Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529860
192 pages

p. 119 à 138
doi: 10.3917/rfps.022.0119

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no 22 2002/2

2002 Revue française de psychosomatique

L’hypocondrie ou le corps ailleurs qu’en lui-même

Augustin Jeanneau 19, La Roseraie 108 avenue de Paris 78000 Versailles
Q uoi qu’il puisse en être de la présence ou non d’une réelle maladie somatique, accompagnant les inquiétudes de l’hypocondriaque, celles-ci ne se placent pas sur l’axe d’un mouvement pulsionnel où, de l’hystérie à la désorgansisation mentale de la maladie psychosomatique, pourrait se faire la négociation des satisfactions instinctuelles. La mentalisation inadéquate de l’hypocondrie déplace le corps hors de sa mouvance relationnelle et l’attire dans une problématique narcissique qui n’appartient pas à sa logique. Mais le surinvestissement dont il est ainsi l’objet ne lui est d’aucun bénéfice, l’immobilisant, au contraire, dans la surcharge quantitative qui le prive de tout élan. L’hypocondrie vient donc prendre rang parmi les maladies mentales, mais sans tout à fait en être une, tantôt plaque tournante des mouvements pathologiques, tantôt fixée sans évoluer, faute d’être vraiment l’instrument d’une solution.Mots-clés : Hypocondrie, Maladie somatique, Maladie mentale, Hystérie, Psychosomatique, Représentation de la maladie physique. Whether hypochondriacal anxieties are accompanied or not by real somatic illness, they are not situated on the axis of a movement of the drive where, from hysteria to psychic disorganization in psychosomatic illness instinctual satisfactions can be negotiated. The inadequate mentalization in hypochondria displaces the body away from its relational domain, drawing it into a narcissistic problematic which does not belong to its logic. But it does not derive any benefit from the resulting hypercathexis, and it becomes, on the contrary, immobilized in the quantitative surcharge which deprives it of any momentum. Hypochondria comes, therefore, to rank amongst mental illnesses, but without really being one, as it is at times a turntable for pathological movements, and at times it remains fixed without evolving, as it fails to be the instrument of a solution.Keywords : Hypochondria, Somatic ilness, Mental ilness, Hysteria, Psychosomatics, Representation of physical ilness. Wie auch immer das Vorhandensein oder Fehlen einer wirklichen somatischen Krankheit sein mag, wenn man hypochondrischen Aengsten nachgeht sieht man, dass sie sich nicht im Feld einer triebhaften Bewegung befinden und auch nicht der Hysterie oder der psychischen Entorganisierung der psychosomatischen Krankheit zugerechnet werden kann. Die unangebrachte Mentalisierung der Hypochondrie verschiebt den Körper ausserhalb des Beziehungsrahmens und zieht es zu einer narzisstischen Problematik, die ihrer Logik nicht angehört. Die Ueberinvestition, die ihr somit zukommt ist ihr nicht von Nutzen, lähmt sie eher in einer quantitativen Ueberforderung, die sie jeden Elans beraubt. Die Hypochondrie stellt sich somit zu den psychischen Krankheiten, ohne wirklich eine zu sein, eher als Drehscheibe pathologischer Bewegungen oder als fixierendes Element, das keine Lösung bringt. Schlagwörter : Hypochondrie, Somatische Krankheit, Geisteskrankheit, Hysterie, Psychosomatik, Vorstellung der psychischen Krankheit. Haya o no una real enfermedad somática que acompaña las inquitetudes del hipocondriaco , éstas no se situan en el eje de un movimiento pulsional en el que, desde la histeria hasta la desorganización mental de la enfermedad psicosomática, podría negociarse las satisfacciones instintuales. La mentalización inadecuada de la hipocondría desplaza el cuerpo fuera de su movimiento relacional y lo atrae a una problemática narcisista que no pertenece a su logica. Pero el sobreinvestimiento del que es objeto no le beneficia, lo inmoviliza al contrario, en una sobrecarga cuantitativa que lo priva de todo movimiento.La hipocondría entonces se sitúa entre las enfermedades mentales, pero sin ser verdaderamente una, de pronto placa giratoria de los movimientos patológicos de pronto fijada sin evolucionar, por no ser verdaderamente instrumento de una solución.Palabras claves : Hipocondría, Enfermedad somática, Enfermedad mental, Histeria, Psicosomática, Representación de la enfermedad psíquica.
L’hypocondrie ne se manifeste pas sans tapage ni remue-ménage : invasion insistante de l’espace médical, investigations obstinées pour établir la preuve d’un insaisissable mal. Un bruit dont l’intensité n’a d’égale que l’imprécision du trouble que la plainte manque à définir et même à localiser. Tout concourt à vouloir rappeler qu’il n’y a rien à cacher ni à démontrer, mais quelque chose à savoir.
