Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130520855
192 pages

p. 97 à 113
doi: 10.3917/rfps.020.0097

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no 20 2001/2

2001 Revue française de psychosomatique

Démentalisation et intellectualisation dans la psychose

Augustin Jeanneau 19 La Roseraie 108 avenue de Paris 78000 Versailles
Dans la diversité de la clinique psychiatrique, la défaillance de la mentalisation peut être directement éprouvée en soi-même, ou masquée par des réactions défensives ou compensatrices, non moins psychiques. Mais, dans le champ spécifique de la psychose, s’y joint cette contradiction qu’une impossibilité foncière de la pensée entraîne le sujet dans un excès paradoxal de mentalisation, et le tient dans les tonalités inquiètes et attentives de la vie psychique, très différemment de ce qui, dans le processus psychosomatique, s’en échappe pour une logique d’un autre ordre.Mots-clés : Démentalisation, Psychose, Vie opératoire. In the diversity of clinical psychiatry, the breakdown of mentalization can be directly experienced in oneself, or masked by defensive or compensatory reactions which are just as psychically based. But, in the specific field of psychosis, there is an additional contradiction that a fundamental impossiblility in thinking leds the subject to a paradoxical excess of mentalization and keeps him in anxious and attentive overtones concerning his psychic life, which is very different from what escapes from this mentalization for a logic of another order in the psychosomatic process.Keywords : Dementalization, Psychosis, Operatory life. In der Vielseitigkeit der klinischen Psychiatrie kann man das Versagen der Mentalisierung direkt an sich selbst wahrnehmen; es kann auch verdeckt werden durch ebenso psychische defensive kompensatorische Reaktonien. Im spezifischen Feld der Psychose aber, kommt die Kontradiktion hinzu, dass eine fundamentalen Unfähigkeit des Denkens das Subjekt zu einen paradoxen Mentalisierungsexzees führt und ihn in besorgter, aufmerksammer psychischer Stimmung hält, sehr anders als das, was im psychosomatischem Prozess verloren geht in einer verschiedenen Logik.Schlagwörter : Entmentalisierung, Psychose, Operatorisches Leben. En la diversidad de la clínica psiquiatrica el fallo de la mentalizacíon puede sentirse directamente por sí mismo o escondido trás reacciones defensivas o de compensacíon no menos psíquicas. Pero en el campo especifico de las psicosis, se une esta contradiccíon a una imposibilidad fundamental del pensiamiento que lleva al sujeto a un exceso paradójico de mentalizacíon mantetiendolo en tonalidades inquietas y atentas a la vida psíquica, muy diferente de lo que en los procesos psicosomáticos se escapa por una lógica de otro orden.Palabras claves : Desmentalizacíon, Psicosis, Vida operatoria.
Examiner le problème de la démentalisation dans le champ de la psychose, c’est d’abord pour la question des relations entre psychosomatique et psychiatrie; et nous verrons que les premières constatations qui sont à faire en ce domaine, d’une manière apparemment superficielle, nous introduisent en plein cœur des difficultés théoriques essentielles. Dans cette double exigence, en effet, d’envisager la notion de démentalisation dans toute sa complexité, et de cibler plus précisément celle de psychose au point exact de sa spécificité, que les gens d’expérience s’accordent à reconnaître dans le terme de schizophrénie. À cet endroit où l’esprit s’épuise dans le paradoxe qui réunit la démentalisation et son contraire, on peut y voir tous les moyens de la pensée mis à disposition d’une intellectualisation qui étouffe, en proportion, la vie psychique qu’elle essaie en vain de comprendre.
 
PSYCHOSOMATIQUE ET PSYCHIATRIE
 
 
Toutes les questions, en effet, se trouvent déjà posées dans cette distance qui demeure entre les perspectives ouvertes par la recherche psychosomatique et une psychiatrie, par ailleurs, dont quelques-uns sont convaincus que la psychanalyse peut constituer une référence scientifique pour garantir son unité, mais sans que la théorie freudienne ne conduise ces mêmes psychiatres à interroger davantage la psychosomatique. Comme si celle-ci ne savait poser ses questions qu’en partant de l’exercice d’une activité psychanalytique des plus pures, et que les données somatiques ne s’intégraient dans une perspective d’ensemble de la dynamique qu’à travers une manière de la vie psychique de répondre par défaut à l’attente du psychanalyste. Alors que la psychiatrie, par ailleurs, continue à prospecter les possibilités d’explication biologique, afin de saisir les racines du mal selon les uns, quelques raisons d’appoint pour d’autres, d’indéniables recours thérapeutiques pour tous. Mais on dirait, alors, que trop souvent la causalité réduit le psychique à ce qui n’est pas dans sa nature, ou qu’inversement, celui-ci prend la main et se retourne contre le corps qu’il alourdit éventuellement de quelque misère, bénigne ou grave, mais toujours secondaire; sans cette vision unitaire qui, pour l’École psychosomatique de Paris, à la suite de Pierre Marty, inscrit somatique et psychique dans une même dynamique pulsionnelle, plus vivante qu’une trop simple transformation de l’un dans l’autre.
