2001
Revue française de psychosomatique
Bébé déprimé, bébé malade
Dépression du bébé ou chute du tonus de vie ?
Rosine Debray
13-15 rue de l’Amiral-Roussin 75015 Paris
La progressive et fluctuante psychisation du bébé s’accompagne d’un balancement entre chute du tonus de vie entraînant l’apparition d’éventuelles somatisations et
mouvement dépressif vrai. Un exemple clinique détaillé illustre cette manière de voir.Mots-clés :
Chute du tonus de vie, Expression somatique, Mouvement dépressif, Sys- tème pare-excitations maternel et paternel.
The progressive and fluctuating psychic development of the baby is accompanied by an oscillation between the drop in life tonus leading to the apparition of somatisations and a real depressive movement. A detailed clinical example illustrates this way
of thinking.Keywords :
Drop in life tonus, Somatic expression, Depressive movement, Maternal and paternal protective shield.
Die progressive und sich verändernde Psychisierung des Babys ist
gekoppelt an Schwankungen zwischen dem Fall des Lebenstonus, mit möglichem Aufkommen von Somatisierungen, und einer echten depressiven Bewegung. Eine ausführliche
Klinik illustriert diese Sichtweise.Schlagwörter :
Fall des Lebenstonus, Somatischer Ausdruck, Depressive Bewegung, Mütterlicher und väterlicher Reizschutzsystem.
La progresiva y fluctuante psiquización del bébé se acompaña de un balanceo
entre caida del tono de vida, conllevando la aparición de eventuales somatizaciones y de un
verdadero movimiento depresivo. Un ejemplo clínico detallado ilustra este punto de vista.Palabras claves :
Caida del tono de vida, Expresion somática, Movimiento depresivo, Sistema paraexitación maternel y paternal.
Lorsque Gérard Szwec m’a demandé de participer à une journée
d’étude sur la dépression chez le bébé, c’est avec une grande surprise
que je me suis aperçue que je n’utilisais jamais cette notion avec les
bébés que je rencontre et pratiquement jamais non plus avec les jeunes
enfants. Ce constat troublant méritait réflexion car l’idée que, contrairement à mes collègues, je ne rencontre pas de bébés ou de jeunes
enfants déprimés est difficile à soutenir. Il s’agit donc plutôt d’un
concept que je n’utilise pas et la question se ramène alors à savoir pourquoi je ne l’utilise pas et par quoi je le remplace.
D’une manière générale, ce que je cherche à évaluer chez les bébés,
c’est le rapport qui existe entre leurs mouvements de vie, leur tonus de
vie, et les mouvements de désorganisation dont ils peuvent être la proie,
mouvements que je nomme plutôt, à l’instar de Winnicott, mouvements
antivie que mouvements de mort. Bien entendu, pour tous les bébés cette
évaluation ne prend sens que rapportée aux caractéristiques du système
pare-excitations maternel et paternel lorsque le père est présent et disposé à jouer son rôle. Nous sommes donc d’emblée dans la complexité.
Une grande distinction s’impose cependant d’entrée de jeu : on ne
doit pas confondre un tableau de marasme ou d’atonie présent dès le
début de la vie chez certains bébés, tableau qui plaide pour un état où le
tonus de vie serait d’emblée défaillant, avec un tableau évoquant une
dépression anaclitique telle qu’elle a été initialement décrite par Spitz,
qui survient après l’instauration d’une bonne relation avec la mère. Je
rappelle en effet que ce sont les bébés qui ont noué une vraie relation
avec leur mère qui sont seuls susceptibles de réagir par une dépression
anaclitique lorsqu’ils sont brusquement séparés d’elle. Les bébés qui ne
sont pas parvenus à investir leur objet privilégié se montreront indifférents à sa perte.
Cette distinction capitale met donc l’accent sur le développement psychique du bébé : non repérable face au tableau de marasme ou d’atonie,
mais déjà là, s’il s’agit d’une dépression anaclitique.
Les questions relatives au développement psychique du bébé sont, on
le sait, loin de faire l’unanimité chez les cliniciens. Elles sont en réalité
largement dépendantes des options théorico-cliniques qui animent chacun; ce qui illustre un point à mon avis fondamental : ce sont les options
théorico-cliniques du psychanalyste qui organisent les données complexes
de la clinique.
En ce qui concerne le développement psychique du bébé, je ne partage pas le point de vue de Mélanie Klein qui voudrait que le bébé vienne
au monde avec un appareil psychique déjà là; je pense que l’appareil
psychique émerge progressivement, d’une manière discontinue et à des
rythmes différents selon les bébés et les caractéristiques de leurs objets
privilégiés. Ce que nous saisissons de cette émergence se traduit à travers
des « signes » qui ont valeur de témoins signifiants pour le clinicien.
