2001
Revue française de psychosomatique
Note de lecture
La vie opératoire.
Études psychanalytiques, de Claude Smadja
Alain Fine
1 rue Mizon 75015 Paris
Claude Smadja après avoir choisi de travailler à l’Institut de
psychosomatique ( IPSO ) et à l’hôpital maintenant dénommé Pierre Marty,
a occupé au fil du temps – grâce à son investissement clinique et théorique
et à une collaboration fructueuse avec P. Marty et les membres de l’IPSO –
les différentes places importantes au sein desquelles se jouaient l’expérience clinique et les approfondissements théoriques du « fait psychosomatique ».
La vie opératoire, titre de ce livre, est principalement centrée sur les
éléments cliniques qui fondent et organisent l’opératoire, notion paradigmatique du phénomène psychosomatique. Le sous-titre, Études psychanalytiques, souligne d’emblée la voie suivie, l’ancrage d’une
approche psychosomatique d’ensemble aux normes du corpus psychanalytique, celui de la métapsychologie freudienne. Il montre dans ce
livre, envisagé comme une somme, qu’il est l’un des plus fins connaisseurs de l’œuvre de P. Marty, des plus proches de son expérience clinique, mais aussi qu’il apparaît comme un « redoutable débatteur » des
textes freudiens, selon l’expression de Michel Fain dans la préface du
livre. Ajoutons qu’il cite, à bon escient, ses auteurs favoris qui ont participé aux élaborations du fait psychosomatique. Je pense que l’insistance de l’auteur à répéter son appartenance à la métapsychologie
freudienne vient, comme le souligne M. Fain, de divergences d’opinions
entre les conceptions de P. Marty et les siennes, divergences qui, selon
moi, n’ont pu s’exprimer pleinement qu’après la disparition du maître,
sans qu’on puisse évoquer pour autant un retour du refoulé théorique
(A.Green). Par ailleurs, face aux critiques venant de l’extérieur, dénonçant l’approche par trop biologisante et systématique de P. Marty,
C. Smadja a donné tous les gages possibles de son appartenance au psychanalytique - une nécessité encore actuelle. Il convoque et fait travailler
les textes freudiens étayant sa démarche théorique, ainsi que d’autres
textes de théoriciens reconnus comme psychanalystes au sein de leur
démarche théorique concernant la psychosomatique.
Dans une perspective d’ensemble et selon certains « angles d’attaque », la métapsychologie freudienne enrichie d’« originalités » de l’auteur s’est confrontée à certains éléments de la doctrine de P. Marty,
abrasant quelque peu la cohérence théorique de ce dernier, sans pour
autant être iconoclaste. Il n’a pas été isolé dans cette confrontation,
même si sa recherche, qui se veut un « essai » et non un « exhaustif », n’a
pas convoqué les travaux de collègues proches.
Il montre dans ce livre, avec et après d’autres, que l’approche et la
modélisation de P. Marty s’étayaient sur la notion d’un évolutionnisme
de type néo-darwinien, assorti d’un déterminisme rappelant ceux de
Spencer et Jackson. Elle mettait en avant la notion d’un dualisme instinctuel plutôt que celle d’une dualité pulsionnelle avancée par Freud,
laissant entrevoir, lors d’états de déliaison, l’instinct de mort comme
simple défect du tonus de vie; approche de ce tonus aux allures néo-vita-listes. C’est, entre autres, à ce niveau que les divergences se font ressentir. C. Smadja envisage la notion freudienne de dualité pulsionnelle
introduisant la pulsion de mort, sa destructivité, pour comprendre le
« fait psychosomatique ». De même fait-il jouer les éléments de la
deuxième topique alors que P. Marty appuyait sa théorisation sur l’ensemble fonctionnel de la première topique car pour ce dernier « elle se
trouve déjà largement organisée alors que l’ensemble fonctionnel que
constituera la deuxième topique est encore en voie d’évolution avant de
rencontrer une relative stabilisation ». C’était là une perspective ontogénétique discutée, mais qui insistait sur le rôle du préconscient. Rappelons aussi que Marty convoquait assez peu les concepts de pulsions, de
narcissisme, de libido. Voici un exemple : « Si le concept de libido
s’adapte à la psychanalyse, il se montre défaillant dans la perspective
psychosomatique plus large, particulièrement en raison de certaines de
ses implications d’ordre énergétique et de la répartition des forces de
vie », forces de vie, source du tonus vital. C. Smadja, dans son essai,
s’engage à fond et à juste titre, selon moi, dans le pulsionnel et conséquemment dans le sexuel, son inachèvement ou sa distorsion. La libido
est décrite comme seule source énergétique; elle règne en pièce maîtresse
ainsi que le narcissisme, sans oublier les instances de la deuxième
topique. Il convoque ces concepts et instances qu’il met à la rubrique de
ses « compléments métapsychologiques » pour appréhender le phénomène
psychosomatique. Ces compléments serviront d’étai à ce qu’il nomme ses
« hypothèses originales ». S’il met seulement en perspective l’approche
par trop déterministe de P. Marty – et nous le comprenons –, il défend en
revanche son monisme absolu avec pugnacité, dénonçant le dualisme
masqué de certains auteurs. C’est dans son approche un élément clé.
