2002
Revue française de psychosomatique
Une histoire critique du symbolisme organique
Claude Smadja
107 avenue du Général-Michel-Bizot 75012 Paris
L’attribution de sens au symptôme somatique dépend exclusivement de la qualité du travail psychique. La valeur symbolique du symptôme somatique varie ainsi du
pôle de moindre sens au pôle du sens le plus riche. Certains courants de pensée psycho-somatiques se sont écartés de cette conception issue des travaux de Freud et ont privilégié, dans leur théorisation, la valeur de la conversion.Mots-clés :
Névrose actuelle, Conversion hystérique, Travail psychique, Fantasme, Point de vue économique.
Attributing meaning to the somatic symptom exclusively depends on the quality of psychic work. The symbolic value of the somatic symptom varies therefore from the
pole of least meaning to the pole of the richest meaning. Certain currents of thinking in
psychosomatics have strayed away from this conception in Freud’s work, preferring to
emphasize the value of conversion in their theorization.Keywords :
Actual neurosis, Hysterical conversion, Psychic work, Fantasy, Economic point of view.
Die Attribution des Sinnes an ein somatisches Symptom hängt einzig von der Qualität der psychischen Arbeit ab. Der symbolische Wert des somatischen
Symptoms variiert somit vom Pol mit dem wenigsten Sinn zum Pol mit dem meisten Sinn.
Manche Strömungen psychosomatischen Denkens haben sich von dieser Konzeption, die
aus Freuds Arbeiten stammt entfernt und priviliegieren in ihrer Theorie den Wert der
Konversion.Schlagwörter :
Aktualneurose, Hysterische Konversion, Psychische Arbeit, Phantasie, Ökonomischer Gesichtspunkt.
La atribución de sentido al sintoma somático depende exclusivamente de la
calidad del trabajo psíquico. El valor simbólico del sintoma somático varía así desde el polo
de menor sentido hasta al sentido más rico. Ciertas corrientes del pensamiento psicosomático se han alejado de esta concepción procedente de los trabajos de Freud y han privilegiado, en su teorización, el valor de la conversión.Palabras claves :
Neurosis actual, Conversión histérica, Trabajo psíquico, Fantasma, Punto de vista económico.
C’est autour du symbolisme organique que pivote l’ensemble des
modes de pensée psychosomatique. Tel praticien, devant un patient se
plaignant de dorsalgies, pensera : « Il en a plein le dos. » Tel autre praticien exclura toute signification psychique et n’envisagera que des déterminations physiopathologiques. Lorsque l’on étend le champ des
somatisations vers des maladies constituées, telles des cancers ou des
affections des fonctions vitales de l’organisme, la question du symbolisme
organique devient plus restrictive. Tous les courants de pensée psychosomatique depuis la naissance de la psychanalyse ont cherché à dépasser le
dualisme soma-psyché en élaborant des théories qui visaient à rendre
compte de l’unité fondamentale de l’être humain. Au cours de ces élaborations, dire que l’attribution de sens au symptôme somatique s’est révélé
comme le critère différentiel principal des différentes théories proposées.
Cette présentation historique ne se veut pas exhaustive car cela excéderait le cadre d’un article de revue. Elle est conçue comme une introduction à la question du symbolisme organique. Elle cherchera à
dégager, du point de vue théorique, à partir et depuis Freud, les problématiques qui ont été en débat entre les différents auteurs qui se sont
intéressés à cette question. En suivant une trajectoire historique, je tenterai de montrer à l’aide de l’analyse critique d’un certain nombre de
textes fondateurs chez différents auteurs psychosomaticiens comment
s’est dialectisée la question du symbolisme organique.
Les bases psychanalytiques de la psychosomatique sont présentes à
mon sens en totalité dans l’œuvre freudienne. Cela signifie que tous les
outils conceptuels dont nous avons besoin pour décrire d’un point de vue
psychanalytique les différentes figures du fonctionnement psychique
d’un patient somatique et leurs liens avec les processus de somatisation
se trouvent dans les textes freudiens, les uns à l’état d’ébauche, les
autres à un degré d’élaboration avancé. Le développement et l’enrichissement de ces concepts et conceptions freudiens ont représenté au fil de
l’histoire la matière principale de la recherche psychanalytique dans le
champ de la psychosomatique.
Freud n’était pas un psychosomaticien au sens ordinaire où nous l’entendons aujourd’hui. Cependant, il a croisé le symptôme somatique de
nombreuses fois au cours de sa pratique et de sa réflexion psychanalytiques. Comme à son habitude, rien de ce qui apparaissait au cours de sa
pratique n’était exclu ou rejeté comme objet d’analyse. Le symptôme
somatique fut alors compris dans son articulation avec l’ensemble de
l’économie pulsionnelle du patient. Pour Freud, les symptômes somatiques étaient classés dans trois lieux nosographiques distincts : les maladies organiques, les symptômes fonctionnels et les symptômes
conversionnels de l’hystérie. La maladie organique, qui est l’objet spécifique de la pratique psychosomatique aujourd’hui, a été très peu envisagée par Freud, probablement du fait que les malades qui développaient
une affection somatique avérée ne suivaient pas de circuit qui les conduisait vers le psychanalyste. Toutefois, Freud était convenu en 1924, dans
un texte qu’il a écrit pour l’Encyclopédie Marcus et intitulé « Psychanalyse et théorie de la libido », que des facteurs psychiques pouvaient
intervenir dans la genèse et le développement d’une affection somatique.
Un peu plus tard, au cours de sa 32e conférence, intitulée « Angoisses
et vie pulsionnelle », il énonçait une hypothèse de grande envergure, en
prédisant que des états de désintrication pulsionnelle pouvaient jouer
un rôle non négligeable dans la détérioration des grandes fonctions
vitales.
