2002
Revue française de psychosomatique
Technique psychanalytique et référence au corps érogène en psychosomatique
Christophe Dejours
26 rue Bourgon 75013 Paris
L’article de Michèle Jung-Rozenfarb est l’objet d’un commentaire sur la technique dans le champ de la psychosomatique. L’apparition d’une affection somatique chez
l’analyste au cours de la cure soulève des questions de fond sur le sens ou le non-sens du
symptôme somatique. La façon dont l’analyste perlabore son propre symptôme permet de
discuter les rapports entre le corps érogène et la pensée, et de repérer le rôle qui revient
spécifiquement au rêve dans l’élucidation du symptôme (perlaboration par le rêve). La
référence à la topique du clivage (troisième topique) permet de situer les rapports entre le
sexuel et le non-sexuel, et de discuter jusqu’où l’on peut pousser l’analyse de la névrose
de transfert dans le champ de la psychosomatique.Mots-clés :
Psychosomatique, Clivage, Névrose de transfert, Sexualité, Rêve, Corps érogène.
The article by Michèle Jung-Rozenfarb is the object of a commentary on technique in the field of psychosomatics. The apparition of a somatic affection in the analyst
during the cure raises basic questions concerning the meaning or non-meaning of somatic
symptoms. One manner in which the analyst works through his or her own symptom permits discussion of the relationships between the erogenous body and thought, and the pinpointing of the role which can be specifically attributed to the dream in the elucidation of
the symptom (worked-through by the dream). Referring to the topic of splitting (the third
topic) enables the links between the sexual and the non-sexual to be situated, and to discuss
how far the transference neurosis can be analyzed in the area of psychosomatics.Keywords :
Psychosomatics, Splitting, Transference Neurosis, Sexuality, Dream, Erogenous body.
Der Artikel von Michèle Jung-Rozenfarb ist Gegenstand eines Kommentars über Technik im Feld Psychosomatik. Das Auftreten einer somatischen Beschwerde beim Analytiker im Verlauf der Kur wirft grundsätzliche Fragen auf über den
Sinn oder Nicht-Sinn des somatischen Symptoms. Die Art und Weise, mit welcher der
Analytiker sein eigenes Symptom durcharbeitet erlaubt es, die Beziehungen zwischen erogenem Körper und Denken zu besprechen und die Rolle zu finden, die besonders dem
Traum zukommt und der Aufdeckung des Symptoms (Durcharbeit des Traumes). Die
Referenz zur Topik der Spaltung (dritte Topik) ermöglicht es, die Beziehungen zu dem
Sexuellen und Nichtsexuellen zu setzen und zu besprechen, bis wohin man die Analyse der
Übertragungsneurose im Feld der Psychosomatik führen kann.Schlagwörter :
Psychosomatik, Spaltung, Übertragungsneurose, Sexualität, Traum, Erogener Körper.
El articulo de M. Jung-Rozenfarb es el objeto de un comentario sobre la técnica en psicosomática. La aparición de una afección somática en el analista durante la cura
plantea cuestiones de fondo sobre el sentido o el no sentido del sintoma somático. La
manera en que el analista perlabora su proprio sintoma permite discutir las relaciones
entre cuerpo erógeno y pensamiento, y de localizar el paper que vuelve especificamente al
sueño en la elucidación del sintoma (perlaboracióm por el sueño). La referencia a la tópica
de la « escisión» (tercera tópica) permite situar las relaciones entre lo sexual y lo no sexual
y discutir hasta donde se puede forzar el análisis de la neurosis de transferencia en el terreno de la psicosomática.Palabras claves :
Psicosomática, « Escisión», Neurosis de transferencia, Sexualidad, Sueño, Cuerpo erógeno.
