2002
Revue française de psychosomatique
Commentaire du texte de Marilia Aisenstein
Michel Fain
15 rue d’Aboukir 75002 Paris
Il n’y a pas chez la patiente présentée de signification symbolique à son
trouble. Ce dernier semble en relation avec la pauvreté et la banalité de la mentalisation.
La question se pose alors: la perception de l’excitation due au trouble organique n’est-elle
pas à l’origine de l’appauvrissement de la vie mentale?Mots-clés :
Lapsus, Mutité hystérique et absences épileptiques, Système sommeil-rêve.
In the case presented, there is no symbolic meaning in the patient’s problems.
This seems related to the impoverished and banal mentalization. A question can thus be
raised: is the perception of the excitation due to the organic disorder at the origin of the
impoverishment of mental life?Keywords :
Slip of the tongue, Hysterical muteness and epileleptic absences, Sleepdream systems.
Es gibt bei der vorgestellten Patientin keine symbolische Bedeutung
ihrer Beschwerde. Diese scheint in Beziehung zu stehen mit der Armut und Banalität der
Mentalisierung. Die Frage stellt sich somit: ist die Wahrnehmung des Reizes, der von der
organischen Beschwerde herkommt nicht die Ursache der Verarmung des mentalen
Lebens?Schlagwörter :
Lapsus, Hysterische Stummheit und epileptische Abwesenheit, SchlafTraum System.
En el paciente presentado no hay una significación simbólica de su trastorno
que parece más bien relacionado con la probeza y la banalidad de la mentalización. La
cuestión es: la percepción de la exitación debida al trastorno orgánico es el origen del
empobrecimiento de la vida mental?Palabras claves :
Palabras claves, Lapsus, Mutidad histérica y ausencias epilepticas, Sistema de sueño vigilia.
Il est inattendu de discuter d’un texte signalant d’emblée qu’il débute
par un acte symptomatique de l’investigateur, proche dans sa nature
d’un lapsus. Marilia Aisenstein se présente donc comme ignorante du
sombre avenir prévu de la patiente qui consulte. On peut dire qu’il y a
là une défaillance du cadre de l’investigation, de l’ordre de la méconnaissance, mais d’une méconnaissance inversée, c’est Marilia qui se
trouve dans la position de celle qui ne sait pas ce qu’elle dit. Pourtant,
cette investigation s’était déroulée jusque-là très classiquement, à l’invitation de parler d’elle, Mme Z. avait réagi par une crise d’affect, certes
exagérée, faisant penser à une mutité hystérique. C’est tout aussi classiquement que Marilia va réagir par quelques réflexions apaisantes,
notamment en signalant à Mme Z. qu’elle a tout son temps. Il semble
d’ailleurs, ce qui se révélera par la suite paradoxal, que ces paroles apaisantes font effet et permettent à Mme Z. d’informer Marilia Aisenstein
qui subit alors sur elle-même l’effet de la mutation d’une innocente
remarque sur le temps dont on dispose en une remarque marquée par
l’humour noir.
Cependant, Mme Z. se rétablit, reprenant son attitude évoquant ce
côté élégant et austère de personne formée dans une pension religieuse.
Ce que vit Marilia Aisenstein de façon aiguë n’est pas perçu et l’investigation se poursuivra sans que cet épisode, en fait dramatique, ne soit
pleinement discuté. L’idée de mutité hystérique soulevée par ce début ne
tient pas, je dirais plutôt qu’il y a eu usage de l’hystérie pour la décrire
en tant que manifestation de la maladie. En fait, l’hystérie s’est étayée
sur l’absence épileptique liée à l’organicité des troubles, absence témoin
d’une altération des fonctions mentales. C’est ce que nous montre Marilia Aisenstein, ne réussissant pas à mobiliser l’empreinte de l’origine
indienne de Mme Z. alors que la richesse des thèmes qu’elle évoque souligne leur manque dans le discours de Mme Z. La reprise de contact se
fait par un récit circonstancié de l’enfance marqué par une description
idéalisée des liens unissant la famille de Mme Z.Cependant, cette histoire
est empreinte de deux souvenirs qui montrent que du côté de la tête et
des cervicales, cela ne tournait pas rond. Non seulement il s’agit de souvenirsécrans, mais ils posent avec acuité le problème soulevé par ce type
de souvenir. Mme Z. avait l’horreur de la gymnastique où un professeur
l’avait contrainte à faire un « tourné-boulé » à la suite duquel elle avait
eu des douleurs cervicales; l’autre souvenir concernait l’intrusion d’une
guêpe sous sa chevelure. À première vue, on peut rattacher ces souvenirsécrans à celui de l’enfant battu, autrement dit à un fantasme commun à tout le monde et qui a pour fonction de masquer son sens
inconscient.
