2001
Revue française de psychosomatique
Les dépressions chez le bébé : affect, état, structure ?
Bernard Golse
[*]
30 rue de Bourgogne 75007 Paris
Après avoir rappelé les grands traits cliniques des dépressions du bébé en
fonction de l’âge, l’auteur tente de distinguer les points de vue de l’affect, de l’état et de
la structure au sein du champ dépressif, avant de montrer l’importance incontournable
du contre-transfert dans ce type de démarche.Mots-clés :
, Bébé, Dépression, Affect, Émotion, État, Structure.
After recalling the main clinical characteristics of depressive states in infants
according to age, the author attempts to distinguish the perspectives of the affect, the state
and the structure at the heart of the depressive field, before showing the unavoidable
importance of the counter-transference in this type of study.Keywords :
, Baby, Depression, Affect, Emotion, State, Structure.
Nachdem der Autor die wichtigsten klinischen Züge der Depressionen des Babys in Bezug auf sein Alter dargelegt hat, versucht er innerhalb des depressiven Feldes eine Unterscheidung zu treffen zwischen dem Affekt, dem Zustand und der
Struktur. Er zeigt danach die unumgängliche Wichtigkeit der Gegenübertragung.Schlagwörter :
, Baby, Depression, Affekt, Emotion, Zustand, Struktur.
Tras haber recordado los grandes trazos clínicos de las depresiones del bebé
en funcion de la edad, el autor intenta distinguir los puntos de vista del afecto, del estado,
y de la estructura en el campo depresivo, antes de mostrar la importancia inconturnable de
la contratransferencia en este tipo de proceso.Palabras claves :
, Bebé, Depresión, Afecto, Emoción, Estado, Estructura.
Cette réflexion sur les dépressions du bébé s’inscrit pour moi dans
l’effort que je fais, depuis maintenant plusieurs années, pour tenter de
montrer qu’on peut s’occuper du bébé tout en conservant les acquis, si
importants, de la réflexion métapsychologique et notamment la théorie
des pulsions, la théorie de l’étayage et même la théorie de l’après-coup.
Personnellement, je crois que cela est non seulement possible mais
nécessaire, sauf à retomber dans une vision réductrice et linéaire de la
psychopathologie précoce.
Il est certes possible que le travail avec les très jeunes enfants nous
amène à approfondir et à aménager le point de vue topique pour tenir
compte des fonctionnements dyadiques et triadiques, mais il ne s’agit en
rien d’un renoncement à nos repères psychanalytiques classiques.
Récemment, à la Société française de pédiatrie, j’ai eu l’occasion de
soutenir l’idée qu’il nous fallait désormais parler des dépressions du
bébé et non plus de la dépression du nourrisson, afin de tenir compte
d’une part de l’hétérogénéité probable des organisations dépressives précoces et, d’autre part, du changement de paradigme récent qui nous a
fait passer du concept de nourrisson à celui de bébé.
En tout état de cause, une question va courir, en filigrane de l’ensemble de mon propos, qui peut se formuler ainsi : à partir de quand le
bébé est-il capable de se déprimer en son nom propre ?
Cela suppose évidemment que se soit joué pour lui l’accès à l’intersubjectivité. Puis, à partir du moment où le bébé en devient capable, est-ce en termes d’affect, d’état ou de structure ?
Après quelques rappels cliniques de base, j’évoquerai les différents
concepts d’émotion, d’état et de structure à la lumière des données psychopathologiques actuelles, avant de conclure sur la place du contre-transfert dans la clinique des dépressions du bébé.
On sait que le terme de « dépression » est issu de la psychiatrie de
l’adulte et que son emploi chez le bébé, qui n’a pas encore, tant s’en faut,
repéré avec précision ses objets externes et qui n’a pas encore instauré ses
objets internes, ne va pas sans poser de multiples problèmes.
Le terme de dépression renvoie chez l’adulte à la notion de perte
d’objet mais le schéma du deuil tel qu’il a été établi par S. Freud et
K. Abraham ne peut évidemment pas convenir pour les très jeunes
enfants dont la double différenciation, intra et extra-psychique, est parfois loin d’être achevée.
Malgré tout, le terme de dépression est désormais consacré par
l’usage et ceci même chez les plus jeunes patients, d’où l’idée de
LéonKreisler d’accepter de continuer à l’employer, mais en ayant en tête
un certain nombre de réserves.
