2001
Revue française de psychosomatique
Point de vue
La manie blanche ou la dépense des pensées
François Duparc
14 rue de la Poste 74000 Annecy
La manie blanche, héritière de l’hallucination négative et de la projection de
l’écran du rêve (où le contenant compte plus que le contenu), fait courir à ceux qui y sont
sujets un risque psychosomatique au moins aussi grand que la pensée opératoire. Il s’agit
d’une forme particulièrement discrète de manie sans signes évidents de trouble de l’humeur, qu’on peut rencontrer parfois aussi avant le déclenchement d’un épisode mélancolique, dans les cyclothymies. Au décours de deux exemples cliniques, le premier d’une
vulnérabilité particulière aux développements tumoraux, et le second d’une maladie autoimmune, l’auteur cherche à dégager une technique pare-excitante différente de la prudence psychothérapique habituelle, inspirée de la gestion des états cyclothymiques.Mots-clés :
Manie blanche, Dépression essentielle, Maladies auto-immunes, Dépression immunitaire, Cyclothymie.
“White mania”, the heir to the negative hallucination and the projection into
the dream screen (where the container counts for more than the contained) puts those
afflicted with this at least as much psychosomatic risk as operatory thought. What is referred to here is a particularly discreet form of mania without the obvious signs of mood
disorders that can be sometimes seen at the onset of melancholic episodes, in cyclothymias. Through two clinical examples, the first involving a particular vulnerability to the
developement of tumors, and the second concerning an autoimmune disease, the author
seeks to derive a protective shield technique different from the usual psychotherapeutic
prudence, inspired from handling cyclothymic states.Keywords :
White mania, Essential depression, Autoimmune diseases, Immunological depression, Cyclothymia.
Die weisse Manie, Erbin der negativen Halluzination und der Projektion des Traums (in dem das Umfassende mehr zählt als der Inhalt), bringt diejenigen,
die ihr unterliegen in psychosomatische Risiken, wie zB des operatorischen Denkens. Es
handelt sich um eine besonders diskrete Form der Manie, ohne auffällige Stimmungsbilder, so wie man es manchmal auch vor einer melancholischen Krise in den Zyklothymien
beobachten kann. Am Beispiel zweier klinischen Fälle, der este, einer besonderen Anfälligkeit zu Tumorentwicklungen, der zweite einer Autoimmun Krankheit, versucht der
Autor eine besänftigende Technik zu entwickeln, die anders als die übliche psychotherapeutische Vorsicht, den Umgang mit den Zyklothymien als Grundlage nimmt.Schlagwörter :
Weisse Manie, Essentielle Depression, Autoimmun Krankheiten, Immunitäre Depression, Zyklothymien.
La manía blanca heredera de la alucinación negativa y de la proyección de
la pantalla del sueño (donde el continente cuenta más que el contenido), hace que el riesgo
psicosomático sea tan grande como el del pensamiento operatorio. Se trata de una forma
particularmente discreta sin signo evidente de transtorno del humor, que tambien se
puede encontrar antes de un espiodio melancólico, en los ciclotímicos. En dos ejemplos clínicos, el primero de una vulnerabilidad particular a los desarrollos tumorales, y el
segundo, una enfermedad autoinmune, el autor intent una tecnica para-excitante diferente de la prudencia psicoterápica habitual, inspirada de la gestion de los estados ciclotíkicos.Palabras claves :
Manía blanca, Depresión esencial, Enfermedades autoinmunes, Depresión inmunitaria, Ciclotímia.
DE L’HALLUCINATION NÉGATIVE À LA MANIE BLANCHE
Dans le prolongement de travaux antérieurs sur l’hallucination négative d’une part et sur la cyclothymie d’autre part
[1], j’aimerais décrire un
mécanisme qui s’apparente de très près à la démentalisation, ainsi qu’à
ce qu’un auteur kleinien tel que Bion a nommé l’évacuation des pensées
par identification projective massive. Dans ce mécanisme de démentalisation, que j’ai eu envie de nommer la « dépense des pensées » pour rappeler le lien avec l’aspect maniaque, tout se passe comme si l’appareil
psychique, qui normalement fonctionne de façon à utiliser ses pensées
pour différer la décharge et faire précéder l’action d’un jugement quant
à son opportunité, se transformait en un véritable « appareil à dépenser
les pensées ».
L’hallucination négative n’a jamais été pour moi un mécanisme purement négatif de retrait de la perception traumatique, comme on pourrait
fermer les yeux. Tout le problème du pare-excitations de l’appareil psychique s’y trouve posé d’emblée. Freud, déjà, avait critiqué le terme de
« scotomisation » pour parler du déni chez le fétichiste, parce qu’il évoquait un mécanisme passif. Si le déni permet de nier l’importance d’un
vécu traumatique tel qu’un deuil, ou la différence des sexes chez l’enfant, c’est parce que l’hallucination négative, dans un premier temps, est
entrée en jeu : « l’enfant ne voit pas, ou par un déni il atténue sa perception », écrit Freud à propos de l’observation de la différence des sexes
par l’enfant (1925). Mais l’hallucination négative, refoulement primaire
ou contre-investissement à l’état pur, est un mécanisme extrêmement
actif et coûteux en énergie, nécessitant pour se soutenir et durer des
mécanismes répétitifs de fuite, de décharge motrice, d’investissement
latéraux, ou même des appoints chimiques, comme on le voit dans la
toxicomanie ou la cyclothymie.
Ainsi, j’ai plutôt tendance à voir dans l’hallucination négative une hallucination « blanche ». Comme on le sait, c’est Bertram Lewin (1946) qui
a parlé de l’écran blanc des rêves, cette toile de fond sur laquelle se projettent les images plus élaborées, les pensées du rêve. Lorsque les rêves se
limitent au déroulement de cette toile de fond, on a ce que Lewin appelait
un rêve blanc qui fait souvent oublier le rêve, ou donne au rêveur l’impression qu’il n’a pas rêvé. Cette image n’est pas un vide, mais la projection du vécu d’endormissement de l’enfant au sein. Lewin a repris ici
une idée d’Isakower (1938), qui s’est aperçu que certains sujets avaient,
au moment de l’endormissement (ou en dehors de ce moment dans des
crises de dépersonnalisation), des visions de masses arrondies flottantes
s’agrandissant puis s’aplatissant avant de rétrécir, des impressions de
sable dans la bouche et autres phénomènes cénesthésiques pouvant se rattacher à la phase orale précoce du nourrisson au sein.
