Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529852
192 pages

p. 147 à 164
doi: 10.3917/rfps.021.0147

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no 21 2002/1

2002 Revue française de psychosomatique

Une tentative onirique de réalisation de désir freinée par une épreuve actuelle désymbolisante

Jean-Paul Obadia 36 boulevard Carnot 92340 Bourg-la-Reine
Une femme de trente-trois ans, atteinte d’un troisième cancer du sein, accepte une mammectomie bilatérale, une lourde chimiothérapie et une radiothérapie. Elle entreprend une psychothérapie et après trois ans d’un travail très soutenu et très investi retrouve en partie calme et espoir. À l’occasion d’un nouveau bilan général, un cauchemar terrifiant fait l’objet de l’appréciation du niveau d’organisation en cours sinon d’un pronostic psychosomatique.Mots-clés : Travail de symbolisation, Culpabilité persécutive et culpabilité œdipienne, Pseudo-organisation narcissique-phallique, Traumatisme-écran, Mémoire sans souve- nir, Symbolisations. A thirty-three year old woman, suffering for the third time from breast cancer, accepted to have a bilateral mastectomy, a heavy dose of chemotherapy, and radiation therapy. She began psychotherapy and after three years of very sustained and cathected work, she partially recovered a sense of calm and hope. At the moment of a new general medical evaluation, a terrifying nightmare enabled the analyst to appreciate the patient’s current level of organization and even make a psychosomatic prognosis.Keywords : Work of symbolization, Persecutory guilt and œdipal guilt, Pseudo nar- cissistic-phallic organization, Screen-traumatism, Memory without reminiscences, Sym- bolization. Eine 33-jährige Frau, die zum dritten Mal an Brustkrebs erkrankt, askzeptiert eine bilaterale Mammektomie, sowie eine schwere Chemo- und Radiotherapie. Sie unternimmt eine Psychotherapie und nach drei Jahren sehr intensiver und stark investierter Arbeit findet sie wieder relative Ruhe und Hoffnung. Anlässlich einer neuen Gesammtuntersuchung drückt ein grauenhafter Alptraum das Organisationsniveau aus, wenn nicht sogar ein psychosomatisches Prognostik.Schlagwörter : Symbolisierungsarbeit, Verfolgendes Schuldgefühl und ödipales Schuld- gefühl, Narzistisch-phallische Pseudoorganisierung, Schutztrauma, Erinnerung ohne Gedächtnis, Symbolisierung. Una señora de 33 años enferma de un tercer cancer de pecho acepta una mamografía bilateral una quimioterapia dificil y una radioterapia. Empieza una psichoterapia y al tercer año de un trabajo serio y muy importante para ella encuentra, en parte, calma y esperenza. En el momento de una revisión general, una terrible pesadilla nos permite aprecia el nivel de organización de ese momento y hacer un pronostico psycosomático.Palabras claves : Trabajo de simbolización, Culpabilid perseguidora, Y culpabilidad edípica, Pseudo-organización, Narcisista-fálica, Traumatismo, Pantalla, Memoria sin recuerdos, Simbolizaciones.
« Nous battons des mélodies à faire danser des ours quand on voudrait attendrir des étoiles », écrivait Gustave Flaubert. Mais faire danser les ours (la grande, la petite…), n’est-ce pas déjà modifier le destin ?
À partir de l’histoire d’une malade cancéreuse, trois cancers des seins chez une femme de trente-trois ans, vouée, dirait-on, au ternaire, je soulèverai la question des désorganisations psychosomatiques brutales, sur fond œdipien, renouvelant le problème des cas-limites dans le malaise actuel de la civilisation.
Le coup de grâce du troisième épisode, à l’âge de trente-troisans, dixans après la première atteinte, m’a semblé ouvrir la voie du consentement à la régression, tant de la libido que du moi, susceptible de permettre un dégagement de la « position dépressive » et à une consolidation des dispositifs antitraumatiques par reviviscence et analyse de transfert.
Sur les conseils de son cancérologue, Christine accepte de consulter un psychanalyste et se lancera « à corps perdu » dans l’aventure psycho-thérapique.
Pour la séance d’investigation, je ne sais rien d’elle sinon, brièvement, l’histoire peu banale de ses récidives.
Christina est une jolie femme, aux traits fins, coiffée jusqu’aux yeux d’un seyant bonnet. Tout juste assise, elle se situe « socialement ». Elle « aussi » avait habité jadis une jolie maison. Des arbres, des petits oiseaux, des fleurs à profusion.
« Nous étions trois enfants, m’annonce-t-elle en commençant chronologiquement son histoire. Un frère aîné, moi au milieu, une petite sœur. Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, dit-elle sans ciller, quand mon père est parti avec une jeune femme. J’avais alors douze ans. Certes, il a toujours subvenu à nos besoins, déclare-t-elle d’emblée sur le mode du clivage, mais nous ne le voyions plus qu’une ou deux fois par an. Il faut lui rendre cette justice : nous avons gardé la même jolie maison et avons tous fait des études supérieures. Deux ou trois ans après son départ, ma mère a contracté un grand rhumatisme inflammatoire. Elle avait les mains toutes déformées, prenait de la cortisone et souffrait en silence courageusement.