Ce qui nous situe d’emblée en dehors de l’hystérie. Laquelle ne se fait entendre que pour mieux être incomprise et montrer, d’un même coup, ce qu’elle préfère ignorer; et n’y parvenant jamais mieux qu’en ramassant le tout au point exact de la conversion, dans le silence énigmatique qui tient à faire savoir qu’on ne veut plus rien en dire.
L’hypocondriaque, tout au contraire, en revient à la question, et qui n’en finit jamais, pour la double raison que non seulement elle se dérobe à la formulation, mais qu’il désespère de parvenir à la poser à qui pourrait lui répondre. Impuissance des mots qui n’est, en effet, que le reflet d’une plus secrète et foncière incapacité et pourrait bien être, au total, l’essentiel de son problème.
Et redoublée par l’impossibilité de rencontrer l’écoute attendue et la réponse compétente. Toutes explorations épuisées, ou quelquefois sans délai avant même toute lassitude, le médecin du corps l’aura adressé au psychiatre. Et il saura d’emblée que celui-ci n’est pas apte ni décidé à l’entendre à l’endroit de ses interrogations. Inquiétude sur l’intégrité corporelle qui rebondit, à moins qu’elle n’y retrouve son origine, au niveau de l’objet lui-même, incapable ou indifférent. Et difficile position en miroir du psychiatre qui s’interrogeait, au même instant, sur sa capacité, et trop souvent son désir, d’y répondre efficacement. Car l’obligation lui incombe d’établir la rencontre hors de l’affrontement implicite et caché de deux convictions contraires, dans le tiers espace du regard partagé et d’une souffrance reconnue. Ce qui propose assurément d’élargir la perspective. Mais s’y joint cette difficulté que l’allégation par le patient d’une problématique corporelle ne doit rien perdre de son importance, ni être déconsidérée par son apparente exclusivité, dont on doit trouver les raisons.
Car le problème reste en suspens, et c’est celui que le numéro de cette revue s’est proposé d’étudier. Pour ce motif, assurément, qu’il revient spécifiquement à la psychosomatique de conduire cette réflexion, en vertu de sa capacité tout à la fois à prendre le recul qui permet d’apercevoir les mouvements de la vie pulsionnelle passant d’un registre à l’autre, du mental et du somatique, et de porter plus précisément le regard aux points sensibles où se joue ce qui, entre les deux ordres, se défait ou se reprend.
Et le malaise ressenti par les protagonistes de la rencontre évoquée avec l’hypocondriaque, dans sa manière de s’exprimer au travers d’une hypermentalisation inadéquate à son objet, ne nous dit pas vraiment les raisons de cet excès, ni si cette salve de questions ne tire pas son obstination d’une connaissance, autrement faite, qu’au bout du compte il y a en effet quelque chose, déjà inscrit dans le corps; première question; qui se prolonge alors sur la valeur à accorder à cette fièvre psychique, de décharge, d’alerte ou de protection.
Une deuxième question surgit en conséquence, et qui nous demande, inversement, si ce n’est pas, au contraire, l’inquiétude toute morale et sine materia qui donne précisément matière au corps, ainsi surinvesti, à s’alourdir de son insuffisance plutôt qu’à être le lieu d’un trop-plein libidinal, tant il est vrai qu’en hypocondrie plus qu’ailleurs, l’économie freudienne n’a pas vraiment à voir avec des quantités dont on pourrait définir la nature ou prendre l’exacte mesure.
Mais cette ambiguïté pourrait bien y prendre sa réelle importance, en installant toute l’affaire dans ce paradoxe existentiel insoluble, excitant la pensée qui ne peut rien à interroger un corps qui ne sait rien, sans que ni l’une ni l’autre n’unissent jamais leur différence dans l’animation réciproque sur quoi s’établit la silencieuse et intime confiance qui entretient le narcissisme. Car c’est bien lui qui se trouve atteint de plein fouet par une manière toute particulière qu’a l’hypocondrie d’en débattre; et parce qu’elle n’en démord pas, elle se démarque ainsi du mouvement psychosomatique, dont on a justement dit que le narcissisme y apparaît comme perdu (Smadja, 1998, p. 1418-1429).
C’est alors l’histoire un peu folle, en effet, d’une maladie mentale que vient partager le corps, ainsi « épinglé »par une inutile curiosité, plaqué au sol par une logique qui n’était pas la sienne. Et ce serait une troisième question de savoir ce qu’il vient y faire, ainsi mis en place par une représentation, elle-même insatisfaisante, qui le déplace de sa fonction. Mais pour nous assurer de ce que vaut une telle problématique, il faut repartir de notre interrogation initiale, pour mettre au point les repères sur le chemin qui nous y a conduit.
 