Le blanc de l’hallucination négative serait donc plutôt une sorte de
réactivation de la toile protectrice constituée dès les origines de la vie
psychique, ainsi qu’une régression à la confusion des traces mnésiques
précoces projetées en un brouillage qui les rend infigurables, mais constitue un écran de filtrage. Ainsi peut-on comprendre qu’André Green
(1977), s’inspirant de Lewin, ait pu dire que l’hallucination négative de
la mère constitue la toile de fond de la représentation. À propos du
brouillage, j’ai évoqué (1996) qu’il pouvait s’agir de la projection, dans
des agirs répétitifs et
a minima, de formes motrices originaires provenant
de la part innée des fantasmes originaires (affirmée par Freud) et des
expériences de la relation précoce à un niveau préverbal, de l’ordre de
la « chanson de gestes » de la mère et du bébé dans son environnement
familial, la mère et sa « censure de l’amante » (M.Fain). Ainsi, le blanc
n’est pas toujours une absence de représentations mais peut signifier,
comme dans la pensée opératoire
[2], un clivage ou un débordement quantitatif de la capacité de traduction entre les proto-représentations primaires (préconceptions) que sont les images ou les « formes » motrices, et
les représentations de chose figurées par les images du rêve.
W. Bion me semble avoir décrit cela en parlant des éléments β et des
« hallucinations visuelles-invisibles » (1962), liées à l’absence traumatique
d’un objet contenant pour ces éléments β. À la place d’un objet pareexcitant – Bion donne l’exemple d’une scène primitive intolérable pour
le sujet –, c’est la fragmentation extrême du matériel qui rend la scène
invisible, dans le cadre d’une identification projective massive, et protège finalement le sujet au prix de son isolement de la réalité. Ce mécanisme d’identification projective massive a été nommé « excorporation »
par André Green, et correspond à une démentalisation du lien de l’expérience au corps, à l’objet et à la libido, sous l’effet du vécu traumatique. Il peut être comparé à la projection d’une bulle autistique, qui
interpose un écran blanc entre le monde et le sujet. Les représentations
existent, tout comme la perception, mais sont rendues inopérantes, au
prix d’un mécanisme défensif extrêmement coûteux en énergie.
Ce coût énergétique de l’hallucination blanche nous amène au thème
de la cyclothymie. Freud, dans son manuscrit G à Fliess, imagine pour
la mélancolie une sorte d’hémorragie libidinale liée au fait qu’en l’absence de lien psychique suffisant (ou par une décharge, une coupure ou
une dérivation excessive, suggère-t-il aussi), la libido s’écoule comme
par un « trou dans le psychisme » (1897); il reprendra l’idée d’hémorragie dans « Deuil et mélancolie » (1917), précisant que le mélancolique
souffre d’une perte d’objet, mais sans savoir ce qu’il perd dans l’objet,
ce qui évoque là encore un manque de représentation concernant l’objet, plus incorporé que véritablement introjecté. L’objet perdu
« retombe sur le moi » dans la mesure même où le moi ne l’a pas constitué en point d’ancrage suffisant pour le narcissisme; sa perte se transforme en carence narcissique. De fait, les « objets » du mélancolique
sont des objets mal finis
[3], inconsistants et mal représentés; ils nécessitent un étayage permanent et sont facilement perdus, entraînant une
régression au mécanisme de l’hallucination négative, dans lequel la
décharge motrice tient lieu d’« objets blancs » réduits à des formes comportementales autocalmantes. C’est cette décharge motrice incoercible
qui explique l’état maniaque évident ou
a minima par lequel j’ai imaginé que se produisait l’hémorragie libidinale évoquée par Freud, préalable à la mélancolie (Duparc, 1998).
En effet, certaines formes atypiques de cyclothymie se traduisent par
des moments maniaques discrets, plus ou moins longs et coûteux en énergie,
qui passent inaperçus et précèdent des épisodes mélancoliques sévères;
j’ai rangé ces accès sous le terme d’accès maniaques blancs, ou de
manie
blanche (1996), pour faire lien avec ce que nous avons dit de l’hallucination négative. Plus ces accès maniaques seront discrets, sans thèmes de
toute-puissance, d’euphorie consciente, ni d’excitation pulsionnelle évidente, plus le deuil ou la perte d’objet en cause sera difficile à mettre en
évidence, et plus la dépression qui s’ensuivra semblera d’origine non psychique, biologique ou même génétique. La personnalité du sujet sera alors
régie par une pensée opératoire
[4], sans affect ni imaginaire, tandis que les
comportements hyperactifs, l’agitation et l’insomnie feront craindre fortement une issue de type psychosomatique. Pierre Marty et Michel de
M’Uzan avaient d’ailleurs déjà décrit une forme de pensée hyperactive,
hyperadaptée, engendrant une « relation blanche » avec l’investigateur.
Surtout, dans les formes extrêmes, les épisodes de manie blanche
sont le signe avant-coureur, la dernière tentative de lutte contre une
dépression essentielle imminente, dépression décrite par Pierre Marty
(1966) comme faisant le lit de troubles psychosomatiques plus ou moins
rapides et graves. Au cours de mon expérience, certes limitée, ces
troubles psychosomatiques sont souvent de deux ordres : soit des maladies auto-immunes sévères, mettant en cause un mécanisme allergique
retourné contre le corps propre, soit une dépression immunitaire responsable de différentes affections infectieuses ou tumorales plus ou
moins malignes.
