2002
Revue française de psychosomatique
États hypocondriaques à l’adolescence : processus d’intériorisation ?
Myriam Boubli
2 rue Joseph d’Arbaud 13090 Aix-en-Provence
Jean-Claude Elbez
2 rue Joseph d’Arbaud 13090 Aix-en-Provence
La dynamique due au regain pulsionnel du pubertaire mobilise souvent des
« états hypocondriaques» temporaires, à différencier de l’hypocondrie installée. Il s’agit
d’états hypocondriaques pouvant favoriser l’élaboration d’angoisses précoces.Mots-clés :
Adolescence, Clivage du moi, Désorganisations somatiques, Dépersonnalisation, Détachement-détachabilité de l’objet, Hypocondrie, Narcissisme.
The dynamics due to drive revival in the pubescent adolescent often mobilizes
temporary “hypochondriacal states” which need to be differentiated from established hypochondria. These hypochondriacal states can enhance the working-through of early anxieties.Keywords :
Adolescence, Splitting of the ego, Somatic disorganizations, Depersonalization, Detachment-detachability from the object, Hypochondria, Narcissism.
Die Dynamik, die aus dem Aufleben des Triebes in der Pubertät
entspringt, mobilisiert oft temporäre « hypochondrische Zustände», zu unterscheiden von
der eingesessenen Hypochondrie. Es handelt sich um hypochondrische Zustände, die die
Ausarbeitung früherer Aengste erlauben kann.Schlagwörter :
Adoleszenz, Ich Spaltung, Somatische Entorganisierung, Entpersönli- chung, Loslösung des Objektes, Hypochondrie, Narzissmus.
La dinámica pulsional del puber mobiliza « estados hipocondriacos « temporales diferentes de la hipocondría instalada. Se trata de estados hipocondriacos que pueden favorecer la elaboración de angustias precoces.Palabras claves :
Adolescencia, Clivaje del yo, Desorganizaciones somáticas, Despersonalización, Desapego del objeto, Hipocondría, Narcisismo.
Les grandes périodes de réorganisations physiques et psychiques (adolescence, crise du milieu de vie, vieillesse) peuvent se révéler propices à
des modifications internes fondamentales. Durant ces crises du développement, le corps, sa sensorialité, ses représentations, jouent un rôle central. Ce sont des périodes de remaniements potentiellement créatrices de
nouvelles relations aux objets du monde et à soi, dans ses capacités d’
insight. Ces périodes de vie sollicitent l’attention qui doit, selon Freud
[1],
« explorer périodiquement le monde extérieur pour que les données de
celui-ci soient connues à l’avance au cas où s’installerait un besoin interne
impossible à ajourner (…). Cette activité va au-devant des impressions
sensorielles au lieu d’attendre leur survenue. » De ce fait, la vérification,
par le biais du regard de l’autre, est fortement mobilisée. Les yeux, autrefois miroir maternel pour l’enfant, sont à nouveau sollicités, pour confirmer par le biais de l’objet quelque chose de notre identité. Il s’agit de
vérifier si ce qui est ressenti physiquement et psychiquement dedans est
aussi perçu dehors, et ainsi de tenter de mettre en synergie les décalages
ou la proximité de ce qui se trame entre surface et profondeur.
Le travail d’intériorisation de ce qui est en jeu psychiquement durant
les grandes périodes de modifications physiques est propice à ce que Bion
[2]
qualifie d’« apprentissage par expérience » qui transforme notre perception
du monde, de nous-mêmes, de notre relation au monde, comme c’est le cas
dans un travail analytique. Nous allons fréquemment faire appel à cette
notion d’« expérience » dans notre réflexion sur les adolescents.
Laplanche
[3] nous rappelle qu’il y a trois termes en allemand pour
signifier expérience :
Experiment (l’expérimentaliste s’efface devant l’objet),
Erlebnis (l’objet s’efface devant l’expérience vécue) et
Erfahrung
(mouvement au contact de l’objet, mouvement au contact du mouvement
de l’objet). C’est de cette dernière forme d’expérience dont il sera question tout au long de cet article.