PRÉSENCE ET REPRÉSENTATION DE LA MALADIE
 
 
S’il faut, en effet, en savoir d’abord un peu plus sur une possible origine organique, d’où partirait alors non sans raison l’inquiétude de l’hypocondriaque, ce qu’il nous dit et ce qu’il imagine ne vaut assurément pas moins que la plus sophistiquée des investigations médicales. Et l’attention doit se porter des deux côtés de ses propos : vers ce qu’il se représente aussi bien que ce qu’il éprouve.
C’est qu’en effet la représentation qui accompagne la maladie somatique n’est exclue d’aucune des trois problématiques qui sont le plus souvent les nôtres : du mouvement psychosomatique, où la vie pulsionnelle s’est repliée sur l’étroite et concise organisation somatique; de la conversion hystérique, pleine à craquer du fantasme qui s’y exprime sans épuisement; de l’hypocondrie enfin, qui soumet le corps à une infatigable mentalisation. Apparition de la représentation qui, selon chaque cas, a sa manière et son sens, et survient dans le déploiement de dynamiques respectivement différentes qui, sans doute, ne manquent pas de se croiser, de s’ajouter quelquefois, mais qu’il y a néanmoins nécessité de préciser au plus juste. Assurément ne parviendrons-nous pas ainsi à couvrir l’entière surface des manifestations cliniques, mais peut-être aurons-nous un peu avancé à mieux faire ainsi la part de ce qui demeure incertain.
Car on peut d’emblée reconnaître comment, à cet égard, l’hypocondrie se distingue de tout le reste, et plus précisément de cette vaste mouvance où, du registre le plus sûrement mentalisé au décrochage psychosomatique, suivi parfois de sa reprise, le jeu est à l’enjeu de l’intense et vive exigence du soulèvement pulsionnel.
L’hypocondrie, en cette affaire, ne paraît pas moins en tension, mais on dirait qu’elle s’est mise à l’écart de cette ligne naturelle tirée des profondeurs du corps au déploiement fantasmatique, où points d’équilibre, de correspondance ou de rupture installent les différences dans la manière d’organiser les échanges; on dirait, en effet, que l’hypocondrie, placée sur l’axe d’un narcissisme sans racines, s’agite sans point d’appui entre un corps qui s’empare de sa pensée – sans, pour autant, nous le verrons, en faire une chose, comme c’est le cas dans la psychose – et une représentation, par ailleurs, qui ne parvient pas davantage à prendre corps, en manquant d’être portée par l’élan de ses objectifs.
La nature de la pulsion nous en explique les raisons. Si Freud y voyait, en effet, l’exigence d’un travail psychique né des forces somatiques, sans prétendre, pour notre part, lever le secret des inconnues de la transformation en cause, nous pouvons au moins la situer. À l’interface de ce concept limite, l’action s’inscrit d’emblée dans ce monde vivant où, dès la plus protopathique des discontinuités, rien n’existe qui ne soit changement et, dans le même sens, échange [1]. Et tout comme les philosophes, examinant le phénomène de la perception, nous disent qu’il n’y a, au départ, rien à savoir et tout à faire, en un mot que la perception est d’abord faite pour agir et secondairement pour connaître, aussi longtemps que l’insatisfaction n’a pas encore marqué la distance à l’immédiat, pareillement la vision freudienne de la pulsion réunit l’intime et la réalité, l’indivisible et l’extensif dans l’équilibre de ce qui prend place au-dehors avec la représentation et de ce qui, avec l’affect, en est l’éprouvé personnel. Et ce qui les tient ensemble, n’est-ce pas cette vivante réciprocité des promesses et de l’inachevé, entre la « représentationbut» et ce qui est « affecté»au corps comme indice de non-décharge et d’action restée en suspens? Rien n’existera désormais qui ne fasse la preuve de sa réalité par une « épreuve»dont le corps se fait l’agent; rien ne sera pensé qu’à vouloir être dit, par des mots qui, au sommet de l’abstraction, n’oublient pas leurs attaches charnelles.
C’est directement dans la vivante perspective d’une telle visée que se définissent capacités ou défaillances de l’hystérie ou du mouvement psychosomatique, dans leur manière différente de désigner le corps comme le lieu de convergence des tensions et de leur solution. Et nous verrons comment l’hypocondrie n’en partage ni l’intention ni les possibilités.
La conversion réussit, en effet, à ramasser sur elle-même la représentation, ainsi cachée au conflit, et l’affect revenu à ses origines actives, dans ce que Freud définira comme « innervation », que le fantasme soit ainsi innervé pour ne pas être reconnu, ou que, différemment dans l’hystérie d’angoisse, il soit projeté dans la phobie pour ne pas être innervé. La complaisance somatique n’aura ainsi aucune raison d’en appeler, dans la conversion, à quelque lésion ou dysfonctionnement préalables, si la motion pulsionnelle trouve dans l’action le pouvoir de négocier le conflit et de réduire, d’un même coup, la distance à son objet, rattrapé comme un point du corps. Que si certaines observations évoquent une symptomatologie touchant essentiellement à la sphère végétative plutôt qu’au système strié de la vie relationnelle (Deutsch, 1957), c’est qu’aucune manifestation de ce type, vasculaire ou autre, n’avait de sens qu’à participer à l’action fantasmatique qui faisait l’enjeu pulsionnel. Et quand, débordant l’affect, l’émotion, si généreusement distribuée par ailleurs dans l’hystérie, plus tonique et végétative qu’effectrice et relationnelle, semble retrouver ici des racines plus profondément inscrites dans le corps, Freud invoquera la possibilité d’archaïques comportements rappelés à la rescousse par la visée pulsionnelle.
La même question reste posée, dans la mouvance psychosomatique, de la place respective de la maladie somatique et de sa représentation. Nous connaissons ce qu’il en est, ici, du débordement des capacités psychiques à traiter le surcroît quasi traumatique des excitations, mais les psychosomaticiens nous font aussi bien valoir ce qui se maintient de l’action à travers le comportement opératoire, fût-il pauvrement affecté, ou dans le souci d’équilibre homéostatique et peu signifiant des procédés autocalmants, et ce qui est sauvé, au total, de la relation, à l’environnement, il est vrai, plus qu’à l’objet, dans l’échange sans fantasme de la crise d’asthme ou de l’hypermotricité digestive. Mais ils nous disent, également, qu’à ce palier de ressaisie d’une désorganisation menaçante, la représentation peut trouver une relance, que la maladie somatique soit l’occasion masochique de renouer avec l’entourage, ou bien, rappelait Pierre Marty, qu’elle crée les circonstances utiles à restaurer secondairement ce que le traumatisme initial avait décompensé à l’origine de l’affaire; offrant aussi, dans d’autres cas, au-delà des misères d’une détresse existentielle indéfinissable, l’unique possibilité d’une insoupçonnable satisfaction pulsionnelle jusqu’alors inespérée, et dont seuls quelques écrivains ont exprimé l’informulable, avant que la consomption ait enfin le dernier mot.