Et notre question demeure, en ce que, si le praticien de la médecine la plus sophistiquée peut être ainsi plus près de la psychosomatique que le plus freudien des psychiatres, c’est que ceux-ci se trouvent peu sollicités à regarder ailleurs et solidement arrimés à ce que leurs patients leur montrent d’excès ou de menace, quant à l’idée délirante ou la passion douloureuse, l’action violente, la trame d’un comportement, l’échec d’une vie, dont il faut élucider les raisons. Et pour dire, principalement, que tout cela reste ainsi dans le domaine mental.
Qui oserait dire, néanmoins, que la mentalisation, ce jeu des représentations et des affects dans le déroulement d’une existence, n’est pas, en plus d’un point de la psychiatrie, l’endroit de quelque glissement ? Si le bruit de la symptomatologie psychiatrique n’exclut pas, en effet, la défaillance en tel ou tel point du psychisme, dont la manifestation pathologique exprimerait la souffrance ou la réaction, il est un fait que la question n’est guère posée, sur le terrain, de ce qui pourrait s’en échapper vers une issue d’ordre somatique. Et bien qu’il y aurait lieu d’en savoir davantage, et d’étudier plus systématiquement la fréquence, la nature et le sens des troubles somatiques dans le domaine psychiatrique. N’a-t-on pas très récemment, et judicieusement, posé le problème de ce qui pourrait se dérober à l’observation du psychiatre des organisations limites, dont nous parlerons plus loin, pour une fréquentation des consultations de médecine où s’exprime, dans une autre modalité, un malaise de même origine ?
Il est vrai que la psychiatrie est loin de jamais parvenir au silence qui règne à la surface psychosomatique, dont on ne mesure pas d’emblée le changement de registre qu’elle sous-entend, sinon dans l’après-coup des manifestations somatiques, ou selon le sentiment d’un manque dont le clinicien expérimenté prend conscience en lui-même, à quoi s’ajoute une certaine sémiologie dont les nuances tendent à se faire peu à peu plus précises. Un total non négligeable pour l’analyste avisé, mais qui ne nous dit pas vraiment ce que, tout au fond de lui, le patient en connaît, qui s’effondre sans avoir l’air de le savoir, ni en avoir d’autre appréhension que les problèmes que sa santé physique lui a peut-être déjà posés, à partir d’une autre logique, qui a ses lois et ses risques, parfois mortels; et non sans être capable de redonner un peu de souffle aux tourments psychiques, fût-ce au prix, comme on l’a dit, d’une réanimation masochique des investissements.
Nous ne ferions pas, néanmoins, de comparaison utile, sans apporter les nuances nécessaires à une vision trop simplifiée, qui exclurait ce qui, plus d’une fois, se révélera d’une souffrance qui ne savait pas se dire, et plus profondément de quelque intuition secrète de ce qui est en voie de s’éteindre, dont on créditera le sujet, pour ce qu’elle explique de l’unité de soi rattrapée de justesse et reprise à la dépression essentielle, dans les comportements de la vie opératoire, ou aux paliers des dysfonctionnements organiques, par un barrage réussi, inefficace ou dangereux.
Il n’empêche que la distance reste grande avec la manière dont, en psychiatrie, ce qui se perd du psychique se raccroche à ce même ordre, par une manifestation qui vise à sauver l’essentiel, dans un excès parfois contradictoire de mentalisation.
 
LE MANQUE À ÊTRE PSYCHIQUE
 
 
On y trouverait mieux qu’ailleurs confirmation qu’aucun retour n’est à espérer aux expériences qui ont eu cours en une période révolue, et que ce qui se défait de l’univers psychique et de ses manières définitivement établies n’est qu’abandon sans promesse, qui fait le malaise de l’affaire et ne peut s’échapper de son histoire. Démentalisation dont le négatif, quand il n’est pas ressenti en tant que tel, s’exprime par ce surcroît de mentalisation obstinée, qui la distingue du silence psychosomatique.
Au plus creux du déficit, en effet, la confusion s’emplit de son propre vide, embarrassante turbulence de son propre chaos, ou perplexité anxieuse des contenus de conscience fragmentaires. Manifestation plus significative encore, quand s’y expriment en images nécessaires les troubles du métabolisme, ou que la désorganisation se surcharge du surplus onirique, où se faufile le conflit, quand il n’est pas seul en cause, pour se déployer à la surface de son immobile et répétitive agitation.
Portant le regard à l’autre extrémité, vers la plus subtile intuition de ce qui se défait de soi-même, la dépersonnalisation, dans sa forme névrotique, que l’on sait pourtant profondément secouée des naufrages qui se succèdent, fait son miel de ce qu’elle n’est pas, à la fine pointe de la mentalisation. Quant aux secrets qui se transmettent sans appartenir à personne leur impossible expression s’infiltre dans la vie intime comme une représentation qui ne dit pas son nom.
Aussi clairement envisagée dans le champ de la souffrance psychique, l’angoisse n’en a pas moins été considérée par quelques-uns, et non sans argument, comme un fait psychosomatique, pour la raison que cet « excès de tension sexuelle physique », disait Freud, ne s’est pas « converti », comme la représentation hystérique, laquelle suit « une mauvaise voie », ajoutait-il, mais a subi une transformation – qui n’était pas sans lui poser de bien difficiles questions – en élément d’un autre ordre. Mais avec cette différence que ce changement d’ordre, qui fait toute la qualité spécifique de la dynamique freudiennne, est intensément ressenti dans son incapacité à répondre à une situation d’ordre psychique; là où le symptôme sait si bien faire, quand l’angoisse, au contraire, ne peut qu’en appeler à une inadéquate réaction des premières minutes de la vie. Car c’est bien alors un manque à être psychique qui fera la souffrance de l’angoisse; soit qu’à deux pas de la névrose, de la psychose ou de la dépression, elle soit pleine à craquer des fantasmes redoutés qui, avec les mêmes signes végétatifs, feront la variation qualitative en fonction du risque encouru, de la problématique singulière; soit que l’angoisse diffuse, considérée par les psychosomaticiens comme un regain fécond de la notion de névrose actuelle, souffre de cette hésitation entre l’expression psychique et l’effondrement somatique.
