2001
Revue française de psychosomatique
Mythes et réalités sur le processus psychanalytique (II)
De l’Abrégé de psychanalyse à la clinique contemporaine
André Green
9 avenue de l’Observatoire 75006 Paris
Dans l’Abrégé de psychanalyse, le modèle du rêve glisse nettement du côté de
la psychose. Sont considérés les fonctionnements mentaux intolérants aux cadres psychanalytiques. Ces fonctionnements révèlent une oscillation entre potentialité persécutrice
ou défaite face aux relations de harcèlement mutuel avec l’objet.
L’évolution actuelle peut remonter à une lecture attentive d’« Analyse avec fin et analyse
sans fin». La clinique contemporaine pose le problème de diverses formes de travail analytique et de leurs indications. On débouche sur la situation des psychothérapies faites par
des psychanalystes et leur rapport avec les cures analytiques.Mots-clés :
Rêve, Psychose, Formations intermédiaires, Expérience d’effroi, Perception-projection, Fonctionnement associatif, Activité fantasmatique, Force, Représentation, Indications, Psychothérapie.
In Freud’s Outline of Psychoanalysis, the model of the dream clearly slides
towards psychosis. Mental functionings intolerant to psychoanalytic settings are considered. These functionings reveal an oscillation between persecutory potentiality or defeat
faced with the mutual harrassing of the object. The present evolution can go back to a
careful reading of Analysis terminable and interminable. Contempory clinical studies set
the problem of diverse forms of analytical work and their indications. This leads to the
consideration of the situation of psychotherapies carried out by psychoanalysts and how
these are related to the analytical cures.Keywords :
Dream, Psychosis, Intermediate formations, Experience of fright, Perception-projection, Associative functioning, Fantasizing activity, Force, Representation, Indications, Psychotherapy.
Im Abriss der Psychoanalyse stellt sich das Traummodell deutlich
auf die Seite der Psychose. Es werder die mentalen Funktionsweisen betrachtet, die den
psychoanalytischen Rahmen intolerant gegenüberstehen. Diese Funktionsweisen weisen
eine Oszillierung zwischen einer verfolgenden Potentialität oder Niederlage gegenüber
einer Verbindung von gegenseitiger Belästigung mit dem Objekt. Die aktuelle Evolution
kann zurückgehen zu einer sorgfältigen Lektüre des Textes « Endliche und unendliche
Analyse». Die gegenwärtige Klinik wirft das Problem verschiedener analytischer Arbeitsweisen und ihrer Indikationen auf. Man kommt zur Situation von Psychotherapien, die
von Psychoanalytikern durchgeführt werden und somit zu der Frage des Verhältnisses zu
den psychoanalytischen Kuren.Schlagwörter :
Traum, Psychose, Zwischenformationen, Angsterlebnis, Wahrneh-mungsprojektion, Assoziative Funktionsweise, Phantasmatische Aktivität, Kraft, Vorstellung, Indikation, Psychotherapie.
En el Compendio de psicoanálisis, el modelo del sueño tiende claramente del
lado de la psicosis. Se consideran los functionamientos mentales intolerantes a los cuadros
psicoanalíticos. Estos functionamientos revelan una oscilación entre pontecialidad perseguidora o derrota frente a las relaciones de acoso mutuo con el objeto. La evolución actual
puede remontar a una lectura atenta de « Análisis terminable análisis interminable». La clínica contemporanea plantea la cuestión de las diversas formas de trabajo analítico y de sus
indicaciones. Llegamos a la situación de psicoterápias hechas por psicoanalistas y su relación con la cura psicoanalítica.Palabras claves :
Sueño, Psicosis, Formaciones intermediarias, Experiencia de espanto, Percepción-proyección (en una palabra), Funcionamiento asociativo, Actividad fantasmática, Fuerza, Representación, Indicaciones, Psicoterapia.
INTERPRÉTATION DU RÊVE QUARANTE ANS APRÈS
En 1938, Freud écrira : « Ainsi le rêve est une psychose, avec toutes
les extravagances, toutes les formations délirantes, toutes les erreurs sensorielles inhérentes à celle-ci, une psychose de courte durée, il est vrai,
inoffensive et même utile, acceptée par le sujet qui peut, à son gré, y
mettre un point final, mais cependant une psychose qui nous enseigne
qu’une modification, même aussi poussée, de la vie psychique peut disparaître et faire place à un fonctionnement normal. Pouvons-nous dès
lors, sans trop de hardiesse, espérer agir sur les maladies spontanées et
si redoutables du psychisme et les guérir ? Certains faits nous permettent
de le supposer »
[1].
Je ne pense pas que cette modification du propos de Freud retranche
quoi que ce soit à ce qu’il a écrit antérieurement. En revanche, elle nous
invite à regarder le rêve de l’autre bord. C’est que le souci concernant la
guérison des maladies « si redoutables » du psychisme exige clarification.
Si, faisant retour sur L’interprétation des rêves, nous reprenons ce qu’il
avait écrit près de quarante ans plus tôt soutenant la similitude de certains mécanismes du rêve avec certaines modalités psychonévrotiques,
nous réévoquons :
- intensités que traite la condensation « prescrite par les relations
ordinaires des pensées préconscientes du rêve » et « l’attraction des souvenirs visuels dans l’inconscient,
- formation de représentations intermédiaires»
[2], formes mixtes
de compromis,
- relâchement des liens entre représentations qui transfèrent leur
intensité,
- juxtaposition des pensées contradictoires comme s’il n’y avait
aucune contradiction.
Tout lecteur un peu attentif de Freud perçoit bien la relation qu’entretiennent ces traits reliant pensées du rêve, formation psychopathologique et processus primaires, relation explicitement abordée quelques
pages plus loin.
Dans
L’interprétation des rêves, Freud, pour comprendre l’étrangeté
des mécanismes de travail du rêve comparables à ceux de la psychopathologie, s’appuie essentiellement sur la psychologie des névroses et, tout
particulièrement, de l’hystérie
[3]. La modification de 1938 (le rêve est une
psychose) nous suggère de reprendre son analyse de 1900 pour 1’opposer à une autre qu’il n’a jamais faite : le rapprochement du travail du
rêve avec la pensée psychotique. Nous sommes en droit de supposer que
les traits décrits en 1899-1900 se trouvent ici non seulement occultés mais
inversés – ce qui a été parfois soutenu directement par certains auteurs.
De toutes manières, les éléments de la comparaison remontent à une
source commune : le rêve comme moyen de connaître la structure de
notre appareil psychique pousse à conclure : « ce qui est réprimé persiste
et subsiste chez l’homme normal aussi et reste capable de rendement
psychique »
[4].
Cependant, l’horizon nouveau est moins dégagé que l’ancien où se
rejoignaient activité psychique inconsciente, rêve et hystérie. On ne peut
se contenter de faire observer que l’hystérie est remplacée par la psychose. Car celle dont parle Freud n’existe pas : une psychose de courte
durée (qu’il ne serait pas pertinent de comparer avec les psychoses
aiguës), inoffensive et même utile, acceptée par le sujet qui peut l’arrêter à volonté et la faire disparaître, revenant à un état antérieur
normal.