LA QUESTION DE LA TECHNIQUE
Le texte de Michèle Jung-Rozenfarb peut être qualifié d’« écrit technique » et c’est à ce niveau essentiellement que se situera mon argumentation. Je laisserai donc délibérément de côté les questions métapsychologiques qu’il soulève. Ce qui fait l’originalité de l’observation de Michèle
Jung-Rozenfarb vient du fait qu’elle illustre comment, dans le champ
clinique de la psychosomatique, il est cependant possible d’utiliser une
technique relevant en propre des principes de la psychanalyse. Cette évaluation ou cette qualification ne va pas de soi, parce que le cadre n’est pas
celui de l’analyse classique : le patient n’est pas allongé sur le divan, les
séances sont espacées, et surtout la « névrose de transfert » n’est pas systématiquement analysée.
Mais il y a, tout de même, me semble-t-il, deux arguments en faveur
de cette qualification.
Premier argument
C’est la modalité d’engagement de la subjectivité de l’analyste dans
cette cure. Tout au long de son récit, l’auteur réussit à montrer de quelle
manière sa subjectivité est non seulement sollicitée par le transfert du
patient, mais comment elle est mise à l’épreuve de l’inconscient de ce
dernier. L’auteur ne s’en tient pas à faire état, dans un style plus ou
moins secondarisé, de son contre-transfert, de ses états affectifs et de ses
réactions défensives vis-à-vis du patient. Elle va plus loin et montre de
manière précise comment l’épreuve qu’occasionne la rencontre avec l’inconscient du patient fait surgir en elle des mouvements inconscients eux
aussi, qui la soumettent elle-même à une déstabilisation authentique. Ce
qu’elle rapporte, c’est comment elle se fait surprendre par les manifestations de son propre inconscient, comment elle fait l’expérience qu’elle
n’est pas maître, ou maîtresse, en sa demeure. Et l’effet de surprise ne
vaut pas que pour elle, il emporte aussi le lecteur et amène ce dernier à
« plonger » dans l’abîme des risques sérieux que peut impliquer la rencontre entre deux inconscients.
Ceci ne suffirait pas, bien entendu, pour qualifier la démarche de
psychanalytique. Au contraire même, le récit dramatique de sa propre
somatisation peut faire « dresser les cheveux sur la tête » de certains collègues, horrifiés par ce qu’ils considèrent comme l’aveu d’une vulnérabilité inadmissible chez un analyste, voire incompatible avec l’exercice de
la psychanalyse, justement !
Si l’on peut pourtant considérer qu’il s’agit d’une démarche psychanalytique, c’est parce que la façon terrible dont la propre subjectivité de
l’auteur se révèle à elle-même, par une décompensation somatique (dermatose du cuir chevelu), n’est pas suivie d’une réaction caractérielle en
forme de mise à distance du patient, ni de mise à distance de soi-même.
La révélation de la subjectivité, au contraire, est le point de départ d’un
travail au sens de Durcharbeiten, stricto sensu, c’est-à-dire d’un mode
de liaison intrapsychique qui n’est pas réductible à une défense, mais
ouvre sur une perlaboration franchement remarquable. Pourquoi
remarquable ? Parce que, me semble-t-il, il n’y a rien de plus difficile
pour un analyste que d’élaborer, au cours de son propre travail d’analyste, le choc que constitue la survenue d’une somatisation. La façon
dont l’auteur procède, à commencer par le repérage et l’intuition du fait
que cette somatisation qui lui vient au cuir chevelu est effectivement en
rapport avec ce patient-ci et pas avec un autre, ne va pas du tout de soi.
Il s’agit, en effet, pour elle d’identifier ici un mouvement inconscient qui
se produit en elle et non de s’identifier au patient. C’est, justement,
parce qu’elle ne s’identifie pas au patient et parce qu’elle ne cède pas
non plus à un rejet, qu’elle ouvre un espace psychique proprement
intrasubjectif, entre elle et elle-même, pour penser. Ce faisant, elle se
déprend de son identification au patient pour pouvoir accueillir les productions de sa subjectivité à elle.
