2002
Revue française de psychosomatique
L’inconscient organique
Pouvoirs du symbole et travail du symptôme
[*]
Paul-Laurent Assoun
144 rue Lecourbe 75015 Paris
Comment l’organe rejoint-il le symbole? Tout se passe comme si l’organe, dans
la pathologie somatique, se mettait à « symboliser». Le réexamen du rapport entre « organique» et « symbolique» chez Freud permet de montrer à l’œuvre, depuis la clinique de
l’hystérie, le travail du symptôme, révélant un lien intime entre langue et corps via le
« symbole mnésique», mémoire inconsciente. La reconstitution du débat entre Groddeck
et Freud autour de la trilogie corps-ça-symbole permet d’en saisir la portée, à la fois théorique – des « pouvoirs du symbole» au « travail du symptôme» – et clinique. C’est ce
qu’illustre la plainte hypocondriaque de l’Homme aux loups, qui démontre l’aptitude de
l’angoisse de castration de travailler le sujet au corps. Ainsi apparaît l’« inconscient organique», soit le savoir obscur et « chiffré» du corps dont témoigne la jouissance du symptôme, son « effet-corps».Mots-clés :
Organe, Symbole, Ça, Castration, Symptôme.
How does an organ link up to a symbol? In somatic pathology, everything
occurs as if the organ started to symbolize. Taking another look at the relationship between “organic” and “symbolic” in Freud’s work, from the clinical study of hysteria
onwards, enables us to see how the work of the symptom is deployed, revealing an intimate
relationship between language and the body via the “mnemic symbol”, that is, unconscious memory. Reconstituting the debate between Groddeck and Freud concerning the
“body-id-symbol” trilogy, enables us to grasp both the theoretical and clinical ranges going
from “the powers of the symbol” to “the work of the symptom”. This is what the hypocondriacal complaint of the Wolf Man illustrates, demonstrating the aptitude of castration
anxiety to work on the subject in the body. Thus the “organic unconscious” appears, that
is, the obscure and “factual” knowledge of the body as witnessed by the “enjoyment” of
the symptom, its “body effect”.Keywords :
Organ, Symbol, Id, Castration symptom.
Wie erreicht das Organ das Symbol? Alles geschieht als ob das
Organ, in der somatischen Pathologie, anfängt zu « symbolisieren». Die erneute Untersuchung der Beziehung von « organisch» und « symbolisch» bei Freud erlaubt es an seinem Werk seit der Klinik der Hysterie die Symbolarbeit zu zeigen und somit eine enge
Beziehung zwischen Sprache und Körper über das « mnesische Symbol», dem unbewussten Gedächtnis, aufzuweisen. Die Rekonstruktion der Auseinandersetzung zwischen
Groddeck und Freud betreffs der Körper-Es-Symbol Trilogie zeigt dessen Reichweite
sowohl in theoretischer Hinsicht – von den « Fähigkeiten des Symbols» bis zur « Symbolarbeit» – als auch in klinischer. Dies veranschaulicht die hypochondrische Beschwerde
des Wolfsmannes die die Fähigkeit der Kastrationsangst aufweist, das Subjekt am Körper
zu bearbeiten. Somit erscheint das « organische Unbewusste», das dunkle und « chiffrierte» Wissen des Körpers das auftritt im Genuss des Symptomes, in seiner « Körperwirkung».Schlagwörter :
Organ, Symbol, Es, Kastration, Symptom.
Cómo el órgano se une al símbolo? Parece que el órgano en la patología psicosomática se pusiera a « simbolizar». El reexamen de la relación entre « orgánico» y
« simbólico» en Freud permite demostrar, desde la clínica de la histeria, el trabajo del sintoma, revelando un vínculo intimo entre lengua y cuerpo va « el símbolo mnesico», memoria inconsciente. La recontitución del debate entre Groddeck y Freud sobre la trilogía
cuerpo- ello- simbolo, permite captar la importancia a la vez teórica – desde « los poderes
del simbolo» al « trabajo del sintoma» – y clínica. Es lo que ilustra la queja hipocondriaca
del Hombre de los lobos que demuestra la aptitud de la angustia de castración de trabajar
el sujeto al cuerpo. Así aparece el « inconsciente orgánico» o sea el saber oscuro y
« cifrado» del cuerpo del que testimonia el gozo del sintoma, su « efecto-cuerpo».Palabras claves :
Organo, Simbolo, Ello, Castración, Sintoma.
« C’est alors comme si mon corps consistait en purs chiffres
qui m’ouvrent tout. »
Hugo von HOFMANNSTAHL, Lettre de Lord Chandos
Le verbe poétique attribue, dans certains états particuliers de
« désymbolisation » majeure, un pouvoir quasi incantatoire au corps.
Mais c’est aussi le langage de l’angoisse : voici un morceau du corps,
supposé « tenir », qui vacille, « branle » et se sépare… Description assezf
terrifiante d’un événement pas si improbable. On peut ainsi décrire certaines tribulations dentaires.
L’exemple est privilégié, de ce qui noue organe et symbole, via l’angoisse. Voilà en effet un petit organe fascinant : bien planté dans le corps
– morceau d’ivoire enraciné, via la « pulpe », dans la chair des gencives,
le plus dur du corps humain, mais destiné normalement à être « perdu »
– ce que l’on appelle « dents de lait » – une première fois, mais qui organise bien des inquiétudes, cause des anxiétés et de rageuses douleurs et
qui, sous sa forme définitive, est exposé, sous l’effet de traumatismes ou
d’altération, à la chute définitive ou à l’extraction.
Autour des dents pullule un réseau d’angoisses, diffuses ou aiguës.
« Une dent tombe »: voilà un événement régulièrement associé à une
angoisse, affect imparable dont les modalités s’avèrent, à l’examen, complexes. Or, point d’angoisse sans symbolisation, dans la mesure où le
caractère exorbitant de l’affect qui signale la perte déborde visiblement
l’événement. Le sujet angoissé pâtit physiquement d’un symbole dont il
n’a pas la clé. C’est, nous semble-t-il, par cet enjeu clinique qu’il faut
aborder le problème : le moment où l’angoisse travaille le sujet au corps,
d’autant plus intensément qu’une causalité symbolique est à l’œuvre.
Comment cela est-il possible ?