Le premier signe repérable pour moi est la distinction ultra-précoce :
premières heures ou premiers jours de la vie, que le nouveau-né peut
faire par rapport à la discrimination fine de ses objets privilégiés : mère
et père, le monde des perceptions s’organisant alors quasiment d’emblée
autour de la distinction mère/père/non-mère/non-père. Mais cette distinction inaugurale, qui est la plus favorable pour l’émergence de l’appareil psychique, peut demeurer fluctuante et fragile si elle ne s’étaye pas
sur des interactions suffisamment bonnes traduisant un bon accord
père/mère/bébé (c’est 1’« atunement » de Daniel Stern). Elle peut aussi ne
pas s’établir chez certains bébés dont l’appareil psychique se révélera
ultérieurement défaillant. D’où cette conséquence importante : la peur au
visage de l’étranger peut se repérer extrêmement tôt chez les bébés qui
auront opéré cette distinction ultra-précoce mère/père/non-mère/non-père
mais seulement sous certaines conditions favorables : il faut en effet que le
nouveau-né soit dans l’état d’inactivité alerte décrit par Wolff (1966).
Dans cet état particulier, le bébé ne bouge pas mais ses yeux et ses
oreilles sont braqués sur le monde extérieur et c’est alors, mais alors seulement, qu’il est capable de réaliser les prouesses décrites par les expérimentalistes traduisant ce qu’il est convenu d’appeler les compétences
du nouveau-né. Bien entendu, pour que cet état d’inactivité alerte puisse
se produire, il faut que le système pare-excitations maternel fonctionne
bien et que les excitations tant internes au bébé et à sa mère qu’externes
liées à l’environnement se trouvent évacuées ou plutôt « digérées ». Tous
les bébés ne peuvent donc pas parvenir à cet état particulier et chaque
bébé ne peut y accéder que d’une manière discontinue. Cela révèle un
processus que je considère comme général dans le développement des
bébés et des jeunes enfants : le meilleur niveau de fonctionnement psychique demeure longtemps – peut-être toujours ? – fluctuant. La peur au
visage de l’étranger n’est donc pas acquise une fois pour toutes : elle
apparaît quand les conditions sont favorables, les conditions fastes
chères à Pierre Marty et Michel Fain, elle disparaît lorsque la situation
se dégrade. Ce ne sera que progressivement que la peur au visage de
l’étranger parviendra à se maintenir d’une manière stable. On peut penser que cette stabilité se verra renforcée si le bébé a pu vivre des expériences de satisfaction telles que celles décrites par Freud (1900),
suffisamment bonnes et répétées dans le temps, étayant ainsi l’accès à la
satisfaction hallucinatoire du désir prélude à la vie fantasmatique.
Lorsque nous voyons un jeune bébé, nous avons donc à évaluer la
qualité de ses investissements vis-à-vis de ses objets privilégiés : père et
mère, et à repérer s’il existe une peur – même transitoire et discrète – au
visage de l’étranger. Ces signes révèlent le commencement de la psychisation du bébé. Si l’on admet avec moi qu’ils sont fluctuants dans le
temps, on admettra du même coup que la valeur fonctionnelle de ce
début de psychisation sera elle-même fluctuante. Et c’est là, me semble-t-il, que les liens avec la dépression du bébé se situent. Il n’y a dépression en tant que symptomatologie mentale positive que s’il y a une valeur
fonctionnelle suffisante de l’appareil psychique et, lorsque tel n’est pas
le cas, il y a chute du tonus de vie. Dans les premiers mois de la vie, c’est
donc pour des raisons structurales qu’il y aura oscillation entre des
moments de chute du tonus de vie et des moments, nécessairement brefs,
de dépression psychique. Sur le plan clinique, c’est évidemment très difficile de faire la part respective entre ces deux mouvements.
Un bref exemple va éclairer mon propos. Il s’agit d’un bébé de deux
mois et demi, une petite fille, première enfant désirée de ses jeunes
parents et à ce titre hyperinvestie par eux mais aussi par le cercle de
famille, dont les quatre grands-parents. À deux mois et demi, son investissement privilégié de ses deux parents – père et mère – paraît stable,
elle leur sourit abondamment mais elle sourit aussi à son entourage familial élargi et notamment à sa grand-mère maternelle qui la garde de
temps à autres. Sa mère reprend son travail et la met à la crèche où,
apparemment, l’adaptation se fait sans problème. Mais la grand-mère
maternelle remarque qu’elle ne sourit plus à son entourage, donc à elle,
la première semaine de crèche alors qu’elle sourit toujours le soir et le
matin à son père et à sa mère qui eux ne remarquent rien. Au bout d’une
dizaine de jours et alors qu’elle n’est pas tombée malade, elle se remet à
sourire largement à son entourage et paraît bien à la crèche.