Avec Denise Braunschweig, nous avons insisté pour montrer que le
souvenir-écran utilisait des faits vécus pendant la période de latence
pour écarter de la conscience une condensation tendant à réunir la
sexualité infantile avec la sexualité adulte. Au cours d’un séminaire de
l’IPSO, j’ai souligné la parenté entre la construction du souvenir-écran et
la pensée opératoire. La guêpe pénétrante de la chevelure au niveau de
la nuque s’appuie sur une observation, celle de scènes où une guêpe
contraint une jeune fille à se dévêtir en public. L’obligation d’observer
une tenue décente se heurte à la réalité de la douleur éprouvée après une
piqûre de cet hyménoptère. En général, le fantasme de la guêpe piqueuse
entraîne la persistance d’une réaction phobique. En revanche, il peut
aussi se développer une allergie au venin. Mme Z. dans la création de son
souvenir-écran situe un élément original : à la robe enlevée est substituée
la chevelure qui recouvre la nuque. Substitution ou manque de robe ? La
chevelure peut être coupée, donner lieu à de multiples arrangements, elle
n’en reste pas moins personnelle. Il semble que dans le souvenir-écran
elle est désignée pour protéger la nuque, comme s’il fallait défendre cette
région contre un danger extérieur. Ce but contient plus d’élément fixant
la libido que la robe qui, ôtée, découvre une nudité attirante alors que
seul le banal danger d’être piqué est évoqué. En quelque sorte, la sub-stitution des cheveux à la robe apparaît comme un procédé de désymbolisation plutôt que contenant un sens caché. Ce fait n’est pas sans
rappeler ce qui a été dit à propos des activités autocalmantes. C’est la
raison pour laquelle, dans le texte concernant l’investigation de MmeZ.,
l’activité bloquée des souvenirs-écrans paraît en opposition à la forme
animique de la pensée, telle qu’elle apparaît chez Marilia Aisenstein.
Autrement dit, l’effort d’isolation est plus visible que toute tentative de
liaison, malgré les efforts de Marilia Aisenstein pour découvrir cette liaison dans le folklore du pays d’origine. Mme Z. ne dit rien à ce propos,
elle paraît sourde à l’invite de l’analyste. En revanche, tout un matériel
concernant un aspect dramatique de la vie de Mme Z. va être dévoilé,
aspect qui n’avait pas été mentionné dans la description des liens avec sa
famille. Dans une certaine mesure, l’introduction du personnage de la
« meilleure amie » est la réponse aux questions concernant le folklore
local.
Mme Z. a un rêve fait deux fois à raconter. Simultanément, l’introduction du personnage « la meilleure amie » fait apparaître l’existence du
mari qui est aussi le frère adoptif de la patiente. Le lecteur du texte
réagit à cette histoire : est-ce possible d’épouser un personnage incestueusement si proche ? Quoi qu’il en soit, le récit du rêve ne laisse aucune
trace directe de ce personnage qui est le père de l’enfant qui vient de
naître. Je rappelle la construction de ce rêve : Mme Z. est à son balcon
face à la rue, elle voit la meilleure amie qui se dirige vers son immeuble
et y pénètre. Effroi de Mme Z. qui veut fermer la porte; là un flou, elle
ne sait pas si elle ferme la porte palière ou au contraire l’ouvre, l’amie
pénètre et cherche à lui briser la nuque. Ce rêve est en liaison avec un
événement réel, en relation avec une histoire d’enfance, histoire familiale, la meilleure amie et la patiente ont établi une relation en miroir
avec le monde, elles se comportent chaque fois identiquement quant au
choix de leurs objets. Le bébé conçu va faire exception, l’amie est stérile.
