2002
Revue française de psychosomatique
À propos du texte de Pascale Blayau
Gérard Lucas
12 rue Charles V 75004 PARIS
Dans sa communication, notre collègue Pacale Blayau ne nous a pas
caché les difficultés de son travail à trois avec un bébé et ses deux parents;
elles ne tiennent pas seulement aux difficultés à concevoir un récit intelligible des liens qui se sont développés et beaucoup modifiés entre ses protagonistes, elles tiennent aussi à la nature de leurs échanges et à la façon
dont chacune des communications auxquelles se livre l’analyste est toujours entendue par les différents partenaires et doit être ajustée vis-à-vis
de celui à qui elle s’adresse et en même temps être audible pour tous, alors
que leur problématique et leur capacité à les recevoir sont évidemment
diverses. Ce trio familial réunissant les deux parents autour de Victor,
leur fils, était d’ailleurs à sa manière une nouveauté : il semble bien qu’il
était relativement rare que ces parents aient pu se trouver ensemble avec
leur enfant; la description de leur emploi du temps, les expressions
« prendre son tour », « faire le relais » étant à ce sujet éloquentes : à la
faveur de leur échange en présence d’un tiers, le père et la mère de Victor
ont pu se parler à propos de lui. Cette réunion en présence d’un tiers, qui
l’a rendue possible, était jusqu’alors évitée du fait de la tension conflictuelle difficilement élaborable entre les membres de la famille. Si Pascale
Blayau emploie, à juste titre, le titre d’interaction au début de sa communication, on peut penser que ces interventions ont permis la naissance
d’un espace de jeu entre les différents protagonistes, et en ont assez profondément modifié la nature, au bénéfice d’une certaine subjectivité.
Le trajet du jeune patient apparaît dans ce travail tout à fait passionnant; il tient assurément à la capacité d’accueil de l’analyste : il
s’agissait de supporter un long moment un grand sentiment d’impuissance, de rester psychiquement vivant au sein d’échanges d’apparence
confuse, en maintenant son intérêt vis-à-vis d’eux. Ceci mérite d’autant
plus d’être noté.
Il me semble que cette inflexion de la nature de leurs échanges est
assez nettement scandée par le moment où tous deux ont la possibilité
pour la première fois, semble-t-il, de créditer leur fils d’un certain sentiment de délaissement lorsqu’ils parlent avec notre collègue. Là ils sont
tous trois avec elle, la tonalité générale de leurs propos marquant un
changement tout à fait notable. Ce moment est contemporain de l’émergence chez notre collègue d’une émotion qui la surprend elle-même,
lorsque la mère fait un récit « neutre » de l’apparition de l’eczéma et de
l’allergie. Ce moment signale selon nous sa capacité à traiter psychiquement un affect que la mère éprouve en le niant, il la montre dans son travail de mentalisation des produits non élaborés issus de la mère de Victor
– si l’on veut employer le langage de Bion, on pourrait parler d’éléments
ß. Il témoigne aussi chez l’analyste du maintien d’une capacité à s’identifier à elle dans sa douleur comme mère au-delà de sa présentation difficile. Nous verrons que cette douleur de mère est en fait de façon latente
une douleur d’enfant. C’est seulement à partir de ce moment que ces
deux parents vont apparaître comme les sujets de leur histoire.
Le tableau de cette famille est évidemment dominé par la présence de
la mère; sa problématique de maîtrise, de contrôle au prix d’empiétements, si présente dans ses propos, est également agissante dans l’élaboration de Pascale Blayau comme aujourd’hui dans celle que nous
présentons. Cette femme revendique la première place… Elle apparaît
en proie à un mixte d’excitation et d’affect d’angoisse nié, elle est dans
un état d’alerte permanent, on peut penser qu’il succède à un état traumatique. Notre collègue a d’ailleurs le sentiment qu’un effondrement
reste possible. Le traitement particulier qu’elle fait subir à la temporalité véritablement écrasée par la répétition au-delà du principe de plaisir témoigne de cet état d’excitation post-traumatique; c’est selon nous
cet état post-traumatique qui lui fait utiliser des expressions un peu inhabituelles comme lorsqu’elle se propose comme but de ce traitement une
aide pour cet enfant, pour qu’il puisse « vivre son handicap », comme la
manière dont elle se sent « condamnée à vie comme mère de polyallergique (…) si cela commence, cela ne finit plus, c’est définitif », alors que
les données de la clinique médicale la plus classique décrivent en général
l’eczéma comme une diathèse transitoire dans un pourcentage de cas
élevé; le mécanisme de sa genèse et des allergies en général comporte
encore aujourd’hui bien des mystères.
