2001
Revue française de psychosomatique
Démentalisation du parent : incidence dans la thérapie conjointe parent-bébé et dans le traitement individuel de l’enfant
Françoise Moggio
68 boulevard Pasteur 75015 Paris
La démentalisation du parent peut obérer gravement le développement psychique d’un bébé en entravant, par la carence représentationnelle qu’elle implique, les
capacités identificatoires du parent à l’enfant. Dans ce contexte psychopathologique particulier, les thérapies conjointes parent-bébé sont particulièrement difficiles, reposant sur
les capacités réprésentationnelles de l’analyste et visant à l’éveil psychique du bébé.Mots-clés :
Démentalisation, Dépression, Excitation, Thérapie conjointe parent-bébé.
The dementalization of the parent, which implies representational deficiency,
can seriously threaten the psychic development of the infant, hindering the capacities of
the parent to identify with the child. In this particular psychopathological context, therapies conducted jointly with parents and infants are especially difficult and hinge on the
representational capacities of the analyst, aiming at developing the infant’s psychic awareness.Keywords :
Dementalization, Depression, Excitation, Parent-baby therapy.
Die Entmentalisierung eines Elternteils kann zu schweren Einschränkungen in der psychischen Entwicklung des Babys führen, durch den Vorstellungsmangel, der dadurch implieziert wird, indem die identifikatorischen Fähigkeiten des
Elternteils verhindert sind. In diesem besonderen psychopathologischen Kontext sind die
Eltern-Kind Therapien schwierig, da sie auf abhängig sind von der Vorstellungsfähigkeit
des Analytikers die darauf abzielt, das Baby psychisch aufzuwecken.Schlagwörter :
Entmentalisierung, Depression, Reiz, Eltern-Kind Therapie.
La desmentalización de uno de los padres puede afectar gravemente el desarrollo psíquico del bebé al dificultar, por la carencia representacional que implica, las
capacidades identificatorias del padre al niño En este contexto psicopatológico particular
las terapias conjuntas padres-bebés son dificiles y se basan en las capacidades de representación del analista, que tienden al despertar psíquico del bebé.Palabras claves :
Desmentalización, Depresión, Exitación, Terapia conjunta padres-bebés.
Les notions de mentalisation/démentalisation sont peu usitées en
matière de psychanalyse d’enfant car, décrivant un appareil psychique constitué, elles ne peuvent, à mon sens, trouver à s’exercer
que dans l’après-coup de l’adolescence. On s’étonnera donc peut-être
de me voir proposer dans ce numéro une réflexion autour d’un cas
d’enfant; mais il s’agit d’un travail tout à fait particulier entrepris
dans le cadre d’un traitement parents-bébé dans un long premier
temps, puis dans un traitement individuel de l’enfant qui est encore
en cours. Si j’ai choisi de présenter ce cas passionnant à maints
égards mais obligatoirement réduit pour des raisons de confidentialité, c’est parce que je me suis trouvée confrontée à ce que j’ai compris comme des troubles du fonctionnement mental chez les deux
parents de cet enfant, mais je serai surtout amenée à parler de la
mère de Mélanie et à leurs répercussions dans le développement psychique de cette enfant.
Les traitements précoces parent-bébé menés par des psychanalystes se sont longtemps adressés à des familles dont le fonctionnement névrotique prévalent permettait souvent des réaménagements
rapides du lien parent-enfant. Comme l’écrit Michèle Pollak-Cor-nillot : « On plonge d’emblée dans la multitude des éléments individuels de l’histoire personnelle des deux parents, de leur rencontre, de
leur constellation psychique, de leur désir d’enfant. » J’ajouterai
volontiers à cette citation : dans le meilleur des cas. Force est de
constater que les familles que nous rencontrons ne font pas toutes
preuves de ces capacités psychiques et transférentielles et les entraves
à la représentation sont, m’apparaît-il, fréquentes chez les parents
que nous recevons
[1] pouvant générer, comme dans le cas de Mélanie,
des troubles graves du développement psychique de l’enfant. Les traitements conjoints dans ces cas sont alors particulièrement difficiles,
s’appuyant beaucoup sur les capacités associatives et représentatives
du thérapeute.
