2002
Revue française de psychosomatique
Points de vue
Fixations psychiques, liages somatiques
Anna Potamianou
4 rue Karneadou 10675 Athènes
La question des fixations psychiques et somatiques est abordée dans cet article
dans une tentative de faire ressortir certains points qui les différencient. L’auteur propose
le terme de « liage» pour les fixations somatiques, nœuds d’arrêt et d’inversion des mouvements régressifs.Mots-clés :
Liage, Fixation, Désintrication, Dégradation, Régression.
The question of psychic and somatic fixations is discussed in this article in
an effort to highlight certain points which differenciate them. The author porposes the
term “liage” to designate somatic fixations, knots which arrest and invert regressive
movements.Keywords :
“Liage”, Fixation, Defusion, Degradation, Regression.
Die Frage der psychischen und somatischen Fixierungen wird in
diesem Artikel gestellt, mit dem Versuch, einige Unterscheidungen herauszustellen. Die
Autorin schlägt den Begriff der “Bindung” für somatische Fixierungen vor, sowie der
Knoten der aufhörenden oder sich umkehrenden regressiven Bewegungen. Schlagwörter :
Bindung, Fixierung, Degradierung, Regression.
Este articulo trata la cuestión de las fijaciones psíquicas y somáticas en una
tentativa de señalar los puntos que las diferencian. El autor propone el ter mino de
“liage” para las fijaciones somáticas, nudos de parada y de inversion de los movimientos
regresivos.Palabras claves :
“Liage”, Fijación, Desintricación, Degradación, Regresión.
La problématique des fixations attira très tôt l’intérêt de Freud. Dès
1905, il a parlé des fixations relatives à la sexualité infantile. Dans plusieurs textes de la première période de la théorie, il note que ces points
d’ancrage du pulsionnel travaillent le psychisme comme points d’appel
pour les régressions et déterminent l’orientation de l’appareil psychique
en mobilisant la contrainte à répéter.
Très tôt, il s’interrogea également sur l’origine traumatique de certaines fixations, inscriptions de traces à force attractive qui contribuent
au fait que la libido ne peut pas poursuivre son évolution sous l’égide du
plaisir-déplaisir, fixée qu’elle est sur l’événement traumatisant (1916,
Conf.18, p. 274).
La deuxième théorie des pulsions envisage les fixations d’éléments
qui, procédant de lignes traumatiques, traversent la sexualité infantile
et examine leur rapport avec la contrainte de répétition procédant du
ça. Dans la mesure où le moi se trouve sous l’emprise de cette
contrainte, il n’arrive pas à réussir dans son action défensive autrement
qu’en régressant.
En ce qui concerne la régression, Freud (1926, p. 114-115) conçoit
son explication à travers la notion de la désintrication des pulsions, mouvement qui détache les investissements érotiques des composantes destructives, retenues jusque-là par ces investissements. Il se réfère ici à une
problématique spécifique de la trajectoire libidinale et de la structuration du surmoi, mais, finalement, il va bien au-delà, puisqu’il remarque
que les origines du surmoi se retrouvent dans le ça et par conséquent ce
dernier ne peut jamais se dissocier de tendances à la désintrication et à
la régression.
En ce temps du développement de la pensée psychanalytique, la
deuxième théorie des pulsions va donc mettre en rapport le système
régression-fixation avec la liaison, efficace ou pas, de la destructivité.
Dans le cadre de la première théorie, la problématique de la régressionfixation avait été rapportée aux obstacles retrouvés sur la voie du
développement des tendances sexuelles; ces obstacles obligeaient la libido
à se replier vers les points forts de fixation créées par le refoulement
(Freud, 1916, Conf. 22, p. 340-342). Le retour vers l’arrière engageait des
plates-formes de points d’arrêt, ancrés dans les étapes d’organisations
libidinales plus anciennes. Étaient mis en cause d’une part la ténacité cristallisante de la libido et d’autre part les processus défensifs du moi. En ce
qui concerne le moi, ceci entraîne le refoulement, alors que du point de
vue libidinal est engagée une fixation. Mais il faut noter que le conflit entre
sexualité et forces qui s’y opposent – nommées alors pulsions du moi – est
évoqué ici, annonçant les développements de la théorie après 1920.
Dans cette première période, l’examen des fixations s’avère une voie
vers la compréhension des symptômes névrotiques et des conflits qui les
sous-tendent; conflits et symptômes sont mis en rapport avec la sexualité
infantile et les objets abandonnés (Freud, 1916, Conf. 23). Bien sûr, les
dispositions héréditaires ne sont pas ignorées.
Freud souligne que :
- le retour vers les stades de choix d’objet plus anciens se fait à travers la fantasmatique inconsciente;
- il y a concentration-rétention sur les points de fixation d’un quota
d’énergie libidinale, ce qui crée pour l’appareil mental la nécessité
économique de le gérer, afin d’éviter des accumulations créant du
déplaisir. Il précise que toute névrose inclut des fixations, alors que
toute fixation ne conduit pas à une névrose.
Quant aux situations traumatiques, situations qui, pour Freud
(Conf.18, p. 273), viennent d’expériences touchant le corps du sujet ou
d’impressions sensorielles, la thématique des fixations débouche sur la
question des fonctions pare-excitantes du moi, qui sont alors mises, peu
ou prou, hors jeu, en raison de facteurs externes (la séduction) ou
internes (la force pulsionnelle et la vie fantasmatique), situations vécues
avec une surcharge émotionnelle que l’appareil psychique n’arrive pas à
gérer. Le quantitatif des excitations se déploie de manière effractive.
L’excès d’énergie non liée désorganise les morphèmes figuratifs en les
empêchant de jouer leur rôle antitraumatique.
À partir du tournant de 1920, seront développés les effets de l’économique noyant le sens et cernant des vécus de broyage des représentations, de désarticulation des traces mnésiques, d’un moi sombrant sous
le poids ingérable de perceptions traumatiques.
Bien évidemment, entre les expériences de sidération traumatique et
de mutilation du moi (Ferenczi); entre les vécus de blessures narcissiques
précoces ne pouvant pas être prises en charge (Winnicott) par un préconscient qui n’est pas encore mis en place; les perceptions, procédant
de stimulations non mutées (Roussillon), et le pulsionnel marquant le
psychique de traces négatives (C. et S. Botella), une autre vaste plage se
dessine. Dans cette plage se retrouvent des vécus traumatiques à effets
positifs, expériences prises dans la trame du caractériel ou se révélant
par des fixations au traumatique qui mettent en branle la contrainte de
répétition. Si les répétitions arrivent à se mettre sous l’égide du principe
de plaisir, elles sont soutenues par des figurations et des mises en scène
qui sont la preuve des efforts du moi à transformer ce qui le traumatise.
