Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529852
192 pages

p. 75 à 102
doi: 10.3917/rfps.021.0075

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no 21 2002/1

2002 Revue française de psychosomatique

Aux sources des processus de symbolisation

Le psychanalyste comme observateur de traumatismes précoces

Marita Torsti-Hagman  [*]
L’autre souligne ici la complexité multidimensionnelle de l’appareil psychique. L’approche théorique et métapsychologique de ce dernier n’est pas réductible à des causalités linéaires. Fondé sur des années d’observation d’un enfant avec sa mère par une psychanalyste, cet article concerne l’impact de traumatismes précocissimes sur les processus de symbolisation de l’enfant. La destruction de la libre association et de la symbolisation aboutit à la pétrification, la somatisation ou l’acting. Une théorie des processus de symbolisation s’étaye sur une analyse de la motricité. Cette élaboration s’appuie sur une topique et une notion de l’inconscient décrits par S. Freud après 1920 dans « Au-delà du principe de plaisir».Mots-clés : Traumatisme, Symbolisation, Représentation, Motricité, Acting, Somatisation. The author emphasizes the multidimensional complexity of the psychic apparatus. The theoretical and metapsychological approach to the latter cannot be reduced to linear causalities. Based on years of observing a child with his mother by a psychoanalyst, this article concerns the impact of very early trauma on the process of symbolization in the child. The destruction of free association and symbolization results in psychic petrification, somatization or acting-outs. A theory of the processes of symbolization is supported by an analysis of motor development. This elaboration is based on a topic and a notion of the unconscious described by S. Freud after 1920 in “Beyond the Pleasure Principle”.Keywords : Traumatism, Symbolization, Motor development, Acting-out, Somatization. Die Autorin unterscheidet hier die multimensionale Komplexität des psychischen Apparates. Die theoretische und metapsychologische Angehensweise der Autorin lässt sich nicht auf lineare Kausalitäten reduzieren. Fundierend auf jahrelanger Beobachtung eines Kindes mit seiner Mutter von einer Psychoanalytikerin, behandelt dieser Artikel die Wirkung frühester Trauma auf den Symbolisierungsprozess des Kindes. Die Vernichtung der freien Assoziierung und der Symbolisierung führt zur Petrifikation, der Somatisierung oder des Actings. Eine Theorie des Symbolisierungsprozesses lehnt sich an eine Analyse der Bewegung. Diese Arbeit stützt sich auf eine Topik und ein Begriff des Unbewussten, wie sie von S. Freud nach 1920 in « Jenseits des Lustprinzips» beschrieben wurde.Schlagwörter : Trauma, Symolisierung, Vorstellung, Bewegung, Acting, Somatisierung. El autor señala la complejidad multimensional del aparato psíquico. La aproximación teórica y metapsycológica de este último no se reduce a causalidades lineares. Funado en años de observación por un psicoanalista de un niño con su su madre, este articulo concierne el impacto de los traumatismos precocisimos en el proceso de simbolización del niño. La destrucción de la libre asociación y de la simbolización terminan en petrificación, somatización o acting. Una teoría de los procesos de simbolización se apoya en una análisis de la motricidad. Esta elaboración se basa en una tópica y una noción del inconsciente descrita por S. Freud despues de 1920 en « Más allá del principio del placer».Palabras claves : Traumatismo, Simbolización, Representación, Motricidad, Acting, Somatización.
Les premières symbolisations kinesthésiques de l’enfant sont pour ainsi dire directement observables. Cette étude en présente deux types : celles qui sont spécifiques au sexe de l’enfant et celles qui sont prétransitionnelles.
L’importance de la génitalité interne dans la symbolisation kinesthésique peut s’observer très tôt dans les jeux de poupées des petites filles en bonne santé âgées de quinze à dix-huit mois (Kestenberg, 1968,1978, 1982). Les mouvements des mains de la petite fille, sa manière de toucher sa poupée et le contenu de ses jeux sont manifestement d’ordre maternel et diffèrent nettement de ceux du garçon du même âge.
J’emploie le terme de « génitalité interne » pour désigner le processus qui donne forme à la féminité à partir de la perception génitale interne pour aboutir à sa représentation abstraite et à sa symbolisation. Initialement, cette fonction se présente comme une transformation amodale vers des fonctions symbolisées de type kinesthésique. La génitalité interne puise sa source dans les stades les plus reculés du self psycho-physique, là où s’amorcent les processus de symbolisation et d’intégration, à l’interface entre maturation physiologique et développement psychique (Torsti, 1998).
La motricité génitale interne se manifeste dans la façon dont la petite fille en bonne santé, âgée de quinze à dix-huit mois, commence à toucher doucement sa poupée. Comme le dit J. Kestenberg (1968), ses mouvements témoignent de l’extériorisation du pulsionnel génital interne selon une amplitude longue et peu élevée. J’avais en mémoire ces observations lorsque je développai ma conception théorique de l’importance de la génitalité interne tout au long du développement de la féminité : l’image du corps (Torsti, 1993), l’envie du pénis (Torsti, 1994) et la maternité (Torsti, 1998). J’ai étudié également l’impact des traumatismes précoces sur les représentations du moi et d’objets issus de la génitalité interne féminine (Torsti, 1997).
Dans ce texte, je souligne le lien entre dysfonctionnements de la symbolisation et certains traumatismes précoces; cette idée prit forme peu à peu lors d’observations et de situations de cure psychanalytique. Me fondant sur mon expérience de la cure et sur certains textes analytiques, je dirais qu’un vécu traumatique précoce peut se manifester à travers des troubles de la symbolisation mettant en jeu les associations libres et l’intégration du processus analytique – notamment le repérage de mouvements d’autodéfense qui relèvent d’un état post-traumatique de non-intégration. Mon intérêt pour ces fonctions prend sa source dans l’hypothèse selon laquelle l’impact des traumatismes précoces peut, en éclairant certains phénomènes psychanalytiques, nous permettre de percevoir quelque chose des événements psychiques les plus archaïques inatteignables par d’autres explorations psychanalytiques. Au cours de mes recherches, j’ai découvert en outre que les répercussions des traumatismes précoces nous permettent de repérer les dysfonctionnements pouvant se produire dans les processus de symbolisation kinesthésique.
Que les kinesthésies gestuelles représentent les processus de symbolisation est une découverte originale. Les extériorisations kinesthésiques de la symbolisation spécifiques au sexe de l’enfant et observables dès le plus jeune âge montrent sans aucun doute qu’un processus de liaison est à l’œuvre, même à des stades aussi précoces.
 
LE PSYCHANALYSTE COMME OBSERVATEUR
 
 
Comme ses concepts, les découvertes de la psychanalyse sont une objectivation du subjectif; il s’agit de l’élaboration d’observations du patient allongé sur le divan et de l’interprétation, avec sa collaboration, de son matériel, accompagnées, de la part de l’analyste, d’une autoanalyse simultanée. Les écrits théoriques psychanalytiques nous proposent une caisse de résonance pour notre pensée et notre expérience propres. Les observations présentées ici, effectuées grâce à l’instrument psychanalytique, ont été confrontées à la théorie psychanalytique, renforcée par mes associations et par l’élaboration d’une théorie interprétative. Dans la situation analytique, je reçois les réactions immédiates de mon patient; dans le matériel d’observation, la réaction de l’enfant aux soins maternels peut s’observer non seulement par intermittence chez celui-ci mais aussi dans mes processus psychiques et réponses affectives au moment de l’observation. C’est en psychanalyste que j’étudie le matériel d’observation, gardant constamment en mémoire en tant qu’expérience parallèle les observations que j’ai pu faire derrière mon divan. N’intervenant pas en tant que psychologue du développement, je ne décris pas cette associativité in situ en termes de méthodologie statistique systématique.
Pour en faire ressortir la portée psychanalytique, l’étude empirique des interactions précoces mère-enfant doit se concentrer essentiellement sur les aspects de cette relation qui communiquent quelque chose de l’inconscient et du préconscient de la mère et sur ceux qui, vraisemblablement, constitueront à l’avenir les contenus de l’inconscient de son enfant ou qui, comme dans l’étude présentée, formeront en partie la toile de fond de cette instance psychique.
Je ne rapporte ici que le matériel ayant trait aux traumatismes des toutes premières semaines de la vie. À ma surprise, j’ai découvert que ces vécus, loin d’être rares chez le jeune enfant, donnent lieu à des symptômes somatiques, et de nature différente. En examinant la forme prise par des symbolisations précoces et spécifiques au sexe de l’enfant, exprimées dans ses jeux et ses dessins, je dirais que ce que j’ai observé montre bien la différence entre ceux qui ont connu un vécu traumatique au tout début de leur vie et ceux qui ont eu un meilleur démarrage. J’ai ainsi étudié l’existence de traumatismes très précoces et les formes que ceux-ci peuvent prendre; faciles à observer chez le jeune enfant, ils sont dus aux perturbations de la fonction maternelle survenant lors de la grossesse, de l’accouchement, ou des toutes premières tétées. J’ai étudié aussi l’effet de ces traumatismes dans des cas où une perturbation symptomatique claire, due à une traumatisation, pouvait être décelée.
Actuellement, mes travaux me font participer aux débats contemporains sur la recherche en psychanalyse et sur la place de l’observation du nourrisson dans cette discipline (Green, 1997; Wolff, Barratt et Fonagy, 1996).
 
