2002
Revue française de psychosomatique
Note de lecture
Alphabet et psychanalyse de Nicos Nicolaïdis
[*]
Manuel José Gálvez
Avda Cnel Diáz 2760 P1 Buenos Aires CP 1425
Depuis une décennie, nous sommes témoins de la préoccupation croissante des psychanalystes au sujet de la question de l’irreprésentable. Le
problème est envisagé depuis différents angles : la présentation dans le
lien (Berenstein Puget), le figurable (César et Sarah Botella), l’enactment (Jacob, Tucket) parmi d’autres. Chacun de ces « vertex » pose des
problèmes cliniques variés, et suscite des attitudes diverses face aux difficultés posées par des patients opératoires, traumatisés, états-limites,
addictifs, ainsi que par des cadres multipersonnels. C’est un sujet de
connaissance pour ceux qui suivent les enseignements de Pierre Marty.
Cela les a conduits à un souci croissant de différencier les systèmes d’inscription dans le psychisme et dans l’économie pulsionnelle.
Le docteur Nicolaïdis fait des apports dans ce domaine depuis de
nombreuses années. Leur originalité est due à son expérience d’analyste
et à sa grande connaissance de l’Antiquité grecque, qui préside à nombre
de ses contributions psychanalytiques et à psychosomatiques.
« Le langage évolue parallèlement aux autres représentants de la pulsion… » À quoi rattacher ce fragment de phrase qui ouvre son texte ?
Nous sommes devant une amphibolie, une expression ambiguë. Appliquonslui donc « la plaque tournante du langage » de l’évolution de l’humanité de la transformation du sujet. Il nous le dira à la fin de son texte :
l’une et l’autre de ses transformations sont liées à la combinatoire de
signes alphabétiques ou alphabétisés qui produisent et sont produits par
« la cohérence de la puissance pulsionnelle qui traverse simultanément
l’évolution de l’humanité et celle de l’individu ».
Les analogies, issues de différents domaines, se retrouvent constamment dans l’œuvre freudienne. Pourquoi insister sur l’importance des
analogies et des parallélismes ? Pour ne pas oublier que nous vivons une
époque où le poids du pragmatisme tend à éliminer la réflexion anthropologique, en oubliant que sans celle-ci il n’y a point de psychanalyse.
Ce texte de Nicolaïdis me fait penser au Ferenczi de Thalassa et à sa
capacité imaginative. Lorsqu’il s’occupe des « analogies existant entre
l’évolution de l’écriture, qui sert de base à la parole orale et à l’évolution
psychosexuelle du sujet », Nicolaïdis ne s’interroge pas sur « le mystérieux saut corps-mental » mais sur la relation étroite qui, comme les deux
faces de la monnaie corps-mental, s’établit entre la forme de l’écriture et
les formes que celle-ci prend dans les traces qui installent ou qui codéterminent la subjectivité dans sa double face biologique et culturelle.
Cette question est importante car elle provient du Not des Lebens, de
l’urgence de la vie. Le malades demandent que leurs souffrances soient
soulagées. De quelle aide ont-ils besoin ? Une des pistes pour y répondre
est le terme d’alexithymie, forgé par Sifneos. Puisque les alexithymiques
manquent de la capacité à « lire » leurs émotions, il leur faut bien
apprendre une écriture. Nicolaïdis développe ici une approche de la
question qui va au-delà de celle proposée par Sifneos : à sa lecture, on
comprend qu’il est nécessaire que celui qui traitera ces patients alexithymiques, opératoires, mal mentalisés, etc., devra savoir quel est le
genre d’écriture que le patient ne connaît pas ou ne peut lire. Nous touchons ici à la notion de double alexithymie, celle du patient et celle du
thérapeute. L’alexithymies devient une maladie de chacun. Le trouble
psychosomatique ne serait pas alors « bête », mais plutôt la mise en présence de deux alphabets, celui du patient et celui du thérapeute. Qualifier le symptôme de « bête » me rappelle ceux qui qualifient les
étrangers de « barbares » (c’est-à-dire bègues), car leur langue n’est pas
compréhensible.