Il se peut que la dépression essentielle ne soit pas loin; là où se pose dans toute son acuité la différence entre une dépression essentielle, dont le silence a tant intrigué les plus avisés cliniciens par sa manière apparemment indifférente de conduire parfois à la mort, et la dépression, par ailleurs, au sens psychiatrique du terme, qui se fait la douleur même et s’épuise à vouloir expliquer une vie contraire à tout plaisir. L’affinement clinique, évoqué plus haut, pour une meilleure appréhension de la dépression essentielle – et dont Claude Smadja nous apporte de nouvelles précisions, en tête du premier tome de cette revue sur le sujet –, reste significatif par les termes indéfinis qui viennent à l’esprit du patient, sollicité à en dire davantage, et qui ne parvient que laborieusement à « objectiver » ce qui s’en tient à un malaise trop général. La dépression psychique ne cherche, au contraire, le salut que dans une précision qui interroge et argumente, pauvrement le plus souvent, mais d’autant plus sûrement, en arrêtant le mouvement sur quelque autodévaluation ou reproches itératifs. De la confrontation entre les deux dépressions, qui portent le même nom et témoignent l’une et l’autre d’une profonde défaillance, nous ne désignerons que les points marquants de ce qui fut récemment discuté ailleurs (Genève, Actualités psychosomatiques) sur leurs différences majeures; et dans le seul but de nous préparer à appréhender plus exactement ce qui est spécifique à la psychose.
Et nous retrouvons, dans la dépression psychique, cette même douloureuse conscience d’un changement de registre, où c’est « la tension sexuelle psychique »qui, cette fois, fait le déséquilibre, par son impossible exigence. Et le malaise vient se ficher dans cette contradiction d’une perte à soi-même, qui tient tout à la fois d’un impossible vécu et d’une impensable question : « perte de libido » qui ne peut être autrement ressentie que comme désir de ce qu’on ne veut pas, s’exprimant d’emblée comme souffrance de ne pas désirer; cet élan mort-né vers l’objet, dont la nécessité déchire l’être en plein cœur de la pulsion, entre un affect dont le qualitatif se complaît dans l’indivisible des totalités primitives, et se refuse à une représentation, pourtant constitutive, qui tire ses limites de l’extensif et des distances. Si tout en est resté ainsi à un partage sans retour, qui met en cause l’absolu, sans accéder au seul monde vivable, où l’objet ne vaut que ce qu’on vaut pour lui, on comprend le mal-être de ce qui demeure dans l’indécision anxieuse du corps et de l’esprit, l’inhibition et la douleur.
On voit ici où se tient la distance avec la pâleur muette de la dépression essentielle, car l’esprit du mélancolique le plus inhibé s’emploie à garder la main dans cette inexplicable affaire. Surmentalisation, qui n’est pas riche pour autant, et alourdit en proportion ce qu’on aurait aussi bien pu imaginer se perdre à la vie mentale. Or la dépression n’est pas ici l’extinction, et l’excitation douloureuse du monde objectal stimule une activité de pensée qui vient alors tout aggraver. Non seulement parce que la pensée n’a plus tout à fait les capacités d’abstraction qui donneraient le souffle suffisant à se passer des assurances concrètes, mais aussi, et par le fait, parce que la représentation, refusant l’objet sans pouvoir s’en séparer, retourne son regard sur le moi dans un mouvement contre nature qui fit la perte de Narcisse, et voulant voir la transparence, donne corps à la fonction et objectalise un moi devenu dans le même temps opaque et incapable. En langage corporel, psychosomatique et hypocondrie se tiennent ainsi aux antipodes, si celle-ci, en effet, représente inutilement l’organe au détriment de la fonction, investissant anxieusement et ce qui manque, en fait, d’érogénéité, et ce qui se tient caché dans les profondeurs, en toute impuissance de la vie fantasmatique aussi bien que relationnelle.
Le résultat de ce retour réflexif, qui livre à la mentalisation ce qui n’a pas à lui revenir d’une inutile et néfaste représentation de soi, aboutit au total négatif d’une vie psychique qui s’appauvrit. Il en demeure, néanmoins, qu’en se chargeant de ce qu’il dénonçait chez l’objet d’existence et d’extériorité, et qu’il veut reprendre à son compte, le mélancolique, localisant l’insaisissable fuite interne dans les contours d’un moi où prennent une nouvelle forme le bon et le mauvais, se cantonne, obstinément et sans bonheur, dans un monde dont les lois psychiques de l’autonomie objectale maintiennent, malgré leur raideur, le jeu possible d’échanges demeurant, pour le moins, pensables. Et c’est ce que ne permet pas le drame vécu par le malheureux schizophrène, dont l’esprit va s’épuiser au bout de lui-même.
