2002
Revue française de psychosomatique
Une première rencontre à l’Institut de psychosomatique
Marilia Aisenstein
72 rue d’Assas 75006 Paris
La très jeune femme qui consulte à l’hôpital de la Poterne des Peupliers ce samedi matin de mai est une ravissante indienne de Pondichéry.
Elle est d’une grande élégance, vêtue d’une tenue raffinée mais austère.
À peine assise, elle pleure, s’en excuse, cache son visage derrière ses
mains. Elle sanglote longtemps, cherchant à prendre la parole sans y parvenir. Je lui dis de ne pas s’inquiéter, qu’elle me racontera son histoire
quand elle aura fini de pleurer et que nous avons tout le temps.
Après s’être reprise, tamponné les yeux et repoudrée, elle me dit qu’elle
a trente ans et une petite fille de six mois. C’est en s’occupant du bébé la nuit
qu’elle s’est deux fois évanouie. Dans un premier temps, son mari et elle ne
se sont pas inquiétés, mettant cette fatigue extrême, comme les pertes de
connaissance, sur le compte de l’allaitement. Peu après, des maux de tête et
un dernier malaise alertent le médecin traitant qui « bouscule » le couple et
ordonne des examens approfondis, dont Mme Z. ne me donne pas le détail.
En quelques jours, on lui annonce brutalement la découverte d’un
gliome cérébral, son incurabilité : aucune intervention chirurgicale n’est
possible ni aucune chimiothérapie envisageable. Le pronostic est celui
d’une mort annoncée entre six et dix-huit mois.
Je suis totalement défaite, envahie par ma première phrase : « nous
avons tout le temps ». La patiente, elle, paraît au contraire plus maîtresse
d’elle-même, son récit est sobre sans être froid. Elle se tourne sur le fauteuil, relève ses longs cheveux d’une main et me montre son occiput et le
haut de sa nuque. Partant du cervelet, sa main descend jusqu’à la racine
du cou, longeant les faisceaux cérébelleux et rubro-spinal. « C’est là, le
gliome. » Elle ajoute avoir toujours eu peur de se faire mal à cet endroit.
Enfant, elle était terrorisée par les cours de gymnastique. Elle craignait
particulièrement les roulés-boulés et certains exercices où il faut prendre
appui sur la nuque. Une femme professeur irascible l’ayant un jour
contrainte à un roulé-boulé, elle tombe sur le côté et se fait très mal aux
vertèbres cervicales.
Plus tard, alors qu’elle était jeune fille, une guêpe engouffrée sous sa
chevelure la pique, toujours en ce même lieu. Elle avait été paniquée,
pensant qu’elle pouvait en mourir.
Intriguée par la surdétermination des souvenirs, je lui demande si le
haut de sa nuque fait l’objet d’une symbolique dans la culture qui est la
sienne. Je pense, quant à moi, à certaines gravures érotiques indiennes où
les corps des femmes sont vus de dos, penchés, ou font parfois l’objet de
torsions à la limite du possible.
Alors que la patiente se met à évoquer une enfance tranquille et exemplaire dans une école de sœurs françaises à Pondichéry, ma fantasmatique interne vogue vers les positions périlleuses du kama-sutra.
Elle est fille unique, ses parents sont des Indiens catholiques, de
culture française de l’ancien comptoir de Pondichéry. Il semble s’agir
d’une bourgeoisie moyenne. Le père était comptable dans une entreprise
internationale d’import-export. La mère avait fait des études, phénomène
rare et très valorisé, et enseignait les mathématiques dans des cours privés religieux.
La famille s’est installée en France, il y a quinze ans, après la fermeture de l’entreprise qui employait le père, en vue d’éviter une paupérisation apparemment certaine et de permettre à la jeune fille de faire des
études. Elle est maintenant professeur d’anglais dans un lycée.
Rien de traumatique, voire de douloureux, ne transparaît au cours du
récit de l’immigration en France. Paris était une ville connue et appréciée. Le père est immédiatement affecté à un poste équivalent à l’ancien
dans la même société. La famille s’installe en banlieue où Mme Z. se fait
facilement des amies.
Je note que ma question sur la culture indienne est restée sans
réponse. La patiente va me parler longuement et avec beaucoup d’émotion du lien très fort qui l’unit à ses deux parents, mais plus particulièrement à sa mère. Elle a pour cette dernière une admiration passionnée et
une tendresse immense.
C’est une mère « parfaite », attentive, toujours présente, une confidente qui prévient ses moindres désirs, et surtout la devine avec acuité.