On saura par exemple que ce terme a été retenu pour le très jeune
enfant comme pour l’adulte, beaucoup moins en fonction d’analogies
structurales qu’en fonction d’analogies cliniques notamment liées au fait
qu’il existe une grande continuité quant à l’expression des émotions (de
la tristesse, ici) au travers des différents âges de la vie, et qu’on peut
l’entendre, chez le bébé, dans son sens quasi étymologique, soit la
dépression comme chute de pression et tout spécialement chute de pression des pulsions ou des instincts de vie.
À partir de là, il importe de décrire les choses en fonction de l’âge de
l’enfant et en distinguant deux périodes différentes, de six à dix-huit
mois d’abord, de zéro à six mois ensuite.
De six à dix-huit mois
Le noyau symptomatique central décrit par Léon Kreisler s’organise,
on le sait bien désormais, autour de l’atonie psychique, du retrait interactif, du ralentissement psychomoteur et de la désorganisation psycho-somatique.
Chacun de ces quatre grands groupes de signes peut bien sûr être discuté et affiné, en particulier dans la perspective de la prise en compte du
vécu contre-transférentiel du praticien, qui seul permet par exemple de
distinguer un ralentissement dépressif d’un ralentissement asthénique,
un retrait dépressif d’un retrait autistique ou douloureux, et de percevoir si les troubles psychosomatiques sont encore du côté de la vie (fonction d’appel) ou déjà du côté de la mort, par lâchage, épuisement et
débordement des diverses défenses recrutées.
Mais ce qu’il importe aujourd’hui de rappeler, me semble-t-il, ce sont
les conditions étiologiques qui président à l’instauration de tels tableaux
symptomatiques.
Depuis les travaux de M. Ainsworth, il est devenu classique de distinguer les carences qualitatives, les carences quantitatives et, plus
récemment, les discontinuités interactives.
Il s’agit là de trois axes de repérage qui, bien entendu, ne s’excluent
pas mutuellement de manière radicale mais qui, au contraire, peuvent se
combiner de manière plus ou moins complexe.
Les carences quantitatives, liées à l’absence concrète et matérielle de
l’objet primaire (caregiver des auteurs anglo-saxons), renvoient aux descriptions historiques de René Spitz (« dépression anaclitique » et « hospitalisme ») ou de J. Bowlby chez les enfants confrontés à des séparations
soudaines et plus ou moins durables (dépression par perte brutale des
liens d’attachement).
Le modèle de Spitz se réfère à la genèse de l’objet dans le cadre de la
théorie de l’étayage et dans le champ du désir, tandis que celui de
J. Bowlby se réfère à la théorie de l’attachement et se situe donc davantage dans le champ du besoin, mais dans les deux cas – même si ce n’est
pas le lieu d’en discuter ici – il y a place pour la prise en compte du jeu
des représentations mentales, sauf à caricaturer beaucoup la théorie de
l’attachement et à ignorer tous les travaux de M. Main et de I. Bretherton sur le concept d’internal working models (modèles internes opérants).
Les carences quantitatives, quant à elles, se jouent en présence physique de l’objet primaire, mais d’un objet primaire psychiquement
absent ou, à tout le moins, peu disponible et difficilement accessible sur
un plan interactif.
Selon que l’objet primaire a toujours été tel (« relation désertique
habituelle ») ou qu’il l’est devenu brutalement, L. Kreisler distingue
utilement les tableaux de « syndrome du comportement vide » dans le
premier cas ou de « dépression blanche » dans le second, mais, en tout
état de cause, il s’agit de situations symptomatiques moins spectaculaires que celles décrites dans le cadre des carences quantitatives précédentes.
Dès sa publication princeps de 1951, J. Bowlby cherchait en effet à
cerner l’essence en quelque sorte du noyau dépressif des très jeunes
enfants, et les signes repérés se placent, ici, sous le sceau du manque, du
défaut et du creux.
Rappelons que l’évolution naturelle des dépressions blanches, en l’absence de soins suffisants ou efficaces, se ferait vers la structuration progressive de personnalités dites psychosomatiques (relation blanche et
mécanismes opératoires), alors que celle des syndromes de comportement
vide se ferait vers l’organisation de fonctionnements autrefois appelés
« névroses de comportement » dont l’élément remarquable est l’expression
purement comportementale des divers conflits intrapsychiques habituels.