Récemment Michel Fain (1992, p. 12) a insisté sur le concept d’états
traumatiques transitoires. Leur symptôme central est le retour constant
à la mémoire de l’état de détresse qui a suivi le stoppage brutal d’un projet très investi confrontant le sujet avec une castration réifiée. Michel
Fain a également parlé du temps de traumatismes « nécessaires » en
décrivant la censure de l’amante, alors que Jean Laplanche (1970, p. 81)
a théorisé les choses à partir d’une scène primitive, événement qui arrive
à s’intégrer dans la vie psychique comme fantasme. F. Brette (2000) a
esquissé certaines mises en forme organisatrices de ses expériences. J’ai
moi-même souligné l’infiltration du traumatique par le sexuel dans des
rêves traumatiques (Potamianou, 2001), en essayant de montrer que
même lors de fixations traumatiques certaines pensées du rêve peuvent
rester sous l’attraction de représentations de désirs infantiles.
Le sens donné par les psychanalystes aux fixations traumatiques
inévitablement influe sur le destin du travail interprétatif : visée de maîtrise et d’usure; appétence à revivre l’excitation de l’expérience traumatique; dernier lien avec l’objet à garder farouchement, même si
l’objet blesse et déçoit; attache omnipotente faisant de la douleur de la
répétition la preuve qu’on est capable de tout supporter.
Ce qui ressort de toutes ces conceptions, c’est que la régression se
révèle comme cheminement permettant au moi d’enlacer un pilot
fixant, lieu d’ancrage et obstacle à la poursuite de la voie régressive (Potamianou, 2001, p. 56). Car, comme le disait Ferenczi (1932, p. 141-143),
« le plus facile de détruire en nous, c’est la cohésion des formations psychiques en une entité (…) Ainsi naît la désorientation psychique ».
Ferenczi se réfère plus précisément à la paralysie sensorielle sous un
choc écrasant pour le psychisme, paralysie constatée après certains traumatismes qui instaurent un état de passivité dépourvu de toute résistance. Ceci conduit à la disparition des traces mnésiques même dans
l’inconscient. Aucune fixation ne subsistant alors, le psychisme se trouve
dans un état psychiquement anéantissant.
Freud avait prévu cet état en se référant aux effets négatifs des traumatismes, à leur non-inscription. Winnicott, comme également plusieurs
auteurs contemporains (A. Green, J. Guillaumin, R. Roussillon, C. et
S. Botella), sont revenus sur cette problématique, essayant chacun à sa
manière de suivre le destin des excitations non élaborables. Mais tous
sont d’accord pour dire que la psychisation de l’énergie, sa qualification
en énergie libidinale apte à se couler dans des morphèmes représentatifs
et/ou affectifs, n’est ni donnée ni assurée. On ne peut pas dire que les
liaisons psychiques en principe absorbent tout le potentiel énergétique
disponible. Par conséquent, le concept de la non-inscription de certains
vécus traumatiques n’ouvre pas seulement sur la question du potentiellement transformable; celle-ci évoque également les trajectoires vides de
fixations psychiques ou, en tout cas, des trajectoires de fixations mentales non solides, pouvant être facilement balayées par les rafales
d’émois cataclysmiques.
C’est justement ces cheminements qui introduisent la nécessité de
repenser les fixations somatiques et leur utilisation dans les stratégies des
constructions analytiques (constructions de l’analyste – constructions de
l’analysé) dans le courant des cures.
Puisque les situations traumatiques procèdent du corps ou de perceptions sensorielles internes ou externes, c’est non seulement le psychique, mais également le soma qu’elles affectent. Selon Pierre Marty,
les fonctions psychosomatiques évoluent du plus simple vers le plus
complexe par des mouvements d’organisation faits d’associations et de
hiérarchisations.
Pierre Marty (1976, p. 118-121) parle du passage d’ensembles fonctionnels en mosaïque sous l’égide d’ensembles mieux organisés selon les
pouvoirs d’associations et de hiérarchisation. La réalisation d’une organisation évolutive nécessite que les ensembles fonctionnels plus primitifs
soient prêts à suivre le mouvement les intégrant au niveau supérieur
[1].
Sinon la nouvelle organisation est mise en échec et une régression
s’amorce vers l’organisation d’avant. Cette dernière sert de point de
départ au recommencement du mouvement cherchant à atteindre le
point d’évolution supérieure. Ainsi, il y a répétition de la tentative de
construction supérieure.
Les mouvements réitérés donnent une valeur essentielle et particulière
aux fonctions mises en cause par la régression, valeur qui se fixe progressivement.
Il est intéressant de noter que les pédiatres d’aujourd’hui utilisent des
conceptions et un langage voisins en affirmant que le développement des
apprentissages chez les nouveau-nés montre qu’avant chaque nouvelle
étape il y a une régression vers les points forts de l’organisation précédente. T. B. Brazelton (1993, p. 16) dit que le bébé régresse ou s’effondre pour se réorganiser, avant l’avancée suivante de développement.
Dans le cours de la première année, il a déterminé sept moments cruciaux qu’il appelle des « touch points». Pendant ceux-ci, juste avant de
faire une avancée de développement, le bébé connaît une période de
débâcle.
Puis il reprend.
Voilà donc la régression précédant une réorganisation.
Les niveaux psychosomatiques marqués par des fixations vont constituer des lieux à la fois de vulnérabilité et de défense. Selon Pierre Marty
(1976, p. 124), « les fixations (…) vont déterminer en grande partie la destinée du sujet (…) Si les fixations peuvent être à l’origine de manifestations pathologiques, elles constituent assurément, la plupart du temps, la
base de particularités tant somatiques que psychiques chez des individus
qui empruntent dans leur ensemble les voies les plus habituelles de vie ».
Les fixations s’étendent sur toute l’échelle évolutive en tenant
compte de l’hérédité, comme de la croissance. « L’organisation psychique, sommet de l’édifice humain, se ressentira toujours de n’importe
quelles fixations héréditaires ou génétiques ayant marqué l’individu dans
n’importe quel secteur (1976, p. 128). »
Ainsi, au-delà des fixations individuelles issues de l’ontogenèse, telles
celles de la vie intra-utérine et celles de la petite enfance, les fixations
issues de la phylogenèse engagent les fonctions somatiques, comme aussi
les fonctions mentales inscrites dans un programme physiologique de
base (Marty, 1980, p. 10).
Marquages caractéristiques d’un niveau fonctionnel, les fixations
somatiques ont sans doute précédé dans leur mise en place les fixations
mentales. Leur temps est un temps qui peut se bloquer dans la pathologie somatique. Sont-elles toujours activées par les défaillances de l’organisation défensive mentale ou par les échecs de cette organisation, dans
la vie d’un individu, comme on l’a dit souvent ? En tout cas, il faut également penser à des tracés parallèles qui ne se recoupent pas, mais peuvent coexister en dynamismes parallèles.
Dans l’optique psychosomatique, le phénomène fixation-régression
dépasse le cadre mental et engage « un déterminisme relatif » (Marty,
1976, p. 96) dans les ordres du soma, du comportement et de l’organisation mentale. Les fixations psychosomatiques rendent sans doute
compte de processus fixés dans des modalités structurales reconnues plus
tard chez nombre de sujets tels les grands allergiques spontanés, certains
ulcéreux, etc.