Ce signe discret, repéré par une grand-mère attentive, me semble
révéler l’accès à un mouvement dépressif chez ce jeune bébé qui a parfaitement perçu les modifications du cadre auxquelles elle était soumise
et qui a su ne pas augmenter les inquiétudes de sa mère en continuant à
lui sourire, comme si de rien n’était, lorsqu’elle la retrouvait après la
crèche.
Le mouvement inverse : chute du tonus de vie au lieu du mouvement
dépressif, est très fréquent dans notre population de bébés consultant à
l’IPSO qui vont déclarer des symptomatologies somatiques précoces.
Voici une illustration clinique détaillée qui vise à éclairer ma position
et à ouvrir à une large discussion.
Mathilde a onze mois et demi lorsque je la rencontre en consultation
avec sa mère. Elle m’est adressée par la psychologue de la crèche qu’elle
fréquente depuis l’âge de deux mois et demi, pour un eczéma intense et
des troubles du sommeil : les temps de sommeil à la crèche sont rares et
brefs, n’excédant jamais vingt minutes, et des affections rhinopharyngées avec otites récidivantes quasi incessantes.
La première consultation
Mathilde entre dans le bureau de consultation portée dans les bras de
sa mère qui la dépose debout face à la table où il y a les jouets. Elle
regarde la poupée et je dis : « oui il y a un bébé ». La mère, assise en face
de moi, évoque d’emblée l’eczéma. Mathilde en est couverte en particulier sur le cou, les mains, le ventre, les cuisses et les chevilles. De fait, son
visage est extrêmement rouge et ses mains couvertes de croûtes.
« Cela a commencé en janvier, dit la mère, Mathilde avait trois mois
et demi, elle était à la crèche depuis l’âge de deux mois et demi, le
18novembre exactement, c’était le minimum légal pour que je reprenne
mon travail. Mathilde se gratte tout le temps, je lui donne du Nopron le
soir mais ça ne change rien, elle ne dort pas la nuit, elle se gratte et
pleure. » Puis la mère énumère les crèmes utilisées en insistant sur la
crème à la cortisone utilisée durant les vacances d’été lors d’une crise
particulièrement forte. Les soins sont longs, notamment le matin avant le
départ à la crèche, d’autant plus qu’il y a un grand frère de deux ans et
demi. Sur question de ma part, la mère précise qu’ils ont dix-sept mois
et demi d’écart, puis elle ajoute que le troisième est déjà en route. Abasourdie, je dis : « c’est héroïque ». Mathilde jase en manipulant les petits
jouets de la ferme et la mère dit : « Mademoiselle raconte beaucoup, elle
jase constamment depuis l’âge de trois semaines. » Elle précise que
Mathilde est très bien adaptée à la crèche, elle n’a jamais pleuré quand
on l’y laisse, à la différence de son frère. Sa puéricultrice référente est
très bien, elle mange très bien, à vrai dire elle dévore même, et se trouve
toujours servie la première lors du repas.
Je constate cependant que Mathilde a un rapport staturo-pondéral
plutôt modeste.
Sur question de ma part, la mère évoque la nuit dernière qui s’est
plutôt bien passée : Mathilde aurait eu une poussée dentaire vers vingt-trois heures et la mère lui a mis un suppositoire de Doliprane, ce qui est
très efficace pour dormir. Elle évoque alors les nombreuses otites de sa
fille, la première quinze jours après l’apparition de l’eczéma. Son fils,
lui, a été mis à la crèche à quatre mois, et fait sa première rhinobronchite au bout de trois semaines, celles-ci n’ont pas cessé depuis et la mère
précise : « lui, ça descend, elle ça remonte aux oreilles », les visites chez
le pédiatre sont constantes. Puis, la mère évoque l’avant-dernière nuit
qui avait été pénible : premier réveil à vingt-deux heures trente, on lui
donne un biberon d’eau, deuxième réveil à vingt-trois heures trente, elle
se gratte, se fait saigner et elle a mal, puis nouveau réveil à troisheures…
Cet été il pouvait y avoir jusqu’à cinq réveils par nuit et la mère ajoute :
« j’ai pas besoin de beaucoup de sommeil », ce à quoi je réponds : « ça
tombe bien ». Mathilde tombe à ce moment-là et se met à pleurer, la mère
la prend sur les genoux mais la repose rapidement par terre; elle va progressivement devenir plutôt geignante. La mère explique qu’elle est ingénieur en informatique; les activités du matin sont très planifiées avec
l’aide du père, puisque les deux enfants sont déposés à la crèche à
septheuresquarante-cinq. Le réveil est à sixheurestrente. Mathilde boit
son biberon toute seule depuis très longtemps, ce dont la mère se félicite;