MÉTHODOLOGIE
 
 
Toutes les deux semaines, j’ai rencontré sept mères depuis la fin de leur grossesse jusqu’à ce que leur enfant ait de sept à dix mois. Par la suite, nos rencontres se poursuivaient toutes les trois semaines. En outre, j’observais, en les enregistrant, trois mères à des intervalles aléatoires pendant cinq ans. Cette étude a porté sur vingt-quatre enfants, dont quatorze ont été suivis depuis avant leur naissance jusqu’à leur cinquième ou sixième année.
Pendant l’heure d’observation, j’utilisais l’association libre pour prendre en compte les réactions de la mère, celles de son enfant et les miennes, selon le principe de l’association libre psychanalytique. J’évitais de m’immiscer dans la façon dont la mère s’occupait de son enfant. Si je ressentais le besoin de faire un commentaire, je l’analysais en moi-même. Chez toute femme, la maternité est un domaine si sensible que les avis personnels et souvent inconscients sur la « bonne » manière de s’y prendre sont constamment présents, d’où l’impulsion à prodiguer des conseils ou à agir soi-même.
J’enregistrais sur cassette vidéo environ vingt minutes de chaque séance, qui durait entre soixante et quatre-vingt-dix minutes. Plus tard, j’analysais le contenu de chaque séance tout en rédigeant mes observations et en visionnant la cassette vidéo; après chaque visite, je lisais à plusieurs reprises mon texte. Bien entendu, je m’intéressais également aux réactions de la mère et de son enfant au fait qu’ils étaient enregistrés sur cassette vidéo.
Cette méthode associative d’observation semble bien fonctionner et rend manifestes les mouvements de l’inconscient et du préconscient, aussi bien chez la mère que chez son enfant, voire chez l’observateur. Par exemple, un matériel qui n’émerge pas dans le discours conscient de la mère, même si, pour moi, il est très présent dans ses actes, dans le ton de sa voix et dans sa rythmique, est souvent verbalisé plus tard, lorsque l’enfant a acquis le langage, dans les échanges entre celui-ci et sa mère. Cela me fournit l’occasion de vérifier l’objectivité de mes impressions antérieures.
Pour rassembler et classer ce matériel, j’ai à l’esprit quelques points de vue :
1. Le premier concerne certains éléments de la maternité et de l’espace maternel interne, que je définis ainsi : la maternité est avant tout le produit psychologique de l’image génitale que la femme a de son corps. Son éclat, sa capacité à « respirer » sur les plans spatial et temporel, et son aptitude « nourricière » sont le résultat d’un processus de développement à long terme. C’est la féminité qui fonctionne comme une globalité physique et psychique que j’appelle un « espace interne ». J’ai défini cette dimension maternelle interne en termes d’espace, de coordination temporelle, de capacité nourricière et de vivacité. Le contraire de ces aspects, représenté par des dysfonctionnements de la fonction maternelle, par son idéalisation et par la fermeture prégénitale de tout accès à la génitalité interne, m’intéresse tout autant. Chez les mères, je relevais soigneusement l’apparition de symptômes psychosomatiques, surtout ceux qui se rapportent à la fonction maternelle, tels que l’accouchement avant terme et les troubles de l’allaitement. Je commençais à observer les réactions des tout-petits, ainsi que celles des enfants qui savaient déjà parler, en particulier à l’égard de ce que je percevais comme des dysfonctionnements de l’espace maternel interne. Ces observations me permirent de contrôler et de vérifier certaines de mes évaluations.
Tandis que j’observais ces aspects du fonctionnement maternel à l’égard de l’enfant, j’écoutais la « relation transférentielle » de la mère à mon égard, les images que celle-ci suscitait en moi et la manière dont la mère l’exprimait à travers son attitude, ainsi que ce que l’enfant pouvait en dire lors de mes visites.
2. Mon intention initiale était de me concentrer sur les extériorisations spécifiques au sexe chez les petites filles âgées de quinze mois à trois ans puis de trois ans à cinq ans, telles qu’elles se manifestaient dans leurs jeux et dans leurs dessins. Mon intérêt pour la période allant de quinze à dix-huit mois avait son origine dans une observation que j’avais faite bien avant de commencer cette étude. C’était précisément à cet âge-là que dans mon entourage immédiat je voyais les petites filles commencer à jouer de façon particulière à la poupée : leurs mouvements de mains et leurs façons de toucher la poupée étaient singulièrement féminins. Ce thème s’est tout naturellement élargi au cours de mes recherches pour inclure des observations de kinesthésies analogues chez le garçon; j’en concluais que les jeux des garçons de l’échantillon étudié, caractérisés par une motricité à amplitude pulsionnelle phallique (rythme des schèmes moteurs, Kestenberg, 1978), commencent beaucoup plus tôt que la motricité génitale interne des filles, à savoir dès l’âge de onze mois. J’observais de nettes différences entre l’extériorisation de la motricité phallique (entre onze et dix-huit mois, le garçon joue aux petites voitures et au ballon) et celle de type génitalité interne (entre quinze et vingt mois, la fille joue pour la première fois à la poupée).
Chez certains nourrissons, de grands gestes larges des mains peuvent s’observer lors des tétées au sein. Ces mouvements, cependant, n’apparaissent que chez ceux pour qui l’allaitement au sein semble être particulièrement satisfaisant. Reflet d’un état transitionnel (Winnicott, 1953), ils expriment l’image kinesthésique qu’a le nourrisson de luimême.
Ensuite, j’ai élargi mes observations pour tenir compte des premiers dessins des enfants, afin de voir s’ils faisaient apparaître des variations semblables, spécifiques au sexe, quant aux kinesthésies manuelles et aux contenus. Les contenus thématiques exprimés d’abord dans les gribouillages, puis, plus tard, verbalement, étaient intéressants par rapport aux associations évoquées par la forme globale du tracé. La qualité de la motricité exprimée dans les tout premiers mots ou dans le babillage quasi verbal, ainsi que dans l’intonation des premiers syntagmes et des phrases élémentaires, qui est conforme à celle observée lorsque les enfants jouent, a attiré mon attention.
3. Une autre partie de mes observations portait sur les symptômes psychosomatiques présentés par les enfants et sur leurs liens éventuels avec des fonctions maternelles et des « traumatisations ». Mon point de départ était l’hypothèse somme toute banale selon laquelle, dans la petite enfance, les traumatismes se manifestent toujours sous forme de somatisations.
4. J’ai choisi de me focaliser sur les traumatismes les plus précoces et sur les « traumatisations » qui s’ensuivent en partie parce que ce type d’observation est probablement moins susceptible d’être entaché d’erreur. Les traumatismes plus tardifs et la manière dont le psychisme tente de les élaborer sont impossibles à évaluer en raison du rôle complexe joué par toute l’histoire antérieure de l’enfant et par les fonctions psychiques qui en découlent.
À mon avis, j’ai pu détecter les signes les plus précoces de non intégration due à un traumatisme à travers les dérèglements des schèmes moteurs chez l’enfant. J’ai soutenu, en 1997, le point de vue selon lequel, chez l’adulte, le traumatisme est un événement psychique dans lequel un choc déclenche un état d’angoisse concernant la perte du sentiment de soi. Quand la structure psychique du sujet est suffisamment stable, elle bénéficie de protections solides contre un tel vécu; à mon avis, cependant, le sujet qui présente des fragments de non-intégration résultant d’une « traumatisation » précoce et non contenue par des défenses du moi est particulièrement sensible à l’impact d’un traumatisme ultérieur. Dans la situation de cure analytique, l’état de non-intégration bloque la mobilité, la liberté et la diversité des processus de symbolisation et d’association libre. Il me semble que les observations rapportées par J. Kestenberg (1982) et par I. Grubrich-Simitis (1984) sur la perte de la pensée métaphorique chez les victimes des camps de concentration et sur la forme concrète de pensée qu’elle entraîne sont en accord avec cette hypothèse. Selon ces auteurs, la raison de ce processus est de permettre aux victimes d’éviter de se remémorer l’horreur qu’elles ont vécue.
Ainsi, selon mes hypothèses, il serait possible d’observer les traces d’un impact traumatique très précoce dans les premières symbolisations manifestées par la configuration des kinesthésies gestuelles. À la manière du physicien qui cherche à vérifier ses hypothèses prédictives basées sur le raisonnement mathématique par l’exploration du comportement des neutrons dans un accélérateur de particules, je recherche ces traces. Mon outil n’est pas un accélérateur de particules, mais ma réflexion analytique à propos de ce que j’observe, ainsi qu’une théorisation psychanalytique encore en germe concernant les prémices du processus de symbolisation.
 