À l’âge de vingt-trois ans, j’ai quitté le cocon familial pour une autre ville universitaire et, deux mois après mon départ, ma mère est morte brutalement, pendant son sommeil. Mes frères n’ont pas osé me l’annoncer. C’est un de mes profs de la fac qui s’en est chargé. Il ne m’a alors plus quittée, m’a accompagnée jusqu’à la maison en voiture, a assisté aux obsèques et m’a été d’un immense soutien. Il avait vingt ans de plus que moi. C’était un homme aux idées foisonnantes, très original. Il était marié et père de famille mais ce qui devait arriver arriva et j’ai connu avec lui une passion folle. J’ai connu plusieurs passions dans ma vie, trois et même quatre, mais cet homme – bien sûr, “il” n’était pas mon premier – avait quitté femme et enfants pour s’installer avec moi. Dans la foulée, j’ai fait, à vingt-trois ans, “mon premier” cancer du sein, à droite. On l’a traité par tumorectomie car j’avais refusé l’ablation, de même que j’ai refusé la radio et la chimiothérapie. Je ne voulais pas perdre mes cheveux. J’ai fait comme si de rien n’était. J’ai travaillé alors comme une folle, je m’adonnais plus que jamais au sport… le marathon, le tennis, mais avec mon amant, ça n’allait plus. Il savait que j’avais eu un cancer et il s’est mis à déprimer, à ne plus rien foutre, à vivre en robe de chambre. Je l’ai alors plaqué et il est retourné chez sa femme.
Puis, j’ai rencontré un autre prof, de dix-huit ans mon aîné, une nouvelle passion, cette fois de courte durée alors que je m’étais attachée à sa petite fille… Puis des tas d’aventures après mais sans intérêt. Je ne pensais plus au cancer et il récidive, cette fois à gauche, pour mes vingt-cinq ans ! De nouveau tumorectomie sans radio ni chimio.
J’ai décidé de rompre alors avec mon pays natal et de venir vivre à Paris pour y préparer ma thèse. Ce fut pour moi un enchantement; la beauté de la ville, la légèreté… la délivrance. Tout me réussissait, les études, le sport, les garçons. Je me suis dit : “Il faut que tu vives ici et que tu t’y maries.” J’ai alors rencontré, comme je le souhaitais, un doux, un gentil, un homme de mon âge et je l’ai épousé. Il a ensuite fallu que je retourne dans ma province quelques mois pour y régler ma succession, et là j’ai de nouveau vécu une passion exceptionnelle avec 1e frère d’une copine, un très bel homme, très sensuel, très sportif. Pierre, mon mari, me téléphonait le soir, et tout le reste du temps j’étais avec l’autre. Je me sentais coupable, certes, mais je me disais : “Il n’y a pas de mal à se faire du bien !”
Comme je tenais beaucoup à Paris, à ma thèse et à Pierre, j’ai quitté cet homme, non sans souffrance. Jusqu’au dernier moment, il me suppliait de rester avec lui. J’ai même cru que je l’avais emmené avec moi dans mes bagages… et ça s’est estompé mais je pense encore à lui de temps en temps. C’est une fois ma thèse terminée que mes soucis ont véritablement commencé. Mon diplôme n’a pas été reconnu ! On voulait me faire passer des équivalences ! Vous me voyez, à trente ans passés, avec des gamins sur les bancs de l’école ? Et, je me suis trouvée dans un petit logement de banlieue avec les rues sales, la pollution, la promiscuité, des voisins odieux… et l’ennui ! Certes, il y avait le sport, le tennis surtout, les longues marches dans Paris. J’ai fini par accepter, il le fallait bien, un petit travail sans aucune envergure. Puis, ce troisième cancer qui m’achève. Trente-trois ans, sans véritable profession, mal logée, indifférente à Pierre malgré sa gentillesse, la totale, vous dis-je !
Alors, cette fois, je ne sais pourquoi, j’ai accepté la mammectomie bilatérale, la reconstruction des seins dans le même temps opératoire et la chimio et la radio… Il est vrai que j’ai rencontré une chirurgienne formidable. Elle dit que je dois me battre, que je peux gagner.
Quand j’avais douze ans, je serrais ma poitrine naissante avec des bandages tellement j’avais horreur de mes petits seins. Qui m’aurait dit que j’allais un jour les perdre définitivement ? En outre, la reconstruction ne me plaît pas. On dirait que mes seins louchent. Il paraît que cela pourra se reprendre. En tout cas, me voilà sans cheveux, je ne peux même plus me regarder dans un miroir sans me dégoûter. Je me trouve moche et inutile. Je vis dans une banlieue moche, sale et me retrouve sans aucune perspective sinon que Pierre m’a promis de quitter son travail de bureau, pour aller vivre dans les Alpes où nous pourrions tenir un hôtel et faire de magnifiques randonnées… mais pas avant deux ans… le temps d’organiser tout ça. (Christina pleure silencieusement.)
Mais, pour couronner le tout, la totale vous ai-je dit, mon père qui était tombé dans la dèche s’est suicidé par pendaison. Quelle horreur, n’est-ce pas ? Et ça, quelques mois avant la récidive de mon cancer.
Le cancer, est-ce vraiment psychosomatique ? La psychothérapie peut-elle quelque chose pour moi ? Je vous en prie, répondez-moi. »
Quelque peu médusé par cette avalanche anamnestique que j’entends alors comme une catharsis de terreur, j’ouvre la première fois la bouche au cours de cette séance pour répondre, en vive empathie, que si la causalité en matière de cancer est plurifactorielle, la psychothérapie peut, dans bien des cas, s’avérer bénéfique. Nous convenons alors très brièvement du protocole et commençons le traitement, bien évidemment en face à face, quelques jours plus tard.
Je prends mes notes le soir même et me pose la question habituelle et centrale de l’organisation mentale de la patiente qui m’est apparue bien complexe lors de cette présentation apparemment caricaturale.
Manifestement, « l’exposition » était préparée et livrée comme un paquet bien ficelé, selon un ordre chronologique impeccable avec cette réserve terminale, ce bouquet, « la totale », l’apothéose, le feu d’artifice de la pendaison du père.