Pour le dire en d’autres termes, c’est son travail intrapsychique, en
tant qu’il se dégage de l’intersubjectivité, qui est, à mon avis, spécifiquement analytique et, de surcroît, c’est grâce à ce travail intrapsychique qu’elle aménage au patient les conditions pour que ce dernier se
réapproprie les manifestations de son propre inconscient. Ce qui
motive mon admiration pour le travail présenté par Michèle Jung-Rozenfarb, c’est la façon dont elle raconte comment elle a réussi à
« attraper » les éléments de ce qu’elle appelle son « télescopage de pensées », comment plus tard elle les fixe sur le papier, comment elle saisit
ses propres impressions corporelles (l’impression de se vider, puis l’envie de se blottir dans le lit, etc.), mais surtout comment, quelques
semaines plus tard, au retour d’un voyage qui la ramène à son patient,
elle rassemble l’affection du cuir chevelu, les pensées semi-oniriques
qui la traversent à propos de son propre fils et le contenu d’un cauchemar bien particulier : « Je me réveille dans un état de grande
angoisse, mes cheveux sont trempés de sang. Il fait très noir dans la
chambre. Je suis paniquée, il faut absolument que j’ouvre les volets et
je n’y arrive pas. » Enfin, comment, après la reprise du travail analytique avec le patient, elle associe les souvenirs de sa propre enfance, de
son père, de sa mère, etc.
On peut, dans cette démarche, reconnaître comme un modèle de la
reprise élaborative d’une somatisation dans un style et une forme que
l’on ne rencontre pas si souvent, ni chez les patients, ni chez les analystes
en supervision, ni chez les collègues,… ni chez moi-même. On est ici loin
de la révérence convenue au contre-transfert qu’on trouve dans la littérature sur le contre-transfert psychosomatique et l’on dépasse largement
les notations, au demeurant intéressantes, de plusieurs auteurs sur le
« contre-transfert somatique » comme par exemple en parlait Lucien
Mélèse à propos de cure d’épileptique (Mélèse, 1976).
Second argument
Si ce travail me semble justifier une qualification de psychanalytique,
c’est aussi pour une autre raison, qui se situe cette fois au niveau pratique : toute la séquence est analysée par Michèle Jung-Rozenfarb dans
cette zone suspecte, pénible et dangereuse du clivage, entendons ici par
ce terme non seulement le clivage du moi, mais le clivage de l’inconscient
lui-même (dont j’ai essayé d’esquisser la métapsychologie) entre deux
secteurs qui se différencient précisément par le contraste qui oppose respectivement leurs manifestations spécifiques, l’inconscient refoulé et l’inconscient proscrit (ou inconscient amential) (Dejours, 2001).
Du côté du patient, la sollicitation de la zone du clivage est attestée
par les manifestations somatiques qui, selon cette métapsychologie du clivage, prennent la place de ce que le patient ne peut pas penser: l’hypertension artérielle, l’accident vasculaire cérébral, la rectocolite
ulcéro-hémorragique. On y reviendra plus loin, mais la perlaboration du
clivage chez le patient s’exprime par le passage de l’hypertension et de
l’accident vasculaire avec ses risques de rechute à un rêve, via des
larmes et de la douleur psychique.
« Pour la première fois depuis le début de la cure, Bruno pleure tout
en parlant. » Le rêve : « Son directeur lui annonce qu’il va le licencier
parce qu’il est toujours malade. Ils se disputent (il jubile en évoquant
cette partie du rêve) et Bruno l’assomme d’un coup de tête. »
Un rêve, donc, achève la séquence et ce point est capital car on
retrouve ici de façon convaincante une forme typique de perlaboration
par le rêve:
- qui transforme la violence non symbolisée (dont témoigne l’hypertension artérielle) en « agir expressif » agressif : l’agression contre le
patron;
- qui transforme l’accident vasculaire cérébral en « coup de boule »,
c’est-à-dire en pouvoir d’utiliser sa propre tête comme instrument d’un
agir expressif sur le corps d’un autre homme. Se trouve ici illustrée ce
que j’ai tenté de décrire comme « fonction thérapeutique du rêve ».
Du côté de l’analyste, la somatisation témoigne aussi d’un impensable
qui, j’y reviendrai, associe – qu’on me pardonne l’expression – la tête au
cul : ce qui est impensable se manifeste par une sensation de « se vider »,
dit-elle, dont on apprend, par la perlaboration ultérieure, que cela a
quelque chose à voir avec le « se faire emboutir par-derrière en voiture »
et s’achève, là aussi, par un rêve – deuxième perlaboration : la tête –
avec sa chevelure ensanglantée.