LES LIENS ENTRE KINESTHÉSIES DE LA MAIN ET ASSOCIATIONS LIBRES
 
 
En écoutant les associations libres de nos patients, nous sommes en contact non seulement avec leur liberté momentanée mais aussi – et surtout – avec les liens pluriels et nombreux qu’elles tissent, avec leur aplanissement et leur « désaffectation » (McDougall, 1982), et avec leur nature pragmatique. Dans un espace mental aplani, tout mouvement psychique est comme paralysé; dans ces conditions, les associations libres et la symbolisation qu’elles renferment s’effondrent pour ne laisser que l’analogie (l’équation symbolique de H. Segal, 1957) et l’imitation (Gaddini, 1969; Torsti, 1997) ou se pétrifient dans le concret (Segal, 1957; Grubrich-Simitis, 1984). La symbolisation, souvent chaotique et fragmentée, ne mène nulle part. Parfois, au lieu d’engendrer une symbolisation psychique qui fonctionne bien, avec son cortège d’associations, d’images, d’émotions et de souvenirs, les mouvements psychiques aboutissent directement à des mises en acte ou sont transformées en maladie ou en symptômes somatiques.
À mon avis, le processus de symbolisation kinesthésique, qui a indubitablement sa source dans les processus de transformation du physique au psychique, participe à façonner les formes, les limites et la liberté de mouvement de l’espace mental à venir, ainsi que son étroitesse, sa flexibilité et son envergure. Les courants psychophysiques archaïques, notamment lorsque le sujet a subi un traumatisme, colorent de façon intense la toile de fond de la phase œdipienne future, lorsqu’un espace psychique plus solide se constitue à travers la résolution de la relation triangulaire et la mise en place du surmoi. Pour que la symbolisation soit possible, l’espace mental doit être tridimensionnel. Ici, le rôle joué par les fonctions maternelles est probablement de la plus haute importance : des défaillances graves dans ce domaine engendrent un risque élevé de traumatisation précoce. La solidité et la fermeté de cet espace psychique pluridimensionnel et métaphorique, dont les dimensions initiales se constituent au niveau de la relation maternelle, s’achèvent avec la résolution du conflit œdipien, le développement du surmoi et la mise en place de la triade structurelle des fonctions internes, à savoir ça, moi et surmoi.
Ma pratique de psychanalyste m’amène à penser que, parfois, la coloration d’arrière-plan, qui joue un rôle dans certaines formes de résistance apparaissant dans les associations du patient, prend source dans une « traumatisation » précoce. Ces résistances deviennent particulièrement manifestes, à mon avis, après qu’un traumatisme ultérieur a remis le sujet en contact avec ses angoisses et ses manœuvres défensives d’autoprotection les plus archaïques. Les manœuvres défensives du self primaire – le self « total », comme le dit E. Gaddini (1984) – sont la somatisation, le morcellement et l’identité imitative. Elles représentent un état de non-intégration, les premières tentatives pour restreindre l’espace de liberté et de mobilité psychiques avant la mise en place des défenses du moi à la recherche de satisfaction de la relation objectale à fondement pulsionnel. L’hypothèse de l’existence d’une manœuvre défensive primaire sous forme de non-intégration nous aide à analyser et à comprendre l’éventuelle « traumatisation » précoce. Mes observations de jeunes enfants me conduisent à suggérer que l’extériorisation des manœuvres défensives de l’état de non-intégration peut, dans une certaine mesure, être repérée à travers la symbolisation kinesthésique. Des traumatismes supposés plus précoces engendrent des dysfonctionnements de l’espace de symbolisation; lors de la cure, ceux-ci se manifestent par de nombreux « vides » (hallucination négative, Green, 1981), par l’absence de structure (Kinston et Cohen, 1986), ou encore par le morcellement, l’aplanissement ou par le retour à la pensée concrète. Dans les observations, je recherche leurs formes primitives, notamment à travers les premières symbolisations kinesthésiques spécifiques au sexe de l’enfant.
J’ai décrit ailleurs les fonctions maternelles chez la mère d’un très jeune enfant en m’appuyant sur quatre éléments : l’espace, l’adéquation temporelle, la vivacité et la qualité des soins (Torsti, 1998). Ces éléments se manifestent en grande partie à travers la motricité de la mère, c’est-à-dire à travers les mouvements et les gestes sur lesquels elle a peu de contrôle conscient. C’est par ces éléments que le contact s’établit avec l’univers d’expériences psychophysiques de son enfant; à mon avis, l’enfant lit ces messages de façon kinesthésique et affective, du moins dans une certaine mesure.
 
LA NON - INTÉGRATION
 
 
Selon E. Gaddini (1984), la non-intégration est la forme la plus archaïque que peuvent prendre les manœuvres défensives destinées à faire face à un vécu traumatique se produisant à des stades très précoces de la vie et signé par la perte de l’état d’équilibre que connaissait le fœtus. Pour cet auteur, cet état d’équilibre – principalement physiologique mais vraisemblablement vécu aussi de manière psychique – correspond au « self total »; dans le cadre des processus de symbolisation, j’emploie le terme de « self hallucinatoire » (Torsti, 1977) pour des raisons qui me paraissent fondamentales par rapport à mon point de vue théorique sur les origines de la symbolisation. Le concept de non-inté-gration tel que E. Gaddini l’utilise s’appuie sur les travaux de Winnicott (1974). Il ne s’agit pas, bien sûr, de « désintégration », terme qui décrit le mouvement de régression à partir d’un état psychique déjà intégré.
La non-intégration est un refus d’intégrer fondé sur l’angoisse suscitée par l’intégration. Dans l’état de non-intégration, l’angoisse menace le sujet selon deux directions temporelles : le passé, avec son vécu catastrophique de la perte du self total, et le futur, avec sa menace d’intégration – c’est en effet une menace car, en présupposant l’existence de la remémoration, elle éveille la crainte de la réapparition de l’angoisse de la perte du self. E. Gaddini emploie le terme d’« angoisse d’intégration », que l’on peut rapprocher de celui d’« angoisse d’anéantissement ». Selon cet auteur, il s’agit d’un stade de développement dans lequel le sujet fait appel aux manœuvres défensives archaïques caractéristiques de la non-intégration; le stade précédent, celui du self total et hallucinatoire, est refoulé. Selon mon point de vue, nous sommes alors au noyau même du refoulement primaire. Il s’agit avant tout d’éviter un vécu catastrophique.
La non-intégration représente le statu quo. Elle empêche non seulement l’intégration mais aussi le processus de symbolisation. Ici, avec le refoulement de la toute première angoisse de la vie humaine, nous sommes, me semble-t-il, à la source même de la fonction de dénégation. Parallèlement à l’hallucination, elle représente la deuxième composante psychique majeure qui participe à l’élaboration de la symbolisation.
Selon E. Gaddini, ce stade développemental de non-intégration et les manœuvres défensives qui s’y rapportent s’appuient sur l’angoisse évoquée par la perte du sentiment de soi. Pour cet auteur, au cours du processus normal du développement, c’est précisément cette angoisse-là qui incite le nourrisson à accepter sa dépendance et la relation objectale à la satisfaction que lui apporte le sein maternel. Je dirais, quant à moi, que vers l’âge de six mois, les manœuvres défensives précoces appartenant à l’état de non-intégration sont résorbées par les défenses moïques qui émergent en fonction de la satisfaction pulsionnelle rapportée par cette première relation objectale. En cas de traumatisme précoce grave, ce processus contient des failles qui, associées à d’autres traumatismes plus tardifs, aboutissent à l’effondrement de la couche défensive du moi et de ses représentations d’objet, d’où, pour le sujet, la remise en contact avec son vécu intolérable de la première perte de son sentiment de soi (Torsti, 1997). La menace de remise en contact avec l’angoisse concernant cette perte peut, selon moi, être observée de temps à autre au cours de l’analyse de structures de symbolisation perturbée.
Selon mon expérience, l’état de non-intégration – que l’on pourrait utilement rapprocher du tombeau de la mère morte (selon la conception d’André Green, 1972) – fait obstacle au processus analytique. Surtout, il empêche le patient d’accueillir dans son monde psychique une compréhension interprétative et la fonction intégrative de celle-ci.
 