La question du symbolisme organique chez Freud est indissociable de
la séparation très tôt énoncée au commencement de son œuvre entre les
névroses actuelles et les psychonévroses de défense, c’est-à-dire les
névroses classiques. Cette distinction a pour Freud une triple valeur,
nosographique, métapsychologique et thérapeutique. Dans sa conception
unifiée des névroses, la névrose actuelle apparaissait à bien des égards
comme le vilain petit canard qui ne suivait pas les caractéristiques psychiques des névroses classiques et dont la définition pouvait se résumer
en une déficience du fonctionnement de l’inconscient. Dans le « ManuscritE » en 1894, Freud précise les conditions psychiques de la névrose
actuelle qui aboutissent à ce constat : « La tension sexuelle se transforme
en angoisse dans les cas où, tout en se produisant avec force, elle ne subit
pas l’élaboration psychique qui la transformerait en affect, phénomène
dû soit à un développement imparfait de la sexualité psychique, soit à
une tentative de répression de cette dernière (c’est-à-dire à une défense),
soit encore à une désagrégation, soit enfin à l’instauration d’un écart
devenu habituel entre la sexualité physique et la sexualité psychique. »
La régularité avec laquelle Freud retrouvait ces conditions psychiques
déficitaires chez les patients névrosés actuels l’avait amené à considérer
qu’ils n’étaient pas une indication pour une cure psychanalytique.
Le symptôme somatique se trouve au carrefour de la névrose
actuelle et de la névrose hystérique. Selon la conception freudienne, il
appartient à l’une et à l’autre, il est fait de leurs rapports réciproques et
de leur enchevêtrement. Il est le témoin du lent développement entre les
fonctions somatiques et la psychisation des pulsions aboutissant au fonctionnement psychique. Pour Freud, il est fait de chair et d’esprit tout à
la fois. Sa valeur sémantique ou symbolique dépend de la qualité du
fonctionnement psychique individuel. Le symptôme somatique peut ainsi
parcourir la ligne de sens du niveau le plus pauvre au niveau le plus
riche. C’est dans son texte daté de 1910 sur le trouble psychogène de la
vision que Freud pose les bases à la fois de la différenciation entre le
symptôme conversionnel hystérique et le symptôme fonctionnel de la
névrose actuelle, mais aussi de leurs liens réciproques, que l’on peut dire
psychosomatiques. L’unicité du symptôme actuel et du symptôme hystérique procède pour Freud de leur origine commune dans une distorsion
de la sexualité. Le découpage qui les rend distincts se situe à l’intérieur
du fonctionnement sexuel individuel dans son devenir psychosexuel.
Ainsi, Freud écrit-il : « On fait injustement à la psychanalyse le reproche
de conduire à des théories purement psychologiques des processus pathologiques. Déjà, l’accent mis sur le rôle pathogène de la sexualité, laquelle
assurément n’est pas un facteur exclusivement psychique, devrait la protéger contre ce reproche… Ainsi, la psychanalyse, elle aussi, est prête à
accorder, voire à postuler que tous les troubles fonctionnels de la vision
ne peuvent pas être psychogènes comme ceux qui viennent du refoulement de la scoptophilie érotique. »
Le critère différentiel autour duquel s’opère la différenciation qualitative entre les deux symptômes, actuel et hystérique, est lié à la qualité
du refoulement. Ainsi, c’est de l’épaisseur des mécanismes de défense
névrotiques que dépendent la structuration du symptôme somatique et sa
définition économique. Cela signifie que, pour Freud, le dynamisme de
l’inconscient et sa richesse en représentations joue un rôle décisif dans
cette définition. Au symptôme hystérique, Freud va ensuite opposer le
symptôme actuel dont il va relever deux types de déterminations étiologiques, les unes d’ordre physiopathologique, les autres d’ordre toxique.
Les rapports entre les deux symptômes sont précisés dans la suite du
texte. Leur définition ne tient pas simplement comme on l’a vu à leur statut métapsychologique mais aussi à leur place dans l’histoire individuelle. « Les troubles psychogènes de la vision, écrit Freud, ne pourront
pour ainsi dire jamais se produire sans troubles névrotiques (actuels),
mais les derniers pourront se produire sans les premiers. » Ce qui est mis
ici en avant par Freud est la dimension développementale ou génétique
dans la détermination du symptôme somatique. Le symptôme hystérique
est un symptôme actuel transformé au fil du temps par l’organisation
névrotique du fonctionnement psychique. Ainsi, la distinction entre
symptôme actuel et symptôme hystérique est indissociable des processus
de transformation liés à la psychisation des pulsions et au développement
du fonctionnement psychique. Toute la conception freudienne du symptôme somatique est contenue dans cette idée forte qui trouvera sa forme
imagée dans la métaphore du grain de sable et de la perle et selon
laquelle la perle de l’hystérie se construit autour du grain de sable de la
névrose actuelle.
Dans l’avant-propos de l’analyse du cas Dora, en 1905, Freud fait
une observation clinique extrêmement fine sur les rapports entre la qualité du discours du patient somatique et le symptôme somatique. Cette
observation le conduit à des réflexions théoriques d’une grande portée
du point de vue psychosomatique : « L’incapacité où sont les malades
d’exposer avec ordre l’histoire de leur vie en tant qu’elle correspond à
l’histoire de leurs maladies n’est pas seulement caractéristique de la
névrose, elle revêt aussi une grande importance théorique. » Une note de
bas de page précise ce propos. Il évoque une patiente qu’il a vue en
consultation : « Je laissai la malade elle-même, dans une première séance,
raconter son histoire. Ce récit étant absolument clair et ordonné, malgré
les événements particuliers auxquels il était fait allusion, je me dis qu’il
ne pouvait s’agir dans ce cas d’hystérie et je fis immédiatement un examen somatique très soigneux, grâce auquel je découvris un tabès moyennement évolué. » Il n’est pas excessif de dire que cette observation est
quasi prophétique et annonce les travaux des psychosomaticiens de
l’École de Paris et la découverte de la pensée opératoire en 1962. Elle
révèle le soin qu’accorde Freud à la qualité du fonctionnement psychique
dans ses rapports au symptôme somatique. La gageure de Freud, comme
on le voit dans ce texte, est d’affirmer qu’il est possible de faire un diagnostic différentiel entre symptôme hystérique et maladie organique, à
partir de la seule évaluation du fonctionnement psychique du patient et,
partant, de la structuration de son discours.