Dans sa démonstration, l’auteur convoque Freud qui aurait eu un point
de vue moniste de l’organisation humaine notamment après avoir transféré le dualisme au sein du pulsionnel.
Il n’est pas question de rouvrir ici le dossier du monisme, déjà amplement fourni. Rappelons cependant que le monisme de P. Marty, que
reprend à son compte C. Smadja, se joue dans les lieux hétérogènes du
psychique et du somatique, comme s’ils étaient homothétiques; citons
par exemple les notions de fixations et de régressions.
Enfin, je vais évoquer la manière dont procède C. Smadja lorsqu’il
dénonce l’approche de certains psychanalystes concernant la notion
d’énergie. Selon l’auteur, elle ne peut être que pulsionnelle, qu’il s’agisse
d’énergies psychique ou somatique; la notion d’énergie neutre n’est pas
concevable. J’aurais souhaité que le dossier « énergie » soit ouvert dans
cet essai, avec une part plus grande de spéculatif, moins de quasi-certi-tude, une avancée par « pseudopodes théoriques », aptes à se rétracter.
Tenons compte cependant qu’il nous a prévenus dans sa présentation que
toute approche poussée met le concept, le phénomène étudié, en position
de fiction théorique, d’épure, aux limites, aux confins… Quoi qu’il en
soit, ce livre dévoile une étude approfondie, fouillée, raisonnée, sans
esquive, des éléments théoriques déjà en place mais ici « complémentarisés » et bien articulés entre eux. C’est une somme qui, selon le souhait de
l’auteur, et nous le souhaitons aussi, affermira encore plus profondément
la psychosomatique comme courant essentiel de la psychanalyse.
Dès l’introduction, C. Smadja écrit que la vie opératoire est un
ensemble de signes cliniques issus de la recherche psychanalytique
contemporaine. Une émergence, une découverte par des psychanalystes
questionnés par le phénomène psychosomatique et dont l’auteur procédera à l’historique. Il évoque ainsi les découvertes par étapes rapprochées de la pensée opératoire, de la dépression essentielle, des conduites
opératoires, de la notion de processus de somatisation. Ce livre inscrit les
différents volets de la vie opératoire dans une compréhension métapsychologique freudienne.
Certes Freud s’est préoccupé des symptômes à expression corporelle
à partir de préoccupations théoriques relatives à l’économie pulsionnelle, particulièrement à propos des signes de la névrose actuelle. Certes
Freud a évoqué la régression narcissique survenant après l’installation
d’une maladie organique. C. Smadja les appréhende, les assimile comme
assises freudiennes de la psychanalyse des processus de somatisation. Les
modèles postfreudiens sont rapidement évoqués dans l’introduction, plus
longuement par la suite pour certains d’entre eux; évidemment à plein
dans l’apport de « l’École de Paris ». Ainsi, la psychanalyse des processus de somatisation aurait émergé d’une écoute, d’une sémiologie psychopathologique, psychopathologie notamment de la pensée, portant le
sens d’une souffrance en négatif et d’un danger potentiel ou effectif de
maladie somatique; modèle bien connu. L’auteur rappelle les deux axes
de processus de somatisation théorisés par P. Marty, il y reviendra longuement par la suite : celui issu d’une régression somatique et celui issu
d’une désorganisation progressive.
Ces premières pages anticipent et résument bien les « modèles processuels », en soulignent déjà les éléments significatifs et en livrent le descriptif et certaines bases métapsychologiques. Déjà est-il question du rôle du
trauma et de la qualité de la mentalisation. Remarquons que le second processus de somatisation advient ici, lors d’une désintrication pulsionnelle
(une conséquence traumatique), désintrication qui libère la pulsion de mort
et son potentiel de destructivité visant le somatique en fin de parcours.
Puis, après cette longue et intéressante introduction, l’auteur nous
convie à la lecture de trois études psychanalytiques : la dépression essentielle, la pensée opératoire et les procédés autocalmants. Je signale que
dans sa deuxième étude, traitant de l’opératoire, Claude Smadja émet
des hypothèses intéressantes concernant la dépression essentielle; si bien
que j’ai interprété comme un addenda cette première étude, d’autant
que la dépression essentielle sera considérée dans le modèle processuel
comme un premier temps. Cette deuxième étude est une reprise de son
rapport de Lausanne de 1999. La troisième étude reprend son concept
original, devenu incontournable, des « procédés autocalmants », développé avec Gérard Szwec.
ÉTUDE SUR LA DÉPRESSION ESSENTIELLE
Cette première étude, comme son nom l’indique, procède d’une présentation de la dépression essentielle, dont l’essentialité est d’être inexpressive et sans objet. Il met en perspective les modèles de la dépression
anaclitique de Spitz, de la dépression psychotique, du deuil blanc décrit
par A. Green.