Le paradigme du rêve conserve sa valeur pour nous aider à penser
l’activité psychique inconsciente, mais il est maintenant relié à la psychose. Nous sommes fondés à nous demander si les descriptions de
Freud de 1899-1900, relatives à 1’analyse des processus psychopathologiques anormaux non inhibés des pensées du rêve, peuvent être maintenus tels quels. Certes, on pourrait s’appuyer sur les catégories de rêves
décrites par Freud après 1899-1900, tels les rêves traumatiques qui
constituent un des arguments décisifs pour la défense des thèses
d’Au-delà, mais ce point de vue est trop limité. Il me semble heuristiquement plus fécond de se demander s’il n’y a pas intérêt à réenvisager
les remarques de L’interprétation des rêves comme autant de facteurs
qui pourraient éclairer la comparaison avec la psychose, en imaginant le
cas où ils seraient négativés. C’est peut-être ainsi que sera éclairé le rapport entre Freud de certains de ses successeurs qui se sont intéressés
à la psychose.
- Il est question de compression ou de condensation. Or, c’est là le
terme utilisé par Bion pour caractériser la pensée – autrement appelée
concrète – dans le fonctionnement psychotique, pour l’opposer à la
condensation.
- L’absence de formations intermédiaires est un trait que j’ai
moi-même observé dans le fonctionnement des cas-limites, Freud ayant
soutenu le concept de représentations intermédiaires
[5]. On peut en rapprocher les objets et phénomènes transitionnels (Winnicott).
- Les relations relâchées des représentations qui transfèrent leurs
intensités, suggèrent, en 1899-1900, la comparaison avec les jeux de
mots. Or, dans la psychose, un tel relâchement devient attaques contre
les liens (Bion) ou évitement associatif (Green); ces procédés ont pour
but la destruction de l’intelligibilité psychanalytique.
- Le caractère conservateur des contradictions qui se juxtaposent
sans s’éliminer, ou forment des compromis, alors que la destructivité
rigidifie le psychisme et s’étend aux rapports marqués par une trop
grande proximité des pensées latentes.
DES CAPACITÉS DISSIMULATRICES DE LA NORMALITÉ
Y a-t-il moyen de résoudre cette contradiction ? Dans
L’interprétation
des rêves, Freud, à plus d’une reprise, tente d’expliquer l’inhibition des
processus psychiques au cours du rêve. Bien qu’il ne manque jamais de
relever que le cours des pensées dans le rêve est comparable à celui de la
veille, pour les pensées qui ne ressemblent pas aux processus psychiques
qui aboutissent à des formations psychopathologiques, il observe que le
refoulement « s’applique plus aisément aux souvenirs qu’aux perceptions »
[6], parce que les souvenirs ne connaissent pas 1’accroissement
d’investissement fourni par l’excitation de l’organe des sens psychiques. Il
fait allusion à la conscience, mais la remarque peut s’étendre à l’ensemble
de l’activité des organes des sens physiques, soit à la perception en général. D’où les comparaisons constamment réitérées (Lacan s’en souviendra)
entre les mécanismes du rêve par l’intermédiaire du préconscient et ceux
que l’on peut constater lors de l’investissement du langage par l’inconscient (lapsus, mot d’esprit). Ainsi s’éclaire ce rapport de correspondance
que nous avons établi entre pensée-souvenir et image-pensée.
L’hallucination onirique est le correspondant de l’acte dans la vie
éveillée. La construction de la fiction de l’appareil psychique, si elle
insiste sur la décharge – trait que l’on a injustement isolé –, a pour objet,
à travers les représentations, de « ficeler les “forces psychiques”»
[7], justifiant la nécessité d’une interprétation dynamique liant la quantité et le
mouvement, « composantes d’un jeu de forces,
dont les fonctions normales nous dissimulent beaucoup l’effet»
[8]. Nous accorderons la plus
grande valeur à cette remarque capitale : « Tout ce qui peut devenir objet
de perception interne est virtuel. »
[9] Nous la relions à deux conceptions
divergentes. Celle de Freud pour qui tout ce qui est conscient a d’abord
été inconscient (ce qui, par ailleurs, implique que l’inconscient ne se
limite pas à son rapport au devenir conscient) et celle qui conçoit l’inconscient comme produit dérivé du conscient, en identifiant parfois l’inconscient au refoulé. La référence à la virtualité nous semble plaider en
faveur de la première hypothèse.
Nous voilà donc face à une hypothèse capitale qui est au centre des
discussions contemporaines sur la psychanalyse. À savoir que la normalité et, peut-on ajouter, nombre d’états névrotiques, et plus généralement
les cas dits d’indication d’analyse, dissimulent les composantes du jeu de
forces que Freud voit au cœur de l’activité psychique et tendent à en
annuler l’existence
[10]. D’où la résistance générale au concept de pulsion et
les réticences à l’égard d’une conception énergétique.
Freud envisage la contrepartie de l’expérience primaire de satisfaction
et la trouve dans « l’expérience externe d’effroi ». Puisque nous avons rapproché l’association libre du mode de fonctionnement rencontré dans le
rêve – sans méconnaître leurs différences, – nous serions tentés de mettre
en relation la situation de face-à-face avec une expérience externe d’effroi,
risquant d’apparaître en position allongée – toutes choses égales d’ailleurs.
Mais ce qui nous retiendra dans ce parallélisme est la façon dont Freud
décrit la sortie de cette situation traumatique : « Il en résultera des manifestations motrices désordonnées qui dureront jusqu’à ce que l’une d’entre
elles arrache l’appareil à la perception et en même temps à la douleur ».
L’hypothèse que je présente est que, dans les situations en face-à-face
mises en œuvre suite à l’évaluation de l’analyste concluant que le patient
n’est pas en mesure d’accepter, d’utiliser, de profiter et de faire fructifier les conditions offertes par le cadre, on serait en présence d’un mode
de rencontre qui serait à la situation externe d’effroi ce que l’association
libre est au rêve. La virtualité, ici, est supplantée par une croyance en la
réalisation d’une potentialité traumatique. L’effroi, en tant que tel, est
négativé, l’arrachement à la perception et à la douleur est bien présent,
si ce n’est qu’il faut y ajouter la perception par le langage des processus
de pensée porteurs de traces qui n’ont pu être refoulées et qui devront
être négativées de même, et que la douleur éventuelle est combattue par
la mobilisation, contre la pensée primaire, d’une secondarité exacerbée
et paradoxale, car, à la différence de ce qui a lieu d’ordinaire, elle témoignerait plutôt d’une remarquable incapacité à penser – à partir de la
représentation – sur un mode primaire; celle-ci est comme morte-née. Et
c’est ici que se justifie pleinement le remaniement de Freud de 1923 remplaçant l’inconscient par le ça, car le caractère traumatique et douloureux n’est accessible en fait que derrière la dissimulation négativant les
forces psychiques mises à nu. À ce moment, faute d’une inhibition
motrice de la pensée et de la représentation, l’infiltration hallucinatoire,
somatisante et actualisante associée à une affectivité chaotique menace
l’intégrité psychique.