son fils aîné, lui, n’a jamais voulu le faire, ce qu’elle déplore. Elle insiste
sur le fait que Mathilde a été très facile au tout début de sa vie, ainsi au
retour de la maternité, elle dormait quand son frère rentrait de la crèche
et la mère pouvait se consacrer à lui; tout s’est « déglingué » avec la survenue de l’eczéma. Puis elle évoque son mari qui, lui aussi, est ingénieur
mais dans le service public. Originaires tous deux du Nord, ils souhaitent
quitter Paris. Je dis : « Vous voulez beaucoup d’enfants ?» La réponse
est : entre trois et quatre et la mère évoque la nécessité avec quatre
enfants de changer de voiture et d’avoir une maison suffisamment grande
avec au moins cinq chambres. Elle précise que son travail est important
mais pas obligatoire, elle est la dernière de quatre enfants, sa mère ne
travaillait pas; le père, lui, est l’aîné de trois. Je dis : « l’aîné et la dernière ». Mathilde s’est redressée le long des jambes de sa mère, elle
grogne, sa mère la reprend brièvement sur les genoux, Mathilde lui griffe
le visage et je dis : « doucement avec maman ». Celle-ci la repose par
terre. Elle évoque son mari, il supporte mal les réveils la nuit car il a
besoin de douze heures de sommeil. « Vers quatre heures du matin, dit la
mère, on s’énerve. » Mathilde se met à pleurer. « Tu es fatiguée, dit sa
mère, tu as une petite faim ?» Elle lui donne un gâteau; elle évoque le
troisième enfant prévu pour fin avril. Je dis : « mum, un bon gâteau » à
Mathilde qui va se calmer pour peu de temps, et la mère dit à nouveau à
quel point elle mange bien, même des morceaux; il y a, peu elle a voulu
manger des pâtes. Je demande : « À votre avis pourquoi l’eczéma a
démarré ? – Elle avait une peau de crocodile dès la maternité, dit la
mère, et puis elle a eu une grosse acnée à un mois; je l’ai nourrie deux
mois. » Elle avait fait de même pour son fils. À présent, elle lui donne du
Teldane le matin : cela fait effet jusqu’à quinzeheures mais Mathilde
n’est reprise par sa mère qu’à dix-huit heures.
Elle se remet à rouspéter et la mère me montre la vilaine marque
qu’elle a au bas de la joue à droite : « Mathilde s’est attaquée la joue en
la grattant. Pendant six mois, elle a eu une plaie constante. C’était cicatrisé, mais elle l’a grattée à nouveau le dernier week-end passé chez les
grands-parents paternels. » Cette fois-ci, Mathilde se met à hurler, la
mère la prend dans les bras et va devant la fenêtre où Mathilde se calme
aussitôt; elle émet un babil très élaboré dont je la félicite. La mère
revient s’asseoir en face de moi. « Elle a un gros coup de fatigue », me dit-elle, puis elle associe avec les capacités de verbalisation de sa fille. « Elle
discute avec une copine du même âge à la crèche, elle a fait hier ses premiers pas avec elle. » Mathilde est reposée à terre, je lui propose des
petits jouets. La mère poursuit : « Elle est beaucoup plus indépendante
que son frère, elle joue beaucoup plus toute seule que lui, elle a attrapé
seule son biberon très tôt alors qu’à dix-sept mois il n’avait jamais pris
son biberon de lui-même. »
J’indique que le frère est dans une problématique inverse : elle veut
le rattraper, lui veut rester bébé, puis je demande : « Qu’est-ce qui s’est
passé pour que Mathilde recommence à gratter sa joue ?» La mère dit :
« Elle a pleuré à vingt-trois heures mais comme on est rentrés à uneheure
du matin, on ne pouvait pas l’entendre, sa grand-mère ne l’a entendue
qu’au bout de longtemps. Lorsqu’elle était chez elle cet été, sa chambre
était à côté, elle pouvait intervenir immédiatement. » Je lui fais remarquer qu’elle a peut-être eu peur de ce que ses parents n’étaient pas là, ce
que la mère nie. J’évoque l’existence d’un cercle vicieux et la mère parle
des moufles qu’on lui met pour la sieste à la crèche; la nuit Mathilde les
retire et se gratte. Elle joue à présent très stable et la mère évoque le premier homéopathe consulté qui a parlé d’un choc; « on a cherché, on n’a
rien trouvé ». Mme G. a eu une grossesse facile, elle a été arrêtée à
sixmois parce qu’elle a de longs trajets en voiture pour aller à son travail; elle a accouché dix jours en avance, Mathilde pesait 3,090 kg;
Martin 3,300 kg. Je lui demande : « C’était une fille que vous vouliez ?»;
Elle me répond : « On préférait ne pas savoir, d’ailleurs quand elle est
née, on a oublié de regarder, elle était sur mon ventre et c’est la sagefemme qui a dit : “Au fait, quel est son sexe ?” C’était assez drôle. »
Mathilde fait bravo énergiquement, ce que je commente.