Mélanie m’a été adressée par son pédiatre lorsqu’elle avait dix-huit
mois. Elle a aujourd’hui huit ans. Je l’ai reçue avec sa mère, et parfois
son père, jusqu’à quatre ans, puis en traitement individuel deux fois par
semaine et ce jusqu’à aujourd’hui. Si ses troubles ont considérablement
évolué, un traitement institutionnel est cependant nécessaire depuis cet
âge. Je me propose de présenter quelques séquences qui m’ont paru
significatives pour notre propos du traitement conjoint d’une part, de la
thérapie individuelle d’autre part. Il s’agit pour moi de tenter de montrer comment les troubles du fonctionnement mental parental peuvent
s’articuler avec la pathologie de l’enfant, en quoi ils sont une difficulté
particulière pour le psychanalyste dans ce type de traitement, comment
aujourd’hui encore tout cela interfère et comment je peux le reprendre
dans le traitement de l’enfant.
La première rencontre
Quand Mélanie et sa mère entrent dans mon bureau, je ne sais pas
grand-chose si ce n’est que le pédiatre qui me l’adresse est très inquiet
« pour la mère et pour l’enfant » et que je comprends et partage cette
inquiétude dès les premières minutes de ma rencontre avec ce couple
mère-bébé. La mère a un visage à la fois tragique, tendu et épuisé, en
tout cas ce sont les qualificatifs qui me viennent. Elle s’effondre plus
qu’elle ne s’assied sur le canapé. Elle tenait Mélanie dans ses bras
jusque-là et la dépose sur le tapis, assise, me faisant face et donc lui tournant le dos. Elle n’a aucune parole à l’intention de sa petite fille qu’elle
livre donc sans ménagement à l’étrangère que je suis. Mélanie n’en
paraît guère troublée et se laisse glisser sur le tapis, à plat ventre, les
yeux, dont j’ai d’emblée remarqué le fort strabisme, dans le vague. Ainsi
étendue, sans mouvement ou presque, elle paraît une figure de désespoir
absolue, Hilflosigkeit est le mot qui vient s’imposer à moi et sans doute
ai-je moi aussi besoin d’aide que je vais ainsi chercher dans mon corpus
théorique. Pendant plus de la moitié de la séance qui durera plus d’une
heure elle restera ainsi allongée, inerte, sauf à certains moments très
brefs où elle se masturbe en se frottant violemment sur le tapis.
La mère me parle. Elle pense que sa fille est autiste et vient chercher
auprès de moi la confirmation de ce diagnostic. J’ai toujours su, me dit-elle, que ce serait une catastrophe. Je n’aurais pas dû avoir cette enfant.
Je savais qu’il ne fallait pas. Je me demande silencieusement quel inter-dit-elle pense avoir ainsi transgressé. Aujourd’hui encore je n’ai pas de
réponse à cette question. Mais, à vrai dire, ce qui me paraît important
c’est que j’ai pu me questionner, garder une pensée un peu vivante,
comme en témoigne ma curiosité devant cet anéantissement. J’interroge
doucement : « autiste »? Et la mère de me décrire nombre de symptômes
et de comportements qui pourraient bien entrer dans ce diagnostic. Je
comprends que Mélanie va mal et se retire depuis environ six mois. À
cette époque, on a commencé un traitement ophtalmologique pour son
strabisme que le bébé ne supportait pas; c’était des crises terribles,
c’étaient des crises aussi au moment des repas. Le père ne supportait pas
ces refus; il se mettait en colère; elle s’énervait aussi, c’était épouvantable. La mère me parle comme si le bébé n’était pas là. Elle me donne
beaucoup de détails sur les repas, les soins, mais le bébé et elle ne sont
pas en relation. Elle me décrit des situations vécues comme traumatiques
pour elle mais ne paraît pas s’interroger sur ce que peut éprouver son
bébé. Elle est cependant extrêmement angoissée et se sent coupable. Si
j’ai ainsi facilement accès aux difficultés et angoisses de la vie quotidienne, rien ne sera mis en relation avec son histoire personnelle et mes
questions obtiennent des réponses brèves et informatives. Abîmée dans
son angoisse catastrophique, cette mère semble n’attendre de moi que la
sanction terrifiante dont est porteur le diagnostic d’autisme. Pendant cet
échange, Mélanie gît sur le tapis. J’ai cherché à plusieurs reprises à croiser son regard sans succès. Quelquefois elle abandonne son immobilité
pour errer sans but, à quatre pattes, dans le bureau. J’ai petit à petit la
conviction qu’il me faut faire quelque chose pour rompre cet isolement
que la mère est totalement impuissante à empêcher. C’est ainsi que, profitant d’une des errances de Mélanie, je m’approche doucement et m’assieds à côté d’elle; ce mouvement va, à ma grande surprise, produire un
changement en retour chez l’enfant. Elle s’assied, me tournant le dos,
mais s’appuie très légèrement et subrepticement contre ma jambe; je me
saisis aussitôt de ce mouvement et l’interpelle : « coucou, Mélanie »; je
remarque alors que son regard est allé vers un petit chien en peluche que
j’avais disposé à son intention sur le tapis de jeux et qu’elle paraissait
avoir tout à fait dédaigné. Je prends le petit chien comme une marionnette et l’avance vers elle joyeusement : « Coucou, Mélanie, bonjour !