Elle rompt toute relation avec Mme Z., la maudissant et lui souhaitant sa
mort. Mme Z. est catastrophée, ne comprend pas et écrit à son ex-amie
qui ne répond pas. Elle croit la rencontrer dans la rue, « elle veut être
pardonnée ». La série associative qui découle de ces deux rêves ne réussit pas à écarter l’idée de mort. La réalité de la menace l’emporte sur
l’hallucinatoire qui avait fonction de l’écarter. La répétition du rêve
réintroduit une activité mentale en miroir avec la meilleure amie, ce qui
n’est pas banal c’est la répétition qui a un sens et non pas la réalisation
hallucinatoire du désir. C’est une défaillance fonctionnelle. Les associations mènent à se poser des questions sur l’investigation dont le premier
temps marqué par la perfection maternelle mise en avant par Mme Z. se
révèle parfaitement mensongère. La meilleure amie en était exclue, alors
qu’après les deux rêves en miroir le personnage de la meilleure amie
devient le pivot central de la vie de Mme Z.
Une chose et son contraire, le clivage du moi se profile derrière cette
contradiction, clivage impuissant à édifier un déni solide. La description
de la structure du moi de Mme Z. centrée sur la pression exercée par la
meilleure amie qui exige que Mme Z. ne soit pas une étrangère désigne
aussi un besoin commun de vérifier l’identité de leur existence vécue
comme menacée. Le rêve précise cette duplicité. Il s’agit d’un rêve « agoraphobique ». Depuis son balcon donnant sur la rue, Mme Z. construit
l’existence de deux territoires, un intérieur et un extérieur. La meilleure
amie va surprendre à l’intérieur de l’appartement une activité érotique
dont elle est exclue. Dans le texte, il n’y a aucune référence à ce qui se
passait avec le garçon adopté. Il n’existe pas alors qu’il est devenu père.
Dans le rêve, la meilleure amie ne se calme pas en dépit de la restitution
d’un demi-bébé (vingt-cinq centimètres).
L’épisode de la porte qu’il faut fermer, bien qu’apparaisse dans le
récit du rêve un « flou » – ferme-t-elle le verrou ou au contraire l’ouvre-t-elle ? –, ce flou évoque une représentation du contact de deux corps
d’où se dégage un sens, celui de jeux auto-érotiques dans les toilettes au
verrou tiré. C’est effectivement au même âge que coïncident deux événements : sortir seul dans la rue d’une part, l’obligation éducative de fermer la porte des W-C pendant usage d’autre part.
À l’audition, ce rêve accentue le sentiment de solitude de Mme Z.,
solitude qui se traduit par l’absence de renseignements sur le frère-mari;
il va falloir passer par le rêve pour avoir accès à lui. Grâce à la meilleure
amie, on apprend que ce frère-mari est au centre, géographiquement
parlant, des investissements de Mme Z. et de son amie. Dans le rêve,
seule la meilleure amie est figurée, animée d’intentions assassines. À mon
avis, pour Mme Z. les raisons qui travaillent la meilleure amie sont tout
à fait vivantes et ne permettent pas d’assimiler un pronostic fatal vécu
avec impuissance par l’entourage. Mme Z. a beau se représenter au balcon, la rue reste vide, il ne s’y trouve ni professeur de gymnastique, ni
une guêpe venimeuse et inquisitrice. La terreur de disparaître d’un
monde d’impuissants ne se confond pas avec la crainte d’une agression
qui risque d’être mortelle. Ces deux rêves contiennent donc un double
appel à une présence humaine, la meilleure amie animée d’un projet bien
vivant en relation avec un conflit œdipien dont elles se sortaient qu’en
constatant mutuellement une présence. Il semble donc que ce double rêve
tente de construire une histoire névrotique centrée sur un vécu de l’enfance où le lien avec une copine permettait de cacher derrière une petite
fille modelée par une mère idéale une petite fille vicelarde. Pour se maintenir, cette activité mentale devait s’étayer sur la perception permanente
de cette camarade. Nous pouvons interpréter cette permanence comme
une défense contre un sentiment de perte possible des représentations
d’actions redoublées. L’annonce de l’inéluctabilité du devenir de la maladie est venue réifier cette angoisse sous-jacente, l’élaboration du rêve
cherchant en vain à ranimer ce vécu conflictuel qui tente de renouer le
lien d’enfance. La meilleure amie a disparu, la rue reste vide, aussi vide
que le sentiment d’impuissance que provoque la mise au courant d’une
telle histoire. Ce vide est souligné dans le texte par la non-réponse de
Mme Z. aux questions de Marilia Aisenstein. Cette dernière pourtant
propose de prendre pour modèle un fonctionnement redoublé, elle se
heurte, et le signale, à la banalité et à la pauvreté des propos de Mme
Z. Cette pauvreté semble alors témoigner de l’échec de l’hystérie à trouver matière à se nourrir dans l’environnement et son histoire. MmeZ.,
de façon évidente, réprime les faits marquants de sa vie, par exemple
l’histoire de son mariage bizarre, mêlé au jeu en miroir avec la meilleure
amie ou encore sa nullité en représentations culturelles alors qu’elle
appartient au corps enseignant. Le recours à une symptomatologie d’allure hystérique se heurte à une onde contraire.