Je dis : « C’est incompréhensible, vous me dites que tout va bien, vous
avez les enfants que vous voulez quand vous voulez. »
La mère évoque alors l’énorme crise d’eczéma que Mathilde a déclarée
le 13 juillet au début des vacances, elle incrimine la chaleur. Comme les
troubles du sommeil étaient très importants : cinq réveils par nuit, parfois
plus, père et mère assuraient chacun une nuit à tour de rôle et la mère dit
qu’elle n’est pas rentrée fatiguée des vacances. Il y a eu quinze jours de
travail à Paris alors que les enfants étaient encore gardés à la campagne
par les grands-parents. Je demande si c’était agréable et la mère répond
qu’elle a été malade. Elle a eu une gastro-entérite qu’elle a attrapée au
travail, plusieurs collègues ont été atteints dont une qui a dû consulter sa
gynécologue. Mathilde se remet à crier et la mère la reprend sur les
genoux puis la repose par terre rapidement. Elle lui donne le petit chien
de la ferme et fait « waouh waouh ». Elle dit avoir une excellente santé,
elle n’a jamais été malade avant l’âge de quinze ans où elle a souffert de
douleurs au ventre peut-être liées à la puberté mais peut-être un peu
volontaires aussi. Elle m’explique qu’alors qu’elle était très bonne élève,
ses parents l’ont retirée de son collège privé où elle avait de bonnes amies
pour la mettre au lycée, ce qu’elle a mal supporté. Lorsqu’elle avait mal
au ventre, sa mère venait la chercher, cela a duré quelques mois. Elle a
fait les classes préparatoires, puis une école d’ingénieur à Grenoble. C’est
au moment des concours qu’elle a rencontré son mari. Ils ont été séparés
le temps de leurs écoles d’ingénieur respectives. Elle aime la montagne.
« J’étais une grande sportive, me dit-elle, comme mon mari, mais avec les
enfants, on n’a plus le temps. » Mathilde se remet à crier et la mère la
reprend sur ses genoux, ce qu’elle cherche manifestement à obtenir
depuis un grand moment. Mme G. évoque les randonnées en montagne
l’été : « Mon aîné est un bon marcheur, i1 peut faire quatre à cinqkilomètres à deux ans et demi. » J’exprime ma stupeur puis je demande :
« Elle est câline ?». Mathilde est en train de se calmer dans les bras de sa
mère qui ne la repose pas à terre. « Je ne suis pas très câline », me dit-elle,
et elle évoque son enfance très active, elle a peu de souvenirs « avec l’âge
ça s’estompe de plus en plus », elle n’a pas de souvenirs avant le cours
préparatoire, des jeux dans la cour de récréation. La sœur qui la précède
a souffert d’eczéma, sa fille en a elle-même beaucoup. Cette sœur est
pharmacienne alors que toute la famille, dont les deux grands-pères de
Mathilde, sont ingénieurs. Tandis que Mathilde s’endort dans les bras de
sa mère, celle-ci insiste sur le fait qu’elle est plutôt hyperactive. Martin
serait lui plus calme, Mathilde dort très peu, un quart d’heure lui suffit.
La nuit lorsqu’il y a un ou deux réveils, elle peut rester éveillée plus d’une
heure : « Ce sont des caprices, dit la mère, je la gronde, je lui donne des
fessées. » Je demande : « Depuis quand ? –, Depuis juillet-août. Elle pleure
d’autant plus fort qu’après elle se calme. » À quatre heures du matin, il
arrive qu’elle n’ait plus envie de dormir. Mathilde est à présent complètement détendue, les bras en l’air, endormie sur les genoux de sa mère.
Celle-ci évoque les retours de week-end en voiture : on la réveille pour la
coucher mais à vingt-troisheures elle ne veut plus se rendormir. Je lui
dis : « Je ne crois pas aux caprices à sept mois », et la mère reprend en
évoquant des « caprices involontaires ». J’ajoute « que les journées sont
quand même trop longues » et propose une psychothérapie conjointe. La
mère répond : « Je suis prête à tout pour elle », mais elle ajoute aussitôt
qu’actuellement c’est impossible vu son emploi du temps. « Ce sera possible à partir du moment où je serai en congé de maternité », ce à quoi
j’acquiesce tout en proposant un nouveau rendez-vous avec moi dans
deux mois, ce que la mère accepte; elle pense que le père sera là lui aussi.
