Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520855
192 pages

p. 7 à 27
doi: 10.3917/rfps.020.0007

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no 20 2001/2

2001 Revue française de psychosomatique

La désorganisation de l’état dépressif chez le bébé, à l’origine de la dépression essentielle  [1]

Gérard Szwec 65 rue Claude-Bernard 75005 Paris
La thèse principale de cet article est qu’une dépression anaclitique du bébé peut, dans certaines conditions, se désorganiser et se muter en état traumatique s’accompagnant d’un désinvestissement désobjectalisant des relations. C’est dans ce virage que l’auteur situe l’origine de la dépression essentielle dont la présence semble en rapport avec un risque accru de somatisations. Ce point de vue conduit à envisager que le fonctionnement opératoire peut apparaître très précocement.Mots-clés : Dépression, Dépression anaclitique, Dépression essentielle, Opératoire, Désobjectalisation, Désorganisation. The principal thesis of this article is that an anaclitic depression in the infant can, in certain conditions, disorganize itself, mutating into a traumatic state which is accompanied by a deobjectalizing decathexis of relationships. It is at this turning point that the author situates the origin of the essential depression whose presence seems related to an increased risk of somatizations. This point of view leads him to consider that operatory functioning can appear at a very early stage.Keywords : Depression, Anaclitic Depression, Essential Depression, Operatory, Deobjectalization, Disorganization. Die Hauptthese dieses Artikels besagt, dass eine anaklytische Depression des Babys sich in manchen Fällen entorganisieren kann und sich zu einem traumatischen Zustand wandeln kann, das begleitet wird von einer entobjektalisierenden Loslösung der Beziehungen. Auf diesem Hintergrund situiert der Autor die essentielle Depression, deren Gegenstand er im Zussammenhang mit einem erhöten Somatisierungsrisiko stellt. Dies führt zu der Auffassung, dass die operatorische Funktionsweise bereits sehr früh auftreten kann.Schlagwörter : Depression, Anaklytische Depression, Essentielle Depression, Operatorisch, Entobjektalisierung, Entorganisierung. La tesis principal de este articulo es que la depresión anaclítica del bebé puede, en ciertas condiciones, desorganizarse y mutarse en estado traumático acompanandose de un desinvestimiento desobjetalizante de las relaciones. El autor situa en este viraje el origen de la depresion esencial cuya pesencia parece relacionarse con un riesgo importante de somatizaciones. Este punto de vista conduce a considerar que el functionamiento operatorio puede aparecer muy precozmente.Palabras claves : Depresión, Depresión anaclíta, Depresión esencial, Operatorio, Desobjetalizacion, Desorganización.
Plus les connaissances sur les dépressions chez le bébé et l’approfondissement sémiologique progressent, plus ce trouble semble hétérogène. Aujourd’hui, une variété d’états (au sens large) sont qualifiés de « dépressifs », de la pathologie dépressive hautement désorganisante au développement normal de la position dépressive de Mélanie Klein en passant par les réponses dépressives de Sandler et Joffe et les répercussions de l’interaction avec une mère déprimée. Dans ce même numéro de la Revue, Bernard Golse nous explique très clairement cette évolution et nous montre que cette diversité complexifie beaucoup la discussion sur le statut du fait dépressif au niveau du bébé.
Essayer de répondre à la question de savoir s’il doit être considéré comme un affect, un état ou une structure suppose de bien situer le bébé dont on parle par rapport à la sortie de la dyade et à la différenciation du moi et de l’objet. C’est bien la nécessité d’une telle appréciation préalable que m’a semblé défendre Bernard Golse lorsque, dans son approche, il insiste sur les questions de l’accès à l’intersubjectivité, de savoir « quand un bébé peut se déprimer en son nom propre », ou sur la valeur communicative que peut prendre une réponse ou une pathologie dépressive.
Nous sommes donc d’accord sur le fait que le repérage du fait dépressif par rapport à la construction de la relation à l’objet semble de la première importance, tout en suivant des axes de travail différents pour traiter de cette question. Pour ma part, je me propose de l’aborder en réexaminant la cohérence métapsychologique du rapprochement opéré par les psychosomaticiens de l’IPSO entre les dépressions chez le bébé et la dépression essentielle chez l’adulte, afin d’en éprouver la pertinence.
 
BÉBÉ DÉPRIMÉ, ADULTE MALADE
 
 
Les travaux de Pierre Marty incitent à porter un autre regard sur la notion de structure. En effet, dans une perspective s’inspirant de sa théorie, la question de la structure rejoint celle de l’organisation et de la désorganisation.
On peut rappeler que l’inconscient du début de la vie est sans organisation de départ pour P. Marty, qui le conçoit comme une mosaïque première de fonctions psychiques et somatiques non coordonnées entre elles.
Au cours de l’évolution individuelle, ces fonctions se rassemblent progressivement, du plus simple vers le plus complexe, « dans un mouvement d’organisation fait d’associations et de hiérarchisations », grâce à la médiation de la fonction maternelle.
À l’inverse, selon Pierre Marty, la désorganisation progressive qui se produit à la suite d’un trauma mettant en échec les mécanismes mentaux régressifs classiques voit disparaître les unes après les autres des organisations fonctionnelles chaque fois moins évoluées que les précédentes. Autrement dit, ce qui caractérise ce mouvement contre-évolutif, c’est la disparition des structures.
Chez le bébé en train de se développer, les traumas sont susceptibles de provoquer non seulement une désorganisation de ce qui a pu être construit de façon précaire, mais aussi des défaillances de la construction. Les mauvaises organisations qui en résultent, pour Pierre Marty, prennent souvent la forme de dépressions essentielles dont le premier indice est la disparition des comportements antérieurs.
La dépression essentielle a donc une vocation déstructurante.
Je rappelle que pour Pierre Marty (1980) elle traduit « 1’abaissement du tonus des instincts de vie au niveau des pulsions mentales », qu’on retrouve « à l’état pur, sans coloration symptomatique, sans contre-partie positive », autrement dit, sans le cortège d’autoreproches, autoaccusations, etc.
C’est à la dépression du nourrisson décrite par René Spitz (1968) que Pierre Marty se réfère explicitement lorsqu’il décrit la dépression essentielle. « À cause de son aspect essentiel, sans objet de recours, écrit Pierre Marty, on peut se demander si la dépression dont nous venons de parler ne représente pas une régression correspondant à une fixation installée au niveau de la dépression anaclitique décrite par R. Spitz. »
Outre les ressemblances entre ces deux dépressions, il note que pour Spitz il y a une fréquence particulière des affections somatiques pendant la dépression anaclitique, même phénomène, pour lui, que celui des désorganisations somatiques qui accompagnent souvent les dépressions essentielles.
Le champ de réflexion ouvert par l’intuition de P. Marty me semble particulièrement fertile pour les psychanalystes qui ont eu l’occasion d’avoir pour patients et des adultes en état de dépression essentielle, et des enfants très jeunes en état de dépression anaclitique. Pour ma part, je tire de cette double expérience sous l’éclairage de la théorie de P. Marty la conception d’un lien invisible allant du bébé déprimé à l’adulte malade, et d’une dépression essentielle équivalant à une dépression du bébé dans l’adulte.
Il n’y a pas forcément de consensus chez les psychosomaticiens sur cette façon de voir, mais je crois qu’il se dégage, dans nombre de leurs travaux, la notion d’une « lignée dépressive » à vocation déstructurante [2].
 