Dans le cadre des carences qualitatives, on assiste à l’heure actuelle
à une véritable fascination pour la question des dépressions maternelles,
et tout spécialement des dépressions maternelles postnatales.
Il y a là, à l’évidence, un champ de réflexion fécond mais qui appelle,
à mon sens, quelques commentaires.
Tout d’abord, si ces dépressions maternelles peuvent effectivement
avoir un rôle dépressogène pour l’enfant (par le biais, notamment, de
mécanismes bien décrits par André Green dans son travail sur le complexe de « la mère morte »: désinvestissement de l’imago maternelle,
identification au fonctionnement dépressif de la mère, identification à
l’objet du deuil de la mère et pseudo-œdipification de surface enfin), il
importe cependant de toujours resituer cet impact dans l’optique d’un
modèle polyfactoriel.
Il n’y a pas d’effet direct et linéaire de la psychopathologie maternelle
sur l’enfant, ne serait-ce que parce que celui-ci suppose toujours la
faillite du ou des tiers qui auraient pu, ou qui auraient dû, s’interposer
pour le protéger.
Régresser à un modèle étio-pathogénique linéaire est non seulement
réducteur et fallacieux, mais aussi dangereux car susceptible d’empêcher
toute alliance thérapeutique avec les parents et d’accentuer la dépression
des enfants de n’avoir pas su, ou de n’avoir pas pu, rendre leur mère
suffisamment bonne (H. Searles).
Veillons donc à ce que cet engouement pour les dépressions maternelles ne joue pas comme une occasion de revenir subrepticement à un
modèle psychopathologique de type médical, fondé sur des liens par trop
directs de cause à effet.
Par ailleurs, si Freud a renoncé à sa « Neurotica », en passant de la
théorie du traumatisme réel à la théorie du traumatisme imaginaire, en
matière de traumatismes par excès ou par surcroît d’excitation, ce mouvement demeure aujourd’hui entièrement à opérer à propos des traumatismes en creux, par défaut de holding ou faillite du système
pare-excitation initial.
Or, fantasmer dans l’après-coup une dépression maternelle qui n’a
pas eu lieu dans la réalité peut s’avérer pour le sujet un mécanisme
extrêmement économique dans la mesure où il peut permettre une déculpabilisation du processus de différenciation extrapsychique, et ceci rend
peut-être compte, en partie, de l’engouement actuel des chercheurs et
des cliniciens évoqué ci-dessus.
Tels sont les principaux éléments de réflexion qu’il paraissait utile de
rappeler à propos des carences qualitatives, de description plus récente
que les carences quantitatives.
Quant aux discontinuités interactives, elles sont d’individualisation
encore plus récente, et peuvent se situer sur un versant plutôt quantitatif, ou plutôt qualitatif, bien qu’en réalité elles soient le plus souvent de
type mixte.
Sur le pôle quantitatif, ces discontinuités se rencontrent dans le cadre
des biographies des « enfants paquets » qui se voient placés, déplacés et
replacés sans ménagement dans des milieux d’accueil successifs de qualité parfois médiocre. On sait que ce type d’histoire précoce a pu être
invoqué dans la genèse d’organisations psychopathiques, à côté de ce
qu’un auteur déjà ancien comme G. Guex avait pu décrire sous le terme
de « névrose d’abandon », ou, plus tard, de « syndrome d’abandon ».
Sur le pôle qualitatif, c’est toute la question des enfants confrontés à
des styles interactifs chaotiques et en particulier face à des mères borderline ou limites qui, à certains moments, se trouvent en interaction
vivante, chaleureuse et dynamique avec leur enfant, mais qui, à
d’autres moments, sont soudainement happées par leur problématique
intérieure, dépressive ou subdélirante. D’où, pour les enfants, un environnement interactif extrêmement peu sécurisant, une désorganisation
de leurs schémas d’attachement précoces et l’instauration progressive
d’un fonctionnement dépressif.