Le retour à la position freudienne, à la fois connue et méconnue, et à
ses enjeux permet de dégager le tissu de questions et d’équivoques que
recouvre la notion de « symbolisme organique » en sa vraie dimension :
« inconscient organique » référé, en deçà de toute superstitution organiciste, au sujet inconscient.
ORGANIQUE ET SYMBOLIQUE : L’APORIE
L’exemple s’avère poser la question de la chose même : comment l’organe rejoint-il le symbole, comment conjuguent-ils leurs « destins »? Mettons la question en sa ligne aporique. L’organe est ce morceau de réel,
ordonné à son fonctionnement autoconservatif, dont l’ensemble articulé
forme l’« organisme »; le symbole est relation – à l’image de cet objet
(sumbolon) composé de deux moitiés.
Le symbole, normalement, n’est donc pas du corps – puisque c’est un
rapport entre deux éléments – « symbolisé » et « symbolisant », l’un
« représenté » par l’autre. Mais, en contraste du signe, le symbole semble
incarner l’idée symbolisée dans l’objet symbolisant. L’exemple de Hegel
est éloquent : si le lion est apte à être symbole du courage, c’est qu’il n’en
est pas que le signe, il est supposé incarner in corpore l’idée qu’il porte à
l’expression, puisqu’à l’évocation du lion, je conjoins à l’idée de courage
l’évocation physique de l’animal censé le manifester. C’est un « signe » du
courage, mais qui donne à voir, en son être même, matériel, quelque
chose de l’idée qu’il symbolise. En ce sens, le symbole « a » du corps.
Nous voici donc face au problème qu’il faut savoir replacer sur sa
« ligne de départ ». L’organe est ce réel identique à soi, le symbolique
renvoie à l’« analogique ». Comment l’organe peut-il devenir la matière
symbolisante de quelque « symbolisé »? Comment, plus radicalement, le
corps organique peut-il « obéir » – comme on dit si bien – à une causalité
symbolique ? Nous sommes là devant une énigme que le réel clinique nous
incite pourtant à forcer. Tout se passe en effet comme si l’organe, dans la
pathologie somatique, se mettait à « symboliser ».
FIGURES FREUDIENNES DU SYMBOLIQUE ET DE L’ORGANIQUE
Les deux termes figurent bien chez Freud, comme adjectifs substantivés.
L’« organique »
[1] est ce qui se rapporte à un organe, cet instrument
(
organon) de fonction(s). La dimension « organique » est celle de l’être
vivant, organisé – matérialisé dans l’« organisme », cet ensemble unitaire
et articulé d’organes – et ordonné à une finalité (d’où la connotation
téléologique). Freud en prend bien acte comme de la question des
« pathologies organiques », celles qui affectent l’organe.
Le « symbolique » est analogique : « L’essence de la relation symbolique (
Symbolbeziehung) est une comparaison »
[2]. Considérée génériquement, on peut parler d’une « symbolique du rêve » – et même d’une
« symbolique » identifiée à la capacité native du langage chez l’enfant.
Il serait pourtant de mauvais conseil de confronter formellement ces
« deux ordres »: plutôt convient-il de prendre conseil du réel clinique.
Entre le symbole et la symbolique se met en place la symbolisation. C’est
au plan du travail du symptôme que l’organe rencontre le symbole et
c’est là l’oracle hystérique qui doit nous orienter.
FIGURES DE LA SYMBOLISATION : CLINIQUE DE LA GIFLE
C’est là la leçon majeure de l’hystérie dite « de conversion ». Le terme
« symbolisation » (
Symbolisierung) fait son apparition dans la première
théorie freudienne de l’hystérie, pour nommer la condition même de la
conversion : « il n’existe qu’une relation pour ainsi dire symbolique entre
la cause (
Veranlassung) et le phénomène pathologique, comme le sujet
sain les formule aussi bien dans le rêve, à peu près comme une névralgie
se joint à une douleur morale ou un vomissement à l’affect de dégoût
moral »
[3].
On notera la forme explétive : « il n’existe qu’une relation symbolique » – entendons non proprement réelle –, preuve que Freud maintient,
à l’origine, l’idée d’un symbole comme moins-que-réel. Pourtant, ce qu’il
décrit de la symbolisation hystérique va rapprocher irrésistiblement
corps et symbole. Car l’hystérie exemplifie le moment où le symbole rencontre la chair, sans mystère autre que les ruses du conflit inconscient.
L’exemple paradigmatique en est la névralgie faciale de Cécilie
M. Celle-ci la dévaste depuis quinze ans, par poussées de plusieurs jours,
plusieurs fois par an. Névralgie du trijumeau, rappelle le docteur Freud,
si douloureuse que l’on recourt à toutes les thérapies, des plus superficielles aux plus avasives… jusqu’à l’extraction dentaire ! Rien n’y fait :
même après l’extraction de sept dents, le symptôme revient toujours à la
même place !
Voici qu’ayant fait disparaître le symptôme sous hypnose, Freud
remonte à une scène conjugale. Au cours de celle-ci, avait surgi une
remarque blessante. Et la voilà qui, évoquant cette scène comme si elle
y était, porte la main à sa joue et s’écrie : « Ce me fut comme un coup au
visage (wie ein Schlag im Gesicht)». Le symptôme névralgique se serait
formé là, hic et nunc, au moment où une femme « perd la face » et au
point précis – topographique – de l’affront.
Bonne occasion de formuler le problème générique : « Pas de doute
qu’il s’agissait ici d’une symbolisation; elle avait senti comme si elle avait
réellement reçu le coup au visage. À présent chacun va encore soulever
la question de savoir comment la sensation (
Empfindung) d’un “coup au
visage” a pu parvenir aux extériorités (
Ausserlichkeiten) d’une névralgie
du trijumeau, limitée aux deuxième et troisième rameaux ». Cela se
confirme en tout cas, par la revue des « prétendues offenses »: « il semblait que les affronts subis au cours de plusieurs années, surtout par des
paroles, eussent provoqué,
par le moyen de la symbolisation
[4], de nouveaux accès de cette névralgie faciale. »
« C’était comme (wie) un coup au visage », et voilà qu’instantanément
elle a mal au visage, le visage lui « fait mal » – le wie devient was, le
« comme si » (ana-logique) devient la chose même, sensible au corps. La
relation ana-logique (symbolisante) devient « sensation » (Empfindung).