Des plus profondes, susceptibles de donner une préséance générale
du principe d’itérativité, à celles soumises à l’alternance automationprogrammation
[2], selon les aléas des rythmes personnels, ces fixations
mettent en cause l’influence d’éléments extérieurs, les relations d’objet,
et surtout la relation avec l’objet primaire maternel.
Si la mère, dit Pierre Marty (1980, p. 141), donne un poids convenable aux automations répétitives d’un stade évolutif en cause, l’équilibre psychique final du sujet s’améliore. Trop de poids risque de
favoriser la mise en avant du programme du stade précédent.
Si la mère profite des ouvertures spontanées de l’enfant aux programmations pour agrandir le champ de celles-ci, la dominante hystérique va se renforcer et la seconde phase du stade anal sera
vraisemblablement escamotée dans sa valeur mentale structurante. Il
faut donc considérer les tendances profondes de la mère, mais aussi les
réactions inconscientes et effectives de la fonction maternelle devant un
enfant qui tend spontanément vers les programmes et les désirs nouveaux. « On conçoit que la somme des notations concernant les fixations,
appréhendées par l’examen (…) d’un grand nombre de sujets provenant
de milieux multiples (…) aboutiraient à une connaissance considérable
des organisations psychosomatiques de l’espèce humaine » (Marty, 1980,
p. 142)
Une telle position ouvre sur deux questions essentielles :
- Celle des noyaux précurseurs des fixations.
- Celle du continuum régressif à partir du mental jusqu’au
somatique.
Et sur un troisième point encore :
Les fixations somatiques peuvent-elles être considérées comme des
équivalents des traces mnésiques engageant les aspects les plus primitifs
d’éléments corporels et sensoriels comme traces au même titre que les
traces mnésiques, comme le propose Alain Fine (2001, p. 87)?
Il est certain qu’après la naissance tout ce qui vient du dehors,
comme du dedans – sensations et perceptions –, laisse des marques qui
peuvent se fixer en unités de base de la mémoire et/ou en modalités de
liages corporels. Au sujet des marquages somatiques, on peut, je crois,
dire que, en tant que tracés répétitifs de tensions organiques, ils peuvent
entraîner des fixations, nœuds accumulant des charges énergétiques.
Dans l’après-coup de constructions de l’analyste ou de l’analysé, ces
nœuds viennent intéresser le mental. En tout cas, pour l’analyste les fixations et les symptômes somatiques ne sont pas muets; du moins en ce qui
concerne une imagerie fantasmatique si celle-ci arrive à s’articuler. Et
c’est pourquoi, alors que les symptômes somatiques ne sont pas en eux-mêmes psychiquement parlants, l’analyste, lui, peut arriver à construire
des imageries en préformes de fantasmes non constitués chez le patient.
À ce point, une remarque de terminologie serait peut-être utile. Pour
le niveau somatique, je propose le terme de « liage » au lieu de celui de
« fixation », afin de garder à ce dernier la spécificité de sa référence à
l’ordre du mental. Il est, bien sûr, entendu que les liages somatiques qui
écartent les désorganisations contre-évolutives sont les corollaires d’une
intrication pulsionnelle psychique de bas niveau.
Plusieurs chercheurs se sont posé la question de savoir comment comprendre la complexité des comportements du nouveau-né durant la première année de la vie par rapport aux données biologiques qui montrent
que le cortex n’est pas suffisamment myélinisé pendant la période prénatale.
Peut-être faut-il chercher à esquisser une réponse par le biais des
connaissances concernant l’hypersensibilité que montrent les nouveau-nés qui ont subi un mauvais traitement pendant la période intra-utérine
(malnutrition, drogues prises par la mère, etc.). On peut penser que,
analogiquement à ce qui se passe lors d’un traumatisme psychique quand
l’énergie afflue autour de la zone traumatique, un champ d’hypersensibilité s’établit au cours de la période de gestation autour des zones agressées de l’embryon. Dans ce cas, le cerveau aussi est engagé dans cette
hypersensibilité dont il portera le marquage.
Les neurophysiologues et les biologues d’aujourd’hui tels G. Edelmann ou E. Kandel adoptent la position selon laquelle les structures du
cerveau se transforment constamment dans les limites, bien sûr, des données génétiques en raison des stimulations subies, extérieures et intérieures. Ces dernières sont dues à l’activité du cerveau lui-même, les
réseaux duquel retiennent une certaine plasticité qui les rend perméables aux influences du milieu et aux données de l’histoire de l’individu (Kouvélas, 2001, p. 158). Les fondements de cette plasticité se
trouvent, je crois, dans les sensibilités de la période prénatale. On peut
se référer alors à des voies redondantes du système nerveux immature et
dire que le système sollicité durant cette période essaie de gérer ce qui le
sollicite en utilisant les possibilités d’information selon le niveau de son
développement.
Reste à mieux comprendre la problématique des sensibilités et des sensibilisations par rapport aux noyaux des fixations ou liages somatiques.
Depuis longtemps on sait qu’après la naissance les excitations émotionnelles transmises par les voies autonomes et soutenues, peut-être, par
des agents humoraux activés arrivent à changer la perméabilité des
organes et les réponses immunologiques (Wittcower, 1935, p.533). La
répétition de mouvements qui accompagnent la sensitivité affective introduit des changements autonomes (par exemple dans la musculature
striée) qui diffèrent chez les individus selon l’intensité de leur résonance
(Ostow, 1969, p. 70), et les rythmes établissent des liens entre les éprouvés sensoriels.
Avant la naissance, il est certain que les systèmes sensoriels ne sont
pas pleinement développés. Ils ne peuvent donc pas produire des
réponses qualitativement très différenciées, mais la sensitivité de l’embryon est bien présente puisqu’il réagit aux sons de voix et à certains
rythmes. La plupart des systèmes sensoriels sont déjà fonctionnels in
utero, bien avant d’atteindre leur maturité structurale, et le fœtus est
soumis à de nombreuses variations des entrées sensorielles (Lecanuet,
Granier, Deferre, Shaal, 1993, p. 49).
Puisque la réactivité est présente, les répétitions de certaines stimulations venant de l’extérieur, et rencontrant l’activation de différentes
zones de l’unité physiologique, ont comme conséquence des variations
fonctionnelles dans les systèmes organiques. Ces variations se stabilisent
par le nombre de répétitions, constituant ainsi des marquages.
Bien que nous n’ayons pas encore des connaissances exactes concernant le mode de la retenue des informations sensorielles pendant la
période prénatale, je considère qu’on peut utiliser la notion de sensitivité
prénatale pour penser que, si après la naissance les zones sensibilisées se
trouvent de nouveau mises en cause, la condensation d’énergie sur les
marquages concernés constituera des points fortifiés par les charges
énergétiques et ceci indépendamment de leur psychisation future.
