaler la chose. Cependant, de tels mouvements peuvent se produire dans des configurations psychiques fort diverses, et ils ne signent une pathologie que lorsqu’ils se constituent en une organisation structurée, comme la pensée opératoire.
À l’opposé, Nathalie Sarraute nous propose, dans ce saisissant dialogue avec elle-même qu’est Enfance [8], un exemple éloquent d’emprisonnement temporaire dans un mot « chosifié ». Elle a sept ou huit ans, ses parents sont divorcés, elle a quitté sa mère et la Russie pour venir habiter à Paris, chez son père, dont la nouvelle femme vient d’accoucher d’une petite fille et va rentrer de clinique avec le bébé. On est en train de déménager Nathalie de sa grande chambre dans une nouvelle chambre, toute petite, sur la cour, près de la cuisine :
« Qui va habiter ma chambre ? – Ta petite sœur avec sa bonne… – Quelle bonne ? – Elle va arriver…
« Si quelqu’un avait pensé à m’expliquer qu’il n’était pas possible de loger un bébé et une grande personne dans ma nouvelle chambre, qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement, je crois que je l’aurais compris. Mais enlevée ainsi, brutalement, de ce qui petit à petit était devenu pour moi “ma chambre” et jetée dans ce qui m’apparaissait comme un sinistre réduit, jusqu’ici inhabité, j’ai eu un sentiment qu’il est facile d’imaginer de passe-droit, de préférence injuste. C’est alors que la brave femme qui achevait mon déménagement s’est arrêtée devant moi, j’étais assise sur mon lit dans ma nouvelle chambre, elle m’a regardée d’un air de grande pitié et elle a dit : “Quel malheur quand même de ne pas avoir de mère.” « “Quel malheur !” (…) le mot frappe, c’est bien le cas de le dire, de plein fouet. Des lanières qui s’enroulent autour de moi, m’enserrent (…) Alors, c’est ça, cette chose terrible, la plus terrible qui soit, qui se révélait au-dehors par des visages bouffis de larmes, des voiles noirs, des gémissements de désespoir (…) le “malheur” qui ne m’avait jamais approchée, jamais effleurée, s’est abattu sur moi. Cette femme le voit. Je suis dedans. Dans le malheur. Comme tous ceux qui n’ont pas de mère. Je n’en ai donc pas. C’est évident, je n’ai pas de mère. Mais comment est-ce possible ? Comment ça a-t-il pu m’arriver, à moi ? (…) Un malheur, tout ça ? Non, c’est impossible. Mais pourtant cette femme si ferme, si solide, le voit. Elle voit le malheur sur moi, comme elle voit “mes deux yeux sur ma figure”. (…) Personne d’autre ici ne le sait, ils ont tous autre chose à faire. Mais elle qui m’observe, elle l’a reconnu, c’est bien lui : le malheur qui s’abat sur les enfants dans les livres dans Sans famille, dans David Copperfield. Ce même malheur a fondu sur moi, il m’enserre, il me tient. (…) Je reste quelque temps sans bouger, recroquevillée au bord de mon lit (…) Et puis, tout en moi se révulse, se redresse, de toutes mes forces je repousse ça, je le déchire, j’arrache ce carcan, cette carapace. Je ne resterai pas dans ça, où cette femme m’a enfermée (…) elle ne sait rien, elle ne peut pas comprendre.
– C’était la première fois que tu avais été prise ainsi, dans un mot?
– Je ne me souviens pas que cela me soit arrivé avant. Mais combien de fois depuis ne me suis-je pas évadée terrifiée hors des mots qui s’abattent sur vous et vous enferment.
– Même le mot “bonheur”, chaque fois qu’il était tout près, si près, prêt à se poser, tu cherchais à l’écarter… Non, pas ça, pas un de ces mots, ils me font peur, je préfère me passer d’eux, qu’ils ne s’approchent pas, qu’ils ne touchent à rien… rien ici, chez moi, n’est pour eux. »
Mentalisation, quand tu nous tiens…
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Je rappelle que la « capacité négative » est un concept qu’utilise John Keats (1817, Letters, 1952, Lettres, Paris, Belin, 1993, p. 76) pour qualifier « l’homme de l’accomplissement » – en l’occurrence, Shakespeare –, capable « … de demeurer au sein des incertitudes, des mystères, des doutes, sans s’acharner à chercher le fait et la raison… ».
[2]Menuhin Y. (1976), Voyage inachevé, Paris, Seuil.
[3]A. Green (1987), Le langage et son double, Paris, Seuil, p. 20.
[4]Le Monde, août 2000.
[5]Nothomb A. (2000), Métaphysique des tubes, Paris, Albin Michel.
[6]Millet C. (2001), La vie sexuelle de Catherine M., Paris, Seuil.
[7]Süskind P. (1985), Le Parfum, Histoire d’un meurtrier, Paris, Fayard.
[8]Sarraute N. (1983), Enfance, Paris, Gallimard.
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A. Green (1987), Le langage et son double, Paris, Seuil, p....
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[4]
Le Monde, août 2000. Suite de la note...
[5]
Nothomb A. (2000), Métaphysique des tubes, Paris, Albin Mic...
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[6]
Millet C. (2001), La vie sexuelle de Catherine M., Paris, S...
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[7]
Süskind P. (1985), Le Parfum, Histoire d’un meurtrier, Pari...
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[8]
Sarraute N. (1983), Enfance, Paris, Gallimard. Suite de la note...