Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529852
192 pages

p. 27 à 30
doi: 10.3917/rfps.021.0027

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no 21 2002/1

2002 Revue française de psychosomatique

Une première rencontre à l’Institut de psychosomatique

Marilia Aisenstein 72 rue d’Assas 75006 Paris
La très jeune femme qui consulte à l’hôpital de la Poterne des Peupliers ce samedi matin de mai est une ravissante indienne de Pondichéry. Elle est d’une grande élégance, vêtue d’une tenue raffinée mais austère.
À peine assise, elle pleure, s’en excuse, cache son visage derrière ses mains. Elle sanglote longtemps, cherchant à prendre la parole sans y parvenir. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, qu’elle me racontera son histoire quand elle aura fini de pleurer et que nous avons tout le temps.
Après s’être reprise, tamponné les yeux et repoudrée, elle me dit qu’elle a trente ans et une petite fille de six mois. C’est en s’occupant du bébé la nuit qu’elle s’est deux fois évanouie. Dans un premier temps, son mari et elle ne se sont pas inquiétés, mettant cette fatigue extrême, comme les pertes de connaissance, sur le compte de l’allaitement. Peu après, des maux de tête et un dernier malaise alertent le médecin traitant qui « bouscule » le couple et ordonne des examens approfondis, dont Mme Z. ne me donne pas le détail.
En quelques jours, on lui annonce brutalement la découverte d’un gliome cérébral, son incurabilité : aucune intervention chirurgicale n’est possible ni aucune chimiothérapie envisageable. Le pronostic est celui d’une mort annoncée entre six et dix-huit mois.
Je suis totalement défaite, envahie par ma première phrase : « nous avons tout le temps ». La patiente, elle, paraît au contraire plus maîtresse d’elle-même, son récit est sobre sans être froid. Elle se tourne sur le fauteuil, relève ses longs cheveux d’une main et me montre son occiput et le haut de sa nuque. Partant du cervelet, sa main descend jusqu’à la racine du cou, longeant les faisceaux cérébelleux et rubro-spinal. « C’est là, le gliome. » Elle ajoute avoir toujours eu peur de se faire mal à cet endroit. Enfant, elle était terrorisée par les cours de gymnastique. Elle craignait particulièrement les roulés-boulés et certains exercices où il faut prendre appui sur la nuque. Une femme professeur irascible l’ayant un jour contrainte à un roulé-boulé, elle tombe sur le côté et se fait très mal aux vertèbres cervicales.
Plus tard, alors qu’elle était jeune fille, une guêpe engouffrée sous sa chevelure la pique, toujours en ce même lieu. Elle avait été paniquée, pensant qu’elle pouvait en mourir.
Intriguée par la surdétermination des souvenirs, je lui demande si le haut de sa nuque fait l’objet d’une symbolique dans la culture qui est la sienne. Je pense, quant à moi, à certaines gravures érotiques indiennes où les corps des femmes sont vus de dos, penchés, ou font parfois l’objet de torsions à la limite du possible.
Alors que la patiente se met à évoquer une enfance tranquille et exemplaire dans une école de sœurs françaises à Pondichéry, ma fantasmatique interne vogue vers les positions périlleuses du kama-sutra.
Elle est fille unique, ses parents sont des Indiens catholiques, de culture française de l’ancien comptoir de Pondichéry. Il semble s’agir d’une bourgeoisie moyenne. Le père était comptable dans une entreprise internationale d’import-export. La mère avait fait des études, phénomène rare et très valorisé, et enseignait les mathématiques dans des cours privés religieux.
La famille s’est installée en France, il y a quinze ans, après la fermeture de l’entreprise qui employait le père, en vue d’éviter une paupérisation apparemment certaine et de permettre à la jeune fille de faire des études. Elle est maintenant professeur d’anglais dans un lycée.
Rien de traumatique, voire de douloureux, ne transparaît au cours du récit de l’immigration en France. Paris était une ville connue et appréciée. Le père est immédiatement affecté à un poste équivalent à l’ancien dans la même société. La famille s’installe en banlieue où Mme Z. se fait facilement des amies.
Je note que ma question sur la culture indienne est restée sans réponse. La patiente va me parler longuement et avec beaucoup d’émotion du lien très fort qui l’unit à ses deux parents, mais plus particulièrement à sa mère. Elle a pour cette dernière une admiration passionnée et une tendresse immense.
C’est une mère « parfaite », attentive, toujours présente, une confidente qui prévient ses moindres désirs, et surtout la devine avec acuité.