Je ne reviendrai pas sur la remarquable description par Pierre Marty
de la dépression essentielle (1966), sauf pour remarquer qu’il y fait aussi
référence à la dégradation du lien entre le psychique et le somatique,
mécanisme de la névrose d’angoisse ou de la mélancolie décrits par
Freud dans ses Manuscrits D et G. Cette dégradation de la représentation d’objet laisse place à la décharge et à une excitation diffuse. Cela ne
veut cependant pas dire qu’il n’existe pas de représentation
[5], comme
nous l’avons vu à propos de l’hallucination négative; d’ailleurs Pierre
Marty a renoncé en 1980 à l’équivalence qu’il avait évoquée entre
dépression essentielle et dépression sans objet.
En ce qui concerne le terme utilisé, j’aurais pu faire comme à la
même époque que moi Jacques Press (1997), et baptiser ce négatif de la
dépression essentielle : « manie essentielle ». Ce qu’il décrit de sa
patiente A., qui est comme « grisée », dopée par son hyperactivité, est
très proche de l’agitation à bas bruit et autocalmante que j’ai pu observer dans ce que je nomme la manie blanche. Les pathologies qu’il évoque
(hyperthyroïdie, cancer, maladies auto-immunes, rectocolite) sont également assez voisines de celles que j’ai pu rencontrer. Mais je n’ai pas été
tenté par ce terme « essentiel », car l’agitation dont je voulais parler me
semblait plutôt une manie atypique, un produit de la démentalisation et
de la décharge de formes blanches, et non de « l’essence » de la manie,
dont le lien avec l’idéal du moi est plus évident et surtout mieux représenté. Sur le fond, je suis cependant en plein accord avec lui, et souhaite
seulement ajouter quelques indications techniques qui me semblent
découler du parallèle avec la cyclothymie.
LE SOLEIL BLANC ET LA FEMME SANS OMBRE
a) L’image d’une femme sans ombre m’est venue d’emblée en rencontrant Stéphanie, une patiente me consultant parce qu’elle était très
angoissée de se marier avec l’homme qu’elle rêvait d’épouser depuis des
années, riche, séduisant et nettement plus âgé qu’elle. Elle est éblouissante, un peu trop sans doute, l’image même du luxe et de la séduction.
Sa beauté impressionne d’ailleurs son entourage, et son mari est le seul
à lui tenir un peu tête. Son seul problème est qu’elle est trop dépensière,
me dit-elle. Elle parle d’abondance, et me raconte une vie tumultueuse,
haute en couleur, jusqu’à sa rencontre avec son futur mari au milieu du
désert, où il était parti se consoler de déboires sentimentaux. Elle-même
avait perdu son mari, l’amour de sa vie, mort en quelques mois d’une
tumeur maligne un an après leur mariage. Elle me décrit ce mariage
comme une période idyllique, sans nuages, jamais retrouvée depuis, et
dont elle ne semble pas avoir encore fait le deuil.
Pour ne pas décevoir sa mémoire et le fils conçu de lui, elle continue
seule à diriger la société qu’elle a fondée sous son impulsion (alors que sa
formation ne l’y préparait pas). Entraînée dans un tourbillon d’activités,
elle en oublie son deuil, et tout semble lui réussir jusqu’à ce qu’un associé malhonnête ne précipite dans le rouge une gestion déjà peut-être un
peu trop risquée. Elle est mise en faillite. La justice, ne croyant pas à son
innocence, la soupçonne de complicité et la place même un bref moment
en détention (à l’ombre !); elle le vit très mal, se sentant victime d’une
injustice. Son histoire familiale est assez classique : fille unique d’un père
brillant et séducteur, lointain du fait de son travail, à qui elle voulait ressembler, et d’une mère plutôt déprimée, hyperanxieuse à son égard, elle
a toujours été une petite fille brillante, instrument phallique obligé d’un
couple apparemment uni. À l’adolescence elle a connu certes une période
de grande timidité assez vite surcompensée. Elle se marie à dix-sept ans
avec un garçon à peine plus âgé qu’elle, mais ce mariage précipité est un
échec; seul son second mariage sera une réussite totale, jusqu’à la fin
tragique. En me racontant son histoire, elle semble très à l’aise, comme
si elle était parfaitement au fait de l’analyse, très agitée aussi, et lorsque
le masque brillant craque un peu (quand elle me raconte les humiliations
qu’elle vit parfois par rapport à son mari), la honte de l’échec et la blessure narcissique dominent sur tout autre type d’affect.
En l’écoutant, je me rends compte que j’adopte instinctivement l’attitude dont j’ai acquis l’expérience avec les patients cyclothymiques. Tout
en restant présent et chaleureux, j’essaye de l’aider à moduler le rythme
de son discours et de ses confidences, de réintroduire un peu d’affect dans
les épisodes sur lesquels elle glisse trop rapidement dans un récit quasi
opératoire. Je n’hésite pas à surveiller sa tension psychique, et à la modérer pour ne pas laisser s’emballer l’aspect hypomaniaque de son discours.
Pourtant, il ne s’agit pas d’une structure cyclothymique évidente : on ne
trouve même aucun épisode de dépression franche dans son histoire. On
ne peut pas parler de masochisme, malgré les échecs à répétition dont elle
me fait part peu à peu, et qui motive l’angoisse de son futur mariage (elle
va échouer encore; d’ailleurs son mari la traite mal, elle ne l’aime pas
autant que l’autre, etc.). À un moment, elle reconnaît cependant qu’elle
aime bien être hyperactive et vivre des passions intenses : cela lui procure
des « vibrations » sans lesquelles elle se sent vide. Cela est spécifique des
manies « atypiques » ou des manies blanches, de tous les sujets présentant
des conduites à risques ou des toxicomanies, et m’incite à une gestion très
prudente de la prise en charge.
J’augmenterai peu à peu le nombre des séances, après avoir vérifié
que cela ne contribue pas à son excitation, jusqu’à une analyse dont je
lui expliquerai le principe d’une façon très didactique (ce qui constitue
paradoxalement un paramètre psychothérapique). Le divan me paraît
indiqué pour elle dans la mesure où il lui permet de « déposer » son image
et de moins solliciter la séduction dans le face-à-face. L’aspect relaxation
corporelle qu’il permet est également un apport précieux, car elle a une
relation assez sthénique avec son propre corps. Surtout, je la prépare
longuement à toute imminence d’une perturbation du cadre et lui interprète immédiatement les angoisses de séparation même minimes qui
apparaissent à l’approche des interruptions liées aux congés. Le tout
sans trop insister sur l’aspect transférentiel direct, ce qui là aussi constitue un paradoxe.