La longue trajectoire qui mène jusqu’à la naissance ne peut qu’être
prise en compte quand on considère les liages somatiques, les premiers
tracés organiques constituant, éventuellement, des points attracteurs qui
favorisent la formation de noyaux précurseurs des fixations somatiques
[3].
La réactivité de l’embryon que nous savons sélective aux bruits, aux
sons, etc., implique une sensibilité, une réceptivité aux stimulations.
Avec le développement des structures du tronc cérébral, celle-ci se
trouve teintée d’ébauches, certes fugitives et évanescentes, d’émois, qui,
une fois qu’on admet leur contribution, expliquent la sélectivité des réactions par rapport aux rythmes et aux états mentaux de la mère (Trevarthen, 1994, p. 31), ainsi que ces réactions que les biophysiologues
appellent « conséquences des coups d’agression » au fœtus.
Les noyaux précurseurs et les fixations somatiques n’engagent pas en
eux-mêmes la voie psychique; mais si le pulsionnel vient plus tard les
envelopper, ils peuvent être pris dans des réseaux de sens, activés par
exemple pendant une analyse. À ce titre, assurément ils intéressent le
psychanalyste.
D’ailleurs, si on observe la capacité dont font preuve certains bébés
immédiatement après la naissance de se fermer aux stimulations qui les
dérangent, on ne peut que prendre en compte leur réactivité à des
éprouvés qu’ils rejettent très précocement avec une persistance variant
selon les cas. Or, cette compétence ne se forme pas du jour au lendemain
et elle existe indépendamment des rythmes d’habituation de la vie post-natale.
Les pédiatres qui disent que le comportement des nouveau-nés est
déterminé par la génétique, mais aussi par l’effet des influences intrautérines (Braselton-Robey, 1965, p. 613), ont sûrement raison. Les
variables intra-utérines influent sur les variables périnatales (par
exemple les effets du travail de l’accouchement ou des médicaments pris
par la mère) et celles-ci à leur tour ont des effets sur le comportement
néonatal
[4].
En ce que concerne l’événement de la naissance, j’ai soutenu
(Potamianou, 2001) à propos de la trace originaire du manque (C. et
S. Botella, 2001) que cette marque en négatif entre la perte de l’objet et
la satisfaction hallucinatoire a un précédent : non pas celui d’une trace
au sens plein du terme, mais celui d’une sorte d’entaille laissé par la rupture du corps à corps mère-enfant.
La naissance, labeur productif, est aussi action de déconnexion, de
décollage, qui supprime un lien organique et instaure la marque de l’objet perdu du contact organique. Les connaissances actuelles portant sur
la sensibilité cutanée et tactile des contacts avec les parois de l’utérus
maternel et entre les différentes parties du corps de l’embryon, ainsi que
la réactivité de ce dernier aux stimulations appliquées expérimentalement, soutiennent la conception selon laquelle ce qui se passe lors de la
naissance est un vécu à ne pas négliger.
Les interventions ou apports de l’objet extérieur, qui alimentent
après la naissance les expériences et l’hallucinatoire de satisfaction, ne
peuvent jamais effacer complètement l’écart installé entre le corps de la
mère et celui de l’enfant. La marque est là, en creux, du corps à corps
disparu. Dans cette perspective, le désarroi dû à la perte de l’objet de la
satisfaction, viendrait en quelque sorte en coup qui absorbe le coup de la
rupture première, condensant les retombés des éprouvés. Tout ce qui
nous arrive après la naissance – Freud le dit – nous affecte globalement.
Ce que nous vivons s’inscrit en enregistrements successifs, à niveaux différents, en remaniements constants des traces et si ce qui correspond au
vécu des ruptures du début de la vie se confirme par les manquements
graves de l’objet primaire à la période postnatale, l’expérience des
manques sera surinvestie. Dans ce cas, ce qui vient de l’extérieur sera à
rejeter.
Mais il y a plus.
On a parlé (Botella, 1995, p. 358) de l’échec de la perception et de la
représentation lors du trauma infantile, qui correspond à un état demeurant sensation non liée du fait de l’absence de l’investissement du sujet
par l’objet investi. Je crois que cette position doit être complétée par la
référence au fait que la béance perceptivo-représentative – qui laisse le
pulsionnel se déployer librement, en vide de traces mnésiques et en négatif de représentations – se creuse en fonction du rejet par le moi lui-même de zones entières de son territoire. Sous certaines conditions, le
moi excorporant l’objet se trouve pris dans des mouvements d’autorejet, donc dans des mouvements automutilateurs et anéantissants pour la
vie psychique.
Par conséquent, c’est la constitution même des traces mentales qui est
ici mise en cause, puisque celle-ci suppose un travail entre l’intérieur et
l’extérieur. En tout état de cause, les inscriptions de traces mnésiques
fonctionnelles par leur solidité et leur stabilité seront défectueuses. Les
défaillances représentationelles signalent un travail de liaison sapé à la
base. Mais si les traces mentales se trouvent en défaut, les marquages
somatiques, eux, ne sont pas mis pour autant hors jeu et produisent leurs
effets.
LES MOUVEMENTS RÉGRESSIFS
Dans la conception théorico-clinique de Pierre Marty, le phénomène
de fixation est compris dans sa liaison avec une régression qui en constitue le cœur. Bien sûr, comme Michel Fain (1983, p. 7) le remarquait, la
régression telle que Pierre Marty l’envisage ne se situe pas sur une
échelle marquée par les zones érogènes. Elle est vue par rapport à une
évolution psychosomatique dont le point de pic est lié à la structure œdipienne de l’adulte, idéalement libre de la pesée de facteurs traumatiques
et par rapport à des dimensions fonctionnelles et qualitatives intrasystémiques qui vont jusqu’à rejoindre le somatique prénatal (Marty, 1980,
p.138). Ajoutons que le rattachement d’une régression seconde à une
fixation première, qui constitue une connaissance classique de la psychanalyse, est inversé ici par la présence nécessaire de la régression pour
constituer une fixation. Ceci soulève une hypothèse nouvelle… « Cette
hypothèse implique l’existence, à n’importe quel niveau de l’évolution,
d’organisations antérieures » (Marty, 1976, p. 121) qui seront rencontrées lors des mouvements régressifs, réorganisateurs ou dans un courant
contre-évolutif, désorganisateur.
La régression mobilisant le principe fonctionnel de l’itérativité, qui
joue, bien sûr, différemment chez chaque individu, installera les fixations.
Rappelons pourtant que si régression et répétition vont ensemble,
elles ne coïncident pas. Comme j’ai pu le dire (Potamianou, 1995, p. 57),
le long des trajets régressifs qui mettent en cause les points de fixation,
les tracés d’encerclements répétitifs qui scandent le cheminement du
sujet signalent la prise « sur » et la reprise, donc un travail qui fait des
mouvements répétitifs, constituteurs des fixations, des tentatives d’annulation de la régression.