Un roman qui attendait son lecteur. Roman-photo même, quand au milieu de son épopée elle attire mon attention : « Vous me voyez à trenteans avec des gamins sur les bancs de l’école ?» qu’il importe de traduire : « Voyez-moi sur la photo avec des gamins (que je n’ai pas, sinon mes frère et sœur) et moi à la place de ma mère. » Photo de famille fantasmatique (d’identification à la mère) dont le père est exclu.
Christina inaugure son histoire sous le signe du traumatisme (écran), le départ du père à la puberté. « Qui aurait dit quelle viendrait à le perdre définitivement », comme elle dit de ses seins ? Le procès est ouvert. Qu’en est-il de son propre départ « du cocon familial »?
Comme auparavant celui du père avait déclenché le rhumatisme maternel, le sien aurait-il provoqué carrément la mort de sa mère « dans son sommeil »? Pourquoi son frère avait-il usé de tant de précautions pour lui annoncer son décès ?
La blessure narcissique consciente (« C’est là que mes soucis ont véritablement commencé ») est mise sur le compte du diplôme non reconnu. Sa façon de « faire » quant à l’évolutivité de ses cancers (« je faisais comme si de rien n’était ») dit le clivage du moi et le déni de réalité bien plus que le refoulement. Sous le sceau de l’idéalité, elle tente de brouiller les cartes (« il n’y a pas de mal à se faire du bien ») et de prendre en considération les notions de bien et de mal (et non celles du bon et du mauvais). La névrose narcissique sous couvert de la formule mélancolique – elle sait « qui » elle a perdu, mais ne sait pas « ce » qu’elle a perdu – s’exprime tant dans les prouesses sportives que dans les passions. Le deuil de la « bonne mère » courageuse serait impossible (il serait suicidaire sur le plan de l’identification), pas plus que celui du « mauvais père », entraînant, via les professeurs, un deuil compulsif interminable.
La structure œdipienne bien triangulée est cependant tout à fait décelable, porteuse d’une part névrotique certaine sans que l’œdipe à proprement parler soit véritablement intégré, essentiellement par défaut d’une mise en place du surmoi. D’où la caricature hystérique de cette présentation d’allure masochiste-héroïque.
La quatrième passion, éludée, dans la suite de la séance, décèlerait-elle une part de l’énigme ? Dans le registre « minoé-mycénien » des relations d’objets primaires se cacheraient d’importantes capacités d’investissement objectal (la chirurgienne de qui elle a accepté la mammectomie) susceptibles d’apaiser les érynies d’une mère et de laisser s’organiser certaines données insuffisamment symbolisées.
Ainsi se dessinaient deux secteurs : l’un, apparemment majeur, narcissique, fondé sur les angoisses de séparation (dans le texte manifeste, du père à douze ans, de la mère et du cocon familial à vingt-trois ans, avec les conséquences que l’on sait) et d’intrusion (notons qu’elle ne m’a pas laissé la moindre place pour intervenir durant cette séance d’investigation); l’autre, plus névrotique, susceptible par le travail psychanalytique d’intégrer la castration (« une ou deux fois », « deux ou trois ans », « trois ou quatre passions »). Une zone érogène majeure, les seins, vient d’être définitivement perdue. Adolescente, elle jouait à les perdre. C’était, croyons-nous, un jeu déjà symbolisé. Christina se faisait peur et plaisir dans le maniement de l’illusion symbolique d’après le modèle infantile du « ça va pousser ». Que ses nouveaux seins louchent, allusion au voyeurisme, au regard, à la Gorgone peut-être, donne à penser que l’exclusion subjective n’était pas totale, voire que la prothèse pourrait encore jouer un rôle auto-érotique non négligeable, au moins dans le registre voyeuriste.
Si son « je veux me battre », incité par la chirurgienne, peut s’entendre sur le modèle du fantasme de l’enfant battu, ce serait le signe d’un recours, d’une poussée de la libido à potentialité antinarcissique, porteur d’une réactivation possible des mouvements pervers et vitaux du masochisme érogène.
Le destin a voulu que le père et la mère (dans son sommeil) soient morts dramatiquement, collabant dans l’après-coup, faute d’une insuffisante organisation en complexe, la castration et la mort. « Ce n’est pas moi qui ai tué ma mère » (en me séparant d’elle pour poursuivre mes études) en lieu et place de « ce n’est pas moi qui ai châtré mon père », d’après l’excellente formulation du masochisme par B.Grunberger. De toute façon, pour ce qui concerne le fonctionnement psychique de ma patiente, le double retournement pulsionnel fonctionne, ce qui laisse supposer un travail de symbolisation au-delà de la simple reduplication projective où le sujet, dans la fusion avec l’objet, « égalise » sans vraiment symboliser.
Il demeure que la coexcitation sexuelle liée au deuil de la mère s’est mutée en passion (pour le père professeur), ce qui en dit long sur une organisation mentale défaillante, sans retenue, laissant s’accomplir par voie courte une décharge comportementale. Se répétera compulsivement une condensation redoutable deuil-passion, à relier avec la nullité de ses diplômes étrangers, dont les fondements infantiles resteront à élucider, au cœur même de l’articulation-opposition entre pôle narcissique et pôle œdipien. Des carences dans l’organisation narcissique, pare-excitations maternel défaillant et constitution déficiente du pare-excitations autonome, ont certainement compromis l’organisation œdipienne. Nous comprenons que Christina, dans l’urgence, souhaite une relation pareexcitante, soutenant sa recherche d’un cadre « faste » à même d’étayer son mythe d’origine. Le colossal désinvestissement de l’objet ne faisait que masquer l’impossibilité de Christina demandant grâce et protection à la psychothérapie, pour se détacher d’une mère idéalisée et persécutrice.