Bien m’en prend, car rapidement le masque brillant du faux-self
craque et révèle la fragilité narcissique de Stéphanie. Elle traverse d’impressionnantes périodes de dépression, qu’elle ressent cependant comme
une délivrance, car elle se rend compte qu’elle n’avait jamais pu faire le
deuil des nombreux échecs de sa vie, ni se poser un peu pour simplement
pleurer. Certes, il peut s’agir d’un reste de son goût pour les vibrations,
et l’analyse serait alors une nouvelle passion dans laquelle se lancer à
corps perdu; je ne manquerai pas de le lui interpréter afin de freiner son
implication transférentielle, n’hésitant pas à lui dire que l’analyse peut
avoir des effets néfastes pour elle si elle s’y implique exagérément. Elle
revient d’ailleurs assez facilement à son style de défense maniaque antérieur, qui ne s’atténue que progressivement. Ainsi, après une interruption liée à des vacances anticipées par elle (contrôle omnipotent oblige),
je la vois revenir habillée tout de blanc, littéralement comme un soleil de
la tête aux pieds, mais avec le visage tout gonflé et rouge. Elle me raconte
qu’elle, qui pourtant d’habitude fait peu d’exercice, a entraîné son mari
dans une course de montagne assez difficile dans laquelle elle l’a littéralement laissé sur les rotules. Le problème est qu’elle a développé ensuite
une réaction allergique de tout le corps qui l’a obligée à rester enfermée
durant plusieurs jours : à son retour, le médecin lui a dit que ce n’était
pas le soleil (elle s’était abondamment protégée), mais une réaction
d’épuisement car, lancée dans un défi à son mari, elle n’avait pas senti la
fatigue de son corps (hallucination négative).
Finalement, après un début mouvementé l’analyse évolue bien, son
discours devient peu à peu moins factuel, plus relié à son histoire infantile. Tout cela ne semblerait pas trop inquiétant, pouvant faire penser à
un trouble simple du caractère, si ce n’était le lien qui m’apparaît de
plus en plus avec la sphère somatique, de façon directe ou indirecte.
Parmi ses amies intimes, deux auront été où sont atteintes de tumeurs.
La première, qu’elle connaît depuis longtemps, a eu comme elle une vie
tumultueuse; elle a développé une tumeur cérébrale dont elle a heureusement pu être opérée. Sa seconde amie ne va pas tarder à mourir d’un
cancer du sein. Les trois amies se ressemblaient beaucoup, me dit-elle.
Elle-même a fait de nombreuses alertes : à treize ans, à la mort de son
grand-père, elle fait un kyste amygdaloïde du cou, en fait une tumeur. À
dix-sept ans, lorsqu’elle rencontre son premier mari, elle fait un kyste du
sein à fort potentiel dégénératif. Puis un kyste de l’ovaire, peut-être au
moment de leur séparation et à la rencontre de son second mari. Bref en
dix ans, elle ne développe pas moins de cinq tumeurs bénignes, cancéreuses ou précancéreuses !
Justement, depuis quelque temps elle a une tache noire dont elle ne
s’était guère préoccupée, mais comme je lui ai fait remarquer qu’elle
négligeait d’écouter les messages de son corps, elle m’en parle, tout en me
disant qu’elle ne veut pas croire à la fatalité du cancer, au moment où
elle vient de se marier à nouveau, et où elle vient de commencer son analyse. Elle la fait enlever néanmoins – on peut imaginer à quel point je suis
soulagé – et il se révélera qu’elle a échappé cette fois à une tumeur plus
étendue : elle ne court aucun risque. Une chose me frappe en reconstituant ces épisodes avec ma patiente, qui commence à s’intéresser à son
fonctionnement psychique : à chaque fois, le développement de la tumeur
ou du kyste s’est produit alors qu’elle était apparemment très dynamique
et hyperactive, sans signe apparent de dépression, au contraire. Comme
si c’était justement la phase de « manie blanche » dans laquelle elle se
trouvait qui l’avait, au minimum, aveuglée quant à son corps, ou même
rendue plus vulnérable dans ses défenses immunitaires.
Le plus impressionnant sera lorsqu’elle commencera à interroger la
période précédant la mort de son second mari : à cette époque et jusqu’après sa mort, elle avait été en parfaite santé, bien qu’épuisée par les
soins qu’elle lui avait prodigués jusqu’au dernier moment. Lui-même
était d’un caractère très dynamique, brillant, et il l’avait entraînée dans
une agitation encore plus folle que tout ce qu’elle avait connu jusque-là.
Riche, entreprenant, il la poussait à dépenser sans compter; ils travaillaient et faisaient la fête sans arrêt, menant une vie folle. Un jour elle
me dit : « Au fond, s’il n’était pas tombé malade, je me rends compte que
nous allions droit dans le mur !» Et de se culpabiliser pour la première
fois à l’idée que c’était peut-être elle qui, avec sa façon d’aimer les
« vibrations », avait été cause de sa maladie, ou du moins fait qu’il ne
s’en était pas aperçu à temps. Peut-être était-elle destructrice pour les
autres ? Elle se culpabilisa également d’avoir transmis à son fils une
image fausse de son père, trop idéalisée. Il me semblait qu’elle entamait
enfin un début de travail de deuil.
Je ne poursuivrai pas davantage l’histoire de cette cure, sauf pour
dire que nous découvrîmes en cours d’analyse un deuil occulté de son
enfance : la patiente avait un frère, mort d’une maladie dégénérative
lorsqu’elle avait deux ans. Ce deuil avait été caché par ses parents, qui
ne le lui révélèrent qu’au début de son analyse, mais il avait fait retour
dans une attitude hyperprotectrice à son égard. Il expliquait aussi en
partie la dépression de sa mère, sinon « essentielle », du moins très peu
démonstrative. Son père, quant à lui, semblait avoir totalement occulté
cette mort derrière un masque mondain.