La réalité psychique atteint à une vivacité devant être amortie car elle
donne à l’appareil psychique l’impression d’une événementialité « qui ne
peut pas ne pas avoir été », et qui ne serait pas transposable en une autre
qui aurait pu et dû être. Paradoxalement, elle appelle son annulation, au
seul moyen de l’acte, lorsque le déni devient insoutenable. Autrement
dit, elle n’a de valeur qu’affirmative. Mais avec cette particularité que ce
qui s’affirme s’affirme absolument et n’est l’affirmation de personne, le
sujet ayant disparu dans l’opération.
LES FONCTIONNEMENTS MENTAUX INTOLÉRANTS DU CADRE
Les singularités de l’association libre dans ces structures ne sont pas
faciles à décrire. Nous allons tenter d’en décomposer les traits les plus
apparents.
- premier gradient dont découle peut-être le reste est celui d’une
perception-projection. On pourra s’étonner que je ne me contente pas du
second de ces termes sous sa forme simple ou compliquée d’identification
projective. Si je ne le fais pas, c’est pour y souligner le rôle d’une acuité
perceptive, occultée et qui peut parfois prendre une forme de devinement qui ne laisse pas de surprendre, mais qui est, par intermittence,
infiltrée de projections sur le perçu, c’est-à-dire d’une projection qui ne
part pas seulement d’un vécu interne qui ne demanderait qu’à se déverser dans la réalité, quelles que soient les circonstances, mais d’un clivage
de la réalité perçue-projetée mêlant les deux activités. Cette observation
permet de mettre en doute l’hypothèse de la virginité perceptive. Ce que
j’ai constaté, dans certaines circonstances exceptionnelles, est que la perception est doublée par un discours intérieur silencieusement projectif.
Tout se passe comme si la perception, reconnue sans déformation
majeure, était une activité doublée par une fantasmatique qui l’accompagne comme une basse continue où le sujet commente, souhaite, craint,
anticipe les intentions de l’objet qu’il perçoit. La perception est objective, la projection subjective. Les deux sont indissociables. L’essentiel,
dans l’adoption de cette attitude, est la centration sur l’objet comme origine et cause de tous les mouvements internes du patient.
- renvoi à l’objet, à son attitude, à ses expressions, est le recours
obligé, dans la déflexion à l’extérieur des mouvements internes susceptibles
de faire apparaître un conflit, une frustration, une déception. Dans cette
position, ce qui est essentiel est d’halluciner négativement la chaîne des événements psychiques qui ont provoqué telle ou telle pensée ou action. C’est
comme si la pulsion était attribuée à l’objet non dans son rapport à un
désir quelconque du sujet, plutôt comme le représentant d’une spontanéité
interne à la recherche d’une expression traduisant un désarroi sans autre
cause que lui-même. Il s’agit d’une communication d’où le sujet se retire
sans avoir la moindre conscience de son retrait et de ce qui a pu le provoquer, autrement qu’en en rendant responsable le comportement de l’objet.
- fermeture instantanée du pôle de la réceptivité à la parole de
l’analyste, lorsque celle-ci réussit à restituer les phases d’un mouvement
psychique en se servant des associations. Cette fermeture interrompt
toute activité élaborative et ne peut servir qu’à affiner des procédés de
déni. Lorsque l’analyste accepte naïvement de reparcourir ce trajet en
redisant l’interprétation, caressant l’espoir que sa répétition, supprimant l’élément de surprise, pourrait faire l’objet d’un accueil compréhensif, cet espoir est régulièrement suivi d’une fin de non-recevoir sous
la forme d’un « je ne comprends pas », qui tend à redoubler l’échec de la
tentative interprétative.
- oubli rétrospectif affecte le contenu de moments antérieurs de la
séance, ou des séances qui précèdent immédiatement. L’idée de résistance paraît incomplète pour qualifier ce qui ressemble plutôt à un rejet
répétitif extemporané.
- mouvements pulsionnels sont niés, les désirs ne s’expriment que
dans la sphère du narcissisme et de l’affirmation de soi. Les rapports de
force, le plus souvent conclus par un sentiment de défaite, donnent la
tonalité générale du transfert, mais minent insidieusement le processus
associatif.
- ce qui concerne la sexualité – que nous n’envisageons ici que
sous cet angle –, sa fonction au lien est occultée et son rapport à l’amour
passé sous silence.
- temps élaboratifs rares sont des moments de grâce; ils ne peuvent jamais être poursuivis, développés, ou conduire à des ouvertures
insoupçonnées. En revanche, ils sont, en cas de réactivation des conflits
oubliés, annulés comme s’ils n’existaient pas dans la psyché. Le travail
du négatif est ici patent.
- ténuité du fonctionnement associatif est fonction d’une précarité
de l’objet, à la fois isolé, distancié ou idéalisé dans une sorte de désincarnation. Tandis que les signes de débordement psychique tentent d’être dissimulés sous des activités rituelles déguisées, des conversions, des somatisations, des sentiments de dépersonnalisation se développent sans que la
relation soit faite avec la causalité psychique. L’immobilisation stagnante,
le souhait d’arrêter le temps sont plus ou moins explicitement manifestes
dans la communication.
On comprend aisément que ce que l’on désigne ordinairement sous le
nom de processus psychanalytique n’est pas reconnaissable en l’occurrence. Mais si on adopte le point de vue que, tant que le patient maintient la relation et qu’en dépit de la compulsion de répétition émergent
certaines positions inattendues, et donc forcément traduisent le développement d’un mouvement d’externalisation adressé au tiers analyste,
il y a nécessairement mouvement analytique. Car c’est l’entendement de
l’analyste qui crée la relation analytique. Celle-ci ne peut se comprendre
qu’en se référant à l’organisation des pensées latentes présentes. Ce
serait le correspondant de la relation que nous avons établie entre association libre et formation du rêve. Mais il est clair que ces pensées
latentes diffèrent de la description que Freud en donne dans L’interprétation des rêves et seraient à définir par rapport à la conception tardive
du rêve comme psychose. Non sous la forme simplificatrice d’une défense
contre la psychose, mais comme négativation de la pensée qui, autrement, pourrait conduire à la psychose malgré le masque de l’absence
d’une pathologie avérée mais révélant néanmoins un univers mental
interne que la lutte contre le chaos oblige à une désertification désolante.
Le souci d’une maîtrise des failles psychiques va de pair avec la pauvreté
des satisfactions tirées du fonctionnement mental qui ne présente même
pas les bénéfices du délire, laissant la crainte de la désorganisation dominer la scène à tout moment.
Le travail psychanalytique, laborieux, consisterait à transformer
cette négativation de la perception des processus de pensée en pensées
latentes, celles-ci dévoilant enfin la subjectivation dont le désir est le corrélat. Il s’agit de reprendre au compte du sujet la visée de recourir au
déguisement, au lieu d’avoir à lutter en permanence pour déjouer la
compréhension intrusive omnisciente projetée sur l’objet à qui la fonction subjective a été, en apparence, déléguée. Alors la stratégie change et
ce sera à l’objet-analyste de montrer qu’il ne peut, en aucun cas, comprendre ce qui lui est communiqué que juste un peu, au-delà de ce que
le patient a accepté de lui transmettre, en soulignant la conséquence qui
en résulte soit que le sujet lui-même devient étranger à ce qu’il énonce.