La clinique nous amène à constater que l’adolescence mobilise souvent des « états hypocondriaques »
[4] temporaires, à différencier de l’hypocondrie installée, en particulier chez des sujets psychotiques. À
l’adolescence, l’hypocondrie n’est pas encore chronicisée. Il s’agit d’état
hypocondriaque qui rend compte d’un processus dynamique pouvant
favoriser l’élaboration d’angoisses précoces. Comment, dans la dynamique due au regain pulsionnel du pubertaire, saisir les processus et les
enjeux de la somatisation et/ou des angoisses hypocondriaques, alors que
les transformations pubères sont souvent perçues par les adolescents
comme une mise sous emprise, une mise en passivation insupportable ?
Pour réagir à ce sentiment d’être sous l’emprise de leur propre corps,
les adolescents ont généralement recours à des passages à l’acte multiples, dans lesquels il s’agit de tenter de « reprendre la main » sur son
corps, partiellement ressenti comme extérieur à soi et menaçant. Il est
affamé, gavé, tatoué, percé, intrusé de multiples façons…
L’adolescent « joue », par corps interposé, ce qu’il ne peut encore
penser : les enjeux de la distance à l’objet et les multiples dangers liés à
l’accès à la sexualité génitale qu’impose la différenciation sexuelle.
Mais cette réaction comportementale, face au corps investi comme un
objet, peut ne pas avoir lieu. Cette mise en passivation, par un corps qui
se modifie sans accord, est une blessure narcissique qui peut générer des
désorganisations psychiques, voire somatiques. Ces modifications
internes, visibles et invisibles, produisent des sensations nouvelles, parfois fortes, mobilisant des moments d’inquiétante étrangeté chargés en
intense vigilance, et suscitant des auto-observations, telles qu’elles sont
constatées dans les hypocondries.
De nombreux théoriciens de l’adolescence, tout comme J. Guillaumin
[5]
dans son dernier livre (2001), s’interrogent sur l’existence d’une « position psychotique », d’un
break-down (M. et E. Laufer, 1984), quasi
nécessaire à l’adolescence. Le terme de position semble emprunté au
vocabulaire kleinien afin de rendre compte d’une constellation d’angoisses, de défenses, de relations d’objet et de motions pulsionnelles.
Comme ce terme le signale, cette « position psychotique » n’est pas un
fonctionnement installé. Elle se caractérise par la haine de la pensée, le
refus de la réalité interne et l’effort d’évitement du travail de l’objet, du
fait de la surcharge pulsionnelle et des fantasmes incestueux et meurtriers associés à l’avènement de la génitalité. S’y ajoutent la régression,
la résistance à intérioriser la représentation de la séparation, avec ce que
cela impliquerait de transformation du moi et des défenses par le déni, la
projection et les passages à l’actes…
On pourrait tout autant penser ce qui se joue à l’adolescence autour
de l’idée d’une « position » de type névrose actuelle favorisant les désorganisations somatiques, mais surtout le symptôme hypocondriaque que
Freud classe parmi les névroses actuelles.
Si, jusqu’à l’adolescence, il y a une continuité du développement, le
pubertaire
[6] confronte l’adolescent à une expérience psychique bouleversante et radicalement nouvelle : l’accès à la sexualité génitale. La génitalité, associée aux nouvelles sensations provenant du corps, réactive et
transforme la problématique de l’inceste. Les fantasmes incestueux
deviennent menaçants parce que potentiellement réalisables. L’afflux
libidinal, difficile à canaliser, déborde les capacités de psychisation de
l’adolescent surtout lorsque se profilent des fantasmes incestueux et
meurtriers. À ce tableau se rajoute l’appétence traumatophilique des
adolescents en quête de représentation. Leur pensée, par moments extrêmement factuelle : « j’aime ça », « ça me soulage », « ça me fait du bien »,
ne peut rendre compte que de façon très globale de ce qui les motive dans
leur recherche incessante de sensations (besoin constant de musique,
procédés autocalmants
[7], attaques du corps). Ces recours défensifs, faisant souvent appel à la sensori-motricité, les contiennent, leur permettent de ne pas se retrouver dans le vide, et maintiennent un temps hors
champs de la pensée émotions et représentations encore inélaborables. Il
y a donc empêchement massif de l’élaboration psychique de l’excitation
sexuelle somatique, ce qui, selon Freud, mène à la névrose d’angoisse et
à ses manifestations somatiques.