COMMENT UNE FIXATION À UNE DÉPRESSION « AVEC OBJET » POURRAIT ÊTRE À L’ORIGINE DE LA DÉPRESSION « SANS OBJET »?
 
 
Dans son article de 1992 consacré à la lignée dépressive, Léon Kreisler reconnaît dans la réponse dépressive de Sandler et Joffe la préforme de la dépression essentielle.
Léon Kreisler venait, en fait, de changer de position, en intégrant les découvertes récentes sur le stillface de Tronick et coll. (1978), alors que dans ses travaux antérieurs, tout comme dans ceux de P. Marty, c’est dans la dépression anaclitique de R. Spitz qu’il voyait cette préforme.
Il tentait de répondre ainsi à une difficulté théorique qui continuait à se poser, malgré les convergences cliniques observées. Personnellement, je ne manquais pas de formuler avec insistance ce problème, dans nos discussions, par cette question : comment la dépression de Spitz, modèle de la dépression avec objet, pourrait servir de modèle à la dépression sans objet des psychosomaticiens ?
Question, en somme, assez proche de celles que pose Bernard Golse sur le statut de l’objet dans le fait dépressif chez le bébé.
J’ai pensé (1998), comme Léon Kreisler, trouver une solution du côté de faits dépressifs observés avant l’établissement de l’objet. La réponse dépressive du bébé au visage figé de sa mère est sans doute la meilleure illustration qu’on puisse trouver de ces chutes de tonus de vie caractérisant la dépression essentielle pour Pierre Marty.
Cependant, ce phénomène est, on le sait, éminemment réversible et cesse dès que le visage de la mère prend une autre expression. Pour cette raison, je suis aujourd’hui d’un avis différent, et en reviens, par le développement théorique qui va suivre, à l’hypothèse de Pierre Marty, que la dépression essentielle chez l’adulte pourrait être un retour régressif à une dépression du nourrisson, dont le modèle est celui de la dépression anaclitique décrite par Spitz [3].
Dans la continuité de ce modèle et dans le prolongement des idées de Pierre Marty, Léon Kreisler (1981,1987) a réévalué la clinique de la dépression du nourrisson par une description magistrale qui, depuis, fait référence en pédiatrie. Dans le commentaire qu’il en a fait, Bernard Golse (2000) a souligné que, alors que Spitz ne mettait en cause que l’absence physique de la mère, Léon Kreisler a apporté un approfondissement majeur à la compréhension de la clinique en évoquant les situations où la mère était physiquement présente et mentalement absente.
On sait l’importance de ce thème pour M. Fain (1971,1974) qui 1’a développé à propos de l’endormissement du petit insomniaque et a construit sa conception de la censure de l’amante à partir de là [4].
Le contexte de l’établissement de l’objet et de la genèse des représentations mentales est essentiel à la compréhension du fait dépressif chez le bébé. B. Golse le rappelle avec rigueur. Mais personnellement je pense que, pour un bébé déprimé, ce mouvement de construction mentale peut devenir moins crucial que la suppression des représentations et des tentatives pour se passer prématurément de l’objet si la source de l’excitation ressentie par l’enfant est attribuée à celui-ci.
Je déplace donc l’axe du questionnement de Bernard Golse sur le rôle de l’objet dans l’apparition d’une dépression chez le bébé, vers la relation du bébé déprimé à l’objet.
La comparaison avec la dépression essentielle apporte ici une difficulté parce que le rapport à l’objet semble se présenter au premier abord comme diamétralement opposé à celui d’une dépression anaclitique du bébé.
Pour Pierre Marty, le déprimé essentiel se trouve sans objet de recours. « L’absence d’objets intérieurs de recours, écrit-il, rejoint ici 1’absence de possibilités relationnelles vis-à-vis des objets extérieurs. Ce double manque, qui implique la rupture du fonctionnement mental, justifie le nom de “dépression sans objet” que nous donnions volontiers à la dépression essentielle. »
« Sans objet » ne semble pas une caractéristique évidente de la dépression décrite par Spitz qui survient chez des enfants ayant été séparés de leur mère pendant plusieurs mois à partir de six à huit mois. On sait que Spitz insiste sur le point suivant : « Une condition nécessaire au développement de la dépression anaclitique est qu’antérieurement à la séparation, l’enfant ait entretenu de bonnes relations avec sa mère. »
Si ce passé de bonnes relations avec la mère est nécessaire, c’est pour que puisse s’établir l’objet, objet d’amour satisfaisant dont la perte est devenue si intolérable.
Spitz le dit nettement : « dans l’étiologie de ce désordre, la perte de l’objet aimé occupe la première place aussi bien chez l’adulte que chez l’enfant, à tel point qu’on est tenté de la considérer comme un facteur déterminant ».
 