Cécilie met donc en acte sur-le-champ, par l’innervation corporelle, la
« gifle morale » qu’elle reçoit. Ce n’est pas qu’elle fasse un rapprochement – intellectuel – entre l’idée d’« offense » et celle de « coup », non :
elle met en acte le symbole. En ce domaine, la métaphore s’écrase en
quelque sorte, elle se condense : à peine distingue-t-on, à y penser, l’idée
d’offense de celle de blessure. Le « moral » se corporéifie spontanément
et puissamment.
Même principe pour une certaine douleur de la patiente au talon
droit, où réapparaît la crainte de ne pas se présenter « comme il faudrait » face à des étrangers, donc de commettre un impair ou de faire un
faux pas. La traduction française de l’expression –
das rechte Auftreten
– ne permet pas de saisir ce qui se joue là.
Auftreten signifiant marcher,
mais aussi se présenter et apparaître. Ce qu’appréhende Cécilie, c’est à
la fois le défaut de présentation et le « faux pas », qui, on le sait, hante
l’imaginaire hystérique – notamment au moment de l’entrée en scène, où
elle craint plus que tout de « rater la marche » (qu’elle rate en effet !).
Elle n’est pas sûre de « marcher droit » et d’apparaître « comme il faut ».
Les mots semblent sortir du dictionnaire et s’animer pour alimenter le
commentaire du corps. On se rappelle le terme éloquent de Freud :
mitsprechen, « parler avec », c’est ainsi qu’apparaît le corps hystérique, il se
« mêle à la conversation »
[5].
« Voilà, commente Freud, ce qui semble un exemple frappant,
presque comique, de l’éclosion, au moyen du langage, d’un symptôme
hystérique par symbolisation. »
Voici aussi comment un certain « regard perçant » de sa grand-mère
produit « une douleur térébrante au front ». Il lui aura suffi de prendre
à la lettre – en sa lettre – l’adjectif
bohrend pour ressentir l’action d’une
« perceuse » dans le front. Un puits aura été « foré » au lieu de fulgurance
scopique
[6], angoisse de référence de la figure grand-maternelle. Le signifiant vise donc à la tête et devient sensation migraineuse.
Freud, avec son génie précoce du distinguo, ne confond pas pour
autant symbolisation somatique et conversion. « Le mécanisme de symbolisation, est-il précisé, ne fait que tenir le milieu entre le mécanisme de
l’autosuggestion et celui de la conversion. » C’est donc à la fois moins
« subjectif » qu’une « autosuggestion » et moins « objectif » qu’une
conversion proprement dite. C’est aussi bien la médiation, le moment où
l’« idée » transite dans le corps. Nous tenons par là même la fonction du
« symbole », le « canal » de son « organicisation ».
Cet exemple simple permet de se faire une première idée de la symbolisation, en sa complexité. La symbolisation désigne donc la corrélation
entre un affect psychique (douleur, dégoût) et une manifestation somatique (névralgie, vomissement). C’est en ce sens que l’on peut dire que le
premier se symbolise au moyen du second.
Or, ce mouvement de corps implique intimement la médiation du langage. Tout se passe comme si des formules du langage ordinaire étaient
prises au pied de la lettre : « c’est comme un coup en plein visage », « ça
m’a donné un coup au cœur », « j’ai quelque chose dans la tête », « me
voilà obligée d’avaler ça ». Comment la « façon de parler » (Redensart)
devient-elle mode d’être du corps ? Comment le corps peut-il prendre à
la lettre le langage ?
Quelle signification a donc cette coïncidence entre expressions courantes et symptômes hystériques ? Freud le dit très clairement : « En prenant l’expression verbale (sprachliche Ausdruck) « coup au cœur » ou
« coup au visage », à l’occasion d’un propos blessant, littéralement (wörtlich), en les ressentant comme un fait réel, elle n’en fait pas un mésusage
spirituel (witzige Missbrauch), mais ne fait que ranimer les sensations
auxquelles la locution verbale doit sa justification. »
Il y a bien néanmoins un Witz, puisque le corps hystérique semble
jouer avec le mot ou plutôt transcrit – immédiatement et littéralement –
ce qu’elle a entendu résonner des voix de l’offense. Bref, l’hystérique ne
fait pas que « citer » la doxa collective, elle (dé)montre le ressort hystérique de la langue commune – ce qui donne occasion à Freud de s’interroger sur nous-mêmes, usagers de la langue commune : « Comment en
sommes-nous venus à dire, en parlant d’une personne offensée : « ça lui
a donné un coup au cœur », si l’impression pénible n’a pas réellement été
accompagnée d’une sensation précordiale qu’elle reconnaît et qui peut
donc être reconnaissable ?» Cela vaut aussi bien pour les « sensations
d’innervation apparaissant dans la gorge » au moment d’avaler quelque
chose. Bref, « l’hystérique a raison de redonner à ses innervations les
plus fortes leur sens verbal primitif (ursprünglichen Wortsinn). Peut-être
même a-t-on tort de dire qu’elle crée de pareilles sensations (Sensationen) par symbolisation; peut-être n’a-t-elle nullement pris l’usage du
langage pour modèle, mais puise-t-elle avec lui à la même source ».
Bref, Freud n’est-il pas en train de découvrir que la langue hystérique
du symptôme nous renseigne sur l’inconscient de la langue – et proprement sur l’hystérie immanente de la langue? Il y aurait ainsi à penser une
coalescence du symbole et du symptôme, de la langue et du corps. C’est
comme si la locution était réalisée par l’organe : la « façon de parler », le
sens figuré devient symptôme physique, sens propre. La « symbolisation »
est donc un mécanisme somato-linguistique : « prise au mot » du corps.
On rappellera que Freud ne la confond pas avec la conversion : elle
est moins « psychologique » que l’« autosuggestion » et moins « physique »
que la conversion proprement dite. En d’autres termes, c’est une autosuggestion en acte et le moyen d’une conversion. La symbolisation est ce
par quoi l’idée se transforme en sensation, ou plutôt ce par quoi l’idée
retrouve, comme par re-frayage, la voie de la sensation.
LE « SYMBOLE MNÉSIQUE »: CORPS ET REFOULÉ
Il faut ajouter que le symptôme hystérique a une structure symbolique : il s’agit du « symbole mnésique » ou « symbole-souvenir » (Erinnerungsymbol).