Certaines régressions affectent globalement la vie d’un sujet. D’autres
sont partielles, (Marty, 1980, p. 143). Il faut bien distinguer entre les
deux, afin que les interventions thérapeutiques soient à l’avenant. À travers le récit du patient et la trajectoire de la relation au thérapeute, on
peut apprécier le système de fond de l’organisation du sujet, les symptômes somatiques tenant lieu, comme Marty l’a dit (1976, p. 144), de
témoignage régressif par rapport au contexte économique dans lequel ce
témoignage se manifeste.
Les mouvements régressifs se traduisent en premier lieu par des systèmes pathologiques affectant le mental. Lorsque l’aménagement intramental se révèle insuffisant à élaborer les traumatismes, l’appareillage
mental qui précède évolutivement les mécanismes de l’élaboration, et
qui avait participé à leur constitution, se trouve désorganisé. Si le sujet
est impuissant à établir un nouvel équilibre sous une forme régressive
quelconque, l’appareil somatique qui précède évolutivement la constitution du psychisme en subit les conséquences. Quand, sous le poids
d’événements traumatiques ou d’autres facteurs extérieurs, la pathologie mentale s’épuise, ou ne peut se mettre en place, le mouvement
régressif se poursuivant, c’est à la pathologie somatique qu’on doit faire
face.
Il faut noter que, quelle que soit la qualité de la vie psycho-affective
d’un sujet, les facteurs héréditaires, comme également des facteurs
externes toxiques ou infectieux, peuvent ouvrir la voie à des maladies
graves dépassant les positions régressives réversibles. Car les troubles
somatiques peuvent se développer sur deux axes. Celui des maladies à
crises qui sont réversibles et régulatrices de l’homéostase, et celui des
désorganisations donnant lieu à des maladies évolutives.
Le fait qu’une régression somatique peut prolonger et compléter une
régression mentale ou même se substituer à cette dernière (Marty, 1990,
p. 58) est un fait cliniquement établi. Les deux types de régression constituent des mouvements de repli.
En définitive, le problème central est celui de l’écoulement des excitations énergétiques et celui de la régression comme potentialité de revenir sur un stade d’évolution antérieure. Régression globale ou régression
partielle, accrochage régressif dans une dégringolade contre-évolutive
qui parle de désorganisation progressive, ou régression symptomatique
réorganisatrice, les mouvements dépendent d’une part des fixations marquant des points d’arrêt et d’autre part des ratés répétitifs des liages.
Mais ce sur quoi il faut insister c’est que la permanence pulsionnelle,
telle qu’elle se manifeste dans le cadre des fixations, démontre sa prégnance antimouvante. Les éléments motivant les fixations présentent une
homogénéité redondante qui tend à immobiliser tout aussi bien les mouvements qui infiltrent les nouvelles formations que les mouvements transformationnels. Pourtant cette prégnance même, bien qu’impliquant des
blocages, des mouvements évolutifs, en fin de compte, par son versant
anti-régressif, favorise la conservation de la potentialité d’une reprise du
courant progrédient.
Reste à réfléchir sur le passage du psychique au somatique dans la
trajectoire régressive.
La réponse qui met une désintrication pulsionnelle, encore plus
accentuée que celle déjà engagée dans les fixations psychiques, au centre
de cette question paraît convaincante par la référence à la libération trop
importante des composantes de la destructivité. Celles-ci finissent par
écarter les composantes érotiques et la libido se manifeste finalement
incapable de lier les forces désorganisatrices (Rosenberg, 1998, p. 1687)
en raison de son adhésivité
[5].
La désintrication pulsionnelle, qui a des effets sur le fonctionnement
psychique, intéresse également le somatique. Freud pensait bien que les
déliaisons qui ne trouvent pas de contrepoids dans les capacités de reliaison d’un sujet ont des conséquences graves pour les fonctions somatiques.
Claude Smadja (2001, p. 100) rappelle que pour Pierre Marty, une
mauvaise mentalisation fera le lit d’une désorganisation psychique dont
la progression peut aboutir à une maladie somatique. Celle-ci est conçue
comme résultant de deux forces opposées; celle issue du courant contre-évolutif et celle issue du palier de fixations somatiques. En ce lieu du
palier des fixations somatiques, les deux forces s’unissent de nouveau.
Mais je crois que le recours à la notion de désintrication ne suffit pas
à résoudre la question du passage au somatique. En effet, pour comprendre ce passage, il me semble indispensable d’insister, en plus, sur la
notion de la dégradation de l’énergie
[6].
Suite à la désintrication pulsionnelle qui libère la destructivité de
l’érotique, le moi se retrouve ou bien brûlant de l’attrait pour la surexcitation, en appétence de stimulations désorganisantes, ou au contraire
il se réfugie dans des désinvestissements qui l’épuisent. Que devient alors
l’énergie libérée lors des processus désinvestissants ?
J’ai cherché à répondre à cette question (Potamianou, 1994) en utilisant le concept de « l’énergie indifférente », donc non qualifiée psychiquement, mentionnée par Freud dans l’« Introduction au narcissisme »
(1914) et repris dans « Le moi et le ça » (1923).
Freud disait que l’énergie indifférente déplaçable peut s’ajouter à
celle qualifiée en érotique ou agressive pour la renforcer. On peut donc
également concevoir le mouvement contraire, lors duquel l’énergie pulsionnelle en désintrication est réabsorbée par le courant de l’énergie
indifférente brute et psychiquement déqualifiée.
Le sillon du mouvement à rebours est signalé par Freud dans l’Abrégé
(1938, p. 199) quand il se réfère à la fonction de préservation de soi assignée au moi.
Freud dit qu’un excès de stimulations externes ou internes peut changer de nouveau le moi en partie du ça. Du ça il est dit (p. 148) que non
seulement il n’a cure de se protéger contre les dangers par l’angoisse,
mais encore il ne s’occupe même pas de la survie. Le mouvement progrédient psychique se trouvant obstrué, le ça restant en son fond ouvert
au soma (31e Conf., SE, 22, p. 73) et les sources de l’énergie étant somatiques, on peut penser que l’augmentation de l’énergie indifférente par
rapport aux forces pulsionnelles qualifiées favorise les décharges somatiques. Cette augmentation se fait en raison de la dégradation libidinale
et de la désérotisation du masochisme. La symptomatologie propre au
soma devient ainsi l’absorbateur liant l’énergie.
Les troubles psychosomatiques ne sont simples qu’en apparence.
Pierre Marty et Michel Fain notent avec raison (1964,4, p.609-622) qu’il
est aisé par exemple de mettre en évidence des situations conflictuelles
correspondant à l’origine de symptômes somatiques. Mais devant un
patient qui somatise (en dehors des symptômes de conversion), il faut
encore estimer l’économie énergétique et la valeur fonctionnelle des
investissements; la richesse et le mode des relations objectales; la tendance à réagir par l’action et le comportement.