Une brève remarque ici : à propos de ce rêve, Michèle Jung-Rozen-farb précise son impression qu’« il n’est pas à elle ». Plus loin, elle commente cette impression en la rapportant à un texte de Michel de M’Uzan
sur l’aphanisis psychique et la façon dont l’analyste « prend en charge,
pour le poursuivre et sans le savoir vraiment, le fonctionnement mental
disloqué de son patient » (M’Uzan, 1989). On pourrait donc interpréter
cet étranger en soi comme une identification au patient. Il me semble personnellement que, phénoménologiquement, la description donnée par
Michel de M’Uzan, extrêmement précise et rigoureuse, est convaincante.
En revanche, je ne crois pas qu’il faille reconnaître dans ces manifestations de l’étranger en soi seulement le patient, mais, au contraire, ce qui
a permis à ce patient de venir ainsi se loger dans la topique de l’analyste.
L’étranger, alors, n’est autre que la partie clivée de l’inconscient de
l’analyste (l’inconscient « proscrit », ou inconscient « amential ») qui se
révèle à la partie névrotique de sa personne, laquelle, étant fondée sur le
sexuel refoulé, participe à l’écoute ordinaire de la parole du patient.
Même si l’on admet, sur la base de ces commentaires, que le maniement de la subjectivité (intersubjectivité et intrasubjectivité) caractérise
la présentation de Michèle Jung-Rozenfarb comme relevant en propre de
la technique analytique, on pourrait tout de même admettre aussi que ce
travail n’est pas psychanalytique jusqu’au bout. Pourquoi ? Parce qu’il
laisse en marge la question sexuelle et, de ce fait, ne s’aventure pas jusqu’à la question soulevée par la névrose de transfert, dont pourtant, me
semble-t-il, existent des manifestations qui ont peut-être été un peu
méconnues.
Le père « se promenait avec une cravache dans ses bottes et nous en
menaçait, mais ne nous a jamais frappés avec »; « je me demande, dit le
patient, s’il ne battait pas ma mère, j’aime pas trop ça». Plus tard, il
dira à propos de son père, dans la séance clé du récit : « Aujourd’hui ça
a fait mal, j’aime pas trop ça. » « Ce père n’est que mystère. » Le patient
évoque « la puissance » de ce père : « Il montait divinement bien à cheval,
je n’ai jamais su où, ni comment, il avait appris. » « Il se mettait en
maillot, il plongeait, un beau plongeon, il nageait bien, je l’admirais… il
n’a jamais voulu m’apprendre. » Et puis Michèle Jung-Rozenfarb
d’écrire : « En place du surmoi, un idéal du moi d’émanation narcissique
et, bien sûr, l’évitement absolu de la conflictualité œdipienne et de la
castration. » « Je suis un petit grand chef », dit le patient, propos rapporté juste à la suite du précédent. Il reste toujours sous-chef, etc.
On ne comprend pas très bien au nom de quoi ces associations du
patient peuvent récuser l’œdipe, la castration, alors qu’il est surtout
question de ça. Le père avait une cravache, soit ! Il s’en servait avec les
chevaux sûrement, avec la mère peut-être. Il montait divinement à cheval, et pourquoi pas sur la mère ? On reste ici juste en deçà du fantasme :
« un enfant est battu ». Mais il ne frappait pas son fils et il ne lui transmettait rien d’autre que son image; pour que le fils l’idéalise, certes,
mais aussi, me semble-t-il, pour le séduire. Le père, dans tout cela, n’est-il pas présenté comme un séducteur pour le fils, un vrai séducteur même
qui se contente de séduire et ne donne rien de lui, en fin de compte : pas
de coup de trique, pas de coup de main non plus, pas de savoir-faire ? Il
séduit, mais il se refuse. Il me semble qu’on peut y deviner ce que d’aucuns désignent sous le nom de « séduction de l’enfant par l’adulte ». Et,
avec le « père-mystère », chauffent l’admiration, la curiosité du fils sur le
« comment donc fait-il ?», « comment a-t-il appris ?», « d’où viennent sa
puissance, son habileté…, son savoir- faire, son talent ?». N’est-ce pas
cela même qui constitue le message énigmatique qui provoque la curiosité
de l’enfant sur le sexuel de l’adulte ? Et sa demande constamment renouvelée de recevoir de ce père cette puissance qu’il lui refuse ? Qu’est-ce
donc que tout cela, sinon la chose sexuelle par excellence ? Comment le
fils parvient-il à s’arranger de ce qui fonctionne comme un donjuanisme
du père ?
