Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529852
192 pages

p. 133 à 146
doi: 10.3917/rfps.021.0133

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no 21 2002/1

2002 Revue française de psychosomatique

Clivage, somatisation et intégration au cours d’un traitement par le psychodrame psychanalytique  [*]

Philippe Jaeger 51 rue Nicolo 75016 Paris
Au cours d’une cure par le psychodrame, toutes les propositions des psychanalystes sont négativement hallucinées jusqu’à ce que survienne un jour une somatisation bénigne mais visible. Restituée à la patiente, cette perception va fonctionner là comme une hallucination positive. La patiente cesse d’avoir recours au clivage qui était soutenu par des traits de caractère type « visibilité antihystérique». Un mouvement d’intégration et d’élaboration de la position dépressive est alors rendu possible.Mots-clés : Clivage, Somatisation, Position dépressive, Caractère. In the course of a cure using the psychodrama, all of the propositions coming from the psychoanalysts were negatively hallucinated until a benign but visible somatization occurred one day. When this perception was communicated to the patient, it functioned as a positive hallucination. The patient ceased using splitting as a defense which had been supported by character traits of the “anti-hysterical” visibility type. A movement of integration and a working-through of the depressive position were then made possible.Keywords : Splitting, Somatization, Depressive position, Character. Im Verlauf einer psychdramatischen Kur werden alle Vorschläge des Analytikers negativ halluziniert, bis zu dem Zeitpunkt, da eine ungefährliche, aber sichtbare Somatisierung auftritt. Von der Patientin dargestellt, wird diese Wahrnehmung die Funktion einer positiven Halluzinierung einnehmen. Die Patientin flüchtet nicht mehr in der Spaltung, die genährt war von einem Charaktertypus « antihysterischer». Eine Integrations- und Verarbeitungsbewegung der depressiven Stellung wird ermöglicht.Schlagwörter : Spaltung, Somatisierung, Depressive Stellung, Charakter. Durante una cura de psicodrama todas las propuestas de los psicoanalistas son sistemáticamente alucinadas negativamente, hasta que un dia la paciente somatiza de forma benigna pero evidente, al restituirla a la paciente, esta percepción va a funcionar como una alucinación positiva. La paciente deja de recurrir a la escisión que se mantenía por rasgos de tipo « visibiliad antihistérica». Un movimiento de integración y de elaboración de la posición depresiva es posible.Palabras claves : Escisión, Somatización, Posición depresiva, Carácter.
Il sera moins question du symbolisme du symptôme somatique – qui prend dans le cas clinique présenté des formes bénignes – que de son sens de trait d’union quand survient un remaniement important dans l’économie psychique d’un sujet dont l’organisation défensive est faite de traits de caractère, clivages et identification projective. Alors qu’un mouvement de subjectivation par réappropriation des parties clivées est en cours, étayé par la relation transférentielle, apparaît une première somatisation qui apporte au sujet des sensations nouvelles lui permettant d’éprouver avec soulagement le sentiment continu d’exister à l’intérieur des limites de son corps, base du vrai self. La psyché retrouvant son ancrage corporel, le sujet peut dès lors vivre dans le transfert une position dépressive avant de redécouvrir sa sexualité infantile apparemment jusque-là forclose.
Élodie est une jolie femme brune de quarante-cinq ans au regard sévère. Mère de deux enfants, elle connaît une belle réussite professionnelle dans l’entreprise qu’elle a créée après son divorce. Hyperadaptée à un environnement qu’elle incarne à la perfection, elle n’a pas de mots assez durs envers les faibles, les passifs, les mous, mais se montre impitoyable envers elle-même dès qu’un signe de faiblesse perce sa cuirasse. Son intransigeance et la rigidité de son caractère assurent la fonction protectrice d’un faux self. Élodie paraît ne pas éprouver sa destructivité non liée et en ignorer tout à fait l’impact. Elle a des amies mais pas de vie sentimentale ni sexuelle depuis son divorce et ne s’en plaint pas.