Trois ans ont passé avant le rêve princeps qui motive cette observation. Je ne les résumerai pas, a fortiori ne céderai comme elle à la tentation de les « romancer », mais je signalerai quelques points cliniques qui nous serviront de repères.
Christina n’a pas comme je le redoutais sombré dans une nouvelle passion de transfert.
Dans l’ensemble et dès le départ, j’ai perçu sans le lui analyser comme transfert de base son désir de me protéger, de me rassurer même, par son « comportement ». Confortant son jugement et sa pensée animique, « tout » lui réussissait de nouveau. Elle trouve un métier plus prestigieux et lucratif et elle s’applique à m’en rendre hommage. Les contrôles radiologiques et biologiques sont rigoureusement respectés, toujours normaux, se déroulent sans trop d’émois. De même les vacances, redoutables comme on le sait, ne font pas l’objet de protestations ouvertes sinon à réactiver un symptôme trop banalisé : des accès de dépersonnalisation. Longue histoire dont elle ne s’alarmait pas outre mesure malgré la recrudescence d’angoisses automatiques.
L’analyse de rêves fréquents (« d’en haut ») se bornait le plus souvent à des interprétations symboliques usuelles bien que je lui eus enseigné, moderato, la technique associative. Ils restaient l’occasion d’ouvrir quelque peu au sens, à du sens et à la prise en considération de phobies élémentaires (de serpents, de rongeurs) dont la simple évocation reste encore source de vives angoisses que je banalise au mieux d’après la vulgate courante.
Le leitmotiv cependant concerne les exploits de « jeunesse » sportifs et intellectuels au cours desquels elle se laisse aller à sa « brillance ». Son narcissisme phallique, serait-il d’emprunt à une mère délaissée et malade, tenait lieu d’axe d’organisateur. Par exemple, un fameux marathon où, à dix-sept ans, elle était arrivée douzième sur plus de mille participants, après quarante-deux kilomètres ! Elle se souvient du numéro de son maillot qui contenait le chiffre trois, analysé par elle comme clin d’œil magique mais fatal du destin (ses trois cancers), de même que douzième ne pouvait que faire, après coup, allusion à son âge lors du départ du père.
Il n’empêche, quelle joie alors, quelle gloire de sa mère et de ses copains dans la tribune ! (Quelle capacité d’investissement en nostalgie dans l’actualité de la cure !) Sa gloire et la gloire de sa mère polyarthritique. « Un corps pour deux. » Le sacrifice héroïque de soi d’une fille pour l’amour de sa mère, tel est le cœur du mythe que Christina veut me faire partager.
Dans cet extrême narcissique donc, ma patiente n’existait pas. Elle courait pour sa mère émerveillée, comme je suis censé l’être dans son transfert, épinglé en tant que témoin mais gardien du cadre vital.
À l’opposé, tout aussi extrême, mais dans le registre de la libido d’objet, notons l’aveu, non sans mal – « tout péché avoué est à demi pardonné » –, d’une relation érotique avec son frère, plusieurs fois répétée, « jusqu’au bord du coït ». Cet épisode est situé après le départ du père, inaugurant ou plutôt commémorant, comme chaînon intermédiaire, la coexcitation sexuelle liée au deuil.
Notons encore l’importance d’une relation nouée au tennis avec une femme,« de l’âge qu’aurait sa mère », répétant sous forme idyllique une relation homoérotique apaisante, tandis que s’ébauche en contrepoint remarquable une angoisse de castration particulière : angoisse de châtrer « les hommes », surtout son mari.
Exemple : « Il entre dans la cuisine “à poil” tandis qu’elle prépare un hachis de viande. Terreur. L’envie lui prend de lui “couper le zizi”. Elle lui intime alors brutalement l’ordre d’aller se rhabiller. »
Maintenir la relation, garder le cadre, nullement attaqué toutefois, dans la plus grande réserve interprétative, appuyant à la limite des procédés autocalmants ou sublimatoires : cette stratégie favoriserait-elle, à bas bruit, les (ré)investissements d’identifications hystériques précoces ? L’évolution vers la position dépressive ? Un compromis dégageant la patiente de l’alternative culpabilité-passion dévorante ? Une modification des dispositifs antitraumatiques par réinsertion des auto-érotismes carencés ? Une atténuation du déni et du clivage au profit du refoulement ? Toujours est-il que Christine se renarcissise de plus en plus, qu’elle a trouvé, comme je l’ai déjà mentionné, un travail beaucoup mieux adapté qui entretient une considérable estime de soi et de son entourage. Elle va même, « pour la première fois de sa vie », jusqu’à éprouver le désir d’un enfant, d’une petite fille évidemment.
À l’occasion cependant d’un nouveau bilan général somatique, pourtant déjà bien rodé, Christina va faire un cauchemar vécu comme signe du destin et alerte terrifiante. C’est cet épisode qui m’a incité à écrire l’observation.
Dans la semaine qui précède l’épreuve, très proche des grandes vacances d’été, Christina est prise de plusieurs accès de dépersonnalisation plus éprouvants que d’habitude. Au travail, dans le métro, elle éprouve des phénomènes d’étrangeté corporelle avec parfois l’impression d’avoir perdu son corps et les repères spatio-temporels.
Les examens s’avéreront normaux, mais je rapporte la séance qui précède les résultats.