Lorsqu’en 1914 Freud
[8] s’interroge sur les aléas de la distribution de
la libido, il compare la maladie somatique et l’hypocondrie. Alors que le
malade somatique « retire ses investissements de la libido sur son moi,
pour les émettre à nouveau après sa guérison, (…) l’hypocondriaque
retire intérêt et libido (…) des objets du monde extérieur et concentre les
deux sur l’organe qui le préoccupe » (Freud, 1914, p.89). Freud en arrive
à penser que tous les organes du corps, en plus de leurs fonctions normales, joueraient aussi un rôle sexuel érogène qui devient parfois dominant au point de troubler le fonctionnement normal. L’érogénéité serait
une propriété générale de tous les organes.
Peut-on penser que l’organe de l’hypocondriaque viendrait, durant le
processus pubertaire, au moment de cette grande modification des investissements de la libido dans le moi, contre-investir la génitalité et le sentiment de manque qui s’y rattache ? Si dans cet organe se trouvent
rassemblés tout à la fois la libido d’objet et la libido narcissique, s’y
trouvent aussi rassemblés les deux problématiques centrales de l’adolescence, l’objectalité et le narcissisme. Dans l’hypocondrie, la négation du
lien à l’objet, le déni de la perte de l’objet, met à l’abri de la frustration
venant de celui-ci. Dans cette dynamique si complexe et fluctuante du
mouvement pubertaire qui impose la question d’une sexualité génitale
hétérosexuelle et la reprise élaborative des fantasmes originaires (scène
primitive, séduction, castration), comment saisir l’importance du
recours psychique à la « solution hypocondriaque »?
Nous proposons de penser l’état hypocondriaque habituel de l’adolescent non sous l’angle du manque ou de la faillite, mais comme prémisses
possibles de l’établissement de nouvelles formes de relation d’objet. Ceci
plus particulièrement pour certains adolescents fragiles narcissiquement,
qui utilisent des défenses mobilisant la sensorialité. Nous nous sentons,
de ce point de vue, proches, dans le cas d’états hypocondriaques temporaires, de la position de Stolorow
[9] et de Marilia Aisenstein
[10]. Cette dernière considère l’hypocondrie comme un signal d’alarme contre un
danger narcissique, nécessaire à l’autoconservation. Elle l’envisage à la
fois comme un point d’arrêt d’une régression catastrophique et une tentative de mise en liaison.
La projection des affects d’amour et de haine d’une si grande intensité sur l’objet externe n’est pas chose aisée en ce qu’elle confronte l’adolescent tout à la fois à ses désirs incestueux et à ses impulsions
meurtrières. Winnicott
[11] signale bien qu’à l’adolescence, l’agressivité
étant inhérente à l’affirmation de son identité et au fait de grandir, il est
toujours question de mort. Chez l’adolescent, l’affirmation « je suis »
provoque fantasmatiquement l’attente projective de la persécution.
Les plaintes multiples sur le corps nous paraissent signaler une solution passagère hypocondriaque dont la fonction serait d’expérimenter
de nouveaux liens, à l’intérieur de l’organe ou d’une partie du corps, à
des objets moins idéalisés, moins investis narcissiquement, et ceci sans
mise à mal de son propre narcissisme. Ressentir sa haine pour l’objet,
son envie de le détruire, est un risque pour sa propre identité chez des
adolescents fonctionnant avec des identifications adhésives, voire projectives.
Dans la forme d’investissement de l’objet par l’hypocondriaque, l’objet est simultanément idéalisé et haï. Il semble en permanence menacé de
destruction, à détruire et à protéger. Mais, dans la confusion qui règne,
détruire l’objet équivaut à s’attaquer soi-même. Positionner l’objet dans
l’organe, dans une partie de son corps, c’est en quelque sorte le protéger
et protéger son narcissisme propre. Nous avançons comme hypothèse de
réflexion que ce serait, paradoxalement, pour protéger ses liens à ses
objets d’amours infantiles de ses pulsions destructrices et amoureuses
que l’adolescent hypocondriaque les positionnerait à l’intérieur de lui,
dans une partie de son corps ou dans un organe qui deviendrait, dès
lors, investi et potentiellement persécuteur. Il se situerait dans une situation mixte entre intériorité et extériorité. La conflictualité se trouve circonscrite dans l’organe, épargnant le moi, incapable d’affronter tant de
destructivité.