Veux-tu jouer avec moi ?» Il est évident qu’elle est intéressée. Je répète
mon manège, d’une voix enjouée : « Tu viens jouer, coucou », etc. Elle est
attentive puis peu à peu je la vois esquisser un véritable sourire destiné
à ce petit chien si amical. Je pousse mon avantage : « Tu veux bien jouer
avec moi ?» Elle tend le bras vers le jouet et le retire aussitôt. La mère a
suivi attentivement cette séquence et, voyant sa fille accepter de
répondre au jeu que je lui propose, elle éclate en sanglots jusque-là fortement réprimés. Mélanie lève la tête vers sa mère qui pleure et lui tend
les bras : sa mère se penche et la prend sur ses genoux moitié pleurant
moitié riant et me répétant : « c’est la première fois, c’est la première
fois ». C’est un instant d’intense émotion vite rompu par l’enfant qui se
rejette violemment en arrière jusqu’à se cogner la tête par terre, contraignant la mère à la reposer. Mais quelque chose a eu lieu qui a transformé
radicalement le climat de cette première rencontre et qui va permettre
que se mette en place une psychothérapie conjointe.
Si Mélanie retourne très vite à son repli, la mère va me parler plus
librement. Elle est déjà mère d’un petit garçon qui a trois ans de plus
que sa fille. Le père ne souhaitait pas véritablement un second enfant,
elle l’y a un peu contraint et se le reproche vivement. Elle ne supportait
pas l’idée qu’un autre – en l’occurrence son beau-père très opposé à une
seconde naissance – puisse décider à sa place; elle a toujours été ainsi,
me dit-elle, désobéissante. On voit ici apparaître des éléments possibles
de l’histoire œdipienne de cette femme, mais si le récit est fait avec une
émotion très vive, les possibilités associatives resteront très limitées. Plus
qu’un récit cherchant du sens, il s’agit de me communiquer une expérience psychique à l’évidence traumatique dont il convient de se décharger. Conception donc contestée et culpabilisée d’emblée, vite suivie
d’angoisse focalisée sur le sexe de l’enfant lorsque le diagnostic lui en est
donné à l’échographie. L’idée d’avoir une fille lui apparaît littéralement
comme une catastrophe : elle est sûre qu’elle ne saura pas s’occuper d’un
bébé de sexe féminin. Elle paraît ne pas s’être interrogée sur les raisons
possibles de cette inquiétude qui ne l’a jamais quittée dès lors et qui, bien
entendu, est comme confirmée par les troubles de son enfant. Je lui
demande : « Mais qu’est-ce qui vous inquiétait tant ?» Elle est troublée
par ma question, réfléchit et me répond : « Je ne saurais pas comment
l’habiller. » Il y a quelque chose d’incongru dans cette réponse qui me
parvient sans que je la comprenne vraiment. Et je suis alors saisie de la
pensée suivante : « elle ne peut pas supporter de voir son sexe »; ce faisant, « je vois » un bébé couché sur une table à langer jambes écartées et
sexe offert au regard épouvanté de sa mère. Je suis troublée par ces
représentations qui se sont ainsi imposées à moi, assez voisines me
semble-t-il de ce qu’ont décrit Sarah et César Botella dans leur rapport
sur la figurabilité (2001). Mais la situation de premier entretien et le
fonctionnement psychique de cette mère ne me permettent guère d’en
tirer un quelconque parti immédiat. Ce n’est que des années plus tard
que Mélanie, dans son traitement individuel, y fera écho en me disant :
« une fille c’est moche, ça n’a pas de zizi, moi je veux pas être une fille »,
moment de l’élaboration de la blessure narcissique que lui inflige notre
castration féminine qui trouvera à s’apaiser dans le jeu du Prince Charmant à elle promis, jeu que nous répéterons maintes et maintes fois.