Pendant que Mme Z. se met à pleurer en évoquant sa mère, j’imagine
cette dernière comme « tentaculaire », je vois une toile d’araignée et suis
saisie par cette représentation proche de l’idée plutôt vague que je me fais
de la prolifération d’un gliome.
Mme Z. se décrit comme une adolescente souvent gaie, sans difficultés,
bonne élève. Étudiante, elle a rencontré son mari qui a été son premier
amour. Orphelin jeune, il a été adopté par ses parents à elle, et ils sont
tous très unis. La naissance de la petite fille les a comblés.
Comme je lui demande si elle rêve et si elle s’intéresse à sa vie intérieure, elle me dit avoir été surprise et affolée par un cauchemar qu’elle
a fait deux fois, dont la première était peu après son accouchement :
Elle était sur le balcon de son appartement et voyait la rue. Elle reconnaît
son « ex-meilleure amie » qui s’achemine vers l’entrée de l’immeuble. Elle a
peur et se met à trembler. L’amie entre dans l’immeuble alors que la rêveuse
se dit qu’elle n’ouvrira pas la porte palière. Elle court pour mettre la chaîne
de sécurité. Il y a comme un flou, elle ne sait pas si c’est elle qui ouvre ou si
la porte s’ouvre seule, mais elle se retrouve tirée sur le palier par son amie
bien plus grande que nature – elle la dépasse dans le rêve de 25 cm. Une
lueur meurtrière dans les yeux, cette dernière lui passe le bras derrière la
tête et va lui rompre la nuque.
Mme Z. se réveille là en sueur, le cœur battant.
L’histoire de cette amie la bouleverse, c’est le seul drame affectif
qu’elle ait vécu avec cette intensité. Elles étaient camarades de lycée.
MmeZ. me relate une de ces amitiés passionnelles, banales à l’adolescence. Elles partageaient tout. Les deux jeunes filles se marient à la même
époque, sont réciproquement témoins, chacune au mariage de l’autre. Les
deux couples emménagent dans le même quartier en vue de se voir facilement. Elles ont le projet d’avoir des enfants en même temps. Passent deux
ans et Mme Z. est enceinte, alors que l’autre s’avère ou se croit stérile.
Elle rompt avec Mme Z., lui disant sur un mode haineux qu’elle espère ne
jamais la revoir et lui souhaite tous les malheurs possibles. Deux lettres de
Mme Z. sont restées sans réponse. La patiente pleure en me disant que sa
grossesse tant attendue s’est transformée en calvaire. La rupture avec Ève
comme sa malédiction l’obsèdent. Elle ne pense qu’à elle, croit la voir
dans la rue. Elle ne comprend pas et voudrait se voir pardonnée.
Je lui demande : « Vous faire pardonner d’avoir attendu un enfant de
votre mari ?»
Mme Z. répond spontanément qu’Ève s’était au fond de tout temps
montrée jalouse, envieuse, possessive…
Au fil de la nouvelle version, au récit d’une amitié idyllique se substitue l’histoire d’une relation d’emprise et de captation. Je pense à nouveau
à la trop bonne mère qui devinait tout, puis à Ève, à la nuque de
MmeZ. et suis parasitée par l’image d’une peinture de Georges Seurat,
La Poseuse de dos, reproduite sur la couverture d’un roman récent. Le
titre de ce livre,
Un territoire fragile
[1], s’étale en lettres noires sous la
nuque claire de la femme. L’histoire est tragique et se termine par la mort
par noyade de l’héroïne, soumise à la répétition démoniaque et par elle
provoquée d’une maltraitance maternelle.
Je constate à ce point la rencontre énigmatique du récit de cette
patiente et d’un emballement imaginaire inhabituel chez moi. Il participe
certainement du diagnostic létal mais aussi de la condensation mnésique
par la patiente autour de cette localisation où semblent s’entrecroiser
logiques inconscientes fantasmatiques et logique anatomique. Je me suis
également demandé si la survenue du premier cauchemar pouvait être
entendue comme annonciatrice de la découverte du gliome. Dans le
« Complément métapsychologique à la théorie du rêve », Freud évoque ce
grossissement hypocondriaque qui, lors de la construction d’un rêve, utilise l’obscure sensation d’une excitation endogène ou désordre somatique
dans une région donnée du corps du dormeur.
Enfin, les questions d’une symbolique organique, singulière, diachronique, ou bien créée dans l’après-coup – comme celle plus vaste du symbolisme organique en général –, me semblent ici entre autres posées.
Dans l’optique de ce dossier, je m’abstiens volontairement de tout
commentaire de plus, comme de la moindre hypothèse…
[1]
E. Fottorina, Paris, Stock, 2000.