Comme le signale très justement C. Chabert, « la haine (…) implique
d’abord, nécessite ensuite la présence de l’autre, elle s’alimente de son
existence même lorsqu’elle s’accompagne d’une fantasmatique mortifère »
[12]. De ce fait, elle œuvre plutôt dans un mouvement de séparation
et de différenciation et on ne doit pas l’assimiler uniquement à des tendances destructrices ou meurtrières. Dans cette dynamique, on peut
percevoir la différence dans la forme d’investissement de leur corps des
adolescents anorexiques et de ceux qui présentent des angoisses hypocondriaques. Chez les anorexiques, il s’agit de destruction de soi, de
l’autre en soi. L’anobjectalité est visée. Le but serait de parvenir à obtenir un corps, dont l’aspect d’enveloppe vidée de tout objet perdrait
toute propriété contenante, un corps bidimensionnel qui finirait par
disparaître en peau de chagrin, sans laisser aucune trace de l’autre et
de soi.
Dans l’hypocondrie, la position vis-à-vis de l’objet et de soi paraît
tout autre.
Dans le cas d’adolescente que nous allons présenter, les symptômes
hypocondriaques touchent des parties du corps et non pas des organes.
Certes, il s’agit d’un corps douloureux mais aussi d’un corps objet d’attention dont il faut prendre soin dans cette période particulière de modifications internes et externes.
Lorsque des plaintes hypocondriaques se perpétuent de l’enfance à
l’adolescence, possèdent-elles le même statut psychique ? Que comprendre des problèmes somatiques qui accompagnent ces plaintes hypocondriaques ?
Malia, depuis sa petite enfance, présente des maladies de peau
(eczéma, herpès labial) qui se sont, à l’adolescence, « transformées » en
maladies de peau à connotation plus sexualisées : acné et herpès vaginal.
Sa grand-mère paternelle, pour la consoler peut-être, valorisait son
acné, comme un bon signe de développement sexuel.
Ce sur quoi elle va s’arrêter longuement, et qui la préoccupe au point
de lui faire courir plusieurs fois par semaine médecins généralistes et spécialistes, ce sont des douleurs aux jambes. Ces douleurs, elle les connaît
depuis l’âge de six ans, depuis qu’elle a commencé la danse. Mais à l’adolescence ces douleurs se sont intensifiées avec force. À ce symptôme de
douleur aux jambes se surajoute des douleurs au dos qui, craint-elle,
vont lui rendre impossible la carrière de danseuse à laquelle elle se destine. Danser est vital, c’est grâce à la danse qu’elle se sent vivante. Comment comprendre, à l’âge de six ans, l’apparition de ce premier moment
d’état hypocondriaque, exclusivement nocturne ? Un frère est né alors
qu’elle était une petite fille très collée à sa mère, tentant de ne la déranger en rien, contrairement à sa sœur adoptive qui avait quasiment le
même âge qu’elle. Comme s’il ne pouvait y avoir place pour deux, Malia
s’est toujours effacée pour laisser toute la place à cette sœur adoptive,
puisque, « la pauvre, elle n’avait pas ses vrais parents ». Elle semble
s’être anesthésiée au niveau émotionnel, au point de ne rien pouvoir dire
de ses affects vis-à-vis de cette sœur, et de cette situation particulière qui
lui faisait abandonner toute rivalité à ses parents, à ses copines. Cela fait
songer à la description de la violence fondamentale de Bergeret
[13] : pas de
place pour deux. Aussi, pour exister, Malia se positionnait en identification adhésive à sa sœur et à sa mère. Cette répression de ses affects n’a
pas été sans conséquences sur sa capacité à penser. Son échec scolaire
était considérable. Elle ne passait de classe en classe que parce qu’elle
apprenait par cœur ses leçons qu’elle déversait d’un bloc. « Je devais
apprendre tous les mots et s’il en manquait un, j’étais foutue. J’avais le
sentiment que mes idées n’étaient pas les miennes. »
Malia était coupée de ses affects, coupées de ses pensées, coupée
d’elle-même. Le manque de sentiment, comme l’indique Reik
[14], est lié à
des souhaits de mort contre le moi. Au lieu de savoir qu’on veut tuer
quelqu’un d’autre, on se fait disparaître. Malia ne s’est autorisée à être
vivante, à ressentir ses émotions, la rivalité, qu’à l’âge de six ans, au
moment de la naissance de son frère. Il semble qu’à cette période de sa
vie, l’investissement narcissique que sa mère lui portait se soit déplacé
sur le petit frère. Heureusement pour Malia, ses grands-parents paternels ont été des objets de recours de bonne qualité en ce qu’ils l’ont
investie en tant qu’objet, ce qui lui permit un début de désidéalisation de
l’imago maternelle.