 
TRAVAIL MENTAL DE L’IMPENSABLE
 
 
C’est alors entrer dans un monde où les êtres se constituent sans néanmoins prendre leurs marques, définis sans séparation, sans les limites nécessaires, ni autre échange qu’envahissement, mais dans cette contradiction que l’esprit s’évertue à y appliquer ses lois, inadéquates au défaut essentiel de cet univers impossible. Ajoutons-y que la maîtrise du langage et de ses subtilités vient compliquer, sans mettre en place, l’incohérente distribution, sans rien dire, au total, de ce qui n’a pas l’espace de se donner à voir, ni l’écart invisible de la pensée à la chose; une insuffisance foncière de la vie mentale qui, loin de se perdre dans une ignorante inconséquence, éprouve le schizophrène à chaque minute de sa vie, et l’entraîne à l’excès de mentalisation que lui impose la tâche gigantesque d’expliquer le sens immédiat et les lois universelles. Mais les outils conceptuels et les instruments de la pensée ne connaîtront pas davantage ce dont ils traitent à tout moment, dans l’outrance d’un rationalisme sans abstraction, et à travers les méfaits d’une représentation écrasée par le symbole, qui ne soulève aucune pulsion ni n’accède jamais au sens.
Le terme d’intellectualisation prend alors toute sa dimension. Pas plus poétique, certes, que celui de démentalisation, mais aussi précis dans ce qui le différencie radicalement de l’activité intellectuelle la plus noble : celle qui retient les images, sollicitées pour mieux aller de l’une à l’autre, forte de sa capacité d’investissement, qui s’interdit la décharge hallucinatoire, pour conserver le sens acquis en espérant d’autres liaisons, sans rien perdre d’une dynamique dont l’image verbale motrice gardait, selon Freud, le soutien de l’élan pulsionnel. L’intellectualisation n’en est qu’un dérisoire échec, laborieux et sans plaisir, par cette obligation, dans la psychose, de réanimer sans succès la tension vers les choses. Car on ne peut désirer ce qui vous tient au corps et qui le tient, et qu’il faut d’abord expulser, quand il est hors de cause d’en desserrer l’emprise persécutoire, faute d’identification ou de distance avec un objet, inévitable et sans présence, incompatible avec toute relation.
C’est une affaire qui vient de loin, et qui nous intéresse ici, parce qu’en son point d’origine, ou plus exactement dans sa version primitive, autant qu’on puisse l’appréhender, elle nous reconduit aux questions posées par la dépression essentielle.
Une problématique qui doit être examinée à partir de quelques préalables. Le premier qui situe la psychose, dont nous parlons alors, tout différemment de ce qu’il serait plus clair de considérer dans la mouvance élargie de l’onirisme, où les conflits pulsionnels déplacent les limites entre fantasme et réalité, faute de possibilité d’aménagement intérieur. La psychose ici en question se rassemble, au contraire, autour de ce qu’on admet assez généralement comme schizophrénie, sans inutile minutie nosographique, et se tient, nous l’avons vu, dans les imparables dangers de l’indécision entre soi-même et l’autre.
Le deuxième qui, dans la suite, introduit notre examen des parentés et différences entre dépression essentielle, dépression anaclitique et autisme infantile qui, chacun à leur manière, s’entretiennent dans le mutisme pour des raisons différentes et en des temps décalés. Et notre interrogation se poursuit quant à l’enjeu en question, à partir des premières lueurs de la position dépressive : de la valeur de l’autre et de soi-même, dans cette nouvelle distribution, ou bien de la place de l’objet dans l’espace à deux dimensions du futur schizophrène, dont les angoisses schizo-paranoïdes n’ont, en cette affaire, aucune antériorité, ou du décrochage psychosomatique pour un monde qui n’est pas sans images, mais sans fantasme d’objet, au sens dynamique du terme. Et nous n’en savons pas bien lourd sur ce qui est vécu de commun ou de spécifique dans ces expériences matricielles, où les mots nous manquent pour qualifier la détresse, l’intégrité menacée ou la cohésion de l’être à rattraper à tout prix.
Et puisque c’est l’autisme que nous voulons examiner afin d’essayer de comprendre pour quelles raisons le schizophrène se trouve au départ enfermé dans les rets d’une impossible mentalisation et dans les excès réactionnels et inefficaces des mécanismes de la pensée, une dernière question nous reste à exorciser, sans néanmoins avoir à la résoudre. Il s’agit de l’autisme infantile et de la schizophrénie, dont il est vain de discuter s’ils sont de nature différente, parce que l’une ne suit pas l’autre, et s’il suffit ici d’avoir assez d’argument pour que la compréhension des manifestations de l’autisme nous permette de mieux comprendre la schizophrénie dans l’expression de ses nuances.
Pour avoir proposé le terme de « trou noir » au sujet de l’autisme infantile, Frances Tustin n’a pas manqué de stimuler la curiosité des psychosomaticiens concernant ce que l’image évoque d’un point zéro de la mentalisation, posant la même question que la dépression essentielle. On a dit, par ailleurs, ce que la mise en cause trop directement frontale de la « carapace » protectrice, qui contribuerait défensivement à constituer ce trou noir, contenait de risques somatiques.