De zéro à six mois
On se situe là dans le champ de la psychiatrie dite périnatale et de ce
que L. Kreisler, je me réfère encore à lui, appelle les « phénomènes
dépressifs primaires ». Je le cite : « Est-on en droit de parler de maladie
dépressive à propos de nourrissons d’un âge largement inférieur à six
mois, affectés d’un comportement que l’on peut qualifier à bon droit de
dépressif : le faciès figé, l’absence de rire et de sourire, la lenteur gestuelle, la pauvreté des vocalisations, le détournement du regard, le
manque de réponse posturale d’anticipation à la prise, l’abrasion des
conduites de compétence ? Ces observations ne remettent pas en cause les
observations fondamentales de Spitz sur la genèse de la dépression qui
frappe l’enfant ayant franchi le stade du deuxième organisateur, mais
posent le problème des phénomènes dépressifs primaires. Ils pourraient
être de l’ordre de la réponse dépressive. »
Plusieurs modes d’approche de ces phénomènes ont été proposés.
La réponse dépressive a été bien décrite par J. Sandler et W.G. Joffe,
comme une aptitude humaine appartenant à tout individu.
Dans cette perspective, la réaction du bébé au célèbre paradigme
expérimental du still-face (E. Tronick et coll.), où la mère offre un visage
impassible aux avances de son bébé, pourrait ainsi être une expression
hyperprécoce de la réponse dépressive et cette réponse dépressive primaire pourrait être lue, selon L. Kreisler, comme « une préforme de la
dépression essentielle, significative d’une faillite des instincts de vie ».
Mais cette réponse dépressive peut aussi être lue comme une réaction
précoce de désattachement (J. Bowlby).
Et enfin, certaines solutions théoriques, qui, en fait, n’en sont pas,
ont été avancées dans le cadre de la classification dite du « zero to three »
qui parle de « troubles de la régulation des affects », catégorie qui renvoie
en réalité à la notion anglo-saxonne de tempérament.
Quelles sont alors les conditions étiologiques de ces manifestations
« dépressives » précoces ? Elles peuvent s’observer chez des bébés
malades, fatigués ou douloureux ou chez des bébés carencés (en référence, ici aussi, à la catégorisation de M. Ainsworth) mais, dans un certain nombre de cas, on est amené à parler de dépressions idiopathiques,
essentielles ou endogènes. Dans le premier cas, la tentation est de penser
les choses en termes d’affect dépressif, dans le second en termes d’état
dépressif et dans le troisième, en termes de structure dépressive mais, en
réalité, les choses ne sont pas si simples car, d’une part, elles ne peuvent
pas être aussi cloisonnées et, d’autre part, qu’on parle en termes d’affect, d’état ou de structure, la question est surtout de savoir si les manifestations dépressives observées ont un statut d’indice ou de signe,
c’est-à-dire, finalement, de savoir quels sont le rôle et la place de l’objet
et quel est le niveau d’intention communicative (consciente ou inconsciente) de la part du bébé.
AFFECT, ÉTAT ET STRUCTURE
Émotions et affects
J’aimerais d’abord citer D. Houzel qui, dans le Dictionnaire international de la psychanalyse (notions, biographies, œuvres, événements,
institutions), a rédigé l’item « Émotion » de manière extrêmement instructive :
Le mot « émotion » est issu du latin emovere: mettre en mouvement. Il a
d’abord eu le sens de mettre en mouvement physiquement, avant de prendre
le sens figuré d’une mise en mouvement psychique.
Ce terme est peu utilisé en psychanalyse, où on lui préfère celui d’« affect »,
issu du mot allemand Affekt.
Cependant, Freud a utilisé, dans un texte écrit en français en 1895, l’ex-
pression « état émotif », pour désigner ce qui sera traduit dans les éditions
allemandes par Affekt.
C’est dans les développements théoriques du courant kleinien de la psycha-
nalyse que l’on a vu réapparaître le terme d’émotion, et cela pour des raisons
fondamentales qu’il importe d’expliciter.
La métapsychologie freudienne est centrée sur l’étude de l’appareil psy-
chique, conçu sinon comme une entité isolée, tout au moins comme une entité
isolable.
Dans le modèle freudien, l’appareil psychique est mis en tension par les pul-
sions dont on peut observer deux aspects : l’affect et la représentation.
L’affect correspond aux aspects quantitatifs, la représentation aux aspects
qualitatifs des représentants de la pulsion.
Les affects positifs accompagnent la satisfaction pulsionnelle, les affects néga-
tifs accompagnent la mise en tension de l’appareil psychique (principe de
plaisir/déplaisir).
L’objet de satisfaction, qui permet la décharge pulsionnelle, est contingent.