Le cas Dora est le texte de Freud dans lequel se trouvent regroupées
toutes les idées qui forment sa conception du symbolisme organique.
Dora est une jeune femme qui présente une grande variété de symptômes
somatiques : des crises de migraine, des crises de toux, une aphonie, des
troubles digestifs et uro-génitaux, l’ensemble sur fond de troubles du
caractère et de dépressivité psychique. Les relations complexes qu’elle
noue avec les deux couples que constituent ses parents et Monsieur et
Madame K. constituent le cœur de sa brève analyse qu’elle fait avec
Freud. Les deux symptômes, toux et aphonie, font l’objet d’un développement psychanalytique très approfondi, qui aboutit chez Freud à des
interprétations symboliques sans ambiguïté. Si nous prenons l’exemple
du symptôme aphonie, Freud propose l’interprétation suivante :
« L’aphonie de Dora permettait ainsi l’interprétation symbolique suivante : pendant que l’aimé était au loin, elle renonçait à la parole qui
perdait toute sa valeur puisqu’elle ne pouvait pas lui parler, à lui. » Sans
entrer dans les détails du processus analytique qui a conduit à cette
interprétation, ce qui est révélé ici est la liaison entre le travail de l’interprétation et les multiples voies associatives qui ont été fournies par
l’analysante. Cette liaison aboutit au rapprochement symbolique entre
les pensées latentes de Dora et son symptôme somatique, l’aphonie. Il est
important de souligner que pour Freud cette signification n’est pas exclusive. Elle ne représente que l’un des sens possibles au sein d’un édifice de
détermination stratifié qui aboutit à la construction du symptôme somatique. La conception freudienne de la formation du symptôme somatique
repose tout entière sur une notion qu’il a développée à propos de Dora,
la complaisance somatique. Cette notion, affirmons-le encore, contient
toute la complexité de la pensée freudienne au sujet du symptôme somatique. Elle est le témoin de l’unicité entre la névrose hystérique et la
névrose actuelle. Voici comment Freud pose le problème de la complaisance somatique : « Rappelons-nous ici qu’on s’est souvent demandé si
les symptômes de l’hystérie étaient d’origine psychique ou somatique.
Une fois l’origine psychique admise, on peut encore se demander si tous
les symptômes de l’hystérie sont nécessairement déterminés psychiquement. Cette question, comme tant d’autres auxquelles des chercheurs
assidus s’efforcent en vain de répondre, est mal posée. Le véritable état
de choses n’est pas renfermé dans cette alternative. Pour autant que je
puisse le voir, tout symptôme hystérique a besoin d’apports des deux
côtés. Il ne peut se produire sans une certaine complaisance somatique
qui se manifeste par un processus normal ou pathologique dans ou sur
un organe du corps. Ce processus ne se produit qu’une fois – tandis que
la faculté de répétition fait partie du caractère du symptôme hystérique
– s’il n’a pas de signification psychique de sens. Ce sens, le symptôme
hystérique ne l’a pas de prime abord. Il lui est conféré, il est en quelque
sorte soudé avec lui et peut être différent dans chaque cas, selon la
nature des pensées refrénées qui cherchent à s’exprimer. »
La valeur capitale des idées ici énoncées m’a obligé à fournir cette
longue citation de Freud. Nous comprenons que la valeur symbolique du
symptôme conversionnel hystérique est le fait d’une construction psychique secondaire. Le sens, dit Freud, est ajouté au symptôme somatique, il ne lui est ni consubstantiel ni antérieur. Il repose sur une base
organique que Freud métaphorise sous la notion de complaisance somatique. Celle-ci s’établit sur la base de conditions psychosomatiques qui
renvoie tout au développement sexuel du sujet. Ainsi, Freud, à propos de
la toux de Dora, développe l’idée que « l’activité intense et précoce de
cette zone érogène (les lèvres) est par suite la condition d’une complaisance somatique ultérieure de la part du tube muqueux qui commence
aux lèvres. Plus tard, poursuit Freud, à une époque où le véritable objet
sexuel, le membre viril, est déjà connu, se produisent des circonstances
qui accroissent à nouveau l’excitation de la zone buccale, restée érogène ». La notion de complaisance somatique et celle développée plus
tard par Pierre Marty de fixations somatiques se révèlent, comme on le
voit ici, très proches du point de vue théorique.
Nous pouvons résumer en deux points la position freudienne développée à partir de l’analyse du cas Dora. Le premier est que le symbolisme organique, ou l’attribution de sens au symptôme somatique, a une
origine exclusivement psychique. Le second est que le fondement organique du symptôme somatique est toujours lié à la fonction sexuelle.