Et cela jusqu’à l’aléatoire appropriation subjective qui aura fait l’apprentissage de la possible non-réalisation des désirs ce qui diffère de leur
échec programmé à tout coup.
Et pourtant, la projection ne cesse pas d’être le guide de toute intervention interprétative. Mais elle doit être soumise à un contrôle rigoureux. C’est-à-dire que l’écoute de l’analyste doit s’efforcer de saisir le
moment d’émergence projective traduisant la percée d’un embryon
fantasmatique, qui est beaucoup moins à prendre dans sa valeur de
contenu que comme modalité d’une parole subjective adressée à un tiers.
Nous retrouvons, ici, une remarque de Freud dans
L’interprétation des
rêves, lorsqu’il décrit l’élaboration secondaire comme le dernier des facteurs de formation des contenus du rêve : « une activité libre de toute
contrainte analogue à celle qui s’exerce dans les créations de nos rêves
diurnes. Nous pourrions dire dès maintenant que ce quatrième facteur
[11]
« cherche à créer, à l’aide du matériel dont il dispose,
quelque chose
comme un rêve diurne»
[12]. Bien que l’étayage sur le rêve fasse défaut ici,
la proximité de l’inconscient créé par la règle fondamentale nous semble
autoriser la comparaison entre élaboration secondaire et association
libre (l’un est l’inverse symétrique de l’autre) et de soutenir que tout le
discours du patient est porteur de cette potentialité et qu’il est la représentationbut de l’écoute analytique lorsque celle-ci n’est pas en mesure
de se laisser habiter par la liberté garantie par le cadre. Ici, l’association
libre met la parole en liberté surveillée, en lui imposant une restriction
de sa diffusion, préventive de l’envahissement par une expérience d’effroi même négativée. On voit qu’il s’agit d’apprécier ce qui reste accessible d’une fonction alpha comme condition de possibilité du rêve, du
mythe, de la passion (Bion).
Le fonctionnement mental est l’étude des pérégrinations intrapsychiques et intersubjectives des pensées latentes afin d’obtenir la familiarité
optimale nécessaire à la compréhension dans la relation de soi à
soi-même. L’apprentissage du travail analytique dans d’autres situations
que l’analyse classique vise donc au repérage des particularités du processus qui ne peut manquer de s’y dérouler, puisque dans tous les cas il
concerne la direction de la marche entre l’inconscient ou le ça et l’interprétation comme déplacement du regard sans perception dont le rêve nous
montre la possibilité sur ce qui a été produit plus ou moins à l’insu du moi.
Car, pour consentir à l’objet cette autorisation à un regard interne
comme celui qui habite le rêve, il faut au préalable, en quelque sorte, que
celui-ci ait « tapissé » le fond du moi se déposant à partir des apports qu’il
a pu assimiler et reconnaître comme siens. Dans ces conditions, la fonction de reconnaissance réalise, dans un même mouvement, reconnaissance
de soi et reconnaissance de l’objet qui a permis que l’appareil psychique
retourne ses activités vers lui-même. Pour des raisons dont il faut bien
avouer que nous les connaissons mal, certains sujets ou bien ne reconnaissent cette fonction à l’analyste qu’en s’étant au préalable barricadés
derrière un moi qui prétend ignorer cette dette ou l’avoir admise avec fort
peu d’effets de retour; ou bien ils livrent une lutte sourde contre des
objets auxquels ils reprochent sans relâche de ne jamais correspondre à
ceux qu’ils ont créés tout seuls.
En revenant sur la situation désignée plus haut, nous nous représentons l’activité psychique s’étendant hors des frontières de la conscience,
d’une manière qui ne se limite pas à l’interroger à partir des formations
de l’inconscient, mais sous une forme, pressentie par Freud, immédiatement identifiable pour attirer l’attention et solliciter notre compréhension interne. Dans tous les cas, elle continuera de s’étayer sur
l’association libre bien que celle-ci soit mise à mal. Au-delà c’est comme
s’il nous fallait considérer la part qui s’exprime dans la communication
entourée d’une aura qui l’entraînerait hors de toute intention significative même désignée comme inconsciente. Imaginaire est le mot qui viendrait à l’esprit, mais si je me dispense de l’utiliser, c’est parce qu’il est
chargé de trop de significations qui continuent de le concevoir dans son
rapport à une forme, alors que son effet le plus remarquable est de
brouiller les avatars des modes formels de communication grâce auxquels
le rapport de soi à soi s’établit. En somme, cette aura se présente comme
indice d’une activité « à suivre », avant de nous laisser pressentir là où
elle cherche à nous entraîner. C’est pourquoi il me semble que sa connotation par la représentation plus que sur la perception devrait convenir
davantage, parce que la première s’inscrit dans des états du corps
(représentants psychiques de la pulsion) et entraîne dans son dynamisme
l’activité de pensée qui constate sa tentative de sortir de soi, tout en étant
portée par elle. À condition, toutefois, de reconnaître que ladite activité
de représentation recouvre une hallucination négative des processus de
pensée dans leur rapport au langage.
Il s’agit donc d’un langage coupé de ses racines représentatives, traitant la pensée comme une perception externe sans écho, mais souvent en
l’absorbant pour le paralyser.
Ce qui importe le plus dans cette frange en mouvement n’est pas seulement lié aux résultats qu’elle atteint, mais à son investissement. Cette
qualification implique plusieurs aspects. D’abord que l’étrangeté qu’elle
suscite par l’indétermination de son parcours provoque une curiosité
chez celui qu’elle habite; ensuite que, loin d’être considérée comme une
scorie de la psyché, il lui soit accordé le crédit de révéler une part de
l’inconnu qui habite le sujet sous sa forme la plus difficile à concevoir. Et
enfin, et c’est sans doute le plus important bien qu’il y ait une propension
à garder secrètes ses manifestations, elle peut, dans certaines conditions,
devenir un bien commun dont la valeur sera de susciter un questionnement partagé. C’est une transformation implicite de la cure d’accepter
que la représentation de désir puisse donner lieu substitutivement à un
désir de représentation (Green, 1984)
[13]. Ce qui modifie le projet de la
perspective apparue dans l’analyse, selon laquelle le rapport du sujet à
l’inconscient se laisse dévoiler plus ou moins par l’
a priori de la reconnaissance. On serait obligé de concevoir la réalisation comme se séparant
de ce but, en demandant l’aval d’un témoignage qui paraît rechercher le
préalable de la démission de tout désir qui ne trouverait pas son origine
dans un désir de l’objet, l’analyste n’ayant droit que d’occuper la place
condensée de l’objet qu’il faut faire insidieusement chuter d’une toute-puissance dont le postulat paraît indispensable et de sujet forclos ayant
renoncé à questionner, voué à n’être qu’un appendice objectal.