Mais précisons : il ne s’agit point d’une écriture mais d’une multiplicité d’écritures. N’est-ce pas la même ligne que Freud adopte dans son
ouvrage sur les aphasies, lorsqu’il conçoit ce concept de « trace », véritable centaure qui fait un de parole et de chose ? Par la suite ce concept
deviendra celui de représentation, et plus tard, pour complexifier davantage les choses, apparaîtra la polémique représentant-affect. L’audace de
Freud fut d’établir un double (triple ? quadruple ?) système de représentations, c’est-à-dire un système constitué par les différentes écritures.
Alphabet et psychanalyse, de Nicos Nicolaïdis 177
L’articulation entre les représentations de mots est évidente. Si l’articulation entre représentations de choses est une affaire autrement complexe, la notion de « combinatoire d’affects » paraît, elle, inconcevable.
Ceci car les affects tendent à se diffuser, et font opposition à la représentation discontinue (« l’affect est la résistance à la discontinuité »). Ceci
est l’argument de ceux qui tiennent à la notion freudienne de quantum
d’affect. D’autres auteurs, tel André Green, accordent une place à l’affect au sein du système représentationnel.
Je suivrai le cap de Nicolaïdis : les rapports entre image et représentation, aussi bien dans l’histoire des écritures que dans le développement
de la subjectivité. L’image, ou plus précisément les « mécanismes imaginants » opèrent, dans le développement de l’individu, dans un sens
opposé au travail du représentant psychique de la pulsion, car ils exercent un pouvoir de fixation et de fascination. Nous touchons ici à une des
clés de ce texte : la conception – discutée et discutable – du représentantaffect et de sa place dans l’inconscient (ou peut-être dans le ça, puisque
le mouvement prédomine sur la représentation : c’est la tendance que
prit la pensée freudienne vers les années 1920). Ce mouvement, qui fait
bouger et qui est mû par la plaque tournante du fonctionnement mental,
s’agit-il d’un mouvement en quête de forme (préconception de Bion ?)? Si
tel était le cas, la situation serait paradoxale : ce qui a le plus tendance à
la diffusion (l’affect), ce qui est le plus résistant à la combinatoire, aurait
besoin d’un système spécialement insignifiant, formé d’unités sans signification, pour parvenir à être représenté. Qu’est-ce que j’entends par
là ? Que seul un système de différences « perfectionné » (pour employer
un autre terme cher à Nicolaïdis), un système alphabétique, ouvrira la
possibilité d’une « plaque tournante » qui nomme – sur un mode asymptotique – l’affect et la chose. Un langage trop chargé en « images » rendrait ce résultat impossible. Nommer l’affect et la chose est une
entreprise que tenteront la Poésie
[1] et la construction de mythes. Sur un
mode différent, c’est aussi ce que tentera de faire la psychanalyse. La
différence réside en ce qu’un cadre s’établit, qui contiendra ce qui de la
relation intersubjective peut être nommé. La pulsion dans un cadre ?
Est-ce seulement possible ?
Sur ce point la position de Nicolaïdis me pose problème. Je ne perçois pas clairement ce qu’il pense du cadre psychanalytique. Il évoque
Heidegger, qui juge que la psychanalyse « subordonne le sujet »; il
semble adhérer à l’interprétation lacanienne-kojévienne du Hegel du
« maître et esclave », mais ne spécifie pas sa position face à la fonction
du/des cadres.
L’intéressante hypothèse de Nicos Nicolaïdis est que la transformation
qui permet au sujet de sortir de la fascination de l’image peut être mise
en parallèle avec ce qui a dû avoir lieu dans la genèse des écritures. Le
corps étant une des sources du langage, et utilisant sa matérialité, il y a
déjà une « écriture du corps », entre les corps, qui précède ou accompagne la voix. Par conséquent la voix est aussi « écriture ». C’est cela que
Nicolaïdis conceptualise en tant que hiéroglyphe.