Installée dans cette vie active et efficace, de type opératoire, elle semble coupée de son inconscient et ne rêve pas. « Faux self opératoire »? L’usage que font certains patients intelligents, névroses de caractère ou personnalités narcissiques, de leur faux self, les rapproche des états opératoires. Ils sont équipés pour accomplir de bonnes performances dans la vie sociale et professionnelle et ne paraissent pas gêner par la présence d’un inconscient névrotique. Quand le déni de la réalité intérieure, du fantasme et des angoisses dépressives s’accompagne de la maîtrise et de la dépréciation des objets extérieurs, on peut également évoquer la défense maniaque de Mélanie Klein. Cette défense fausse la réparation car le sujet ne reconnaît pas la destruction qui est en lui. Il en résulte souvent un sentiment de futilité, de vide et de non-existence.
Élodie souffre de cette vie sociale dans laquelle, pourtant, elle excelle mais qui ne lui apporte que des satisfactions superficielles. Elle n’a plus de vie sexuelle depuis que son mari l’a quittée pour une autre et sa blessure narcissique est immuable. Sa mère lui en a beaucoup voulu de ne pas avoir su garder cet homme qui la faisait renouer avec la splendeur passée de sa famille.
Après avoir rempli ses devoirs sociaux, professionnels et maternels, Élodie est envahie par un sentiment de futilité et de vide lorsqu’elle se retrouve seule et inactive; la vie n’a plus de sens, elle a des troubles du sommeil et demande des soins médicaux. Son système de protection contre la dépression ne fonctionne plus hors d’une présence effective.
Elle entreprend une psychothérapie sur les conseils de son psychiatre mais ne ressent aucun bénéfice à parler de ses « petits problèmes » à une personne qui lui est indifférente. Pas de transfert classique avec déplacement. Elle se montre en revanche très intéressée par la proposition de psychodrame de groupe car elle pourra comparer ses problèmes avec ceux des autres et connaître les difficultés de personnes que sa fonction ne lui permet pas de rencontrer dans la vie. Il nous faudra du temps pour comprendre qu’elle avait besoin de rencontrer une part d’elle-même qu’elle ne fréquentait plus depuis longtemps.
Nous nous demandions, durant la première année de psychodrame, ce qui se cachait derrière cette organisation narcissique et caractérielle quasi invulnérable. Nous pensions en termes de vide psychique et de défense de caractère psychotique; les sentiments humains de cette patiente nous paraissaient inaccessibles.
Élodie s’est pourtant intéressée aux problèmes évoqués par les deux autres patients, des hommes; problèmes qu’elle trouvait autrement plus graves que les siens. Nous comprenons maintenant toute l’importance de la défense par identification projective, projection dans les autres patients des aspects humains d’elle-même qui valaient la peine d’être soignés et dont les analystes s’occupaient effectivement devant elle. L’essentiel pour elle se jouait donc dans les scènes des autres patients qu’elle suivait avec grand intérêt.
Depuis le début du traitement jusqu’à la séquence qui va être décrite, la patiente parlait toujours la dernière et disait souvent : « Je n’avais aucune idée en arrivant mais ce que vient de dire untel me fait penser que… » Si la patiente apprécie tant le psychodrame et non la psycho-thérapie individuelle, c’est certainement parce que le psychodrame favorise l’installation de ce dispositif défensif et protecteur qui exige des psychanalystes qu’ils répartissent leurs investissements.
 
UN ACTING DE TRANSFERT
 
 
Peu de temps avant la séquence clinique qui va suivre, elle nous rapporte qu’elle vient de proposer à un patient, avant la séance, de lui résoudre un problème important en faisant intervenir un piston; cet aspect phallique irrépressible et surinvesti du fonctionnement de la patiente venait pulvériser le cadre. J’ai dû opposer au groupe, dans un premier temps, la menace de mettre un terme définitif à leur psycho-drame s’ils passaient à l’acte et si les communications entre les patients hors séance ne cessaient pas. Je dis tout cela avec colère sans doute. Elle avait « détruit-trouvé » (expression forgée par René Roussillon à partir de l’objet créé-trouvé de Winnicott ) le gardien du cadre en se heurtant à lui.