Les caractères que nous venons de décrire nous semblent propres à
définir une fonction subjective sous l’angle de la psychanalyse. Et l’on
conçoit que, dans le cadre de notre définition du processus, il y ait coïncidence des démarches. Il n’est guère niable non plus que la question
doive se poser par rapport à ceux qui demandent l’aide d’un analyste.
(Ils ne croient pas en fait à la possibilité d’une démarche fondée sur un
autre mode de pensée) et font croire qu’il paraît douteux qu’ils puissent
accepter les conditions requises par le cadre, quand ils ne minimisent pas
l’impasse ou l’échec auxquels auraient abouti des tentatives antérieures.
Comment expliquer ce qui soulève le doute et le scepticisme ? Je tenterai
l’explication suivante. Tout se passe comme si, chez ce type de patients,
la fonction subjective décrite plus haut était obscurcie ou occultée par
une colonisation par l’objet, comme si la relation découverte par ce dialogue entre la parole, les productions représentationnelles et le dévoilement du type de lien que l’on peut en déduire était remplacée par une
production actualisée, dominée par l’intervention d’un objet qui devient
le détenteur exclusif de toutes les manifestations de désir, ces désirs se
servant du sujet comme d’un auxiliaire uniquement voué à un accomplissement qui n’a pas à tenir compte de ses propres désirs parce qu’il ne
lui en est pas reconnu d’autres que dans la mesure où ils reposent sur la
soumission du sujet à l’objet. Ou alors, autre éventualité, lorsque le sujet
élit un double de lui-même formé en tous points de désirs avec lesquels
les siens sont dans un rapport d’incompatibilité absolue, ceux-ci ne pouvant susciter qu’une identification négative, ils peuvent produire néanmoins des bénéfices secondaires pour ce double qui ne peuvent être
pensés que sous l’angle de ce qui a été refusé par le moi du patient suscitant une position tantalisante quoique radicalement exclue. L’analyste
peut être dangereusement tenté par le piège de rejeter ce double dans la
même réprobation que le patient et n’est pas en mesure avant longtemps
de montrer ce que la position de ce dernier pourrait susciter d’envie,
mais il sait qu’il aura à compter avec les conséquences marquées par la
forclusion de ce double haï-envié; celui-ci doit être à la fois surveillé et
protégé avant que ne soit admise l’exploitation masochiste que le sujet
instaure dans les situations où la participation de cette ombre qui le
hante est impliquée soit pour obtenir des satisfactions immédiates, soit
pour rivaliser dans la recherche d’une dépendance quasi illimitée dans le
rapport concurrentiel qui le lie à l’objet partagé en commun qui, en tout
état de cause, reste maître du terrain.
C’est dans ces cas que la priorité du travail analytique est centrée par
ce que j’appellerai la solidification de l’objet, solidification qui se rapporte à la fois au caractère figé et inaccessible à la moindre construction
hypothétique des désirs qui animent le sujet, et aussi par la prise en
masse des positions de ce dernier dans l’assujettissement à son fonctionnement interne.
Dans le travail analytique qui se caractérise par la limitation des
mouvements du sujet par rapport à cette orbite interne et qui ne peut
consentir ni à la séparation intermittente du rapport ni à la reconnaissance chez l’analyste d’une position oscillant entre la potentialité persécutrice ou la défaite face aux relations de harcèlement mutuel avec
l’objet, il y a objectivation de ses propres attitudes sans interrogation sur
leur pourquoi. Sont mises en avant, chez le patient, une vacuité de la
pensée et une impossibilité de se désembourber. La relation analytique
est donc celle d’un rapport non médiatisé à l’objet, relation à la fois
indispensable agglutinante et oppressante entraînant, par ailleurs, une
rébellion sur un mode sournois.
Winnicott nous a permis de comprendre que l’objet est ici utilisé pour
ses carences, mais il a été lui-même plus loin en soulignant la nécessité de
la mise en œuvre du maximum de destructivité pour que le sujet puisse
passer de la relation d’un objet subjectif crée dans l’omnipotence à un
objet objectivement perçu qui puisse être investi comme extérieur à soi.
Or tout en reconnaissant l’existence de ces différences, je tiens qu’en
dernière instance la situation continue à devoir être comprise sous
l’angle des mouvements d’externalisation du monde intérieur, commandée par une activité qui mérite mieux d’être qualifiée de pulsionnelle que
de désirante, avec son corollaire de résistances affectées par l’expression
de cette subjectivité subvertive (pulsionnalisation des défenses) et un
insight dont les possibles effets de rassemblement significatifs sont soumis
à un inlassable démantèlement.
Une des difficultés dans lesquelles nous sommes et qui gênent la solution des problèmes vient de l’absence de concepts référentiels pour nous
faire une idée de la situation. Lorsque Freud, dans « Analyse avec fin et
analyse sans fin », s’interroge sur la nature de l’action analytique, il s’attache aux rapports réciproques et relatifs de la force des pulsions – sur
lesquelles les refoulements originaires obscurcissent notre compréhension
de leurs effets – et les modifications du moi – dont une utilisation dévoyée
de ses moyens défensifs déforme la connaissance qu’il peut avoir de la
situation. Freud ne paraît pas vouloir tenir compte de ce que ces effets
conjugués oblitèrent le développement du champ représentatif, car les
pulsions ne sont plus appréhendables dans ces cas par le truchement de
leurs représentants différenciés. Quant au moi, contrairement à une opinion courante, je tiens qu’il ne peut avoir que des représentations d’objet et non de lui-même
[14]. Depuis, l’évolution de la pensée psychanalytique
s’est tournée vers le concept de relation, qui n’a cessé de transformer les
termes mis en rapport, l’objet, le self et, maintenant, les self, cherchant
à enterrer toujours plus profondément la référence à la pulsion. Il faudra bien y revenir, fût-ce en changeant son contenu. J’ai déjà souligné il
y a longtemps que, chez certains patients, la communication paraissait
montrer une confusion entre la source pulsionnelle et l’objet, ce qui revenait en fait à une sorte de conglomérat pulsion-objet. En conséquence le
moi s’y trouvait en situation d’otage, renonçant à sa propre activité de
connaissance, guettant (et étant guetté par) les mouvements d’un objet
vécu comme omniscient et omnipotent. Son but ultime est perçu comme
empêchant le développement d’une autonomie personnelle du sujet dans
l’ordre du désir, celui-ci étant condamné à assister et à épouser – fût-ce
dans leur contre-investissement – les positions libidinales de l’objet d’une
manière qui ne mette pas en péril les liens qui l’unissent à lui et qui va,
parfois, jusqu’à nécessiter leur transformation d’amour en haine, tout
en étant totalement inconscient du but ainsi poursuivi de ne pas desserrer les nœuds d’une captation mutuelle. Seule échappe à la fascination
hypnotique de l’objet la concession de tailler dans le champ de la réalité
une part qui puisse assurer un éloignement dans l’espace extérieur, sans
rien changer aux entraves des expressions du désir dans le monde
interne. Un champ singulier se constitue parfois avec des objets chargés
de projections incestueuses, les enfants, vis-à-vis desquels les inévitables
perspectives, à long terme, de séparation amènent – d’une manière si
longuement différée qu’elle a pu être occultée malgré la conscience précaire qui s’est manifestée à ce sujet – la déception sur l’espoir d’autoguérison qui avait été placée sur cette part, fortement investie, de leur
vie. L’interprétation des racines inconscientes de ce mode d’investissement, tentant d’inverser le cours de l’enfance, n’entraîne que des
acquiescements superficiels.