Nous constatons, dans ce cas, que si la représentation, qualifiée de son affect, est capable de renaître à partir de la maladie somatique, elle n’est alors que l’expression mentalisée accompagnant cette dernière et visant au même équilibre, l’une et l’autre s’inspirant, en effet, d’un même besoin, de ces deux façons satisfait à des niveaux différents. Le rêve, dit prémonitoire, de la maladie n’annoncera, dès lors, que ce qui est déjà arrivé ou ne saurait désormais tarder. Une origine commune qui enlève tout sens à la question d’une causalité réciproque, et qui n’en donne pas davantage à cette autre notion d’un rôle protecteur qu’aurait pu jouer la connaissance par le patient de sa maladie physique, retardée en proportion par cette mentalisation, puisque chacune convergerait vers un même point, aucune n’ayant alors d’autre existence que sous cette forme encore à venir, portée par des voies inconnues.
L’hypocondriaque s’inscrit tout différemment par rapport à la maladie, bien qu’il ne manque pas, lui non plus, de trouver le même soulagement dans ces cas, non exceptionnels, où la maladie redoutée surgit, un beau jour, preuves en main. Rien ne permet, dans l’état actuel de nos connaissances, d’assurer que la présence cachée de la maladie qui attendait son heure ait été la raison de son anxieuse appréhension, quoi qu’on parvienne à en savoir, plus scientifiquement, dans l’avenir. Rien ne serait ôté pour autant à la problématique de cette double manifestation décalée, de l’inquiétude et de son mal. Car nous y voyons comment le phénomène psychique y est d’emblée situé sur une orbite radicalement différente de l’aire psychosomatique plus haut évoquée. Nous l’y retrouvons, en effet, à distance des lignes de force où se faisait, en des points variables de mentalisation, la négociation de la décharge. L’hypocondriaque se tient dans l’abstraction paradoxale et insatisfaite du point charnel d’où tout prenait son départ, pour s’isoler dans la douloureuse distance que lui impose l’autonomie, ici abusive, des lois de la vie psychique.
Si la santé est, en effet, le plus important des enjeux, rien n’est plus inhabituel que d’y penser, sans raison actuelle, jour et nuit; et si l’idée, surgie inopinément, que le cœur pourrait se lasser de sa fidélité et oublier tout à coup d’assurer les battements nécessaires relève de la plus élémentaire logique, il se trouve que rien ne conduit, sans autre cause, à s’en préoccuper plus longtemps. C’est là, néanmoins, que s’effondre, en ce point sensible de l’être, l’intime et nécessaire confiance, installée de toujours sous le règne silencieux d’un narcissisme sans question, et qui voulut trop en savoir. Représentation de soi dès lors contraire à elle-même, et qui s’en prend au corps, comme le seul point connaissable, mais le plus ignorant de tout, devenu insignifiant d’être si consistant. Car l’interrogation vient de loin, inscrite dans la haute philosophie de la position dépressive chez le moins instruit des hommes, et soumettant le corps, subitement à découvert, à des questions qui le dépassent.
Question inutile et réponse inefficace, pour cette raison que ce sont, en effet, les zones obscures du corps qui se trouvent interrogées, profondeurs inconnues des origines « endodermiques », qui s’affairent dans le secret où disparaît la nourriture, et dont le sujet n’a connaissance qu’à travers les produits d’émission et ce qu’il peut en mesurer, sans en savoir davantage sur ce qu’il lui paraît invivable d’ignorer. Rupture angoissante d’un silence du corps, traduisant, dirait Michel Fain, comme une « faille au sein des perceptions rassurantes » (Fain, 1990, p. 73-83), qui maintenaient sans bruit le calme hérité du bien-être de l’enfant aimé.
Et aux déceptions de l’inconnaissable s’ajoutent l’insatisfaction et, par-dessus tout, l’impuissance. Car la tension interne se tient ici en marge de ce que seule la représentation du corps en relation avec son objet pourrait apporter d’apaisement, en se situant sur l’axe du plaisir et du déplaisir. À se vouloir trop savant, l’être s’obstine dans l’exclusivité narcissique de la vie végétative où notre pouvoir est nul; « une machination », dira plus tard le psychotique, qui essaie de rattraper ce qui lui échappe dangereusement, mais pour d’autres raisons. L’hypocondriaque en restera à cette déflation dépressive, persistant dans cette impasse, pareille à un auto-érotisme, déjà mégalomaniaque, qui ne convoquerait jamais l’objet, ou à la recherche de l’hallucination de la satisfaction qui croirait pouvoir se passer de l’hallucination de l’objet de cette satisfaction. On voit comment l’agitation immobile de l’hypocondriaque le tient en marge de l’action, que nous retrouvons ici comme la clé de la vie pulsionnelle, qui seule pourrait donner sens à la représentation.
Au lieu de quoi, celle-ci reste, en hypocondrie, sans forme ni valeur, car c’est d’un manque de représentation, de représentation-but, que s’entretient la souffrance. Souffrance morale d’une pensée qui n’aboutit pas, doute qui persiste dans la répétition, sans savoir ce qu’il recherche : interrogation sommaire de l’organe ou du système, où se ramasse la détresse en une dérisoire allégation : le foie, la circulation, « le poumon »…
Douleur psychique d’une représentation sans soutien instinctuel et qui n’a rien à montrer. Une démarche de l’esprit qui définit l’anxiété: échec de la vie mentale, éprouvée en tant que telle, en effet, par sa manière de s’y maintenir sans résultat, par l’inadéquation de cet investissement du corps, sans rien y puiser d’énergie ni l’éclairer d’aucun sens, au travers d’une pensée dont « l’action à l’essai » avorte avant toute possibilité hallucinatoire, et ne pouvant mettre en scène aucune relation vivante. « Un excès de tension sexuelle psychique », qui creuse la déprimante différence; « une perte de libido »– nous suivons l’ordre des manuscrits freudiens –, dans cette fuite des images animatrices du plaisir.
Dès lors, qu’en pourrons-nous conclure sur la présence ou non de la maladie somatique ? D’abord que si celle-ci existe et agit dans le secret, ce qu’elle provoque, chez l’hypocondriaque, d’une démarche partie d’un malaise physique vient prendre place sur un registre narcissique d’un tout autre ordre.
Qu’il y aurait lieu, dans le même sens, de prendre en compte avec toutes ses conséquences, comme le rappelait récemment Michel de M’Uzan, que toute maladie connue a sa part d’hypocondrie. Nous dirions d’une inconnue, source d’anxiété, qu’il appartient au médecin de prendre en considération pour apprécier ce qu’il convient de dire ou de taire à la personne concernée.
Et qu’enfin l’apaisement apporté par la déclaration de la maladie, fût-elle grave, n’est pas l’accomplissement d’une sourde montée pulsionnelle qui se réalise physiquement; c’est l’esprit, tout au contraire, qui va y trouver son compte; c’est l’indécision hypocondriaque de ce faire qui ne se fait pas, qui découvre enfin sa logique et se cale dans les limites d’une maladie qui a sa figure et ses lois; c’est l’inconnue qui se dévoile et la pensée qui y reprend son pouvoir. Dans sa tentative contre-dépressive, qu’il nous faudra préciser, l’hypocondrie est parvenue au bout d’elle-même, et tout se tait quelquefois, laissant place à des tribulations d’un autre ordre, et le plus souvent moins bruyantes.
 
BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN ?
 
 
C’est que la question n’est pas close, car il ne suffit pas d’interroger ce qu’imagine l’hypocondriaque, il importe aussi d’écouter ce dont il se plaint et de comprendre, si faire se peut, la nature de ce qu’il éprouve. L’anxiété nous avait tenu jusqu’alors dans la mouvance d’une douleur psychique, par cette impuissance foncière de la pensée à découvrir l’infigurable, à arrimer l’insaisissable. Mais quand c’est la douleur physique qui prend le pas sur l’inquiétude, le problème des relations entre hypocondrie et réalités somatiques se pose plus directement. Une douleur physique qui se montre, en effet, comme se tenant plus près du corps, et dont on sait par ailleurs qu’elle se distingue du déplaisir, à ce niveau, par l’absence totale de distance avec l’excitant, quand l’objet du déplaisir et le corps, en effet, coïncident, et que l’impuissance à s’en dégager en fait le caractère totalitaire; une douleur n’ayant sa part psychique que pour constater qu’elle n’est, en effet, que physique. Encore faudrait-il s’assurer, en l’occurrence, qu’il s’agit bien d’hypocondrie, et dans ce cas d’une douleur.
La glossodynie pourrait être choisie comme une exemplaire manifestation clinique, pour poser le premier problème. Car cette plainte, psychiquement envahissante, d’une douleur strictement localisée de la langue, et sans lésion mise au jour malgré de multiples examens, s’exprime au travers d’une lancinante tonalité dépressive des propos. Rien ne nous assure pourtant que l’ensemble se situe en proportion dans la mouvance hypocondriaque, tout paraissant plutôt tenir à une conversion hystérique, mais qui, bloquée avant tout déploiement, serait dans l’incapacité d’en exprimer le fantasme.
Une douleur, il est vrai, plutôt qu’un symptôme. Car en se plaignant, tout différemment, de sa jambe, Elisabeth v. R. laissait entendre, on s’en souvient, toute l’histoire du contact coupable et non plus impuissant, dans une situation environnante d’images et de possibles, d’action et de représentations en chemin vers la conscience, et non, ajoutait Freud, sans « une singulière expression de satisfaction plutôt que de douleur » (Freud, 1895, p. 108). Mais, dans la glossodynie, il s’agit bien d’une douleur physique de la langue, pour ce que précisément le patient y ressent d’étroite impossibilité de rien figurer d’efficace, comme le feu ou la térébrance de ce qui ne pourrait disparaître ou s’apaiser que par amputation.
Quel partage s’y fait-il, alors, entre tristesse et conversion ? Leur rapprochement trouverait ses raisons dans le deuil, en ce qu’il représente une forme de la douleur psychique encore demeurée toute physique, dans cet arrachement qui déchire le sujet tellement plus directement que le malaise existentiel : un deuil réanimé hystériquement par un facteur d’excitation qui y trouverait, avant tout refoulement, le plus puissant des interdits. Une éclairante étude de la question (Daubech, 1993, p. 67-82) a justement montré la fréquence avec laquelle on retrouvait, dans les glossodynies, la succession d’un deuil, jusqu’alors clivé dans la rude ambivalence de la haine et du regret, après la mort d’un mari tyrannique et, dans l’après-coup d’une période silencieuse, la relance libidinale des événements de la vie pulsionnelle. On y comprend, en conséquence, comment, sous le régime régressif d’une oralité en divers points significative et selon différents niveaux, une tentative impuissante s’écraserait douloureusement sur la contradiction du deuil et du désir.
Parmi maintes autres façons d’exprimer l’échec douloureux de la décharge, nombre de tableaux psychosomatiques se tiennent, pareillement, dans le voisinage d’une conversion qui tourne court. Rachialgies, céphalalgies ont ainsi compté parmi les premières études des psychosomaticiens de l’École de Paris. L’algie y était considérée, en effet, comme la réaction somatique de blocage d’une fantasmatisation assez bien organisée dans le mental, sans que cette défense, néanmoins, prenne valeur d’une décharge signifiante, mais n’en appelant pas moins à une réponse motrice qui, pour désymbolisée qu’elle puisse être, puisait aux sources motrices, encore une fois retrouvées, de ce qui ne pouvait se faire affect. Mais dès que nous approchons des régions de l’hypocondrie, la plainte, quel qu’en soit le bruit, ne répond plus d’aucune façon à la logique – ou l’impensable – de la douleur physique. Les cénestopathies nous en donnent, quelquefois, une expressive illustration clinique. Il est vrai que les cas en sont rarement rencontrés dans la pratique quotidienne, et peu connus par la plupart ni évoqués, mais toujours d’autant plus typiques, et inoubliables. Grimaçant, en proportion du vocabulaire qui lui manque, le patient peine à décrire d’indéfinissables sensations, matérialisées laborieusement comme l’impression d’artères qui font circuler dans la tête d’invraisemblables bulles d’air, de nerfs dont le trajet se fait curieusement connaître comme la chute de gouttes de mercure qui s’alourdissent au bout des pieds, ou c’est ailleurs un insaisissable sentiment de vide à la place du cervelet, dont jusqu’alors il ignorait, comme tout le monde, la fonction sinon l’existence. Ce cortège d’impressions énigmatiques et décrites comme intolérables ne semble pas, cependant, rendre la journée de cette personne tout à fait invivable. Et l’interlocuteur ne sait pas bien où se situe le patient, entre souffrance ou étonnement. Car il s’agit moins d’une incertitude concernant le schéma corporel, dans sa relation au monde, que de cette inconnaissable consistance des profondeurs corporelles. Et l’on notera que, dans son extravagance, ce quasi-dévoiement narcissique apparaît comme cette autre manière d’exclure l’objet de la satisfaction, et d’en arriver à cette absurdité phénoménologique d’une sensation, dont on sait classiquement qu’elle n’a pas de sens isolément, qui néanmoins existerait par elle-même, sans rien qualifier d’objectal, sommairement portée par quelque notion d’une anatomie rudimentaire, qui ne dit rien de plus que les mots simples de son lexique élémentaire. Or, une clinique plus habituelle nous montre que l’hypocondriaque, aussi loin soit-il plus souvent de cette outrance du ressenti, n’en est pas moins malheureux à demeurer dans l’indéfinissable, sans pouvoir lui donner corps, et que la désignation, l’accusation déjà, de l’organe en cause fait état d’une torture morale qui n’est pas la douleur physique. A-t-on, d’ailleurs, jamais entendu l’hypocondriaque nous dire : « j’ai mal »? Plus souvent, c’est l’allégation de « quelque chose qui ne marche pas », et non seulement « ça s’arrête », nous dit-il, mais le style est indirect : « on dirait que ça ne fonctionne pas ». La crainte du cancer peut avoir été l’entrée en scène qui va maintenir le suspense, mais il n’est pas indécent de dire que cette crainte est intellectuelle, mise en forme élémentaire et secondaire d’un manque plus essentiel et plus caché, d’une insuffisance fonctionnelle du corps, qui n’est elle-même que le reflet de l’incapacité de l’être à en savoir davantage et à maîtriser quoi que ce soit.
Est-on cependant plus sûr qu’aucune raison somatique n’est à l’origine de ce soupçon que si, tout au contraire, la douleur se manifestait clairement sur un point précis du corps ? Il n’est, bien sûr, pas impensable que quelque dysfonctionnement puisse en expliquer le départ. Cela reste un objet de recherche. Mais rien ne sera enlevé pour autant à la spécificité du déploiement mental, dont l’avenir peut se faire moins grave que le développement en ligne droite d’une éventuelle lésion initiale, mais dont le chemin suivi par la problématique narcissique ainsi mise en jeu s’écartera sensiblement des voies indiquées par la maladie physique. À moins qu’elle n’y fasse retour. C’était notre deuxième question.
 