Que se passe-t-il avec la formation de symptôme ? « Le moi a ainsi
réussi à se libérer de la contradiction, mais en échange il s’est chargé
d’un symbole mnésique, innervation motrice insoluble ou sensation hallucinatoire revenant sans cesse… »
[7]
Or, un symptôme somatique peut jouer ce rôle : « Cette douleur primitivement rhumatismale devint chez la malade (Elisabeth v. R. ) le symbole mnésique de ses pénibles émois psychiques… » C’est ainsi aussi que
« la tentative d’inhibition convulsive des organes du langage fut érigée en
symbole, en souvenir de l’événement »
[8].
C’est une véritable « collection de telles symbolisations » qu’il décrit
chez Cécilie M., espèce d’artiste en symbolisation, dans la galerie des
figures hystériques. Il faut comprendre que la sensation vient traduire le
sentiment, introduisant un
nexus symbolisant ou « entre-deux »: « entre
la douleur cardiaque et le trouble émotif, entre la névralgie et la douleur
de pensée »
[9]. L’hystérique se réadresse, en passant par l’autre, en un
mouvement projectif, sa propre interrogation : cette brûlure corporelle,
entre désir et angoisse, vient faire trace de cette question.
« ÇA SYMBOLISE » OU L’INCONSCIENT ORGANIQUE
Le moins que l’on puisse dire est donc que Freud s’était confronté à
la symbolisation depuis longtemps quand il rencontre le champion du
symbole, le disciple de Schweninger nommé Groddeck. Dès le premier
contact, la question du symbole est là, entre eux : « J’ai appris à
connaître par elle [la psychanalyse] d’abord les particularités de la
sexualité infantile et de la symbolique », écrit Groddeck dès sa première
missive. Ses premiers mots
[10] sont pour dire deux choses qu’il ne cessera
de répéter et qu’il faut prendre ensemble : que tout est symbole et que le
terrain d’élection où se démontre l’empire symbolique du « ça » est celui
des « maladies organiques ».
Il est essentiel de saisir que, pour Groddeck, le symbolisme organique
s’appuie sur une théorie des correspondances qui, elle-même, s’étaie sur
un monisme : « le corps et l’âme sont quelque chose de commun, […] il
s’y trouve un ça, une force par laquelle nous sommes vécus cependant
que nous croyons vivre »
[11]. Dès lors,« le “ça” se manifeste aussi bien
comme pneumonie ou cancer que comme névrose obsessionnelle ou
hystérie »
[12]. Ce qui fait que sa théorie est aussi bien un « panorganicisme » qu’un « panpsychisme ». C’est vu d’emblée par le créateur de la
psychanalyse qui, contre l’unicité, plaide pour la dualité et contre
l’unité, pour la multiplicité – plaidoyer pour la distinction esprit/nature
et pour« la grandiose multiplicité »– toutes les belles différences dans la
nature – contre « l’appât de l’unité ».
Cette discussion de résonance métaphysique a un enjeu clinique des
plus effectifs. Chez Groddeck, le symbolisme est ce qui vient manifester
le triomphe sur le « gap » psychique/somatique. D’emblée, il est au-delà
d’une pensée de la conversion.
Le symbole est en d’autres termes la mise en conformité, via le ça,
Janus biopsychique, du moral au physique (et vice versa). C’est là que
se place le « langage d’organe »: « Le ça, écrit-il, ne s’exprime pas seulement par des mots […] Et il semble même que le symptôme organique
parle une langue plus claire et facilement compréhensible; en tout cas,
il fait connaître ses opinions et ses avertissements de façon bien plus
pressante. Le défaut cardiaque a coutume de parler de l’amour, de ses
refoulements et de culpabilité amoureuse; les maux d’estomac nous renseignent sur le tréfonds de l’âme, car le ça a situé le siège de l’âme dans
le ventre; le cancer de la matrice nous parle de péchés contre le devoir
maternel et de volupté contrite; la syphilis, de la morale sexuelle trop
rigide du ça »
[13].
Bref, « le ça crée toutes les maladies après mûre réflexion, et à des
fins précises, la maladie est une expression fonctionnelle du ça, tout traitement doit alors s’adresser au promoteur de la maladie : au ça »
[14]. Passage extraordinaire où le ça apparaît comme le décideur souverain, celui
qui décrète si le virus devient pathogène; si, dans une chute, l’os se fracture ou non. C’est lui aussi qui choisit dans le monde extérieur la cause
de sa maladie et de sa santé, mais aussi le médecin apte à réaliser son
désir de guérison. Ce dernier point attire l’attention sur ce rôle organique et symbolisant du transfert : le symptôme est ce que j’adresse – tôt
ou tard – au « médecin », ce qui embraye du symptôme somatique au
transfert sur « la personne du médecin »
[15].
Ainsi devient intelligible le lien du « ça » au symbole. Le « ça » étant
l’agent omnipotent mais aussi le grand Inconnu, à jamais masqué, c’est
par le symbole qu’il agit et se fait représenter. Le symbolisme est chez
Groddeck, pour le dire brutalement, l’inépuisable (é)jaculation du ça.
C’est ce qui explique le côté sommaire et en quelque sorte sans scrupules
de l’interprète groddeckien, aussi brouillon que le ça l’est, à produire du
symbole en veux-tu en voilà…
L’exemple paradigmatique de la « compulsion de symbolisation »,
avant même la pluie de symboles que le « maître du ça » fait pleuvoir,
mérite l’attention : « la bague représente l’organe sexuel de la femme, et le
doigt, celui de l’homme ». Cette « équivalence » est « contrainte par le ça ».
Le principe en est clairement formulé : « l’homme ne sait pas ce qu’il
fait, […] un inconscient le contraint à se révéler symboliquement, […]
cette symbolisation ne découle pas de la réflexion délibérée, mais de l’activité inconnue du ça ».
Bref, « l’homme est vécu par le symbole », dans la mesure même où il
est agi par le ça. Sauf à bien garder en mémoire que, du ça, l’activité
demeure aussi inlassable qu’« inconnue ». Le « pansymbolisme » s’appuie
chez Groddeck sur un agnosticisme du « ça ». C’est parce que le ça est
inconnaissable que le symbole en est le modus cognoscendi. Mode de
connaissance – au sens le plus littéral – du « ça ». D’où « la compulsion
d’association » – sachant qu’« associer, c’est aligner des symboles ».
LE ÇA ET LE CORPS : FREUD VS GRODDECK
Où est précisément le corps dans tout cela ? C’est à la fois limpide et
plus complexe qu’il n’y paraît. Il est vrai que le symbolisme parle par le
corps et l’organe, et que, ce faisant, le symbole prend corps.