Si, néanmoins, l’autisme et la manifestation psychosomatique s’inscrivent dans des destins qui n’ont en fait rien de commun, c’est qu’il existe assurément des différences entre les deux. Et tout d’abord sur ce même plan de l’évolution, cette installation précoce chez l’autiste, quand il s’agit plutôt, dans le fait psychosomatique, d’une défaillance de l’activité mentale qui vient marquer une vie qui a déjà une histoire. Comme si, dans l’autisme, quelque chose s’était au départ engagé dans une impasse sans retour. Mais si l’on a très justement situé le point d’appel des uns et des autres en cette région et cette période où la séparation traumatique a précédé la constitution du moi et du non-moi, mettant dangereusement en cause le recours d’ordre psychique – est-ce imprudente précocité à solliciter les moyens immatures de la mentalisation ou raccrochage obstiné à ce que la position dépressive fait pourtant voler en éclats ? –, il se trouve que l’autisme tient bon et persévère dans l’impossible d’une représentation qui ne le lâche plus, alors que le processus psychosomatique offre, plus souplement, mais avec d’autres risques, l’abandon de la vie mentale. Au point qu’on peut se demander s’il n’y aurait pas, dès le départ, dans le cas de l’autisme, moins une incapacité de mentalisation, toujours forte et obstinée, qu’une perturbation foncière dans la nature du fait psychique.
Car il ne suffirait pas de voir dans le trou noir la mise hors jeu de l’indicible horreur ou des grandes peurs préhistoriques, quand la rage ou la panique se font intransformables; ce qui, dans bien des cas, pourrait faire partie d’un autre devenir que l’autisme, ou être, dans celui-ci, l’expression secondaire et figurative du malaise initial. Il faut, plus précisément, désigner ce qui tient, dans l’autisme, à une capacité de mentalisation et ce qui, de celle-ci, s’enferme dans cette injouable partie.
Peut-être parce qu’il y a plus dans « le trou noir de la psyché »que la catastrophe irreprésentable qui emporte l’être avec l’inconsistance de la satisfaction, davantage que le manque essentiel de « l’agonie primitive » qui continue de souffrir sans avoir connu son mal. Si la bouche disparaît avec le sein, le sentiment du rien s’accroche à la mutilation, avec cette contradiction qu’il n’y a là rien de partiel – qu’on ne qualifiera pas moins de schizo-paranoïde – mais une possibilité de représentation dont la localisation ne fait que donner corps aux totalités du néant; comme une image sans distance, une consistance du rien qui serait une antimatière, mais n’en tenant pas moins l’esprit en alerte, pour maintenir ainsi le néant enfermé dans les contours d’un trou. Un néant tout aussi redoutable, mais ainsi plus saisissable pour plus de négativité. Un trou qui contient tous les risques d’images, dans leur statut non abouti, et dans une position qui ne tient évidemment ni au refoulement ni au déni. Un trou qui s’agrandit bien au-delà des premières expériences et entretient dans l’être un vide systématique, gardant à la mentalisation disponible tous les moyens pour se défendre activement de ce qui demeure pourtant le tissu de la vie psychique, et toutes forces mobilisées dans quelque contre-investissement, dont la simplicité et la répétition sont les plus sûres garanties.
La raison nous en est donnée par les dires mêmes du patient, quand celui-ci ne se sent plus assez protégé par l’enclave ou qu’au contraire il peut en relâcher l’étreinte, et ce sont alors les grandes craintes, comme on n’en entend pas ailleurs : voilà un garçon qui redoute qu’au prochain courant d’air son corps se volatilise et se disperse dans l’atmosphère. Cet autre est pris de panique, craignant que bras et jambes fondent comme morceaux de sucre, s’il les plonge imprudemment dans l’eau; et celui-là se méfie que la plus domestique des moutardes lui fasse exploser le foie comme une baudruche. Et il faut y voir davantage que la chute sans fin dont plus d’un déprimé nous parle, quand il se reprend à rêver. Il y a, dans cette inquiétude de se perdre tout entier dans le flot de ses larmes ou de se mêler dangereusement en s’épanchant dans l’oreille bienveillante, une représentation de soi qui n’a rien à envier à la désignation identitaire de quiconque, ni à la mesure des concrétudes et qualités du non-soi; sauf que les limites avec le dehors restent dans une effrayante instabilité, que le matériau qui fait la consistance du corps se prolonge sans séparation avec sa provenance extérieure, où il risque de retourner, quand il n’en est pas envahi. Et la chose n’est redoutable que si l’on crédite le sujet et le monde d’une définition qui les distingue suffisamment pour que le mélange soit un danger.
Et puisque la sensation a été privilégiée dans le vécu de l’enfant autiste, il faut, pour lui donner son sens, l’inscrire dans cette aberration philosophique, ignorée mais non moins vécue, d’une sensation qui, n’ayant jamais d’autre statut que d’être la qualité de la perception au sens large, se chargerait ici du relief et des consistances sans contours ni causalité, comme le danger d’une matérialisation pénétrante et sans forme, de même nature que cet arrachement mutilant évoqué plus haut de la bouche et du sein, qui induit cette pseudo-représentation catastrophique d’un corps qui se défait dans l’élément extérieur.