LA DÉMARCHE DE SPITZ REJOINT CELLE D’ALEXANDER
 
 
Faut-il, alors, chercher l’origine de la dépression sans objets chez ces bébés qui n’ont pas connu cette période de bonnes relations avec la mère dont parle Spitz (1968), qui n’ont pas eu de good enough mother?
Ceux-là n’ont jamais de dépression, pense-t-il, ce qu’il explique par le fait qu’« il est évidemment plus difficile de remplacer un objet d’amour satisfaisant qu’un objet insatisfaisant ». Pour lui, dans ces cas, il semblerait « que n’importe quel substitut fasse pour le moins aussi bien l’affaire que la mère biologique insatisfaisante ».
Ce mode de relation-là, presque « sans objet » mais tout à la fois relation où « tout le monde est objet », offre d’intéressantes analogies avec le fonctionnement opératoire qui accompagne la dépression essentielle chez l’adulte.
Pour Spitz, ces bébés font des désordres psychotoxiques, selon une conception qui va, à mon avis, conduire à une impasse. Elle est très inspirée des travaux en psychosomatique qui, dans les États-Unis de l’après-guerre, visaient à associer une maladie à un profil de personnalité spécifique.
Dans cet esprit, il a distingué plusieurs tableaux cliniques tels que le coma du nouveau-né, la colique des trois mois, l’eczéma, chacun d’eux étant lié à une relation mère-enfant inappropriée spécifique telle qu’un rejet primaire manifeste, une indulgence déguisée en anxiété, des oscillations entre cajoleries et hostilité…
Il a donc cherché à identifier des constellations structurales psycho-dynamiques à la façon d’Alexander, démarche qui est celle de l’École de Chicago et qui a globalement été décevante.
Les progrès de la sémiologie ont conduit, ensuite, à distinguer les pathologies dépressives et les réponses dépressives, ou encore les bébés qui se dépriment en quelque sorte par procuration et ceux qui se dépriment en leur nom propre (Golse, 1995). Ces couples d’opposés semblent s’articuler autour de la barre de l’établissement de l’objet, tout comme dans l’opposition que fait Spitz entre une dépression centrée sur la perte d’objet et des désordres supposant un « très mauvais établissement de l’objet ».
Cette barre séparant un « avec objet » d’un « sans objet » pose un cadre théorique indispensable, mais n’avons-nous pas trop tendance à la voir comme une délimitation trop radicale ?
Je vois deux arguments pour soutenir ce point de vue.
  1. D’une part, le fait que les bébés dont on parle, susceptibles de souffrir de la perte de l’objet, ont accédé au niveau d’organisation du moi et de relation à l’objet à la suite d’une évolution progressive [5], que cette étape n’a été atteinte que depuis très peu de temps, et qu’on peut supposer que cette construction récente est fragile et peut-être déconstruite dans un mouvement contre-évolutif.
  2. D’autre part, dans cette période qui se trouve à la limite de la différenciation de l’objet et du moi, on peut supposer une certaine précarité du statut d’objet qui peut être donné à un investissement.
 
INSUFFISANCE DE COEXCITATION ET VIRAGE TRAUMATIQUE ET DÉSORGANISANT D’UNE CONSTRUCTION ENCORE PRÉCAIRE DU MOI
 
 
On sait depuis les travaux de R. Spitz que si la rupture du lien maternel se poursuit trop longtemps, au-delà de trois mois, le bébé déprimé sombrera dans l’hospitalisme. Et si elle se prolonge encore plus, le risque de mort par des maladies somatiques s’accroît énormément.
Cette sémiologie s’accorde avec la notion de désorganisation décrite par Marty, désorganisation mentale suivie d’une désorganisation somatique.
Personnellement, je ne pense pas que ce soit la durée de la dépression anaclitique qui détermine le virage, mais plutôt le fait qu’elle n’apporte pas d’activité mentale suffisante à l’enfant.
Si la modification du tableau clinique devenant celui de l’hospitalisme témoigne visiblement d’une désorganisation, il me semble aussi concevable que cette désorganisation a pu œuvrer à bas bruit bien avant.
Si seule la réapparition de la mère peut faire cesser le désarroi du bébé, l’échec de la solution hallucinatoire est patent.
« Si le nourrisson réclame la perception de la mère, écrit Freud (1926), c’est seulement, bien sûr, parce qu’il sait déjà par expérience qu’elle satisfait sans délai tous ses besoins. La situation à laquelle il donne une valeur de “danger” contre laquelle il veut être assuré est donc celle de la non-satisfaction, de l’accroissement de la tension de besoin, face à laquelle il est impuissant. » Dans la dépression anaclitique, la satisfaction n’étant pas possible en dehors de la mère qui n’est plus là, lorsque la rupture du lien avec elle perdure, je pense que l’accroissement de la quantité de tension de besoin finit par submerger les fragiles constructions du moi, et prendre une valeur traumatique et désorganisante.
« Sans délai » dit Freud; or, le jeune enfant « ne peut encore distinguer l’absence temporaire de la perte durable ». C’est la mère qui devrait lui permettre de le faire et pourrait le faire passer du sentiment de perte à la représentation de l’absence : « Il faut la répétition d’expériences rassurantes, dit Freud, pour qu’il apprenne qu’une telle disparition de la mère est habituellement suivie de sa réapparition. La mère favorise le développement de cette connaissance, de tant d’importance pour le nourrisson, en jouant avec lui le jeu bien connu de cacher son visage devant lui, puis de le découvrir pour sa plus grande joie. Il peut alors ressentir quelque chose comme de la nostalgie, sans que celle-ci s’accompagne du désespoir. »