La détection vers l’âge d’un an chez Mélanie d’une affection oculaire
ne vient qu’accroître ce vécu de catastrophe chez cette mère, mais aussi
chez le père car il s’agit d’une maladie familiale dont lui-même est atteint
mais dont est heureusement indemne leur premier enfant. Les soins
qu’elle nécessite vont devenir le lieu de déplacement des sentiments d’incapacité et de culpabilité parentale, mais, à mon avis, les troubles de la
relation mère-enfant y préexistent et ne vont être qu’accrus par ce problème médical.
Au terme de cette première rencontre, riche en mouvements complexes, l’indication d’une thérapie conjointe s’impose. Le père s’y joindra à quelques occasions mais l’essentiel du travail se fera avec la mère
et l’enfant, l’objectif premier étant de soutenir les mouvements apparus
chez l’enfant lors de la première consultation et de rétablir (d’établir) un
lien entre la mère et son bébé, par le biais d’un travail de renarcissisation de la mère, travail qui m’apparaît possible à la lueur de l’instant
bref certes mais éminemment intense où Mélanie a enfin tendu les bras
vers sa mère. J’ai l’impression que cette ouverture du bébé a permis que
la mère puisse établir avec un moi un transfert de base (C. Parat) suffisant pour ancrer cette thérapie. Cette hypothèse s’avérera juste puisque
ce traitement conjoint durera jusqu’aux quatre ans de l’enfant, âge
auquel celle-ci aura acquis un langage et des possibilités d’expression
symbolique telles que le traitement individuel s’est imposé comme la
mère elle-même le proposera. À distance aujourd’hui du climat émotionnel de cette première rencontre et possédant par ailleurs le recul de
nombreuses années de traitement, je ne modifierais guère mes élaborations immédiates. Le recours pour moi aux conceptualisations de l’École
psychosomatique de Paris n’est pas le plus habituel. Mais rien ne s’oppose à ce que je pense cette mère proche de ce que Claude Smadja décrit
dans le premier numéro de cette revue consacré à ce sujet. Je cite, pour
mémoire, le fonctionnement opératoire, le surinvestissement des procédures du moi, le narcissisme phallique, la dramatisation à polarité
externe.
Il n’a pas fait de doute pour moi lorsque j’ai rencontré cette mère
qu’elle était dans un vécu traumatique historiquement situé pour elle
autour de la conception et de la naissance de sa fille mais qui plongeait
ses racines dans une histoire infantile qu’elle me raconta en quelques
mots mais qui paraissait et est demeurée sans lien psychique véritable
avec l’histoire et la souffrance actuelles. C’est sans doute une des limites,
voire un des échecs, de cette thérapie conjointe que de n’avoir pu mobiliser chez la mère un désir de sens et d’intérêt pour sa vie psychique. En
revanche, cet intérêt a pu se développer pour Mélanie.
J’ai sans doute plus volontiers pensé cette mère comme n’ayant pu
établir ce qu’André Green nomme « la folie maternelle normale » dont
l’absence est, on le sait, l’indice d’une carence inquiétante. Dans ses avatars, la folie maternelle ne se manifeste plus sous la forme de l’amour et
d’une sexualité à but inhibé mais par une activité pulsionnelle intense,
non contenue, soit sous une forme directe, soit sous forme d’angoisse et
des défenses contre celle-ci. L’enfant doit alors lutter contre l’excitation
pulsionnelle interne et contre celle venue de l’objet.
C’est ainsi que l’on peut comprendre Mélanie oscillant entre le retrait
dans une sphère autistique et l’activité pulsionnelle de décharge sous
forme d’autobalancements violents, d’une masturbation compulsive ou
bien encore de ses errances frénétiques et dépourvues de but dans mon
bureau. La rencontre avec ma propre sexualité à but inhibé – mon travail de psychanalyste –, concrétisée durant la séance par le rapproché
corporel furtif immédiatement déplacé dans le jeu avec la peluche, vient
déséquilibrer momentanément son organisation et me donne à penser
que je vais pouvoir travailler dans cet axe lors de la thérapie conjointe.
Le traitement mère-enfant
Partant de ces prémisses, on devine sans peine la difficulté de mettre
à contribution mon activité représentationnelle et mes capacités de contenance des deux sujets qu’il convenait de mettre en lien alors que chacun
paraissait évoluer pour son propre compte.