Tout juste assise, l’œil hagard, Christina m’annonce : « J’ai fait un rêve d’épouvante. Je suis en face d’un paysage de glace, une immense étendue d’eau glacée, comme dans le Grand Nord. Des poudrières de vent, des tourbillons de poudreuse. Je sens mon visage glacé. Mon bonnet et mes oreilles sont de glace. Et j’aperçois au loin une sorte de crevasse, un trou noir dans la glace. Un trou comme font les pêcheurs pour pêcher en hiver. Et dans ce trou quelqu’un se noie. Il a dû tomber dedans. Je m’approche, je lui tends la main, je l’aide à en sortir, le sauve et l’étends sur la glace. Alors, à ma grande stupéfaction, c’est moi. La peau toute bleue de froid, gelée. Je suis prise de terreur et je me réveille. »
J’ai dû crier car Pierre s’est réveillé aussi. Je lui ai raconté mon rêve. Je n’ai pas pu me rendormir. Pierre a dit que ce rêve ne l’étonne pas, que je suis un glaçon au lit, et nous nous sommes disputés. J’ai alors beaucoup pensé à ma sœur et à sa fille (six ans), ma petite nièce qui est obligée de mentir à son père pour protéger sa mère (sa sœur, comme je le sais, est divorcée et s’entend très mal avec son ex-mari). Comme je ne pouvais pas me rendormir, je lui ai écrit un long e-mail où je lui fais mes recommandations habituelles concernant sa fille et ses problèmes d’endormissement (la petite se balance longuement dans son lit ou se cogne la tête contre les murs, ce qui angoisse beaucoup Christina). Je ne peux m’empêcher de lui donner des conseils et elle va me répondre une fois de plus que je ne suis pas sa mère. Je sais bien que je ne suis pas sa mère, mais je ne peux m’empêcher, moi qui n’ai pas eu d’enfant, de lui faire de la pédagogie, surtout en ce qui concerne les mauvaises habitudes. L’allusion aux pêcheurs de mon rêve me fait penser au péché et aux choses du sexe… à la pécheresse que j’étais… l’histoire avec mon frère… quelle horreur !
Et certes, nous pouvons toujours dire que le trou noir du rêve, c’est le trou féminin… « “Je suis un glaçon au lit”, dit Pierre. Je sais mieux que personne que je peux être de feu, un volcan même. Et la poudrière irait dans ce sens, bien que ça me rappelle ce que m’avait dit le Dr X pour mon troisième cancer : “c’est une bombe que vous portez sur vous et qui peut exploser à tout moment.” Ah ! quelle horreur ! Et plus encore, les tourbillons de poudreuse m’évoquent les films de vampires. Le monstre qui peut prendre cette forme et passer partout, par les plus petits interstices des portes et des fenêtres… J’avais tellement peur de ce genre de films que pour rien au monde je ne voudrais en revoir… et voilà que ça revient dans mon rêve !
Je suis comme sur un volcan. Ce n’est pas le trou du sexe qui me fait peur, c’est le trou de la tombe. Peut-être ne vous l’ai-je jamais dit (en effet, elle ne me l’avait jamais dit) mais je n’ai pas pu assister à la mise en terre du cercueil de ma mère, ni même à sa mise en bière. Je ne peux plus supporter ces visites à l’hôpital, tous ces malades autour de moi, ces femmes chauves, ces blouses blanches, les prises de sang ; le pire c’est le scanner. Je prends même les médecins en horreur…
– Ah ! Dois-je prendre cela pour moi ?
– (Subitement apaisée, Christina me sourit.) Avec vous, ce n’est pas pareil. Vous n’êtes jamais en blouse, je vous trouve même élégant. »
Je la remercie en souriant à mon tour et lui propose de travailler ce rêve en couleurs : blanc de la banquise, noir du trou et bleu de la peau. Pourquoi le bleu, par exemple ?
« Je pense tout de suite à la peur, une peur bleue… Une fois, ma sœur avait avalé de travers et s’étouffait. Ma mère l’avait renversée, prise par les pieds, l’avait secouée et la petite avait pu vomir… Comme moi, je voudrais ici vomir toute mon angoisse. D’ailleurs, c’est ce que je fais… Une fois, ma mère avait vomi du sang, à cause de la cortisone…
Ah ! quel rêve ! et dire que quelques jours auparavant j’avais rêvé que j’étais un oiseau, que je volais dans les airs avec bonheur… Justement dans l’azur bleu des airs.
– Voilà que vous ajoutez une autre couleur, le rouge du sang. Mais l’apparition de votre double cependant m’évoque votre peur d’apprendre de mauvaises nouvelles et vous êtes tiraillée, comme le disent vos deux rêves contrastés : angoisse d’une récidive, bonheur de voler tel un oiseau, un phœnix peut-être. »
Christina accepte cette lénifiante intervention, à visée calmante, s’apaise de nouveau et je reviens à sa sœur, à « sa juste formulation »: « tu n’es pas ma mère ».
« Vous n’êtes pas votre mère. Par moments vous semblez l’ignorer.
Reviendrait-elle, comme un fantôme, un vampire, troubler votre sommeil ? Reprendre possession de vous ? (Silence anxieux.)
Mais pourquoi votre nièce est-elle obligée de protéger sa mère ? Est-ce à la fille de protéger la mère ? Et, puisque vous venez de faire allusion à l’histoire avec votre frère, je me demande où était alors votre mère. Ne vous protégeait-elle pas ? (La réponse fuse.)
– Ah ! ma pauvre mère, elle était trop malade pour ça. J’ai toujours eu le sentiment de la protéger, bien avant même sa polyarthrite. Mais je n’ai jamais pensé à elle comme à un vampire. Cette idée me dégoûte. Ce serait plutôt moi le vampire… laissons “ça”… Si j’ai le bonheur de vivre et d’avoir un enfant, je saurai beaucoup mieux faire qu’elle, la pauvre. Le Dr X… dit qu’il faut attendre encore un an à cause de la radiothérapie et j’espère bien que j’aurai une fille. J’achèterai une jolie maison, je renoncerai au sport, au tennis, pour bien m’occuper d’elle. »
Christina pleure et nous mettons, émus, fin à la séance.
