2001
Revue française de psychosomatique
La fonction maternelle selon Pierre Marty
[*]
Michel Fain
Le remplacement de la notion d’« imago » par celle de « fonction »
éveille la curiosité quand la locution paraît sous la plume de Pierre
Marty. En effet, lorsque fut discutée la clinique des personnalités des
mères de patients somatiques, des idées très proches de celles passées en
revue par les spécialistes de l’enfance furent enregistrées. Néanmoins,
l’usage du terme fonction en place d’imago implique une obligation bien
plus globale au rôle dévolu à la mère, qui se trouve alors défini non plus
par les aléas de sa structure mentale particulière, mais par la fécondation qui déclenche à partir de l’œuf fécondé dans le corps de la mère cet
extraordinaire mécanisme qu’est la gestation. Or, il est bien entendu
qu’il n’existe pas de gestation sans une physiologie particulière de la
mère, physiologie qui ne lui appartient pas. Classiquement elle fait suite
à la rencontre sexuelle motivée, elle, par la recherche de la prime de plaisir. La revendication féministe a notamment porté sur l’appropriation de
cette physiologie, action qui limite en fait le droit à la vie de l’œuf issu de
la fécondation. Les remous que causent les problèmes soulevés par
l’avortement provoqué – technique visant à définir la vie selon un cadre
légal modifiant les règles des défenses de l’espèce – nous montrent que
l’introduction du terme fonction éveille d’emblée des conflits siégeant au
niveau du surmoi. Or, les conflits portant sur la structure du surmoi sont
générateurs de cette violence primitive remarquablement décrite par
Jean Bergeret. Je pense d’ailleurs que cette violence couve derrière les
discussions opposant les tenants de la fonction et ceux soutenant le principe de l’imago maternelle.
Ainsi, la locution « fonction maternelle » s’implique dans un processus
où la primauté de la procréation vient au premier plan, primauté masquée pour les géniteurs par la recherche de l’orgasme. Cela signifie que
dans des conditions optima la scène primitive précède la création d’un
nouvel individu qu’elle exclut simultanément. La fonction maternelle qui
y fait suite implique un véritable renversement de l’investissement, renversement complexe, puisque la précession de la scène primitive contiendra dans son désir d’être renouvelé, l’exclusion de l’enfant du champ de
conscience des géniteurs. Autrement dit, dans la mesure où la fonction
maternelle se définit comme génératrice de mesures visant à protéger et
faire évoluer la nouvelle créature, elle n’a plus cette simplicité vertueuse
que contient la notion de mouvements de vie, dont le destin serait la sauvegarde de l’organisme et des acquis de l’évolution. Issue du plaisir
sexuel adulte, elle en est aussi le renversement. Il apparaît alors difficile
d’assimiler cette fonction à la libido sexuelle sans préciser la marque du
conflit interne qu’elle contient.
Il a été écrit plus haut que finalement l’imago maternelle ressemblait
aux exigences de la fonction maternelle. Cette erreur doit être rectifiée.
Pierre Marty a notamment appliqué à la fonction maternelle une tâche
importante dans la genèse des fonctions somatiques d’un individu. Pour
ce faire, il joue sur ses conceptions concernant l’automation et la programmation. Schématiquement parlant, disons que la fonction maternelle va jouer un rôle important en repérant les signes du passage
évolutif des manifestations répétitives (automation) vers la programmation évolutive. Rôle d’ailleurs difficile, car il implique une mesure adéquate des dons et des frustrations. Ainsi, grâce à sa fonction maternelle,
la mère va s’inscrire dans l’histoire de la maturation somatique, jouant
alors un rôle (positif ou négatif) dans l’acquisition des fonctions somatiques. Il est créé de ce fait des possibilités de fixation et de régression
s’inscrivant au niveau du soma (voir à ce propos l’intervention de
Claude Smadja au cours de la discussion qui a eu lieu à Genève sur
l’unité fondamentale de l’être humain).