En principe, la mère, en favorisant la représentation de son absence, permet à son bébé de passer progressivement d’un état traumatique à un état de danger de la perte, puis à la menace de la perte. C’est ainsi que vont se distinguer le complexe de castration et le travail de deuil.
Or c’est tout ce que la rupture du lien avec elle met, ici, en échec.
La dépression anaclitique témoigne d’une incapacité du bébé, du fait de l’immaturité de son moi, à transformer en représentation la perte de la perception de la mère, perte effective assimilée à une perte d’objet [6].
La douleur que provoque cette perte envahit le moi et conduit à un état de détresse psychique sans solution [7].
Personnellement, j’ai été frappé de constater que le bébé qui présentait le tableau clinique le plus complet et le plus typique de la dépression décrite par Spitz avait, en fait, une tumeur au cerveau non diagnostiquée jusque-là. De toute évidence, l’atonie, le retrait massif et la sidération de ce bébé étaient des réponses à une douleur physique insoutenable.
Je ne partage pas le point de vue d’A. Gauvain-Picard qui verrait là une forme pseudo-dépressive. Non pas que je tienne au terme de dépression que je trouve, après bien d’autres auteurs, galvaudé et discutable, mais je pense que la distinction, ici, de deux états cliniques différents ne se justifie pas dans la mesure où, lorsque la représentation psychique de la douleur fait défaut, comme c’est le cas chez les jeunes bébés, la douleur n’est que douleur physique.
Le passage de la douleur physique à la douleur psychique est lié par Freud (1926) au « changement de l’investissement narcissique en investissement d’objet ». Et pour Léon Kreisler : « Privée originairement de représentation psychique, pure douleur physique et pur affect pénible, l’épreuve de la douleur acquiert son enveloppe de mentalisation dans l’essor des relations initiales. L’abandon entre en équivalence de la douleur, une représentation universelle. »
La question de la douleur de l’abandon ouvre sur celle des possibilités de coexcitation sexuelle.
Spitz a fait remarquer que les manifestations agressives, courantes chez l’enfant après le huitième mois, sont visiblement absentes chez les enfants souffrants de dépression anaclitique.
Dans sa conception, le développement des pulsions libidinales et agressives est déterminé par la fonction maternelle. Dans le second semestre de vie, en l’absence de la mère, les deux pulsions sont privées de but et sont arrêtées à mi-course.
On peut supposer, avec Spitz, qu’une désintrication pulsionnelle se produit, qui cesse lorsque le retour de l’objet d’amour s’accompagne d’une réintrication.
Le bébé déprimé sans contact et sans objet ne peut diriger vers l’extérieur ni la pulsion libidinale ni la pulsion d’agression désintriquées. Il retourne l’agression contre lui-même, le seul objet qui lui reste, ce qui se traduit cliniquement par une non-assimilation de nourriture, des insomnies, et plus tard des attaques actives contre lui-même. Si la carence va jusqu’à provoquer l’hospitalisme, la détérioration conduit au marasme et à la mort.
Je pense que le virage de la dépression anaclitique à un état traumatique se produit lorsque les activités auto-érotiques cessent et que l’enfant est incapable de prendre comme objet même son propre corps. Le retournement de la libido désintriquée tente de contrebalancer la destruction, mais la libido s’épuise dans son effort pour assurer la survie.
En utilisant le terme d’« état traumatique », introduit par M. Fain pour désigner un mode de sidération psychique apparenté à celui qu’on trouve dans une névrose traumatique, je ne fais pas référence au souvenir d’un trauma, mais à un état auquel s’appliquerait bien le concept de vide tel qu’en parle Winnicott : « là où quelque chose aurait pu être bénéfique, rien ne s’est produit ». Winnicott aurait certainement refusé le terme de « traumatique », lorsqu’on lit que, pour lui, « il est plus facile pour un patient de se souvenir d’un traumatisme que de se souvenir que rien ne s’est produit à la place de quelque chose » (1989, p. 215). Pour ma part, je trouve le terme d’état traumatique justifié parce qu’il est l’ordinaire du nourrisson, qui peut y être conduit par un excès de plaisir ou un excès de déplaisir. Justifié aussi parce que la notion de « souvenir » d’un trauma très précoce est complexe, et que le fait que celui-ci puisse laisser des traces engageant la sensorialité et la motricité ne signifie pas pour autant que ce trauma soit représenté psychiquement (on pourrait dire qu’« une représentation ne s’est pas produite »).
On constate en tout cas qu’un bébé dans cet état (après le virage), présente, poussé à l’extrême, les caractéristiques de la dépression essentielle décrite par P. Marty (« l’absence d’objets intérieurs de recours rejoint ici l’absence de possibilités relationnelles vis-à-vis des objets extérieurs », ce qu’il considère comme un « double manque qui implique la rupture du fonctionnement mental »).
La reprise de ce fonctionnement mental, comme j’ai pu l’observer chez des bébés déprimés dans des psychothérapies conjointes, qui marque la fin de cet état qui était devenu plus traumatique que dépressif, coïncide souvent avec l’apparition dans les séances d’un matériel signant l’apparition de nouvelles capacités masochistes érogènes.
 