Ce compte rendu, sans prétention exhaustive, reconstruit d’après le souvenir le plus précis de mes interventions, me semble problématiser au mieux ce que j’ai pu saisir d’une conflictualité entre affects et représentations inconscientes déjà symbolisés ou en voie de symbolisation se heurtant aux forces de déliaison de la pulsion de mort activée dans l’actualité « actualisation désymbolisante » (A. Green).
Le surgissement du double, central dans le contenu manifeste du cauchemar, répondrait-il à « une insuffisance représentative » (C. et S.Botella)? Le double serait alors le témoin de forces pulsionnelles de mort, désymbolisantes, que nous supposons à l’œuvre dans l’urgence actuelle. Mais si, à l’origine, comme le dit Freud, la représentation du double constitue une assurance contre la destruction du moi, une assurance de survie, deviendrait-elle, comme chez ma patiente, un étrangement inquiétant, un signe avant-coureur de la mort, ou bien, a contrario, un déni d’anéantissement ? Forces et contre-forces (cf. « les mouvements individuels de vie et de mort »); grâce à la libido coexcitée, Christina aurait recours à un fantasme de reduplication de soi à partir d’un coït monstrueux : « L’Enfant fait à la Mère », fantasme d’une scène primitive d’Annonciation fondé sur le modèle associatif du sauvetage de la fille par la mère.
Au plus autonome, dans le refus ou le déni d’un anéantissement suspendu au verdict des médecins, fantasme d’autoengendrement ?
Les forces de mort, sous-tendues par un intense sentiment inconscient de culpabilité, sont actives et décelables : il s’agit d’un cauchemar, c’est-à-dire d’une formation psychique échouant dans sa fonction majeure de gardien du sommeil, une brèche dans le narcissisme du sommeil. Une retaliation, un juste retour via la toute-puissance des pensées : n’aurait-elle pas effracté elle-même, jadis, le sommeil de sa mère dans un coït mortifère ?
Mais délaissons le double et considérons l’idée que le noyau du désir du rêve, activé par n’importe quelle pensée latente de jour (de transfert), consiste en la proposition érotique : « aller au trou ».
Trou érotique du sexe féminin, secondairement symbolisé donc, trou de la tombe encore; mais – c’est le cas de le rappeler – ce n’est pas parce que votre femme de ménage « comprend le sanscrit » (Freud) qu’elle le sait. Trou alors et en partie, paradoxalement désymbolisé, ou plutôt bordant en des frontières floues un espace par lequel s’écoulerait, se vidangerait « beaucoup » de ce que le préconscient n’a pu vraiment lier, intriquer sous l’égide d’Eros ; notamment des motions pulsionnelles orales du registre cannibalique-vampirique de la relation à la mère.
Le fantasme de fusion avec le fantôme maternel vampirique (« je n’ai jamais pensé à ça » confirmant la justesse du point touché) a pénétré le préconscient dans le cauchemar mais n’est accepté que sous sa forme active (« ce serait plutôt moi le vampire »). Ce qui nous renvoie au refus de la passivité dans le retournement pulsionnel.
Notons encore le travail de la régression formelle qui cherche à représenter les mouvements pulsionnels et défensifs : « un grand vent ». Il condense en outre une pensée mythique, biblique. Dieu la visite et Christina va mieux prophétiser que les médecins, mais encore un grand vent d’éruption « volcanique », d’analité honnie (« quelle horreur »!) et même un vent explosif de toute-puissance kamikaze (« c’est une bombe que vous portez sur vous »).
Le feu de l’instinct veut passer les barrières de censure, transformé par son contraire, le gel, six fois répété (pourquoi six ?) dans le contenu manifeste. Le vent se fragmente en tourbillon, en poudre-poudrière qui peut s’insinuer, pénétrer par les plus petits interstices des portes et fenêtres (orifices du corps). La régression pulsionnelle bute sur une organisation érotique-anale hautement refoulée et repart à la conquête d’une province psychique trop dévastée mais à grande distance des sources somatiques tropicales : le Grand Nord du préconscient. Mais le corps tout entier (la noyée) ne risquerait-il pas de passer, fondu dans l’orgasme, par la trappe du trou ? Se réactiverait alors la crainte d’une perte irrémédiable de libido, fondée sur une expérience vécue, remaniée après coup, d’auto-érotismes infantiles masturbatoires ravageurs, « forcenés » (M. Fain).
Se perdre dans la jouissance (la noyée) et se retrouver (« c’est moi »), n’est-ce pas le fondement du travail de symbolisation : perdre pour retrouver ? Mais retrouver, c’est alors exister, sortir du rêve de sa mère et du fantasme orgasmique fusionnel. Cela équivaut à un meurtre qui, insuffisamment symbolisé donc, rendrait compte du cauchemar, de l’insupportable affect d’effroi lié à une culpabilité inconsciente majeure. Symboliser, travail infini, c’est, au moins fonctionnellement, devoir affronter le vécu du temps en ce qu’il comporte de castrateur et de mortifère, c’est, pour l’essentiel, un rôle dévolu au préconscient.
Comment Christina peut-elle échapper à l’autre maternel, à l’infernale anastomose dyadique du corps ensorcelé, vampirisant et vampirisé ? En dehors du cauchemar, les accès diurnes de dépersonnalisation tentent l’exploit : s’irréaliser pour se retrouver, si possible quelque peu modifiée, échapper à l’autre maternel, ne présenter de soi qu’un faux-semblant, un leurre. De nuit, la modification a porté sur la couleur, le corps bleui (par le sang bleu du Christ), et le recours à un mythe protecteur mais qui échoue en l’occurrence. Il faut croire que la néoformation du double idéalisé n’a pas suffi à colmater la culpabilité inconsciente du vœu de mort de l’imago. De même que, dans la réalité, le sacrifice d’une partie hautement érogène, les seins, n’a pu, en son temps et toujours, combler les trous du pare-excitations.