Les effets des désexualisations sont à évaluer attentivement, car s’il y
a répression mentale, les fonctions s’en tiennent à leur valeur instrumentale uniquement et sont dépouillées de significations symboliques
comme aussi de la capacité de représenter fantasmatiquement.
Quand la régression ne quitte pas le niveau mental, elle aboutit toujours à une resexualisation de certains secteurs et fonctions du moi.
Finalement, on arrive ainsi à une nouvelle expression conflictuelle, soutenue par la fantasmatisation inconsciente.
Mais si cette expression conflictuelle est de nouveau réprimée, le mouvement régressif reprend sa vigueur et peut aboutir à une perte de la
qualité libidinale de l’énergie. L’excitation se manifeste alors somatiquement. Le trouble somatique se substituant aux troubles psychonévrotiques marque des défaites de l’activité fantasmatique, et aboutit à une
désexualisation non compensée par des acquisitions nouvelles.
En mettant l’accent sur les effets de la désexualisation, Marty et Fain
parlent justement d’une énergie qui se déqualifie psychiquement, notant
ainsi les continuités et les discontinuités des mouvements régressifs.
Par conséquent, en ce qui concerne les liages somatiques, on ne peut
pas se référer simplement au conflit entre pulsions d’autoconservation et
pulsions sexuelles, à travers la bi-appartenance pulsionnelle de chaque
système d’organes. Il faut encore penser la désintrication pulsionnelle
selon la deuxième théorie des pulsions, en insistant, en plus, sur la notion
de la dégradation de l’énergie pulsionnelle et des changements, que ceci
implique au cœur même de l’économie psychomatique.
En fin de compte, les touches freudiennes sur le clavier des fondements de l’appareil psychique se sont révélées fécondes pour la clinique
psychosomatique. En concevant un psychisme ouvert au somatique et
pouvant être en manque d’organisation donnée, mais soumis également
aux exigences d’une complexité croissante en différenciations organisatrices qui maîtrisent le règne de l’économique, Freud a tracé la voie qui
indique à la fois les changements de registre et les échanges entre le
niveau du somatique et le champ du psychique.
UNE CLINIQUE DE LIAGES SOMATIQUES
Hélène, trente-sept ans, est venue me voir en raison d’un eczéma
récurant et d’un asthme de l’enfance qu’elle me dit avoir actuellement
dépassé. Elle considère pourtant que des séquelles subsistent, car, face à
des situations qu’elle considère comme difficiles pour elle, elle se sent
comme ligotée. Elle a alors l’impression d’étouffer, car elle a des difficultés à respirer. D’après les exemples qu’elle cite, je constate qu’il s’agit
surtout de situations qui mettent à l’épreuve l’estime de soi.
L’eczéma, une dermatite séborrhéique, la préoccupe beaucoup car,
me dit-elle, excepté son apparition autour des seins et dans sa chevelure,
l’eczéma, périodiquement, devient « trop apparent » autour des paupières et aux coins de son nez.
Soignée, de taille moyenne, plutôt pâle, regard quelque peu voilé,
Hélène parle aussi de ses difficultés relationnelles et des troubles de sa
pensée : « Je n’arrive pas à me concentrer ni à m’exprimer… » Dans ses
activités professionnelles, elle me dit « entrer en confusion », si elle doit
faire face à une situation d’urgence. Elle n’arrive pas alors à trouver un
fil conducteur à ses idées qui se bousculent; elle mélange tout et elle se
perd dans le dédale de ses pensées.
Au cours de notre travail (trois fois par semaine en face à face), elle
me dira que ses idées collent l’une à l’autre et c’est au bout d’efforts
épuisants qu’elle arrive à détacher certains aspects nécessaires au travail
de rédaction qui l’occupe dans sa vie professionnelle.
Pendant de longs mois, Hélène se plaint de n’avoir pas d’idées et de
ne pas reconnaître ses sentiments. Elle a besoin de ma présence pour initier quelques ébauches d’idées et d’affects.
Lors des entretiens préliminaires, elle me fait part d’une intervention
gynécologique chirurgicale il y a quelques années, en raison, dit-elle, de
sa conviction d’avoir un cancer de la matrice. Elle aurait trouvé un gynécologue qui, « cédant à ses pressions, aurait effectué un prélèvement ».
Elle n’arrive pas à donner des précisions sur le sujet, mais elle dit que
l’intervention l’a tranquillisée… mais pas tout à fait.
Fille aînée d’un couple âgé au moment de sa naissance, elle a une
sœur qui, me dit-elle, est son exact opposé. Vive, charmante, active, la
sœur ne se laisse pas influencer comme elle par les difficultés, et a de son
mariage une fillette au sujet de laquelle Hélène est tout le temps dans
l’angoisse. « Avec la mère écervelée qu’elle a, c’est le danger de mort à
tous les instants. » Cette même angoisse de mort concerne également la
patiente qui présente des arythmies cardiaques et des crises de tachycardie constatées par les cardiologues. Aucun facteur organique n’ayant
pas été impliqué au cours des examens, les cardiologues ne s’inquiètent
pas beaucoup, comme Hélène dit.
La patiente s’était mariée une fois avec quelqu’un que sa famille
approuvait. Elle n’a pas eu d’enfant, et a divorcé quelques années plus
tard. Puis, elle a eu deux longues liaisons qui ont très mal tourné. Hélène
était maintenant seule et malgré la dépression qui la « tenait », ainsi que son
affirmation réitérée que tout contact physique la dérangeait, j’ai bien vite
pu constater à quel point elle recherchait un contact de caractère fusionnel.
Pendant le cours de notre travail, la patiente se lançait dans de longs
récits de ses troubles ou me parlait d’accidents divers : se couper le doigt,
se cogner la tête contre une porte, se casser la cheville, etc.
Je ne reprendrai pas ici les péripéties de notre cheminement commun,
parsemé de passages à l’acte et d’épisodes somatiques (fièvres, tachycardies, etc.). J’essaierai seulement à travers l’exposé de quelques
séances de faire ressortir comment une affection de la peau; un trouble
fonctionnel, les tachycardies, et des manifestations du cycle allergique,
constituent les paliers de recours somatique, fixant, aux moments où la
réalité extérieure, en consonance avec la réalité psychique, impose des
vécus de séparation ou de différenciation. Quand l’agressivité réprimée
émerge, elle dégage les rayures de l’autodestructivité.
Vers la fin de la quatrième année de notre travail, Hélène se sent
beaucoup mieux. Ses différents symptômes somatiques sont en récession,
elle se sent plus à l’aise avec les camarades, travaille sans être tout le
temps prise dans la trame de l’angoisse en prévision d’échecs. Elle me
parle d’un projet d’examen à passer en vue d’une promotion et fait en
souriant la remarque que décidément des changements sont dans l’air.
La mobilisation psychique est évidente.
