2002
Revue française de psychosomatique
À propos du texte de Marilia Aisenstein
Marie-Claire Célérier
33 rue Croulebarbe 75013 Paris
Le cas de Mme Z. est exemplaire d’une somatisation survenant lors de la rupture d’un lien d’attachement quand une faille de la constitution précoce de « l’altérité»
laisse prise au masochisme primaire. Le contre-transfert de l’analyste semble répondre au
besoin de s’écarter d’une relation duelle mortifière.Mots-clés :
Somatisation, Attachement, Altérité, Masochisme, Contre-transfert.
The case of Mme Z. exemplifies a somatization occurring when a bond of
attachment breaks, and a fault in the early constitution of “otherness” lets primary masochism take over. The analyst’s counter-transference seems to respond to the need to withdraw from a toxic symbiotic relationship.Keywords :
Somatization, Attachment, Otherness, Masochism, Counter-transference.
Der Fall von Frau Z. ist beispielhaft für eine Somatisierung, die
auftritt bei dem Bruch einer Bindung, wenn Mangel in der frühen Konstituierung der
« Andersheit» dem primären Masochismus Raum gibt. Die Gegenübertragung des Analytikers scheint eine Antwort zu sein auf das Bedürfnis, sich von einer todbringenden
Zweierbeziehung zu entfernen.Schlagwörter :
Somatisierung, Bindung, Andersheit, Masochismus, Gegenübertragung.
El caso de la señora Z. es ejemplar de una somatización que aparece en el
momento de la ruptura del vínculo de contacto cuando una falla de la constitución precoz
de la « alteridad» cede al masoquismo primario. La contratransferencia del analista parece
responder a la necesidad de alejarse de una relación dual mortifera.Palabras claves :
Somatización, Contacto, Alteridad, Masoquismo, Contratransferencia.
Donner son avis sur une patiente rencontrée par un autre analyste
m’a d’abord paru une gageure. Mais après tout c’est ce que nous acceptons de faire dans toute supervision en sachant que ce sur quoi nous
réfléchissons n’est que le patient vu à travers le filtre de l’analyste qui
nous en parle. Alors pourquoi ne pas penser de la même façon sur le
texte d’une analyste chevronnée rapportant une première rencontre ?
POURQUOI LA SOMATISATION ?
L’observation de Mme Z. m’est apparue dès la lecture comme une
illustration des thèses que je développe depuis des années. Si le cancer ne
peut être tenu comme une maladie particulièrement psychosomatique
étant donné que dans nos contrées il constitue avec les maladies cardiovasculaires la principale cause de mortalité, le fait qu’il survienne chez un
sujet jeune à l’âge où le risque est faible entraîne l’hypothèse d’une composante psychique au premier plan dans son déclenchement. En outre, le
fait qu’il touche une jeune femme au moment où la maternité devrait compenser les blessures de la « castration » féminine et conforter son narcissisme renvoie d’emblée à un risque psychique lié à une problématique
antérieure aux avatars de l’identité sexuée et du complexe d’Œdipe.
Je retrouve en effet dans son histoire les signes d’une problématique
non résolue liée à la dualité pulsionnelle originaire attachement/emprise.
Certaines pathologies psychosomatiques me semblent manifester une
dépendance, le besoin d’un attachement indéfectible qui ne supporte ni
rupture ni conflit; d’autres au contraire répondent à une volonté d’emprise qui, s’opposant à toute emprise, dévoile d’ailleurs la même dépendance inconsciente sous-jacente. On sait que les cancers « normaux » se
déclenchent souvent pendant des périodes de pertes d’objet d’amour ou
de support narcissique, subies dans un vécu dépressif qui correspond à
la première hypothèse.
Mme Z., qui vue de l’extérieur pourrait paraître une femme comblée,
vient de subir douloureusement la perte d’une amitié vitale pour elle,
assortie de la découverte d’une haine présente chez son ex-amie. Si les
amitiés passionnelles de l’adolescence sont banales, il est moins banal
que les amies envisagent de construire en jumelles leur vie conjugale et
familiale, comme si la relation entre elles primait sur toutes les autres. Et
l’on voit bien ici l’enchaînement de relations duelles privilégiées : enfant,
Mme Z. avait une mère parfaite, admirée, tant pour ses études, inhabituelles dans le contexte, que pour son attitude attentive à l’égard de sa
fille qu’elle « devinait »; puis à l’adolescence a succédé la relation à
l’amie avec qui elle partageait tout. Le mariage avec le premier amour,
un orphelin tout de suite adopté par les parents, évoque une relation
plus fraternelle que sexuelle qui, de même que la relation sans problème
au père, reste sans doute au second plan. La venue attendue de l’enfant,
une fille, devrait, selon l’enchaînement des investissements selon les âges
de la vie, perpétuer ce type de relation.