Nous reviendrons sur le déplacement trou-crevasse (des seins): sa mère aurait-elle souffert de crevasses lors de l’allaitement de la petite sœur ? L’épuisement libidinal des passions, comme celui des autoérotismes infantiles supposés, n’ont trouvé jusqu’à présent que des traductions comportementales, surtout sportives, à valeur de décharge globale, par voie courte.
Nous pouvons mieux entendre l’aspiration massive de Christina au calme, à sa recherche vitale de « conditions fastes » (P. Marty) d’existence où l’autre (le mari, la cité, le thérapeute) puis assumer le rôle de pare-excitations autonome défaillant et la protéger des déperditions massives en libido.
C’est à « corps » et à « cris » qu’elle réclame non seulement un pareexcitations mais une perfusion narcissique constante à même de lui permettre une construction personnelle d’un corps érotique.
L’original maternel, inatteignable certes, bute pour elle, dans ses moments régressifs, sur l’imago d’une mère-banquise, miroir illimité, infini, glacé, vide de formes, incernable, sans visage. Ainsi, sur ce fond de glaciation, le contenu manifeste du cauchemar nous incite à suivre sa tentative d’élaboration, des morceaux de corps propre érotisés, de moicorps réinventés : le trou certes, mais encore le visage (le vu), les oreilles (l’entendu), le bonnet (qui montre et cache à la fois), la main (pécheresse), le cri, enfin, de la relation à l’autre secourable.
Dans les associations, sur cet « écran blanc » du rêve bien particulier, se projette le fantasme de scène primitive déplacé sur le souvenir de la mère secouant par les pieds l’enfant qui vomit. Il s’actualise dans le transfert (« c’est ce que je fais avec vous. Je vomis mon angoisse », ou encore « je [la petite] vous avale de travers », construisons même un « je vous pompe » (cf. les crevasses). Il semble ainsi se désenclaver sinon s’équilibrer avec les autres fantasmes originaires : le fantasme de séduction, évoqué dans les associations par le rappel de l’acting incestueux avec le frère; le fantasme de castration, réifié par l’expérience vécue chirurgicale et la menace actuelle. J’y rattache la terrifiante hallucination de « couper le zizi » de son mari.
Il est essentiel de noter à quel point ces fantasmes sont brutaux, trop « crus », trop conscients. Ils se lisent à ciel ouvert (bleu azur) et témoignent de la faible « épaisseur » du préconscient comme l’avait si bien entendu P.Marty.
Nous comprenons que le fantasme de l’enfant battu (« je dois me battre »), inauguré sous la contrainte ou sous l’insistance de la chirurgienne, n’ait pas tenu ses promesses masochistes érotiques; qu’après trois ans de cure, ne persiste qu’un masochisme moral, voire un narcissisme moral, soutenu à grands efforts par une nouvelle profession plus prestigieuse, mais très contraignante, équivalente probable des prouesses sportives d’antan.
Le clivage du moi reste abrupt : nous pouvons le suivre à la trace dans le cauchemar par le trou noir de la naissance, de la mort et de l’enterrement (brassard d’un deuil chronicisé parce que impossible), « mais quand même », trou du péché et de la main érotique.
Toutes symbolisations si condensées », à boulets rouges » (M.Fain), qu’elles sont économiquement peu fonctionnelles, trop lestées par la pulsion de mort et le travail du négatif.
Certes, le recours aux couleurs tente la décondensation : « bleu de peur », dit-elle mais, a contrario, « blues », « vous ne portez pas de blouse comme les autres médecins » (sous-entendu : « vous portez chance »), reviviscence de la pensée animique qui s’exercerait enfin avec bonheur et que je partage avec elle. Le bleu azur du rêve associé, peut-être en contrepoint du noir infernal maternel, renverrait au fantasme de maîtrise et de plénitude, voire de jubilation !
Et, plus concrètement, comment ne pas penser aux traces réactivées, érotisées, du bleu des hématomes postopératoires ? Bleu et rouge. Bleu du sacrifice et du corps morcelé surdéterminé par le visage bleui de l’enfant qui étouffe dans la scène primitive et par celui, fantasmé, du père pendu.
Bleu, blanc, rouge, noir, proto-représentations revivifiées d’un ineffable primordial fait de douleur et de joie, premiers maillons d’un masochisme érogène encore perceptible dans la régression onirique.
Toute « couleur » décondense et ouvre sur la vie de par son aptitude à contre-investir le blanc du néant, du rien sinon de la dévastation du regard maternel.
Pour conclure, Christine m’apparaît, après trois ans de cure, comme encore trop désorganisée. L’apparente organisation narcissiquephallique est empruntée à sa mère. Cette « pointe évolutive » de l’organisation mentale mère-fille ne peut guère, me semble-t-il, assumer une solide défense psychosomatique et l’encadrement psychothérapique m’apparaît indispensable, vital.
Elle a bien été chargée du statut phallique par une mère insatisfaite, sans autre recours, dans ce contrat narcissique, que le ressentiment envers le père et le frère incestueux. Elle s’exercerait alors, téléguidée, surtout sous l’effet de la culpabilité inconsciente, avec une fidélité d’autant plus acharnée qu’elle masque l’œdipe positif, à châtrer les hommes. Et elle y « réussit »: le frère séducteur disparu de la famille, le père, traître, pendu dans la dèche, les amants prestigieux renvoyés à leurs chères études, le mari, pour qui elle est un glaçon, annulé érotiquement. Mais « il n’y a pas de mal à se faire du bien » et Christina va faire semblant de croire que la culpabilité œdipienne permet d’échapper à la blessure narcissique.