Élodie montre ouvertement sa destructivité, sans l’éprouver, et affiche une totale absence de culpabilité qui nous sidère. Elle attend, dit-elle, la mort de sa vieille mère, pour se sentir libérée de ses obligations vis-à-vis d’elle. Son frère cadet dépressif s’est suicidé et « c’est vraiment ce qu’il avait de mieux à faire puisqu’il était inactif ». Elle en veut toujours à son père mort, un bel homme, mondain et dépensier, de n’avoir pas été à la hauteur. Nous verrons le rôle joué par ses identifications inconscientes à sa mère et à sa grand-mère maternelle dans ses affirmations à l’emporte-pièce alors qu’elle ne semblait pas se rendre compte de la violence de ce qu’elle nous disait.
La répétition continuelle d’une mauvaise relation mère-fille, chacune apparaissant dure, implacable, et inhumaine avec l’autre, ainsi que la rupture humiliante imposée par son mari constituent les thèmes récurrents auxquels la patiente se cramponne depuis le début du psychodrame avec nous. Cependant, elle nous a laissé entrevoir discrètement sa nostalgie d’une époque révolue où elle se sentait très aimée par une mère qu’elle admirait. Nous avons supposé que le déménagement de la famille, lorsqu’elle avait quatre ans, avait certainement coupé notre patiente de son enfance vivante et œdipienne.
Jusqu’à présent, Élodie acceptait de « jouer le jeu » du psychodrame à condition de ne pas jouer vraiment : elle exigeait que les scènes soient la reduplication des événements traumatiques de son histoire consciente. Dans les scènes, elle dénie massivement l’existence de toute vie intérieure et bien sûr de l’inconscient : elle ne se reconnaît pas lorsque l’un d’entre nous croit incarner dans le jeu un aspect de sa vie intérieure. Quand nous nous écartons des rôles réalistes qu’elle nous prescrit, elle sort du jeu, et montre sa satisfaction de nous avoir démasqués : nous voulions lui imposer, pensait-elle, nos « ficelles » ou nos « idées freudiennes ». Elle avait une vision de nous comme étant des personnalités dominées par leur faux self.
 
SÉQUENCE CLINIQUE
 
 
Première séance : un jour, après une période de vacances, en début de séance, cette belle femme nous dévoile en déroulant un joli foulard une chique énorme qui lui déforme complètement le visage. Immédiatement, et contrairement à son habitude, ma collègue ouvre la séance, se tourne vers elle et s’inquiète de sa santé.
Associations : la douleur et l’inflammation sont survenues dans le train alors qu’elle revenait seule de vacances. Elle avait passé huit jours très agréables à s’occuper de ses enfants. Fait étonnant, elle accepte l’arrêt de travail pour se soigner car il a fallu ouvrir et elle a beaucoup saigné.
La patiente est particulièrement détendue. Elle se sent bien avec sa chique, elle se sent elle-même et elle peut enfin s’accorder le droit de souffrir. Avec cette douleur physique, elle peut même se plaindre, elle qui estime ne pas avoir le droit d’éprouver une douleur morale. Cela lui rappelle sa vieille mère qui ne se plaint jamais dans les situations les plus graves mais seulement quand elle a un bobo. Sa mère interdisait toute expression d’une douleur psychique et a nié la dépression de son fils qui s’est suicidé.
Actuellement la fille d’Élodie (quinze ans ) régresse à la maison, ne fait rien, s’amuse, et reste au lit. La patiente paraît étonnamment sereine et compréhensive en racontant cela. Elle rend possible la régression de sa fille qui se laisse prendre en charge comme un bébé.
Une scène : Élodie choisit de jouer son propre rôle et choisit ma collègue pour jouer le rôle de sa fille qui exprime les besoins régressifs d’une adolescente un peu déprimée.
Dans la scène, la patiente fait volte-face : elle accable sa fille de reproches pour sa conduite irresponsable et se montre dure et indifférente, contrairement à ce qu’elle venait de nous dire avant la scène. Le clivage-déni de la bonne relation mère-fille est rétabli dès le début de la scène.
Après la scène je lui fais part de son besoin de rétablir immédiatement la mauvaise relation mère-fille dans le jeu alors que tout indique qu’elle a retrouvé « la bonne relation » pendant les vacances avec ses petits-enfants, avec sa fille ce matin, avant de venir à la séance; puis quand elle est arrivée à la séance comme une enfant souffrante qui trouve une mère dévouée au psychodrame.