D. Widlöcher souligne que l’affect se réfère à des fonctions de régulation
interne de l’appareil psychique : décharge pulsionnelle et signal destiné à
informer l’appareil psychique, comme Freud l’a suggéré dans sa seconde
théorie de l’angoisse, et que l’émotion ajoute une troisième référence, celle
d’une communication avec l’objet externe, « une modalité d’expression des-
tinée à informer autrui d’une situation particulière, chargée de valeur pour
le sujet ».
Il n’est donc pas surprenant que ce soit les théories qui donnent la plus
grande importance à la relation d’objet qui aient redonné une place centrale
au concept d’émotion.
Il comporte, par rapport à celui d’affect, des degrés de complexité supplé-
mentaire, d’une part parce qu’il est un moyen d’échange, de communication,
élaboré entre soi et autrui, grâce à ses expressions comportementales et
notamment faciales, très étudiées par les spécialistes du développement et des
fonctions cognitives, d’autre part parce qu’il renvoie à des aspects qualitatifs
nuancés et pas seulement à des aspects quantitatifs assortis d’une valence
positive ou négative.
M. Klein a insisté sur le caractère extrême des émotions du bébé au début de
son existence extra-utérine, liées aux relations d’amour et de haine pour
l’objet (partiel) dans ce qu’elle a appelé la « position schizo-paranoïde ».
Dans un second temps, les émotions deviennent plus nuancées, la haine se
teinte de culpabilité, l’amour d’ambivalence, lorsque l’enfant accède à la
« position dépressive ».
Bion a donné au concept d’émotion une place plus essentielle encore, dans
une description du monde intrapsychique comme un monde de relations
entre des objets internes ou intériorisés.
Pour cet auteur, les liens entre les objets internes sont des liens émotionnels,
de la même façon que les liens entre les sujets et ses objets externes sont de
nature émotionnelle.
Il choisit trois types de liens émotionnels : ceux qui correspondent aux rela-
tions d’amour (lien A ou L = love), ceux qui correspondent aux liens de haine
(lien H = haine, hatred) et ceux qui correspondent aux liens de connaissance
(lien C ou K = knowledge).
Les deux premiers, A et H, sont des liens passionnels, instables et corres-
pondant à des clivages. Le dernier, le lien C (ou K) est le lien psychanalytique
par excellence et il a l’avantage de la stabilité.
Il s’agit bien d’un lien émotionnel, en ce sens qu’il correspond à l’émotion
liée à l’incertitude et à la tension qu’il faut supporter devant l’inconnu en
attente d’un sens.
La cure psychanalytique développe le lien C.
Il est important de retenir la proximité relative des concepts d’affect
et d’émotion, à ceci près que le terme d’affect renvoie sans doute davantage à la théorie des pulsions, tandis que celui d’émotion renvoie peut-être davantage à la théorie des relations d’objet.
Il semble par ailleurs que le terme d’émotion comporte une valence
plus dynamique que celui d’affect dont la fonction principale, dans le
champ de la métapsychologie de base, correspond surtout à une fonction
de coloration du représentant-représentation de la pulsion (Vorstellung-Repräsentanz).
G. Haag, lorsqu’elle parle des émotions, insiste souvent sur leur
dynamique intense qui lance quelque chose de soi vers l’autre, comme
l’indique d’ailleurs l’étymologie même du terme (émotion) qui implique
l’idée d’un mouvement qui nous fait sortir en quelque sorte de nousmêmes.
Ceci est évidemment très sensible chez les bébés qui, à défaut de langage (in-fans), passent par l’image motrice pour penser leurs impulsions
et leurs attractions relationnelles et pour nous montrer ou nous démontrer, à leur manière, quelque chose de leurs élans interactifs ainsi figurés
au travers de certaines de leurs émotions. Ce lancer-vers-l’autre a donc
valeur simultanée de constat et de tentative d’annulation de l’écart intersubjectif (ce que l’on retrouvera d’ailleurs, mutatis mutandis, au niveau
du langage verbal).
Ajoutons encore que si l’émotion partagée peut se jouer à deux, il
n’en va pas de même, on le sait, des processus d’attention conjointe qui
impliquent toujours un objet tiers (chose, activité ou personne).