Dans sa 24e conférence d’introduction à la psychanalyse en 1916-1917
sur la « Nervosité commune », Freud confirme ces vues élaborées une
vingtaine d’années plus tôt. S’appuyant sur l’exemple des maux de tête
ou des lombalgies hystériques, Freud écrit : « L’analyse nous montre que,
dans la condensation et le déplacement, ces douleurs sont devenues une
satisfaction substitutive pour toute une série de fantaisies ou de souvenirs libidinaux. Mais il fut un temps où ces douleurs étaient réelles, où
elles étaient un symptôme direct d’une intoxication sexuelle, l’expression
corporelle d’une excitation libidinale. »
Ferenczi, dans ses nombreux travaux consacrés à la psychanalyse des
symptômes somatiques et des maladies organiques, s’est inscrit dans la
conception freudienne en la prolongeant et en l’approfondissant selon
son style personnel. Dans un texte écrit en 1926 et intitulé « Les névroses
d’organe et leurs traitements », il définit une nouvelle entité clinique, la
névrose d’organe, que l’on peut qualifier de spécifiquement psychosomatique. Voici comment il la définit : « Nombre de maladies courantes
ont une origine psychique mais se manifestent par un dysfonctionnement
réel d’un ou de plusieurs organes. On les appelle névroses d’organe. Du
fait qu’elles comportent à la fois des troubles subjectifs et objectifs, on
est amené à les distinguer de l’hystérie, mais il est difficile de définir la
frontière qui les sépare de celle-ci, ou de nombreuses maladies organiques. La cause en revient sans doute aux insuffisances de notre
science. Mais il faut aussi y ajouter le fait que nombre de maladies organiques s’accompagnent d’une névrose d’organe en cause et qu’en outre
les symptômes hystériques s’associent souvent à des maladies organiques
ou à des névroses d’organe que l’hystérie vient renforcer. » Cette définition soulève plusieurs remarques. La première est que la névrose d’organe apparaît comme la jeune héritière de la névrose actuelle freudienne,
approfondie et parachevée sur le versant psychosomatique. La deuxième
est que Ferenczi, à la suite de Freud, distingue trois classes de symptômes somatiques. Les uns s’intègrent à la névrose hystérique conversionnelle, les autres à la névrose d’organe et les troisièmes à la maladie
organique. La troisième remarque est de constater que, tout comme
Freud encore une fois, Ferenczi postule que, dans la clinique ordinaire,
ces trois classes de symptômes somatiques sont souvent mélangées dans
des entités mixtes. L’unicité conceptuelle qui existe au sein du symptôme
somatique, entre ses différents niveaux d’organisation ou de signification, repose pour Ferenczi sur la notion d’un érotisme d’organe. En
effet, pour lui, chaque organe est le lieu d’un investissement bipolaire, à
la fois autoconservatoire et libidinal. Ce dernier est appelé investissement de plaisir ou investissement ludique de l’organe. Il participe au
plaisir subjectivement ressenti du fonctionnement organique. Lorsque
cet investissement érotique acquiert une importance excessive en raison
d’une perturbation de la psychosexualité du sujet, il aboutit à un dysfonctionnement de la fonction organique en cause. C’est sur cette base
que s’établit pour Ferenczi la névrose d’organe.
C’est en 1919, dans un texte intitulé « Phénomènes de matérialisation
hystériques », que Ferenczi va avancer ses hypothèses originales sur la
conversion et le symbolisme hystériques. Ferenczi substitue à la notion
de conversion hystérique d’origine freudienne la notion de matérialisation hystérique. Cette dernière se définit comme la réalisation d’un désir
inconscient au sens où on l’entend habituellement dans le travail du
rêve, à partir de la matière dont dispose le sujet, c’est-à-dire son corps.
Ce phénomène aboutit à donner au désir inconscient une figuration plastique, au contraire du rêve où ce désir inconscient subit une transformation hallucinatoire. Pour rendre compte du phénomène de
matérialisation hystérique, Ferenczi a recours au mécanisme de régression. Il s’agit pour lui d’une régression ultime, allant au-delà de celle qui
conduit à la réalisation hallucinatoire du désir dans le rêve. Elle aboutit
à une transformation de la motricité involontaire du sujet. C’est ce qu’il
appelle la régression à la protopsyché. Pour Ferenczi, la force mobilisée
par le phénomène de matérialisation provient de la source pulsionnelle
génitale. Une fois établies les bases métapsychologiques du phénomène de
matérialisation, le symbolisme hystérique se déclinera comme le symbolisme onirique. « Tout symbolisme onirique, écrit Ferenczi, s’avère,
après interprétation, relever du symbolisme sexuel. Et de même, les figurations par le corps de la conversion hystérique appellent toutes sans
exception une interprétation symbolique sexuelle. »
Le rapprochement opéré par Ferenczi entre le travail de la matérialisation hystérique et celui du rêve, sur la base d’un processus de régression de l’excitation psychique, fait rebondir le débat sur la question de
la conversion, dont nous examinerons les échos lointains à partir des
années 50 en France, parmi certains auteurs psychanalystes et psycho-somaticiens. En même temps, ce rapprochement éclaire d’une manière
nouvelle l’énigmatique saut du psychique au somatique dont Freud avait
parlé.
LE TOUT SYMBOLIQUE OU L’OMNIPOTENCE DU SENS
« Le 7 juin était férié. Le matin, je commençai à analyser mon rêve et
le symptôme des difficultés de déglutition et je parvins au résultat que
mon inconscient, mon ça, se refusait à avaler une reconnaissance qui lui
était désagréable. Cette reconnaissance avait trait au fait que certaines
découvertes concernant les relations entre l’inconscient de l’homme et
sa vie n’étaient pas comme je me l’étais assuré pendant des années ma
propriété intellectuelle, mais celle de Sigmund Freud. » Ces quelques
lignes sont tirées d’un texte de Groddeck de 1917 intitulé « Détermination psychique et traitement psychanalytique des affections organiques ». Il donne le ton de la manière dont Groddeck travaillait avec le
symptôme somatique, en l’occurrence le sien, un trouble de la déglutition. Ici, l’interprétation symbolique du symptôme est immédiate,
directe, comme évidente. Dans son œuvre, Groddeck montre de très
nombreux exemples de son activité interprétative, identique à celle citée
ici. La position de Groddeck sur la question du symbolisme organique
est à la fois originale et unique. Elle ne s’inscrit ni dans la filiation de la
position freudienne, ni dans un statut de paternité vis-à-vis de conceptions psychanalytiques à venir. Elle est à l’écart de l’une et des autres.
Son extra-territorialité tient à une position théorique assez simple à
résumer.
Pour Groddeck, il n’y a aucune différence entre la vie psychique et
la vie organique, aucune différence entre le fonctionnement psychique
et les fonctionnements somatiques. La seule différence pertinente est
entre le ça et la vie tout court, quelle que soit sa forme, psychique ou
somatique. Le ça est une entité qui a un statut à la fois transcendantal
et incarné. La vie procède de lui autant que la volonté. C’est ce qui fait
dire à Groddeck que le ça peut tout aussi bien former une névrose
obsessionnelle qu’un trait de caractère, une cardiopathie ou un cancer.