Deux mois passent à peu près dans le calme, bien qu’Hélène se référait de temps à autre à ses angoisses et au sentiment qu’une catastrophe
pouvait arriver. Puis un jour elle m’annonce qu’elle a eu son premier
examen et que cela a bien marché. La personne qui l’a reçue pour l’examen oral était une dame qu’elle connaissait déjà et qui ne lui plaisait pas
beaucoup. Elle avait l’air hautain, elle semblait exigeante et dure. Cette
fois-ci elle lui a semblé avenante, même aimable, et à un certain moment
elle a eu l’impression d’être aidée. Elle est donc partie contente avec le
projet d’aller voir une amie. En route, elle est prise de vertige et sent
qu’elle va s’évanouir. Elle se réfugie chez l’amie qui essaye de prendre
soin d’elle et appelle un médecin. Avant l’arrivée de celui-ci, Hélène a le
sentiment à la fois de ne plus pouvoir respirer, de vouloir vomir, et elle
se dit littéralement secouée par l’impression qu’elle éclatera en morceaux, s’éparpillant de tous les côtés. La tête lui tourne, elle a l’impression de se perdre. Elle tente de réagir, veut fuir, mais n’y arrive pas.
Elle ne vient pas aux deux séances suivantes. Quand je la revois, son
eczéma est en pleine floraison et elle me dit qu’elle n’est pas venue car
elle n’avait rien à dire… « Je ne sentais rien… Rien ne fait plus de sens…
Vidée… Comme si je n’étais plus là. » Elle reste silencieuse pendant un
long moment, puis elle me dit : « Voilà, la catastrophe est arrivée. Je n’ai
rien à dire… »
Long silence…
« Impossible de penser. Un vide dans la tête. Un vide en moi. La catastrophe c’est ma peau abîmée et le vide des idées. C’est comme lors de notre
première année; le cauchemar de l’incapacité de penser et de parler. »
Silence…
Analyste : « Surtout que vous m’avez perçue changeant en vous ?»
Hélène sursaute : « Que voulez-vous dire ? Comment êtes-vous impliquée ? Je ne vois rien. Ne me tracassez pas avec vos idées. »
Analyste : « C’est quand vous avez eu l’idée d’envisager un changement
professionnel qui vous apporterait beaucoup, m’avez-vous dit, et que la
personne qui vous examinait vous a semblé plus aimable, moins éloignée,
vous apportant même une certaine aide, que vous avez été prise de vertige.
Au début de notre travail vous m’avez dit que vous aviez souvent l’impression que j’étais en train de vous examiner. » Hélène répond : « Le vertige, ce n’est rien. Le pire, c’est ce qui se passa après » (sa voix a le ton
d’une grande intensité). Elle reprend le récit de son vécu qu’elle qualifie
de traumatique et de catastrophique. « Je suis sidérée, paralysée. »
J’interviens encore une fois en choisissant de ne pas me référer à la
fusion recherchée, comme un en plus du rapprochement. Je dis : « Oui,
en rejetant vos sentiments plus positifs à l’égard de la personne qui vous
examinait, ainsi que les soins de votre amie, vous me disiez : non, personne ne peut prendre soin de moi. Mais ce faisant, ce n’était pas seulement moi que vous jetiez loin de vous – souvenons-nous des coups de
pied que vous lanciez à votre mère – c’est aussi une partie de vous-même qui était lancée aux quatre vents, éjectée, éclatée. » Un long silence
succède à cette intervention; puis, la patiente répond : « Qu’est-ce qui
restera de moi ?»
À la séance d’après, Hélène parle de cauchemars terribles qui ont
hanté sa nuit. Elle a rêvé que sa mère s’approche d’elle pour l’embrasser. Elle a l’impression d’être mordue par une horrible bouche, pourtant
sans dents. Elle a également l’impression d’étouffer sous le poids de sa
mère. Une autre figure qu’elle ne reconnaît pas, dans un coin de la
chambre, se cogne contre les murs. Elle se réveille baignée de sueur. Elle
me dit que sa panique était telle, qu’elle s’est demandé si elle pourrait le
matin sortir de chez elle pour venir ici; l’horreur était indicible.
Elle se rappelle un ancien rêve où elle se trouve au sous-sol d’une
maison, d’où elle perçoit les racines d’arbres qui entourent cette maison.
Brusquement, des hommes forcent la porte de la chambre où elle se
trouve. Elle appelle sa mère à l’aide. La mère ne répond pas. Elle reste
exposée à la violence de ces hommes.
Ce rêve lui rappelle encore un autre rêve. Des hommes qui lui tombent dessus pour la violer. Ils tiennent un long cordon, comme une ceinture. Elle est étonnée de reconnaître la ceinture d’une robe qu’elle avait
empruntée à sa sœur. Elle est prise d’une grande anxiété; ces hommes
pourraient déchirer la robe. Que dire à sa sœur ?
Hélène poursuit : « Que dire ici ? Que reste-t-il de moi dans tout
ceci ?» Quelques séances plus tard cette question revient. Cette fois-ci la
patiente ajoute : « Je sais ce que vous auriez dit : Ce qui reste, c’est la
partie de moi-même qui ressent l’éclatement. »
Analyste : « L’étouffement aussi. Comme si le contact avec le corps de
votre mère et votre relation à elle vous semblaient depuis que vous étiez
toute petite pouvoir vous priver de respirer librement, de vous mouvoir
en dehors d’elle, privée de ce baiser-morsure qui vous répugne mais vous
rapproche d’elle également. »
Hélène pleure et ses sanglots égrènent les émois qui l’avaient depuis
toujours submergée, déstructurant ses capacités de liaison psychique.
La notion des liages somatiques par rapport à des organisateurs très
précoces du développement considérés comme facteurs pathogènes a été
développée par des analystes qui se sont penchés sur la problématique de
la prématuration et des ancrages à certains tracés psychosomatiques de
la période après la naissance. Insomnies, coliques des premiers mois,
anorexies, mérycismes, spasmes du sanglots, perturbent l’auto-érotisme
de l’hallucinatoire en mobilisant une organisation défensive de moyens
anti-excitants autonomes, mais constituent des paliers d’arrêt des
régressions.
Ce qui m’a semblé intéressant dans ce cas, dont l’organisation allergique de fond est évidente, dont l’orientation vers l’action comportementale répétitive témoigne d’obstacles majeurs sur la voie de la
mentalisation et dont les préoccupations de type hypocondriaque ne
manquent pas souvent de tenir le devant de la scène, c’est que les insuffisances d’investissements stables des limites intérieures-extérieures se
reflètent dans les fantasmes et les sensations figurantes ce qui est à éviter : les séparations, et ceci au moment où la reconnaissance de caractéristiques de l’objet autres que celles projetées sur lui introduit une
différenciation séparatrice, annoncée déjà par les projets des changements prévus par la patiente. Le sentiment d’éclatement, de voler en
morceaux, fait que la cohérence du moi se perd, se dispersant à tous les
vents. Toutefois, le figuratif « tient » encore par le fantasme et l’angoisse
de mort prouve bien que le silence psychique ne s’est pas établi.