La psychose, on le voit, ne sera jamais, par la suite, ce retour aux premiers temps, vécus par tous, de la situation préobjectale. On dirait que « le pictogramme » bidimensionnel qui réunissait, dans sa géométrie plane, la zone érogène et son objet se trouve réactivé avec cette invivable complication que la troisième dimension y revendique sa place sans qu’elle lui soit jamais donnée. À ce niveau d’insoluble où se tient le nœud essentiel qui définit la psychose, le vide apparent de la psyché de l’autiste est plein de l’image prête à surgir au moindre contact humain.
Rappelons-nous seulement les catatoniques de jadis, immobiles et lucides, et leur étonnante mémoire de ce qui ne les laissait pas « indifférents », selon le signe d’une trop courte notion clinique, mais sans cesse sur le qui-vive, et capables de tenir des heures entières leur tête au-des-sus d’un oreiller qu’il aurait été destructeur de toucher d’un seul cheveu.
On n’oubliera pas non plus qu’un grand nombre de ces malades perdaient leurs dernières forces dans l’évolution des formes les plus graves de la tuberculose. Sans qu’on puisse manquer d’y voir un processus de nature psychosomatique, celui-ci n’enlève rien à ce qui si longtemps demeura au plan mental, sans compter ce qui s’y ajoutait d’entropie directement due à la dénutrition et aux conditions asilaires, et l’abandon d’un vouloir-vivre dont la nocivité restait un phénomène psychique.
Et en poursuivant l’examen dans cette même perspective clinique, pour être moins hermétiques, qu’il s’agisse de schizophrénies aiguës ou de paraphrénies de l’âge mûr, tous ces patients, plus violemment bouleversés dans les premières ou pour les autres plus savants dans leurs manières défensives, n’en étaient pas moins conscients des dangers aussi radicalement et profondément contraires à leur être que ces morcellements, fusions et autres fantasmagoriques conséquences de l’incertitude des contours des habitants de notre planète ou d’ailleurs.
Et quand l’esprit n’est plus sous cette haute tension, la pensée souffre en elle-même de ne plus savoir si elle est d’ici ou d’ailleurs, n’appartenant plus à personne, ni au sujet traversé par des contenus de conscience qu’il ne reconnaît pas, ni à l’objet qui lit dans sa tête, ni à rien de la pensée, puisque celle-ci ne se réfère plus qu’à elle-même, et ne pensant jamais autre chose, s’alourdit comme une chose et encombre l’intimité d’une étrangeté où plus rien n’est à personne.
Les plus doués referont les lois du psychisme; les plus tenaces interrogeront les mots pour les renvoyer à d’autres, dans une efflorescence du vocabulaire où la représentation de mot ne représente que d’autres mots et s’évertue à établir les correspondances, dans une liberté paranoïde qui n’accède à la poésie que pour ceux, dont ils ne sont pas, qui ont gardé les significations pulsionnelles et les nuances de leur jeu symbolique. À cela s’ajoute qu’à ce niveau, les racines primitives de la concrétude et de l’acte, qui inspiraient la métaphore pour une fonction signifiante, retombent lourdement sur l’être et l’écrasent sans rien réanimer de la présence agie, à la façon de l’hystérique, ni rien signifier qui lui donnerait sa légèreté. Quand le sens lui-même se fera plus violent, Wolfson créera une autre langue pour mieux se protéger des mots perçants et destructeurs. Et s’il y a démentalisation, qui refuserait de voir qu’elle est, ici, à l’origine d’une formidable, mais étouffante, intellectualisation ?
 
SUR LA SCÈNE EXTÉRIEURE
 
 
Si la silencieuse démentalisation de la dépression essentielle n’a plus alors rien à voir avec le « démantèlement »psychotique qui oblige l’esprit à déployer tant d’efforts, peut-être psychosomatique et psychose seraient-elles en mesure de se rencontrer sur le terrain de « la restitution à l’objet », où la vie opératoire se fait si particulière dans son exclusivité, et la psychose dans sa manière d’appréhender le réel ?
La discussion, en effet, n’est pas close d’une dépression essentielle trop sommairement qualifiée de dépression sans objet. Assurément parce que l’être n’est jamais seul et que l’échange se recale à un niveau différent qui, au seul plan des manifestations somatiques, végétatives, métaboliques ou autres, traduit le maintien d’une relation. À plus forte raison si l’unité biologique trouve son salut dans un attachement à l’environnement extérieur qui en garantit la continuité, le mot « biologique » étant pris ici dans toute l’étendue de sa signification, mais emportant les nuances qualitatives de l’affect dans une plus vaste mouvance. Une relation qui a d’autres et plus profondes urgences que de choisir ses objets en fonction de ses désirs et qui, s’attachant aux événements et aux choses, en suit le cours, faute de mieux, ou les provoque si nécessaire, dans une activité tout à la fois fébrile et neutre, qui fera davantage office de ligature que de lien.
Or, nous voyons que tout ce qui semble s’animer et se maintenir au plan préférentiel ou nécessaire des réalités extérieures ne relève pas, pour autant, de la seule vie opératoire. Il existe d’autres raisons, celles-là profondément inscrites dans les inquiétudes et les exigences les plus affectivement psychiques, qu’il faut d’abord examiner pour mieux comprendre ensuite comment la psychose, plus différemment encore, se trouve enfermée dans cette spécifique et anxieuse manière de s’en prendre à une réalité qui est sommée de s’expliquer, et sans réussir à créer la distance qui libérerait le sujet de son étreinte maléfique et soulèverait, qui sait ? l’ébauche, autre que défensive, d’une motion pulsionnelle.