Elle a évoqué précédemment la varicelle dont elle a souffert quand elle
était à l’école d’ingénieur; c’était sa seconde varicelle et, chose étonnante,
sa meilleure amie qui était elle-même dans une autre école d’ingénieur à
plusieurs centaines de kilomètres a eu la varicelle en même temps qu’elle.
Mathilde a eu la varicelle au mois de juin, l’eczéma s’était alors apaisé et
elle ne s’est pas vraiment grattée. Je fais le lien alors avec la crise très
importante d’eczéma en juillet, comme s’il y avait eu un effet rebond
après la cédation durant la varicelle, mais je souligne aussi que l’envie
d’être avec maman quand on en est très privée redouble lors des weekends ou des vacances. Mme G. dit sa surprise de ce que sa fille dorme
ainsi sur elle; cela ne s’est jamais produit, même pas quand elle était
nourrie au sein. Habituellement, elle est toujours en mouvement, avec son
frère; elle lui pique les jouets, elle cherche à lui prendre tout ce qu’il a et
les parents essayent de la freiner.
La consultation a duré plus d’une heure et demie et Mme G. réveille
Mathilde qui se met à pleurer puis se calme avec le biberon d’eau quand
j’indique qu’on peut prendre son temps. Elle évoque la crèche, elle ne
redoute pas la grande journée à la crèche parce que les enfants y sont très
bien suivis, elle redoute par contre l’école, la garderie et le centre aéré prévus pour Martin dès la prochaine rentrée car « c’est du décousu pour les
enfants ». Je dis : « Trois enfants en trois ans c’est encore mieux que votre
mère » – elle a eu quatre enfants en six ans. Mme G. répond : « J’aurai plus
de temps après quand ils seront grands. » La consultation s’achève après
qu’elle eut évoqué la difficile période de la naissance de Mathilde pour
Martin : il avait été changé de crèche, elle n’a pas pu faire l’adaptation
dans la nouvelle crèche, il a été malade à ce moment-là, il a eu une trachéite. Heureusement au retour de la maternité Mathilde dormait quand
son frère rentrait, si bien qu’elle pouvait s’occuper de lui.
« C’est reparti, elle s’est rendormie », dit la mère. Non, en fait
Mathilde est éveillée, calme et détendue; je note qu’elle ne s’est pas grattée pendant le temps de la consultation.
Discussion
Cette longue consultation a été éprouvante à plus d’un titre. D’abord
en raison de l’état du bébé, défigurée par l’importance de l’eczéma
qu’elle ne grattera cependant à aucun moment, mais aussi à cause de sa
quête répétée pour être dans les bras de sa mère, ce que cette dernière
n’entend pas pendant près d’une heure, jusqu’à ce qu’elle accepte de la
garder sur les genoux où Mathilde s’endort profondément, donnant à
voir ce dont elle a besoin et dont elle est et a été continuellement privée.
L’importance de l’expression somatique : l’eczéma, les troubles du sommeil majeurs, les otites à répétition, entraînent une antibiothérapie
constante; la répercussion sur le rapport staturo-pondéral révèle le
débordement du système pare-excitations maternel et paternel. Pourtant, des signes qui plaident en faveur d’un bon développement sont présents : la quête persistante de la mère mais aussi la qualité du babil,
remarquablement élaboré, qui accompagne un contact relationnel
vivant qui se noue avec moi d’une manière stable; les comportements en
écho sont nombreux durant le temps de la consultation, le développement moteur est excellent et harmonieux.
Du côté de la mère, le fonctionnement à caractère opératoire est très
visible en dépit des brillants investissements cognitifs. Cette mère
fabrique ses enfants selon un programme préétabli qui ne tient aucun
compte de leurs caractéristiques personnelles, ni de leurs symptômes.
Elle souffre d’une véritable cécité quant à leurs besoins et n’imagine nullement leur détresse lorsqu’ils sont séparés d’elle.
Le père, apparemment, partage cette manière de voir. L’aspect le plus
névrotique du fonctionnement de Mme G. se révèle à la fin de la consultation lorsqu’elle évoque sa préoccupation pour son fils au moment de la
naissance de Mathilde.
De mon côté, je trouve qu’il s’agit d’un bébé en détresse qui souffre
et se fait souffrir. Le cercle vicieux : eczéma, conduites de grattage,
troubles du sommeil, est très installé, scellé en quelque sorte par la privation de la mère trop absente le jour et souvent trop violente la nuit.