Derrière l’absence de perception du négatif de l’autre, l’absence de crise
d’adolescence et la survenue de la somatisation, se devine la faille du processus identificatoire : l’identité est restée dépendante du désir de l’autre.
Si la séparation mère/enfant s’est bien opérée, l’altérité n’est pas acquise;
il faut être tout à fait le même, partager les mêmes pensées, les mêmes
désirs, les mêmes affects pour vivre ensemble, faute de quoi la déchirure de
la relation comporte un risque mortifère pour le sujet qui le vit comme une
déchirure dans son être; lui ou l’autre risquent la mort dans la séparation.
L’ambivalence n’apparaît qu’à ce moment, mais les mécanismes de déni et
de clivage qui protégeaient jusque-là la relation idéalisée la font basculer
dans son inverse, le tout positif devient tout négatif.
C’est dans cette perspective que j’envisage la somatisation comme
expression d’un masochisme primaire, selon une conception du masochisme primaire diamétralement opposée à celle de Benno Rosenberg
[1].
Pour moi, l’évolution conceptuelle que j’explicite dans
Repenser la
cure psychanalytique
[2] s’est produite pendant ce temps à partir d’autres
sources.
Reprenant à son compte quelque chose du slogan lacanien « l’inconscient, c’est le désir de l’autre », pour le reconceptualiser autrement,
Piera Aulagnier a développé une théorie de la naissance de la représentation psychique et du processus identificatoire dans laquelle j’ai
« grandi ». Le pictogramme, ébauche originaire des représentations,
prend sa source dans les éprouvés corporels répondant à la satisfaction
ou non-satisfaction des pulsions, à un moment où l’entité bouche/sein ne
fait pas la distinction entre ce qui appartient au Je et ce qui appartient
à l’autre; puis le fonctionnement primaire attribue à l’empreinte maternelle, au désir de la mère, la mise en sens des éprouvés et des représentations psychiques qu’ils entraînent. Bion émet d’autres hypothèses pour
expliciter une maturation analogue de la pensée, tandis que Winnicott,
Anzieu, plus tard Stern montrent comment le corps à corps avec la mère
est le support des représentations d’un lien initial sécurisant. Mais des
textes comme « La capacité d’être seul avec la mère » (Winnicott),
« L’interdit du toucher » (Anzieu) ou encore la notion de la transmission
d’un déjà refoulé chez la mère (Aulagnier), soulignent l’importance d’un
renoncement de la mère à garder l’enfant comme objet de son désir, à le
maintenir sous emprise, pour qu’il puisse advenir comme sujet de ses
désirs dans toute son altérité. On peut penser que Mme Z. est restée sous
l’emprise séductrice maternelle perverse dont parle R. Dorey, emprise
intériorisée dont l’analyste se fait une représentation négative sous la
forme de la toile d’araignée-gliome.
Le masochisme primaire traduit donc pour moi la faillite de la structuration narcissique où l’investissement de soi, tant libidinal qu’identitaire, s’enchaîne avec celui dont l’enfant a été l’objet. Du fait d’une
carence d’attachement ou d’un excès d’emprise, une faille laisse le sujet
trop dépendant du désir de l’autre. La quête du nirvana dans la relation
comme ici, ou ailleurs les passages à l’acte anarchiques pour se sous-traire à l’emprise, priment alors sur la préservation de soi qui traduirait
un meilleur investissement narcissique.
À l’inverse de ma conviction que le moment où survient la somatisation a un lien avec le fonctionnement psychique, j’attribue habituellement le type de lésion à des fragilités de l’organisme. Le traumatisme
psychique ne permettrait plus d’entretenir l’homéostasie assurée habituellement par une sorte d’investissement conjoint du corps et de soi, où
l’investissement de soi par la voie des neurotransmetteurs qui l’inscrivent dans le corporel contribuerait à la mise en jeu des défenses du corps
contre tout dysfonctionnement. Mais il est difficile de ne pas être frappé
ici par la surdétermination des images du corps réel et du corps imaginaire au niveau de la nuque. Alors mes fantasmes vont bon train !
Si en cas de somatisation on est en présence d’une rupture de l’équilibre homéostatique habituel et puisque les théories physiopathologiques
veulent que cet équilibre soit obtenu entre autres par l’étouffement en
permanence in statu nascendi de toutes les anomalies cellulaires susceptibles de donner naissance à un cancer, la patiente n’aurait su protéger
par la mise en jeu de ses défenses somatiques ce « territoire fragile » d’où
la mort pourrait survenir selon sa conviction irrationnelle. Mais je ne
m’engagerais guère dans la défense de cette idée, pensant que la thérapie
pourrait révéler bien d’autres phobies sans rapport avec sa pathologie
physique.