LE REFUS DE DONNER UN STATUT D’OBJET INTERNE
 
 
On peut relever un certain nombre de croisements et de convergences entre le point de vue des psychosomaticiens sur la désaffection de la relation à l’objet et les points de vue théoriques d’autres auteurs. Citons par exemple Winnicott, pour qui la « perte de la capacité d’être en relation avec les objets » est une angoisse disséquante (ou agonie) primitive impensable qui conduit à des organisations défensives de la série autistique.
La conception d’André Green d’une fonction objectalisante distincte de l’objet stricto sensu (1986,1993) permet de clarifier, me semble-t-il, la question de l’objet perdu et celle qui concerne la limite entre dépression « sans objet » et « avec objet ».
L’objet a une double position d’objet externe et interne.
En le considérant comme révélateur des pulsions, A. Green, proche sur ce point de Winnicott, pense qu’il est créé par elles en partie, tout en étant la condition de leur venue à l’existence. Cela l’amène à faire l’hypothèse que la visée essentielle des pulsions de vie est d’assurer une fonction objectalisante qui ne consiste pas seulement à créer des relations à l’objet, mais également de « transformer des structures en objet, même quand l’objet n’est plus directement en cause ».
C’est l’investissement qui est objectalisé.
Cette conception, comme André Green l’a souligné, modifie la formule de Serge Lebovici (« l’objet peut être investi avant d’être perçu ») en « l’investissement s’investit avant que l’objet le soit ».
Dans le prolongement de cette façon de voir, je pense qu’on peut aussi concevoir que, si le bébé déprimé reste indifférent aux sollicitations des sub-stituts maternels, c’est parce qu’il refuse de donner à l’investissement de ceux-ci un statut d’objet. Ainsi, selon moi, lorsque la rupture du lien maternel se prolonge, le bébé désinvestit tout le monde, y compris lui-même.
C’est ce point de vue que j’opposerais à celui qui privilégie la valeur communicative de l’affect dépressif tel que le conçoit Bernard Golse.
Non pas que je conteste que l’affect, dans son versant d’émotion, puisse avoir une dimension de communication avec l’objet externe, comme il le soutient, ni qu’on puisse étendre les caractéristiques des liens émotionnels aux rapports du sujet avec ses objets internes, comme l’a fait Bion. Je pense plutôt que, dans le cas du bébé déprimé au sens de Spitz, c’est le refus de communiquer avec l’objet qui est au premier plan, comme le montrent son indifférence et son retrait. Ce n’est pas, à mon avis, une expression communicative mais l’absence d’expression de l’affect qui est au premier plan.
Dans cette optique, je crois qu’il ne faut pas opposer trop radicalement les bébés ayant eu de si mauvaises relations avec la mère qu’ils acceptent facilement des relations avec les substituts et les bébés déprimés qui, selon Spitz, n’acceptent pas de relations avec les substituts de la mère. Car il me semble que les premiers investissent peu les objets ou tendent à maintenir une certaine anobjectalisation, alors que les seconds pratiquent un désinvestissement désobjectalisant au sens de Green, ce qui finit par revenir au même.
Les uns et les autres appauvrissent ce qui a été construit de leur moi et cherchent à se passer de l’objet en lui refusant le statut d’objet interne, qu’il soit bon ou mauvais.
Je pense donc que la mère perdue finit aussi par être déqualifiée dans son statut d’objet, et on sait qu’il faudra un certain délai après les retrouvailles avec elle pour que l’enfant renoue avec son souvenir de l’objet satisfaisant.
Refuser la qualité d’objet à tous les substituts de la mère permet d’écarter la perception traumatisante de l’abandon par elle, mais pendant un temps seulement, jusqu’à ce que la perte de la perception de la mère finisse par conduire à la perte de la représentation de la mère. Alors, la dépression chez le bébé se mue en état traumatique et désorganisant.
Face à un objet externe, le premier acte de pensée ne consiste pas à se demander d’abord s’il existe, mais plutôt s’il est source de plaisir ou de déplaisir, explique très justement Bernard Golse. C’est vrai quand règne le principe de plaisir-déplaisir, mais je pense que les bébés traumatisés par la rupture du lien à l’objet sont dans une logique différente, « audelà du principe de plaisir ». Et, selon moi, chez le bébé déprimé, ce n’est pas sur la mère et ses substituts, mais sur la fonction objectalisante des pulsions de vie dans son ensemble que finit par porter le désinvestissement désobjectalisant, ou anobjectalisant.
La désorganisation de l’état dépressif du bébé dont je fais l’hypothèse me semble pouvoir s’accorder avec cette remarque de Green que « la fonction désobjectalisante, loin de se confondre avec le deuil, est le procédé le plus radical pour s’opposer au travail de deuil ».
Le retour de la mère permettra peut-être d’inverser le processus comme Spitz le pense, mais il ne me semble pas évident que sa réversibilité soit totale. Je suppose qu’il laissera des traces, un frayage, et qu’un nouveau débordement du pare-excitations pourrait conduire ultérieurement à la reprise du procédé de désinvestissement des relations originales avec les autres en les privant de libido, tel que P. Marty l’a identifié dans la dépression essentielle de l’adulte. Je ne saurais dire si cette ligne de force mérite le nom de structure – et j’ai évoqué plus haut les réserves que m’inspire le mot. En tout cas, on peut bien parler de lignée.
 
LE VIRAGE OPÉRATOIRE
 
 
Ce que le bébé déprimé avait intériorisé pendant la fameuse période de « bonnes relations » vécues au contact de sa mère ne semble pas pouvoir lui permettre d’halluciner l’objet perdu, alors que des traces d’expériences satisfaisantes avec la mère, potentiellement hallucinables, ont dû se constituer.
Je pense que c’est parce qu’à la suite de la désorganisation que je postule, un autre mode de fonctionnement psychique s’est imposé, s’opposant à la réalisation hallucinatoire et visant à empêcher celle-ci.
C’est, à mon avis, un fonctionnement opératoire précoce. Il est intéressant de rappeler, à son propos, l’optique de Michel de M’Uzan pour qui le fonctionnement opératoire serait une tentative de défense contre les conséquences d’une première défense (Verwerfung, répudiation) qui n’a pas permis l’hallucination de l’objet perdu.
Il me semble qu’on retrouve déjà toutes les caractéristiques du fonctionnement opératoire décrit par Marty et de M’Uzan (1962) chez ces bébés en relation avec des personnes non investies libidinalement et privées du statut d’objet, soit qu’ils n’aient pas connu de relations suffisamment bonnes avec la mère avant la rupture, soit qu’ils aient supprimé en eux leur fonction objectalisante.
À mon sens, des relations privées de libido de ces bébés, il ne reste plus que le caractère utilitaire de celles-ci et une restriction de l’investissement à ce qui est factuel et concret dans la réalité : manger, guetter, survivre…
Et pour cela, ils essaient trop prématurément de se passer de représentations de relations avec leur mère, ce qu’on peut comprendre comme une véritable attaque contre la mentalisation.
Dépression essentielle et pensée opératoire sont deux aspects d’un même phénomène, que Pierre Marty, dans des développements théoriques plus tardifs, a appelé vie opératoire. Le terme de dépression essentielle implique, pour lui, une réversibilité, la potentialité d’une restructuration dans une reprise générale du tonus vital, alors que celui de pensée opératoire implique davantage une chronicité. Une dépression essentielle ne traduit que le résultat de la chute du tonus vital au niveau des fonctions psychiques, alors que la vie opératoire constitue un état.
Il me semble que l’enfant déprimé, sans désirs mais avec des intérêts machinaux accomplis répétitivement, se trouve dans un état comparable.
 