L’angoisse de mort ne recouvre pas ici l’angoisse de castration,
comme Freud l’a soutenu. Elle est le corrélat du risque terrifiant de collapsus psychique d’un moi en procès d’aphanisis d’investissements
concernant les objets extérieurs, comme aussi les objets intérieurs.
(Potamianou, 1997). Ce risque ne s’est réalisé que momentanément dans
ce cas, mais dans son temps, l’intrication pulsionnelle a flanché, poussant à la déqualification libidinale suite au retrait des investissements
objectaux et narcissiques.
Un point à interroger est celui de l’autorejet de parties du soi. Je
considère celui-ci comme lié à l’objet toujours frustrant. Dans une certaine problématique narcissique, il s’agit d’un objet à exclure et à faire
disparaître. Les offrandes du moi dont j’ai parlé longuement ailleurs
(Potamianou, 1995) indiquent la rage destructrice pour l’autre et pour
soi-même, en tant qu’hôte d’autodestructivité. L’idée du cancer-morsure
intérieure est corrélative à l’aphanisis des pensées et traces mnésiques et
à la corrosion du tissu représentationnel. C’est pourquoi les répétitions
en tant que reprises fixantes n’arrivent pas à tenir au niveau du mental.
La fantasmatique de la recherche fusionnelle se propose comme un
plus de rapprochement dans un contexte où le type des défenses utilisées
(clivages, idéalisations, manifestations de la toute-puissance, orientation
vers l’action comportementale répétitive) dénotait des difficultés
majeures sur la voie de la mentalisation.
Dans mon intervention je fais allusion à ce rapprochement non seulement pour introduire le thème de la relation mère-fille, mais également
pour ouvrir la voie à la possibilité qu’Hélène arrive à envisager son engagement personnel dans la figure même de la mère baisant-mordant. La
quête fusionnelle est tentative d’établir des retrouvailles avec l’objet abolissant toute séparation, alors qu’elle est aussi rupture de contact avec la
réalité extérieure.
La rupture est visée parce que cette réalité est perçue comme frustrante. L’objet est conçu comme toujours mauvais, non assistant, ne se
souciant pas d’elle. La rage de l’éjection s’appuie sur le vœu de détruire
totalement cet objet; mais son enrobement narcissique entraîne le danger de mouvements de perte de la continuité et de la cohérence du moi.
La violence de ces mouvements conditionne les désinvestissements. L’angoisse disparaît alors, en raison de la déqualification des charges libidinales suite au désalliage pulsionnel.
L’eczéma s’accentue en contrepoint de l’affaissement psychique, mais
constitue un palier d’arrêt de la régression, puisque à la séance du
retour le fonctionnement onirique – fût-il celui des cauchemars –
indique une certaine reprise de l’activité mentale. Au niveau onirique, la
violence de la sexualité et celle du vécu relationnel se figurent s’entremêlant. Se dessinent là les différents niveaux de la relation d’objet : saisie de l’objet primaire; revendications envers la mère-sœur des désirs
œdipiens; percée de la culpabilité qui filtre à travers les sentiments de
désarroi et de honte.
Au sujet de l’eczéma, il faut encore signaler l’importance de la problématique du contact et du toucher que cette affection dermatique
implique, ainsi que toutes les questions relatives à la peau qu’elle
engage; la peau comme enveloppe contenante et comme limite séparante. Deux questions sont rattachées à cette problématique : celle des
attitudes et de la fantasmatique maternelle concernant l’enfant; celle
du tissu psychique du sujet, poreux ou indisponible aux changements et
aux transformations psychiques.
Les sensations corporelles et/ou les perceptions sensorielles constituent des excitations non mutées en représentations. Si celles-ci ne sont
pas prises dans les réseaux de traces mnésiques, mises sous l’égide du
principe de plaisir-déplaisir et sous la reprise transformatrice venant de
l’objet, elles restent stimulations brutes, non transformées. Pourtant,
elles retiennent un potentiel de préformes fantasmatiques si l’analyste,
comme aussi le patient, arrivent à les utiliser, les modelant en imageries
qui se rapportent au corps ou au vécu relationnel.
L’expérience vécue prend sens seulement comme résultat d’un travail
psychique dont l’« autre » est partie prenante surtout dans les débuts de la
vie. René Roussillon précise, et je suis d’accord avec lui, que ce travail est
« travail de symbolisation qui lie deux signes, deux représentations entre
elles ou signe et représentation ». Il est aussi travail d’appropriation sub-jective, en tenant compte de l’écart entre le temps du vécu et le temps de
sa signifiance. L’après-coup scande la temporalité psychique.
Dans le cas d’Hélène justement, une ébauche d’appropriation pulsionnelle émerge. L’esquisse d’un tracé phobique (peur de sortir de la
maison) va dans le sens de la reprise du fonctionnement mental. Le cheminement analytique peut donc recommencer, horizon ouvert aux avatars de constructions nouvelles, comme aussi de résistances sur le champ
du transfert et du contre-transfert.
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— (1974), « La crainte de l’effondrement », in Nouvelle revue de psychanalyse, 11, Paris, Gallimard, 1975, p.35-44.
·
Wittcower E. (1935), « Studies of the influence of emotions on the functions of the organs », in
Journal Ment. Sc., vol. 81.
[1]
Cette conception semble, au premier abord, être proche de celle des neurophysiologues. Voir
R.W. Gerard,
« Neurophysiology : brain and behavior
», American Handbook of Psychiatry, ed.
S. Arieti, N.Y. Basic Books, 1959, p. 7621.
[2]
Le principe de l’automation règle la sensibilité anarchique première par la compulsion à répéter. Les systèmes de programmation de chaque stade évolutif ouvrent la voie aux différentes associations et liaisons fonctionnelles, ainsi qu’au développement en général. Ils contiennent les données de
base de l’histoire du sujet; mais sous la contrainte de répétition, ils peuvent glisser dans des formes
qui sidèrent les agencements conflictuels.
[3]
Après la naissance, le vécu passif de la co-excitation dans l’enfance, soulignée par C. Parat
(1995, p. 299), prend une place importante dans le contexte des fixations.
[4]
Dans « Psychosomatique : un concept limite », paru dans la
Revue française de psychosomatique, n° 6, p. 83, Nicos Nicolaidis (1994, p. 83), se référant à la sensibilité particulière de l’inconscient suivant Pierre Marty, considère que celle-ci est l’expression des sommes des sensationsperceptions symboliques correspondant à la force perceptive des premiers contacts mère-enfant.
[5]
En effet, une fixation engage des gradients de libido massivement attachés à certains objets et
à certaines étapes du développement, obstacles au dégagement des limitations que la mobilité libidinale et son alliage à l’aptitude aux écarts et à la distanciation auraient évités.
[6]
Freud avait parlé de dégradation libidinale dans le contexte des névroses (Conf. 32, p. 92).