Mais il faut rappeler qu’« il n’existe pour le ça ni corps ni âme,
puisque tous deux ne sont que des modes de manifestation de cet être
inconnu ». L’agnosticisme se confirme : « Je pense que l’homme est vécu
par quelque chose d’inconnu »
[16]. Reste que « le ça ne peut pas faire autrement que de symboliser »: il est question du « ça symbolisant »
[17]. Pour
Freud, grande est, certes, la puissance du ça, mais son « ça » à lui, celui
de sa topique, « ne promeut aucune volonté ». Façon de répondre fermement et directement à Groddeck : le ça
peut beaucoup, peut-être presque
tout, certes, mais il ne
veut rien. Lui prêter une finalité, c’est tout perdre,
en une pensée magique, qui tente tous ceux qui ont l’air de parler couramment la langue du corps, nouvelle version de la
Grundsprache. Il ne
prend sens que par la tension avec le moi, qui tente de vouloir et le sur-moi qui, au fond, sait seul ce qu’il veut ! Ce n’est nullement réduire la
puissance du ça, ce centre de gravité pulsionnelle, que de l’insérer dans
la dialectique intrasystémique. Le « ça » groddeckien est somme toute une
nouvelle émanation du « mystérieux inconscient »
[18]. Ce qui lui manque,
c’est une dialectique de la représentation et de l’affect. Freud retrouvait
avec Groddeck à la fois l’« effet Fliess », soit la biologisation du refoulement, et l’« effet Jung », soit l’exaltation du symbole et de ses métamorphoses – mais, il est vrai, sur le terrain authentifiant de la clinique.
Il est donc essentiel de repartir, à partir de ce point de butée, de la
question du moment symbolisant dans le travail du symptôme.
DU RÊVE AU CORPS : LE SEXUEL
Chez Freud, de quoi y a-t-il symbole ? La « symbolique » est,
d’abord, symbolique du rêve. C’est ensuite l’idée d’une « communauté
symbolique » (
Symbolgemeinschaft) – que l’on pourrait baptiser« inconscient collectif » si l’inconscient n’était, d’essence (
überhaupt), « collectif »
[19]. Quand il écrit le « symbolique » au singulier, c’est pour renvoyer à
la capacité symbolisante présente nativement dans l’enfant
[20].
La démarche de Freud à ce propos est étonnante : il commence par
recenser les rares domaines où des objets fournissent un matériau à la
symbolisation onirique. Or, le premier registre mentionné est celui du
corps (
Leib) – précédant la référence aux parents, frères et sœurs, puis
la naissance et la mort, courte liste qui s’achève avec la nudité
[21].
C’est lorsque l’on passe au registre sexuel que l’on constate un phénomène remarquable : les objets sont en nombre limité, mais la symbolique florissante. Et en effet, avec le sexuel, on retombe toujours sur les
mêmes « objets », de façon monotone et somme toute « pauvre », mais cela
donne lieu à d’infinies variations. Le sexuel se signale donc par ce
« symptôme », déchaînement de l’association symbolique.
Laissant le soin à d’autres – de Spitteler à Jones
[22] – de systématiser la
théorie du symbole, Freud met au jour le problème en sa pointe : comment concevoir le rapport entre symptôme et symbole ?
Le symptôme est formation de compromis du conflit et ne prend effet
que par « l’action psychique » du refoulement. Reste que le symptôme
met le symbole au travail – on l’a vu avec le « symbole mnésique » si
déterminant dans le travail du symptôme hystérique. Assigner un « sens »
à un symbole, voilà un acte au fond sommaire – c’est ce qui donne son
aspect de « nomenclature » plutôt stérile aux « dictionnaires des symboles ». Alors que pour Groddeck et consorts le symbole est la cause du
symptôme, c’est pour Freud le symptôme qui met les ressources du symbole au service de son travail. Nuance qui change tout.
Il y a certes une autonomie du symbole. La symbolique est déjà présente, disponible, et le sujet en fait usage pour ses besoins. On s’avisera
alors notamment que le symbole, dans le rêve même, n’est pas qu’expression, mais, fondamentalement, déformation (
Entstellung), Freud le
situant comme le second élément déformant de la pensée du rêve, après
« la censure »! Il y a une obscurité intrinsèque du symbole, de sorte que,
même sans censure, le rêve serait énigmatique, dans la mesure où il est
soumis à la déformation symbolique. Mais c’est pour ajouter qu’« il est
commode à la censure du rêve de se servir de la symbolique, puisque
celle-ci conduit à la même fin, à l’étrangeté et à l’incompréhensibilité du
rêve ». Symboliser, c’est donc bien, en un même acte, exprimer
et déguiser
[23].
Ce point nous renseigne sur la fonction symbolique, telle qu’on la
trouve aussi dans la formation somatique. Le symptôme se donne comme
codé par une symbolique, qui elle-même est au service de la censure. Il
y a bien néanmoins une autonomie de la fonction symbolique, mais celle-ci ne prend effectivité qu’eu égard à sa fonction dans le symptôme.
SYMBOLE ET SYMPTÔME : LES RELATA
On peut en juger à travers l’examen non pas de tout le symbolique,
mais d’« une relation » – des plus ponctuelles – entre « un symbole » et
« un symptôme »
[24]. L’exemple, notons-le, contraste, avec l’amplitude du
symbolisme groddeckien, mais il donne une idée exacte de la mise au travail du symbole au cœur du symptôme.
Au départ, un « microproblème » de la symbolique : celui du sens du
« chapeau » dans son rapport avec la « tête ». Cela nous renvoie au complexe de castration – angoisse de décapitation –, dans la mesure où,
comme l’apprend l’expérience des analyses de rêves, « le chapeau apparaît comme le symbole du génital masculin ». Autrement dit : « la tête
apparaît comme le symbole du sexe masculin, ou si l’on veut comme la
représentation (Vertretung) de celui-ci ». Non seulement dans les rêves,
mais aussi dans les fantasmes et les symptômes : ainsi court le symbole, à
travers les formations inconscientes…
Quant au chapeau, il pose un petit problème : ce n’est pas la tête,
mais il a vocation à être posé ou enfoncé sur la tête, bref c’est comme
« une tête prolongée, mais enlevable ». Pourquoi Freud s’emploie-t-il
ainsi à raisonner sur cette histoire de têtes et de chapeaux ? Ce n’est pas
tant pour nous convaincre que l’objet chapeau illustre bien la symbolique phallique, que pour en trouver une confirmation dans et par le travail du symptôme. Cette histoire de « couvre-chef » tournerait vite à la
plus vaine spéculation symbolique s’il n’y avait… un étrange comportement de patients obsessionnels : « Ils guettent dans la rue sans arrêt si
quelqu’un de leur connaissance a salué d’abord en ôtant son chapeau ou
s’il semble attendre leur salut à eux – et se formalisent si le “coup de chapeau” ne vient pas comme il faut. »
On voit le symbole à l’œuvre dans le symptôme : le sujet pratique son
rapport à l’autre par le biais de ces symboles matérialisés que sont les
chapeaux. Dire qu’il « travaille du chapeau » ne ferait que prendre à la
lettre, avec la facilité de l’association, le travail de la locution dans le
symptôme. On notera que l’usage symptomatique du symbole en
confirme le contenu autant qu’il en reçoit éclairage.