Le setting offert par le psychodrame avec l’espace des échanges verbaux distinct de l’espace scénique du jeu psychodramatique permet une bonne restitution des clivages à l’intérieur du cadre. Cette patiente l’utilise pour y loger régulièrement chaque versant du clivage : « le bon » en nous parlant et « le mauvais » en jouant. Clivage que nous avons respecté longtemps. Mais maintenant l’intégration du clivage est rendue possible, grâce à la relation transférentielle, alors que la perception fournie par l’analyste peut fonctionner comme une hallucination positive de l’accordage mère-enfant, perception qui devient représentable dans le cadre devenu suffisamment indestructible.
 
SOMATISATION
 
 
Cette somatisation survient juste après avoir quitté ses petits-enfants et après trois semaines sans séance. Cette expérience positive auprès des petits-enfants, source de satisfactions nouvelles, a été rendu possible, pensons-nous, grâce au traitement. Après avoir quitté ses petits-enfants, elle ne peut passer, cette fois-ci, de l’autre côté du clivage où se trouve la mauvaise relation mère-fille. Avant cette somatisation, la patiente hallucinait systématiquement et négativement l’accordage maternel quand elle était caractérielle, dure et impitoyable tout au long des séances. Grâce au transfert et à la perlaboration des résistances, elle ne peut plus évacuer les bonnes expériences par clivage et identification projective. La somatisation vient empêcher le risque dépressif qui est grand à ce moment-là. Cette fois-ci elle somatise au lieu d’instaurer le clivage.
Elle est malade. Maintenant elle a le droit de souffrir dans son corps. Elle se sent authentique en avouant sa douleur et elle peut enfin accepter la sollicitude maternelle de ma collègue sans l’halluciner négativement. Elle retrouve l’accordage mère-fille, dans le transfert, au prix d’une somatisation, qui lui évite une rencontre trop douloureuse avec un affect dépressif. La mère dans le transfert-contre-transfert soigne son bobo et investit son corps.
La somatisation permet une forme tolérable d’intégration du clivage bon-mauvais. Cette souffrance est une expérience affective tolérable qui se situe dans l’espace transitionnel entre elle et nous, trait d’union qui unit et sépare psyché et soma, rappelle Winnicott. Trait d’union entre le soma et le corps, entre l’excitation et la pulsion, entre le plaisir et la douleur.
Ne rien dire au début de la séance était un piège. Ne rien dire et ne pas constater la perception de sa chique aurait fait perdurer l’hallucination négative qui efface la bonne relation mère-fille; déni qui aurait conforté le refus de la patiente de revivre dans le transfert l’accordage syntone avec la mère et qui lui faisait éviter la souffrance de cette perte. Le holding de l’analyste rétablit l’accordage mère-enfant en fournissant une perception qui investit son corps et qui, reçue, fonctionne comme une hallucination positive.
La perception fournie par l’analyste est également la réponse par le contre-transfert qui n’a pas eu lieu jadis; en effet, l’analyste dans le transfert maternel montre son intérêt devant l’apparition « d’une forme ronde qui saigne» là où sa mère s’était montrée rejetante et confusionnante à la puberté de sa fille.
Notre compréhension est aidée par les travaux d’André Green pour qui la perception peut fonctionner comme une hallucination positive. Il propose de toujours se demander quelle est l’hallucination positive derrière une hallucination négative et quelle est l’hallucination négative derrière une hallucination positive, démarche éclairant particulièrement la problématique de l’objet chez cette patiente. L’hallucination négative peut concerner un transfert « ne reconnaissant pas sa connotation de répétition restitutive, et semble se dérouler dans l’atmosphère d’un trauma dans la plénitude de son événement » [1]. L’hallucination négative « peut porter son potentiel dénégateur sur la présence de l’objet » quand celui-ci se donne comme une présence infigurable, faisant alterner ( et coexister ! ) l’excès de poids qu’il fait peser sur le sujet et la facilité avec laquelle le contact avec lui se volatilise. Il est moins question, dans cette conjoncture, de l’activité psychique interne et de la représentation de l’objet en son absence que de ce qui, d’après André Green, « par la présence perceptive et sensible de l’objet, ne laisse pas d’autre issue que sa négativation hallucinatoire » [2].