PROCESSUS DE SYMBOLISATION ET ESPACE PSYCHIQUE
 
 
La symbolisation requiert un espace psychique. Toute forme de non-intégration motivée par l’angoisse à l’égard de l’intégration aplanit cet espace et laisse des traces, repérables sur le plan psychanalytique, qui influent sur la liberté de symbolisation du sujet.
Le sens symbolique se réfère simultanément à deux pôles : celui de la signification concrète et réelle, celui du sens métaphorique. À l’intérieur d’un espace psychique tridimensionnel, la symbolisation construit des ponts. La symbolisation kinesthésique génitale, à laquelle je fais référence ici, apparaît à l’intérieur du self, dans cette zone entre les pulsations de la génitalité interne, perçue comme d’essence corporelle, et l’objet extérieur (par exemple, la poupée). Elle est soutenue par l’acceptation et la participation de la mère. C’est aussi un processus de liaison et de neutralisation. La génitalité interne devient identique au plaisir du jeu. Selon moi, en cas de traumatisme, une sexualité primitive non liée et non intégrée perdure sous la forme d’une tendance, traumatique et menaçante, à l’excitation sans capacité suffisante de liaison.
 
RITVA ET SARA
 
 
Pendant neuf ans avant l’adoption de Sara, Ritva, sa mère, avait été traitée pour une stérilité due à une obstruction tubulaire par tissu cicatriciel et par endométriose. Elle a été vraisemblablement anorexique et est toujours manifestement en dessous de son poids normal. Dans sa façon de s’occuper de sa petite fille, Ritva s’identifie à son mari : elle siffle comme un garçon quand elle encourage son nourrisson à se retourner. En même temps, il est évident qu’elle se sent peu sûre d’elle.
Sara fut adoptée à l’âge de trois mois et demi. Dès sa sortie de la maternité, elle fut placée dans un bon foyer d’enfants. Selon les rapports médicaux, son poids de naissance était normal et son premier développement bon. Je la rencontre pour la première fois à l’âge de quatre mois.
Sara réagit assez violemment au changement qui l’a fait quitter le foyer pour rejoindre sa famille adoptive. Elle hurle presque sans arrêt, notamment lorsqu’elle se trouve seule avec sa mère. Cependant, elle a toujours bon appétit : le biberon devient un objet important et source de plaisir. Au bout de quelques semaines, elle l’effleure de ses doigts lorsqu’elle tète, installée dans les bras de sa mère. Elle boit goulûment et prend beaucoup de poids. Ritva est ravie de voir que Sara a bon appétit; mère et fille s’y retrouvent ainsi.
Ritva a lu que l’enfant adopté doit être beaucoup stimulé; en effet, elle s’active constamment à stimuler Sara – elle souffle sur le visage de sa fille, qu’elle considère comme trop placide, pour la faire rire. J’ai l’impression que Sara est une enfant qui écoute ce qui se passe en elle et qui, avec un intérêt paisible pour ce qui l’entoure, regarde en souriant ce qui se trouve à environ un mètre d’elle. Ritva tente de maintenir son visage très près de celui de sa fille; Sara, quant à elle, essaie de l’en empêcher soit en se montrant remarquablement indifférente, soit en repoussant le visage de sa mère à l’aide de ses mains.
La manière dont Ritva s’occupe de son enfant et dont elle lui parle est trop animée; étant donné les réactions de Sara, la stimulation constante qu’elle lui propose, certes intelligente et amusante, manque d’accordage temporel. La rêverie, apparemment si importante pour Sara, est inconnue de Ritva qui se montre très intrusive. Elle ne capte pas les messages transmis par Sara, qui suivent un rythme tout à fait différent. Je ne peux qu’associer sur ce que Ritva m’a dit à propos de la mère naturelle de Sara, femme de ménage qui a eu plusieurs enfants illégitimes. Selon Ritva cette femme « n’est pas très intelligente ». Ritva, par contre, l’est et pense que, si on le stimule suffisamment, tout enfant peut le devenir. Par exemple, quand Sara aura deux ans et demi, Ritva lui apprendra déjà les lettres de l’alphabet.
Aussitôt après son adoption, Sarah souffre d’insomnie; ses troubles d’endormissement sont gravissimes et ses périodes de sommeil très courtes. Son développement moteur, qui, au moment où elle arrive dans sa nouvelle famille, a atteint le stade où les bébés se retournent sur le ventre, s’interrompt complètement pendant trois mois. En revanche, sa motricité manuelle, y compris la capacité à se saisir d’un objet, se développe normalement. Cependant, même à l’âge de cinq mois et demi, il est difficile pour Sara de maintenir sa tête droite; j’en conclus alors que sa motricité générale connaît un retard de développement (ce qui pourrait être un indice de traumatisme).
À l’âge de sept mois, repue à la suite d’une tétée, Sara tente d’initier un jeu de doigts transitionnel avec son bavoir et la nappe en toile cirée; assoupie, elle rêvasse de manière détendue et paisible. Cependant, Ritva ne s’en rend pas compte – ou alors elle n’aime pas cette situation, qu’elle interrompt à tout moment. Ainsi Sara continue à présenter des troubles d’endormissement. Elle aimerait suçoter ses doigts, mais Ritva l’oblige à dormir sur le ventre. C’est vers cette époque que Sara se met à jeter des objets avec frénésie, activité qui se poursuivra longtemps (j’ai pour ma part l’impression qu’il s’agit d’un fonctionnement bêta au sens de Bion, 1962).
Pendant une période inhabituellement longue, jusqu’à l’âge de huit mois, Sara manifeste une nette tendance à introduire ses pouces dans sa bouche au moment précis où on lui donne le biberon (cette réaction s’observe chez le nouveau-né et, en général, ne dure guère plus de deux mois). Sara le fait régulièrement, de sorte que pendant qu’elle tète un filet de lait s’écoule le long de son cou.
Tout en tétant sur les genoux de sa mère, Sara effectue avec sa main des mouvements plastiques et rêveurs vers le menton et la bouche de Ritva. Au fur et à mesure que ses bras deviennent plus longs, elle approche ses doigts des yeux de Ritva et petit à petit fait comme si elle cherchait à les y enfoncer. En même temps, elle tire sur ses propres cils tout en tétant le biberon. Je n’ai jamais rencontré, chez d’autres enfants, ce comportement, avec les mouvements saccadés des doigts vers les yeux de la mère. Chez la plupart des enfants, toucher le visage de leur mère se fait avec les doigts repliés et détendus; ainsi, pendant qu’ils tètent, il n’y a pas de mouvements de ce type. À d’autres moments, par contre, l’enfant peut faire comme s’il cherchait à arracher quelque chose du visage de sa mère.
J’ai dit que Ritva ne reconnaît pas l’état de rêverie de sa fille depuis toujours, comme le père de Sara, elle cherche à le faire disparaître. Elle est incapable aussi de reconnaître l’assoupissement paisible qui permettrait à Sara de s’endormir en temps et en heure. Sara réagit au manque de compréhension de sa mère en prolongeant la durée des tétées, qui devient vraiment très longue, ce que Ritva accepte. Ce ne sera qu’à l’âge d’un an que Sara pourra s’endormir dans les bras de sa mère pendant une tétée, événement qui se produit normalement chez des enfants âgés de moins de trois mois. Sara n’essaie jamais de se saisir elle-même du biberon pour le téter de façon autonome – d’ailleurs, on ne lui propose jamais de le faire.
Ses parents s’efforcent de la rendre vivante et énergique; en effet, au bout de deux ou trois mois ces traits de caractère sont tout à fait typiques de Sara. Ils réussissent à la faire sautiller en riant aux éclats et souhaiteraient même qu’elle le fasse de manière encore plus déchaînée. À l’approche de ses deux ans, Sara est assez vigoureuse pour que ses parents en soient fiers. Ritva souligne le caractère actif de sa fille. Sara doit être forte, plus forte qu’un garçon, un vrai garçon manqué, comme Ritva. Elle veut que Sara joue avec des petites voitures et refuse de lui acheter une poupée – elle lui permet seulement de jouer avec celle qu’elle avait, une grande poupée dure au toucher.