En vérité, le point de vue évolutionniste qui donne ainsi un rôle essentiel à la fonction maternelle en raison de sa sensibilité aux poussées évolutives est-il si évident ? Ne fait-il pas abstraction du dynamisme créatif
du corps du sujet, dynamisme qui recevait pleinement, sans le percevoir
le moins du monde si bien sûr il ne défaillait pas, l’étayage du corps
maternel ? La gestation est un processus qui crée les conditions de fonction dans un autre environnement, la vie aérienne, en même temps
qu’elle perd sa fonction étayante. Aux environs de la naissance, ces fonctions créées pour un autre milieu sont probablement vécues avec un
important coefficient de manque. C’est pourquoi la notion de mosaïque
indifférenciée ne peut être que postérieure à la naissance, postérieure à
un changement de nature traumatique. L’hypothèse est qu’à un moment
donné de la gestation, quand la création des fonctions futures domine, il
n’existe pas de non-différenciation de la mosaïque première, mais il
existe au contraire un fonctionnement d’une remarquable cohésion.
C’est dans ce fonctionnement que B. Grunberger voit l’origine du narcissisme qui, du coup, s’apparente à la fonction maternelle. Cette dernière s’exerce pleinement tant que la mère en est inconsciente sur un
mode répétitif qui justifie la conception de Pierre Marty sur l’automation, dans la mesure où un but précis préside à son fonctionnement, la
création d’un futur sujet. Ce mode de fonction maternelle ne peut durer
qu’un temps, et il n’est pas trop audacieux de postuler que, peu avant la
naissance, des besoins nouveaux exercent une pression investissant des
mouvements vers la vie aérienne et le détachement du corps maternel,
qui n’est plus qu’un contenant où on peut désormais se noyer.
Un bébé est néanmoins loin d’être achevé; les processus de croissance
et de développement sont là aussi exigeants qu’à l’époque fœtale. Comme
on l’a vu, Pierre Marty considère qu’il est souhaitable que la mère et ses
substituts continuent à jouer le rôle qui échappait à leur contrôle
conscient. N’est-ce pas dire qu’il est souhaitable qu’au cours d’une
régression opérée en commun, mère et enfant retrouvent une situation au
cours de laquelle, grâce à leur action combinée, les conditions optima de
développement se retrouvent fusionnées ? Freud a souligné à ce propos
combien le séjour intra-utérin où se recrée un bon fonctionnement somatique se retrouve dans l’état de sommeil. Il existe ainsi une corrélation
étroite entre « fonction maternelle » et « sommeil ». Ce dernier, en principe, exige pour retrouver ses capacités restauratrices du soma un désinvestissement des activités deveille, désinvestissement qui est en grande
partie à la charge de la fonction maternelle. Préparer l’enfant à ne plus
être choisi par lui comme but de ses pulsions implique que l’objet mette
en train une sélection de comportements visant à rétablir ce temps de
fusion et de communion favorable au développement du soma. Cette
sélection utilise à plein pour se transmettre le corps à corps mère-enfant
et s’étaye sur la tendresse maternelle qui s’y révèle, pulsion sexuelle inhibée quant au but. Ce comportement maternel s’observe fréquemment
lors de la lutte contre le sommeil qui existe souvent chez les enfants
joueurs, qui refusent alors de désinvestir le système sensorio-moteur
mobilisé par le jeu. Quand ce refus devient chronique, il se range dans la
description qu’en a faite Gérard Szwec sous le nom « enfants non
câlins ». Cette description impliquait l’existence de bébés câlins qui, au
cours d’un contact corporel avec la mère ou un substitut, se laissent aller
à désinvestir la sensorio-motricité, libérant alors l’hallucinatoire. Ce
corps à corps tendre où dominent les sensations somatiques agréables
constitue une expérience de satisfaction dont l’inhibition motrice est un
effet libérant l’hallucination de son attache au seul corps du sujet.