Aussi, sollicitée comme je l’ai contrainte dans la séance (« qui protège qui ?»), elle finit par faire retomber la castration sur sa « pauvre » mère, laquelle était bien incapable de transmettre le message du père.
Faute d’avoir pu élaborer, en l’étoffant, la question de son identité via le complexe de castration, elle en serait rendue à des accès de dépersonnalisation non dépourvus, comme nous l’avons saisi, d’une tentative de symbolisation : perdre son corps entier pour le retrouver.
Mais, compte tenu de la force considérable de l’instinct, la « censure de l’amante » et les refoulements secondaires, en somme la qualité du préconscient, ne sont pas à la hauteur du défi narcissique et des quantités d’excitation (le facteur quantitatif) en jeu. Les fantasmes originaires, leur niveau d’élaboration, leur équilibrage, peuvent servir dans la sémiologie psychanalytique à apprécier le niveau acquis de mentalisation (de l’instinct à la pulsion) et par là même faciliter une certaine appréhension de la vulnérabilité psychosomatique. Les effets négatifs des traumatismes, transmis par les identifications narcissiques à une mère qui ne fut pas aimée, qui n’eut jamais accès à une féminité érotique, laissent trop de place aux angoisses de séparation et d’intrusion. Chez Christina, passés la terreur du cauchemar et les résultats normaux des examens de contrôle, l’espoir est revenu.
Ma stratégie de retenue interprétative, induite par la patiente mais à l’occasion de ce cauchemar quelque peu modifiée, comme s’il fallait que les choses viennent à s’ouvrir d’elles-mêmes, se soutient de par son horreur de l’intrusion et par ma crainte d’une maladresse aux conséquences psychosomatiques insoupçonnées.
La phobie interprétative n’est pas la règle, encore moins l’apanage de la psychothérapie des malades somatiques. De toute façon, ce que pense l’analyste ne peut pas échapper, d’une façon ou d’une autre, à la vigilance perceptive de nos patients. Tôt ou tard l’interprétation jaillira et une trop grande tentation de maîtrise contre-transférentielle n’est sans doute pas souhaitable. La méconnaissance du génie évolutif de la pathologie somatique en cours détient sans doute nombre de possibilités d’ouverture vers la voie de décharge mentale.
En ce qui concerne Christina, la gravité de la maladie cancéreuse, les récidives rapprochées chez une femme si jeune, ont considérablement limité ma marge de manœuvre. Je l’ai axée, en toute conscience, sur le développement et l’affinement des dispositifs antitraumatiques (narcissisme de vie) de même qu’en un laisser-« faire », un laisser se réactiver, voire s’inaugurer, des identifications hystériques fondées sur le tiers exclu. La tentation est grande de s’appuyer cliniquement sur des systèmes de communication infralinguistiques dont il faudrait cependant idéalement rendre compte.
Ma stratégie s’est donc fondée, comme je le retrouve, après coup, dans la rédaction de l’observation, sur :
  • des transferts bien tempérés;
  • un moi clivé, n’accordant guère de place à l’ambivalence fondamentale;
  • la quiétude d’une retrouvaille homosexuelle, la dame du tennis, qui permet le contre-investissement de l’œdipe positif;
  • une décharge des excitations plus ou moins bien symbolisées, via les comportements, les exercices locomoteurs, les sublimations sportives et professionnelles.
Quant au dégagement-avènement de la position dépressive tant attendue, il repose sur l’illusion nouvelle d’un fantasme de renoncement à la montagne, aux randonnées, au sport, étayée par le fantasme de désir d’un enfant (du père) comme substitut de l’envie du pénis.
Nombre de représentants psychiques demeurent, ô combien, déniés refoulés, réprimés ou neutralisés faute d’avoir jusqu’ici trouvé un « je », un « moi-sujet » apte à vraiment éprouver et symboliser.
Nous savons théoriquement et cliniquement que le clivage du moi, la déchirure dans le moi, ne se suture pas spontanément. Il faut du temps et le temps presse. Serons-nous capables, dans cette course contre la montre, nouveau marathon, Christina et moi, de favoriser l’évolution de la culpabilité persécutive, celle du sadisme oral, à la culpabilité dépressive des renoncements pulsionnels plutôt que de laisser le champ libre au recours à des mythes, comme celui de Vampire, tout constructif, tout symbolisé soient-ils ?
S’il faut plaider, reconnaissons qu’il n’est jamais facile, encore moins dans le gel psychosomatique, d’ouvrir la psyché à une aire d’illusions où il y aurait continuité et non, opposition entre les principes de plaisir et de réalité. Le travail de symbolisation en constitue l’axe fondamental, d’autant plus crucial quand les trous de l’appareil psychique ne font que cerner des deuils interminables, deuil d’objets internes trop mal constitués à la source même d’une compulsion mortifère de répétition.
La surinterprétation du cauchemar qui s’est imposée à moi lors de la rédaction en dit long sur l’état des lieux psychiques de ma patiente, observés au fort grossissement, mais aussi de mon contre-transtert : « le microscope contre l’appareil photo ».
Comme le dit Michel Fain, Cendrillon et sa pantoufle de vair (vert ?, etc.) appartiennent au rêve du prince et à sa quête fétichiste.
Plutôt que, de tout bois, boucher les trous des psychismes confrontés (de l’analyste et de la patiente), il me semble plus thérapeutique et même heuristique d’appréhender l’appareil psychique de Christina comme vectorisé par une recherche compulsive du sens à donner à des traumatismes enkystés, enclavés, « perdus et inoubliables ». De cette « mémoire sans souvenir », il importe, je crois, de (re)construire une histoire sans trop la fétichiser.
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