2002
Revue française de psychosomatique
Un premier entretien paradoxal
Commentaire de l’observation de Marilia Aisenstein
Paul Denis
7 rue de Villersexel 75007 Paris
Un premier entretien avec une patiente qui annonce presque d’emblée une
maladie mortelle soumet l’analyste à une forme de paradoxe particulièrement désorganisant. La capacité de l’analyste à évoquer simultanément des représentations liées aux deux
termes du paradoxe donne une figuration de celui-ci. Du fait de ce mouvement, soutenu
par le surmoi œdipien de l’analyste, le fonctionnement psychique de l’analyste se maintient à un niveau élaboratif.Mots-clés :
Dépression essentielle, Désorganisation, Paradoxe, Premier entretien, Surmoi, Traumatisme.
From the first interview with a patient who almost announces a mortal illness
from the start, the analyst is put in a particularly disorganizing form of paradox. The ability of the analyst to simultaneously evoke representations linked to the two terms of the
paradox gives a visual representation of this. As a result of this movement, supported by
the œdipal superego of the analyst, the psychic functioning of the analyst is maintained at
a level capable of elaboration.Keywords :
Essential depression, Disorganization, Paradox, First interview, Super- ego, Trauma.
Ein Erstgespräch mit einer Patientin, die fast sofort eine tödliche
Erkrankung ankündigt, stellt den Analytiker vor einem besonders entorganisierenden
Paradox. Die Fähigkeit des Analytikers Vorstellungen zu erwägen, die sich gleichzeitig auf
beide Teile des Paradoxes beziehen, veranschaulichen dies. Durch diese Bewegung,
unterstützt von dem ödipalen Überich des Analytikers, hält sich die psychische Funktionsweise des Analytikers auf einem verarbeitenden Niveau.Schlagwörter :
Wesentliche Depression, Entorganisierung, Paradox, Erstgespräch, Überich, Trauma.
En la primera entrevista el paciente anuncia casi imediatamente una enfermedad mortal, sometiendo al analista a una forma de paradoja particularmente desorganizante. La capacidad del analista de evocar simultaneamente representaciones
relacionadas con los dos terminos de la paradoja dá una figuración de ésta. Como consecuencia de este movimiento, sostenido por el super-yo edipico del analista, el functionamiento psíquico de éste se mantiene a un nivel de elaboración.Palabras claves :
Depresión esencial, Desorganización, Paradoja, Primera entrevista, Superyo, Traumatismo.
La rencontre rapportée par Marilia Aisensein semble rassembler tous
les éléments capables d’avoir un impact traumatique sur un analyste lors
d’un premier entretien et de le placer dans une situation de contrainte
paradoxale croissante.
Le premier regard sur une patiente ravissante, séduisante malgré son
austérité, ne prépare pas à entendre une tragédie sans espoir. L’analyste
est ainsi prise une première fois à contre-attente par les pleurs et
l’expression d’une douleur psychique indicible. Il n’est pas si fréquent
que, lors d’un premier contact, un patient pleure d’emblée, sans un mot,
frappant son interlocuteur par une douleur profonde et nue. L’illusion
anticipatrice du psychanalyste, son espoir d’état si l’on veut, ne
renonce pas pour autant et s’exprime, niant sans doute une première
perception de la profondeur du malaise, dans le « nous avons tout le
temps… » Pour un court moment, au début du récit de la patiente, une
anticipation positive se rétablit chez l’analyste; l’idée d’aider une jeune
mère en proie à des pertes de connaissance que l’investigateur peut alors
espérer, implicitement, émotionnelles s’esquisse pour être instantanément balayée par l’annonce du pronostic mortel. Lorsque l’analyste se
dit défaite, il faut la prendre au mot, dans toute l’extension que l’on peut
donner à cette expression qui décrit ici une forme d’état traumatique
chez l’investigatrice : défaite comme analyste et désorganisée en tant que
personne. Défaite au début d’un investissement libidinal qui coïncide
avec l’obligation simultanée d’en faire le deuil, avant même qu’il n’ait eu
le temps de se développer, et défaite dans le jeu des identifications possibles à la jeune femme qui va mourir, comme à l’enfant qui va la perdre.
Et le paradoxe va s’accentuer car le « nous avons tout le temps… » a
ranimé malgré elle un souffle d’espoir chez cette jeune femme qui se réorganise un peu. Plus encore, elle perçoit l’impact sur son interlocutrice de
ce qu’elle a dit : elle ne peut que sentir l’émotion soulevée et le bouleversement massif qu’elle a induit; une bouffée libidinale la meut, elle se
tourne, montre sa nuque et soulève ses cheveux; l’inconscient ignore la
mort, et l’invitation sexuelle, sous-jacente à ce geste, utilise le lieu où le mal
est logé : elle est ici cette chose qui vous fait tant d’effet… Un fonctionnement, hystérique en somme, apparaît, amenant le souvenir de la crainte
ancienne, déplacement vers le haut d’un fantasme sexuel, de se faire mal
à cet endroit et la réminiscence – transférentielle – de la femme professeur
d’éducation physique qui l’avait brusquée et provoquée à se faire mal aux
vertèbres cervicales. Le souvenir de la piqûre de guêpe vient, de façon
opportuniste, figurer l’excitation sexuelle soulevée dans la séance.
