2001
Revue française de psychosomatique
Discussion du texte de Rosine Debray
Michel Ody
72 rue Bonaparte 75006 Paris
La consultation thérapeutique psychanalytique parent(s)/bébé expose plus
qu’une autre le consultant à la parole se faisant acte (l’Agieren freudien) du fait de la pluralité des protagonistes. Plus ici encore qu’ailleurs, l’observateur fera partie de l’observation. L’après-coup de la lecture, de par la distance obligée qu’elle permet, montre une
cohérence associative à plusieurs voix.Mots-clés :
Consultation thérapeutique parent(s)/bébé, Technique et théorie de la tech- nique.
The psychoanalytical therapeutic consultation of infants and parents exposes
the consultant, more than in any other situation, to the word becoming act (Agieren, in
Freudian terms) due to the number of protagonists. In this case more than others, the
observer will be a part of the observation. The reading given to this afterwards, necessarily at a more distant vantage point, shows an associative coherency with several voices.Keywords :
Infant/parent therapeutic consultation, Technique and theory of technique.
Die psychoanalytische Eltern-King therapeutische Konsultation
setzt den Konsultant, wegen der Pluralität der Protagonisten, mehr als sonst der aktwerdenden Sprache aus (das freudsche Agieren). Zudem wird der Beobachter mehr als sonst
zum Teil der Beobachtung. Die Nachträglichkeit der Lektüre, in der Distanz, die sie
einführt, zeigt eine mehrstimmige assoziative Kohärenz.Schlagwörter :
Therapeutische Eltern-Kind Konsultation, Technik und Theorie der Technik.
La consulta terapéutica psicoanalítica padre(s)/bebé expone más el consultante a la palabra como acto (Agieren freudiano) debido a la pluralidad de los protagonistas. Más que en otras ocasiones, el observador forma parte de la observación. En el
après-coup de la lectura, por la distancia que permite, se observa una coherencia asociativa a varias voces.Palabras claves :
Consulta terapéutica padre(s)/bebé, Técnica y teoría de la técnica.
Rosine Debray questionne la pertinence du concept de dépression
chez le bébé. On ne peut que la suivre lorsqu’elle distingue marasme, ou
état d’atonie – soit un état où le développement psychique est obéré
d’emblée, de celui de dépression type « anaclitique de Spitz », où il y a eu
rupture de l’état suffisamment bon qui précédait. Nous sommes en tout
cas loin de la métapsychologie de l’adulte, qui permet à F. Pasche par
exemple d’estimer que la seule dépression est celle d’infériorité. De
même, nous sommes loin du postulat d’un noyau de dépression comme
régulateur narcissique de la pulsionnalité inhérente au noyau hystérique
– la « pression » pulsionnelle, antithèse dialectique de la « dé-pression »,
est nécessairement narcissique. Le noyau hystérique, je le rappelle, renvoie à la structure hystérique de la sexualité humaine, pour paraphraser
D. Braunschweig et M. Fain
[1]. Avec le bébé, nous sommes au mieux dans
les prolégomènes de la condition dépressive, même si l’on tient compte
des apports de Mélanie Klein et des postkleiniens, et je suivrai à nouveau
Rosine Debray lorsqu’elle pose le problème plus en termes de conditions
d’organisation et de fonctionnement de l’appareil psychique qu’en
termes de définition nosographique.
À ce sujet, quand Rosine Debray écrit : « les bébés qui ne sont pas
parvenus à investir leur objet privilégié se montreront indifférents à sa
perte ». Elle me rappelle Freud qui, en 1915
[2], écrit dans « Pulsions et
destin des pulsions » de l’indifférence qu’elle « se range comme un cas
spécial de la haine, de l’aversion, après être apparue d’abord comme le
précurseur de celles-ci ». L’indifférence – donc ce qui est rendu « non différent », depuis l’
adiaphoros grec, jusqu’à l’
indifferens latin – est en
effet une force très précocement mobilisée, qui concerne ainsi basalement
notre sujet d’aujourd’hui pour les bébés malades.