La séance suivante : elle reconnaît dans une scène le vide laissé en elle par l’amour perdu de sa mère, quand ma collègue – dans le rôle de la patiente – figure un trou, une ouverture grande dans sa poitrine qu’accompagne une immense douleur. La patiente, dans le rôle de la mère, exprime pour la première fois de la compassion et de la sollicitude pour cette partie d’elle-même qui souffre et se déprime et qui devient dans la scène la petite fille en détresse qui a perdu le sein maternel. Sein qu’elle retrouve mauvais à l’intérieur d’elle-même, suggère ma collègue pendant la scène.
Nous pensons que la mère d’Élodie, par identification projective, a déplacé sur sa fille sa haine inconsciente pour la féminité de sa propre mère, féminité à l’origine du drame familial. Ainsi, Élodie se serait sentie accusée de vouloir occuper la place féminine et séductrice de sa grand-mère maternelle et aurait renoncé, elle, à sa sexualité après avoir eu des enfants.
Elle évoque après la scène un rêve récurrent dont elle n’a encore jamais parlé et qui participe au maintien du clivage : son ancien mari vient s’allonger tendrement à côté d’elle dans le lit conjugal presque chaque nuit depuis des années. Rêve répétitif certainement plus proche de la rêverie dissociée et des phénomènes transitionnels fétichisés, associé au cérémonial du coucher, que du rêve profond, car ce rêve est coupé de la vie pulsionnelle.
La séance suivante a lieu après une période de vacances. Elle était seule et à l’écart d’un groupe d’amis qui s’amusaient. Elle a téléphoné chez son ex-mari pour parler à son fils et est tombé sur l’enfant du deuxième lit de son mari. Elle a ressenti un choc terrible et a immédiatement fait une poussée d’herpès. « J’ai été atteinte », dira-t-elle. Ma collègue lui dit que son grand-père maternel aurait pu prononcer les mêmes paroles quand il fut tué jadis par son rival. Elle ajoute alors : « Je me suis jetée dans la gueule du loup. » Et, passant la main autour de ses lèvres, elle retrouve la sensation des poils de la barbe qui lui piquaient la peau alors qu’ils s’embrassaient, elle et son mari. La première crise d’herpès aux lèvres est apparue pendant leur première séparation.
Elle se jette certainement dans la gueule du loup dans une identification inconsciente à la victime, le père de la mère. Mais cette métaphore, qui annonce un retour de l’imaginaire, apparaît au moment où l’identification projective diminue et laisse la place au noyau d’hystérie traumatique qui suppose une identification hystérique à l’enfant séduit par un adulte et qui « se jette dans la gueule du loup ». Présence donc du fantasme originaire de séduction de l’enfant par l’adulte, exprimé régressivement, qui introduit la sexualité infantile dans le transfert. Cette métaphore condense sa problématique sexuelle et les traumatismes familiaux.
« J’ai été atteinte » est certainement une association clé de ce traitement qui renvoie aux traumatismes de la mère de la patiente et à ceux de la grand-mère maternelle dont l’amant a tué le mari, le grand-père maternel de la patiente.
« Moi mon mari je l’ai pas fait tuer, j’ai préféré faire un herpès », dit-elle. À une négation succède l’imaginaire, dit Michel Fain. Cette dénégation se substitue au déni et revient l’inconscient dynamique dont elle se défendait par clivage et dénis d’affects. Chacune de ses femmes, sur trois générations : grand-mère, mère et fille, a été atteinte par ce drame. La patiente peut commencer à élaborer sa position dépressive personnelle maintenant que se décondense le trauma central de l’enfance de sa mère.
Elle propose de jouer la scène traumatique du téléphone. Je me dis que le risque est trop grand de lui infliger une fois de plus ce traumatisme qu’elle recherche sans cesse. Aussi, je refuse de laisser jouer la scène qu’elle nous demande et qui lui fournirait des perceptions qui alimenteraient économiquement le noyau traumatique contenu dans ses formations caractérielles. Je lui refuse « l’hallucination négative » de ce qu’elle est en train de vivre dans le transfert.