Dans cette étude, il part d’une suggestion de P. Marty : la dépression
essentielle pourrait correspondre à une régression vers la dépression
anaclitique décrite par Spitz, dépression issue d’un état de détresse
infantile. Dans ce contexte, la détresse est déclenchée par une séparation
d’avec l’objet primordial (la mère), vécue par l’enfant comme perte
d’objet. Ce serait une véritable « maladie de carence affective », un événement précoce primaire qui a eu lieu, dont le désordre laissera des
traces avec les années. On peut concevoir la dépression essentielle comme
une maladie de carence affective due à un processus de déliaison sous-tendu par le courant de destructivité interne. Dans cette phase d’indistinction entre la satisfaction pulsionnelle et l’objet de la perception, on
comprendrait, selon l’auteur, quels effets le retrait (ici réel, c’est moi qui
l’ajoute) de l’objet maternel aurait sur l’unité psychosomatique naissante de l’enfant. Et de conclure, comme étai anticipé des prolégomènes
de la dépression essentielle et de l’opératoire, que : au cours de ce temps,
toute perte objectale équivaut à une perte de soi, autrement dit à une
perte narcissique. Ce rapproché, le jeu du système régression/fixation,
sont certes heuristiques; seront-ils consensuels ? En fait ce rapprochement insiste sur la carence affective et sur le trouble narcissique précoce
qui viendront étayer ses hypothèses.
Les analogies et les différences avec la dépression psychotique décrite
par Winnicott et par F. Tustin au sujet de l’autisme sont stimulantes,
surtout si l’on songe au rôle dévolu aux traumas précoces dans les
modèles des psychosomaticiens. C. Smadja postule qu’il y aurait équivalence entre perte objectale et perte narcissique. Il fait un rapprochement entre l’autosensualité de l’autiste et la sensori-motricité, le
surinvestissement du perceptif de l’opératoire. Ce serait pour éviter le
retour traumatique de ces expériences que le fonctionnement psychique
s’organise sur un mode aberrant sous l’égide de la « négativité »; c’est là
un rapprochement avec ce que l’on peut nommer « potentialité psycho-somatique ». Trop de rapprochés risque, selon moi, de faire perdre le fil
rouge de la démonstration. Ce que je retiens, c’est l’interrogation sur les
traumas précoces : événementiels, affectifs, narcissiques, irreprésentables bien que fixés et attracteurs; fixations admettant aussi des systèmes antitraumatiques, comme l’évoquera ultérieurement Smadja à
partir des travaux de Michel de M’Uzan, de Michel Neyraut, de César et
Sarah Botella.
Le rapprochement entre la dépression essentielle et le deuil blanc,
issu du complexe de la mère morte selon A. Green, trouverait aussi sa
pertinence dans le fait que ces deux éléments seraient mis en lumière
chez des adultes et que leur découverte serait fondée sur une reconstruction lors d’un travail analytique dynamique. Rappelons que le complexe de la mère morte émergerait de l’absence psychique d’une mère,
elle-même absorbée par un deuil; complexe introduisant ce que l’auteur
nomme « la série blanche », référée à la clinique du vide ou clinique du
négatif. Dans les deux cas (et ce sont les éléments du rapprochement)
existeraient une problématique narcissique, une défense par la réalité,
négativant en quelque sorte la réalité psychique, l’existence d’une fixation d’ordre traumatique. Dans ces rapprochés, il a fallu puiser dans les
distorsions primaires pour interpréter l’actuel – un postulat de base.
À partir de ce que Claude Smadja nomme « donnée axiomatique »,
sous-jacente à la dépression essentielle, l’auteur aborde dans cette étude
une économie de la « douleur », qui étayera, selon moi, son hypothèse de
« patho-masochisme ».
Son sous-chapitre « Dépression essentielle et douleur » convoque et
fait travailler les textes freudiens qui tentent d’élaborer l’énigme de la
« douleur », ses rapports avec l’angoisse, la dépression, la mélancolie.
C. Smadja insiste à juste titre sur le facteur économique déterminant la
libération de l’affect douloureux, facteur déterminant aussi l’ensemble
des capacités de contre-investissement psychique. Il ajoute – c’est là une
hypothèse toute personnelle – que ce facteur économique concerne ce
que P. Marty a proposé sous le nom de « mentalisation ». Alors la carence
en mentalisation expliquerait, in fine, la faiblesse ou l’absence de l’affect
douloureux, l’inexpressivité affective de la dépression essentielle. La
conclusion de ce sous-chapitre relie l’inexpressivité douloureuse de la
dépression essentielle à un manque d’hystérie dans le fonctionnement
psychique, un manque d’hystérie primaire (D. Braunschweig et
M. Fain). Cette hystérie primaire serait constitutive du narcissisme primaire ou plutôt du « narcissisme primitivement secondaire » de l’enfant.
Ce manque supposé serait en lien avec l’organisation psychique de la
mère et aboutirait encore, à ce niveau d’élaboration, à une mauvaise
assise du narcissisme primaire, avec la mise en place, plus ou moins prématurée, de défenses antitraumatiques, dont les contre-investissements
de la douleur et de l’angoisse. Cette approche m’est apparue aussi
comme un prolongement ou plutôt une référence au texte princeps de
M. Fain, « Prélude à la vie fantasmatique ».
Au sujet du sous-chapitre « Dépression essentielle et masochisme »,
j’avoue – que l’auteur me pardonne – que je suis circonspect et reste
dubitatif quant à ses hypothèses, récentes, de « patho-masochisme ».