À propos du bébé, nous avons tous en mémoire les mises en garde et
les précisions méthodologiques d’A. Green dès 1979
[3], par exemple la distinction entre « l’enfant vrai » de la psychanalyse et « l’enfant réel » de la
psychologie. Il faut aussi ne pas oublier que l’enfance, pour un psychanalyste, ne se décline qu’au passé puisqu’elle est nécessairement représentation, engageant donc le fonctionnement de l’après-coup. Pourtant,
Rosine Debray nous montre la différence entre une investigation conduite
par une psychanalyste, donc avec ce qui l’engage avec les investissements,
et ce qui se restreindrait à de « l’observation directe », supposément
« neutre » comme celle de type newtonien pour les corps célestes…
En ce sens, « la peur de l’étranger » pouvant se repérer, comme
Rosine Debray l’écrit, beaucoup plus tôt qu’au sixième mois est une donnée importante, en même temps qu’on peut considérer ces prolégomènes
comme condition de ce qui se constituera comme véritable temps organisateur vers la fin du premier semestre. Mais surtout, elle insiste sur la
fluctuation de ce type d’acquisition précoce, d’où l’attention portée aux
modalités de la vie relationnelle du bébé, condition de ce qui conduit à la
psychisation et la réalisation hallucinatoire du désir.
La clinique, et notamment le cas de Mathilde, nous permet d’être au
plus près des enjeux métapsychologiques impliqués par la clinique du
bébé malade (puisqu’il s’agit plus ici de « bébé malade » que de « bébé
déprimé »).
Avec sa générosité habituelle, Rosine Debray nous expose deux consultations dans leur détail. Là aussi, je ne me préoccuperai pas de la « réalité psychologique », mais de la « vérité psychanalytique », je commencerai
donc par suivre le texte. Mais je me limiterai à quelques réflexions.
Je ne m’arrêterai pas aux conditions comportementales parentales
– et ici le vertex maternel est au premier plan. Celles-ci sont bien représentées par cette sorte de concentration d’action normative, donc référée
à l’idéal non postœdipien… – jusqu’à la série des grossesses comprise.
Cette rafale active laisse Rosine Debray abasourdie, comme elle le dit,
ce qui fait surgir, devant – et déjà – l’annonce de la troisième grossesse,
un :« c’est héroïque ».
Je m’attacherai plutôt à quelques exemples de complexité sous l’angle
de la processualité. Il est évident que la méthodologie psychanalytique
est mise à rude épreuve dans des contextes impliquant plusieurs protagonistes. La seule possibilité de saisir des logiques de l’inconscient, ou
des raisons de l’irrationnel, pour paraphraser M. Neyraut, est de tenter
de suivre un processus, c’est-à-dire une dialectique des concaténations,
des enchaînements – ici, de plus, à « voix successives » – et de leurs
achoppements. Cette méthodologie de la consultation à la supervision en
passant par toutes les modalités du travail psychanalytique, analyse comprise, ne souffre pas d’exception. La pluralité des protagonistes de la
consultation thérapeutique parent(s)/bébé rend l’exercice de cohérence
bien plus difficile et complexe que dans l’analogon de la cure dite classique. Ainsi, le travail de reconstruction est beaucoup plus sollicité, ce
qui peut faire croire que l’enregistrement vidéo résoudra tous les problèmes. Quel que soit l’intérêt de celui-ci, et en tenant compte des questions de leurre et de la réification, mettons x personnes devant une vidéo
et nous aurons autant d’interprétations.
Donnons un exemple. C’est ce qui suit l’annonce, par Madame, du
« programme », pourrait-on dire, des trois ou quatre enfants, dans la
ligne de ses propres parents : dans ce contexte, on apprend qu’elle est la
benjamine de quatre enfants, alors que son mari est, lui, l’aîné de trois.
Rosine Debray intervient, et souligne : « l’aîné et la dernière ». Mathilde,
qui va être, elle, la seconde de trois, donc ni aînée ni dernière, se rappelle au bon souvenir de sa mère, et se redresse le long des jambes de
cette dernière, qui la prend sur ses genoux et se fait griffer au visage par
sa fille, retournement de la griffure eczémateuse pourrions-nous dire.