La séance suivante : elle commence la première à parler et dit qu’elle ne se souvient de rien, sauf qu’il ne restait plus beaucoup de temps la dernière fois pour les autres patients et qu’elle s’est sentie coupable de leur avoir pris leur temps. Culpabilité névrotique et refoulement apparaissent ensemble. Puis elle dit qu’entendre quelqu’un parler de son exmari lui a été intolérable.
Dans une scène avec sa mère, ma collègue, dans le rôle de sa mère, lui dit « qu’elle lui a refilé le bébé à elle et à son frère, qu’elle ne veut pas le porter parce qu’il est trop lourd, pour ne pas souffrir et maintenir ainsi de bonnes relations avec sa propre mère ». Élodie propose à sa mère un médicament contre la dépression. La mère répond qu’elle préfère sa fille comme remède.
Après la scène, Élodie envisage de parler vraiment avec sa mère, avec laquelle elle ne parle jamais de rien. Elle voudrait l’entendre parler de la mort de son grand-père afin de savoir enfin ce qu’elle a ressenti.
Élodie a-t-elle été investie par sa mère comme le père idéal d’avant le drame ? Sa vie entière et son mariage devaient-ils apporter leur contribution au déni des épreuves passées et effacer ce qui s’était produit dans l’enfance de sa mère, à six ans, lorsque le père fut tué par un rival… rival que sa mère dut appeler papa pour maintenir une relation sans conflit avec sa propre mère ?
La séance suivante confirme la qualité du transfert et la nouvelle capacité d’Élodie de jouer en tant que personne totale après ses somatisations.
Pour la troisième séance consécutive, depuis celle où elle avait dévoilé sa chique, elle demande à commencer la première et dit que ce matin en venant elle s’est effondrée en larmes. Elle est venue sans fard et ne cache pas ses sentiments dépressifs : elle était seule et n’avait personne à qui parler.
Je lui propose de jouer cela et elle répond spontanément dans le transfert positif : « avec vous deux ». La patiente sait que nous ne pouvons pas jouer notre propre rôle [3]. Je suis sûr, me dit-elle, que si je ne donnais plus signe de vie et que je restai chez moi vous ne bougeriez pas.
Je lui réponds (dans le rôle de ma collègue ) : « J’irais vous chercher là où vous êtes. »La patiente rétorque qu’elle n’y croit pas. Puis elle recule et va s’appuyer contre une table. Elle sort du jeu. Je lui dis : « Je viens te chercher » et je la ramène en la soutenant fermement ( geste esquissé ) et je poursuis : « Elle est épuisée, Élodie, je vais la porter dans mes bras car elle ne tient pas encore bien sur ses petites jambes. »
Je fais rentrer un patient dans la scène dans le rôle de la mère de la patiente à qui je dis :« Votre fille a besoin d’être prise dans les bras. Ouvrez-lui les bras !» Le patient joue aisément une mère ouverte et accueillante. Dans la scène, Élodie dit à sa mère : « Tu sais bien qu’un jour tu ne m’as plus jamais prise dans tes bras quand tu as dit que les règles c’était sale. »
Moi : « Quoi ? Mais pourquoi avoir dit ça à votre fille ? Pour lui interdire les relations sexuelles ou pour la rendre confuse ? Alors que vous-même avec votre mari vous ne vous en êtes pas privés, n’est-ce pas !»
Élodie : « Ça c’est pas vrai ! Mes parents ne couchaient pas ensemble. »
La patiente joue vraiment avec nous et s’engage dans le jeu. La confiance transférentielle se renforce et elle ne se jette pas dans la gueule du loup en recherchant les situations traumatiques, comme l’y incitait auparavant la compulsion de répétition.
La séance qui suit, elle se plaint d’une « gastro » et évoque une situation pénible avec sa fille. Sa fille a besoin de trouver un appui chez son père qui se désiste et repousse sa mère qui veut se substituer à lui. Élodie pense qu’elle aurait besoin de lui entre elles deux mais que cela est impossible. Elle voudrait pouvoir dire à sa fille qu’elle a enfin trouvé un « endroit » pour dialoguer, dit-elle, en pensant à ses psychanalystes. La psychothérapie vient maintenant prendre la place du mari et aussi de son père avec lequel elle peut dialoguer. Nous observons que c’est au moment même où Élodie peut aborder sa dépression personnelle et accepter de notre part des soins plus directs en cessant de passer par le détour des autres patients que la relation triangulaire structurante avec les analystes ressentis comme couple parental œdipien est maintenant possible.