Auparavant, il reprend et défend l’idée selon laquelle la dépression
essentielle signale un manque dans l’ordre du narcissisme primaire, en
soulignant dans ce cadre les insuffisances dans les mécanismes identificatoires primaires ainsi que le risque de distorsion plus tardive de l’organisation pulsionnelle œdipienne. Un rappel pour introduire le
phénomène supposé du « paradoxe psychosomatique ». Ce paradoxe
reposerait sur cette nouvelle donne économique et procéderait de relations métapsychologiques entre d’une part le défaut narcissique primaire de la dépression essentielle et d’autre part le gain narcissique
second de la conscience de la somatisation ! Ce qu’il énonce comme
apports narcissiques secondaires dont la source serait extérieure au
sujet : le socius, le collectif, l’institution médicale (comme gérance à rapprocher de la gérance de la fonction maternelle), seraient-ils les apports
aptes à recouvrir, à atténuer le défaut narcissique primaire annoncé, à
contre-investir la blessure narcissique que représente la maladie ? Cette
gérance médicale peut-elle équivaloir à la gérance de la fonction maternelle, longuement décrite ici, qui, dans la conjoncture de la dépression
essentielle, aurait été déficiente ? Ce modèle heuristique de la fonction
maternelle de P. Marty, revisitée par M. Fain, m’a paru un trop long
détour, quoique intéressant en soi. Peut-être a-t-il l’intérêt d’introduire
la notion de collectif à l’intérieur d’une supposée « fonction maternelle
collective », en lieu et place d’une fonction maternelle individuelle
défaillante. On verra combien la notion de collectif est opérante dans le
descriptif de l’opératoire.
La disparition possible de la dépression essentielle à la « faveur »
d’une maladie somatique est interprétée, à l’instar de P. Marty, comme
un arrêt du processus de désorganisation et un point de départ d’une
réorganisation régressive, avec éclosion d’une symptomatologie positive,
d’ordre mental ou somatique. C’est effectivement un paradoxe qu’une
maladie somatique puisse servir à la conservation de l’individu et à sa
reconstruction. Comme il est question de réorganisation régressive, nous
serions dans le premier modèle du processus de somatisation.
Donc l’auteur s’appuie, pour comprendre ce paradoxe, sur l’axe du
système régression/fixation, sur celui de palier de fixation somatique, lui
aussi lieu d’une condensation sexuelle (vitale) et rempart défensif contre
le mouvement de désorganisation. Il s’agirait alors d’une resexualisation
d’une fonction somatique. Déjà faut-il croire à la notion de fixation
somatique; l’hypothèse de resexualisation étaye surtout, selon moi, la
compréhension théorique des troubles dits psychofonctionnels.
Dans ce cadre, la fixation somatique déterminerait à la fois l’émergence du symptôme somatique, sa pathogénie, mais aussi l’arrêt de la
désorganisation; une possibilité de repli annonce l’auteur, à partir de
laquelle pourrait se mettre en route un « processus de guérison ». Ainsi
est avancée l’idée d’un processus de guérison après un premier temps de
déliaison que représenterait la dépression essentielle, due à la pesée probable et à retrouver des facteurs traumatiques. Ce processus se profile
en analogie avec ce que Freud présume du choix délirant comme sortie et
guérison de la désorganisation psychotique. Ce second temps serait celui
d’une reliaison psychosomatique. Ce qui est paradoxal, selon moi, serait
le phénomène de bascule spontanée du somatique vers le psychique, au
registre économique. La notion de fixation somatique est-elle suffisante à
lever ce paradoxe ? Peut-on faire l’hypothèse de la solution somatique
comme mesure défensive ? Acte de survie psychique ? Voire potentialité
de guérison ? Claude Smadja ne dit pas cela… mais d’autres ! Je pense
que la maladie déclenche des remaniements psychiques de tous ordres,
que dans ce cadre une remobilisation pulsionnelle est possible, que l’acceptation d’une certaine passivité dans des conditions favorables, tant
externes qu’internes, peut laisser émerger des mouvements masochiques. Il est utile de le rappeler, comme le fait l’auteur, que l’accès à
la rementalisation, à la repulsionnalisation, est facilité par un travail
analytique approprié. Dans ce cadre, la situation de détresse traumatique, provoquée par le désordre somatique, pourrait être envisagée
comme un moment subjectif, un enjeu à ne pas manquer, un temps d’ouverture psychique apte à donner accès à des éléments de l’histoire singulière du sujet, restés jusque-là en souffrance. Faire du symptôme
somatique un objet mental permettant une élaboration psychique dans
une perspective d’espoir de mobiliser des énergies nouvelles et de soutenir un désir de vivre.
On peut alors penser à l’hypothèse d’un patho-masochisme du fait de
ces réintrications pulsionnelles sur le mode masochique, et ce à partir des
représentations de l’organe malade. Cette tentative de reliaison psycho-somatique « redonnerait sens, après coup, aux figures de la castration,
sous une forme régressive et projective interne, permettant de reconstruire un monde objectal moins menaçant.
Cette hypothèse s’apparenterait, selon moi, à l’hypothèse « ferenczienne » de « pathonévrose » que Smadja connaît bien.