Le point principal, malgré cela, ne se situe pas là, mais réside dans la
visée de Nicos Nicolaïdis de montrer deux conséquences de cette possibilité de surmonter « l’impossibilité d’une représentation iconique généralisée », l’écriture idéographique ne pouvant pas exprimer de noms
propres, des métaphores et encore moins des abstractions. Une des
conséquences de l’écriture alphabétique réside dans la liberté harmonieuse que prennent les mouvements de la représentation pulsionnelle
dans une langue dont l’infrastructure est composée de traits insignifiants
(lettres), délestés du poids de l’image. L’autre conséquence est que le
support alphabétique offre une résistance à l’usure bien supérieure à
celle des images idéographiques. Le psyché-soma a pu être comparé à
une pièce de monnaie biface, avec de l’écrit d’un côté et une effigie de
l’autre. Suivant cette image nous pouvons apercevoir deux concepts liés
à l’exposé de Nicolaïdis :
- l’usure de la représentation hiéroglyphe, en comparaison de l’impérissable d’une représentation basée sur des traits sans signification;
- – la notion de trésor de signifiants, que Lacan a tout d’abord appelé
le « trésor de la métonymie ».
Ceci implique que ce qui est thésaurisé et préservé de l’usure l’est en
raison des possibilités de combinatoires infinies qui donnent au langage
à base alphabétique « une liberté pulsionnelle accrue et une harmonisation des représentations ».
Au cours de ces derniers trente ans s’est développé un intérêt pour
l’oralité, se rapportant à la transmission d’une langue sans support écrit.
Le paradigme de ces recherches est l’étude des épopées homériques. Il
apparaît que le langage d’Homère est un langage d’emmagasinement
confectionné verbalement à des fins de conservation. Suivant Havelock
– auteur de La muse apprend à écrire –, Nicolaïdis place l’importance
accordée à l’oralité dans une gradation. En effet, nous entendons nos
patients parler, sans pour autant accorder à la parole parlée cette supAlphabet et psychanalyse, de Nicos Nicolaïdis 179
posée valeur romantique que Rousseau attribuait dans son Essai sur
l’origine des langues.
Nicolaïdis prend plutôt un chemin proche de ce que André Green
appelle « l’hétérogénéité du signifiant ». Quoiqu’il donne la prééminence
au signifiant alphabétique – en cela il suit Lacan –, il accorde une place
importante aux autre niveaux de représentation que nous pouvons rapprocher de représentations « de chose » et « d’affect », selon Freud.
Depuis que certains psychanalystes ont préconisé « la primauté du signifiant », la place de l’imaginaire tend à être du côté de la tromperie. C’est
ainsi que l’entendent Laplanche et Pontalis dans le Vocabulaire de la
psychanalyse.
Avec le concept d’imaginaire, la phrase de Lacan « tout problème
réside alors dans l’articulation du symbolique et de l’imaginaire dans la
constitution du réel » devient dès lors un slogan, un cri de guerre et
même une position terroriste. Il semblerait que Nicos Nicolaïdis se situe
dans cette position guerrière lorsqu’il écrit : « l’image est l’ennemie de la
représentation, et, par extension, du symbolisme »
[2]. Pourtant, il dit clairement que dans sa conception de la « langue maternelle hiéroglyphe »
l’image possède une valeur différente : dans le cas de l’opposition imagereprésentation, il s’agirait de l’image définie ainsi : « Tout arrangement
physique qui a pour résultat de produire une correspondance biunivoque entre deux systèmes, à quelque niveau qui soit » (Lacan).
En parlant de « l’inimitié »de l’image et de la représentation, Nicolaïdis
se réfère, à mon sens, à quelque chose qui renvoie à la discutable expression « équation symbolique » qui est la négation même du symbole, car
s’opposant à la progression que les mouvements pulsionnels peuvent rencontrer dans le travail de la représentation et dans son hétérogénéité
signifiante. L’hétérogène va dans la direction de l’asymétrie. Aussi,
l’image se rapporte à la symétrie, que Nicolaïdis oppose à une harmonie
essentiellement non symétrique. Cette symétrie empêche la reconnaissance de la différence (le double, image spéculaire) et « contamine » et
même « gèle » les langages de l’écriture idéographique et syllabique.
La plaisante vignette de cette patiente de Nicos Nicolaïdis qui voulait
être analysée par Maud Mannoni est un bon exemple de cela. L’interprétation de Nicolaïdis « MM au lieu de NN » amène la rapide réponse de
la patiente : « Le M a une patte de trop ».