Avant de passer à une seconde observation, je voudrais raconter la
résonance que j’ai ressentie entre l’histoire de Stéphanie et l’expérience
d’une collègue, qui m’a encouragé dans ce travail. Lorsque j’eus à présenter Anne-Marie Merle-Béral pour un colloque lyonnais où nous
l’avions invitée, je lus avec un très grand intérêt son beau livre : Le corps
de la cure (1994), en particulier les deux observations de « désordres
somatiques graves », Gabriel et Sarah, pour lesquelles elle fait le lien
entre une dépression essentielle et un mouvement maniaco-dépressif précédant une désorganisation annonciatrice d’un trouble somatique imminent. Encore aujourd’hui, je suis frappé par la proximité de ses intuitions
cliniques avec ce que j’essaye de formuler ici. Gabriel est un jeune homme
au visage blême au sujet duquel elle a d’emblée la crainte qu’il ne soit
atteint d’une maladie mortelle. Sa maladie a commencé juste après
l’époque la plus heureuse de sa vie, où de petit garçon sage et solitaire
qu’il était, il devient un Don Juan à moto. Il terminera cette période
brillante en réussissant un concours, en quittant ses parents et en se
mariant. La maladie survient alors. Dès le début de la cure, le patient très
« opératoire » se réanime dans un transfert massif, avec une agitation un
peu euphorique en dehors de la cure. « L’impression d’accélération, de
fuite d’énergie au-dehors, son incapacité à différer ou à mettre en latence
ce qui se passe dans la cure me pousse à proposer à Gabriel une deuxième
séance hebdomadaire, ce qu’il accepte trop vite », nous dit son analyste
(p. 109). Peu de temps après, il se met à manquer les séances, puis interrompt sa cure. Il rechutera bientôt, et mourra très vite. Anne-Marie
Merle-Béral accuse l’impossibilité pour ce patient de gérer l’aspect incestueux du transfert; la relation est ou bien trop lointaine, génératrice de
dépression essentielle, ou bien trop proche, génératrice de « court-circuit
psychique et d’accélérations temporelle » (idem).
Sa seconde patiente, Sarah, échappe à un destin aussi tragique (et
ressemble davantage à ma patiente Stéphanie). Lorsque l’analyste la rencontre, elle est en période de rémission d’une grave maladie, déclenchée
juste après sa rupture avec un homme et un précédent analyste. Sa vie
est une alternance de mouvements d’idéalisation et de ruptures. Son discours est fluide, trop fluide, et elle a dans son histoire une séparation
précoce jamais élaborée. Le parallèle avec l’histoire de Gabriel n’est pas
pour rien dans l’inquiétude de son analyste et l’interprétation peu
orthodoxe, sous forme d’un « sermon » dans lequel elle l’accuse de vouloir détruire le travail analytique par son comportement, qu’elle fera à
sa patiente alors que celle-ci traverse une période hypomaniaque préoccupante, déclenchée par un transfert maternel sans doute un peu trop
chaud. Peu avant, dans un rêve, elle avait joué avec une femme dans une
véranda au soleil; le contraste avec sa mère à qui elle avait été arrachée
à l’âge de deux ans et qui se manifestait à ce moment-là produisit un effet
traumatique. L’intervention énergique visait à contenir la fuite hémorragique de la libido vis-à-vis d’un objet (l’analyste) encore mal constitué
comme tel, mal représenté et donc mal contenant. Elle visait surtout
« l’état hypomaniaque où toute l’énergie semblait fuir au-dehors des
séances, ce qui faisait penser à sa maladie, et faisait craindre de sa part
une négligence des contrôles biologiques » (p. 113). Suite à cette intervention, l’analyse se poursuivra plus en sécurité.
À travers ces exemples, Anne-Marie Merle-Béral montre bien les
risques de la manie blanche telle que j’ai tenté de la décrire, sur laquelle
tous les efforts techniques doivent être concentrés pour minimiser les
risques de rechute somatique, indépendamment de ceux, mieux connus,
liés à la dépression essentielle. Bien sûr, on ne peut éviter une rechute si
le terrain somatique est au-delà de toute possibilité médicale, mais on
peut au moins optimiser la technique analytique pour mieux gérer l’économie psychique de ces patients et l’excitation qui joue un rôle prédisposant. Cette meilleure connaissance vise aussi à éviter des interruptions
par emballement du transfert et passage à l’acte. Il est par ailleurs possible que certains cas de manie blanche dans les somatoses soient liés à
une perception de l’altération somatique hallucinée négativement du fait
d’un travail de deuil impossible, en cas de maladie létale.
b) Ma seconde patiente, Virginie, est une jeune femme d’aspect un
peu garçonne, le visage marqué par la cortisone, qui souffre d’un lupus
érythémateux disséminé, et vient me consulter parce qu’elle désire avoir
un enfant; elle craint de ne pas pouvoir y faire face. Elle a peu de souvenirs de sa petite enfance, mais son adolescence a été assombrie par le
développement de sa maladie, purpura d’abord à onze ans, puis lupus
du visage à quinze ans, avant la dissémination de sa maladie au moment
où elle se marie et envisage de faire un enfant, il y a trois-quatre ans. Ses
rechutes surviennent souvent lorsqu’elle fait un projet agréable, me dit-elle, comme celui de partir en vacances par exemple. Elle n’a pas eu une
enfance très drôle, ses parents ne s’entendaient pas bien. Elle ne se souvient d’ailleurs de rien de chez elle, sauf que c’était triste et austère, et
qu’elle aurait parfois préféré être la fille des voisins. Sa mère était envahissante, trop protectrice et n’avait pas de considération pour son père,
pas plus qu’elle d’ailleurs. Celui-ci ne parlait pas. Ses parents se sont
séparés quand elle avait dix-huit ans. Elle a appris qu’elle était née
d’une insémination artificielle avec donneur par son médecin, très tard,
son père n’ayant jamais voulu qu’elle le sache.