ÉTUDES SUR LA PENSÉE OPÉRATOIRE
Dans une lecture en continu, on peut inscrire la première étude
comme préforme et annonciation de la deuxième. Étaient déjà dévoilés
de nombreux éléments que l’auteur va approfondir maintenant. Je ne
ferai que rappeler son approche théorique s’appuyant fermement sur la
métapsychologie freudienne, qui diffère de celle de P. Marty. L’opératoire est conçu, à juste titre, comme une psychopathologie, d’abord de la
pensée, plus ou moins lourde, aboutissant dans la théorisation de Claude
Smadja aux hypothèses pointues de « maladie du moi deuxième topique »
et à un apparentement de ce qu’il nomme « maladie opératoire » aux
« névroses narcissiques ».
Il reprécise la notion de « déroulement processuel », déroulement en
deux temps : le premier, traumatique, serait celui de la dépression essentielle avec son cortège de désinvestissement du moi en tant qu’objet psychique, déqualification libidinale, force désobjectalisante de la pulsion
de mort. C’est le second temps, déjà envisagé, mais peut-être ici selon un
autre angle d’attaque qui me pose problème. Le second temps correspondrait à des éléments cliniques repérables de la pensée opératoire, des
comportements autocalmants, d’une conformité aux idéaux collectifs et
à la réalité du socius. Nous avons bien en tête depuis la lecture des promoteurs de l’opératoire en 1962 que ses divers éléments, et principalement celui de la pensée, bien que pathologiques, sont de nature
défensive. L’opératoire, deuxième temps de cet ordre processuel, envisagé comme un processus de sortie du dépressif essentiel, s’avérerait
donc un temps de guérison; hypothèse quelque peu paradoxale car, bien
que système défensif, l’opératoire est placé par Pierre Marty dans le
cadre de la désorganisation, fût-elle transitoire. Optimiste, Claude
Smadja ajoute qu’il s’agit bien d’un processus de guérison, car, malgré
un certain degré de déformation du moi, un abandon des parties de lui-même, cette « polarisation » vers la réalité permettrait au moi de récu-pérer l’estime de soi perdue au cours du premier temps. J’avoue encore
ici ma perplexité, ce d’autant que l’opératoire est bien annoncé et décrit,
théorisé, à juste titre, comme du « hors-névrose », comme carence en
mentalisation; qu’il s’agisse du premier ou du second temps processuel,
de ce qui est nommé « maladie opératoire » ou « états opératoires » transitoires. C’est d’ailleurs à ce niveau que s’articule son hypothèse de
pathomasochisme dépassant celle des remaniements psychiques en
après-coup.
Cette démarche théorique dépasse, selon moi, le rôle défensif de
l’opératoire; elle oriente le premier temps dans une dimension quasi
structurale, au lieu, primaire, de l’organisation : du narcissisme, du moi,
voire du masochisme primaire érogène, avec, comme source les traumas
précoces. « Les symptômes prémorbides, écrivait P. Marty (représentés
par les signes de l’opératoire), rétabliraient en quelque sorte un équilibre artificiel, mais, dans l’insistance du mouvement contre-évolutif, ils
s’avéreraient incapables de jouer longtemps leur rôle défensif et ne
seraient que les témoins provisoires de la tentative avortée d’un accrochage régressif stabilisateur. » Il s’agissait dans ce contexte de raccrochage libidinal, alors que la libido aurait été abrasée dans le premier
temps de la dépression essentielle. C’est ici le système fixation/régression
qui peut faire envisager le raccrochage et non les éléments de l’opératoire. Ce raccrochage, selon P. Marty, redonnerait place aux intrusions
objectales avec angoisse, aux introjections objectales avec culpabilité,
aux reprises relationnelles véritables, objectales ou narcissiques; celles-ci pouvant être teintées de sadomasochisme. Ce raccrochage, spontané
ou aidé par un travail analytique, serait alors envisageable comme une
sortie de ce deuxième temps processuel, au plan économique comme une
levée des contre-investissements, signant l’opératoire dans le registre du
« defect ».
Si la guérison est le fait de cette levée, elle procède des processus de
régressions réorganisatrices comme le soulignera plus loin l’auteur, donc
dans le cadre du processus de somatisation par régression pathogène,
non pas dans celui de la désorganisation chronique. Si l’opératoire peut
s’avérer technique de survie, il ne peut en tant que tel selon moi orienter vers la guérison. C’est à ce niveau que réside une certaine ambiguïté,
car, à ce moment, la maladie opératoire est aussi référentielle; est-ce une
mauvaise lecture ?
C. Smadja reprend dans cette étude le débat concernant le rapprochement entre « état opératoire » et « état-limite ». Je le suis dans son
hypothèse argumentée, de l’originalité et de la singularité de l’opératoire. Encore faut-il admettre que ce hors-névrose de l’opératoire, ce
hors-limite au regard du névrotique classique, n’inscrit pas le sujet dans
une catégorie nosographique irréversible, ce que suggère la « maladie du
moi », le rapprochement avec les névroses dites narcissiques. C’est à partir de ces interrogations que la notion de guérison devrait être envisagée,
position proche de celle de l’auteur.