Je me souviens des premiers mois comme la répétition quasi constante
de la première séance sans les possibilités dynamiques qu’elle m’avait
paru contenir. La mère, toujours en proie à un sentiment de catastrophe,
me relatait dans les moindres détails les faits et gestes de l’enfant. Elle
pleurait souvent, manifestait son découragement et son total pessimisme.
Il me semble que le mot qui revenait le plus souvent était : « c’est une horreur », mot qui semblait aussi bien s’adresser à la petite fille qu’à la situation. Le bébé était le plus souvent allongé sur le tapis, apparemment
indifférente à sa mère et à moi. À certains moments apparaissaient ces
autobalancements terrifiants, l’enfant se cognant violemment la tête par
terre ou contre le mur. Je demandais à la mère de s’asseoir à côté d’elle
et de lui parler, ce qui lui était difficile, mais elle inventa de fredonner des
comptines qui eurent progressivement un effet notablement calmant sur
l’enfant; en revanche, tout geste de sa part entraînait une recrudescence
des manifestations auto-agressives. Mais la perception que la mère a pu
avoir de l’effet de sa voix sur sa fille a été un des premiers éléments de
changement dans la relation. Par brefs instants nous émergions de l’horreur. Quand, bien plus tard, vers trois ans, Mélanie commencera à parler, elle retrouvera ces comptines et les chantera avec sa mère en séance.
Durant ses pérégrinations dans ma pièce de traitement, Mélanie rencontra le miroir. D’abord totalement indifférente à son image ou à celles
de sa mère et de la thérapeute, elle commença néanmoins à s’en approcher de façon trop itérative pour que je n’y voie pas un mouvement d’intérêt. Nous prîmes ainsi l’habitude de nous installer toutes les trois
devant ce miroir et c’est par le contact oculaire tant avec sa mère
qu’avec moi que Mélanie commencera à entrer dans la relation. Aujourd’hui encore, dans les moments difficiles de son traitement, elle peut
aller chercher anxieusement son image mais aussi s’y mirer coquettement
et se déclarer jolie. De plus en plus sa mère devint en mesure de s’accorder, pour reprendre les termes de Stern, à son bébé; c’est ainsi par
exemple qu’elle sut se montrer très attentive à ces échanges de regards.
Elle se trouva récompensée de ses efforts par l’acquisition de la marche
chez sa fille, ce qui la soulagea considérablement mais très peu de temps,
son angoisse se déplaçant immédiatement sur le langage encore inexistant
même sous une forme rudimentaire.
Une des caractéristiques des thérapies conjointes menées avec des
parents souffrant de troubles de l’organisation de leur vie psychique est
justement cet accrochage aux éléments concrets du développement de
leur enfant bien plus qu’à leurs états mentaux. La capacité d’identifier
les affects chez l’enfant leur est particulièrement difficile comme ils sont
eux-mêmes en difficulté pour reconnaître leurs propres mouvements psychiques. Les mots dans leur expressivité dramatisée – « c’est une horreur » en est un bon exemple – ou par leur absence échouent dans leur
fonction de communication. Je me souviens ainsi d’une séance où pour
une raison que j’ai oubliée je manifestai à Mélanie ma colère en lui faisant « les gros yeux ». Je la vis en quelques secondes régresser vers ses
conduites auto-agressives depuis longtemps abandonnées; je lui dis
alors : « tu vois, je suis en colère, je fais les gros yeux », ce qui fit céder
l’angoisse et l’identification à l’agresseur. J’entrepris alors de dessiner
au tableau un personnage en colère et qui fronce les sourcils et un personnage content qui sourit pour sa plus grande jubilation et la plus
grande stupéfaction de sa mère.
Un des tournants de cette thérapie dans la reconstitution du lien
mère-enfant fut sans doute l’apparition puis le développement
d’échanges tendres entre la mère et l’enfant, moments que j’ai constamment encouragés, parlant volontiers en lieu et place de Mélanie :
« Maman, j’ai envie d’un câlin. » Cette expression de la tendresse maternelle a pour moi valeur d’un changement économique véritable tant chez
la mère capable de la donner que chez l’enfant capable de la recevoir.