Virginie s’investit bien dans ses séances, en face-à-face, et parle abondamment quoique de façon très descriptive et anecdotique. La cortisone
l’excite un peu, m’explique-t-elle, et la rend plus indépendante, plus
agressive avec sa mère qui s’en plaint, et l’accuse de la rendre méchante
avec elle. À vrai dire, il n’y a pas que la cortisone, car j’ai vite l’impression qu’elle se sert de sa cure pour se dégager de sa mère, d’une
façon sans doute trop rapide. Elle m’explique qu’elle n’a jusqu’à présent
jamais eu de conflits avec elle, même lorsque son mari a essayé de la
maintenir un peu à distance. Elle l’appelle tous les jours, va aux consultations médicales avec elle et donne son avis sur toutes ses décisions,
même celle de faire un enfant. Les enfants sont tout pour sa mère, elle
s’agrippe à eux parce qu’elle n’a jamais été heureuse avec les hommes
(son père, puis l’homme pour qui elle l’a quitté); mais ça commence à
l’étouffer, me dit-elle, et elle se révolte. Par exemple, elle lui a dit qu’elle
ne voulait plus qu’elle voie ses médecins, ni qu’elle réponde à sa place.
Tout cela semble fort bien, mais j’ai l’impression que Virginie devient
de plus en plus agitée. Pendant les séances, ses yeux ne tiennent pas en
place, elle remue ses mains et ses jambes de façon inquiétante. Son mari,
ravi du soutien de l’analyse, se dispute avec sa belle-mère. Son lupus
semble avoir augmenté de volume récemment, et je crains une poussée.
Je vais donc me livrer à deux interventions; d’une part, je lui dis qu’elle
ne peut pas aller trop vite pour se détacher de sa mère, ni passer d’un
extrême à l’autre avec elle. Elle risquerait d’en tomber malade, m’a-t-elle dit. On peut aussi se demander pourquoi sa mère lui colle tellement
à la peau (c’est son expression); elle m’apprend alors que sa mère a été
traitée durement par sa propre mère, qui avait été abandonnée et se vengeait sur elle, allant jusqu’à se réjouir de ce qu’une allergie cutanée et un
traitement à la cortisone (déjà !) l’avait enlaidie. Une fois adulte, sa mère
a voulu faire l’inverse avec ses enfants, mais l’inverse n’est pas beaucoup
mieux, pourrais-je lui dire alors. Puis je lui proposerai un protocole de
relaxation analytique, afin de l’aider à surmonter sa tension nerveuse et
les insomnies qui sont apparues en même temps que son excitation. Ainsi
cadrée, elle pourra continuer sa cure de façon plus posée.
Une nouvelle phase d’excitation débutera après des vacances d’été.
Lorsqu’elle revient, elle est rayonnante : elle a réussi à passer des
vacances au soleil seule avec son mari, malgré l’avis réservé de sa mère,
en acceptant comme compromis la casquette protectrice que celle-ci lui a
offerte (et que, tout en protestant devant moi, elle accepte tout de même
d’emporter). Je la trouve plus jolie, avec un hâle doré, ce qui m’étonne
car elle a normalement une peau très blanche. Elle n’a pas eu de
rechute, pour une fois, mais je remarque qu’elle est à nouveau très agitée, ce que j’attribue à la séparation. À son retour, elle a perdu le bénéfice des vacances. Son mari s’est plaint de ce qu’elle ne cesse jamais un
instant de penser, même sur la plage. Je lui dis que cela va avec sa tension nerveuse, qui est revenue; mais sur la plage, à quoi pensait-elle ?
Elle me dit qu’il faut toujours qu’elle prévoie; elle pensait par exemple
au lever du soleil qu’elle avait projeté d’aller voir le lendemain très tôt.
Après un moment de relaxation, je lui demande de me dire ce que le
lever de soleil lui évoque, si cela représente une émotion pour elle. Elle
me dit qu’elle collectionne les photos de couchers de soleil; son mari lui
dit qu’elle en a déjà des centaines, mais elle adore l’orange, le rose. À ce
moment-là le soleil est moins méchant. Je lui fais alors remarquer qu’elle
en parle comme d’une personne, et elle me répond que le soleil blanc,
c’est son ennemi, à cause du lupus et de l’indice de luminosité. Le soleil
couchant lui rappelle son enfance quand elle allait sur la plage avec ses
parents. « C’est drôle, me dit-elle, je me vois sur la plage et je ne me souviens de rien, je ne vois rien d’autre. » Ce souvenir en forme de rien
m’évoquait étrangement l’hallucination négative de « L’étranger » de
Camus, ébloui par le soleil de midi, quelques instants avant son passage
à l’acte.
Peu à peu, car je dois être extrêmement prudent pour que ma compréhension et la sienne ne s’emballent pas comme face à l’émotion du
soleil levant, je compris avec elle que ces instants correspondaient symboliquement aux rares moments où le soleil et la mer (le père et la mère)
pouvaient se rencontrer sans être « méchants », aux rares moments d’une
scène primitive à peu près supportable. A l’opposé, le soleil blanc représentait la brûlure de sa peau psychique – et corporelle – la violence
d’une excitation maternelle incoercible. Virginie me raconta comment ses
parents faisaient du nudisme, et comment sa mère l’avait forcée à en
faire jusqu’à ses quinze ans, malgré ses refus à la puberté, car elle trouvait cela trop excitant. Son premier médecin avait d’ailleurs pensé
qu’une exposition excessive au soleil avait pu favoriser l’apparition de
son lupus. Virginie m’apprit qu’elle n’avait jamais de coups de soleil,
malgré sa blondeur : simplement, elle bronzait très vite. Par contraste,
elle me parlait souvent de l’atmosphère froide qui régnait dans son
enfance, et de sa frilosité, dont son mari se plaignait. Le fait de retrouver quelques souvenirs chaleureux grâce à des photos prises par son père
la fit pleurer, et atténua son excitation, avec l’aide conjointe de la relaxation pendant laquelle elle pouvait s’imaginer comme sur une plage,
habillée, avec un soleil juste assez chaud.