L’activité principale du ça est une activité de symbolisation. Dans le ça,
tout est symbole. C’est la raison pour laquelle toutes les productions du
ça, en particulier les symptômes somatiques, ont une signification symbolique. À partir de ce postulat, les distinctions classiques entre symptôme conversionnel hystérique, symptôme actuel et maladies organiques
n’ont aucun sens. Pourvu que le patient s’y prête, l’analyste pourra se
livrer, sans discrimination, à une activité interprétative symbolisante.
Dans un texte écrit en 1926 et intitulé « Travail du rêve et travail du
symptôme organique », Groddeck identifie le symptôme organique au
rêve en ne tenant compte d’aucune différenciation de quelque ordre
qu’elle soit. « On peut, écrit Groddeck – non sans profit pour le malade
et l’intelligence du médecin–, interpréter le cours du symptôme organique exactement comme un rêve, en appliquant pour cela la méthode
d’association et les représentations théoriques indiquées par Freud dans
l’interprétation du rêve. » En dehors d’affirmations postulées à partir
de sa pratique, il faut bien dire qu’aucune réflexion n’est apportée aux
lecteurs dans la suite du texte pour démontrer le bien-fondé de ce parallélisme, d’autant qu’à la suite de Freud il est logique de penser sur le
plan théorique qu’au contraire le symptôme organique et le rêve s’opposent point par point.
La position de Groddeck demeure une position personnelle dans le
paysage psychanalytique et psychosomatique. Sur la question du symbolisme organique, elle se différencie principalement de celle de Freud
par l’absence de préséance du psychique sur le somatique, quant à l’attribution de sens au symptôme somatique, et se différencie de celle de
Ferenczi sur la question de la conversion par l’absence de prise en
compte du phénomène de régression du psychique au somatique.
NOUVEAUX REGARDS SUR LA CONVERSION
Les travaux de Frantz Alexander et le développement de la psycho-somatique à grande échelle aux États-Unis, sous son impulsion, ont
renouvelé le débat sur les phénomènes de conversion. La locution freudienne du « saut du psychique au somatique » que sous-tend le phénomène de conversion hystérique a été reprise et critiquée par de
nombreux auteurs. La question était de savoir s’il existait un saut du
psychique au somatique ou au contraire une continuité entre les deux
registres. Rappelons que pour Freud et depuis ses travaux sur les psychonévroses de défense en 1894 la conversion est le mécanisme spécifique de la névrose hystérique. Elle concerne la transformation du
quantum d’affects psychiques en énergie d’innervation corporelle.
Pour Alexander, la position qu’il a défendue est celle d’une stricte limitation de la conversion au champ de la névrose hystérique. Par opposition, il a développé l’idée que dans les névroses d’organe les phénomènes
somatiques représentaient de simples accompagnements viscéraux
à la répression des états émotionnels. Ainsi, pour cet auteur, les
troubles fonctionnels d’ordre somatique n’ont pas de signification symbolique.
En France, à la fin des années 40, Georges Parcheminé a développé
une théorie psychosomatique, visant à rendre caduc le phénomène de
conversion du psychique au somatique. Pour cet auteur, il y a fondamentalement chez l’être humain identité entre le processus psychique et
le processus somatique qui représente pour lui deux versions d’un processus unique. Cette théorie de l’identité somato-psychique repose sur
l’idée que, lors de certaines régressions, le sujet serait amené à revivre
un état d’indifférenciation primitive au cours duquel les valeurs psychiques et somatiques ne seraient pas simplement confondues mais strictement identiques. Cette théorie postule l’existence d’un symbolisme
organique foncier, à la fois anatomique et physiologique. Ainsi, tout
symptôme somatique est pris dans les mailles d’un langage d’organe fondamental.
Jean-Paul Valabrega est l’un des auteurs qui a participé le plus largement au débat sur le renouveau de la conversion au cours des années
50 et 60 en France. Il a défendu l’idée d’un élargissement du phénomène
de conversion au-delà de l’hystérie. Pour cet auteur, la conversion hystérique est un cas particulier du phénomène général de conversion. Il a
cherché à dissocier les deux notions intriquées depuis Freud d’hystérie et
de conversion, référant l’hystérie à la névrose et la conversion à un phénomène généralisé touchant l’ensemble des symptômes somatiques. Cet
élargissement de la conversion repose sur l’idée d’un noyau conversionnel primitif chez chaque être humain. En somme, ce noyau conversionnel serait assimilable à un préconscient corporel, riche d’une mémoire
individuelle. Ce courant de pensée aboutit à la notion d’une conversion
psychosomatique, sans qu’il soit fait de distinction démontrée avec la
conversion hystérique. Pour Valabrega, l’analyse du symptôme révèle
des contenus fantasmatiques. Comme le dit l’auteur, le fantasme est pris
dans le symptôme somatique, comme enkysté à l’intérieur de sa coque.
Ces fantasmes semblent toucher aussi bien aux fonctions corporelles qu’à
leur contenu. Ainsi, le symptôme somatique apparaît comme une barrière qui sépare le patient de son analyste.
Ces différents modes de pensée qui visent à étendre le mécanisme de
conversion propre à l’hystérie à l’ensemble du champ psychosomatique
ne discutent pas de la qualité du travail psychique ou de ce que André
Green appelle les structures de sens. C’est là, me semble-t-il, leur défaut
majeur, le talon d’Achille de leur théorisation. La valeur de la conception freudienne du symptôme conversionnel hystérique réside, comme on
l’a vu, dans sa nécessaire complexité, qui fait de lui une production originale qui tient par les deux bouts : d’un côté par le psychique et de
l’autre côté par l’organique. Lorsque l’un des deux bouts prend l’avantage, le symptôme somatique est entraîné dans le même sens. C’est sur
ces bases que reposent les nécessaires différences dans la formation du
symptôme somatique et son appartenance à un cadre nosographique différencié.