Voici donc un symptôme obsessionnel en situation sociale – qui date
donc un peu, il est vrai, étant très lié à la mode et aux usages –, mais qui
montre, par un petit tableau de phénoménologie sociale, la pratique du
« complexe de castration » – qui se renouvelle avec les modes de jouissance sociale.
SYMBOLE ET INSYMBOLISABLE : LA CASTRATION
Nous sommes là sur une piste décisive : le symbolisme est sexuel,
ordonné qu’il est à la castration, et il débouche sur une thématique symbolique unique en son genre : phallique. Ce qui est en cause, c’est de
symboliser le manque.
Or, l’« objet » monotone et polysémique n’est autre que le phallus.
C’est l’hypocondrie qui, par comble de paradoxe, donne la clé de l’organicité inconsciente : comment la « maladie imaginaire » fournirait-elle
la clé de ce qui se joue dans l’organique ?
Pas de vécu hypocondriaque, souligne Freud, sans « transformation
d’organe ». Mais celle-ci a lieu, au sein même de l’organisme, selon une
causalité non organique : c’est le corps libidinal-narcissique qui se trouve
« modifié »
[25]. Le sujet qui « se plaint », alors que l’examen ne lui trouve
« rien », a raison en quelque sorte. Il fait allusion à des métamorphoses
qu’il sent bel et bien, dans la mesure où elles affectent le corps narcissique. Or, nous connaissons un organe susceptible de tumescence et de
détumescence cyclique, de se congestionner. Tout se passe comme si tout
organe du corps ainsi tuméfié, excité, mortifié mimait le phallus.
On peut ainsi voir surgir la « libido d’organe »: l’organisme, cette unité
fondatrice de « l’organique », est en fait la couverture pour une activité
parcellaire
[26]. Mais aussi que tout organe peut valoir comme « un-phallus ».
Cela nous renvoie à la question de l’objet : trajet qui va de « l’analogie organique » (
organische Analogie) entre les objets (pénis/enfant) au
principe capital d’« équivalence symbolique » (
symbolische Gleichstellung)
[27] qui permet de poser une équation entre les objets selon lesquels
s’en opère la sédimentation : oral/anal/phallique.
Nous pouvons revenir à la lueur de ce trajet à l’exemple initial qui
trouve à éclairer l’ensemble de cette enquête.
On comprend en quoi le symptôme dentaire est là paradigmatique.
Voilà en effet un « organe » susceptible de se détacher.
Qu’est-ce qu’une dent ? Un organe dur – le plus dur même du corps
humain, au point de pouvoir servir d’arme au besoin –, morceau d’ivoire
(« dentine ») revêtu sur sa partie extérieure d’une couche nommée
« émail » enracinée dans le tissu conjonctif nommé « pulpe » et implanté
sur le bord des maxillaires.
Cet organe qui sert à la manducation est susceptible de s’altérer, de
se carier, de s’infecter et finalement de tomber.
L’apparition des dents prend son sens dans le développement libidinal. Le nourrisson naît édenté – c’est même ce qui lui vaut à l’occasion
le mépris de l’aîné. Quand les dents apparaissent, c’est le signe que « la
nourriture n’est plus exclusivement aspirée, mais mâchée »
[28]. D’une part,
on passe du liquide au « solide » – de quoi « se mettre quelque chose sous
la dent » –, d’autre part, plus question de fusionner avec l’objet. Si les
dents représentent un progrès dans l’autonomie, elles apparaissent de
fait comme ce qui gêne pour fusionner avec l’objet. Le « fait de mordre
représente la forme primitive de l’impulsion sadique », dans la mesure où
la dentition est, selon la remarque de Karl Abraham, « le premier instrument avec lequel l’enfant peut réaliser des destructions du monde des
objets »
[29] – ce qui, solidairement avec les événements contemporains de la
maîtrise des sphincters et de la musculation, marque l’entrée dans la
phase sadique-anale.
La double vague de la dentition est même corrélée par Freud au développement psychosexuel et œdipien.
LE COMÉDON ET LA CARIE : LES TRIBULATIONS SOMATIQUES
DE L’HOMME AUX LOUPS
La « dent » (Zahn) est mentionnée par Freud en sa signification symbolique. Si les symboles sont des « traductions fixes », il faut rappeler que
c’est le travail du symptôme qui lui assigne son sens « mobile ». Il est clair
que, dès lors que l’homme « a des dents », il peut les perdre. Ne reculons
pas devant la vérité de La Palice, car c’est à cela que revient la « donne »
de l’organe dans le jeu de la castration.
On en trouve un exemple à travers la saga somatique de l’Homme aux
loups
[30], exemplifiant comment la castration travaille le sujet au corps ou
plutôt comment le sujet fait travailler le corps pour travailler la castration.
Dans la tempête somatique qui signe l’hypocondrie obsessionnelle de
Pankejeff, les troubles odontologiques ont moins attiré l’attention que
ses difficultés intestinales ou que ceux qui affectent sa peau. En fait, il
apparaît que cette gamme étendue qui lui fait jouer de l’intestin, de la
peau et des dents donne toute sa résonance aux (dis)harmonies de la castration.