Il s’agit d’une mère qui frise les conduites d’épuisement dans un déni
complet sur le plan conscient. C’est la raison pour laquelle j’ai accepté
le projet, apparemment peu réaliste, d’instaurer la psychothérapie
conjointe au moment de son congé de maternité. Mon espoir réside dans
une éventuelle mobilisation secondaire à la consultation : n’a-t-elle pas
finalement laissé son bébé dormir sur elle pendant plus d’une demi-heure ? Peut-être trouverai-je aussi du secours du côté du père ?
En ce qui concerne la dépression, les affects dépressifs étaient certainement de mon côté à l’issue de cette consultation, mais pas du tout du
côté de Mme G. dont l’intolérance à tout ressenti dépressif, mais aussi à
l’angoisse et aux conflits, m’a paru massive.
Mathilde est-elle un bébé déprimé ? Je ne l’ai pas formulé ainsi sur le
moment. Je pense que les forces de vie sont exacerbées dans un mouvement de protestation active sensible à travers les conduites de grattage,
les cris la nuit, l’insomnie, l’hyperactivité. Comme chez sa mère, le
risque d’épuisement est là. La chute du tonus de vie survenue précocement ouvre la voie à l’expression somatique intense auto-entretenue en
ce qui concerne l’eczéma par les conduites de grattage. C’est dire que le
trop d’excitation qui pèse sur ce bébé se voit continuellement renforcé.
La décharge qui est en même temps surcharge emprunte préférentiellement la voie sensori-motrice et entraîne la douleur du corps. Peut-on
évoquer à ce propos des mécanismes autocalmants ?
En ce qui concerne le développement psychique, beaucoup d’interrogations subsistent. Lorsque les conditions sont favorables, comme
durant le temps de la consultation, où du reste, je le rappelle, Mathilde
ne se gratte pas, elle peut exprimer son besoin de sa mère en recherchant
continuellement le contact physique avec elle et lorsque enfin elle
l’obtient, elle s’endort apaisée.
Mais la question de savoir ce qui se psychise dans cette quête est
difficile à apprécier. La mère se félicite de l’apparente indifférence de sa
fille lorsqu’elle la quitte à la crèche : Mathilde en effet ne pleure pas,
contrairement à son frère qui lui aussi est constamment malade, manifeste davantage sa détresse psychique.
On peut faire l’hypothèse d’un arrêt de développement psychique
chez Mathilde où la douleur reste fixée au niveau du ressenti corporel :
douleur du corps, et ne parvient pas à devenir douleur psychique. De
même le besoin de contact physique avec la mère s’apaise dans la réalité
même de ce contact.
Ainsi l’évolution pourrait se faire chez ce bébé sur le même modèle
que celui de sa mère, avec un appareil cognitif très performant, ce dont
le babil élaboré témoigne notamment, mais avec un appareil psychique
très défaillant révélant l’intolérance à l’angoisse, la dépression et les
conflits.
La deuxième consultation
Je vais donner beaucoup plus succinctement les éléments marquants
de cette deuxième consultation qui, comme convenu, se déroule deux
mois après la première.
Mathilde, treize mois, est là avec ses deux parents, elle marche avec
aisance et commence à émettre des sons compréhensibles. Son eczéma a
disparu après la consultation avec moi, mais un nouveau dermatologue
avait prescrit au même moment une nouvelle pommade à la cortisone
plus des oligo-éléments. Il a réapparu depuis un mois, localisé surtout
aux poignets qui sont très abîmés et au visage qui reste rouge. Les
troubles du sommeil persistent, trois réveils la nuit dernière et le père,
un jeune homme athlétique au contact facile, paraît épuisé. La mère elle-même est fort pâle : j’apprends qu’elle vient de faire une grave désorganisation somatique : elle a présenté il y a moins de trois semaines une
appendicite aiguë avec péritonite. Elle a commencé à souffrir le soir, vers
dix-neufheures, et a été opérée le matin : elle avait déjà une péritonite.
Cet épisode est survenu dans un contexte bien particulier puisqu’on surveillait ses bilans sanguins depuis quelques semaines en raison d’une suspicion d’infection par le cytomégalovirus (CMV) qui risquerait d’avoir
infecté le bébé qu’elle porte. De fait, le dernier résultat arrivé hier
indique qu’il est gravement infecté et la décision de faire une interruption de grossesse dans trois jours a été prise. Elle me précise que le jour
de cette intervention elle commencera son cinquième mois de grossesse.