En tout état de cause, une question est de savoir s’il n’est pas quelque
peu paradoxal de parler d’émotion dépressive puisque la dépression
vient précisément inhiber, nous l’avons vu, l’ouverture vers autrui et
donc la recherche de contact (notion de retrait interactif).
On peut retenir globalement que l’affect serait plutôt du côté de l’indice (sans intention communicative consciente ou inconsciente), tandis
que l’émotion serait plutôt du côté de la relation et du signe (avec une
certaine dimension d’intention communicative) mais, en réalité, la ligne
de démarcation n’est sans doute pas aussi tranchée.
Il est clair par exemple que les processus d’accordage affectif ou
d’harmonisation des affects décrits par D. N. Stern ont, sans conteste,
une fonction de communication analogique.
Il est certain également que le choix du représentant-affect (Affekt-Repräsentanz), parmi le stock de traces mnésiques inactivées de l’enfant, se trouve bel et bien guidé par l’interaction avec la mère (ancrage
relationnel des processus précoces de symbolisation) selon les mêmes
mécanismes précisés par A. Green quant au choix du Vorstellung-Repräsentanz impliqué dans la figuration du représentant psychique de
la pulsion.
Il est indéniable enfin qu’il existe un véritable travail de l’affect qui
fait que celui-ci a partie liée avec l’objet puisqu’il participe étroitement
à sa représentation.
L’affect, en effet, ne peut plus aujourd’hui être considéré comme un
simple élément de coloration de la représentation de chose qui aurait
seule une fonction de représentance.
Si l’objet peut être investi avant même d’être perçu (S. Lebovici),
c’est bien parce que, avant d’être inscrit dans la psyché de l’enfant sous
la forme d’une représentation statique et stable, il l’est de manière dynamique sous la forme de if représentations d’interactions « dites généralisées » (D. N. Stern), à travers la prise en compte de contours rythmiques
et d’inflexions émotionnelles (feeling shapes) qui montrent bien que l’affect est un authentique aspect de représentation mentale, qu’il permet la
reconnaissance mutuelle de l’adulte et de l’enfant et que, de ce fait, il
s’inscrit au cœur même de la relation.
Les travaux d’André Green sur Le discours vivant et ceux de
I. Fonagy sur La vive voix avaient déjà frayé, en leur temps, cette vision
de l’affect qui est donc une vision interactive et représentative fort différente de la vision darwinienne en la matière (notion de six ou sept
affects innés de base) et plus dynamique encore que celle de Freud fondée sur les processus d’excitation et de décharge (principe de
plaisir/déplaisir).
Finalement, on peut dire aujourd’hui qu’affects et émotions sont à la
fois des phénomènes à représenter et des moyens de la représentation, et
que le jeu dépressif vient évidemment gauchir cet aspect du fonctionnement psychique du bébé.
Le concept d’état dépressif
La constatation de la grande réversibilité symptomatique des tableaux
dépressifs invite à prendre en compte la notion d’états dépressifs non
structurés de manière définitive, mais cette notion fait malheureusement
courir le risque d’un affadissement phénoménologique et d’une dilution
des repères métapsychologiques.
Dans la perspective de la notion d’état, il reste cependant à prendre
en compte la distinction entre la fonction et le sens de l’état considéré,
distinction qui pose bien sûr la question de l’impact de l’interprétation.
Les dépressions du bébé peuvent avoir pour fonction de réanimer
psychiquement la mère déprimée (notions d’enfant-thérapeute ou de
« sollicitude thérapeutique » de l’enfant à l’égard de sa mère bien décrite
par un auteur comme J. Lanouzière), ce n’est pas pour autant que tel en
sera le sens qui leur sera conféré dans l’après-coup, plus ou moins lointain, par l’enfant spontanément ou dans le cadre d’un travail thérapeutique rétrospectif.
La notion de structure dépressive
La structure dépressive, au même titre que toute structure psychique,
peut être conçue comme primaire (donnée quasi d’emblée) ou comme
secondaire (résultat d’une structuration progressive).
Mais surtout elle peut être appréhendée, là encore, plutôt sous le
sceau de l’indice, ou plutôt sous le sceau du signe.
Je ne donnerai ici qu’une proposition de classification.