On est frappé dans la théorisation qu’elle a construite de la maladie
allergique en général, de l’eczéma en particulier, par sa fonction de lutte
contre l’angoisse : son récit pathogénique est un effet remarquable par
son caractère objectif d’une factualité affirmée, et apparemment très
secondarisé dans sa forme manifeste. Plus précisément ce caractère de
certitude univoque très vigoureusement soutenu fait penser de ce fait à
l’existence chez elle d’un délire…, et conduit notre collègue et le lecteur
au doute à propos de l’existence même du trouble comme de la validité
de sa construction étiologique; il s’agit en effet d’une construction tout
à fait univoque : identifier le mal, le tenir à distance d’elle et de son
enfant peu distingués l’un de l’autre. La façon dont les influences maléfiques s’organisent autour d’elle confirme la force de l’activité projective
à laquelle elle est contrainte; la persécution n’est pas très loin. L’agent
polluant, parasitant, empoisonnant, les boutons, l’eczéma, les allergies
conduisent dans la direction du non-maternel, de l’étranger, et par
conséquent du père, celui de Victor comme le sien; l’ensemble de sa théorie sort du cadre des phobies par sa pauvreté symbolique, elle constitue
comme l’a bien vu notre collègue un écran qui trouble mais on pourrait
dire aussi recouvre en tentant d’envelopper, de reprendre en elle un
enfant qu’elle ne distingue pas d’elle sans un effroi majeur.
Qu’est-ce qui distingue cette attitude de la folie maternelle primaire ?
Cette dernière comporte à certains égards souvent dans les premiers mois
un certain vécu d’indistinction et de sentiments menaçants issus de tout
ce qui n’est pas la dyade mère-enfant. Cette femme a le sentiment depuis
la naissance et probablement avant elle que la survenue des premiers
« boutons » d’eczéma est venue signifier la déchirure, la plaie de la séparation. L’apparition de ce trouble psychosomatique vient témoigner de
cela comme si par ailleurs le processus de séparation-individuation
n’existait pas psychiquement; en témoigne la multiplicité des nourrices,
des lieux de garde et la forme de présence absente qu’a décrite notre collègue chez elle auprès de Victor. On pourrait rapprocher de cette négation le mouvement qui dans des moments de colère violente la fait plus
tard sortir de chez elle de longues heures comme si cette sortie représentait pour elle une maîtrise active, une sorte de reprise agie d’adolescence tardive de son propre processus d’individuation.
À quels éléments dynamiques de l’organisation pulsionnelle et objectale s’oppose le narcissisme exigeant de cette jeune mère, si vulnérable
sur ce plan ?
Jusqu’à quel point s’était-elle engagée dans le complexe d’Œdipe ? Il
est visible qu’elle est en lutte contre une imago maternelle à laquelle elle
est étroitement identifiée; si elle peut trouver quelques appuis sur
« autrui », que nous mettons entre guillemets, c’est sur un mode de régulation spéculaire de son humeur qu’elle décrit très bien et en ayant une
maîtrise qui exclut toute marge de liberté par rapport à un objet très
défini narcissiquement. N’est-elle pas au mieux dans une dynamique
d’œdipification dans laquelle l’information de la conflictualité par la différence des sexes intervient davantage sur le modèle d’un clivage kleinien
d’objet que sur celui d’une véritable complexualité œdipienne ?
En même temps quelques éléments plus évolués nous font nous interroger sur les mouvements névrotiques présents chez cette jeune femme :
Nous ne nous expliquons pas facilement comment le conflit avec son
patron dans la fonction publique durant la grossesse a pu aboutir à une
consultation psychiatrique et en faire quelque chose de tout à fait
constructif qui mène précisément à ce traitement… Qu’est-ce qui lui a
donné l’idée que quelque chose d’elle pouvait mériter cette consultation
et justifier l’engagement, son engagement en tant que personne dans ce
travail thérapeutique ? On nous accordera que les conflits sociaux ne suivent que rarement ce trajet…
De même nous pensons que l’idée « obsédante » que sa mère se suicide, dont elle fera l’aveu lorsqu’elle pourra parler d’elle en tant que
sujet, a été susceptible de se charger d’un sens plus évolué que celui que
nous évoquons; nous en rapprocherions la mise à l’écart du père dans le
couple.