En revanche, m’interrogeant sur les raisons de ses constructions fantasmatiques et oniriques, je continue à fantasmer. Cette ravissante
Indienne raffinée me rappelle le sentiment que j’avais en Inde d’appartenir à une espèce lourdaude, malhabile, trop enracinée dans la terre,
par rapport à ces gracieuses jeunes femmes qui incarnaient tellement
mieux la féminité, mais une féminité éthérée, n’évoquant ni sensualité, ni
érotisme. La nuque me paraît alors une zone érogène, mais d’une érogénétité tendre. D’où la suite des fantasmes : le mal qui vient de la nuque
ne serait-il pas celui d’une scène primitive dangereuse pour sa complicité
à sa mère, fantasmée à partir d’un geste tendre de son père sur la nuque
de sa mère ? Et pensant aux errances des couples d’adolescentes cheminant le bras de l’une passé autour de la nuque de l’autre, je vois dans le
rêve de Mme Z. le retournement mortifère de ce lien, au moment où se
conjuguent les sensations physiques liées au gliome et la douleur morale
liée à la haine de son amie ravivant des sensations anciennes. Mais il faut
se méfier de ces fantasmes qui parfois nous permettent de trouver l’accès vers les représentations qui manquent aux patients psychosomatiques, mais qui parfois sont tout à fait invalidés par leurs associations
qui mènent ailleurs.
L’émotion de l’analyste et ses mécanismes de défense m’ont tout
autant intéressée que ceux de la patiente. Je me trouvais moi aussi, au
début de mon travail à l’hôpital avec des malades atteints de cancer,
« liquéfiée », disais-je, par des premiers entretiens avec ceux qui allaient
mourir. Il se produit parfois dans ces rencontres quelque chose de
l’ordre d’un accès direct à un inconscient habituellement protégé par le
refoulement. Même si les paroles échangées paraissent anodines, nous
sommes renvoyés directement aux représentations de la mort, celle de
l’autre et la nôtre, en même temps qu’aux grandes questions de la vie
que soulève le fait d’être mortel. L’identification angoissante devient
d’autant plus prégnante que le sujet est plus jeune que nous, et la séduisante mère ne peut que nous toucher de plein fouet. On voit naître chez
l’analyste qui rapporte le cas le type de défense médicale : ce n’est pas la
nuque qui est atteinte, mais les faisceaux anatomiques cérébelleux et
rubrospinaux. Plus intéressant est l’appel au kama-sutra. Il semble
qu’elle ait à tout prix besoin d’éloigner d’elle la patiente. Et comment le
faire mieux qu’en en faisant l’objet érotique d’un homme ?
Je vois une double raison à la nécessité de cet éloignement. Le type
de féminité de la patiente et l’histoire de sa vie constituent sans doute
un appel à l’homosexualité féminine. Devant l’accès direct à l’inconscient et la levée du refoulement que suscite ce type de rencontre, peut-être avons-nous aussi à nous défendre du sexuel inopinément réveillé
en nous. Et puis il y a l’autre appel, l’appel au maternel d’une jeune
femme en danger de mort, qui m’évoque le film d’Igmar Bergman, Cris
et chuchotements, et au-delà encore une tentation de collusion, d’effacement des limites et des séparations si bien évoquée par M. de M’Uzan
dans « Le travail du trépas ». Tentation homosexuelle, tentation maternelle, tentation fusionnelle, autant de dangers pour l’analyste et de
risques de se trouver décalé par rapport à l’investissement qui lui est
demandé, un investissement qui n’a pas à se substituer à l’investissement d’un proche, fût-il manquant. Donc vive le kama-sutra ! Eros
contre Thanatos, en même temps qu’une mise à distance qui empêche
l’analyste de s’inscrire dans la lignée des femmes qui ont tenu
MmeZ. sous emprise. Une sorte de censure de l’amante à l’approche de
la mort, symétrique de celle décrite par Michel Fain peu après la naissance.
J’ai eu beau lire et relire le texte, je n’ai pas trouvé quelle était la
demande de la patiente. Est-ce l’emprise de quelqu’un d’autre qui l’a
propulsée à l’IPSO sans qu’elle s’approprie cette démarche ? Cherche-t-elle à être accompagnée jusqu’à la mort annoncée ? A-t-elle une
croyance en une toute-puissance de la pensée qui écarterait le risque mortel, comme il m’est arrivé de le rencontrer en telles circonstances ?