Il m’a semblé clair que, dans ces structures, c’est bien l’activité de
représentation qui a souffert dans l’intégration de l’expérience, comme
cela se reproduira dans la communication. Ce qui apparaîtra, ce n’est
pas seulement l’absence ou la carence de l’insight, mais l’abrasion de la
capacité interprétative, limitée aux moments où l’activité projective se
met en branle pour signaler une manifestation d’hostilité de l’objet. Les
investissements hors de la situation avec l’analyste ne paraissent jamais
dépasser la valeur de prothèses qui demeurent éloignées du conflit basal
qu’on peut soupçonner de constituer le noyau actif du moi inconscient.
Ce dernier se consacre à l’urgence des tâches permettant de le mettre à
l’abri du rapprochement avec tout objet susceptible de provoquer une
plus grande liberté de déplacement des désirs attachés à l’objet primaire.
Il ne viendra à l’idée de personne de contester que ce tableau est très
loin de ressembler aux analyses de style névrotique. Mais l’interrogation
quant à une évolution naturelle de l’analyse ne reçoit pas de réponse
simple. Dans « Analyse avec fin et analyse sans fin », Freud soulève la
question
[15] et se garde bien d’y donner une réponse, car trop de
variables empêchent de se prononcer. Il y reviendra en précisant que sa
source est dans une conférence de Ferenczi de 1927. Cette date est
importante à relever car elle se situe juste avant les écrits de celui-ci qui
bouleversent notre vision du champ analytique et n’ont de cesse de
prôner des changements techniques suggérant d’autres manières de
concevoir les leviers de l’action analytique recommandant l’adoption
d’attitudes qui ne misent guère sur le parti d’un cours spontané espérant
parvenir à une « conclusion naturelle »; ce que Freud, après la mort de
celui-ci, n’hésitera pas à qualifier d’efforts « infructueux ». Et c’est au
sein de la cure analytique supposée indiquée que Freud tentera de
décrire ces résistances affectant la nature de la libido elle-même (viscosité, inertie) à laquelle nous cherchons de meilleures explications que
celles qu’il en a données.
La comparaison avec le miroir a été largement mise à contribution
dans la littérature psychanalytique, qu’elle fasse l’objet d’une approbation ou suscite le désaccord. En tout cas ici, dans le même ordre d’idées,
ce qui viendrait plutôt à l’esprit est le dispositif d’une glace sans tain, le
patient paraissant se tenir hors du regard – qu’il sollicite pourtant – de
l’analyste dont les observations internes ne peuvent être utilisées par lui.
Il les constate sans les réfléchir. Ou alors on a l’impression d’un rapport
nu, sans possibilité de reprise au sein d’une pensée qui consentirait à
envisager une autre façon de voir les choses. L’urgence interprétative initiale était mise en œuvre pour sortir d’un non-sens menaçant ou mettant
trop en question l’assise des croyances fondamentales du moi.
La fonction de l’analyste dans ces situations reste foncièrement la
même : éviter le renforcement du transfert de défenses, attendre que le
transfert – qui existe toujours, même sous des formes très différentes de
celle qu’il prend dans la névrose – donne des indices suffisants de sa
proximité en le ponctuant, moins pour l’interpréter que pour marquer
que cela a été entendu et porter toute son attention au surgissement de
cette part de la communication dont la potentialité fantasmatique
cherche l’écho chez l’analyste d’un domaine à partager, mais à n’aborder
dans cette conjoncture que superficiellement car grande est la tentation
de détruire cette émergence aussitôt survenue. Il faudra accepter cette
éventualité sans rétorsion. S’y ajoute sans doute une plus grande ouverture à des modes de pensée inhabituels, ici d’autant plus difficiles à détecter qu’on ne bénéficie pas de la régression topique au travail dans la cure.
L’inconscient ne se fraye que des passages furtifs imprévus, la moindre
impatience de la part de l’analyste annulant le mouvement qui s’est fait
jour, redonnant au déni sa vigueur antérieure. Mais, en tout état de
cause, cette action analytique difficile, périlleuse, fragile, plus livrée au
travail du négatif que dans la cure ordinaire, conserve un rapport fondamental au couple constitué par ses tentatives d’externalisation au moi
et à la mobilisation de ses résistances, de telle sorte qu’il ne saurait y avoir
d’entreprise analytique en dehors de cette démarche processuelle générale, ce qui, bien entendu, ne saurait nous dispenser de pousser aussi loin
qu’il est possible les trajectoires et stratégies en jeu dans les différents
types de structures.
Nous sommes ici bien au-delà des variations, mais la question de
savoir si nous sommes encore dans l’analyse parce que le processus ne se
présente pas dans la même clarté nous oblige à réfléchir. Il est vraisemblable que nous avons vécu longtemps dans l’idéalisation des résultats de
l’analyse. Aussi l’interrogation se reporte-t-elle maintenant sur la
nécessité de nous questionner sur le regard que nous portons sur l’analyse elle-même. Ces opinions sont d’autant plus sérieuses à considérer
que ceux qui les expriment ne sont pas des représentants d’une même
ligne technique et partent de présupposés différents. Le problème qui est
ainsi soulevé est de savoir si les possibilités offertes par le concept de
cadre ont été toutes exploitées ou s’il est nécessaire de faire intervenir
d’autres facteurs en dehors de ceux que nous connaissons, voire de
modifier la théorisation sous laquelle il est présenté.
Dans un travail antérieur, j’ai tenté de définir les rapports qui unissent le cadre sous la forme patente qu’il prend et son intériorisation dans
le psychisme de l’analyste qui permettent de s’y référer, même lorsque
les circonstances ne permettent pas sa mise en place
[16]. Le but poursuivi,
s’il reste le même, se situe en amont de la description que nous avons
donnée qui souligne les rapports qu’on peut établir à partir de l’interprétation du rêve. Ici, il s’agit de créer la possibilité de ce moment d’interrogation réflexive à partir du rôle intriquant de l’objet dans les
alternatives et les combinaisons des mouvements érotiques et destructeurs pour parvenir à leur transformation en « représentations affectivement investies » qui, du fait même d’avoir atteint ce statut, se posent
en messagers de la réalité psychique. L’échange entre réalité extérieure
et réalité interne ne conduit pas seulement à une internalisation mais
débouche sur la tâche d’interroger la réalité externe sur ce qui permet de
la concevoir dans son effet mobilisateur sur le monde intérieur. Cette
« construction » indique aussi les priorités – spécifiques à chacun – pour
intervenir sur elle. Pendant longtemps, ces efforts d’intrication resteront
sans écho décelable. Ils sont cependant la condition pour permettre un
mécanisme d’introjection afin de constituer une appropriation subjective
qui, dans les meilleurs cas, aidera à admettre que rien de ce qui advient
au sujet n’est hors sujet. À celui-ci échoit la responsabilité de la reconnaissance de ce qui est en lui, qu’elle qu’en soit l’origine puisqu’en tout
état de cause il n’y a pas de psychisme sans travail et qu’un tel travail ne
peut avoir lieu ailleurs que dans l’élaboration de cette part de soi qui,
certes, se voudrait étrangère à soi, à qui manquait en fait la connaissance
de la place à situer pour contribuer au destin de ce qui lui donne asile.