Elle me précise aussi que cette maladie virale est passée totalement
inaperçue chez elle, ce qui est médicalement inexplicable. C’est sa mère
qui est venue en catastrophe s’occuper des enfants pendant la semaine
où elle est restée hospitalisée. Je suis très frappée par cette « rafale » de
somatisations, et comme elle me dit qu’il faut qu’elle « fasse une croix sur
le troisième », je lui demande comment elle va faire. Sa réponse : « Je
peux pas vous dire, j’ai pas fait de croix encore » entraîne ma proposition à nouveau d’une psychothérapie.
Mme G. me montre alors que son seul souhait est de reprendre son
travail au plus tôt. Je n’ai aucun soutien du côté du père que je trouve
plutôt tendre avec Mathilde; il l’entraîne dans des jeux actifs où il la soulève en l’air et où elle rit. Il nie toute anxiété, y compris quand sa femme
a fait sa péritonite puisqu’elle était dans de très bonnes mains. Par
contre, il insiste sur sa fatigue car c’est lui qui est en charge des nuits
puisque sa femme souffre encore du ventre; il est crevé, il se sent furieux
et exaspéré quand Mathilde n’a plus envie de dormir à trois heures du
matin. Il la met dans le lit pliant dans le salon et la laisse pleurer. Mais
la mère précise qu’elle peut hurler deux heures d’affilée : « après quoi,
dit-elle, on a craqué », et elle réévoque les caprices.
Mathilde va d’un parent à l’autre, plutôt enjouée et active. Sa mère la
prendra brièvement sur les genoux où elle boit son biberon d’eau, mais elle
fait une mimique de douleur lorsqu’elle la repose. Sur question de ma part,
elle me précise qu’elle est « partie en chantant à l’opération », mais elle a eu
très mal et elle souffre encore car « le drain cicatrise très lentement ».
La position des deux parents est de dire que tout va bien pour
Mathilde. « Elle est comme un charme à la crèche », dit sa mère qui souligne les remarquables progrès qu’elle a faits tant sur le plan moteur que
sur le plan verbal; elle en a été frappée à son retour après sa semaine
d’hospitalisation : à présent, Mathilde s’intéresse aux livres comme son
frère, et c’est la première chose que la grand-mère maternelle fait au
retour de la crèche : lire un livre aux deux enfants. Le père pense qu’ils
tiennent de lui : il a sauté le cours préparatoire parce qu’il avait appris
à lire avec sa grand-mère; il a des souvenirs agréables et faciles de sa
scolarité primaire. La mère évoque la fausse couche que la grand-mère
paternelle a faite entre son premier et son deuxième enfant et le père
parle de la belle voiture rouge qu’il a reçue lorsque sa petite sœur est
née, il avait trois ans et demi.
La mère s’adresse à Mathilde en l’appelant « jeune fille », ce que je
vais reprendre à la troisième fois en disant que ça pourrait être aussi
bébé, mais cela ne la retient pas et elle souligne que les enfants n’ont pas
été malades en ce début d’hiver, ce qui est tout à fait extraordinaire. Je
dis : « Mais vous occupez le devant de la scène. »
Nous nous quittons apparemment chaleureusement, après être
convenus que c’est à eux de prendre rendez-vous s’ils le souhaitent. En
apprenant la « rafale » de somatisations de Mme G., je me suis demandé
si le mouvement de la première consultation qui avait entraîné chez elle
un assouplissement des défenses par la répression et le déni lorsque
Mathilde s’était endormie, détendue sur ses genoux, ce qui ne s’était
jamais produit auparavant, n’aurait pas eu un effet désorganisateur précipitant les somatisations en chaîne.
Du côté de Mathilde, la situation m’a paru inchangée en dépit des
incontestables progrès sur le plan cognitif. Elle n’a montré aucune
crainte à se retrouver dans la salle de consultation avec moi et elle ne
s’est pas arrêtée pour le jeu de coucou que je lui ai proposé alors qu’elle
était passée derrière le fauteuil de son père. Elle s’est révélée active,
enjouée, entreprenante, investie dans les jeux physiques avec son père.
Son aspect fragile – elle ne pèse que neuf kilos – est en contradiction avec
ce que rapportent les parents : elle mange des quantités plus importantes
que son frère et a toujours faim. Elle reste très abîmée par l’eczéma,
même s’il n’y a eu, à nouveau, aucune conduite de grattage durant le
temps de la consultation. Le cercle vicieux : eczéma, grattage, cris la nuit
avec insomnie, demeure très installé, vraisemblablement renforcé par les
réponses « musclées » de la mère comme du père.
Les affects dépressifs à l’issue de cette deuxième consultation restent
décidément essentiellement – voire uniquement ? – de mon côté. C’est à
discuter.
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traduit de l’américain par Alain Lazartet et Dominique Pérard.
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