LE POINT DE VUE ÉCONOMIQUE
Les auteurs du courant conversionnel se sont trouvés engagés au
début des années 50 dans un vif débat théorique avec des psychanalystes
français regroupés au sein de l’École de Paris de psychosomatique. L’une
des questions majeures auxquelles répondait la conversion généralisée
était celle du « saut mystérieux du psychique au somatique ». Pour les
auteurs de l’École de Paris, cette question était assujettie à une autre,
celle de l’évaluation du fonctionnement psychique du patient somatique.
On comprend immédiatement que des auteurs comme Georges Parcheminé ou Jean-Paul Valabrega ont eu une autre approche du symbolisme
organique que des auteurs comme Pierre Marty, Michel Fain et de
Michel de M’Uzan. Pour les premiers, l’accent mis sur la conversion les
branchait en quelque sorte tout naturellement sur la fonction symbolisante des organes. Pour les seconds, l’attribution de sens au symptôme
somatique était soumise aux impératifs du travail psychique et à sa qualité. Il est intéressant de donner comme exemple de cette nouvelle
approche psychosomatique la contribution de Pierre Marty datant de
1950, intitulée « Aspect psychodynamique de l’étude clinique de quelques
cas de céphalalgies ». Pierre Marty s’appuie ici sur l’analyse d’une jeune
femme céphalalgique de trente-neuf ans, Marie, pour exposer sa conception psychosomatique des céphalées fonctionnelles non migraineuses.
Marie est une femme d’origine rurale qui souffre d’une céphalalgie permanente et résistant à tous les traitements médicaux au moment où elle
rencontre Pierre Marty. Son symptôme s’est développé peu de temps
après son divorce forcé avec son mari, alors qu’elle apprenait qu’il était
atteint d’une maladie syphilitique. L’analyse est interrompue avant sa fin
naturelle, au terme d’une courte année. Ce qui va dominer l’analyse de
Marie est la prégnance de son mutisme qui va alterner avec une pauvreté
de discours. Malgré ces difficultés, le symptôme céphalalgique va se
résoudre progressivement et disparaître avant le terme de l’analyse.
Dans l’introduction à son texte, Pierre Marty précise d’emblée sa perspective conceptuelle : « Nous réduisons ici volontairement notre sujet à
l’aspect névrotique des céphalalgies de nos malades, c’est-à-dire à la
reconnaissance de la place occupée par la céphalalgie dans la dynamique
névrotique des malades que nous étudions. Pendant nos examens, nous
essayons d’aborder nos patients en appréciant la place des éléments qui
se présentent, qu’ils soient d’ordre somatique ou d’ordre psychique ».
Ces quelques lignes de l’auteur montrent très précisément sa manière
d’aborder le symptôme somatique. C’est une approche fondamentalement nouvelle qui est annoncée ici. Le rôle dévolu à la place du symptôme somatique à l’intérieur du fonctionnement psychique du malade
signe la révolution conceptuelle qu’introduit Pierre Marty dans le champ
de la psychosomatique. C’est à une véritable présentation taxinomique
des faits psychosomatiques que l’auteur nous convie. Chaque élément,
nous dit Pierre Marty, qu’il soit somatique ou psychique, dès lors qu’il
se présente à l’analyse, fait l’objet d’un placement, d’un classement
peut-on dire, à l’intérieur de la carte organisée et mouvante du fonctionnement psychique. Il s’agit bien ici d’un ordre qui deviendra plus
tard ordre psychosomatique.
Pour Pierre Marty, Marie présente une névrose céphalalgique. Nous
retrouvons ici la catégorie de la névrose d’organe, définie par Ferenczi et
développée par Frantz Alexander. Nous sommes donc dans le paysage
que Freud avait dépeint comme névrose actuelle. La céphalée de Marie
est interprétée par l’auteur comme une défense à couper au couteau,
simple, franche, directe et totale. Cette défense a trouvé de nombreuses
figurations oniriques et s’est exprimée dans le discours de la patiente
sous la forme : « je ne vois rien », énoncé maintes fois au cours de l’analyse. Pour Pierre Marty, donc, la céphalalgie de Marie est interprétée
symboliquement comme une défense. Cette défense touche à la fonction
de l’intelligence et, par déplacement, envahit l’ensemble de la tête. Il
s’agit d’une défense vis-à-vis de représentations œdipiennes, maintenue
dans l’obscurité de la conscience de la patiente.
À propos de cet exemple, deux questions théoriques méritent d’être
discutées. La première a trait au statut symbolique du symptôme céphalalgique. À aucun moment de l’analyse qui nous est rapportée, Pierre
Marty ne donne une interprétation symbolique directe du symptôme
céphalalgique de sa patiente. Ce qui est interprété, c’est le statut de
défense de la céphalée vis-à-vis de représentations œdipiennes réprimées
chez Marie, représentations soit agressives vis-à-vis de sa mère, soit érotiques vis-à-vis de son père et transférentiellement les unes et les autres
vis-à-vis de son analyste. Il cherche à lui montrer que sa céphalée lui
sert à se protéger de ces représentations. En ne voyant pas, en raison de
la douleur de sa céphalée, elle cherche à maintenir à distance ses désirs
œdipiens. Cette interprétation théorique du symptôme somatique se
situe à distance à la fois de la position d’Alexander et de celle des
auteurs qui ont élargi le phénomène de la conversion. Pour Alexander,
le symptôme céphalalgique fonctionnel ne mérite aucune interprétation
symbolique de quelque ordre que ce soit. Il est la conséquence d’un dysfonctionnement neuro-végétatif lié à la stase émotionnelle chronique.
Pour les auteurs qui privilégient principalement le phénomène de la
conversion, la céphalalgie est la figuration symbolique d’un désir
inconscient. Selon ce modèle conversionnel, l’organe touché par le
symptôme somatique acquiert un statut de fonction symbolisante. Nous
voyons que la position de Pierre Marty confère au symptôme céphalalgique un sens plus topique comme dans la conversion hystérique mais
économique. C’est là que résident la nouveauté et l’originalité de la
position de l’auteur.