Cette apparition d’un fonctionnement névrotique rétablit celui de
l’analyste qui perçoit à la fois l’érotisation et l’amorce d’un transfert
négatif, ou à tout le moins sadomasochiste, et cherche un terrain sublimatoire pour développer une relation homosexuelle « inhibée quant au
but » qui soutiendrait l’échange : « La nuque fait-elle l’objet d’une symbolique particulière dans la culture indienne ?» Mais la patiente n’en
veut pas; répondre impliquerait sans doute pour elle un éloignement par
rapport à l’érotisation qui la ranime. La vivacité des images érotiques
qui traversent l’esprit de l’analyste sous la forme de souvenirs de gravures indiennes où les femmes sont contorsionnées me semble pouvoir
être le fait du paradoxe dans lequel elle est plongée : l’investissement érotique auquel sa patiente la force coexiste avec le deuil par anticipation
auquel l’analyste est contrainte; l’équivalent, a minima, de l’excitation
paradoxale du deuil telle que Maria Torok l’a décrite, avec son
triomphe sadique sur l’objet mort, pourrait être à l’origine de l’évocation des « positions périlleuses du kama-sutra ».
L’évocation de la culture indienne par l’analyste, dans la question
qu’elle a posée sans obtenir de réponse, produit cependant l’évocation de
l’école et des parents, moment de l’entretien où la patiente se reconstitue
et n’évoque « rien de traumatique », la recherche par l’analyste d’un terrain sublimatoire d’échanges a, en fait, relativement réussi pour un
temps. Mais l’évocation de sa mère ramène sans doute la patiente à sa
propre situation de mère que son enfant va perdre et la tristesse s’abat
à nouveau sur elle, avec les pleurs. L’image d’une mère tentaculaire
– proliférante comme un gliome – qui surgit chez l’analyste pourrait être
la figuration de l’envahissement de son esprit par la situation affective
intolérable, actuelle, qu’impose cet entretien.
La patiente cependant poursuit la chronique des événements de sa vie
sans évoquer d’élément conflictuel. La voie est étroite pour l’analyste : il
faut ramener la patiente sur un terrain qui pourrait laisser apparaître
des éléments plus dynamiques sans la replonger dans la déréliction ni
relancer l’érotisation de la relation immédiate. La voie du rêve semble
possible et l’invitation de l’analyste amène en effet un récit de rêve. Son
contenu, qui tourne au cauchemar, déroule une thématique homosexuelle qui s’inverse sur le mode persécutoire. L’analogie de ce rêve
avec un délire paranoïaque est frappante, délire qui renverrait, selon le
modèle le plus classiquement freudien, à son origine dans une déception
violente au cours d’une relation d’amitié homosexuelle très investie. Mais
il semble que la patiente, qui, apparemment, a été réellement maltraitée
par son amie échoue, à l’état de veille, à constituer une paranoïa; c’est
une forme de dépression qui s’est développée : malgré le récit d’un comportement haineux, manifestement persécutant de la part de son amie, la
patiente reste fixée à elle, à son ombre, croit la voir dans la rue, érigée
en objet idéal dont elle voudrait obtenir le pardon. L’analyste, pour
favoriser une issue à ce surinvestissement d’une image qui renvoie à une
imago maternelle, cherche à favoriser le passage à une culpabilité œdipienne en disant : « Vous faire pardonner d’avoir attendu un enfant de
votre mari ?» On peut penser ici que l’analyste a implicitement noté que
son interlocutrice n’a pas véritablement évoqué le personnage de son
père, juste mentionné à propos des vicissitudes professionnelles de celui-ci. Cette interprétation ranime une triangulation suffisante pour que des
critiques soient enfin formulées par la patiente contre son amie, et permet à cette patiente de quitter l’entretien mieux qu’elle n’était arrivée.
Marilia Aisenstein souligne la prédominance des aspects de relation
d’emprise dans le récit de cette amitié « idyllique »; ses associations, qui
la conduisent à l’évocation d’une mère captatrice et maltraitante, esquissent un rapprochement avec le cas de Schreber dont le père exerçait sur
lui une emprise maltraitante systématique. On peut se demander au passage si, de la part des parents, l’exercice d’une emprise dépourvue
d’investissements porteurs de satisfactions autres que masochistes n’aurait pas un pouvoir paranogène, et mélancoligène, particulier.