La consultante lui dit : « doucement avec Maman ». Après avoir
reposé Mathilde par terre, la mère triangule alors la situation en faisant
référence à son mari, mais sur un mode particulier. Ce mari aurait, a
contrario de sa femme, besoin de beaucoup d’heures de sommeil. On est
évidemment loin du modèle de la « censure de l’amante ». Conflits potentiels dans la nuit. Mathilde à ce moment précis pleure, ce que sa mère
colmate avec un gâteau. Question : Qui mange-t-on ? Rosine Debray, du
fait de l’association de Madame – je ne m’occupe pas d’apprécier si ce
fait est, pour la psychanalyste, topiquement préconscient-inconscient ou
préconscient/conscient – avec l’évocation de la future naissance du troisième enfant, Rosine Debray dit : « mum, un bon gâteau ».
Cette intervention a valeur d’interprétation symbolique, comme je les
appelle, concernant ici la dévoration de l’enfant à venir. Justement parce
que symbolique, cette interprétation calme Mathilde. Le registre symbolique oral continue d’ailleurs à être partagé entre les différents protagonistes, puisque pendant le calme la mère confie à la consultante que
Mathilde mange bien, même des morceaux… Rosine Debray intervient
alors pour demander à la mère pourquoi, à son avis, l’eczéma a
démarré, ce qui crée un lien avec ce qui précède. L’inconscient de la
mère ne s’y trompe pas puisqu’elle lie les deux plans en répondant : « elle
avait une peau de crocodile dès la maternité ».
Le retour de cette symptomatologie dans le discours de la mère va
d’ailleurs conduire celle-ci à évoquer l’attaque – crocodilienne ? – de sa
propre joue par Mathilde, avec la plaie constante qui en résulte pendant
six mois, attaque réactivée le week-end précédent. Cette fois, Mathilde
perd son calme, celui gagné précédemment, et hurle. On peut évidemment interroger le poids de fixations masochiques ultérieures devant un
tel parcours douloureux précoce. Et je ne me risquerai pas à avancer des
hypothèses sur la répartition des traces : traces sensorielles, traces perceptives, trace mnésiques proprement dites.
Je note au passage que c’est peu après que Rosine Debray propose à
l’enfant des petits jouets. Nous ne saurons pas ce qu’elle en a produit,
même si l’on sait que la consultation thérapeutique parent(s)/bébé rend
plus difficile l’appréciation du suivi du jeu de l’enfant. Le fait que la
mère note que Mathilde est beaucoup plus indépendante que son frère,
qu’elle joue beaucoup plus toute seule que lui, ne signe pas nécessairement un bon témoignage de l’activité représentationelle qui naît à partir
des auto-érotismes psychiques dans leur complémentarité avec la capacité d’être seul devant l’autre.
En effet, la mère réfère cette capacité de sa fille à ce qu’on connaît
déjà de ses commentaires sur ce qu’elle tente vers la prématurité du moi
de cette enfant, prématurité en lien avec l’idéal maternel. Rosine Debray
essaie d’ailleurs de souligner le contraste entre frère et sœur, en disant
que Mathilde veut rattraper son frère alors que lui veut rester bébé.
Mais nous ne saurons pas ce que la mère aurait pu éventuellement dire,
car la consultante pose alors une question qui cherche à contextualiser la
reprise par l’enfant du grattage de sa joue le week-end précédent.
Il s’agit à nouveau d’un détail, ici technique, mais qui me paraît
exemplaire de ce à quoi tout consultant est confronté dans la dynamique
de la consultation thérapeutique, où plusieurs protagonistes sont présents, et a fortiori lorsqu’il s’agit de bébé. En effet, un tel champ de travail mobilise beaucoup ce qui est de l’ordre de l’acte, pas au sens
nécessairement du passage à l’acte, mais de l’Agieren freudien, soit au
sens où la parole elle-même devient acte. Les conditions somatiques de la
consultation de Mathilde, comme souvent dans ce genre de situation,
mobilisent les mouvements psychiques vers l’actualité, dans l’analogie
avec l’état de névrose actuelle. L’analyste, par moments – j’allais dire
dans le « feu de l’action » –, peut entrer en résonance d’Agieren.