Je laisserai là le récit de cette cure pour réfléchir un peu à son aspect
psychosomatique. Pour les médecins, le lupus érythémateux disséminé
est une maladie auto-immune typique dans laquelle le sujet prend les
constituants de son propre corps pour un corps étranger et les attaque
– ici ce sont les phospholipides de l’ADN cellulaire et des membranes. Son
origine est plurifactorielle, comprenant l’exposition au soleil, des facteurs génétiques (appartenance aux groupes HLA, DR2 et DR3 ) et l’imprégnation œstrogénique (d’où prédominance chez la femme). Comme
pour toutes les maladies auto-immunes, on soupçonne des facteurs psychologiques prédisposants mais le mécanisme en est inconnu. Gabriel
Gachelin (1997) considère que le lien le plus plausible entre le domaine
neuropsychologique et le système immunitaire serait des médiateurs et
des récepteurs communs aux deux systèmes, l’affect étant l’agent psychique le plus proche du système immunitaire : « la présence sans cesse
changeante de messages chimiques, éventuellement d’origine nerveuse,
s’apparentant à une représentation somatique des affects ».
Du côté psychique, l’hypothèse d’affects « blancs » sans lien représentatif ni psychisation suffisante est la plus vraisemblable. Dans l’Esquisse (1895), Freud avait déjà supposé que les affects primaires étaient
liés à des « neurones sécréteurs » et des « neurones moteurs » (des traces
de mouvements). Quant à André Green, il distingue deux sortes d’affects : « l’un intégré à la chaîne des représentations, et qui aurait dans ce
cas une valeur signal, l’autre, facteur de désorganisation traumatique »
(1985). On peut donc imaginer deux voies à partir du second type, non
névrotique : soit l’affect est réprimé, et son lien à la représentation est
totalement coupé, clivé, mais a tendance à revenir avec une représentation substitutive (conversion limite, transfert sur autrui par identification projective, hallucination); soit l’affect reste libre, mais son lien à la
représentation est rendu impossible par le « brouillage » de l’hallucination négative, de l’écran blanc créé par projection des formes motrices
originaires; leur multiplication et la fragmentation produit un effet de
« brouillage », un « affect blanc » ayant régressé à son seul aspect de
représentation somatique (au sens où le disait G. Gachelin).
Sans reprendre en détail la notion de formes motrices originaires, qui
sont pour moi des préformes, des préconceptions non psychisées des fantasmes originaires dans l’avant-coup de l’Œdipe, je donnerai pour
exemples les « formes autistiques » décrites par Frances Tustin (1986). Ces
formes sont des organisateurs des expériences sensori-motrices et des
affects primaires de l’enfant; formes circulaires, angulaires, linéaires,
étoilées ou oscillantes, elles peuvent, en s’associant et se répétant, créer
une toile qui isole le sujet du monde, effaçant les perceptions comme le
derviche tourneur s’abstrait par son mouvement circulaire répétitif. Certaines de ces formes s’étayent sur des objets externes utilisés davantage
pour le matériau que pour l’objet lui-même; d’autres sur des substances
corporelles (fèces, salive, etc.), plus autocalmantes qu’auto-érotiques, et
donc très handicapantes. On peut imaginer que si la désorganisation traumatique est plus poussée encore, le sujet peut utiliser des motions pulsionnelles à l’état pur, désorganisant le représentant psychique de la
pulsion, faisant régresser l’affect à ses composants les moins psychisés. Ce
sont ces affects qui auraient un effet toxique sur le fonctionnement immunitaire, sommé de traiter un matériau totalement démentalisé.
Ainsi, chez Virginie les rayons du soleil sont une sorte d’addiction,
valant surtout pour la forme sensorielle d’enveloppe qu’ils font directement sur la peau. Dans son enfance, ils alimentent une hallucination
négative protectrice contre la séduction, vue à travers la déception
maternelle concernant les hommes. Un phénomène de blanc traumatique
se produit, en lien avec l’incorporation d’une chaleur maternelle excessive non filtrée par l’investissement du père. À l’adolescence, la mise à
nu de la libido fait trou dans l’identité psychique; la différence des sexes
et la scène primitive exercent un effet traumatique alimentant une
« manie blanche » (l’agitation) et des rechutes dans lesquelles le conflit
parental interne, ne trouvant pas à se dire psychiquement, s’exprime par
l’agression auto-immune, manifestation de l’affect démentalisé. À défaut
d’incorporation de la figure paternelle (forme originaire qui s’ébauche
dans les couchers de soleil), c’est le corps lui-même de la patiente qui
constitue son étranger aimé-haï. Au cours de séances récentes, Virginie
raconte qu’elle ne se reconnaît pas dans le miroir, depuis sa maladie.
Elle est devenue étrangère à elle-même, la cortisone l’ayant éloignée de sa
mère. Comme dit Patrick Miller (1997): « On peut rapprocher, sans pour
autant les placer dans le même registre de réalité, la conduite paradoxale
du bébé autiste qui se détourne du visage de sa mère comme s’il s’agissait
d’un visage étranger et les réactions auto-immunes de l’organisme qui
traite son propre corps comme un corps étranger. »
UN CHOIX TECHNIQUE NI BLANC NI NOIR
Le principal intérêt du rapprochement entre manie blanche et maladies immunitaires est la possibilité d’appliquer à ces dernières une technique éprouvée dans la gestion des patients à tendance cyclothymique.
Bien que ne disposant que d’un petit nombre d’observations, j’ai l’impression qu’au moins une certaine proportion des sujets atteints de maladies auto-immunes ou de dépressions immunitaires responsables de
flambées tumorales souffrent, à certains moments de leur évolution,
d’épisodes de manie blanche aggravant leur prédisposition somatique. Ce
sont des accès discrets qu’il faut savoir repérer pour les apercevoir, et qui
font courir un danger somatique maximal, soit par la surcharge en affects
démentalisés et expulsés par excorporation, dans les maladies autoimmunes, soit par épuisement du système de défense somatique, dans les
dépressions essentielles survenant inéluctablement après un épisode d’agitation plus ou moins prolongé. Leur responsabilité est au moins aussi
grande que la pensée opératoire elle-même, qui ne manque toutefois pas
chez ces sujets, au moins a minima derrière l’agitation psychomotrice.