Pendant que Mme Z. se met à pleurer en évoquant sa mère, j’imagine cette dernière comme « tentaculaire », je vois une toile d’araignée et suis saisie par cette représentation proche de l’idée plutôt vague que je me fais de la prolifération d’un gliome.
Mme Z. se décrit comme une adolescente souvent gaie, sans difficultés, bonne élève. Étudiante, elle a rencontré son mari qui a été son premier amour. Orphelin jeune, il a été adopté par ses parents à elle, et ils sont tous très unis. La naissance de la petite fille les a comblés.
Comme je lui demande si elle rêve et si elle s’intéresse à sa vie intérieure, elle me dit avoir été surprise et affolée par un cauchemar qu’elle a fait deux fois, dont la première était peu après son accouchement :
Elle était sur le balcon de son appartement et voyait la rue. Elle reconnaît son « ex-meilleure amie » qui s’achemine vers l’entrée de l’immeuble. Elle a peur et se met à trembler. L’amie entre dans l’immeuble alors que la rêveuse se dit qu’elle n’ouvrira pas la porte palière. Elle court pour mettre la chaîne de sécurité. Il y a comme un flou, elle ne sait pas si c’est elle qui ouvre ou si la porte s’ouvre seule, mais elle se retrouve tirée sur le palier par son amie bien plus grande que nature – elle la dépasse dans le rêve de 25 cm. Une lueur meurtrière dans les yeux, cette dernière lui passe le bras derrière la tête et va lui rompre la nuque.
Mme Z. se réveille là en sueur, le cœur battant.
L’histoire de cette amie la bouleverse, c’est le seul drame affectif qu’elle ait vécu avec cette intensité. Elles étaient camarades de lycée. MmeZ. me relate une de ces amitiés passionnelles, banales à l’adolescence. Elles partageaient tout. Les deux jeunes filles se marient à la même époque, sont réciproquement témoins, chacune au mariage de l’autre. Les deux couples emménagent dans le même quartier en vue de se voir facilement. Elles ont le projet d’avoir des enfants en même temps. Passent deux ans et Mme Z. est enceinte, alors que l’autre s’avère ou se croit stérile. Elle rompt avec Mme Z., lui disant sur un mode haineux qu’elle espère ne jamais la revoir et lui souhaite tous les malheurs possibles. Deux lettres de Mme Z. sont restées sans réponse. La patiente pleure en me disant que sa grossesse tant attendue s’est transformée en calvaire. La rupture avec Ève comme sa malédiction l’obsèdent. Elle ne pense qu’à elle, croit la voir dans la rue. Elle ne comprend pas et voudrait se voir pardonnée.
Je lui demande : « Vous faire pardonner d’avoir attendu un enfant de votre mari ?»
Mme Z. répond spontanément qu’Ève s’était au fond de tout temps montrée jalouse, envieuse, possessive…
Au fil de la nouvelle version, au récit d’une amitié idyllique se substitue l’histoire d’une relation d’emprise et de captation. Je pense à nouveau à la trop bonne mère qui devinait tout, puis à Ève, à la nuque de MmeZ. et suis parasitée par l’image d’une peinture de Georges Seurat, La Poseuse de dos, reproduite sur la couverture d’un roman récent. Le titre de ce livre, Un territoire fragile [1], s’étale en lettres noires sous la nuque claire de la femme. L’histoire est tragique et se termine par la mort par noyade de l’héroïne, soumise à la répétition démoniaque et par elle provoquée d’une maltraitance maternelle.
Je constate à ce point la rencontre énigmatique du récit de cette patiente et d’un emballement imaginaire inhabituel chez moi. Il participe certainement du diagnostic létal mais aussi de la condensation mnésique par la patiente autour de cette localisation où semblent s’entrecroiser logiques inconscientes fantasmatiques et logique anatomique. Je me suis également demandé si la survenue du premier cauchemar pouvait être entendue comme annonciatrice de la découverte du gliome. Dans le « Complément métapsychologique à la théorie du rêve », Freud évoque ce grossissement hypocondriaque qui, lors de la construction d’un rêve, utilise l’obscure sensation d’une excitation endogène ou désordre somatique dans une région donnée du corps du dormeur.
Enfin, les questions d’une symbolique organique, singulière, diachronique, ou bien créée dans l’après-coup – comme celle plus vaste du symbolisme organique en général –, me semblent ici entre autres posées.
Dans l’optique de ce dossier, je m’abstiens volontairement de tout commentaire de plus, comme de la moindre hypothèse…
 
NOTES
 
[1]E. Fottorina, Paris, Stock, 2000.
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