Cela nous conduit au second problème théorique posé par l’analyse
du cas Marie, l’introduction du point de vue économique dans l’analyse
psychosomatique. Pour Pierre Marty, le statut de défense du symptôme
céphalalgique découle de l’insuffisance des autres moyens de défense
d’ordre psychique. Le symptôme somatique devient ici un substitut de
défense névrotique. S’il existe, comme l’auteur l’écrit, un symbolisme de
la défense céphalalgique, il ne peut être conçu que sur le mode analogique. C’est un symbolisme que nous pouvons qualifier d’économique
dans la mesure où une fonction somatique acquiert par déplacement et
par substitution une valeur de mécanisme de défense en lieu et place de
mécanismes de défense psychique insuffisants ou absents. Le point de
vue économique envisage l’ensemble de ces transformations pulsionnelles, touchant le fonctionnement psychique autant que les fonctions
somatiques et aboutissant à un équilibre psychosomatique, tantôt normal, tantôt pathologique.
Le cas Marie est le premier exemple d’une approche économique en
matière psychosomatique. Comme on vient de le voir, cette approche
aboutit à définir un symbolisme d’un autre ordre, le symbolisme économique. Par la suite, les travaux des psychanalystes de l’École de Paris se
sont étendus aux maladies organiques. À la différence des névroses d’organe, ces dernières se sont révélées être sous-tendues par une économie
pulsionnelle désintriquée marquée par une déqualification de la libido et
un développement de la destructivité interne. Dans ces conjonctures économiques particulières, le symptôme somatique s’est éloigné de toute
valeur symbolique. Il ne représente plus alors qu’un produit de la désorganisation psychosomatique.
Parmi les psychanalystes contemporains qui se sont intéressés aux
patients somatiques en France, Joyce McDougall est de ceux qui ont la
plus riche expérience clinique. Elle a développé tout au long de son
œuvre une conceptualisation théorique à la fois complexe, nuancée et
tout entière pétrie dans sa pratique psychanalytique. Bien qu’elle ne
s’inscrive pas dans le courant de pensée de l’École de Paris de psycho-somatique, ses observations cliniques y font maintes fois référence et présentent d’indéniables convergences avec celles de Pierre Marty en
particulier, du point de vue de la clinique des névroses de comportement
ou des états opératoires. Ainsi, dans Théâtres du Je, écrit-elle en 1982 :
« Les éclosions psychosomatiques – toute analyse le montre aisément –,
qu’elles soient gravissimes ou minimes, se font en général sans crier gare !
Comme si la potentialité psychosomatique était favorisée par un manque
de construction protectrice, névrotique ou psychotique. Si défense il y a,
elle n’est pas suffisamment audible pour être facilement saisie, d’où l’impossibilité d’y toucher par le travail analytique interprétatif qui ne peut
s’accomplir en l’absence apparente de signes de conflits inconscients. »
Cependant, c’est au sujet de la compréhension de ce manque de moyens
d’élaboration psychique que réside entre les deux auteurs les divergences
les plus fondamentales. Pour Pierre Marty, nous le savons, ce manque
n’est pas compensé psychiquement, il est une pure négativité. Pour Joyce
McDougall, ce manque recouvre un capital psychique primitif fait d’affects et de représentations intolérables pour le sujet. Longtemps, voire
toujours, ce capital primitif est comme gelé dans un lieu hors psyché.
L’organisation psychosomatique qui s’est édifiée acquiert alors pour
l’auteur un statut de défense et de protection vis-à-vis de ces angoisses et
fantasmes archaïques. Joyce McDougall a proposé la notion d’actesymptôme pour qualifier aussi bien les agirs comportementaux que les symptômes somatiques. Ces actes-symptômes sont la conséquence de la
décharge d’une tension psychique issue de ces affects primitifs chassés de
la psyché par le mécanisme de la forclusion. Par cette conceptualisation
métapsychologique, Joyce McDougall rapproche ainsi les états psycho-somatiques des états psychotiques. À partir de leur configuration fantasmatique originaire, nous retrouvons ici une convergence avec
l’hypothèse qu’a formulée Michel de M’Uzan à propos de la pensée opératoire. Rappelons que, pour lui, la pensée opératoire est le résultat
d’une double défense psychique. Par le surinvestissement du factuel, elle
vise à protéger le sujet des conséquences d’une défense psychotique. À
l’origine de ce mouvement, Michel de M’Uzan postule l’existence de la
forclusion d’un ensemble d’éléments psychiques d’ordre traumatique.
La parenté entre état psychosomatique et état psychotique recouvre pour
Joyce McDougall une structure primitive commune. Ainsi, écrit-elle :
« Mon but est ici de démontrer également que cette pensée et cette personnalité dites opératoires, et cette pathologie de l’affect nommée alexythimique, ne nous renvoie pas à une structure caractérisée par le
manque, mais au contraire à une défense massive inébranlable contre les
angoisses narcissiques et psychotiques. » Pour l’auteur, cette structure
psychique originaire implique de facto les relations précoces, voire précocissimes entre mère et enfant. Ces relations aboutissent à ce qu’elle a
métaphorisé comme un corps pour deux. Cette notion, classique dans
l’œuvre de Joyce McDougall, recouvre l’idée qu’une partie des affects
comme des fonctions du corps de l’enfant sont inféodés à sa mère, en
deviennent sa propriété vitale. L’étrangeté du couple ainsi défini contrarie gravement le processus d’individualisation chez l’enfant et le prive de
sa subjectivité propre. Nous pourrions là encore rapprocher cette
conceptualisation de l’auteur des idées développées par Michel Fain dans
son « Prélude à la vie fantasmatique » et dans de multiples autres travaux
au cours desquels il montre comment le corps de l’enfant et son psychisme naissant peuvent être aliénés au psychisme de sa mère.