Claude Smadja reprend, en l’argumentant, la référence à la « névrose
actuelle ». Théoriquement, l’organisation névrotique actuelle doit se
positionner dans le cadre pulsionnel. Ses symptômes somatiques seraient
l’expression d’altérations matérielles plus ou moins poussées des organes
et des fonctions. Que signifie ici le terme de « matérialité » qui pourrait
faire penser aux atteintes organiques ! Alors qu’il s’agirait d’une altération globale du dynamisme mental.
Comme l’ont souligné les auteurs qui ont repris le « Cas Dora » en
1969, la délibidinalisation pouvait provenir d’une disposition interne du
moi. La désintrication pulsionnelle se manifesterait dans ces affections
particulières que représentent les névroses actuelles; mais, si un comportement devient purement opératoire pour des raisons internes ou
externes, « cet abaissement de l’excitation s’accompagne d’une telle frustration libidinale que l’agressivité libre qui en résulte ne pourra plus s’en
prendre qu’à l’unité même de l’organisme ». Cette approche montrait en
filigrane une différence entre l’actuel de la névrose et l’opératoire. Ils
ajoutaient que l’exploitation de la pensée freudienne, eu égard à ce qu’il
avait élaboré au sujet de la névrose actuelle, suggérait une dimension de
« névrose narcissique ». J’ai rappelé ces réflexions parce qu’elles sont
dans le droit fil des hypothèses que suggère Claude Smadja à partir de
l’exploitation théorique de ces névroses pour aborder les états opératoires. On y retrouve la déliaison, le rôle de destructivité de la pulsion de
mort, l’altération du moi, une atteinte narcissique évoquant les
anciennes névroses narcissiques freudiennes.
Il faut lire attentivement cette étude. Le lecteur y retrouvera des éléments déjà plus qu’entrevus plus haut, ici approfondis. Je n’en reprendrai que certains qui peuvent être questionnants.
Dans le préambule théorique, l’auteur, au sujet des localisations
somatiques, rapproche la notion ambiguë de « complaisance somatique »
de l’hystérique avec ce que P. Marty a conceptualisé sous le nom de
« fixation somatique ». Les auteurs du cas Dora ont bien montré l’ambiguïté de cette notion que Freud situait dans le cadre de la conversion
hystérique et non de la névrose actuelle. Cette notion est à situer dans le
cadre de la première théorie des instincts; les points de fixations
auraient la valeur d’une nouvelle zone érogène, exerçant une sorte d’attraction, de séduction interne sur le fantasme inconscient, objet de la
censure. Mais faire équivaloir la fixation somatique de P. Marty à une
zone érogène attractive avec séduction interne sur le fantasme inconscient nous déporterait selon moi vers l’autre modèle, celui de Valabréga.
Sa deuxième ligne de travaux envisage la question du « narcissisme »
en psychosomatique, question déjà soulevée, essentielle, dont l’évaluation et les réponses sont l’axe majeur de l’essai. En somme écrit l’auteur :
« c’est la nouveauté du questionnement qui fait surgir le fait nouveau et
non l’observation brute de la réalité ». Il envisage cette lignée selon trois
axes.
Si la maladie organique favorise la régression narcissique, comme
l’énonce le texte freudien de 1914, cette régression s’accompagnerait
aussi d’une altération du moi que Claude Smadja assimile à une altération des pulsions du moi, donc du narcissisme. Rappelons ici que cette
altération se situe en aval de la maladie pour Freud, alors que l’auteur,
dans sa démonstration, situe l’altération du moi en amont, comme une
potentialité, une causalité de la maladie opératoire.
Le deuxième axe est celui de l’hypocondrie car, selon Freud, « les facteurs que nous mettons à la base de l’hypocondrie peuvent avoir la même
influence sur la distribution de la libido que l’atteinte matérielle des
organes ».
Enfin le troisième axe concerne le rapprochement avec la névrose
traumatique, vue sous l’angle d’un danger pour l’autoconservation et
d’une détresse du moi, ce à l’éclairage de la nouvelle théorie des pulsions
qui a introduit la destructivité de la pulsion de mort ainsi que la compulsion de répétition. Le concept de libido du moi est envisagé sous son
versant négatif, aboutissant à la notion de narcissisme négatif (A. Green)
qui serait au cœur de la problématique des somatoses, d’autant qu’elle
serait liée, économiquement, à l’altération de la valeur fonctionnelle de
l’objet.
Signalons que ces angles d’attaque font partie du préambule et que la
question du narcissisme sera reprise ainsi que celle du trauma.
Dans le cadre de la vie opératoire, l’auteur rappelle que ce qui fonde
le lien entre le fonctionnement mental et la « somaticité » « est le processus économique, par quoi la somatisation prend la valeur d’une solution,
d’une voie possible aux conjonctures conflictuelles de l’individu »; c’est
là une hypothèse majeure qui fonde la compréhension du phénomène
psychosomatique. La notion de « solution » est-elle de bon aloi ?
Il nous rappelle aussi une série de représentations perçues par la collectivité, mais dont le tableau complet ne saurait procéder que d’un
regroupement sémiologique figurant un modèle clinique idéal. Dans cette
série figurent des éléments descriptifs allant de leurs caractères massifs
à leurs caractères atténués, où l’on retrouve les différences entre les
deux processus de somatisation envisagés plus haut. Il évoque ainsi le
caractère de chronicité pendant laquelle aucune réorganisation spontanée ne se produirait, une carence plus ou moins complète de la vie imaginaire, tant génétique que processuelle; l’association de la vie
opératoire à une affection somatique, association qui ne serait pas toujours retrouvée.