On se rappelle ici les développements de Michel Fain sur le rôle de la passivité et de ses avatars. Se faire objet des pulsions de l’objet, en l’occurrence son bébé, paraissait être pour la mère, au début du traitement, de
l’ordre de l’impossible. Les réunions tendres entre Mélanie et sa mère
ont été pendant longtemps impossibles; je me souviens de mes mouvements contre-transférentiels dans l’identification à l’enfant quand sa
mère cherchant à la toucher ne pouvait faire autrement qu’une combinaison de chatouillis-pincements qui provoquait un tel accroissement de
l’excitation chez l’enfant qu’immanquablement elle se raidissait, hurlait,
voire s’auto-agressait en se mordant ou en cognant violemment sa tête
par terre. À l’inverse, Mélanie, quand elle cherchait à se réunir à sa
mère, fonçait littéralement sur elle, la mordant et la griffant souvent
cruellement et provoquant en retour le rejet violent de sa mère souvent
suivi d’un effondrement et du commentaire : « Vous voyez, elle ne m’aime
pas. »
Ce qui était d’emblée observable dans le corps à corps s’est
retrouvé déplacé dans les jeux lorsque ceux-ci apparurent en même
temps que le langage quand l’enfant eut trois ans. Nous jouâmes beaucoup à la dînette et longtemps la mère s’est montrée réticente à se laisser nourrir par sa fille alors qu’elle était à l’évidence heureuse de voir
sa fille jouer. Contenir contre-transférentiellement l’alternance de ces
mouvements de dépression et de décharge d’excitation parfois très
rapides pendant la séance a sans doute été la partie la plus difficile de
mon travail d’analyste face à cette dyade impossible. J’y fus aidée par
l’investissement de la mère très assidue à nos séances et par les possibilités de changement de l’enfant qui ont été autant de possibilités de
renarcissisation de la mère, même si cela était de courte durée. Il pouvait ainsi arriver que la mère commençât la séance en me disant :
« qu’est-ce qu’elle est mignonne aujourd’hui », contrepoint au « c’est
une horreur » tant de fois entendu. Les échanges tendres purent se développer progressivement. Un coussin rose de mon bureau en fut l’intermédiaire; je proposai à la mère de le glisser sous la tête de l’enfant
lorsque celle-ci se cognait en séance, intervention qui eut des effets tout
à fait apaisants. Mélanie prit l’habitude de réclamer le coussin qui pouvait être tendrement serré ou sauvagement mordu tour à tour; mais surtout elle prit l’habitude de s’allonger sur le ventre, coussin sous la joue,
et de demander explicitement à sa mère « un câlin dans le dos »; ce jeu
tendre devint par la suite les modalités d’endormissement de l’enfant
chez elle, le coussin rose ayant été remplacé par un éléphant de la même
couleur nommé « foufou ».
C’est ainsi que la thérapie conjointe se poursuivit pendant plus de
deux ans, pour le bénéfice incontestable de l’enfant qui émergea petit
à petit de l’état quasi autistique qui était le sien avec en particulier un
excellent développement du langage qui devint non seulement riche
mais tout à fait communicationnel et des jeux dont le caractère symbolique est allé croissant au fil des séances. Pour la mère, il m’est plus
difficile d’apprécier les effets de ce traitement conjoint. Si le rétablissement du lien rompu avec l’enfant ne fait aucun doute, la nature de ce
lien est restée chaotique, menacée par les changements d’humeur de
cette femme qui m’a semblé vivre sous la pression d’une menace
interne fantasmatique toujours pressante et comme figurée dans la projection sur Mélanie. L’actuel de l’enfant était omniprésent dans son
discours et j’étais le plus souvent assignée à l’écoute de cette plainte
non reconnue par elle comme telle. Nous vivions ainsi dans un drame
perpétuel et sans issue alors même que la mère reconnaissait et se
réjouissait des changements de sa fille. Cette dernière le verbalisa
d’ailleurs un jour en disant à un moment où sa mère me racontait je ne
sais plus quelle catastrophe redoutée : « on pourrait être tranquille un
jour ».
Au fur et à mesure que se développèrent les capacités d’expression et
le transfert de l’enfant, il devint de plus en plus évident qu’un traitement
individuel devait être mis en place, la mère de son côté acceptant d’entreprendre une psychothérapie avec un autre thérapeute mais qui tourna
court. Je voudrais rapporter ici quelques séquences brèves de ce traitement qui se poursuit aujourd’hui.