Du côté de l’indice, on peut ainsi ranger :
- La position dépressive du modèle kleinien ainsi que les oscillations
entre position dépressive et position schizo-paranoïde en tant qu’indice
de la totalisation de l’objet et de l’accès à l’ambivalence;
- Le conflit esthétique décrit par D. Meltzer en tant qu’indice de la
rencontre du bébé avec son énigmatique objet primaire;
- La lignée dépressive de L. Kreisler;
- Les structures dépressives indices de structures à vocation destructurante (on pense ici aux phénomènes dépressifs de désorganisation psychosomatique et au concept de pulsion de mort désobjectalisante
proposé par A. Green);
- Les structures dépressives enfin qui valent comme indices d’un
échec de la mise en place de la résilience, que cet échec se joue en pré- ou
en postnatal.
Du côté du signe, en revanche, on peut ranger :
- La structure dépressive comme modalité d’emprise (J. Kristeva) ;
- Les structures dépressives en tant que déséquilibre dans le jeu entre
les deux formants, en emprise et en satisfaction, de la pulsion (P.Denis);
- Les dépressions par structuration d’un attachement évitant comme
défense à l’égard d’un manquement ou d’une non-fiabilité de l’objet primaire.
En dépit de toutes ses limitations, la classification « zero to three »
cherche, en quelque sorte, à tenir compte et du pôle indiciel et du pôle
sémiotique, en conjoignant dans le même regard la part personnelle du
bébé, les caractéristiques de ses objets et les spécificités de leurs interactions réciproques.
Théorie des structures et théorie des états
À propos du narcissisme primaire, André Green s’est posé la question
de la structure ou de l’état.
Je le cite : « La tendance générale actuelle de la psychanalyse est résolument ontogénétique; son tort est peut-être de ne l’être pas assez. Freud
l’était davantage en ne se laissant pas paralyser par une conception
linéaire du temps. Mais il était sans cesse renvoyé d’une théorie des états
qui n’éliminait pas d’elle la part descriptive de formes cliniques à une
théorie des structures qui créait des modèles, sinon comme des conventions
pures, du moins comme des développements de ces états jusqu’aux limites
où ils révèlent leur fonction et leur sens dans les termes les plus abstraits. »
Et plus loin :
« À bien y réfléchir, on s’aperçoit que la théorie des états qui a engendré le monstre hybride de la phénoménologie psychanalytique est, en
dernier ressort, théorie des manifestations du sujet mais non théorie du
sujet. »
Et enfin :
« Il ne faut pas croire que nous récusions entièrement tout ce qui dans
la psychanalyse relève de la théorie des états. Elle représente un premier
niveau de l’épistémologie psychanalytique et les psychanalystes ne peuvent éviter dans leur communication silencieuse avec leurs analysants ou
avec d’autres analystes de s’exprimer ainsi : il désire en fait ceci ou cela,
il dit au fond telle ou telle chose, il revit à nouveau…
Mais ce palier inévitable ne peut être tenu pour le degré d’organisation qui rend compte du procès de l’analyse. »
Autrement dit, le psychanalyste ne peut probablement pas se contenter de la notion d’état, mais dans le champ des dépressions du bébé nous
rencontrons alors un triple questionnement :
Comment éviter que le fonctionnement projectif préverbal et prévalent de l’enfant, qui implique inévitablement un certain niveau d’écoute
phénoménologique, ne nous entraîne vers une certaine dérive extrapsychanalytique ?
Comment inférer l’éventuelle structure dépressive sous-jacente à partir de la rencontre empathique avec l’état dépressif du bébé ?
Comment, enfin, penser les structures dépressives précoces alors
même que la différenciation intrapsychique est encore en cours, que la
différenciation extra-psychique n’est pas encore achevée (dépression
avec ou sans objet ?), que la prise en compte d’une topique dyadique,
voire triadique, s’avère sans nul doute nécessaire et que le processus
même de structuration suppose une mouvance interdisant le repérage
d’organisations trop fixées ?
DÉPRESSIONS DU BÉBÉ ET CONTRE - TRANSFERT
Comme toujours, c’est évidemment la prise en compte soigneuse du
contre-transfert du clinicien qui seule permet, à l’heure actuelle, de
résoudre un certain nombre des difficultés évoquées.
Sur le plan sémiologique tout d’abord, seul le contre-transfert peut
indiquer, par exemple, si les troubles psychosomatiques du bébé ont
encore une fonction d’appel ou s’ils sont déjà l’indice d’une désorganisation de l’équilibre psychosomatique de l’enfant ou de la dyade.