À un an, sa mère prétend que Sara a peur de cette poupée. Elle enfonce ses doigts dans les yeux de la poupée; cette activité durera jusqu’aux deux ans de Sara, moment auquel elle se mettra enfin à jouer avec elle. Elle la promènera dans le landau à poupées, jouera à l’emmener aux magasins et lui changera sa couche. Malgré ces contenus féminins, les jeux de Sara ne manifesteront pas l’aspect doux et attentionné de la génitalité interne; au contraire, ils seront énergiques et déterminés. Si Sara s’identifie à sa mère, à en juger d’après cette extériorisation manifeste et observable, sa génitalité interne n’est que peu liée par une vraie symbolisation génitale. À mon avis, quand la génitalité précoce n’est pas liée, elle perdure sous forme d’excitation érotique interne dont l’effet est de renforcer la « traumatisation ». Dans le cas de Sara, cette hypothèse est confirmée par l’épisode suivant : à l’âge de dix-neuf mois, Sara monte à côté de moi sur le divan et se met à tirer sur la culotte de sa poupée; malgré les tentatives de Ritva de l’en empêcher, elle insiste pour me montrer le trou de derrière de sa poupée et, tout excitée, fait comme pour y introduire son doigt. Cela me rappelle la manière dont, tout en tétant, elle avait essayé d’enfoncer ses doigts dans les yeux de sa mère. Les yeux de la poupée ont une signification particulière pour Sara. Cela se confirmera quand, vers l’âge de vingt-six mois, Sara fait spontanément quelques dessins (d’habitude, c’est Ritva qui dessine pour sa fille, mais cette fois les dessins sont faits en ma présence). Ces dessins, qui consistent en deux figures sphériques étonnamment symétriques situées sur le même plan, sont tout à fait atypiques de son âge : Sara les appelle « deux œufs ». Elle fait encore un dessin, presque identique au premier, qu’elle appelle « deux lunes ». Cela renforce mon hypothèse selon laquelle son attitude à l’égard des yeux est de type paranoïde. Je me demande si cette association aussi frappante est à mettre sur le compte d’une image visuelle autistique des globes oculaires de la fillette quand elle leur appuie dessus (j’avais vu Sara frotter ainsi ses yeux quand elle avait envie de dormir), ou si elle est liée à un vécu intrautérin hallucinatoire. S’agit-il d’une tentative, au moyen du dessin, de lier un schéma autistique ou hallucinatoire, un vécu qui menace d’aboutir au délire ? En raison du traumatisme précoce subi par Sara, ses processus d’intégration et de symbolisation sont restés fragiles, ses représentations maternelles trop perméables aux aspects autistiques, menaçants et séducteurs, des trous et des yeux. Il me semble que cela pourrait constituer l’essence même de la paranoïa.
Sara a un frère, de quatre ans son aîné, qui lui aussi est adopté. Si elle avait pensé rester au domicile familial pour élever ses deux enfants pendant trois années après l’arrivée de Sara, Ritva s’évade vers un emploi à plein temps quand Sara a treize mois. En outre, elle passe de nombreuses soirées à faire des heures supplémentaires ou à s’occuper de ses autres centres d’intérêt. Sara et son frère sont alors pris en charge par leur père et par une bonne d’enfants. Aussitôt, Sara renonce à la transitionnalité autrefois typique de sa structure psychique et elle se met à parler. Elle se tourne vers sa mère; le mot « maman » s’énonce plus fréquemment. Ce mot paraît désigner la personne de sa mère, car Sara me la montre en l’indiquant du doigt. À la différence de la plupart des enfants, elle ne s’en sert pas pour les actes de langage tel que faire des demandes, donner des ordres, exprimer une plainte, ou réclamer de l’affection. D’emblée Sara donne l’impression de considérer ce mot comme un terme purement nominatif.
Me montrant qu’à treize mois Sara sait jeter une balle comme un garçon, Ritva ajoute « pas comme une femme ». Son parc est rempli de petites voitures et de tracteurs. Son père aussi, l’encourageant à « conduire » une petite voiture, la lui met dans la main.
À quatorze mois déjà Sara est déjà jalouse des objets que possède son frère; elle essaie de se saisir de ses jouets et d’interrompre ses jeux. Six mois plus tard, dans les jeux de Sara, le thème de la castration est fortement présent. Elle souffle sur la patte cassée d’un petit cheval, dérobe les jouets de son frère pour les casser, jette divers objets au loin et place ses propres jouets entre les cuisses de sa mère quand Ritva est assise par terre. Le mot qu’elle emploie sans arrêt pour commenter tout ce qui se passe est « hoppa », c’est-à-dire « sauter », tout « saute ». Il y a là vraisemblablement un lien avec ce qu’elle ressent quand, dans une expression motrice manifestement phallique, elle jette des objets sans arrêt.
Chez la fille de dix-huit mois, l’angoisse de castration et l’envie du pénis sont en général recouvertes par sa génitalité interne qui, soutenue par une bonne relation maternelle, sert de catalyseur pour les processus d’intégration; ce point de vue est partagé par E. Jacobson (1937). Ce symptôme est donc manifestement lié à la fois au traumatisme subi par Sara et au déni, chez Ritva, de sa propre génitalité interne.
Les notes suivantes sont rédigées alors que Sara n’a pas encore huit mois :
« Rêveuse, Sara regarde son biberon qu’elle vient de finir, puis son visage se tord et elle se met à pleurer. Ritva se lève rapidement, son bébé dans les bras, et range le biberon afin de le soustraire à la vue de Sara. Je marque une pause pour réfléchir à ce que ce mouvement pourrait vouloir dire pour
Sara et à l’importance qu’il pourrait revêtir pour elle. Elle pourrait être capable de faire face à ce qui a été perdu, avec l’aide de sa mère. Il s’agit maintenant de quelque chose qui est effacé, voire éliminé – et Ritva me donne l’impression d’œuvrer activement dans ce sens. Pour Ritva, il faut recouvrir et masquer. »
Longtemps, je me suis sentie désorientée dans mes tentatives de suivre la réaction de Sara à son adoption. Elle me donnera l’impression d’essayer de l’élaborer psychiquement, c’est-à-dire d’exiger qu’on la traite de façon adéquate et qu’on lui donne un espace de rêverie et de tranquillité. Cependant ces demandes n’obtiennent aucune réponse.
Je me tourne alors vers les textes psychanalytiques concernant l’adoption. J’y trouve l’idée selon laquelle la personne adoptée peut ressentir un vide, un manque, une intégration défaillante de son passé (Quinodoz, 1996). En regardant Ritva, je vois que la mère adoptive peut chercher délibérément à créer un tel vide. Même si elle parle très tôt à ses enfants de leur adoption et de leurs antécédents, à l’arrivée de Sara dans sa nouvelle famille, Ritva est incapable de recevoir des messages que la fillette lui transmet à propos d’elle-même et de son histoire; aussitôt, Ritva se met à construire un autre self pour son enfant. « L’enfant adopté a besoin d’être énormément stimulé », dit-elle. Sara accepte ce nouveau moi; dès l’âge de trois ans, elle est plus ou moins la « création » de Ritva, c’est-à-dire une petite fille turbulente et pleine d’entrain.
Lorsque j’étudie chez Sara les stades précoces des processus de symbolisation et leurs dysfonctionnements manifestes, les deux facteurs qui me viennent à l’esprit sont, d’une part, l’effet du traumatisme précoce (le changement majeur occasionné par son adoption) et, de l’autre, la difficulté de sa mère à comprendre les messages envoyés par Sara et à lui offrir le soutien dont elle a besoin pour aborder les nouvelles étapes de son développement affectif. Pour Ritva, la génitalité interne dans son ensemble est à éviter par tous les moyens. Mes observations ainsi que certaines informations dont elle m’a fait part me font dire que son incapacité à avoir des enfants était sans doute d’origine psychosomatique. Le fait qu’elle n’a pu accepter sa génitalité interne a probablement eu un effet défavorable sur le développement chez Sara d’une capacité à prendre en charge sa propre génitalité interne et à l’intégrer. Les dysfonctionnements de ce processus sont, eux aussi, évidents dans ses symbolisations kinesthésiques : dans ses jeux de poupée, l’impact de la génitalité interne sur sa motricité est particulièrement faible. En revanche, j’ai pu observer de nombreux signes d’une identification prématurée et trop directe à la mère – il s’agit d’ailleurs d’imitation plutôt que d’identification.
 