Le traitement psychique du départ de la mère durant les séances
Ce départ se fit progressivement et fut plutôt bien accepté par Mélanie
à la condition de pouvoir à certains moments retourner dans la salle d’attente pour s’assurer de la présence de sa mère l’attendant, témoignage
d’une certaine difficulté à se séparer, difficulté que je retrouvais dans le
transfert à la fin des séances où le plus souvent il fallait qu’elle emporte un
objet de la boîte à jeux pour que la séparation soit tolérable. Se retrouver
seule avec moi détermina cependant un mouvement transférentiel phobique qu’elle contourna défensivement en introduisant à la place de sa
mère et entre nous un tiers concret, en l’occurrence une chaise de bureau
qui m’avait appartenu au tout début de son traitement mais qui avait été
ensuite reléguée dans le couloir voisin de mon bureau : étonnante continuité dans le fonctionnement de cette petite fille bien que je ne sois pas
sûre qu’en l’occurrence on puisse parler d’une véritable symbolisation;
cette chaise perdue/retrouvée représenta cependant longtemps la mère.
Elle en explora toutes les facettes, m’assaillant de questions : « pourquoi
elle est orange, pourquoi elle a des roulettes, etc. » et s’en servit souvent en
me demandant de la faire tourner longuement « pour se balancer ». À ce
propos, il me paraît intéressant d’examiner ici brièvement les transformations des autobalancements de Mélanie au cours de la thérapie. On se
rappelle que ce fut un des motifs premiers d’inquiétude de la mère qui y
vit non sans justesse les signes d’une évolution inquiétante de sa fille. Il est
certain que ces balancements souvent très violents venaient témoigner chez
ce bébé de la nécessité de trouver une voie de décharge à une excitation
jamais apaisée. Ils cessèrent peu à peu aussi bien pendant les séances que
dans la vie pour céder la place à une véritable passion pour les balançoires. Le premier mot de Mélanie fut d’ailleurs « bala », désignant la
balançoire aussi bien que le fait de se balancer; je dus jouer sans relâche
à « balancer » les sujets de notre boîte à jeux, ce qui la plongeait dans un
véritable ravissement; je dus dessiner maintes et maintes fois des balançoires à son intention. Plus tard, quand elle en vint à jouer par elle-même,
elle fit à son tour se balancer les personnages, organisa des disputes entre
eux pour la conquête de ladite balançoire, mais aussi les jeta à bas, les
« balança » avec une jouissance sadique sans équivoque. Je pense que,
comme le fauteuil orange, la balançoire représentait le corps maternel,
promesse et lieu de sensations érotiques, mais aussi objet d’attaques
sadiques lorsque générant trop de frustration ou d’excitation.
« Roulade-cascade »
Je voudrais rapporter maintenant un incident à partir duquel tout un
matériel nouveau put être abordé concernant les fantasmes sadiques et la
scène primitive en même temps que les premières possibilités de représentations graphiques. Un jour, la mère de Mélanie fit en sa présence une
chute dans la rue et se mit à saigner; Mélanie se mit à la bourrer de
coups de pied alors qu’elle était à terre, ce qui bien entendu bouleversa
sa mère qui me le rapporta en présence de l’enfant. Je pus alors constater combien ce récit excitait ma petite patiente qui se mit à donner des
coups de pied dans la glace murale. Restée seule avec moi, elle prit un
feutre rouge et se mit à dessiner assez compulsivement des zigzags rouges
et des tourbillons. Quand je lui demandai ce que cela représentait, elle
me répondit très excitée : « roulade, cascade, roulade, cascade » et ainsi
de suite sans s’arrêter. Je lui dis alors que je pensais qu’elle voulait dessiner Maman en train de tomber et tout ce sang qui lui avait fait très
peur. Cette interprétation échoua totalement à l’apaiser et la fin de
séance fut très difficile, marquée par une agitation croissante et désorganisatrice. À la séance suivante, elle m’apostropha d’emblée, toujours
agitée, « roulade, cascade », etc., et refit les mêmes dessins. Comme je
restais silencieuse, elle me dit : « c’est des gros mots » et partit d’un rire
très excité. Je repris alors un peu différemment ma proposition précédente : « Je me demande à quoi tu as pensé quand tu as vu Maman par
terre et qui saignait. » Elle me répondit aussitôt : « Nique ta mère, nique
ta mère » et plongea dans les coussins de mon canapé pour un pugilat qui
ne laissait guère de doute quant à sa signification de scène amoureuse à
contenu sadique. Je laissai passer cet orage pulsionnel et quand elle fut
calmée me risquai à lui dire : « Je pense que tu dois avoir beaucoup de
pensées compliquées qui t’énervent quand Papa et Maman sont ensemble
dans leur lit et toi toute seule dans le tien »; elle me répondit tout à trac :
« Papa c’est le Roi Lion » (voué à la mort dans le dessin animé qu’elle
connaît par cœur) et me demanda de le dessiner, puis essaya maladroitement de le faire à son tour en lui mettant une crinière rouge qui lui fit
aussitôt associer « roulade, cascade » qu’elle reprit en chantonnant.