Ces différentes présentations dans la puissance descriptive de l’opératoire de P. Marty avaient privilégié la relation d’objet, la pensée, l’affect. Selon l’auteur : « le lien qui, théoriquement, les relie, ne peut être
que le désir, qui seul peut mettre en mouvement le fonctionnement mental ». Mais, ajoute-t-il, « où est le désir chez le patient opératoire ? Y en
a-t-il seulement un ?» Dans ce cadre, le désir se déclinerait au négatif, le
sujet étant dépossédé de sa subjectivité au profit de la soumission à
l’ordre de la psychologie collective.
Après une observation clinique, il aborde en premier cette soumission
dans le cadre des éléments pour une métapsychologie du fonctionnement
opératoire, cadre qui introduit la place du narcissisme. Cet élément est
longuement élaboré. Dans la visée de l’opératoire, le sujet opère dans le
registre d’idéaux plaqués; ils seraient là en devanture, selon moi, pour
minimiser la conflictualité interne, la culpabilité, faute de possibilités
transgressives trop lourdes à ce moment de potentialités affectives. Cette
loi, dite impersonnelle, apparaît comme un court-circuit de la réalité
psychique qui, elle, s’alimente du fantasme, du désir inconscient, rendant le surmoi opérationnel et non plus d’emprunt. Cet effacement de la
réalité psychique entraîne la suppression des relations originales avec les
autres, relations qui pourraient être ressenties comme des blessures narcissiques et comme une perte de soi.
À la place du relationnel qui admet l’altérité, l’objectalisation
(A.Green) adviendrait l’élément de « réduplication projective » décrit
par les auteurs du concept de l’opératoire, à la place des potentialités
identificatoires. La pensée aurait perdu ses qualités individuelles, l’affect tendrait à l’abrasion. Nous serions ici confrontés à « une conjoncture de négativité libidinale touchant les assises mêmes du moi », à une
figure régressive du surmoi, à un trouble majeur du narcissisme,
décrit par M. Fain comme « narcissisme de comportement ». Ce narcissisme de comportement impliquerait un inachèvement, une inaptitude à la passivité érotique, laissant planer l’hypothèse d’un déficit
narcissique primaire, suggérant plus tard « une absence de densité
subjective ».
Il m’a semblé que la référence/opposition avec ce que Freud a écrit au
sujet de la psychologie collective était quelque peu plaqué. Et peut-on
aller jusqu’à évoquer une maladie de l’idéal – contraint dans cette loi
impersonnelle –, à un écrasement de toute position surmoïque, voire à
une absence de surmoi ?
Sa deuxième approche métapsychologique concerne un rapprochement, original, entre la dépression essentielle et la mélancolie, ainsi que
la place du surmoi. Dans cet essai, Claude Smadja reprend le descriptif
de cette dépression en rappelant qu’elle procède d’une répression affective, d’un abaissement du tonus libidinal, résulte d’un processus de
désinvestissement narcissique, témoigne du courant contre-évolutif.
Dans ce tableau, le seul symptôme qui rapprocherait cette dépression de
la mélancolie serait l’effondrement de l’estime de soi. Cependant, dans
« Deuil et mélancolie », Freud envisage la notion de « mélancolie sans
objet », ce « sans objet » rappelant la notion de Pierre Marty de dépression sans objet. Cette particularité inscrirait ce type de mélancolie dans
le cadre d’une atteinte purement narcissique du moi, au même titre que
la perte narcissique primaire du moi évoquée pour l’opératoire, d’un
moi en tant qu’objet de ses pulsions, moi devenu objet perdu de l’organisation psychique, en lieu et place de l’objet. Ainsi, écrit l’auteur,
« ayons le courage de faire un pas de plus. Nous considérons que la
mélancolie sans objet n’est rien d’autre que la dépression sans objet des
psychosomaticiens ». Nous lui accorderons volontiers ce courage théorique qui plonge dans le constitutionnel du moi et du narcissisme, dans
le précoce des traumas infantiles.
Claude Smadja, reprenant la notion de surmoi dans l’opératoire,
considère qu’il est sans objet, un surmoi d’emprunt, un surmoi réduit à
sa fonction d’idéal. Mais alors pourquoi évoquer dans ce registre le
masochisme moral ? Pour réévoquer son hypothèse de pathomasochisme,
comme second temps d’un processus de réinvestissement psychique,
avant tout masochique, suivant ici le cours d’un masochisme moral. Ces
éléments originaux ont été et sont encore sujets à discussion.
Dans le rapprochement entre état opératoire et état traumatique,
l’auteur convoque et met en perspective les différents éléments constituants de ces deux états. Rappelons que les travaux en psychosomatique
mettent en pièce maîtresse la notion de trauma, empruntant les études
récentes des psychanalystes sur ce thème. Ainsi Pierre Marty, Michel
Fain, Michel de M’Uzan, mais aussi, entre autres, César et Sarah
Botella, René Roussillon, Michel Neyraut, participent de ce travail.