DISCUSSION : HALLUCINATION - SYMBOLISATION - OBJET
 
 
Réfléchissant aux manifestations de la symbolisation chez Ritva et chez Sara, je commençais à affiner mes hypothèses notamment pour prendre en compte les liens entre hallucination, image onirique, fantasme, illusion et jeux de doigts considérés comme phénomène transitionnel. Comme je l’ai fait remarquer ci-dessus, la forme ultime du psychisme inconscient est déterminée par la survenue précoce d’hallucinations d’origine neurophysiologique qui doivent certainement faire partie du vécu du sujet dès le stade intra-utérin. Elles sont à l’œuvre dans les manifestations fondamentales de l’inconscient : déplacement, intemporalité, condensation.
Selon Freud (1915), « il n’y a dans ce système ni négation, ni doute, ni degré dans la certitude. Tout cela n’est introduit que par le travail de la censure entre inconscient et préconscient. La négation est un substitut de refoulement d’un niveau supérieur. Dans l’inconscient, il n’y a que des contenus plus ou moins fortement investis ».
Je m’intéresse plus spécifiquement désormais à la façon dont se forment les images inconscientes, les images oniriques et les enchaînements d’idées qui se manifestent à travers des associations.
L’hallucination, capturée par le refoulement primaire, est au cœur du refoulement. L’image hallucinatoire correspond étroitement, dans le vécu du sujet, à sa réalité extérieure; elle est, pour ainsi dire, la réalité même à ce moment-là. L’hallucination est paradoxale : l’irréel absolu se transforme, dans le vécu du sujet, en réel absolu. La frontière entre l’hallucination et la première image onirique m’intéresse beaucoup. J’ai le sentiment que les prémices de ces premières images peuvent être observées dès l’âge de six ou huit semaines ! À cet âge-là, le nourrisson commence à sourire quand il aperçoit, à une certaine distance de lui, le visage de sa mère. Beaucoup de mères nous disent que le même genre de sourire se produit à cet âge aussitôt après une tétée au sein, quand le bébé s’endort sur leur poitrine. À cet âge, tout en tétant, le nourrisson scrute le visage de sa mère. Est-ce une image onirique qui déclenche ce sourire ? Il se peut que, même avant la naissance, le fœtus possède un schéma hallucinatoire phylogénétique du visage humain; nous savons que c’est le visage de l’autre que regarde intensément le nouveau-né, qui peut même imiter certaines de ses expressions (Meltzoff, 1981). Ainsi, l’image onirique serait le premier pont jeté entre l’observation de l’extérieur, c’est-à-dire du monde de la réalité (le visage de la mère), et un schéma hallucinatoire, éventuellement phylogénétique, ayant ses origines dans la période intra-utérine. Lorsque le nourrisson est repu et sur le point de s’endormir, les deux se rejoignent.
Pourrait-on dire alors que le symbole onirique, l’image, émerge sous forme de pont jeté par-dessus le paradoxe hallucinatoire, dans une oscillation entre la perception de la réalité concrète et le vécu irréel halluciné ? Au moment de la symbolisation, la reconnaissance du concret et du réel sera accentuée par la négation du désir de l’objet.
L’hallucination neurophysiologique a sa source dans la vie intrautérine; elle représente une des extrémités du pont que construit le psychisme dans son mouvement vers l’acquisition du sentiment de l’existence de l’objet – c’est-à-dire de la « réalité » extérieure. La symbolisation a sa source dans ce que chacun de nous, l’ayant perdu, désire ardemment : notre self total, le self original hallucinatoire, qui trouve sa représentation quand notre psychisme est au repos – c’est-à-dire dans nos rêves. Le mouvement intrapsychique se déroule entre deux pôles : la recherche d’une constance dans la perfection hallucinatoire et les mouvements pulsionnels dirigés vers l’objet. C’est le pont qui les relie et qui crée le symbole. Il procède dans un espace libre et mobile. La prochaine étape (ou, du moins, une des prochaines étapes) du processus de symbolisation consiste en ce que j’observais dans la kinesthésie spécifique au sexe du sujet, à la jonction d’un double vécu : le vécu interne primaire d’ordre génital et celui des échanges réciproques avec la mère (ces échanges sont symétriques, Matte Blanco, 1959) dans le cadre d’une relation objectale orale qui apporte le maximum de satisfaction.
 
LA « DANSE »
 