L’agitation avait totalement disparu.
Quand la mère me fit en présence de Mélanie le récit de cette scène,
j’avais noté combien, toute à son angoisse – « vous savez j’aurais pu me
faire très mal » – et à son indignation, « vous vous rendez compte – elle me
donnait des coups de pied » –, elle ne pouvait penser à l’enfant, même
dans l’après-coup, et imaginer que sa chute ait pu l’angoisser d’une quelconque façon. En dessinant ce qu’elle va nommer « roulade, cascade ».
Mélanie tente de donner une forme à ses contenus psychiques autre que
la seule décharge motrice. Mon intervention, sans doute parce que je restais moi-même trop attachée à la réalité de la scène, échoua à lui fournir
un contenu représentatif. L’insistance remarquable de l’enfant qui reprit
à la séance suivante m’a permis de lui proposer une formulation différente : « Je me demande ce que tu as pensé », qui simultanément l’excite
et lui donne accès à des représentations. Mon intervention suivante,
directement inscrite dans le fantasme de scène primitive, a ouvert alors le
champ à une activité de pensée qui pourra ouvrir la voie à l’élaboration.
La dépression de Mélanie
Cette séquence est plus récente que les deux précédentes. Mélanie a
une mémoire absolument extraordinaire de nos échanges et se souvient
même de certains moments de la thérapie conjointe. Souvent elle m’interpelle : « Tu te souviens quand… », et je dois lui raconter comme je me
souviens. Un jour elle me demande :
« Tu te souviens quand tu m’as vue la première fois ?
– Oui, tu étais encore un petit bébé.
– Je me cognais la tête ?
– Oui. »
Un silence, elle serre contre elle le poupon puis le jette loin d’elle.
« Quand j’étais bébé, je crachais, je sentais pas bon, ça dégoûtait mon
papa, c’est pour ça que je suis venue te voir… Pourquoi je me cognais la
tête ?
– Peut-être que tu étais un bébé malheureux ?»
En réponse, elle va chercher le poupon et se met à le cajoler en lui
disant : « T’en fais pas, c’est pas grave si tu craches. »
Quelque temps après, elle me raconte que sa maman s’est mise en
colère et que maintenant elle, Mélanie, est triste parce qu’elle ne la
reverra plus. Elle s’installe à la table et dessine. Elle fait une forme
ovale, chaque demi-ovale étant d’une couleur différente, et commente :
« C’est maman et moi », puis avec un autre feutre elle trace une sorte de
ligne hérissée qui sépare nettement l’ovale en deux; elle me dit : « C’est
du barbelé. » Je suis très touchée par cette représentation de leur dépression et de leur enfermement réciproque et par la force extraordinaire de
la métaphore « barbelé ». Je n’interviens pas sur ce dessin. Elle me tend
la feuille : « C’est un dessin triste, tu le gardes. »
·
Botella C.et S.(2001), « Figuralibilité et régrédience », in Bulletin de la SPP, 61e Congrès des psychanalystes de langue française, n° 59, Paris, PUF.
·
Fain M. (2001), « Mentalisation et passivité », in Revue française de psychosomatique, n° 19,
Paris, PUF.
·
Green A. (1993), Le travail du négatif, Paris, Minuit.
·
Palacio-Espasa F., Cramer B., Moggio F. (2000), « Psychothérapie parents-bébé », in Houzel D.,
Emmanuelli M., Moggio F., Dictionnaire de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent,
Paris, PUF.
·
Parat C. (1995), L’affect partagé, Paris, PUF, coll. « Le fait psychanalytique ».
·
Pollak-Cornillot M. (2000), « Spécificité du travail psychanalytique dans les traitements parents-nourrisson », in Bulletin du groupe WAIMH francophone, 7,2.
·
Smadja C. (2001), « Clinique d’un état de démentalisation », in Revue française de psychosomatique, n° 19, Paris, PUF.
[1]
Ce traitement s’est déroulé dans le cadre de la consultation parents-bébé du centre Alfred-Binet, ASM 13,76 avenue Edison, 75013 Paris.