A-t-elle le désir de comprendre en quoi elle est partie prenante dans ce
qui lui est arrivé ? Une fois passée la sidération initiale, l’attitude de l’analyste et sa façon de conduire la cure me semblent très différentes selon ce
que veut le patient, tout en sachant que son désir conscient est susceptible
de se retourner en son contraire selon les aléas des épreuves subies et des
mieux ressentis et que – comme en toutes circonstances – l’analyste a à
chercher au-delà de la demande consciente, quels désirs inconscients
structurent plus profondément son rapport à lui-même et à ses proches.
J’en veux en tout cas aux médecins ou chirurgiens qui n’ont su délivrer un autre message que celui qu’elle a reçu comme une mort à
attendre sans intervention ni chimiothérapie. Autant je suis farouchement contre l’acharnement thérapeutique, les chimiothérapies qui
alourdissent les souffrances physiques et la coupure du monde qu’elles
entraînent sans autre but que de prolonger cette souffrance de quelques
mois, autant je pense insupportable le « il n’y a rien à faire », et j’espère
qu’elle a trouvé par la suite quelque chose à faire… ne serait-ce qu’une
psychothérapie.
Car, contrairement à la béance initiale sur les représentations de la
mort, la vie, l’amour qu’ouvre la mort annoncée, le fonctionnement psychique permet de recréer rapidement un système de défenses efficace.
Ceux qu’on nous a appris propres à la psychose, les dénis, clivages, projections, se mettent en œuvre tout naturellement chez tout un chacun
confronté à l’épreuve aussi insoutenable que celle qu’affronte le psychotique, la représentation de son propre anéantissement. Parallèlement
au rétrécissement physique du champ d’action possible, le sujet rétrécit
ses exigences, ses demandes narcissiques et objectales; la réaction
maniaque de toute-puissance et d’immortalité me paraît exceptionnelle.
La malade demande plutôt un mari, une mère suffisamment présents, un
médecin compréhensif, une infirmière attentionnée… qui favorisent la
réalisation de projets de moins en moins ambitieux et de plus en plus prévus à court terme. Encore faut-il qu’il reste une marge d’incertitude,
celle qui fait partie de notre humanité face aux représentations de notre
mort.
C’est dans cette marge d’incertitude, me semble-t-il, que l’analyste
peut accompagner le patient dans ses dernières interrogations, aussi loin
qu’il le veut et sans aller au-delà de ce qu’il peut supporter dans son
regard sur lui-même. Quand l’analyse dans sa quête de vérité ne peut
plus déboucher sur la construction d’un futur possible, mais seulement
ajouter un sentiment d’échec de toute une vie passée à côté de cette
vérité, à l’analyste d’être très prudent. Peut-être, dans le cas présent,
peut-on garder le transgénérationnel en perspective. Si cette jeune
femme ne peut plus investir de vie au-delà de la maladie, elle peut encore
investir celle qui la prolonge et donner à sa fille des assises identitaires
porteuses d’un désir qui survivra à sa mort.
·
Anzieu D. (1984), « Le double interdit du toucher », in Nouvelle Revue de psychanalyse, 29,
Paris, Gallimard, p.173-188.
·
Aulagnier P. (Castoriadis-Aulagnier), (1975), La Violence de l’interprétation. Du pictogramme à
l’énoncé, Paris, PUF.
·
Célérier M.-C. (1989), Corps et fantasmes. Pathologie du psychosomatique, Paris, Dunod.
·
— (1997), Psychothérapie des troubles somatiques, Paris, Dunod.
·
— (à paraître), Psychanalyse. Théorie et Pratiques, Paris, Dunod.
·
Dorey R. (1981), « La relation d’emprise », in Nouvelle Revue de psychanalyse, 24, Paris,
Gallimard, p.117-140.
·
Fain M. (1971), « Prélude à la vie fantasmatique », in Revue française de psychanalyse, 23, Paris,
PUF, p.291-364.
·
M’Uzan M. de (1976), « Le travail du trépas », in De l’art à la mort, Paris, Gallimard.
·
Winnicott D.W. (1958), « La capacité d’être seul en présence de la mère », in De la pédiatrie à la
psychanalyse, Paris, Payot, 1989.
[1]
J’ai d’ailleurs du mal à comprendre les théorisations psychanalytiques françaises actuelles qui
tendent à positiver les concepts qui avaient jusque-là une connotation négative ou l’inverse : pulsion
de mort, narcissisme au négatif, masochisme, etc.
[2]
Célérier M.-C. (2002),
Repenser la cure psychanalytique, Paris, Dunod.