UN RIEN CONSIDÉRABLE
 
 
C’est qu’il est également légitime d’imaginer cette exclusivité hypocondriaque, donnée au corps surinvesti, comme responsable à son endroit d’une surcharge économique, qui ne serait pas sans conséquence somatique, dans la distribution des énergies par-delà les tourments de la pensée. Freud qui s’interroge : « l’hypocondrie doit avoir raison, les modifications organiques ne peuvent non plus manquer dans son cas » (1915, p. 89), Freud pointe d’emblée comme évident que l’organe mis en cause par l’hypocondriaque pourrait bien être le lieu d’une forte capacité érogène, au même titre que l’organe génital et, au total, que tout autre point du corps. Mais il faudra suivre sa réflexion jusqu’à la mise au point qui suit et ce qu’elle laisse entendre sur une manière de surinvestissement, en l’occurrence si spécifique, que le résultat s’en montre, en fait, inversé. Car cette notion d’une libido du moi, introduite par le narcissisme, met en question l’une et l’autre dans le paradoxe hypocondriaque.
L’érogénéité, tout d’abord, aurait fait, en cette affaire, au sens exact du terme, un mauvais placement, en choisissant une zone sans vraie promesse de plaisir. Érogénéité sans érectilité, cette capacité du tissu adéquat à ramasser dans l’exiguïté de l’espace anatomique la rencontre des incompatibles et la condensation d’une longue histoire, dans la détente du court moment de l’orgasme et de cet insaisissable coefficient temporel, où se tenait, pour Freud, une invisible qualité. Ce à quoi l’organisation des systèmes digestifs, neurologiques ou autres ne semble pas se prêter, faute d’en avoir les moyens. Sauf à retrouver une tension libidinale dans la relation à l’objet. Mais c’est aussi bien le point faible de l’hypocondrie. Freud, qui s’étonne, en effet, qu’une surcharge en libido se fasse sentir comme déplaisir, en vient, dans les mêmes pages, à soupçonner plutôt ce qui se délite de l’érogénéité, par nature destinée à la vie psychique, là où la qualité de ce qui était un surcroît devient stase de la libido, qui l’annule en proportion. Tout retombe non seulement dans l’impasse d’une représentation sans affect, sans rien d’« affecté » au corps en effet, qui en anime la visée au-delà de lui-même, mais aussi bien, dans le désarroi d’un affect sans représentation, sans appel audehors, essentiellement privé, comme le rappellent Marilia Aisenstein et Alain Gibeault (1990, p. 19-49), des possibilités de liaison, dans le mal-être irreprésentable de « sa dimension anhistorique », comme délesté de l’économie masochique qui permettait « un investissement du déplaisir relatif à l’hallucination de la satisfaction suffisant pour permettre le passage du principe de plaisir au principe de réalité » (p. 23). N’est-ce pas dire qu’à parler de libido, on en soulignera la perte – différence dépressive là encore – davantage que la rétention, et que c’est bien cet état d’inconsistance qui se fait si lourd à l’âme ?
À reconsidérer le tout à partir du narcissisme, ainsi « introduit » dans la place, le paradoxe se fait plus fondamental. C’est que nous savons bien que si rien n’est libidinal qui ne soit accompagné du soutien narcissique, rien n’apparaît non plus de celui-ci qu’à travers l’expression de la libido et de sa visée objectale. Au point qu’à vouloir isoler, pour le saisir dans sa pureté, le narcissisme qui se dérobe à la connaissance, on en dénature ce que Béla Grunberger dirait de sa qualité a-dimensionnelle, mais plus encore on lui dénie ce qui en fait précisément l’essence, de n’être qu’une qualité.
C’est bien ce que l’hypocondriaque semble n’avoir pas accepté, d’une position dépressive, vécue comme la blessure révélant l’être à soi-même, dans le partage avec l’objet extérieur de la toute-puissance secrète, disparue dès que reconnue; et sans qu’à travers l’autre, le sujet accède à l’absolu de son être, dans la limite de ses contours. Au lieu de quoi, c’est la quantité, fût-elle indéfiniment augmentée, qui fera le jeu perdu d’avance. Le corps, pris dans la dimension de l’analité, en sera le lieu trop unique, sollicité d’être le tout du sujet, alors que, par définition, il le restreint à lui-même, prisonnier de son propre enclos, sans espoir d’être jamais tout. Nous verrons plus loin comment l’hypocondrie aide plus largement l’être à se maintenir, mais là où elle œuvre et souffre, le narcissisme est mis à mal tout simplement d’exister.
Faut-il rappeler que le narcissisme, en effet, se tient ailleurs qu’en lui-même, tirant son inspiration d’un au-delà de son histoire et du regard de quelqu’un d’autre, vers qui, sans trop se regarder, il retourne par d’autres voies ? Car il n’est que transparence, et s’obscurcit à se montrer. Le corps en est ainsi le point nécessaire et le lieu de tous les risques. Et tout, en effet, se perdra, quand disparaît la fonction qui le tient au-dessus de lui-même, dans le rôle qui lui revient et le mène au-delà de son être, quand sa capacité s’effondre et le ramène à la seule concrétude et à l’inertie de ses formes; quand l’organe n’est que ce qu’il est, parce qu’il a éte réduit, selon la formule devenue classique de Pasche (1969), à un « statut d’objet ».
C’est en vain qu’il s’agrandira aux dimensions monstrueuses d’un délire pantagruélique aux conséquences prégénitales redoutables, sans bénéfice narcissique. Ce dernier se fera plus sûr dans les idées de négation, dont le caractère radical pouvait seul avoir raison des contraintes spatio-temporelles. À preuve ces formes extrêmes du délire de Cotard où le patient ne se suffit pas de dire qu’il n’a plus de foie, plus de rein, plus de cerveau, mais aussi bien plus de nom, plus d’identité, et bientôt plus d’existence, ce qui était la condition pour parvenir à cette conviction d’échapper à toute limite et d’être devenu immortel [2].
D’un rien à l’autre, entre le malaise du manque à être et les sommets élationnels de l’inexistence, l’hypocondriaque doit se confronter plus quotidiennement aux réalités annihilantes d’un appareil corporel qui entretient sans répit le doute et la certitude : qu’il n’a rien et qu’il n’est rien; une même nullité, s’exprimant dans l’inanité de la représentation et de ce qu’il ignore de son corps – « je suis malade de toutes les maladies que je ne connais pas » –, et les tortures morales que lui valent les contours immobiles qui le cernent de toute part.
L’esprit ainsi prisonnier des espaces corporels qui ne le soulèvent d’aucun désir, le corps entraîné dans une mentalisation contre nature, sans le plaisir caché de l’hystérique, sans le calme psychosomatique, apparaissant comme en tous points négative, faut-il dire : pauvre hypocondrie ? Ou l’hypocondrie détient-elle quelque puissance mal connue ? En ce cas, c’est bien au niveau des heurs et déboires de la vie mentale qu’il faut en examiner la possibilité.
 