En revanche, le fait d’être la fille d’une mère infirmière à la main de
fer, chargée de frères et d’enfants handicapés, pose le problème de l’absence de toute trace apparente de la jalousie infantile dans un climat
d’enfance de nature à la susciter.
Contradictoirement en même temps, nous avons été frappés chez
Mme A. par sa théorie de l’imprégnation par l’odeur maternelle et par la
vulnérabilité de cette construction théorique, qui comporte en effet une
sorte de doute inconscient puisqu’il faut à Mme A. éliminer les odeurs
des autres femmes : la dominance de l’odeur de la mère ne tenant en
quelque sorte que de sa priorité chronologique ou de sa présence exclusive; théorie biologisante sans référence symbolique, contaminée pour-rait-on dire par un sentiment de fragilité des liens mère-enfant, par un
doute sur l’amour. Il est singulièrement significatif que sa restauration
coïncide avec l’émergence consciente d’affect hostile lui donnant un certain accès à son ambivalence vis-à-vis de cette mère précédemment idéalisée; c’est alors seulement qu’elle pourra voir Victor comme un enfant.
Le couple parental nous a paru à certains égards singulièrement
contemporain dans la disharmonie entre les difficultés de développement
affectif personnel et le haut niveau de qualification professionnelle et de
fonctionnement socioculturel. S’agit-il d’un témoignage de la fréquence
du clivage au sens où Freud en parle dans son dernier article sur le clivage du moi dans le processus défensif ? Peut-on interpréter les difficultés de ce couple parental en utilisant le terme de troubles de la
parentalité ? Mais ces troubles existent-ils autrement que comme le retour
de leur problématique sexuelle infantile personnelle, comme une de ses
conséquences ? On a le sentiment en écoutant notre collègue qu’il s’agit
d’un couple d’enfants, à ce titre assez peu marié; ils semblent avoir en
commun leur soumission à des imagos maternelles. Ces imagos tirent-elles
leur force de la faiblesse de la problématique paternelle aujourd’hui si
frappante dans notre culture et si entretenue par un certain déclin des
institutions culturelles et sociales où ces deux parents sont du fait de leur
situation davantage partie prenante que d’autres ?
Le père, l’orphelin de père pourrait-on dire avec toute la polysémie
de cette expression, apparaît dans ce sens – même s’il est mieux à même
de parler de sa souffrance et en particulier de celle qu’il a ressentie en
face de l’eczéma, en proie à des angoisses phobiques qui le mettent en
difficulté pour tenir sa place paternelle.
Victor, le petit savant au langage aisé à dix-neuf mois, hyper-mature
et peu câlin, reste accroché au registre perceptif, sans angoisse de
l’étranger, et apparaît en panne de subjectivation. C’est en jouant qu’il
va trouver dans l’espace des séances une issue à ce climat d’emprise et
d’empiétement. Il ne fait pas de doute que l’apparition des affects, des
manifestations auto-érotiques, de phénomènes transitionnels comme
d’une ébauche d’élaboration phobique témoigne de la vivacité de sa
reprise évolutive.
Dans quelle mesure faut-il considérer comme inaugurale l’apparition
de l’eczéma conformément au texte manifeste de ce que nous dit cette
femme alors que comme le dit Pascale Blayau, il est vraisemblable que
l’accouchement lui-même a dû représenter à un moment singulièrement
critique en réveillant le drame de la séparation déchirante avec l’objet
primaire sur lequel se termine ce très intéressant récit de traitement.
Quelle était la qualité des représentations de ce drame dont cette
femme disposait ? Il semble que l’aménagement de l’accouchement
comme l’occasion essentiellement de « faire comme tout le monde », en
s’organisant activement et bien, témoigne chez elle de l’importance des
positions de caractère.
Ce traitement parent-enfant ne représente-t-il pas pour elle une
chance considérable où l’apparition des troubles psychosomatiques chez
Victor apparaît comme la manifestation d’un malaise massif et silencieux
jusque-là ?
Que feront d’ailleurs les trois protagonistes de cette histoire, ou plus
concrètement quelles seront les suites de ce traitement ?
L’expérience des traitements parent-jeune enfant légitime aujourd’hui
de telles questions et parmi elles se trouve celle très délicate de leur poursuite telle quelle aussi longtemps qu’elle apparaît utile et possible ou de
leur inflexion vers des traitements individuels. Là comme ailleurs, et
peut-être davantage qu’ailleurs, aucune recette ni procédure toutes faites
ne sont défendables.
On aimerait évidemment connaître la suite de cette histoire très positive.