Si l’on entend ici la chose sexuelle, on ne peut pas faire autrement
que d’entendre aussi toutes ces associations dans leur contexte synchronique, c’est-à-dire suscitées par la présence de l’analyste. C’est, comme
on dit un peu naïvement, un « transfert paternel » qui est, me semble-t-il, constamment à l’œuvre tout au long de la séquence rapportée. Et le
patient se plaint à l’analyste, encore ! « Quand on sait qu’on va mourir »,
tout de même ! on devrait laisser quelque chose en héritage à ses proches,
transmettre quelque chose à ce fils qui désire tant ! Et cela s’adresse
aussi à Michèle Jung-Rozenfarb en réponse, me semble-t-il, à ce qu’il a
senti, pendant la fameuse séance, de son absentéisation à elle. Alors !
pourrait-elle, elle aussi, partir sans rien lui donner, sans rien lui laisser ?
Pourquoi – c’est une question – Michèle Jung-Rozenfarb ne tient-elle
pas tous ces indices pour ceux d’une névrose de transfert ? Et pourquoi
ne pas l’interpréter, la restituer au patient ?
Il me semble que si cette dimension de l’analyse avait été travaillée
directement, elle aurait permis d’approcher le problème, finalement non
traité, du désir sexuel pour le père et de ce à quoi il renvoie, c’est-à-dire
la sexualité anale, non symbolisée, « exclue » ou « proscrite », pour
reprendre la terminologie que j’utilise à propos de la troisième topique,
de ce patient. Exclusion qui, si l’on tient pour significative la recto-colite
hémorragique, correspond très exactement à cette partie de l’inconscient
formée par proscription ou exclusion, et non par refoulement. Car, si le
désir pour le père, le mystère du père, sont bien représentés, le désir de
recevoir la force du père en cela qu’il implique toujours à un moment ou
à un autre la passivité, la passion, le désir de se faire pénétrer et de recevoir, dans son corps, le cadeau du père, cette partie-là du message n’est
pas traduite et n’est pas représentée par le patient. À la place, il y a la
rectocolite hémorragique.
Bien entendu, ces constructions que j’ajoute ici relèvent de l’interprétation sauvage et sont formulées sur un mode trop affirmatif. Si pourtant je les propose, au risque de dire des sottises, c’est parce que je crois
avoir compris que Michèle Jung-Rozenfarb cherche la voie psychanalytique dans le traitement des patients somatiques. Ces constructions sont
seulement destinées à suggérer comment on pourrait aller plus loin
qu’elle ne le fait elle-même dans la direction de l’analyse de la névrose de
transfert. Même si ce commentaire est formulé sur un mode assertorique,
il constitue surtout une question adressée à Michèle Jung-Rozenfarb : si
elle ne s’est pas aventurée jusque sur ce terrain, est-ce pour une raison
de principe qui signifierait alors une intention de prudence ou de modération, ou bien est-ce pour une raison plus conjoncturelle ?
C’est bel et bien le désir sexuel, avec sa connotation de passivité, avec
la dimension du masochisme secondaire à l’égard du père, en tant qu’il
mobilise la sexualité anale qui est « exclu », non pensable, et qui sert ici,
me semble-t-il, de noyau à la « proscription » et au clivage, jusque dans
l’inconscient du patient. Pourquoi ce clivage ? Si le paysage sexuel est
bien de cette nature, pourquoi une proscription plutôt qu’un refoulement ? Voilà la question évidemment la plus difficile, puisqu’il faudrait,
pour y répondre, pouvoir circuler dans cette zone où, précisément, on
est avec ce patient dans l’impensable.