Ainsi, ces remaniements imposés, en cette période chargée en potentielle rivalité œdipienne, semblent avoir favorisé le début d’une relation
d’objet moins narcissique, plus différenciée, ainsi que la constitution de
défenses projectives.
En effet, elle put alors manifester une profonde aversion pour une
petite fille de son âge, avec laquelle elle était en rivalité. Mais l’investissement chargé en haine vis-à-vis de sa mère et de sa sœur
[15] demeurait
complètement clivé, réprimé. Toutes deux restaient fortement idéalisées,
alors qu’une haine intense l’envahissait vis-à-vis de cette petite fille dont
elle désirait ardemment la mort. Ne pouvant encore gérer sa haine, sa
violence destructrice vis-à-vis de ses objets d’amour, Malia doit faire
appel au clivage et à la confusion entre soi et l’objet. Alors, la nuit, ne
pouvant demeurer collée à l’objet maternel et ne pouvant convoquer la
représentation, Malia se réfugie dans la sensorialité. Ses modalités de
défense de type procédés autocalmants et autosensorialité oscillaient
entre les « deux modalités de liens à l’objet qu’elles révèlent : évacuation
de l’objet, recherche traumatophilique de celui-ci dans des quêtes sensorielles non libidinalisées ou massivement chargées en sensualité »
[16]. Ses
sensations musculaires aux jambes sont porteuses de protoreprésentations
[17], dans lesquelles des représentations en germe des conflits à
l’œuvre étaient totalement amalgamées à du sensoriel et à de l’émotionnel.
Les douleurs hypocondriaques de l’enfance semblent avoir débuté à
un moment où s’esquisse la séparation d’avec son imago maternelle idéalisée et l’éveil d’un sentiment jusque-là évacué : sa haine pour ses objets
d’amour. Alors que dans la journée le collage à l’objet semble permettre
l’évacuation des conflits, par déni de la séparation, dans la nuit, l’absence concrète de l’objet génère une angoisse mettant à mal le déni. La
qualité de son refoulement, l’épaisseur de ses mécanismes de défense ne
lui permettent pas d’assumer le rêve représentant le conflit inconscient
dû à sa violence interne vis-à-vis de son objet d’amour. Impossible de se
permettre de dormir, impossible d’assumer la séparation d’avec l’objet
sans angoisse, sans se sentir soi-même perdue. Si ses mécanismes de
défense ne sont pas assez efficaces pour lui permettre de dormir, l’accrochage à la sensorialité ne la protège pas non plus de l’angoisse, comme
c’est le cas dans les défenses de type autistique. L’accrochage à ses sensations semble avoir pour fonction de maintenir le lien ténu à ses objets
d’amour et à se maintenir vivante en leur absence.
Jusqu’à ces derniers temps, au lieu de ressentir sa haine vis-à-vis de
sa sœur, elle éprouve des douleurs diverses quand elle se retrouve avec
des filles qui lui procurent « des sensations semblables ». Le conflit se
joue dans le corps ou dans l’organe, pas encore dans le moi incapable
d’affronter cette conflictualité trop chargée en destructivité.
La séparation d’avec son objet maternel primaire ne semble pas
avoir été possible. Aucun objet transitionnel n’a pu permettre à Malia
d’assumer l’absence. C’est de sa mère concrète dont Malia a besoin la
nuit. Avec l’organe hypocondriaque, connu comme interne mais ressenti
comme extérieur, c’est un peu comme si Malia, dans un début de représentation et d’intériorisation de l’objet, utilisait cette partie du corps
comme un « objet consolateur » tel qu’en parle Winnicott
[18]. Il s’agit d’un
objet qui, à la fois, signe l’échec de la séparation à l’objet maternel mais
en manifeste la tentative.
L’arrivée de la puberté, chez Malia, se révèle être, après la naissance
de son frère, une nouvelle chance de remise au travail des liens à l’objet,
une nouvelle chance de réorganisation psychique.
Dans le cas de Malia adolescente, se perpétuent tout à la fois la désorganisation somatique qui signale un échec de la constitution d’un « moipeau » fiable, un échec de la représentation de l’objet et l’hypocondrie
qui signale ses difficiles tentatives de mise en place du lien à l’objet, de la
séparation. Il faut bien que l’objet puisse exister à l’intérieur, avec la
conflictualité qui lui est associée, pour pouvoir s’en séparer.