L’évocation par l’analyste de « la poseuse de dos », barrée à hauteur
de la nuque par les lettres noires d’un titre – Un territoire fragile –
annonciateur d’un faire-part de mort, apparaît comme un nouvel effet
du paradoxe auquel l’a soumise cet entretien : séduction mais mort, désir
de soigner mais invitation au triomphe sadique, à mettre les pas dans les
pas d’Ève la persécutrice, amour et haine simultanés dans le contre-transfert : amour et sollicitude pour une jeune femme dans une situation
pathétique mais haine pour celle qui ne pourra pas se laisser soigner et
inflige une séparation anticipée au moment où elle s’offre, de dos, tendant le dos…
Pour supporter ce paradoxe, l’esprit de l’analyste a dû avoir recours
à toutes ses ressources pour qu’elles lui permettent de continuer à parler le langage de la névrose en territoire traumatique; expérience clinique d’autres entretiens analogues – métier en somme –, mais aussi, et
surtout, capacités à la figuration psychique des tensions soulevées. Le
cours des représentations qui réussit à canaliser le trop d’excitation libre
soulevé par l’entretien se fonde, me semble-t-il, sur un moyen que l’on
retrouve aussi dans l’humour : évoquer simultanément des représentations contradictoires et établir une sorte de combinaison entre elles : ici,
par exemple, la poseuse de dos et l’arrêt de mort; une figuration du
paradoxe se trouve ainsi réalisée, permettant à l’esprit de continuer à
fonctionner selon un enchaînement de représentations; l’échec de cette
possibilité ouvre la voie à des formes d’acting contre-transférentiels fondés sur la prééminence de l’un ou l’autre des éléments du paradoxe et le
refoulement de l’autre. Comme dans l’humour, le rôle du surmoi est ici
fondamental : tout au long de l’entretien, on sent fonctionner le surmoi
œdipien de l’analyste : d’abord dans les reproches qu’elle se fait d’avoir
dit « nous avons tout le temps » (qui lui apparaît rétrospectivement
comme une cruelle plaisanterie), par la recherche d’un terrain d’échange
sublimatoire pour tempérer l’érotisation de la relation, par l’intervention visant à dénouer la fascination incestueuse mère-fille par la réintroduction d’une culpabilité œdipienne…
La continuité de l’entretien est remarquable et résume, dans un
étrange raccourci, le fonctionnement de cette jeune femme face à la
séduction homosexuelle. L’équivalent d’une séduction homosexuelle est
ici constitué simplement, et a minima, par le fait d’être reçue par une
femme qui lui dit qu’elle a le temps de l’écouter. La patiente se jette dans
cet investissement homosexuel, offre sa nuque; l’image qu’elle déroule
d’abord de sa mère attentive, présente, confidente qui la devine, décrit
essentiellement la façon dont elle est en train d’investir l’analyste en face
d’elle et non la réalité du personnage maternel. Il semble que ce soit ainsi
qu’elle s’est livrée sans défense à son amie Ève et à sa jalousie, à sa possessivité, à son emprise, à sa malédiction… Quand elle offre sa nuque,
c’est son sexe qu’inconsciemment elle désigne, disant avoir toujours eu
peur de se faire mal à cet endroit; peur de se faire du mal par la masturbation ? Nous pourrions alors évoquer une forme d’inhibition à
l’auto-érotisme, de « carence auto-érotique » – comme celle que César et
Sara Botella ont décrite chez le paranoïaque – qui pourrait nous permettre de comprendre comment elle a tant besoin d’être objet d’emprise
de la part d’autrui, mère, amie, analyste…
Quel rapport entre le territoire fragile de son homosexualité et sa
maladie ? On peut imaginer que la rupture pendant la grossesse d’un lien
homosexuel très investi, et donc de grande valeur organisatrice, ait causé
une désorganisation psychosomatique aiguë – une dépression essentielle
aiguë ? –, dont la conséquence aurait été le développement du gliome. Et,
dans cette hypothèse, peut-on penser que le développement d’un délire
paranoïaque aurait pu avoir une valeur organisatrice suffisante pour
l’en protéger ? Et la survenue, dans le cadre d’une psychothérapie,
d’une paranoïa de transfert aurait-elle une valeur réorganisatrice et thérapeutique ?
Mais il est possible aussi de faire l’hypothèse inverse : le fonctionnement psychique de cette patiente pendant l’entretien résulterait de l’état
traumatique dans lequel l’annonce d’une maladie létale l’a plongée. Ses
capacités d’investissement homosexuel, malgré leurs particularités,
seraient des voies de réorganisation témoignant d’un fonctionnement
névrotique antécédent, donnant du sens après coup à une maladie sans
signification par elle-même, en dehors de la mort qu’elle annonce.
Au-delà de tout débat étiopathogénique, indécidable au demeurant,
l’essentiel me paraît être la capacité de cette patiente à réagir aux interventions utilement névrotisantes de son analyste et dans le fait que cet
entretien fait la preuve de sa valeur dans le traitement, non du gliome,
mais de l’état de traumatisme psychique et de dépression qui l’accompagne, de sa valeur dans le soin à la personne si ce n’est dans le soin à la
maladie.
Le fait de nous trouver, en tant qu’analystes, en face d’une situation
tragique doit nous rendre spécialement prudents. Le surmoi analytique
de l’analyste, tel que nous l’avons vu jouer un rôle central dans le cours
de cet entretien, est là pour nous garder de toute tentation mégalomaniaque, celle par exemple de devenir une mère puissante, parfaite et tentaculaire qui prendrait sa fille à la nuque pour la sauver, comme une
tigresse saisissant son petit. Le pouvoir de soutenir le fonctionnement
psychique n’est pas si mince qu’il ne puisse nous suffire.