C’est donc, dans un premier temps, redonner place à l’affect, jamais absent de notre réflexion, mais « saisi » alors de diverses façons. D’évidence globalement animateur, lorsque la manie est le seul recours, dans un système où l’ambivalence ne s’exprime que dans l’alternance et s’épuisant ici dans une expansivité très différente de l’activité opératoire. Il est vrai que, là encore, l’objet ne compte guère par sa qualité. Mais, en contrepartie d’une mélancolie qui faisait du sujet un objet sans fonction, le narcissisme y explose dans une fonction sans objet, dans une destruction-réanimation toute kleinienne et l’ubiquité d’un monde qui passe et trépasse, en pleine accélération. S’il n’est pas impossible que « la pensée » opératoire s’en inspire plus ou moins, avec un minime retour narcissique de cette activité pour soi, ce sera sans cette folle euphorie du maniaque, qui pourtant n’est pas davantage un affect que le pessimisme mélancolique. Et sans non plus cette résonance du préconscient, qui s’embrase dans la manie et met à feu les catégories secondaires, plus festoyantes que la répétition appauvrie, mais plus sérieuse et quelquefois efficace, du travail du psychosomatique.
Et ce n’était que pour introduire à la comparaison plus complexe entre l’obstination concrète de la vie opératoire et l’étonnante adaptation, dans l’intervalle entre deux crises, de certains maniaco-dépressifs, qui comptent parfois tant de succès dans le commerce des choses, avant la prochaine menace de la ruine qui les terrasse. C’est une première distinction, car le clinicien averti peut y déceler les raisons de l’équilibre qui s’effondre, chez cette personne apparemment si bien organisée. La perte y demeure donc un danger dont l’affairisme peut être considéré comme une défense, avec cette double différence par rapport à l’opératoire : cette secrète connaissance par le sujet que l’objet externe ramasse en lui les totalités narcissiques, ainsi dangereusement confiées à une réalité dont il faut, en conséquence, assurer la maîtrise; et que, pour défensive qu’en soit l’entreprise quotidienne, on ne saurait ignorer le plaisir que semble procurer cette action diligente à son efficace promoteur.
C’est aussi bien le problème de la thymie qui se trouve une nouvelle fois posé, et concerne nos questions, car l’humeur tout intérieurement éprouvée n’est définie, en l’occurrence, qu’au regard de l’objet externe, envers lequel le sujet se sent plus ou moins disponible, et en conséquence ce jour-là, plus ou moins dispos. Et ce qu’on a trop négligemment laissé à une définition biologique, « humorale », de cette humeur, tient pourtant à une longue histoire où l’identification à l’objet demeure essentielle, et dans le meilleur des cas constitue « le bon objet interne », qui n’est rien d’autre qu’une propension à rencontrer l’objet externe. Une teneur affective dans l’expansivité qui, de toute évidence, ne ressemble en rien au labeur sans joie de la vie opératoire.
L’organisation limite, dans sa manière de dépendance aux personnes réelles qui l’entourent ou lui manquent, se rapprocherait-elle de cet appontage extérieur des comportements opératoires ? Et il est vrai que les défenses de l’état limite s’installent préférentiellement au-dehors, par incapacité de jouer, à l’intérieur de la pulsion, entre affect et représentation, qui se trouvent, dans son cas, liés en un ensemble indissociable, qui fait l’état bon ou mauvais, dans un monde qu’il faut diviser en conséquence, en fonctionnant dans le clivage et le déni, et non plus à partir du refoulement. Mais l’enjeu narcissique demeure si important, l’abandon est si vite arrivé, que ce pauvre garçon ou cette jeune femme se donnent toutes les peines du monde pour s’entourer des âmes réconfortantes, œuvrant, par des voies quelquefois inverses, pour mieux se faire aimer, et qu’au total tout ce bruit se tient dans les hautes tonalités de l’émotion pour lutter contre l’affect dépressif que « l’opératoire » paraît si banalement ignorer.
Pour en venir à la psychose, faut-il passer par le délire? Celui-ci n’est-il pas tout entier tourné vers le dehors ? Car si l’expérience interne veut y être traitée par le sujet au niveau de la perception, le psychothérapeute qui voudra ramener ce délire à ce qu’il exprime de conflits intérieurs aura tôt fait de comprendre – il le faudrait en tout cas – que c’est au plan de cette relation délirante à autrui que doit, en première intention, se situer l’échange si délicat à établir avec lui. Il n’en demeure pas moins que ce conflit nous tient dans la plus pure sphère psychique, et que la réalité délirante demeure rien moins qu’indifférente, puisque non seulement, comme dans l’état-limite, seule la réalité est possible, mais que le délire y ajoute qu’il est, dans son exclusivité, la seule réalité possible.
Sachant que ce même délire peut être la seule issue de la dépression – et aussi bien de la névrose –, on serait tenté de dire qu’abordant aux terres de la psychose schizophrénique, c’est la rude difficulté à organiser le délire qui marque alors la spécificité des rapports du psychotique avec la réalité. Et demeure égale à elle-même cette démentalisation du schizophrène qui, là encore, s’épuise à établir une relation avec un monde si incertain.