Ce point est très important car il montre la nécessité pour la psycho-pathologie précoce d’une mise en histoire des troubles observés à tel ou
tel moment, dans la mesure où plus l’enfant est jeune, plus c’est son
corps qui lui sert de vecteur relationnel.
Dès lors, en effet, le répertoire de ses manifestations de mal-être est
relativement limité et, en tout cas, un même désordre (trouble du sommeil, difficulté alimentaire, irritabilité, excitabilité, agitation…) peut
venir témoigner de conditions instinctuelles ou pulsionnelles variées,
voire littéralement inverses.
Ceci incite à la prudence quant au recours trop exclusif à des instruments de type grilles d’évaluation dont la fonction est essentiellement
descriptive d’un point de vue synchronique et qui ne peuvent donc utilement prendre en compte ni l’histoire clinique d’un point de vue diachronique, ni le vécu contre-transférentiel du passateur.
Des efforts doivent manifestement être faits ici pour améliorer, dans
ces deux directions, la qualité de ces outils standardisés si l’on veut pouvoir y recourir de manière plus fructueuse qu’aujourd’hui.
À titre d’exemple, rappelons que le retrait de l’enfant dont l’extériorisation comportementale est relativement univoque peut fort bien
être de nature diverse (dépressive, autistique, asthénique, douloureuse) et que, à elle seule, une échelle comme l’échelle ADBB (A. Guedeney) ne peut en rien donner la clé de cette question de diagnostic
différentiel dont la résolution doit impérativement faire appel à
d’autres éléments, et notamment à des données contre-transféren-tielles.
Les travaux d’A. Carel apparaissent alors comme très heuristiques de
ce point de vue.
Certains auteurs, pour esquiver la discussion entre affect, état ou structure dépressive, utilisent volontiers le terme d’organisation dépressive.
La tactique est élégante mais elle est au mieux un pis-aller, au pire un
cache-misère, car elle laisse entière la question de savoir si les symptômes
dépressifs observés ont seulement valeur de mécanismes ou, au
contraire, celle de reflets structuraux.
Cette problématique rejoint celle, analogue, qui se pose depuis longtemps déjà en matière de troubles autistiques dont la nature défensive
(mécanismes autistiques) ou structurale se voit, encore aujourd’hui,
intensément débattue (J. Hochmann).
Il s’agit d’un débat théorico-clinique sans solution claire à l’heure
actuelle.
Finalement, que ce soit sur un plan sémiologique ou sur un plan
conceptuel, le dernier mot revient, on le sent bien, au contre-transfert.
Son élaboration attentive par le clinicien demeure, aujourd’hui encore,
notre guide essentiel et il y a là un véritable enjeu pour la formation qui
doit permettre aux futurs intervenants d’accepter et de supporter la mise
en résonance, par les troubles dépressifs des bébés, de leur propre position dépressive primaire.
La clinique du bébé ne peut pas se contenter d’être purement descriptive.
C’est tout l’aspect interactif, contre-transférentiel et historicisant de
cette clinique qui, au cas par cas, va nous aider à ressentir les choses en
termes d’affects, d’émotions, d’états ou de structures et ceci va profondément influencer nos stratégies thérapeutiques.
Il ne s’agit donc en rien d’une réflexion seulement intellectuelle puisqu’elle engage des enjeux cliniques, théorico-techniques, thérapeutiques
et même éthiques.
Au terme de ces quelques pages, il y a sans doute plus de questions
qui se posent que de réponses qui se trouvent apportées.
Une problématique émerge malgré tout dans ce champ des dépressions du bébé :
Comment faire la part entre les dépressions avec objet et les dépressions sans objet ?
D’où deux questions corollaires :
- il s’agit déjà de dépressions avec objet, de quel objet s’agit-il en fait ?
- il s’agit encore de dépressions sans objet, s’agit-il seulement
d’une absence d’objet déjà suffisamment constitué ou s’agit-il, plus radicalement, d’une faillite véritable de la constitution de l’objet ?
Beaucoup de travail nous attend encore, on le voit, pour approfondir
et clarifier nos réponses.
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Bernard Golse, pédopsychiatre-psychanalyste, est chef du service de pédopsychiatrie de l’hôpital Necker-Enfants-Malades. Il est aussi professeur de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à
l’université René-Descartes (Paris V).