La prévention de ces décompensations passe donc par une technique
spécifique que j’aimerais maintenant décrire, d’autant qu’il me semble
que l’attitude prudente qui fait généralement préconiser une psychothérapie en face-à-face et une grande neutralité ne sauraient suffire à gérer
l’excitation de ces périodes maniaques, pas plus pour la manie blanche
des états opératoires que pour la manie plus ou moins nette qui précède
les états mélancoliques des cyclothymies manifestes. Dans ce dernier cas,
Freud lui-même avait déjà observé (1905) que chez les cyclothymiques
une simple écoute attentive pouvait engendrer une rechute rapide.
Au tout début de la cure, il faut surtout savoir déjouer la pseudo-normalité et la défense opératoire de ces patients. Un analyste trop
neutre, lui-même « opératoire » ou distant, n’aura pas le minimum d’investissement nécessaire pour amorcer la cure, accumuler le capital de
confiance pour faire face aux moments de crise. Les interventions visent
à restaurer le narcissisme, à mettre en valeur le rôle actif que le patient
peut jouer dans la gestion de sa maladie. Chaque cas est particulier,
mais en général le silence est aussi néfaste qu’un discours trop interprétatif.
D’emblée, parce que le patient est déjà dans l’agitation, ou presque
aussitôt, parce que le simple fait de la rencontre a engendré un bouleversement, l’analyste doit être prêt à faire face au débordement de l’excitation. Pour ce faire, il peut être amené à des interventions directives,
portant de préférence sur le fonctionnement psychique. Il lui faut trouver le moyen de ralentir, par le rythme et le contenu de ses interventions,
le rythme des associations du patient qui accélère sans prendre en
compte la charge affective de ses paroles. Pour cette raison, il est préférable de commencer par une, puis deux séances par semaine, et de
n’augmenter le rythme que lorsqu’on est bien sûr de contrôler l’excitation suscitée par le matériel apporté à chaque séance, et surtout entre les
séances. Parfois, des interventions portant sur les comportements à
risque du patient ou des rappels concernant le suivi médical parallèle
sont nécessaires.
Une fois le processus engagé, il faudra éviter de réanimer les ombres
du passé par de nouveaux bouleversements traumatiques. Étant donné la
fragilité de ces patients, liée à leur difficulté à se représenter les pertes ou
les conflits, tout changement de cadre, toutes les séparations, extérieures
ou analytiques, doivent être longuement préparés. L’analyste ne doit pas
être excitant, puis décevant; son investissement du patient doit être régulier. Pour la même raison, la position divan-fauteuil classique est peu
recommandée en début de cure, car elle accroît pour le patient la difficulté de contrôler la non-disparition de l’objet ou sa présence affective.
Le déni habituel de tout besoin affectif dans le transfert ne facilite pas la
perception par l’analyste des réactions traumatiques à bas bruit du
patient, plus sensibles en face-à-face. La position allongée, par contre,
reste souvent souhaitable, car elle favorise la relaxation. Pour résoudre
ce paradoxe technique, il est possible de rester à portée de vue du
patient, ce qui constitue un protocole de relaxation psychanalytique. Le
passage à une position classique se fera dans un second temps. Toutefois,
certains sujets se sentiront mieux protégés en n’étant pas sous le regard
de l’analyste.
Le maniement du transfert est particulièrement délicat, car si l’analyste a réussi à être suffisamment fiable et contenant, le sujet va amener
dans la cure, dans le transfert et le contre-transfert, ce qui constitue le
moteur des rechutes, ses comportements agis de l’ordre de la motricité
pulsionnelle, son noyau affectif primaire et de jouissance hémorragique.
Souvent, le simple plaisir de comprendre, de penser un fragment de son
histoire, même limité à la pensée silencieuse de l’analyste, constitue un
moteur d’élation maniaque ou d’agitation psychique pour le patient. La
fuite latérale dans l’investissement de grands projets est encore visible,
et alerte l’analyste sur ce danger. Mais il lui faut souvent se contenter de
signes plus discrets, ou du contre-transfert (par définition imperceptible
dans un premier temps).
Bien entendu, comme dans toute analyse, le but final reste la représentation de l’histoire occultée et la gestion de l’héritage psychique du
sujet. Avec les sujets atteints de maladies psychosomatiques, il faut
inclure l’appropriation par le sujet de son héritage biologique et génétique, en y intégrant donc une attention accrue à l’équilibre corporel, et
les mesures de prévention nécessaires pour minimiser la dépendance
envers les interventions médicales ou la chimiothérapie. Mais, au-delà de
la gestion des fragilités du corps, il reste la tâche de toute analyse, qui est
celle de construire son histoire psychique, son roman familial et ses différentes versions occultées, encryptées ou transgénérationnelles, conjecturales ou confirmées par des tiers, versions non exclusives qui seules
permettent de restaurer la part du choix subjectif dans les matériaux de
l’héritage.
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Winnicott D.-W., La crainte de l’effondrement, Paris, Gallimard, 2000.
[1]
Cf. F.Duparc, 1988,1989,1990,1998.
[2]
Cf. F. Duparc, « L’opératoire, entre clivage et forclusion » (1998).
[3]
Cf. F. Duparc, « Les objets infinis du mélancolique » (1989).
[4]
Dès 1988, j’ai décrit un mode de fonctionnement très proche de la pensée opératoire chez les
cyclothymiques : cf. « La normalité et le déni maniaco-dépressif », 1988.
[5]
Pour cette discussion, se reporter à « L’opératoire, entre clivage et forclusion », F. Duparc,
1998.
Marty P. de M’Uzan M. (1963), « La pensée opératoire », in
Revue française de psychanalyse,
XXVII, n° spécial, Paris, PUF, p.345-346.