L’HYPOCONDRIE, MALADIE MENTALE
 
 
Maladie, en sommes-nous si sûrs ? S’il s’agit, en effet, de désigner ainsi ce qui, d’un déséquilibre, se réorganise dans un nouvel ensemble et acquiert une autonomie dont l’évolution se fait selon des lois qui lui sont propres, la mélancolie mérite assurément d’être considérée comme un exemple typique, dans la pathologie mentale. Freud s’appuie sur sa cohérence pour appréhender la nature du fait dépressif, dont son intuition n’avait jusqu’alors expliqué que par de brefs éclairs l’insaisissable phénomène. Mélancolie s’offrant plus tard à l’étude comme une maladie qui, à la manière de toute autre, en a un début, une fin, des rechutes, des récidives et des complications, contient des risques mortels, mais est capable de guérir et, disons-le, devenue, de nos jours, l’objet de thérapeutiques formidablement efficaces. Peut-on en dire autant de l’hypocondrie ? C’est un problème qu’il faut poser, en reprenant l’examen de cette double manière qu’a l’hypocondrie de se manifester cliniquement, tantôt essentiellement comme mouvement, tantôt plutôt comme position.
À considérer les choses d’un point de vue qui confère toute son importance à cette notion dynamique d’une hypocondrie qui survient dans le changement, on notera que Freud l’évoque à maints endroits de son œuvre, sans néanmoins en faire jamais une étude systématique. Soit qu’il la voie comme rupture, soit qu’elle apparaisse dans l’indécision d’un obscur non-advenu.
La rupture, au premier regard, était rupture avec l’objet, ce qui valait alors psychose, avant que la notion de névrose narcissique se fasse moins générale et plus étroitement dépressive. Si Freud nous disait que « l’hypocondrie est dans une relation à la paraphrénie semblable à celle des autres névroses actuelles par rapport à l’hystérie et à la névrose obsessionnelle » (Freud, 1915), le moment creux de ce mouvement n’en garde pas moins sa spécificité, quelle qu’en puisse être la suite. « Je veux revoir Flechsig » est une plainte hautement nostalgique, et quand Schreber est reçu en urgence un dimanche matin à Leipzig par le Professeur, il est en pleine déconfiture et tout son corps l’abandonne. Mais quand ce corps le trahit et que le raccordement de nerfs devient présence étrangère, tapie en lui comme une troisième dimension qui se rabat sur lui et le dépossède de son corps, la psychose est bien là, retrouvant les raisons premières de la décompensation et, dès cet instant, l’hypocondrie, c’est fini.
Car un tel effondrement peut aussi bien apparaître dans toute la pureté significative de l’hypocondrie, quand elle éclate dans la brutale acuité de ce qu’on appelle, de nos jours, l’attaque de panique. Justement dénommé par ce terme de panique, qui en indique la dramatique mêlée d’indicible angoisse et de désorganisation intime, de terreur et de désarroi, l’accès s’exprime par cette brusque défaillance de la confiance élémentaire en la moindre fonction du corps. L’agoraphobie se démarque en ce point des phobies d’objet, étant phobie de situation, sans pouvoir compter sur rien de ce qu’une situation avait, justement, pour mission d’apporter de secourable à travers le symptôme. Encore que l’agoraphobe, craignant non seulement que son cœur s’arrête de battre, mais qu’on ne lui porte pas secours, retrouvant les origines objectales de sa détresse, « reprend la main » avec la personne contraphobique; que la crainte de tomber redonne une faible, mais saisissable, assise motrice aux inconnues de la crainte winnicottienne; et qu’au bout du compte, puissent y prendre forme les fantasmes de prostitution et rencontres homosexuelles, évoqués par Freud, ou autres velléités d’exhibition phallique ou crainte de dérisoire nudité, qui guettent le sujet au prochain tournant de la rue.
Ce qui laisse à entendre que si cette grande épreuve narcissique peut ainsi se raccrocher au complexe fantasmatique, la névrose peut aussi bien, en sens inverse, s’y décompenser, quand, par exemple, la problématique de l’adolescence se rétrécit à la peur du cancer ou autre nosophobie, en un processus où l’hypocondrie nous montre qu’être rien ne vient pas de rien; parce que le sol narcissique s’effondre sous les pas du conflit, que l’angoisse de castration fuse vers d’autres profondeurs, et que la complexité œdipienne s’invagine dans l’impensable. L’inconnue si déprimante de ce qui demeure caché à l’hypocondriaque ne serait pas, dans plus d’un cas, sans relation avec une complexualité qui nous est moins hermétique, et ainsi qu’on l’a rappelé justement « avec la dimension du caché et de l’invisible de l’appareil génital féminin » (Aisenstein et Gibeault, 1990, p. 43).
L’Homme aux loups – dont il reste stupéfiant qu’on ait voulu quelque-fois en faire le parangon de la psychose – nous montre, à l’occasion de sa deuxième analyse, tout ce qui peut rattacher l’hypocondrie à la névrose. Parce que autour de la quantification qu’est à ce moment, pour l’Homme aux loups, sa ruine matérielle, se joue l’échange entre la perte narcissique représentée par la maladie de Freud et le miroir négatif qui lui renvoie une image dégradée, et par ailleurs le conflit relationnel qui entretient la dépression hypocondriaque et permet de la rattraper. Et c’est le travail, à l’époque, de Ruth Mac Brunswick qui va utiliser le passage de l’amour insatisfait et de la passivité déçue en menace de castration, tout renvoi projectif aidant et déplacement, ici, de la gonorrhée sur le misérable nez…
Mais il arrive que l’hypocondrie n’apparaisse que dans l’indécision de sa forme, prise dans ce mouvement immobile qui se manifeste davantage dans le climat qu’elle installe que par une inquiétude précise. C’est de ces cas que Freud était initialement parti, dans ses années de consultant, où la fameuse neurasthénie « tenait le haut du pavé » de sa clientèle et de la nosographie. Ensemble clinique propice à lui donner l’idée d’une troisième névrose actuelle, mais sans qu’il faille aller plus loin que ce qu’il n’a jamais dit, en parlant de « psychose actuelle ». Car des trois symptômes dominants de cette neurasthénie : céphalées et dorsalgies, asthénie et marasme, ce dernier demeure l’essentiel, dans ce qu’il exprime d’informelle détresse, qui ne dit pas son nom. Aussi bien voit-on pointer, dans la réflexion de Freud, cette idée de quantité qui viendra plus profondément, chez le patient, tout gâcher de cette « légèreté » de l’être, et qu’il attribuait à la continence de la chasteté comme à l’épuisement du fêtard. Préfiguration de l’inquiétude hypocondriaque, retrouvée dans la transformation adolescente de la culpabilité masturbatoire, quand l’angoisse de castration se perdait dans les idées reçues de l’époque, concernant l’onanisme : que la perte de substance, bien plus que l’amaigrissement accusateur, épuisait les forces vitales, lésait la moelle épinière, vidait le cerveau et rendait fou.
Il demeure que ce qu’on évoque le plus souvent, en parlant d’hypocondrie, fait état de sa capacité à se maintenir dans une position durable. Durable, mais il faut ajouter : sans évolution; ce qui signifie sans doute qu’elle est tout à la fois une utile position défensive, mais une insuffisante organisation pour devenir une maladie qui rassemble ses forces, atteint ses formes et s’épuise.