Si tant est que Michèle Jung-Rozenfarb accepte la référence à la
topique du clivage, alors il faudrait aller jusqu’au bout et assumer ce
qu’implique cet aphorisme : « Le corps d’abord !» D’ailleurs Michèle
Jung-Rozenfarb tourne autour de ce corps. Elle le dit avec précision et
fermement à propos de ce moment crucial de la cure où elle tombe
malade pendant que le patient, lui, « guérit ». Les deux corps sont ici au
rendez-vous : celui du patient et celui d’analyste : « Si je me suis attardée
sur la façon dont je comprends ce réaménagement [du patient] qui nous
est par ailleurs familier dans les cures plus classiques (…), c’est que ce
type de mouvement identificatoire, que je dirais ancré dans le corps et
qui me paraît avoir valeur de traumatisme réorganisateur, voire organisateur, n’a manqué dans aucune des cures où j’ai vu se produire un
changement notable de l’organisation psychosomatique. » Le ton de ce
passage n’est pas celui d’une révérence, mais bien celui d’une assertion
formulée sans ambages : c’est bien sûr une prise de position forte dans le
champ de la psychosomatique, par rapport à la technique de la psycho-thérapie et la technique dite du pare-excitations. Je suis en accord avec
cette assertion de Michèle Jung-Rozenfarb et c’est ce qui, à mes yeux,
valide le recours à la technique analytique stricto sensu, avec des
patients comme celui-ci tout comme d’ailleurs avec d’autres types de
patients, y compris avec certains psychotiques, bien sûr.
Assumer cette position suppose, je crois, de préciser de quel corps on
parle, puisque c’est de lui que tout dépend en définitive. Quel corps ?
Non pas le corps biologique, mais le corps qu’on habite, le corps que l’on
mobilise dans « l’agir expressif », qui accompagne tout message proféré à
l’adresse d’autrui, pour lui donner sa force, celle d’atteindre l’autre
aussi dans son corps, c’est-à-dire de l’atteindre affectivement, subjectivement et, dirais-je pour radicaliser les choses, érotiquement. Car, pour
éprouver affectivement une rencontre, il faut un « corps subjectif »,
comme dirait Maine de Biran. Ce deuxième corps, pour nous, n’est pas
seulement un « corps subjectif ». C’est un corps érogène. Nuance, certes !
Mais décisive.
Prendre appui sur la théorie du corps érogène dans la pratique analytique, c’est pister les représentations du corps, leurs transformations et
leurs impasses. La théorie du corps érogène et la troisième topique proposent des hypothèses pour aller à la découverte de ce qui précisément
est proscrit de l’engagement du corps dans le rapport expressif à l’autre.
Je formule dans cette perspective deux hypothèses sur la géographie du
corps érogène de ce patient. L’agir expressif de l’agressivité ou de l’hostilité de ce patient serait proscrit par le père. Lorsque cet agir tend à se
manifester dans le corps à corps avec ce père qui se refuse à toucher le
corps de son fils, le père s’absente. Il se dérobe. Michèle Jung-Rozenfarb
au contraire, lorsqu’elle est entraînée sur cette zone-là par son patient,
rencontre dans ses associations la main de l’adulte, cette main qui la
tient et puis la lâche sur le bord du plongeoir. « J’étais enfant, écrit-elle,
mon père m’amenait me baigner dans la Garonne et m’apprenait les
rudiments de la nage. Je n’ai aucun souvenir de cela, mais plusieurs photos où mon père, attentif, me tient sur l’eau. » « Je devais avoir six ou
sept ans, j’apprenais à nager à la piscine. Monsieur X. m’amène sur le
plongeon de trois mètres. Il me tient la main, je suis d’autant plus
confiante que c’est un ami de mon père que j’aime bien. Il dit que nous
allons sauter ensemble et il me lâche seule. Je me revois agrippée au bord
de la piscine où j’ai dû arriver tant bien que mal. Je me dis que j’ai dû
éprouver une peur effroyable (jusque-là, lorsque me revenait cette histoire, c’était avec un sentiment de toute-puissance). »
Lorsque, après le tournant mutatif de son organisation psychosomatique, le patient rêve un « agir expressif » agressif, il se sert de sa tête.