Les hypothèses émises jusqu’à présent pour rendre compte des situations que nous venons d’aborder mettent en cause l’importance de la
destructivité, la tendance à l’évacuation, l’absence d’espace psychique
susceptible de recevoir les manifestations de la transitionnalité, le narcissisme destructeur. Tout cela paraît bien vrai mais il faut affiner notre
interrogation et moduler nos réponses. L’idée du « travail du négatif »
ajoute sa pierre à l’édifice existant. Rien n’autorise, à mon avis, à opposer travail analytique et travail thérapeutique, car il faudrait alors
dénier au travail analytique des propriétés thérapeutiques, et si l’on pose
que le travail analytique est celui qui offre les plus grandes possibilités de
modifier l’organisation des instances de la personnalité, on ne voit pas
quel autre travail lui opposer dont les effets chercheraient à tromper
l’analysant, l’analyste, ou les deux à la fois. Seule est justifiée l’étude de
ses modalités d’application.
INDICATIONS ET FORMES DE TRAVAIL ANALYTIQUE
En fait, l’indication d’analyse repose de nos jours sur la compatibilité
du fonctionnement mental du patient avec les conditions du cadre.
Aujourd’hui, ni la nosographie, ni l’histoire du patient, ni même la structure ne sont des éléments décisifs. Car en fait, la question est de savoir, si
va pouvoir s’installer une situation analytique. On peut être amené à
conclure que tel ne paraît pas le cas, tout en trouvant qu’il vaut la peine
de s’occuper d’un patient, dans son intérêt et dans le nôtre. Soit encore
de savoir si le patient supporte l’absence, peut se passer de la perception,
peut accepter qu’il ne soit pas répondu immédiatement et directement à
ses questions, peut s’exposer à l’angoisse sans chercher la sédation immédiate, peut supporter les tensions pulsionnelles sans recours à l’agir, est
apte à recevoir les interprétations de manière non littérale sans éprouver,
à l’interruption de la séance, non seulement les effets destructurants de
l’abandon mais aussi ceux d’une fragmentation du moi ou à un moindre
degré d’un clivage. La situation en face-à-face permet de rendre un certain travail analytique possible, en acceptant l’éventualité de crises ou de
moments où la situation analytique sera menacée. Pour moi, il s’agit d’un
travail fondamentalement axé sur les mêmes repères qui ne diffère que
par les moyens. À savoir qu’il y a là mise en œuvre discriminante de la
possibilité d’un véritable processus interprétatif, parfois exercé en
silence, ce qui ne l’empêche pas d’être suivi d’effets de résonance, parfois
fragmenté progressivement, pour arriver à la conclusion la plus acceptable du moment. La question du transfert n’a pas à être soulevée ni prématurément tranchée car il ne saurait manquer; seule une grande
vigilance est nécessaire pour lui laisser le temps de prendre, d’être poursuivi même sans élaboration, en ayant constamment en tête le niveau de
son interprétation éventuelle. Le plus ardu est, sans doute, d’acquérir le
mode de communication, fou, qui est souvent nécessaire et dont l’acceptation est plus difficile en face à face. Quant à la tentative d’appliquer le
même genre d’interprétation que dans la névrose, elle ne ferait que prolonger le malentendu de la situation de collusion, ou resterait lettre morte.
Là-dessus, les remarques de Winnicott me paraissent suffisamment
claires. Quand il avoue n’éprouver ni honte ni culpabilité lorsqu’il a le
sentiment que l’analyse est impossible et qu’il fait autre chose, il ajoute
« psychanalytiquement », c’est-à-dire que la pensée de la psychanalyse ne
quitte pas son esprit, et c’est là l’exercice le plus difficile alors que la formation psychanalytique n’y prépare pas.
J’aimerais faire une remarque à ce sujet. L’activité du psychanalyste
actuel l’amène à exercer, en dehors des cures analytiques, toutes sortes
de pratiques dérivées, en appliquant des techniques qui reposent sur une
compréhension analytique, tout en s’éloignant souvent beaucoup de
l’analyse proprement dite en consentant à sacrifier beaucoup des paramètres qui la définissent. L’idée qu’une cloison étanche continuera à
séparer la cure analytique de ces activités dérivées me semble illusoire.
Comme dans tous les cas, ces pratiques ont affaire avec une réduction de
la richesse et de la diversité du fonctionnement mental, ou concernent
des formes de psychisme s’éloignant beaucoup de celui des patients qui
sont traités par l’analyse. Je crains beaucoup qu’à la longue les théorisations qui en sont tirées n’en viennent à se projeter sur le fonctionnement psychique de l’analyste dans l’analyse, aboutissant à une
schématisation qui pourrait en simplifier la complexité, la plupart du
temps en amputant, plus ou moins largement, l’entendement tel qu’il
s’observe dans l’analyse.
Je crois donc à l’intérêt de se centrer sur les formes de psychothérapie qui se rapprochent le plus de l’analyse, pour rester aussi près que
possible du modèle de référence. Qui plus est, la comparaison des formes
soumises à la psychothérapie permettrait peut-être de pouvoir mieux
aborder les failles qu’il nous arrive de constater dans l’analyse des
névroses. Freud avait déjà utilisé la comparaison avec le cristal qui, lorsqu’il se brise, fait apparaître les lignes de force qui le composent. Cela
nous permettrait peut-être de jeter la lumière qui nous manque sur la
surprise que l’analyste éprouve d’être le témoin de tactiques fourbes
dans l’expression du matériel, de déformations systématiques de la réalité intérieure, sans se risquer à des effets de retour qui sanctionneraient
cette désinvolture, d’être confronté à la pratique systématique de l’ignorance feinte et du déni systématique pour démontrer la fausseté des
interprétations de l’analyste, de s’agripper à l’entretien obstiné de
croyances pour le maintien de contre-vérités, etc. Mais il est vrai que
nous rencontrons parfois beaucoup de ces traits dans nos débats institutionnels. Formations du caractère et perversions ego-syntones se donnent la main pour entretenir l’aveuglement soutenu par des positions de
confort et pour s’aider du soutien, qui ne manque jamais, pour suivre la
ligne du moindre effort. La communauté de déni (M. Fain) ne fait-elle
pas partie de notre arsenal de concepts les mieux éprouvés ?