 
À quatre mois, le nourrisson se met à faire des mouvements de main rêveurs lors de la tétée; sans toucher tout à fait la surface du sein, sa main se déplace légèrement au-dessus. Elle se met à tripoter le chemisier ou les cheveux de la mère, sans s’en emparer. En même temps, son autre main – la gauche ou la droite, selon le sein que le bébé tète – se déplace derrière son oreille afin de toucher ses propres cheveux ou attraper doucement son oreille. Chez certains nourrissons, ce mouvement se transforme en geste beaucoup plus large et plastique, comme un balayage effectué d’un air rêveur. En même temps, la main, se saisissant des orteils homolatéraux, peut imprimer un mouvement de va-et-vient à son pied. Au fur et à mesure que le nourrisson grandit, ce mouvement ressemble de plus en plus à une danse. Au début de la deuxième année, sa main commence à toucher ses organes génitaux, et vers l’âge de dix-huit mois ces mouvements plastiques se transforment en masturbation; à cette période, la plupart des mères ont déjà sevré leur enfant. À ma grande surprise, je constatai qu’aucun des enfants chez qui j’avais observé cette danse transitionnelle ne présentait de symptômes psycho-somatiques.
Dès le début, vers l’âge de quatre mois, le rythme de ce grand geste de la main est très différent de celui avec lequel le nourrisson tète le sein. Il semble exprimer une musique interne ou une respiration calme. J’ai observé un bébé qui faisait ces mouvements au moment même où il s’apprêtait à s’endormir, alors que son père se mettait à jouer du piano. À mon avis, à travers ces mouvements, le nourrisson exprime sa propre image kinesthésique, vécue de manière distincte; le self est ainsi protégé de toute « séduction » exercée par la satisfaction obtenue lors de la tétée. Sans se laisser submerger par ce plaisir, le nourrisson, grâce à ces mouvements, crée des frontières pour lui-même et pour les dispositions d’humeur dans lesquelles il se trouve. En créant un espace pour définir le self, le grand geste large, comme un pas de danse, dessine les contours du sujet. À ce propos, il faut se rappeler que les tout premiers dessins des enfants sont généralement des cercles, représentant ainsi les frontières de leur sentiment identitaire (Gaddini, 1982). Selon E. Gaddini, cette même forme circulaire est une image onirique que l’on trouve, à la fin de leur analyse, chez des analysants ayant réussi à repérer les frontières de leur self. Il me semble que les enfants chez qui on peut observer ces mouvements de la main vivent la période d’allaitement au sein de manière particulièrement satisfaisante. Les mères se dévouaient calmement et sans précipitation à allaitement, qui, semble-t-il, était à la fois agréable et facile pour elles. Elles tenaient leur nourrisson confortablement et maintenait un bon contact visuel avec lui pendant toute la tétée. En revanche, chez les enfants dont la mère était angoissée pendant les tétées ou qui, en raison de leur angoisse intense, devait interrompre l’allaitement au sein, sevrer leur bébé et le nourrir au biberon, cette « danse » n’a pas été observée.
W. Hoffer (1949) et J. Eisenbud (1965) ont étudié un mouvement semblable des mains chez des bébés nourris soit au sein soit au biberon. Cependant, ces auteurs l’interprètent en termes de fonction moïque, c’est-à-dire d’une tentative de se saisir du sein afin de le maîtriser. Dans mes propres observations, à la différence des leurs, les nourrissons ne cherchaient absolument pas à attraper le sein ou le biberon pour le contrôler, sauf si leur mère était désireuse de renoncer à son rôle de pourvoyeuse de nourriture; c’était le cas d’une seule des mères que j’ai étudiées.
L’image du mouvement contient une figuration de l’espace à l’intérieur duquel ce mouvement se produit. Selon moi, ces deux entités – le mouvement et l’image de l’espace – émergent en même temps. Le premier mouvement qui donne forme à un espace est probablement produit par la respiration (Kestenberg, 1978) qui l’investit en direction de l’espace symbolisé. Autrement dit, l’espace entre les sensations d’inspiration et d’expiration. Chez le jeune enfant, le premier mouvement à l’intérieur d’un espace consiste vraisemblablement en des mouvements transitionnels de sa main, accompagnés d’un mouvement intentionnel. Je m’intéresse au mouvement transitionnel car il dévoile les aspects symbolisants de l’inconscient que je souhaite explorer. Dans la partie du psychisme qui crée les symboles, le mouvement de la main et le concept de l’espace sont organiquement liés. Chez l’enfant de moins d’un an, les liens entre l’activité motrice de tous les grands groupes de muscles et l’érotisme oral ne font plus aucun doute depuis les travaux de S.Dowling (1977). À mon avis, cet érotisme oral moteur est en même temps lié organiquement aux étapes initiales du processus de symbolisation génitale. Il se peut que, dans la mesure où elle n’a pas encore d’issue, la génitalité primaire agisse elle-même comme catalyseur pour l’élaboration et pour la mise en liaison. Pour pouvoir se constituer en processus symbolique, elle a besoin des échanges avec la mère qui favorisent la liaison.
Le cercle et la sphère sont des formes qui représentent la perfection et l’absence de troubles – ce qu’E.Gaddini appelle le « self total ». Ces formes sont reproduites par la trajectoire des mouvements des mains de l’enfant. Les premiers dessins s’efforcent de reproduire la même forme. L’illusion de la perfection est vraisemblablement une première étape palliative vers l’élaboration de la symbolisation en direction de la différenciation ou, plus exactement, en direction de l’acceptation de l’alternance entre satisfaction et déception partagées avec l’objet. Le report illusoire de la blessure narcissique de la dépendance représenté par la transitionnalité paraît coïncider dans une certaine mesure avec le concept d’E. Gaddini de l’identité imitative. Ces deux concepts décrivent des tentatives d’autoprotection contre la perte du self total. L’identité imitative décrit cet effort de protection en prenant l’angoisse comme point de départ. Dans la mesure où elle est disponible au service du développement, l’illusion, par contre, concerne la capacité à différer la perte – pas encore celle d’un objet mais celle de la perfection – et à rechercher des formes adaptées de symbolisation pour y faire face afin de maintenir la tolérance narcissique du sujet.
Chaque symbolisation vivante contient un paradoxe. Ce sont ces tensions qui à leur tour soutiennent la mobilité, les capacités d’élaboration. Dans le processus d’intégration, il s’agit de maintenir un équilibre; le processus de symbolisation se déroule sans arrêt, dans l’ici et maintenant, dans l’oscillation entre intérieur et extérieur. Seule une nouvelle symbolisation, à son apparition, est fonctionnelle et annonciatrice de la survie du processus. Là où il y a de la vie, le processus de symbolisation est constamment à l’œuvre. Quand il devient moribond, la santé psychosomatique du sujet est en danger. Préserver la psyché et le soma de maladies provoquées psychiquement est une tâche de base dévolue sans aucun doute au travail du rêve. La cure de patients souffrant de troubles psychosomatiques nous montre qu’ils tombent malades quand ils cessent de rêver. Dans ce cas, le matériel psychique demeuré non symbolisé, que nous rencontrons chez nos analysants et que nous essayons de transformer en quelque chose qui pourrait être symbolisé, est devenu pétrifié sous une forme concrète. La cure psychanalytique peut révéler les multiples façons par lesquelles ce type de matériel rejette la mise en forme hallucinatoire du travail du rêve. Surgissant alors sous forme de cauchemar intermittent, il tire le patient de son sommeil.
Comme exemples d’un travail du rêve inachevé, je citerai l’effet Isakower et « l’écran du rêve » de B. Lewin (1946,1948) qui, à mon sens, représentent une forme de morcellement – l’une des façons dont la non-intégration se défend contre la terreur occasionnée par la perte du sentiment de soi. Nous savons que ces phénomènes s’observent tout particulièrement dans l’analyse de patients traumatisés. Il est probable que tout analyste ait déjà rencontré des situations dans laquelle un symptôme psychosomatique apparaît pour la première fois : soit le patient cesse complètement de rêver, soit ses rêves se mettent à ressembler à la réalité quotidienne banale de la veille. Une de mes patientes, qui présentait une tendance à la somatisation, apprit à détecter un signal d’alarme tout à fait caractéristique : au cours de ses rêves, elle entendait sonner le téléphone exactement comme dans la vie réelle, ce qui la réveillait de temps en temps.
Les mouvements pulsionnels, qui contribuent tant à modeler le psychisme, sont eux aussi influencés par les impulsions hallucinatoires : les forces et les défenses qui les enchaînent sont façonnées par le principe de constance (Freud, 1920) et regroupées sous son contrôle. La forte attirance du mouvement pulsionnel vers l’objet imprime un certain contenu à la signification, de sorte que, quand il commence à parler, l’enfant est prêt à accepter le sens reçu et conventionnel des mots qu’il emploie. Même avant les débuts de la parole, les symbolisations du langage, sa musicalité, son rythme et sa mélodie sont façonnés par la motricité orientée vers le sujet lui-même et saturée d’hallucinations – en d’autres termes, par le mouvement en tant que tel. Il m’a été donné d’observer tout cela chez certains enfants. Quelques-uns ont commencé à parler en empruntant directement aux adultes le sens des mots; d’autres ont gardé pendant une période plus longue leurs propres « mots » et locutions, notamment pour exprimer l’idée de mouvement. Par exemple, tel enfant se hisse debout, remplit d’air ses poumons puis clame quelque chose comme « taallaah » pour communiquer un message à sa mère : « Regarde jusqu’où j’ai pu aller à quatre pattes, c’est ici que tu pourras me trouver maintenant »; tel autre dit « pahpahpam » pour imiter les rebondissements d’un ballon. Dans ces deux exemples, il s’agit de garçons. Trois enfants manifestement traumatisés commencèrent à parler de façon imitative, en faisant d’assez longues phrases et en employant pratiquement d’emblée des locutions adverbiales complexes. Dans ce cas, le langage est employé non pour s’individualiser au moyen de sonorités expressives et onomatopéiques qui, pour l’essentiel, reproduisent des mouvements corporels (Moore et Meltzoff, 1978), mais pour imiter le monde que l’enfant habite.
Je reviens un instant à Sara. La période de son adoption avait laissé en arrière-plan un vide manifeste, un état psychique qu’elle avait dû cliver et rafistoler au moyen d’imitations. Ce traumatisme était précoce. La « traumatisation » se reflétait non seulement dans son faux self mais aussi dans les symptômes paranoïdes qu’elle présentait (ses tentatives d’enfoncer les doigts dans les yeux et sa peur des trous). Il est tout de même intéressant de relever le fait que, contrairement à la plupart des enfants observés, Sara n’a pas réagi de manière psychosomatique au traumatisme qu’elle avait subi.
L’insomnie de Sara était un symptôme significatif. Jeter au loin ses jouets de manière exagérée tout en s’exclamant « hoppa, hoppa » pour décrire le mouvement de l’objet exprimait sans aucun doute son excitation et sa difficulté à lier, et traduisait une perturbation de l’intégration précoce de la génitalité interne. C’était la première fois que j’observais une petite fille tenter d’enfoncer ses doigts dans les yeux de sa mère et tirer avec tant d’acharnement sur ses propres cils menaçant de se blesser les yeux – tout en tétant son biberon bien-aimé. En tenant compte du commentaire de Ritva selon lequel Sara attaquait de ses doigts les yeux de sa poupée comme si elle les craignait, je pense que ce comportement se révèle être vraiment symptomatique. Dans ce contexte, je notai tout particulièrement le moment où Sara, âgée alors de dix-neuf mois, ayant retiré la culotte de sa poupée, se mit de manière excitée à attirer mon attention sur le trou entre les jambes de celle-ci et à y enfoncer un doigt; son état émotionnel était alors fait non de curiosité excitée mais d’agitation et d’agressivité. Les comportements de ce type me paraissent hautement significatifs.
Mon interprétation est que, dans certaines situations, le traumatisme subi par Sara lui révèle à la fois sa terreur de perdre tout sentiment de soi et son incapacité à la lier, étant donné que, dans sa relation à Ritva, elle est trop seule. Le mauvais accordage temporel et spatial entre Ritva et Sara et l’incapacité de Ritva à partager les rêveries de sa fille ne pouvaient guère se constituer en objet contenant pour le psychisme en développement de la petite fille. La terreur de Sara se révèle à travers ses tentatives de la lier au moyen d’images qui, venant de ses propres yeux et dérivées éventuellement de vécus hallucinatoires datant de la vie intra-utérine, passent comme un éclair devant elle. Elle peut renouveler à n’importe quel moment cette expérience autistique en appuyant simplement sur ses globes oculaires : deux cercles. J’avais vu Sara le faire quand elle était déçue de quelque chose. Ensuite, elle dessina spontanément deux cercles d’une symétrie étonnante. J’ai eu le sentiment qu’il s’agissait là de la forme qu’elle a pu donner à sa terreur.
 