Mais, durant le pubertaire, l’accroissement libidinal est tel que le
rapport à l’objet s’en trouve modifié. Si, enfant, Malia pouvait calmer
ses angoisses dans la proximité étroite à l’objet concret maternel, là ce
n’est plus possible. Son rapport à l’objet maternel, à l’adolescence, est si
chargé libinalement en amour homosexuel et en haine que cela devient
inquiétant et qu’elle tente de mettre de la distance. Son rapport adhésif
au savoir, son système représentationnel s’en trouvent modifiés
[19]. Elle
prend également ses distances par rapport au système tacite des pensées
familiales. L’adolescence lui donne, par ailleurs, une autonomie de mouvement qui va lui permettre de chercher des interlocuteurs capables
d’écouter ses angoisses. Malia fera elle-même ce que ses parents n’ont
jamais proposé de faire : aller voir un médecin. Étonnamment, ses
parents semblent avoir écarté, malgré les plaintes répétées de Malia,
toute possibilité de morbidité physique. Ceci ressemble fort à du déni.
Déni de la maladie possible mais aussi déni de ses angoisses, de ses fantasmes, de sa vie psychique.
Malia prendra donc soin d’elle-même à l’adolescence, en consultant
divers médecins et en acceptant de suivre le conseil de l’un d’entre eux
en venant me consulter. Comme on le voit, l’hypocondrie signale son
souci d’autoconservation, ses modalités d’attention pour sa santé et un
mouvement de quête de relation d’objet. Elle prendra soin aussi de ses
objets idéalisés fortement chargés en amour et en haine en ayant recours
à des défenses projectives et à des modalités de fonctionnement hypocondriaques. Pour ne pas avoir encore à prendre conscience de sa violence inassumable vis-à-vis d’eux, Malia va projeter ses affects à la fois
sur ses rivales de danse et dans sa relation amoureuse. Elle expérimente
avec son petit ami actuel, qui présente de nombreux traits de l’imago
maternelle, la séparation et la différence des sexes. Elle effectue avec lui
une sorte de pas de deux où le trop près-trop loin est en permanence
exploré, avec des angoisses d’engloutissement quand ils se rapprochent
trop, générant des besoins de rupture, suivis de grandes réconciliations.
Les limites de chacun paraissent souvent bien floues : chacun représentant la partie que l’autre ne peut assumer
[20]. La projection bien que possible se révèle insuffisante. Une partie de ses liens à l’objet, trop chargée
en haine, se réfugie dans l’organe dont elle va prendre soin. Ainsi, dans
cette sorte de confusion, où réalités externe et interne se trouvent par
moments confondues, sa haine vis-à-vis de l’objet ne détériore pas celui-ci, et, dans le même temps, ne porte pas une atteinte fatale à son propre
narcissisme. C’est un peu comme si elle se donnait un nouvel espace d’expérimentation de la relation à l’autre et un peu de temps pour tenter de
parvenir, grâce au travail de l’adolescence, à des transformations de ses
liens d’amour et de haine, du temps pour tenter l’émergence du soi différent de l’autre. Si l’aspect persécutif nous semble bien présent chez
Malia comme le manifestent ses processus de projection, dans le processus hypocondriaque c’est, nous semble-t-il, l’amour pour l’objet qui
existe avec autant de force que la haine, qui favorise la tentative de réintrojection. C’est sur l’investissement de l’objet, la restauration du lien à
celui-ci sans hémorragie de son propre narcissisme, que va s’appuyer le
processus de travail par l’hypocondrie. Il passe par un lâchage de la
toute-puissance, par la dépressivité, par la culpabilité vis-à-vis de l’objet. Si ce travail peut se faire, c’est aussi une sauvegarde pour que la
désintrication pulsionnelle n’ait pas lieu et que s’éloigne le risque de
désorganisation somatique. Il s’agit là d’un point sur lequel nous reviendrons.
La clinique de l’adolescent nous montre, assez fréquemment, des passages entre de vraies somatisations et des plaintes hypocondriaques ou
inversement. Si la somatisation peut être considérée comme l’évacuation
hors de la psyché de la conflictualité liée à l’objet, il est intéressant, lors
de ces passages à des états hypocondriaques, de s’interroger sur les
aspects pulsionnels en jeu dans le processus pubertaire et leurs rapports
à l’objectalité.