À ce propos, l’hallucination liée au sommeil n’apparaît plus comme
un simple déplacement d’une action primaire, mais aussi comme résultant d’un désinvestissement qui la situe dans une position antagoniste du
comportement vigile. Elle y trouve, outre une certaine liberté bien que
restée en liaison avec les expériences de satisfaction, un surcroît de luminosité comme Freud l’a décrit quand il fut frappé de l’oubli du nom de
Signorelli. Je souligne « liée au sommeil » tant il paraît que dans sa version normale l’hallucination fait fonction de conserver les avantages du
repli libidinal sur l’état de sommeil.
La liaison qui demeure entre l’expérience de satisfaction et l’hallucinatoire montre qu’il serait erroné de considérer qu’elle reflète une rupture entre deux modes d’investissement, le repli sur le sommeil et
l’hallucinatoire de nature pulsionnelle. La répétition hallucinée des expériences de satisfaction traduit une mutation de l’énergie du moi et transforme ce qui ne fut souvent que la trace de satisfaction d’un besoin en
une hallucination qui assure sa propre décharge, devenant de ce fait
réalisation hallucinatoire du désir. Autrement dit, le problème se pose au
niveau économique, à savoir : c’est la capacité élaborative qui compte,
témoignant d’une richesse représentative – on peut parler à ce propos
d’épaisseur du préconscient, qui finalement traduit un rappel de la
continuité entre l’expérience de satisfaction et sa mutation hallucinatoire. Le conflit qui apparemment en découle confère en quelque sorte au
système sommeil-rêve la valeur d’une manifestation de vie. Certes, il
existe à ce propos la trace d’une fusion originaire se situant avant le
désétayage du pulsionnel, mais l’existence du conflit qui exige du matériel pour se développer s’inscrit comme un avatar de la fonction maternelle. Cette dernière conserve sa toute-puissance de l’action conjuguée de
la mère et du fœtus dans un but commun d’édification du soma futur de
l’enfant.
La dynamique de ces activités fusionnées vers un même but suit un
programme qui reste totalement inconscient à la mère et, peut-on le supposer, au fœtus, introduisant un questionnement quasi métaphysique
(qui est le programmateur ?) que l’on peut d’ailleurs rapporter à une exigence de conservation de l’espèce. Ce questionnement n’est pas que philosophique, il désigne la mère comme chargée d’une obligation de
défendre la conservation de l’espèce. Cette obligation trouve sa pleine
voie en restant dans la lignée d’un comportement instinctuel inconscient
par définition, et parfaitement adapté aux seuls enfants encore en croissance. Ce pouvoir si spécifique qu’il mériterait d’être appelé femelle a
suscité des réactions légiférantes de la gent mâle dont l’une, caricaturale
dans son action, la coutume ordalique, qui par l’épreuve qu’elle dicte
met en cause la survie des enfants tout en désignant ces survivants
comme enfants du totem. En retour, la représentation de la Vierge à l’enfant, cet enfant qui n’est pas issu de la prime de plaisir, divinise un lien
qui sans en avoir l’air exclut la paternité en éliminant la scène primitive.
Elle, cette représentation, est aux antipodes de l’enfant totémique qui se
définit par un jumeau mort et l’élimination de la Vierge à l’enfant.
On retrouve cette préoccupation dans la discussion menée par Pierre
Marty sur la fonction maternelle, qui compare l’action maternelle originelle et les devoirs que comporte l’action du thérapeute. Il codifie les
modes d’emploi pour y parvenir et finit par convenir de l’impossibilité
d’une telle démarche. Néanmoins, il insiste sur la perception de signes de
défaillance de la vie. Les conseils qu’il prodigue prennent en quelque
sorte l’allure d’un code très élaboré pour parvenir à se rapprocher de
cette fonction maternelle, dont le meilleur fonctionnement n’en demeure
pas moins instinctuel et inconscient. Cela dit, il n’est pas dit qu’en
matière psychosomatique les thérapeutes femmes et mères n’aient pas un
quelque chose en plus qui les rend plus efficaces dans ces cures. Il est
probable que le thérapeute mâle, devant un patient « opératoire », a l’impression de se trouver face au jumeau mort victime du totem, alors
qu’une femme et mère y retrouvera peu ou prou l’enfant de la Vierge.