DE L’EXPÉRIENCE TRAUMATIQUE DU VISAGE DE L’ÉTRANGER À L’ÉCLOSION DE LA PHOBIE
 
 
Il convient de ne pas perdre de vue que la dépression chez le bébé est un phénomène qui se passe à la limite de la différenciation de l’objet et du moi qui s’effectue dans un contexte de triangulation.
Dans les psychothérapies avec des bébés très déprimés, on voit des évolutions qui le rappellent.
Au cours de mon expérience, j’ai observé plusieurs fois que l’apparition d’une phobie semblait non seulement marquer la fin de l’état dépressif, mais aussi que des remaniements psychiques profonds s’étaient effectués.
Le bébé dans une détresse inconsolable par des substituts de la mère après la disparition de celle-ci semble faire, à mon avis, une expérience de l’étranger interminable qui n’est pas phobique, mais traumatique.
Il rejette la perception du visage de l’étranger qui ne correspond pas aux traces mnésiques de la mère, mais échoue à remplacer sa détresse par une angoisse proprement dite.
On sait qu’en principe, l’apparition de l’angoisse devant le visage de l’étranger marque une étape décisive de la constitution du moi et de l’objet dont la perte peut être pensée dans une situation déjà triangulée.
Cette organisation dépend d’un message transmis par la mère sur son manque d’objet, et notamment la prise par elle de l’enfant réel comme symbole de ce manque, de son appétit imaginaire pour le phallus comme disait Lacan, de la censure de l’amante, selon D. Braunschweig et M. Fain.
Ces auteurs ont insisté sur le fait que la déception fondamentale de l’enfant naît de sa reconnaissance qu’il n’est pas l’objet unique de sa mère.
Lacan (1994) a proposé de voir trois étapes dans cette déception fondamentale de 1’enfant qui suppose :
  • un repérage par l’enfant du phallus qui lui manque;
  • puis la perception qu’à la mère manque aussi le phallus;
  • et un troisième temps qui est celui de l’éclosion de la phobie.
Elle marque que l’enfant fait appel « à un terme qui soutienne cette relation insoutenable », comme dit Lacan qui s’est appuyé sur l’exemple d’une petite fille de deux ans et demi - trois ans, chez qui surgit une phobie des chiens rendus responsables de toute la situation, en mordant et châtrant, et surtout, en rendant cette situation pensable.
Pour moi, les grandes lignes de cette conception sont déjà pertinentes bien avant l’âge de l’enfant dont parle Lacan, dès le second semestre de vie, quand apparaît l’angoisse phobique sur le visage de l’étranger.
J’ai eu en thérapie un petit garçon de onze mois très sévèrement déprimé, apathique et ralenti, le visage figé, sans expression, avec tous les signes du tableau classique. Il avait également un ralentissement de la croissance staturo-pondérale, un asthme permanent et de graves troubles du sommeil et de l’appétit. Le contexte était comparable à celui que Spitz a décrit, une rupture avec la mère à cinq mois, suivie d’un placement en pouponnière où il restait indifférent aux sollicitations des maternantes. Une aggravation de cet état a eu lieu à neuf mois avec une indifférence encore plus marquée, notamment à la douleur.
Au bout de plusieurs semaines de thérapie, j’ai constaté que c’est 1’apparition d’une phobie de la mastication, semblant dans un premier temps empirer le tableau, qui a marqué le début d’un changement. Se sont révélés ensuite d’autres éléments complétant le tableau de cette phobie, concernant, en fin de compte, tout ce qui pouvait passer par la bouche et la gorge, y entrer ou en sortir, aussi bien les morceaux d’aliments que les sons (il n’en émettait aucun).
La deuxième étape de ce changement a été la réaction de cet enfant à des jeux avec des figurines que je déployais devant lui. Me guidant sur les signes d’intérêt de sa part, très faibles au début, que ne déclenchaient que les scénarios les plus sadiques, j’ai pu l’inciter à y participer, pour finalement constater qu’il s’appropriait ce jeu. J’ai pu alors observer que tous les signes de sa grave et tenace dépression – elle a duré presque un an – disparaissaient au fur et à mesure qu’il investissait et développait ces jeux où il était question de dévoration, de chutes et de fessées.
L’apparition de cette phobie témoigne, pour moi, qu’un fantasme concernant la disparition de l’objet a enfin pu s’élaborer : il disparaît quand il est mangé. Ce fantasme implique l’enfant, la mère et le troisième terme, le substitut étranger associé dans un fantasme au carrefour oropharyngé.
Ce qui me paraît essentiel, c’est que la phobie marque non seulement que la situation est pensable, mais aussi qu’elle a subi un refoulement assuré par un contre-investissement.
C’est précisément ce qu’échoue à réaliser le bébé déprimé par la rupture du lien avec sa mère. Il n’a pas les capacités de déplacement et de projection nécessaires.
Il reconnaît la perte mais reste dans l’incapacité de trouver un responsable à la disparition de sa mère, ni un chien, ni un étranger [8].
 