Peut-on supposer que la « gastro » survient quand le mauvais objet, alternativement localisé à l’extérieur, dans la mère externe ou dans son ex-mari, redevient présent et dangereux à l’intérieur et doit être expulsé ? La sexualité parentale évoquée dans une scène de la séance précédente, non par la patiente, mais par un analyste, a pu constituer un facteur traumatique à l’origine d’une excitation inélaborable psychiquement.
Une semaine plus tard, Élodie exprime sa déception d’avoir une mère qui ne se laisse pas aimer et qui refuse les témoignages d’amour de sa fille. Élodie a fait un cadeau à sa mère qui n’a exprimé ni remerciements, ni amour, ni gratitude. Le soir même Élodie fait une colite spasmodique douloureuse qu’elle relie à cet événement. Ces associations lui font évoquer un sentiment de culpabilité, culpabilité primaire vraisemblablement, d’être « une mauvaise fille » coupable de délaisser sa mère et incapable de l’aimer comme il faut pour que celle-ci puisse l’aimer. Les efforts d’Élodie pour retrouver sa mère, à ce moment du traitement, se heurtent à un mur. À un autre moment, la mère cherche à imposer sa présence dans un contexte où Élodie ne souhaite pas la retrouver. La colite spasmodique nous apparaît plutôt comme une conversion, au sens d’une fermeture de toute sa personne corporelle pour se protéger du retour violent car non détoxiqué des affects dirigés vers une mère sans capacité de rêverie. Nous supposons que durant la longue période où Élodie avait mis en dépôt, par identification projective, la part aimante d’elle-même dans les autres patients, alors qu’elle restait en retrait, nous devions représenter les parents narcissiques refusant d’accueillir cette part émotionnelle et vivante de leur fille, parents indifférents auxquels elle s’est identifiée.
Élodie commence à pouvoir aborder dans le transfert la relation triangulaire à condition que nous parvenions à nous adapter suffisamment bien à ses besoins en tenant compte des excès d’excitations inélaborables par sa psyché, qui menacent son corps, d’autant plus que l’identification projective devient une défense moins prévalente. Un nouveau sentiment de sollicitude à notre égard est bien présent. La personnalité de la mère d’Élodie présente certainement des caractéristiques (puissante destructivité et identification projective, rétorsion contre la féminité d’Élodie, insensibilité) qui, si elles étaient activées dans la petite enfance de ses enfants, bloquaient l’élaboration de leur position dépressive.
« L’échec de la perlaboration de la position dépressive est inextricablement lié à une prédominance des défenses qui entraînent une répression des émotions et de la vie fantasmatique, et cet échec fait obstacle à l’insight» (Klein, 1950).
Winnicott doit beaucoup à Mélanie Klein mais c’est lui qui a montré le rôle essentiel de l’environnement dans le succès de l’élaboration de la position dépressive : la présence continue de l’objet réel est indispensable à ce moment précis car c’est seulement de cette manière que se présenteront les occasions de réparation. Insistons sur ce point : quand tout se passe bien, la mère reste présente pour que le nourrisson puisse se rendre compte que l’objet de ses expériences pulsionnelles fait partie de la mère. Au début, le nourrisson peut élaborer un sentiment de sollicitude qui se renforce peu à peu ( Winnicott, 1958 ) seulement en présence de sa mère. Si la mère disparaît lorsque le nourrisson est en train d’élaborer cette expérience de la sollicitude, alors la vie pulsionnelle est dissociée de la relation à la mère et la capacité de se soucier de l’autre disparaît.