Dans le continu du rêve, le fait que la meilleure amie a grandi de
vingt-cinq centimètres, ce qui correspond à un demi-fœtus pour cette fille
d’un professeur de mathématiques, illustre l’appauvrissement du matériel symbolique.
Autrement dit, tout était en place dès les premières minutes de l’investigation, la crise d’affect de Mme Z. imposant un sens à la thérapeute
contrainte à se sentir responsable du trouble en raison d’une maladresse
dévoilant la présence de la pulsion sur le mode du double retournement.
Or, c’est par un renversement en son contraire que va s’organiser le
conflit : le « détendez-vous, nous avons tout notre temps » prend le sens
traumatique de « il n’y a pas une seconde à perdre, peut-être est-il déjà
trop tard » – trop tard pour quoi ? Pour ne pas éveiller l’ire de la
meilleure amie obligée d’affronter une mère qui l’a doublée sur le poteau
en place de la vérification que comportait le rituel de la répétition en
miroir. Ce conflit va durer le temps de la gestation, le temps que s’éveille
un commandement à avorter pour rendre la puissance à ce rituel. On
peut s’attendre qu’à ce commandement d’avorter ait succédé une pulsion
meurtrière envers le bébé. Peut-on alors défendre l’opinion que la
tumeur a le sens d’un meurtre accompli envers l’enfant objet du litige ?
Je ne le crois pas. Il me semble que l’on se trouve devant un cas où une
telle élaboration est due à la réalité de la maladie mortelle et que cette
tentative de névrotisation se brise sur la réalité du traumatisme. Peut-être, cependant, cette tentative finit-elle par créer une confusion entre la
signification du meurtre et la réalité du développement du cancer.
En revanche, il ne fait guère de doutes que le développement du gliome
engendre une source d’excitations qui vient entraver le bénéfice que
pourrait apporter un bon sommeil. Elle attire l’attention sur une fonction
supplémentaire du rêve, celle de combattre une source d’excitations dont
l’origine n’est pas celle classique qui fait suite à la mise en latence de pensées. C’est le cas du patient dont un accès de goutte survient au cours de
son sommeil et qui rêve d’une colline distante de lui à l’horizon et qui est
colorée d’un rouge vif. Le travail du rêve visait à atténuer la douleur dont
l’émergence n’était pas due à une réactivation des pensées latentes de la
veille. Il n’y a plus réalisation hallucinatoire du désir mais défense du
sommeil contre la menace de l’interrompre en raison d’un incident somatique. Mais faut-il encore que le moi ait une capacité de figuration suffisante. Mme Z., qui refait le même rêve, certes rappelle ainsi le jeu en
miroir avec la meilleure amie, mais aussi son incapacité à faire un autre
rêve. Ainsi, c’est bien ce qui apparaît du commentaire de Marilia Aisenstein, la banalité et la pauvreté de la mentalisation de Mme Z. et non un
mode particulier du soma exprimant un sens symbolique. Nous sommes
ainsi amenés à considérer que le travail du rêve est employé uniquement
à maintenir le sommeil et les fonctions réparatrices qu’il conditionne. La
source d’excitations n’est plus alors les pensées vigilement mises en
latence mais la survenue d’une cause affectant le corps sans s’attacher au
pulsionnel. Cette cause mobilise à son sujet l’hallucinatoire sans chercher
obligatoirement à mener un désir à sa résolution. En outre, elle mobilise
aussi en priorité la voie principale. Ce mécanisme revient à dire que ce
procédé rend manquante l’action des pensées latentes. La mise entre
parenthèses des pensées latentes met en cause le fonctionnement du préconscient. Ainsi, le gouteux qui rêve d’une montagne rouge située à l’horizon ne donne pas de sens au rêve, il utilise des moyens de défense
habituellement utilisés par le rêve non pas pour halluciner une réalisation
de désir, mais uniquement pour protéger le sommeil.
Mais alors que signifie la démarche de Mme Z. qui cherche à montrer
que son trouble a un sens ? Tout simplement, semble-t-il, pour atténuer
les effets douloureux de la maladie.