LES DEUX LIGNÉES DÉPRESSIVES
 
 
PierreMarty a rapproché la dépression essentielle chez l’adulte de la dépression anaclitique décrite par R. Spitz, mais sans s’exprimer sur le fait que cette dépression chez le bébé est habituellement considérée comme la préforme des dépressions psychiatriques classiques (névrotiques et psychotiques) en rapport avec la perte de l’objet aimé.
L’hypothèse d’une mutation, que j’ai développée dans ce texte, tente de répondre à cette question et conduit à valider ces deux conceptions apparemment contradictoires du destin de la dépression anaclitique.
Ce qui me paraît déterminant, c’est l’aptitude de la dépression anaclitique à apporter ou ne pas apporter d’activité mentale suffisante au bébé pour lier les quantités d’excitation traumatiques qui le submergent lorsque, après l’établissement de l’objet (suffisamment bon), la mère disparaît.
Soit la dépression reste objectale, soit l’importance des tentatives de désinvestissement désobjectalisant et d’abolition des représentations mentales et affects en rapport avec la fonction maternelle finissent par provoquer la mutation de la dépression du bébé provoquée par la perte de l’objet, en une dépression sans objet à l’origine de la dépression essentielle. Le risque de désorganisations somatiques en est alors accru (et on sait, depuis Spitz, que ces évolutions peuvent être létales).
L’une des implications théoriques de cette conception est de considérer que l’apparition d’un mode de vie opératoire peut survenir très précocement, avant la fin de la première année, se manifestant par une restriction de l’investissement à ce qui est factuel, concret et utilitaire dans des relations délibidinalisées.
J’avais déjà antérieurement postulé une origine aussi précoce du fonctionnement opératoire (1998), en suivant un autre cheminement, à partir de la description des procédés autocalmants les plus précoces qui, selon moi, peuvent prendre chez un bébé l’allure d’une distorsion répétitive dans une fonction somatique tandis que la pensée est sidérée sur un mode analogue à celui de la névrose traumatique [9].
Une autre conséquence théorique de mon hypothèse sur la désorganisation de l’état dépressif chez le bébé conduit à considérer que tant les futures dépressions psychiatriques classiques de l’adulte que la dépression essentielle de l’adulte sont issues d’un même précurseur chez le bébé [10].
Les premières, les dépressions objectales, sont issues de dépressions anaclitiques restées « simples ». La seconde, « sans objet », a pour préforme une désorganisation « au-delà du principe de plaisir » de la dépression anaclitique. Cet état a entravé la constitution de l’absence en tant que représentation, la constitution aussi de l’angoisse signal d’alarme, et laissé le sujet démuni face aux situations de désinvestissement trop proches des traces laissées par le trauma initial.
La dépression anaclitique du bébé ayant conduit à un report sur le moi de la libido retirée des objets me semble bien pouvoir donner lieu à une fixation à l’origine d’une lignée dépressive qui aboutit à des dépressions névrotiques ou psychotiques. Du moins la possibilité d’une telle continuité m’a semblé crédible chez des patients que j’ai rencontrés dans ma pratique et je ne vois pas de raisons de remettre en question cette conception très communément acceptée.
Un autre destin des dépressions du bébé me semble conduire, après le virage que je postule, plutôt à un appauvrissement général tant en libido d’objet qu’en libido du moi. Dans ce cas, la perte objectale est perte d’un objet narcissique dont le deuil est infaisable et conduit à une perte pulsionnelle aboutissant à un état qu’on peut considérer comme une première forme de dépression essentielle. Il est caractérisé par une perte en libido tant objectale que narcissique. Un bébé dans cet état semble avoir cessé tout contact ou investissement objectal, et cessé toutes activités auto-érotiques. Il est incapable de prendre son propre corps comme objet, comme l’a souligné Spitz (1968, p 221). C’est bien une perte similaire en libido tant objectale que narcissique qui caractérise la dépression essentielle chez l’adulte qui, selon la conception de P. Marty (« abaissement du tonus des instincts de vie au niveau des pulsions mentales »), n’est compensée par aucune défense psychique (en particulier, aucun réinvestissement libidinal tel que des idées de culpabilité).
La notion d’une fonction objectalisante des pulsions de vie, telle que l’a définie A. Green, permet de préciser que, chez le bébé déprimé, ce n’est pas sur les objets et ses substituts, mais sur cette fonction dans son ensemble que porte le désinvestissement provoqué par des circonstances de débordement économique (traumatique).
C’est un point de vue qui rapproche donc beaucoup le complexe de la mère morte décrit par A. Green, la dépression chez le bébé devenue traumatique et la dépression essentielle chez l’adulte. Il faut rappeler que la conception de Green s’appuie sur une reconstruction dans le transfert d’adultes en analyse. Je partage le point de vue de C. Smadja (2001, p. 68) qui a récemment recensé un certain nombre de convergences cliniques et théoriques entre le deuil blanc décrit par Green et la dépression essentielle des psychosomaticiens, notamment l’idée qu’« il est arrivé quelque chose de traumatique » dans un temps précoce où la différenciation et l’individuation n’étaient pas encore achevées. Parmi les divergences, la plus notable concerne la place de la survenue de somatisations.
Je pense que l’idée d’un état traumatique précoce constitué par virage d’une dépression anaclitique chez le bébé tandis que s’effectue un retrait du statut d’objet aux investissements (touchant notamment la fonction maternelle), procédé d’opposition à la mentalisation, conduit à considérer cet état à la fois comme la préforme du deuil blanc et comme celui de la dépression essentielle. C’est ainsi que je conçois ce « quelque chose de traumatique » qui me semble coïncider avec un mouvement de désorganisation.
Il n’est pas rare de rencontrer, dans des cures d’adultes somatisants, la notion d’un état dépressif plus ou moins prolongé survenu dans la petite enfance, avant la fin de la première année de vie. La coïncidence, retrouvée dans plusieurs cas, d’un tel passé et de conduites ultérieures d’apathie mal organisées survenant dans l’enfance ou l’adolescence m’a semblé permettre de supposer que la dépression initiale se rééditait sous ces formes. Cette apathie, à mon avis, passe parfois à tort pour une inhibition névrotique, ou prend d’autres fois l’aspect d’une « névrose » d’enfant sage (le terme de névrose étant, bien sûr, inadéquat ici), ou encore celui d’un état d’agitation masquant mal un désintérêt généralisé et une désaffection des investissements. Je pense que ces états résultent de réactivations de traces qu’a pu laisser une dépression chez le bébé ayant viré à l’état traumatique, ce qui suppose une ligne de force, un frayage qui peut mener non pas aux dépressions psychiatriques classiques mais, en cas de nouveau débordement du pare-excitations, à la reprise de l’ancien procédé de désinvestissement des relations originales avec les autres en les privant de libido.
C’est cette ligne de force là, qui n’est pas une ligne d’organisation mais d’un état instable non organisé, avec une insuffisance de tonus vital évocatrice d’un défaut d’étayage, un mode de relations dévitalisées, une démentalisation massive, qui conduit à la dépression essentielle identifiée par P. Marty chez l’adulte ayant une vulnérabilité psychosomatique accrue.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  Fain M. (1971), « Prélude à la vie fantasmatique », in Revue française de psychanalyse, n° 2-3, 1971, Paris, PUF.
·  Freud S. (1926), « Inhibition, symptôme, angoisse », in Œuvres complètes, t. XVII, Paris, PUF, 1992, p. 203-286.
·  Golse B. (1995), « Dépression chez le nourrisson » in Encycl. Méd. Chir. (Paris-France), Psychiatrie, 37-201-A-10.
·  — (2000), « La dépression du bébé : sémiologie et facteurs pronostiques », in Pédiatrie pratique, n° 114, Paris, p. 8-9.
·  Green A. (1984), « Pulsion de mort, narcissisme négatif, fonction désobjectalisante », in La pulsion de mort., ouvr. coll., Paris, PUF, 1986.
·  — (1993), Le travail du négatif, Paris, Minuit.
·  Kreisler L. (1981), L’enfant du désordre psychosomatique, Toulouse, Privat.
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·  — Kreisler L.et Szwec G.(1998), « Psychosomatique et expression corporelle dans l’enfance », in Encyclopédie médico-chirugicale, Paris, Elsevier, Psychiatrie, 37-404-A-l0,1998.
·  Lacan J. (1994), « De l’analyse comme Bundling et ses conséquences », Séminaire du 19 décembre 1956, Le Séminaire de Jacques Lacan, texte établi par Jacques-Alain Miller, livreIV : La relation d’objet, Paris, Seuil.
·  Marty P. (1980), L’ordre psychosomatique, Paris, Payot.
·  Marty P.et de M’Uzan M.(1962), « La pensée opératoire. Intervention sur le rapport de M.Fain et C. David : Aspects fonctionnels de la vie onirique », XXllle Congrès des psychanalystes de langues romanes, in Revue française de psychanalyse, 1963, XXVII, numéro spécial, Paris, PUF, p. 345-356.
·  Spitz R. (1968), De la naissance à la parole, Paris, PUF, traduction de Liliane Flournoy.
·  Smadja C. (2001), La vie opératoire, Paris, PUF, coll. « Le fil rouge ».
·  Szwec G. (1998), Les galériens volontaires, Paris, PUF, col1. « Épîtres ».
·  Tronick E., Als H., Adamson L., Wise S., Brazelton TB. (1978), « The infant’s response entrapment between contradictory messages in face-to-face interaction », in J.Child Psychiatry, 17, p. 1-13.
·  Winnicott D.W. (1989), La crainte de l’effondrement, Paris, Gallimard, 2000, trad. J. Kalmanovitch et M. Gribinski.
 