Un monde qui restait vivable jusqu’à ce que l’adolescence et le temps des séparations renvoient la différence des sexes à la dévorante incompatibilité entre sujet et objet. Une passe qui peut, néanmoins, être franchie, pour peu que la libido se satisfasse des lointains qui épargnent au sujet une approche trop frontale de l’altérité dans la rencontre, restant dans la mouvance d’une homosexualité primaire, qui n’est pas sans évoquer ce que les psychosomaticiens ont défini, sur leur terrain, comme « reduplication projective ». Quelle distance, pourtant, entre l’apparente tranquillité impersonnelle de l’affairement opératoire, et la craintive vigilance du psychotique en attente à ne jamais croiser l’objectalité qui l’entoure, avec les dangers que l’on sait !
Un jour, en effet, sous des apparences fortuites, l’événement ou la rencontre prendront le sens dévastateur secrètement redouté de la relation singulière, chargée des dangers sexuels qui précipitent la catastrophe. Pour reconstruire autrement ce qui a provoqué le désastre universel, qui se tient par-delà les lucarnes de la cellule de Leipzig, cela demandera du temps au Président; le résultat en sera brillant, mais peu durable, on le sait, pour son auteur. Il y aura fallu, en tout cas, une formidable capacité d’invention. Et nous sommes loin de ce que la pensée opératoire visait simplement à sauver, pour assurer d’abord, et sans doute un peu plus, la cohésion sensorio-motrice, l’intelligence et la complexité n’étant là que par surcroît. Au point qu’on peut se demander si la comparaison garde encore quelque sens, quand la terreur et les ravages prennent, dans la psychose aiguë, une telle intensité psychique. Si c’est bien, en effet, exactement à cet endroit de son commentaire du cas Schreber que Freud évoque, pour la première fois, la nécessaire restitution objectale dont il reparlera plus tard, l’abolition au-dedans et le retour du dehors peuvent-ils être mesurés à la même aune que la démentalisation psychosomatique et la reprise opératoire ?
Loin de toute exégèse ou subtilité linguistique, considérons plutôt ce qu’il en est de cette même réalité, lorsque sa mise en cause se fait dans des conditions qui n’ont plus rien de cette acuité. Lorsqu’en effet, tout obstacle jusqu’alors franchi, la psychose rattrape le sujet parvenu à la cinquantaine, le rude travail de confrontation avec la réalité n’aura plus guère à voir avec ce qui a été excellemment dénommé, dans la vie opératoire, comme « polarité externe », ni avec les processus autocalmants, fussent-ils la tâche harassante que s’imposent ces « galériens volontaires » décrits par Gérard Szwec; et parce que, avec le traumatisme, le sens vient du non-sens que laisse, après elle, cette violence extérieure, répétitivement rappelée pour colmater la brèche dont elle est pourtant la cause. Car c’est, tout différemment, autant la manière de surgir de la réalité que la nature de ce qu’elle est, qui fait problème au psychotique.
Nous ne sommes plus, en effet, surpris de savoir les mots ressentis plus qu’entendus, par le dedans, comme des concrétions inutiles, dans cette désappartenance de l’automatisme mental, ni l’hallucination auditive peiner à se placer dans un espace toujours trop proche, prête à bondir sur le corps. Et quel mal pour en faire une histoire ! l’homosexualité persécutrice ne parvenant à construire que de pauvres explications délirantes. C’était, pour les Anciens, « la psychose essentielle systématisée progressive », dont Magnan décrivait une première phase méditative, et une dernière dénommée vésanique, qui laissait entendre que, sans affaiblissement véritable, le patient s’était replié sur un pré carré, pas bien confortable, mais dont il était préférable de ne pas sortir. Début et fin significatifs d’une vie qui, paradoxalement, s’interroge sur une réalité qu’elle ne parvient pas à penser et se replie, pour finir, sur quelque idée-force sans plus de réalité. Quel parallèle, dès lors, établir avec la démission mentale de la psychosomatique et l’agrippement aux réalités externes, quand, de son côté, la pensée du psycho-tique ne se démêle pas de la chose et que celle-ci ne s’offre pas davantage à l’esprit ?
C’est que la réalité qui se manifestait à travers l’hallucination n’était l’objet d’aucune perception digne de ce nom, ni portée par l’élan pulsionnel, ni située à la distance qu’il faut atteindre ou éviter, ni non plus signifiée par des paroles sans indication. Un déficit de la représentation de chose isolée dans sa substance, c’est-à-dire sans lien avec une représentation de mot qui la placerait dans le monde des différences, des qualités et des rapports, et persistant dans la conscience, malgré cette rupture, contre toute logique freudienne. Avec cet étonnement face à un « réel » lacanien qui mettrait l’esprit en déroute et le raisonnement en marche ou, du côté de chez Bion, qui serait instruit, sans comprendre, de ce qui manque aux éléments bêta.
La psychose, ainsi placée sur son axe spécifique, nous a conduit jusqu’au bout de cette impasse existentielle, terriblement humaine et incomprise par autrui, qui place le sujet dans un monde où ce qui est inaccessible à la mentalisation n’est pas soustrait à l’esprit, mais tient ses capacités dans une froide et exténuante fébrilité intellectuelle, qui finira par s’épuiser pour aboutir à quelques répétitions abstraites. À moins qu’un équilibre – de type peut-être opératoire, qui sait ? – permette enfin une vie qui soit sans trop d’angoisse.
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