Cette séquence théorique doit être lue attentivement; elle n’est pas une
originalité de l’auteur, mais participe pleinement à son « étude ».
Dans sa lancée – et, comme il a introduit la pulsion de mort dans son
apport, comme le trauma serait l’agent provocateur de la désintrication
– bien que nous soyons ici à la limite de ce qui est théoriquement concevable dans la perspective pulsionnelle, il peut décrire ainsi cette troisième constellation métapsychologique, avec en filigrane ce qui a été
postulé précédemment, comme « la perte traumatique du moi en tant
qu’objet et la désunion pulsionnelle avec comme conséquence majeure
l’occupation du terrain par la pulsion de mort et ses effets destructeurs ».
Enfin, dans le prolongement de ce travail, l’auteur va ressaisir l’ensemble des résultats de son étude en y ajoutant quelques éléments. Il
nous propose l’idée d’une lignée traumatique dans laquelle s’inscrirait la
maladie opératoire et celle d’une lignée hallucinatoire dont la mise hors
d’état de fonctionnement aurait pour conséquence d’altérer plus ou
moins gravement la fonction de représentation de l’objet. Il nous propose
l’hypothèse que le fonctionnement opératoire aurait pour sens de neutraliser une réalité primaire désobjectalisante. C’est là une hypothèse
qu’on peut qualifier de « structurale »; elle est plus insistante que celle de
contre-investissement défensif actuel, négativant la réalité psychique. Il
m’avait semblé qu’une certaine « robotisation » de l’opératoire, peut-être
pour des raisons de démonstration nécessaires, avait prêté le flanc aux
critiques; en sera-t-il de même pour la maladie opératoire ?
Rester dans la logique implacable du traumadésintricationdestructivitécarence, aboutissant à une désorganisation chronique, émergeant
de la trame, de la potentialité de la maladie opératoire et aboutissant aux
maladies graves, poser donc l’équation maladie grave = maladie opératoire selon une vision moniste, monofactorielle, risque de ne pas être
consensuelle.
En revanche, la notion d’état opératoire – lieu métaphorique d’un
processus inflammatoire (psychosomatique) qui permet d’éponger périodiquement les excès d’excitation, ce au risque de décharge somatique,
hypothèse étayant celle de maladies à crises selon moi et qui engagerait
les objets du moi – paraîtra d’un maniement théorique plus facile. Ce
processus dit inflammatoire, dans une vision heuristique, serait, toujours métaphoriquement, une soupape de sécurité.
ÉTUDE SUR LES PROCÉDÉS AUTOCALMANTS
Ce troisième essai concerne l’étude des procédés autocalmants.
Cette notion (ce concept ?), bien mise en évidence, de concert avec les
études de Gérard Szwec, dans le droit fil d’une approche de Michel
Fain, fait de Claude Smadja un théoricien qui apporte aux collègues de
quoi penser et réfléchir, tout en les orientant vers les éléments clés de
la pensée psychosomatique. Signalons, pour ceux qui ne le savent pas,
que cette approche a permis aux deux auteurs de bénéficier du prix
Maurice Bouvet.
Ces procédés sont dits « autos » car ils procèdent – c’est le cas de le
dire – du sujet lui-même. Paradoxalement, mais seulement dans la super-ficialité de l’approche, c’est souvent l’hyperactivité éprouvée comme
nécessité interne qui joue le rôle autocalmant. Ces procédés constituent
en quelque sorte un mode particulier de maîtrise des excitations; ils
auraient une portée générale, présente chez tout individu. Dans certains
cas, ils prendraient une place excessive, bouleversant l’économie psychosomatique. Dans ce cadre, ils peuvent être considérés comme des
mécanismes de défense, visant à faire revenir le calme en protégeant le
moi mais signant par là un état de tension, voire de détresse, ainsi
qu’une contrainte de répétition, surtout d’origine motrice. Cette
approche convoque, met en relation les figures de la névrose actuelle, de
l’opératoire, le rôle économique des fonctions sensori-motrices envisagé
par Pierre Marty et Michel Fain, « les esclaves de la quantité » décrits
par Michel de M’Uzan.
Ces procédés deviennent figures de la « démentalisation », ils perturbent l’économie narcissique, ils seraient régulièrement associés au système de l’angoisse, ils surviennent souvent lors d’états traumatiques
(M.Fain), ils seraient en rapport avec des traumas précoces, réactualisés
dans ces cliniques.
Ainsi, ces procédés assureraient, selon l’auteur, « une fonction pareexcitante dévolue, dans les conditions normales, au travail psychique, ici
mis hors jeu du fait de la conjoncture traumatique ». Une approche de la
« traumatophilie »?
Puis Claude Smadja reprend un texte publié en 1995, traitant des
autocalmants comme destin inachevé du sadomasochisme, ce dans le
cadre de patients somatiques. Le défaut de passivité serait le pivot de cet
inachèvement ainsi qu’une incapacité à lier la destructivité interne qui
nous renvoie à un défaut quasistructural du masochisme primaire (l’approche de Ben Rosenberg est ici convoquée).
Que le lecteur excuse la longueur de cette note de lecture. Ce livre le
mérite, surtout s’agissant des thèmes proposés, de l’auteur qui les
expose, ce dans le cadre de notre revue.