NOTES
 
[1]Ce texte a été écrit avant la journée de l’IPSO du 10 juin 2001 sur le thème « Bébé déprimé, bébé malade », dans la perspective d’une discussion du rapport de B. Golse, mais il ne s’agit pas d’une étude critique de son travail dont je ne connaissais, alors, que les grandes lignes. Il vise plutôt à présenter une proposition théorique personnelle et peut donc se lire indépendamment de son texte, publié dans ce même numéro de la Revue.
[2]On trouve parfois, dans la littérature psychanalytique, une référence à une « structure dépressive à vocation déstructurante », expression qui me semble beaucoup plus équivoque que celle d’une lignée, dans la mesure où se trouve ainsi trop relativisée la notion d’une poussée de force vers la déstructuration. Je reviendrai sur cette question plus loin.
[3]Pour rester dans l’espace imparti à cet article, il m’a semblé préférable de restreindre mon champ de discussion à ce modèle de référence, me réservant de discuter d’autres modèles, notamment celui de F. Tustin, dans un autre travail.
[4]Si je rappelle ces influences psychanalytiques de Marty et Fain chez Léon Kreisler qui a travaillé étroitement avec eux, c’est pour faire remarquer qu’elles sous-tendent son travail à chaque pas, et qu’on ne saurait les en dissocier.
[5]Évolution dont je ne discute pas, ici, les théorisations qui ont été proposées en termes de préobjets, de préconceptions ou d’autres concepts.
[6]L’objet se constitue d’emblée en tant qu’objet perdu. Il s’établit et se différencie de façon concomitante d’un moi devenu capable de penser sa perte. Les travaux de Spitz sur l’angoisse du huitièmemois ont mis l’accent sur le rôle des relations mère-enfant et révèlent que l’établissement de l’objet se fait dans un contexte de première triangulation avec l’étranger (« face à un étranger, il [le bébé] réagit au fait que ce n’est pas sa mère; elle l’a abandonné ». C’est le ratage de ce qui est structurant dans la possibilité de représenter psychiquement cette perte (structurant notamment en tant qu’origine du refoulement) qui me semble potentiellement traumatique, et non l’événement de la perte lui-même comme le pense C. Smadja (2001, p 61). À propos du commentaire de Smadja sur la dépression décrite par Spitz, mon hypothèse me conduit à une conception différente de la sienne sur un autre point, en préférant relativiser le rôle d’une dépression maternelle dans l’apparition de la dépression anaclitique du bébé. Selon moi, c’est moins dans la survenue d’une dépression anaclitique que se situe l’importance de l’impact de la dépression maternelle que dans le virage de cette dépression chez le bébé à un état traumatique dans lequel il tente de se mettre à l’abri d’un désinvestissement trop massif par l’objet par une tentative de désinvestissement désobjectalisant.
[7]Si on ne perd pas de vue que la douleur est provoquée par la perte objectale, on ne peut pas envisager son absence dans la dépression essentielle seulement en termes de « tendance à son inexpressivité douloureuse » (C. Smadja, 2001, p. 76). Cette façon de voir implique qu’une douleur due à la perte de l’objet s’est constituée mais ne s’est pas exprimée, ce qui estompe beaucoup les différences entre les notions de dépression objectale et de dépression essentielle. Je ne pense pas qu’il y ait une continuité entre ces deux formes de dépression, mais une antinomie, et que la seconde se constitue par une désorganisation de la première, une mutation qui la rend « sans objet », donc théoriquement sans perte, et donc sans douleur.
[8]Ayant pris le parti de me référer à la dépression anaclitique décrite par R. Spitz, je ne perds pas pour autant de vue que le cas clinique dont je parle aurait pu être envisagé selon d’autres modèles. Dans une perspective kleinienne, le refus de mastiquer serait sans doute à discuter par rapport à une crainte de la voracité, et selon la conception d’auteurs ayant parlé de dépressions psychotiques, il serait sans doute aussi rapporté à un vécu de séparation ou perte d’une partie de la bouche à la place de la perte du sein. Refuser d’avaler des morccaux peut aussi faire discuter d’une défense « par un vide sous contrôle », envisagée par Winnicott comme un moyen de se prémunir contre un vide qui terrorise. Pour le cas du garçon dont j’ai parlé, c’est la notion de dépression anaclitique qui correspond le mieux à la clinique que j’ai observée, et c’est son évolution, à la suite de l’apparition du refus de mastiquer, qui me fait comprendre ce refus comme un évitement phobique supposant un refoulement et non des mécanismes de défense plus psychotiques.
[9]Par exemple le mérycisme, les autobercements ou d’autres fonctionnements contre nature témoignant de l’ébauche d’une différenciation prématurée du moi autour de traces sensorielles d’expériences traumatiques précoces imprimées dans l’ICS originaire. J’en ai donné des illustrations cliniques dans « Les galériens volontaires ». J’inclus parmi ces autocalmants précocissimes l’activité compulsive doigt-œil ou des stéréotypies répétant des sensations perceptives et engageant la motricité. Pour moi ces procédés traduisent l’échec de la satisfaction hallucinatoire et gardent un lien assez direct avec le trauma qui a débordé les défenses psychiques, qu’il répète par la vue, le bruit, parfois une odeur. Ils sont une nécessité impérieuse imposée par l’Hilflosigkeit, la détresse, et non par l’angoisse objectale. La justification de leur mise en œuvre est toujours liée à une surexcitation inintégrable, une névrose traumatique sous-jacente parfois limitée à un secteur de l’activité psychique.
[10]Tout en concevant que différents modèles cliniques et théoriques puissent servir à définir ce précurseur, personnellement, je me réfère au modèle de la dépression anaclitique décrite par Spitz et complété ultérieurement par Kreisler. C’est à travers lui que je me sens au plus près de mon expérience clinique et que je me sens le plus à l’aise pour développer des spéculations dans le champ de la métapsychologie freudienne.
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