Ce problème est d’ailleurs complémentaire de celui qui concerne le
travail vers le passé, avec, en particulier, ce qu’on peut se représenter de
l’histoire infantile des parents. Le poids de l’actuel fait obstacle à l’intelligibilité de ce travail. La situation exposée par Rosine Debray ne fait
pas exception. La seconde consultation renforce la difficulté, du fait de
la désorganisation somatique de la mère dans l’intervalle. On ne saura
donc qu’assez peu de chose de l’histoire des parents.
Cependant, quelques éléments recueillis concernant essentiellement la
mère sont significatifs. Il est d’ailleurs notable que ces éléments ont un
point de départ somatique dans son discours. Ils s’inscrivent en effet
dans un contexte où cette mère répond à Rosine Debray qui lui demande
si les quinze jours à Paris sans enfants – gardés par les grands-parents
au retour des vacances – ont été agréables.
Est à noter que la mère répond qu’elle a souffert d’une gastroentérite alors qu’on apprendra ensuite qu’elle n’avait jamais été malade
avant l’âge de quinze ans. Il s’agissait de douleurs au ventre dans un
contexte où elle avait mal supporté de quitter le collège privé où elle se
trouvait, perdant ainsi ses meilleures amies. On sera d’autant plus
impressionné dans un large après-coup, lorsqu’on apprendra qu’entre
les deux consultations s’est produite une double catastrophe somatique :
l’une à nouveau dans la sphère gastro-entérologique (la péritonite appendiculaire), l’autre étant l’avortement thérapeutique prévu trois jours
plus tard pour cause d’infection à cytomégalovirus.
Toujours est-il que c’est dans le contexte de cette consultation que la
mère de Mathilde retournera un peu vers son passé pour le qualifier sous
le signe de l’activité. Cela, comme toujours, n’intervient pas à n’importe
quel moment. Peu après ce qu’on vient de dire de son adolescence, la
mère en arrive au récit de sa rencontre avec son futur mari, de leurs
activités sportives – « j’étais une grande sportive » –, de leurs randonnées
en montagne, et des performances de son fils de deux ans et demi pouvant marcher quatre à cinq kilomètres.
Rosine Debray montre évidemment sa stupéfaction et marque un
contrepoint. Observant en effet que Mathilde a finalement, elle aussi,
« sportivement réussi » à ce que sa mère la prenne sur ses genoux, la
consultante lui demande si sa fille est câline. Comme si la mère avait
saisi cette intervention au quart de tour, elle répond qu’elle-même
n’est pas très câline. Et c’est ici qu’elle évoque son enfance très
active, son peu de souvenirs avec le cours préparatoire, l’eczéma de
sa sœur aînée, etc. C’est d’ailleurs dans ce type de mouvement vers le
passé, où la mère quitte mentalement sa fille, que – comme cela est
souvent le cas – Mathilde s’endort, pouvant se laisser, elle, aller à la
passivité.
On l’aura compris, j’ai préféré m’arrêter à quelques exemples détaillés
de la dynamique de la situation plutôt que d’être exhaustif par rapport à
l’ensemble de l’exposé de notre collègue. C’est d’ailleurs la richesse de son
matériel qui me l’a permis. Je la remercierai aussi sur un autre plan. Elle
n’a en effet pas hésité à nous présenter une situation non gratifiante, qui
est de celles qui l’ont conduite à pousser encore plus loin sa réflexion. D’où
cette interrogation quelque peu paradoxale : est-ce que le mouvement,
positif, de la première consultation, aboutissant à l’endormissement de
Mathilde « n’aurait pas eu un effet désorganisateur, précipitant les somatisations en chaîne », comme nous l’a dit Rosine Debray ? Une espèce de
formidable réaction thérapeutique négative, en somme ? Les affects
dépressifs étant ainsi pour Rosine Debray et de notre côté plutôt que de
celui de Mathilde et de ses parents, plus particulièrement de la mère.
[1]
In
La nuit, le jour, Paris, PUF, 1975.
[2]
Nous sommes là au niveau de la constitution de l’objet et de la réflexion de Freud sur le moiréalité du début et du moi-plaisir-purifié.
[3]
Green A. (1979), « L’enfant modèle », in
Nouvelle revue de psychanalyse, n° 19, Paris, Gallimard.