Dans un premier temps, se développe toute une inquiétude autour de
son nez, polarisée par l’extraction d’un comédon, puis par l’opération
des glandes sébacées. Mais voilà que surgit la préoccupation dentaire,
comme en contrepoint du souci dermatologique : « Tout à coup la veille
de son départ pour la campagne, notre patient fut pris de la peur que la
dent dont il avait souffert plusieurs mois auparavant puisse lui gâter ses
vacances. » À peine débarrassé de ses problèmes de peau, voilà qu’il se
tourne vers le « médecin des dents »: « Il se rendit alors chez le dentiste
et lui permit de lui arracher ce qu’on vit ensuite n’être pas la dent en
question. Le lendemain, le patient regretta profondément cette visite,
certain maintenant qu’une autre dent était cause du mal. »
Ce que Pankejeff guette anxieusement, au seuil de cette traversée solitaire de l’angoisse que d’autres appellent « vacances », c’est une crevasse
par où l’angoisse diffuse et erratique de castration puisse venir s’inscrire, canalisant l’angoisse vers l’organe. À peine le trou sur le nez cautérisé, il en cherche un dans la gencive et requiert à cette fin un acte
chirurgical d’un spécialiste, « opérateur » expert en castration. Dentistes
et dermatologues sont mis en concurrence comme conseillers et agents
castrateurs, en d’interminables ruminations dont il a le secret.
Le névrosé est en effet en demande envers la personne du médecinchirurgien, autant qu’il le craint – passant du transfert au préjudice –
corporel
[31]. Et pour cause : il en fait l’« opérateur » de la castration. C’est
à la fois le protecteur contre l’effroi et la figure potentielle du Grand
Castrateur. Quel soulagement quand il entend de la bouche de son nouveau dentiste qu’« une dent dangereuse », « laissée dans la bouche du
patient », était « responsable de tous les maux de celui-ci, y compris le
bouton sur le nez »! Cette infection susceptible de « s’étendre à n’importe
quel organe du corps », voilà ce qu’il fallait dire au patient pour fonder,
avec l’autorité de l’expert, le délire hypocondriaque. De quoi soupçonner que l’Homme dit « aux loups » se fait les dents sur l’os de la castration…
LE SITE ORGANOLOGIQUE : MYTHE ET SYMBOLE
Cela nous permet de revenir à l’ensemble de la problématique freudienne du symbolisme organique. Nous avons vu comment Freud ne se
fie pas à la puissance toute symbolique du ça. Alors que pour Groddeck
le symbole est le médium entre le « ça » et la maladie organique, pour
Freud, c’est « l’inconscient » qui est le médium entre psyché et soma
[32].
Le symbole est référé à la causalité psychique, mais on comprend
pourquoi le mythe en parle si bien, à condition de pas l’introniser en
organe de l’inconscient collectif, mais d’y voir un texte qui traduit le
refoulé à l’usage du collectif.
La punition hépatique de Prométhée s’éclaire dans la perspective de
la symbolisation. On sait que le héros de la transgression est enchaîné à
un rocher où un vautour dévore chaque jour son foie : « Le foie (
Leber),
commente Freud, valait pour les Anciens comme le siège de toutes les
passions et désirs : une punition comme celle de Prométhée était donc la
bonne pour un criminel pulsionnel qui avait volé sous l’impulsion de
désirs mauvais »
[33].
Les dieux visent le transgresseur là où il a fauté. C’est là que s’accomplira la passion de la castration. Prométhée sera puni par où il a
« péché » – ce qui ouvre la voie au renoncement pulsionnel. Ce sur quoi
s’excite l’imaginaire mythologique, c’est cette question du manque. Le
foie ainsi dévoré sans fin par l’aigle donne l’une des images les plus efficacement cruelles de cette action térébrante de l’agent castrateur.
LE SAVOIR OBSCUR : PUISSANCES DU SYMBOLE
Ce dont le mythe témoigne ainsi, c’est d’un statut originaire du corps
comme lieu d’un savoir.
Une curieuse notation de Freud prend toute sa portée clinique dans
ce contexte. Allusion au fait qu’à « l’homme de l’origine » (
Urmensch), il
fut peut-être « donné de comprendre le monde extérieur à l’aide de ses
propres sensations et relations corporelles » (
Körperempfindungen und
Körperverhältnissen)
[34].
Il se pourrait que le symbolisme organique constitue la séquelle active
de ce vécu originaire. Si en effet le corps fut à l’origine organe de
connaissance du monde, organon du réel – avant que ne s’institue la distinction entre perception endogène (corporelle) et connaissance du
monde extérieur –, tout se passe comme si la maladie organique créait les
conditions d’un retour à ce « savoir de l’organe ». Espèce de « cognition
physique » qui embraye sur la fonction-symbole. La suggestion freudienne, bien entendu, implique que c’est en effet dans ces « relations corporelles » (Körperverhältnissen) que prennent corps les rapports
symboliques. L’« idée symbolique » naîtrait d’un certain rapport – physique – entre les sensations corporelles.
À quelles conditions cette régression symbolique s’opère-t-elle ? On
pourrait, en réactivant la notion d’« action interne » ou « autoplastique »
empruntée à Ferenczi dont nous avons montré toute la portée pour la
question du corps et du symptôme
[35], le résumer ainsi : chaque fois que le
sujet est dans l’impossibilité de pousser en avant son désir dans le
monde, qu’il est réduit à l’impuissance, s’ouvre la possibilité d’une
action sur son propre corps, action interne qui lui permet de ne pas rester inactif. Tentative de modifier le « dedans », à défaut d’agir sur le
dehors. Avec la « symbolisation » hystérique dont nous sommes partis, on
pourrait bien saisir sur le vif cette induction primaire qui porte avec elle
une mobilisation du symbole.
Mais, on le sait, Freud identifie la « pulsion de mort » comme cette
étrange pulsion qui s’emploie à « détruire sa demeure organique »
[36]. Point
donc de symptôme somatique sans ce double mouvement de mortification
et de reliaison :
l’organe joue du symbole pour mettre en acte cette tension de déliaison.
Ainsi Groddeck ne croit-il pas si bien dire quand il fait ce constat en
forme de reproche à l’auteur de
Le moi et le ça: « Il n’a fait le pas que
secrètement, à l’aide d’une pulsion de mort ou de destruction »
[37] ? Ce
« pas »-là ne peut être que « secret », tant, de dessous le bruit de la tempête organique, il faut savoir percevoir la « rumeur » de la pulsion de
mort et, de dessous les grandes orgues symboliques, le travail de Pénélope de la lutte entre symbolisation et déliaison.
On comprend aussi pourquoi la question renvoie à la « bisexualité »,
chère à Groddeck autant qu’à Fliess. En fait, s’il n’y a certes pas de symboles que sexuels, c’est le sexuel qui pose la question de la symbolisation.