Dans l’état hypocondriaque, une partie de la conflictualité liée à l’objet semble pouvoir rester à l’intérieur, mais dans un intérieur vécu
comme étranger. C’est ce qui s’exprime par les fréquentes expériences de
dépersonnalisation et de déréalisation accompagnant ces états. Le moi
semble se cliver et projeter la part clivée, liée à la conflictualité en question, dans l’organe, cause de la plainte et de l’inquiétude. L’organe hypocondriaque devient l’objet dans lequel l’intrication pulsionnelle va
pouvoir se réaliser, et la conflictualité s’exprimer, sans mettre en danger
le moi. Les précisions que Freud prend bien soin de proposer insistent
sur le retrait dans l’organe, de l’intérêt du moi et de la libido d’objet.
L’organe peut ainsi parfaitement exprimer le conflit du lien moi-objet. Se
constituerait alors une sorte de compromis pouvant permettre l’élaboration des conflits actif-passif, dedans-dehors, sans entraîner l’hémorragie narcissique souvent observée dans les désorganisations somatiques.
L’organe, part clivée du moi, peut ainsi devenir objet. Ne s’agit-il pas là
d’une forme de travail de mélancolie élaborant la détachabilité à l’objet ?
Le travail de mélancolie, comme nous l’indique Benno Rosenberg (1991,
100), est préliminaire à celui du deuil en ce qu’il ne peut bénéficier d’une
intégration dans le préconscient-conscient et ainsi aboutir au détachement de l’objet; « le travail de mélancolie est obligé de passer par une
autre voie pour lever ce barrage qui empêche le conflit de s’intégrer dans
le préconscient, et ainsi pouvoir aboutir au détachement de l’objet ».
Alors que cette question du détachement de l’objet reste inabordable
dans la somatisation, du fait des risques narcissiques que nous avons
envisagés plus haut, l’état hypocondriaque peut en favoriser une
ébauche d’élaboration.
Les processus en jeu, à l’adolescence, exacerbent les tensions dues à
la fois aux problèmes posés par le détachement nécessaire aux objets
d’amour de la sexualité infantile et à l’explosion pulsionnelle, quantitative et qualitative (sexualité génitale hétérosexuelle). Ces réaménagements pubertaires peuvent déborder les capacités de résolution et
d’évacuation de la conflictualité, générant ainsi des somatisations ou
engageant sur le compromis de l’état hypocondriaque. Il semble que les
transformations du pubertaire, particulièrement chargées en libido, vont
dans le sens de l’autoconservation. Cette « recapitalisation » libidinale
semble favoriser une intrication pulsionnelle de la destructivité. L’état
hypocondriaque, à l’adolescence, va permettre de remodéliser la problématique narcissique et le rapport à l’objet en protégeant un temps le
moi des fantasmes incestueux et meurtriers. Parfois spontanément, parfois à l’aide d’un travail thérapeutique, ces fantasmes favorisent l’émergence d’une intériorité jusque-là réduite au silence. Si ce travail ne peut
avoir lieu, le jeune adulte risque de se diriger vers une organisation
hypocondriaque stable puis difficilement mobilisable, voire vers une
désorganisation somatique.
[1]
Freud S. (1911), « Formulation sur les deux principes de plaisir », in
Œuvres complètes, Psychanalyse, XI, Paris, PUF.
[2]
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Aux sources de l’expérience, Paris, PUF. Trad. fr. F. Robert, 1979.
[3]
Laplanche J. (1987),
Nouveaux fondements pour la psychanalyse, Paris, PUF.
[4]
Rosenfeld H. (1964), « La psychopathologie de l’hypocondrie », in
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PUF, coll. « Le fil rouge ».
[5]
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Laufer, E. et M. (1984),
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[6]
Gutton P. (1991),
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[7]
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volontaires », in
Revue française de psychanalyse, n° 2, Paris, PUF, p. 27-52.
[8]
Freud S. (1914), « Pour introduire le narcissisme », in
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[9]
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[10]
Aisenstein M. (1995), « Entre psyché et soma : l’hypocondrie », in
L’Hypocondrie, Monographies
de la
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Vis-à-vis de son père et de son frère, elle semble éprouver plutôt de la rivalité et des sentiments
plus chargés en ambivalence.
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