Après cette brève introduction aux conceptions théoriques de Joyce
McDougall, nous comprenons que, pour elle, le symbolisme organique
n’est pas un donné immédiat. La voie par laquelle se pose cette problématique, pour elle, passe par la compréhension du processus qui conduit
le corps biologique au corps psychique. Ainsi, le symbolisme des fonctions du corps repose sur un travail psychique. Lorsque celui-ci est
rendu inopérant par la massivité des dépenses psychiques édifiées au
cours du développement contre le surgissement d’angoisses narcissiques
primitives, le symptôme somatique qui peut en découler en tant qu’agir
ne présente aucune valeur symbolique. C’est tout au plus, comme le souligne l’auteur, un symptôme fou qui n’a ni sens biologique, ni sens psychique. Ce sens ne peut advenir que de l’intégration ou de la
réintégration des affects et fantasmes primitifs à l’intérieur de la psyché.
Ainsi, le corps ne peut-il parler que lorsque les mots de l’esprit vont à
lui. Encore faut-il ajouter que ces mots doivent être vivants et chargés
d’affect. On conçoit alors que seul le travail analytique peut redonner
sens au symptôme somatique dans l’utilisation du langage entre l’analyste et son patient. Ce langage partagé constitue le terreau à partir
duquel le corps souffrant peut devenir un corps érogène et symbolique.
Dans un article qu’elle a publié dans la Revue française de psycho-somatique en 1992 et intitulé « Corps et langage. Du langage du soma aux
paroles de l’esprit », Joyce McDougall livre un fragment de l’analyse
d’un patient qu’elle appelle Jean-Paul. Ce patient souffre de divers
troubles somatiques, parmi lesquels des douleurs gastriques. L’analyste
remarquait qu’à l’occasion de toutes les interruptions liées à ses
propres vacances, Jean-Paul ne disait mot de ce qu’il éprouvait alors. La
séparation avec son analyste ne faisait alors l’objet d’aucune expression
affective, ni aucune pensée. En revanche, dans le même temps, il se plaignait à nouveau de ses douleurs gastriques. Celles-ci étaient comme des
îlots isolés de sa psyché, des agirs sans sens. Au cours du travail analytique, Jean-Paul se mit à exprimer des fantasmes sadiques d’une rare
violence, touchant à la fois son propre corps et celui de son analyste. Au
cours de ce mouvement, Joyce McDougall lui dit : « Vous me permettez de
partir en vacances, à condition de vous porter à l’intérieur de moi. Fendillée, persécutée dans mon ventre, pour tout le mal que je vous ai fait.
Vous voilà bien débarrassé de ce qui vous tenaille à l’intérieur. » Cet
exemple montre bien comment Joyce McDougall travaille avec un patient
somatique. L’interprétation qui vise à apporter au patient à la fois des
mots et du sens ne prend pas pour cible le symptôme somatique. Elle
s’adresse aux fantasmes primitifs de son patient en les mettant en mots
dans la relation transférentielle. L’effet dynamique d’une telle interprétation pour son auteur est de ramener au sein du fonctionnement psychique des contenus en affect et en pensée jusqu’alors déviés et
supposés faire le lit de l’agir somatique.
Au sein du débat sur la question du symbolisme organique, la position
de Joyce McDougall nous paraît proche de celle des auteurs de l’École de
Paris. Avec eux, elle partage l’attention accordée au travail psychique et
la prééminence de celui-ci dans l’attribution de sens au symptôme somatique. Sa différence avec eux réside dans la prise en compte d’un point
de vue topico-dynamique qui vient compléter le point de vue économique
souligné avec force par Pierre Marty et ses compagnons de route. Pour
Joyce McDougall, le langage du corps n’est pas une langue originaire fondée sur un noyau conversionnel primaire. Il n’existe pas pour elle de
lexique fondamental des organes et des fonctions du corps. Tout comme
pour Pierre Marty et les auteurs de l’École de Paris, le symbolique s’origine pour elle dans le fonctionnement psychique. Lui seul peut donner
sens au corps et à ses fonctions et opérer sa transformation de son statut
de corps biologique en corps psychique. Ainsi, la position de Joyce
McDougall se situe-t-elle, comme celle de Pierre Marty, de Michel Fain
ou de Michel de M’Uzan, dans la filiation de la position freudienne résumée dans la métaphore de la perle qui s’organise autour du grain de
sable.
Cet aperçu introductif sur l’histoire du symbolisme organique dans le
mouvement psychosomatique psychanalytique ne s’est pas voulu, rappelonsle, exhaustif. Plusieurs auteurs et courants de pensée n’ont pas
été cités ici. Le projet de cette introduction historique était de montrer
les principaux enjeux théoriques que révélait cette question. Francis
Pasche soulignait que la psychanalyse freudienne devait s’appréhender
dans sa totalité, c’est-à-dire dans sa complexité, sans exclusion d’aucune
des dimensions qui la fondent. Il précisait que, dans la dialectique du
sens et de la force, chacun des deux termes limitait l’autre. André Green
ne pense pas autrement lorsqu’il envisage la question du sens ou du non-sens du symptôme somatique. Fort justement, il affirme que cette question est mal posée. Ce qui est en cause, dans ce débat théorique, est la
compréhension de la dégradation des structures de sens dans le fonctionnement psychique de nos patients. C’est de l’appréciation de celles-ci que dépend en définitive le gradient symbolique du symptôme
somatique. Souvenons-nous que pour Freud le plan de la théorie et le
plan de la pratique ne doivent pas être confondus. Dans le cas Dora,
dont il a été question au début de cette introduction historique, Freud
écrivait que le fondement organique du symptôme hystérique ne faisait
pas de doute du point de vue théorique. Cependant, poursuivait-il, nous
devons accorder au cours du travail analytique la plus grande importance à la dimension psychique des phénomènes somatiques. Seule cette
position peut, à mon sens, soutenir la créativité de la psychanalyse des
malades somatiques.