Est alors figurée une tête érogène. La tête est représentée dans le rêve.
Cela n’intriguera peut-être pas tous les lecteurs, mais cette entrée en
scène de la tête, compte tenu de la référence au corps érogène, par le truchement d’un rêve, montre que le patient est maintenant capable de se
servir de sa tête, ce qui constitue à proprement parler un tournant. Non
seulement parce que grâce à la tête l’agir expressif de l’agressivité est
authentiquement figuré, mais parce que cela montre que la tête fonctionne, que la tête sent, que la tête agit. Non pas le cerveau ni la pensée
bien sûr, mais la tête comme organe érogène, comme partie du corps
expressif.
Cela implique en retour plusieurs éléments connexes : la tête est érogène de deux façons (la tête, pas le visage): une caboche pour frapper et
pour être frappée, pour cogner ou pour être cognée. Dure comme bois
pour agresser, elle s’avère vulnérable si elle est prise pour cible. Mais si
la tête ou le crâne peut servir à l’expression de l’agressivité, elle n’est pas
que l’organe de l’action. Elle peut être aussi l’organe de la passion par
excellence : celle qui reçoit la tendresse, la joue de l’adulte, celle qui
reçoit la caresse sur les cheveux, celle qui sent la main soutenant la
nuque, zone érogène s’il en est. Ce rêve marque une véritable mutation
chez le patient. Mais pourquoi la tête et pas le poing ? On ne peut pas
répondre avec certitude à cette question, mais elle doit être posée. Le
contact de la main, des mains, entre le père et le fils ne fonctionne pas.
Mais c’est une piste insuffisamment heuristique, en tout cas insuffisamment documentée dans le texte. En revanche, on peut être certain que
cette mutation chez le patient passe par un intense travail de l’analyste
sur la tête érogène. L’agressivité, clivée jusque-là par le patient, advient
grâce à la perlaboration d’un clivage chez l’analyste qui, précisément,
porte sur sa tête à elle. Il y a tout de même de son côté non seulement le
rêve aux cheveux ensanglantés, il y a aussi la poussée de dermatose du
cuir chevelu et toute la perlaboration extraordinaire de cette affaire.
Indubitablement, il y a bien ici une rencontre de corps à corps, dans le
registre de l’agir expressif, bien sûr, pas du passage à l’acte. On reste
bien dans le domaine de l’interdit de toucher. Et c’est, paradoxalement
comme à l’habitude, grâce à ce « refusement » dirait Laplanche, que la
dimension érogène de la tête peut advenir. Tout cela passe par les « toctoctoc » échangés entre le patient et l’analyste. Le patient : « Alors (…)
j’ai repensé à mon rêve (celui du coup de boule), à mon directeur avec
qui j’évite toujours le conflit alors que c’est un imbécile et toc-toc-toc
(disant cela, il frappe son front de son index) je me demande pourquoi,
en réalité, je n’ai jamais voulu être directeur. » L’analyste : « Je me
contente de dire : et moi, en écoutant ce rêve où vous vous faites licencier, toc-toc-toc (j’imite son geste), je pense à la séance où… ». Les cheveux ensanglantés du rêve de l’analyste peuvent alors être tout autant un
équivalent des cheveux de la vulve que de ceux du cloaque ou de l’anus
ensanglanté de la rectocolite hémorragique. C’est important. Chez ce
patient, par le truchement du travail de l’analyste, se révèle le pouvoir
extraordinaire de ce que Freud étudie dans son article sur « la transposition des pulsions, plus particulièrement dans l’érotisme anal », de 1917.