En ce sens très spécifique, tout symbole est sexuel, dans l’inconscient,
dans la mesure où c’est la langue qui renvoie à un « insymbolisable ».
Est-ce un hasard si l’exemple-souche de Groddeck, celui de l’anneau, se
référait au couple – comme s’il pressentait que le symbole « s’excite »
autour de cette béance du « rapport sexuel »?
C’est sur cette vacance signifiante que s’écriraient les « hiéroglyphes », appel à l’autre
[38]. En deçà du symbole, apparaît donc un « chiffrage » du corps, celui qu’évoque dans le passage placé en exergue
l’auteur de la
Lettre de Lord Chandos, décrivant une crise majeure de
l’être parlant dépossédé de la jouissance des mots et du sens – en un
troublant écho à l’idée freudienne d’un corps originaire, déchiffrant le
monde à l’aide de ses sensations. « Étrange magie », certes, mais qui
trouve dans le savoir de l’inconscient sa clé et sa rigueur logique. Sauf à
s’aviser qu’au-delà de quelque inconscient du corps à la fois symbolisant
et symbolisé, l’inconscient apparaît, entre psyché et soma, comme le
« maillon manquant », manque actif qui travaille le sujet au corps.
[*]
Ce texte se situe dans le contexte d’une recherche qui a trouvé sa place dans nos
Leçons psychanalytiques sur Corps et symptôme, Anthropos/Economica, Poche psychanalyse, 1997,2 vol. Nous
y renvoyons donc pour les « attendus » de la présente contribution.
[1]
Assoun P.-L. (2001), « Le refoulé organique. Le travail inconscient de l’organe », in
Trames,
n° 30-31, p. 19-37.
[2]
Freud S.,
Leçons d’introduction à la psychanalyse, X
e leçon,
GW, XI, p. 153 (nous citons
désormais les œuvres de Freud d’après les
Gesammelte Werke, Fischer Verlag, en retraduisant les passages concernés).
[3]
Freud S.,
Le Mécanisme psychique des phénomènes hystériques,
GW, I, p. 83-84.
[4]
Souligné par moi.
[5]
Sur cette notion, cf. nos
Leçons psychanalytiques sur Corps et symptôme, t.1.
[6]
Cf. notre ouvrage
Le Regard et la voix. Leçons de psychanalyse, Anthropos/Economica, 2001,
2
e éd.
[7]
Freud S.,
Les Psychonévroses de défense, sect. I,
GW, I, p. 63.
[8]
Freud S.,
Études sur l’hystérie,
GW, I, p. 149, cas d’Emmy v. N.
[9]
Freud S.,
Études sur l’hystérie,
GW, I, p. 249-250.
[10]
Lettre de Groddeck à Freud du 27 mai 1927, in
Ça et moi, Gallimard, 1977, p.35.
[13]
Groddeck G., « Le ça et la psychanalyse », in
La Maladie, l’art et le symbole, Paris, Gallimard,
1974, p. 96-97.
[15]
Sur ce point, cf. nos contributions in
Le Journal des psychologues, n° 196, avril 2002, p.26-29 et 35-39, « La scène du transfert : le réel indéclinable » et « Cet amour nommé transfert. De Freud
à Lacan ».
[16]
Groddeck G.,
Le Livre du ça, Gallimard, 1974, chap.2, p. 20.
[17]
Ibid., chap. 8, p. 9.
[18]
Freud S.,
Remarques sur la théorie et la pratique de l’interprétation des rêves, 1923.
[19]
Freud S.,
L’Homme Moïse et la religion monothéiste, III, 2
e partie,
GW, XVI, p. 241 et notre
commentaire in
Freud et les sciences sociales. Psychanalyse et théorie de la culture, Armand Colin,
Cursus, 1993 et
Le Préjudice et l’idéal. Pour une clinique sociale du trauma, Anthropos / Economica,
1999.
[20]
Freud S.,
L’Homme Moïse, op. cit., p. 241.
[21]
L’Interprétation du rêve, chap. VI et
Leçons d’introduction à la psychanalyse, X, « La symbolique dans le rêve »,
GW, XI, p. 154.
[22]
Jones E., « La théorie du symbolisme », 1916, in
Théorie et pratique de la psychanalyse, Paris,
Payot.
[23]
Freud S.,
Leçons d’introduction à la psychanalyse, X
e leçon,
GW, XI, p. 171.
[24]
Freud S.,
Une relation entre un symbole et un symptôme, 1916,
GW, X, p. 393-396.
[25]
Freud S.,
Pour introduire le narcissisme, sect. I et notre commentaire in
Leçons psychanalytiques sur Corps et symptôme, op. cit.
[26]
Assoun P.-L. (1998), « L’organologie freudienne », in
Le Fait de l’analyse, n° 5, « Les organes »,
p. 69-89.
[27]
Freud S.,
Sur les transpositions pulsionnelles, en particulier de l’érotique anale, GW, X, p.409.
[28]
Freud S.,
Trois Essais sur la théorie sexuelle, II, « La sexualité infantile »,
GW, V, p. 82.
[29]
Abraham K.,
Esquisse d’une histoire du développement de la libido fondée sur la psychanalyse des troubles mentaux, 1924.
[30]
Mac Brunswick R. (1981), « Supplément de À partir d’une névrose infantile de Freud », 1928,
in
L’Homme aux loups par ses psychanalystes et lui-même, Paris, Gallimard
, p. 276-281.
[31]
Assoun P.-L. (1999),
Le préjudice et l’idéal. Pour une clinique sociale du trauma, Anthropos/Economica.
[32]
Lettre à Groddeck du 5 juin 1917 et notre commentaire in
Leçons psychanalytiques sur Corps
et symptôme, t. 1, p. 12 sq.
[33]
Freud F.,
Sur l’acquisition du feu, GW, XVI, p. 5.
[35]
Assoun P.-L.,
Leçons psychanalytiques sur Corps et symptôme, t. 1, p.40-41.
[36]
Freud S.,
Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse, XXXII
e,
GW, XV,
p. 113.
[37]
Lettre de Groddeck à Emmy von Voigt du 15 mai 1923, in
Ça et moi, op. cit., p. 147-148.
[38]
Assoun P.-L.,
Leçons psychanalytiques sur Corps et symptôme, t. 2, p. 76 sq.