Si le fonctionnement conjoint et inconscient de la mère et du fœtus
dans l’édification de ce dernier au rang d’être humain mérite pleinement
le nom de fonction maternelle, cette dernière s’impose comme modèle si
est considéré le qualificatif « inconscient ». L’existence du corps vigilement en bonne forme ne se définit qu’à partir d’un silence recouvrant
son fonctionnement, silence composé en fait de la perception de multiples
messages. Qu’un de ces messages vienne à manquer et l’alerte est donnée. Il est alors visible que cette perception inconsciente du fonctionnement somatique provient de l’intériorisation de la fonction maternelle. Si
le moi se fait l’observateur conscient d’une de ses fonctions, celle-ci est
perçue négativement. Le fait que l’hypocondriaque vive constamment
son corps comme transmettant un message de danger montre ce qu’entraîne la rupture de ces silences. La notion de message conduit à réfléchir
sur la liaison qui s’impose, le message de menace de castration par le
père surprenant son rejeton se livrant à un auto-érotisme. Force est
alors de constater la rupture avec la fonction maternelle qui visait à
maintenir inconscient le fonctionnement du corps : là, c’est la mère qui
s’inquiète de voir son enfant utilisant son corps à une décharge autoérotique plaisante, inquiétude qui replace l’enfant au sein du complexe de
castration. La réduction au silence entraînera la fonction maternelle à
traiter l’autoérotisme comme elle l’avait fait pour le fonctionnement
somatique, c’est-à-dire de le réduire au silence. Nous savons combien
l’inquiétude maternelle joue un rôle dans l’édification du surmoi, cette
inquiétude imposant une théorie sexuelle infantile généralisée, l’absence
de pénis de la petite fille comme preuve de la réalité de la castration.
Ainsi, la fonction maternelle apparaît comme une composante du sur-moi prenant part à l’ouverture de la période de latence qui, si elle est
pleinement réalisée, s’avère favorable au développement psychosomatique préadolescent. Notons alors que le message de danger de castration
transmis par la mère assumant sa fonction maternelle est donné lors
d’une période de veille au cours de laquelle le « sensori-moteur » est
dominant. Les expériences auto-érotiques sont alors en tant que satisfaisantes placées en latence, position favorisant l’hallucinatoire. Ce dernier, partie prenante du domaine onirique, garantira l’existence du
sommeil et avec lui la restauration du soma. Autrement dit, même quand
elle joue un rôle dans le refoulement sur un mode pleinement mentalisé,
la fonction maternelle reste garante de la construction du soma. Elle est
alors garante de l’épaisseur du préconscient. On peut alors imaginer ce
que serait un fonctionnement parfait de ladite fonction, tout élément
auto-érotique fixé sur un mode infantile serait mis en latence durant la
veille et réservé à l’hallucinatoire convenablement travaillé pour ne pas
troubler le sommeil.
Suis-je surpris de retrouver dans cette perspective théorique d’une
fonction maternelle de bonne qualité la même formule que celle que j’ai
autrefois donnée de la censure de l’amante ? L’amante était alors un sub-stantif, le plus pesant possible, pour postuler la présence essentielle de
l’érotisme féminin dans le déroulement du conflit œdipien, alors que la
fonction maternelle selon Pierre Marty vise l’investissement narcissique
du soma, et ce, grâce en particulier à l’inhibition motrice issue de la tendresse maternelle pour son enfant. Il n’y a donc pas de surprise à trouver un but identique à la mère et à l’amante; après cet investissement
silencieux du corps venant du sommeil d’un enfant, pourquoi ne pas
donner une chance de vie au suivant ? D’ailleurs, l’existence d’une fratrie ne montre-t-elle pas les variations de cet investissement quasi somatique qu’est la fonction maternelle suivant l’âge des frères et sœurs ?
[*]
Cet article est paru en 1999 dans
Actualités psychosomatiques, n° 2, Georg Éditeur, Genève.