Les traits de caractère d’Élodie m’évoquent ceux que Michel Fain range dans la rubrique « virilité antihystérique » qu’il définit par la force du déni affectant les manifestations hystériques. Pour lui, ce trait de caractère rejette l’existence du fantasme de séduction de l’enfant par l’adulte, avec pour conséquence un raté, dans les bras de la mère, de l’identification hystérique précoce du sujet à la femme désirant son mari. Alors prédomine l’identification projective au service de la maîtrise dans le champ perceptif comme raté de l’identification hystérique qui, seule, rend apte à lier les représentations. L’identification projective contient, selon Michel Fain, « le manque de contact physique avec une mère dont le désir d’endormir tendrement l’enfant est conjoint avec celui de rejoindre le partenaire sexuel » [4]. Le déni « va constituer un secteur du moi qui n’est pas différencié au contact d’une réalité, mais de son manque, ce dernier sera désormais dénié » [5]. Il y a parfaite convergence, selon moi, entre les positions de Michel Fain et celles de Winnicott en ce qui concerne les clivages et dénis en tant qu’ils s’organisent à partir des clivages et dénis parentaux. Les défenses narcissiques de caractère de la patiente ont certainement une origine dans un déni de réalité chez la mère (ou les parents) de l’identité féminine d’Élodie.
Il semble bien que la première somatisation apparaisse quand se produit un mouvement d’intégration des aspects clivés, intégration rendue possible quand la patiente, du fait de sa confiance transférentielle en notre fiabilité, peut renoncer à sa « carapace caractérielle », expression d’un clivage, défense rigide et radicale contre la souffrance psychique et les sentiments conflictuels inhérents à la position dépressive. Grâce à cette somatisation, la patiente vit une expérience analogue au sevrage réussi, qui laisse un trait d’union entre la mère et l’enfant, entre soma et psyché et non plus un trou et une dissociation.
La destructivité, grâce au masochisme, trouve une voie de décharge dans ces somatisations et s’intrique à la vie libidinale. Aussi, la patiente éprouve un sentiment nouveau d’authenticité, et insiste sur cette impression d’être vraiment ancrée dans son corps. Il ne faut jamais oublier, dit Winnicott, cet aspect positif de toute maladie physique qui ramène le sujet dans son corps alors qu’il peut y avoir danger de dépersonnalisation, dissociation psyché-soma, c’est-à-dire perte de l’ancrage de la psyché dans le corps.
 
NOTES
 
[*]Le lecteur doit savoir combien est importante l’influence de J.Chambrier dans ce travail. Deux analystes, moi-même et ma collègue, et trois patients maximum constituent ce groupe de psychodrame qui se réunit une fois par semaine pendant environ une heure quinze. Chaque patient distribue les rôles pour sa scène après avoir associé un moment. Les analystes peuvent tout jouer excepté leur propre rôle. Chaque nouveau patient se retrouve dans un groupe déjà constitué depuis plusieurs années avec des patients expérimentés capables de jouer dans les scènes des autres, de comprendre ce qui est attendu d’eux, et d’occuper ainsi une position thérapeutique. La durée moyenne du traitement varie de trois à cinq années. Nous avons observé que les patients qui ont parfois refusé antérieurement les contraintes du cadre et les règles dans un traitement individuel les acceptent presque toujours facilement dans ce type de psychodrame.
[1]Green A. (1993), Le Travail du négatif, Pairs, éd. de Minuit, p.275.
[2]Ibid., p.279.
[3]La patiente peut jouer son propre rôle ou nous demander, de le jouer. Les psychanalystes ne peuvent pas jouer leur propre rôle. Elle aurait pu s’attribuer mon rôle ou celui de ma collègue et demander à l’un d’entre nous de jouer son rôle. Ici elle me choisit pour jouer le rôle de ma collègue et ma collègue pour jouer mon rôle, elle-même jouant son propre rôle.
[4]Fain M. (1982), Le Désir de l’interprète, Paris, Aubier.
[5]Ibid.
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[1]
Green A. (1993), Le Travail du négatif, Pairs, éd. de Minui...
[suite] Suite de la note...
[2]
Ibid., p.279. Suite de la note...
[3]
La patiente peut jouer son propre rôle ou nous demander, de...
[suite] Suite de la note...
[4]
Fain M. (1982), Le Désir de l’interprète, Paris, Aubier. Suite de la note...
[5]
Ibid. Suite de la note...