UNE VIGNETTE ANALYTIQUE
 
 
En réfléchissant au vécu traumatique de Sara, j’ai à l’esprit l’analyse d’une patiente qui, à l’âge de trois mois, avait subi un traumatisme grave; dans ses rêves et ses fantasmes apparaissaient des yeux persécuteurs et harcelants ainsi que des jeux d’enfants excitants et érotisés. L’objet de cette intense excitation était « le trou à pipi » qui, dans ses poupées, était absent. Ma patiente se souvenait qu’elle avait démonté ses poupées à partir de cet endroit-là et qu’ensuite, après les avoir enchaînées ensemble en forçant la tête de l’une dans le « vagin » ainsi déchiré de l’autre, elle les avait pendues au gibet. Dans ses souvenirs d’enfance figuraient aussi les yeux d’une poupée qu’elle avait enfoncés dans la tête de celle-ci. Sa génitalité interne la plus précoce n’avait pas été en mesure de produire une liaison intégrée; en raison d’un traumatisme précoce concernant sa figure maternelle, le seul rôle que pouvait jouer sa génitalité interne était de maintenir son excitation.
Cette patiente avait présenté de nombreuses maladies graves, manifestement d’origine psychosomatique, dont plusieurs concernaient ses yeux; en outre, depuis le plus jeune âge, elle avait été prédisposée aux accidents. Des réactions psychosomatiques se sont produites parfois aussi pendant son analyse, accompagnées d’une résistance morcelée et agie à l’égard de la relation transférentielle. Ses associations et ses symbolisations étaient caractérisées par la concrétude, par des vides et par des aspects paranoïdes. Ses mises en acte et l’apparition de maladies somatiques exprimaient son incapacité fréquente à symboliser et à représenter, notamment lorsque la relation transférentielle – et sa vie en général – faisait ressortir des phénomènes de jalousie et d’envie haineuse. Elle ne pouvait tolérer ni ces émotions-là ni le désir sexuel. Dans la mesure où ils ne pouvaient pas rester au niveau d’une représentation psychique, ses fantasmes de scène originaire surgissaient sous forme de cauchemars, empêchant ainsi ma patiente de bien dormir. La fonction symbolique, qui pendant le sommeil prend la forme d’images hallucinatoires apaisantes pour exprimer les désirs du sujet, avait été endommagée. Je pense qu’en observant Sara, ses symbolisations et son insomnie, je fus témoin de la mise en place d’une désorganisation similaire de la fonction symbolique.
Dans le cas de ma patiente adulte, sa génitalité interne avait été comme barrée. Son contenu était d’ordre urétral, comme en témoignait son utilisation malveillante de la dévalorisation dans la relation transférentielle et dans ses fantasmes et images oniriques. Lors de son enfance et de son adolescence, sa masturbation avait été à tonalité urétrale, avec un net penchant pour la miction. Elle avait fait des fausses couches; haïssant la sexualité féminine et la féminité au sens large, elle ne les supportait absolument pas en elle-même. Ses activités, ses objectifs et ses fantasmes témoignaient d’un phallocentrisme hautement idéalisé. Sa vie était dominée par la dépression et le masochisme.
Quand enfin elle se mit à accepter ma compréhension de son état, elle me dit qu’elle avait l’impression que deux pôles magnétiques de force équivalente se repoussaient mutuellement. C’était de cette façon qu’elle décrivait son angoisse à propos de l’intégration. Si elle se rendait compte que je l’avais comprise, pour pouvoir utiliser cette compréhension elle avait besoin de se distancer de moi et de permettre à ses pensées et, surtout, à son sens du contact d’être vécus à travers un contrôle autorégulé. Ce n’était qu’à cette condition qu’elle pouvait s’approprier mon empathie à son égard. Avec cette patiente, comme avec Sara, j’avais le sentiment que je me trouvais en présence d’un état pathologique de non-intégration engendré par un vécu traumatique précoce.
 
CONCLUSION
 
 
Comme je l’ai écrit ailleurs, je situe le refoulement primaire dont je parle ci-dessus dans le cadre des phénomènes décrits par E. Gaddini. Le self total est perdu parce que la perte du sentiment de soi oblige le sujet à recourir aux mesures d’autodéfense afin d’éviter de remémorer et de revivre l’expérience catastrophique. Se vivre pleinement en tant que sujet lui est impossible, car ce vécu le remettrait en contact avec l’événement catastrophique. Le mur du refoulement primaire devient un facteur dominant qui contrôle le développement psychique jusqu’à ce que le sujet devienne capable de « ralentir » (de manière illusoire) les pertes qu’il éprouve et de les transformer en structures psychiques et en symbolisation. Je vois dans cet « interface » un facteur essentiel qui détermine la flexibilité d’élaboration des processus de symbolisation eux-mêmes. Mon approche ici a suivi deux axes : l’intégration du processus analytique et l’observation de la relation mère-enfant. Des traumatismes précoces me paraissent offrir une ouverture féconde à des considérations de ce type. Le refoulement primaire flexible – c’est-à-dire élastique – offre un sol meuble à l’effet hallucinatoire des rêves, des illusions et des fantasmes : ce qui est perdu, ce qui est absent, peut en grande partie être symbolisé, de sorte que la perte devient tolérable. En revanche, le refoulement primaire rigide, la dénégation totale et irréductible mènent plus facilement à des traumatisations plus tardives, de sorte que ni le fantasme, ni le délire, ni la frontière entre symbolique et concret ne peuvent être maîtrisés. La douleur de la perte de toute satisfaction porteuse de sens, narcissique et libidinale, devient intolérable. Elle prend alors le sens d’une perte du sentiment de soi sans possibilité de développer des moyens adéquats pour y faire face. La non-intégra-tion rigide et inflexible restreint le mouvement psychique et l’espace mental, de sorte que les processus de symbolisation ne peuvent plus construire de pont entre les profondeurs de l’inconscient et les verbalisations oscillatoires dont témoignent les associations libres entendues sur le divan du psychanalyste.
Traduit de l’anglais par David Alcorn Maria Jotunintie 10 00400 Helsinki
 
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NOTES
 
[*]Membre titulaire de la Société finnoise de psychanalyse, Marita Torsti-Hagman est l’auteur de nombreux articles dans des revues internationales. Ce texte est la traduction d’un article paru en 2000 dans The Psychoanalytic Study of the Child, vol.55, Yale University Press. © Albert J. Solnit, Peter B. Neubauer, Samuel Abrams et Scott A. Dowling.
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