Ainsi s’installe l’hypocondrie, maintenue pour éminents services rendus, mais sans être une vraie solution. Ce qui nous conduit à l’interroger aux trois niveaux que sont la dépression, le délire et la névrose.
Et c’est vrai que notre époque nous montre le désarroi de l’angoisse hypocondriaque exprimer l’isolement de l’exil, la perte des repères culturels, sans rien apaiser de la détresse, aggravée plus d’une fois par l’accident de travail et l’interminable névrose traumatique qui peut s’ensuivre. Mais, dans la sphère de la mélancolie, l’hypocondrie se montre plus forte, évitant la débandade en faisant rempart de son corps, par sa manière d’installer le clivage non plus au cœur de l’être, divisé contre lui-même en accusateur et victime, mais en établissant le partage entre le moi et le corps, dénoncé pour n’être qu’un objet analement dégradable. Si certains auteurs ont pu parler, au sujet de la mélancolie, d’hypocondrie morale, considérons plutôt comment, dans l’autre sens, en prenant tout sur elle, l’hypocondrie permet au moi de triompher.
Mais si, plus souvent, tout se bloque à ce niveau, peut-être faut-il y voir la faible capacité de l’hypocondrie de se déployer dans le délire. La tentative de projection qui fait que, pour le mélancolique, « l’objet sort finalement de sa cachette », disait Abraham, restera à mi-chemin d’une projection qui se fait à l’intérieur du moi, en périphérie du moi, pour le dire comme Melanie Klein ou H. A. Rosenfeld. Melanie Klein précisera que c’est bien par un clivage suffisant entre le bon et le mauvais, et une identification incomplète, que le persécuteur intérieur peut, un jour, être expulsé, distinguant ainsi le ver intestinal du cancer infiltrant.
Et c’est sans doute à cet endroit qu’on pourrait examiner la valeur éventuelle de l’hypothèse d’un « travail de l’hypocondrie ». Sauf qu’à la différence du travail de la mélancolie, ne semble pas se produire ce labeur souterrain correspondant à l’excitation douloureuse, provoquée par la rencontre avec l’objectalité, réanimant à chaque instant les « mille liens » qui tiennent le sujet prisonnier de l’objet dans lequel l’identification narcissique l’a, au sens propre, « précipité ».
Si bien qu’au total on observe moins, dans l’hypocondrie, de projection que d’extension de l’inquiétude, aux enfants, à la maison, à tout ce qui est élargissement du corps, comme le vieillard, dont les forces le quittent, craint pour ses biens et se méfie, non sans raison, de ceux qui les guettent. À moins qu’un malheureux chirurgien ne se trouve dans l’axe paranoïaque du patient imprudemment opéré, ou qu’au plan collectif, à notre époque… Il y aurait beaucoup à dire.
Quant à l’organisation névrotique de l’hypocondriaque, l’échec y est habituel, les choses demeurant le plus souvent trop proches de la problématique dépressive : hystérisation qui retombe dans l’anxiété dépressive, obsessionnalisation et phobie de la contamination, qui demeurent plus du côté de l’objet à sauver que de l’annulation pulsionnelle.
Échec et pourtant installation, parce que, toute relation masochique retrouvée, le narcissisme se restaure dans l’atmosphère médicale, l’organisation de l’existence dans l’activité thérapeutique et la prise des médicaments. À moins que le corps ne soit surinvesti et choyé comme l’enfant imaginaire, l’orphelin abandonné ainsi que le suggérait Anna Freud. Et puis cette indication, tout érotique, de moments critiques, d’un mouvement fait de montée et de décharge : plusieurs fois par an, un médecin spécialiste de province, fort compétent en son domaine, se sent gagné par une inquiétude qui gonfle peu à peu, si l’on peut dire, et parvenu au sommet de la tension, prend le premier train pour Paris, se présente dans un des meilleurs services hospitaliers et demande un examen neurologique complet. Enfin, c’est la phrase magique : « Il n’y a rien »; le soulagement et… une certaine tristesse. Et peut-être, toute agitation intérieure retombée, retrouve-t-il, à ce furtif instant, l’essence même de l’hypocondrie et les raisons de son inquiétude.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  Daubech J.-F.(1993), « Glossodynies », in Nouvelle revue de psychanalyse, XLVII, Paris, Gallimard, p. 67-82.
·  Deutsch F.(1957), « Apostille au “Fragment de l’analyse d’un cas d’hystérie”de Freud », in Revue française de psychanalyse, t. XXXVII, 3, Paris, PUF, p. 407-438.
·  Fain M. (1990), « À propos de l’hypocondrie », in Les cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, ASM 13, n° 21, p. 73-82.
·  Fine A. (1995), « Figures psychanalytiques de l’hypocondrie. Un essai de recension », in L’hypocondrie, sous la direction de M. Aisenstein, A. Fine, G. Pragier, Monographies de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
·  Freud S., « Manuscrits, Lettres », in La naissance de la psychanalyse, Paris, PUF, 1969, p. 47-306. Trad. Anne Berman.
·  — (1915), « Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1970, p. 81-105, J.Laplanche et coll., trad. D. Berger.
·  Freud S., Breuer J. (1895), Études sur l’hystérie, Paris, PUF, 1967. Trad. Anne Berman.
·  Jeanneau A. (1980 a), « De l’auto-érotisme au délire de Cotard », in La cyclothymie. Étude psychanalytique, Paris, Payot, p. 80-94.
·  — (1980 b), « Le corps, l’analité, la honte », id., p. 95-110.
·  — (1990), « Dépression, délire et passion », in Les délires non psychotiques, Paris, PUF, coll. « Le fait psychanalytique, p. 81-128. »
·  — (1990), « L’hypocondrie ou la mentalisation de l’impossible », in Les cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, ASM 13, n° 21, p. 83-99.
·  — (1994), « Une infinie douleur », in Les cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, ASM 13, n° 28, p. 15-31.
·  — (1998), « L’objet du mélancolique », in Psychiatrie française, vol. XXIX, 2, p. 95-107.
·  Pasche F. (1969), « L’antinarcissisme », in À partir de Freud, Paris, Payot, p. 227-242.
·  Pragier G.(1995), « Enjeux métapsychologiques de l’hypocondrie », in L’hypocondrie, Monographies de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF, p. 73-91. Sous la direction de M. Aisenstein, A. Fine, G. Pragier,
·  Smadja C. (1998), « Le fonctionnement opératoire dans la pratique psychosomatique », 58e Congrès des psychanalystes de langue française, in Revue française de psychanalyse, LXII, n° spécial, Paris, PUF.
·  Szwec G. (1990), « Pensée animique, hypocondrie et allergie », in Les cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, ASM 13, p. 49-71.
 
NOTES
 
[1]Sans nous risquer, pour remonter aux origines de cet agir, à une métaphysique du commencement ni à nous perdre dans les lois d’une mécanique universelle, rappelons seulement que Freud avait élevé sa dernière théorie des pulsions aux dimensions du système solaire, toute compréhension en étant compromise sans l’intervention d’un facteur extérieur. « Soleil, soleil, faute éclatante », disait Paul Valéry.
[2]Ce que la tradition chrétienne a plus sagement envisagé, en donnant sa place au corps, après « la résurrection de la chair », sous la forme de « corps glorieux ».
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