Si l’on peut voir dans ce mouvement une perlaboration du clivage chez
le patient, il faudrait alors se pencher sur cette somatisation de l’analyste
qui révèle chez elle un clivage, en regard de celui du patient, se situant
aussi dans ce registre des rapports entre sexualité et cheveux. Il y a bien
assez d’éléments dans le texte pour reconstituer ce qui est cause du côté
de Michèle Jung-Rozenfarb et de ses préoccupations vis-à-vis de la tête,
justement, comme organe érogène. Ce dont témoignent, c’est aussi l’occasion de les saluer, ses deux romans policiers dont l’un porte le titre de
Chapeau !, et l’autre Vagabondages, qui tourne autour d’une maladie de
la tête, une épilepsie où la tête est constamment cognée ou menacée d’être
cognée.
Ma deuxième hypothèse se porte sur la proscription non plus de l’agir
expressif de la violence-activité-action, mais cette fois de l’agir expressif
du désir de pénétration et d’engrossement-passivité-passion chez ce
patient. Ce registre serait aussi, dans la référence à la troisième topique,
proscrit par le père. Et si l’on voit bien comment ce travail autour de la
sexualité anale, de l’emboutissement par-derrière, de la sensation de se
vider et du sang, se fait chez Michèle Jung-Rozenfarb, on n’en voit pas
les rejetons chez le patient. Cet agir expressif n’apparaît pas encore dans
l’analyse. À la place, le patient suspend sa démarche analytique. C’est
son choix et il est souverain, mais on peut penser que s’il avait poursuivi
son analyse ce registre du désir passif aurait été mis au travail par le
transfert.
Bien sûr, nous avons une indication, mais elle est très fragmentaire.
La rectocolite hémorragique suit le décès du beau-frère. Est-ce le beau-frère ou l’ami qui est ici en cause ? Ce n’est pas tout à fait la même chose.
De quoi donc était faite cette relation d’amitié ? En quoi contribuait-elle
à faire tenir le clivage ? Pourquoi ne le déstabilisait-elle pas ? Qu’est-ce
que signifie le fait que ce patient ait pour femme la sœur de cet ami ?
Comment se fait-il que ce soit la sœur de cet ami qui examine les selles et
le sang du patient, qui manifeste ainsi son intérêt pour tout ce qui touche
à la chose anale et qui fasse le diagnostic auquel le patient, quant à lui,
refuse de s’intéresser ? De quelle nature étaient donc les relations érotiques entre le frère et la sœur ? Il semble tout de même que le déni de la
maladie chez le patient, autant que chez son père, soit un désaveu partagé, une communauté de déni entre père et fils au sens qu’a ce terme
selon Michel Fain et Denise Braunschweig, une proscription paternelle
peut-être, de la souffrance, c’est-à-dire encore une fois de la forme cardinale de la passivité. Car la souffrance, c’est par excellence ce à quoi on
ne peut se refuser. Or il n’y a pas de reconnaissance de la passivité qui
ne passe par la mobilisation et la structuration de la sexualité anale. Sur
ce point de la proscription du sexuel anal, je suis assez affirmatif. Et
cela, essentiellement, à cause du matériel élaboratif qui se joue du côté
de Michèle Jung-Rozenfarb. S’il y a bien une « preuve » clinique, elle
n’est pas à rechercher dans la sémiologie du patient, mais dans ce que le
patient provoque chez l’analyste. Et là, on ne peut pas se tromper. C’est
la grande leçon de la psychanalyse.
Il s’agit seulement de quelques remarques. D’autres voies pourraient être empruntées pour discuter cet « écrit technique » de Michèle
Jung-Rozenfarb qui pourraient, mieux peut-être que je ne l’ai fait,
traiter de questions cruciales qu’elle soulève, comme celle de l’analyse
plus approfondie des rêves du patient, ou de ce tutoiement évoqué au
début du texte, ou encore de la fin d’une cure comme celle-ci, juste
après le tournant mutatif observé dans l’économie psychosomatique,
etc. Reste que cette observation est d’une qualité exceptionnelle. C’est
un véritable tour de force que d’avoir réussi à en restituer avec autant
de précision la dynamique extrêmement complexe, et pourtant parfaitement claire, en si peu de pages. On ne peut éviter, au terme de la lecture du texte de Michèle Jung-Rozenfarb, de penser que cette qualité
ne résulte pas que de son talent d’analyste, mais aussi de son savoirfaire d’écrivain.
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mental, Paris, PUF.
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