La réalité, c’est-à-dire la variété des situations dans lesquelles nous
place la demande de soins, nous oblige à certains choix :
- Ou bien décider délibérément de ne s’occuper que des névroses
franches. Deux raisons s’y opposent : la première est que, le nombre des
névroses restant plus ou moins constant alors que le nombre d’analystes
a crû d’une manière exponentielle, les analystes ne pourraient avoir une
pratique viable avec cette sélection de patients; deuxièmement, il est fréquent qu’une structure jugée névrotique révèle souvent, lors de l’analyse, des problèmes autrement plus préoccupants derrière cette façade.
- Ou bien faire face à la modification de la demande sans renoncer à
sélectionner nos patients selon ce que nous avons à leur offrir. Ici, en me
bornant aux thérapeutiques individuelles, je vois trois possibilités :
- cure classique. Elle continue à jouer son rôle de modèle formateur à la sensibilité optimale aux manifestations de l’inconscient. Je rappellerai seulement qu’au cours d’une réunion de la Commission
d’enseignement, posant la question au directeur de l’Institut de psychanalyse de savoir à quelle proportion il estimait cette population, il m’a
répondu : trois patients sur dix.
- cas où la cure classique n’est pas indiquée sans réserve. Ils se
répartissent en deux catégories. Ceux dont l’évolution du transfert
amène à des régressions occasionnelles nécessitant des aménagements. Je
pense que nous pouvons nous servir des enseignements de Bouvet, de
Winnicott ou de Bion pour fonder notre réflexion et notre technique sur
ce qui est à faire. Puis il y a ceux dont nous savons qu’ils appellent une
modification de base de l’attitude analytique de manière permanente,
laissant le choix entre analyse en face-à-face et psychothérapie couchée.
- Je connais la difficulté de traiter de la question des psychothérapies, mais je voudrais dire que, volens nolens, aujourd’hui et selon les
cas, entre 40 et 60% des patients relèvent des indications de la psycho-thérapie individuelle en face-à-face, dont une bonne proportion se situe
souvent après l’échec d’une analyse. Souvent des collègues me consultent
pour la persistance ou la rechute de difficultés personnelles, demandant
une aide psychanalytique (entretiens tous les deux ou trois mois). À ma
suggestion de reprendre une analyse (pas nécessairement avec moi), je
me vois opposer un refus catégorique. Dans les trois quarts des cas, je
n’accepte pas ces accommodements, car j’estime qu’il y a mieux à faire
et je ne souhaite pas être complice de ce vernis analytique à l’encan.
Mais pour les autres je m’interroge non seulement sur la pertinence de
l’indication d’analyse de départ mais aussi sur le rôle de la technique
employée qui a entraîné une telle opacification des résistances, chez des
analystes ! J’en conclus que l’analyse classique a plus souvent qu’on ne
le dit des effets traumatiques invisibles, silencieux, durables, et je
regrette que les analystes ne discutent guère de cela. Cela n’altère par
pour moi sa place de modèle central de l’analysabilité à la cure psychanalytique. Je considère que tout le parcours effectué depuis la mort de
Freud a amené des attitudes différentes dans le monde quant à cet exercice. Pour nous, comme pour certains de nos collègues anglais (Winnicott, Bollas), le travail en face-à-face peut être analytique. Et, dirai-je,
doit l’être.
Je précise que je suis contre la formation, par les Instituts de psychanalyse, de psychothérapeutes non psychanalystes. En revanche je
suis fortement en faveur d’un enseignement clinique de la psychothérapie psychanalytique, foncièrement différente en son principe et ses pratiques de toutes les autres formes de psychothérapies. Je considère qu’il
ne s’agit de rien d’autre que de la recherche du meilleur coefficient d’optimalité pour donner à l’intervention analytique ses meilleures chances
d’être intégrable par ceux qui s’adressent aux analystes en attendant
d’eux l’aide la plus appropriée à ce que leur situation requiert.
Psychanalyse et psychothérapie psychanalytique ont un but commun,
toujours le même : celui de parvenir à une certaine forme de lucidité dans
la relation de soi à soi-même. Vis-à-vis des cas qui relèvent spécifiquement de la psychothérapie, l’analyse est soit nulle, soit sauvage. La plus
grande attention doit être portée dans les indications au fonctionnement
de la pensée, considération absente, en grande partie, de la théorie freudienne. Si celle-ci est là pour nous rappeler l’essentiel – et c’est en effet
l’essentiel qu’elle nous transmet –, elle a aujourd’hui la fonction qui
devrait nous permettre d’évaluer ce qui, dans la pensée psychanalytique
contemporaine, met à l’épreuve sa vérité. Un jour, sans doute, celle-ci
sera caduque. Ce n’est pas pour demain.
[1]
Freud S. (1938),
Abrégé de psychanalyse, trad. Anne Berman, édition revue et corrigée par
J. Laplanche, Paris, PUF, 12
e éd. 1995, p. 39.
[2]
Il est remarquable de noter que j’aboutissais à des observations comparables en décrivant les
tableaux cliniques de certains cas-limites. (Green A. (1999), « Sur la discrimination et l’indiscrimination affect-représentations », in
Revue française de psychanalyse, 1, Paris, PUF, p. 242).
[3]
« De quelque manière que l’on interprète la censure psychique et l’élaboration normale aussi
bien que l’élaboration anormale du contenu du rêve, il est certain que ces processus agissent au cours
de la formation du rêve et que, pour l’essentiel, ils manifestent la plus grande analogie avec ceux qui
se produisent dans la formation des symptômes hystériques « (
Interprétation des rêves, p. 516) et
« L’identité totale que nous constatons entre les particularités du travail du rêve et l’activité psychique
qui apparaît dans les psychonévroses nous autorise à transférer aux rêves les conclusions auxquelles
nous avons été amenés en étudiant l’hystérie « (
ibid., p. 508).
[4]
S. Freud,
ibid, p. 516.
[5]
Cf. note 1, p. 76.
[6]
S. Freud,
ibid., p. 524.
[7]
S. Freud,
ibid., p. 508.
[8]
S. Freud,
ibid., p. 517 (souligné par moi).
[9]
S. Freud,
ibid., p. 518.
[10]
On remarquera que cette idée est loin d’être d’une incidence secondaire; elle est reprise en
1926 dans l’article que Freud écrit pour l’
Encyclopaedia Britannica : Psychoanalysis. J’en ai développé les conséquences dans mon travail : « Le cadre psychanalytique : son intériorisation chez l’analyste et son application dans la pratique », in
L’avenir d’une désillusion, Paris, PUF, 2000.
[11]
Sur ces quatre aspects, voir
L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 8
e éd. 1996, p. 507-508.
[12]
S. Freud,
ibid., p. 419.
[13]
A. Green, Le langage dans la psychanalyse dans
Langages, Paris, Les Belles Lettres, 1984.
[14]
Ici joue l’ambiguïté des similitudes supposées entre moi et self.
[15]
Freud S. (1937), « Analyse avec fin et analyse sans fin », in
Résultats, idées, problèmes, trad.
J. Altounian
et al., Paris, PUF, 4
e éd. 1995, p. 234.
[16]
Green A. (2000). « Le cadre psychanalytique : son intériorisation chez l’analyste et ses applications dans la pratique », in
L’avenir d’une désillusion,
op. cit.