En résumé : que sont ces mécanismes imaginants dont parle Nicolaïdis ? Lorsque Laplanche et Pontalis définissent « l’imaginaire », ils y
incluent :
- la relation narcissique au moi;
- la relation duelle intersubjective (double);
- la prégnance éthologique de certaines images;
- quant aux significations, un type d’appréhension où la ressemblance, l’homéomorphisme, jouent un rôle déterminant (à deux éléments
voisins dans un autre ensemble correspondent deux éléments voisins
dans un autre ensemble); ceci montre une sorte de coalescence du signifiant au signifié.
L’essence de la maladie mentale consiste dans un retour à des états
antérieurs de la vie affective et du fonctionnement « Considérations
actuelles sur la guerre et la mort ». Le fil conducteur de ce travail est un
questionnement sur l’usure de ce qui a été vécu et enregistré précocement. Il existerait des stabilités diverses dans des registres divers; la plus
labile, le plus périssable, serait la sensation, qui court-circuite le préconscient. Nous sommes ici au cœur de « l’indicible ».
La réponse de Nicolaïdis est que la précarité du registre est due à la
« carence de structure alphabétique ou alphabétisable, et surtout de la
fonction préconsciente »; celle-ci y est, ajoute Nicolaïdis, la « plaque
tournante de la fonction économico-symbolique » sous-tendant les instances de la seconde topique. Preuve en sont les sensations, qui passent
directement de la perception à la conscience.
Le développement théorique que Nicolaïdis présente évoque un lien
avec l’évolution de l’écriture dans l’évolution de l’humanité. Implicitement, cette théorisation s’appuie sur l’expérience clinique, et son développement au cours des traitements de patients dont la structure et la
fonction du préconscient sont affaiblies.
À travers ses idées, il propose une alternative à la théorie de la pulsion
de mort (qui n’est pas l’usure), dont la fonction désobjectalisante « expliquerait » le défaut en « qualité objectale ». Il serait intéressant de confronter la théorie de « l’usure » avec celle qui considère les différentes formes
Alphabet et psychanalyse, de Nicos Nicolaïdis 181
du « travail du négatif », attribué à l’action de déliaison de la pulsion de
mort (Green). Une telle confrontation permettrait de faire l’inventaire
des capacités heuristiques respectives de chacune de ces théories.
La conception de Nicolaïdis – qui offre une alternative au pessimisme
d’Adorno, selon lequel « après Auschwitz il n’y a plus de poésie » –
s’aligne sur « l’optimisme » freudien en affirmant que tout ce qui est psychique est potentiellement indestructible. L’actualité met pourtant à rude
épreuve la croyance en une « perfection », prenant son origine en Éros,
de la fonction économico-symbolique de l’humanité. Mais, pour citer
encore Freud, trop de pessimisme « reviendrait peut-être à amoindrir le
rôle que joue Éros ».
[*]
Alphabet et psychanalyse, suivi de « Une séance de supervision avec Jacques Lacan », in
L’Esprit du temps, 2001.
[1]
« Intelligence, donne-moi le nom exact de la chose, que ma parole devienne la chose même créée
par mon âme encore une fois » (Juan Ramon Jimenez).
[2]
Qui douterait de cela peut se référer aux propos du lacanien Allouch dans
Libération: « L’événement est là. Un bouchon a sauté; une emprise familiale cède. Et la véritable bagarre, celle entre
“lacaniens pur jus et freudiens arc-boutés”, revient, comme il se doit, à l’ordre du jour. Quelle
bagarre ? Celle qui doit bien avoir lieu, comme a bien dû avoir lieu la victoire des newtoniens sur la
physique aristotélicienne, celle qui restait sous le boisseau également du fait d’un freudo-lacanisme
dominant la scène analytique depuis vingt ans, celle qui oppose, à la pensée essentiellement dualiste
de Freud (une pensée du conflit), la pensée fondamentalement ternaire de Lacan (son paradigme symboliqueimaginaireréel) à partir duquel étaient traités par lui et doivent être traités par ses élèves
l’ensemble des problèmes qui se posent à la psychanalyse. Tel est le « contentieux historique qui fait
partage depuis bientôt cinquante ans » (Miller), exactement depuis 1953, moment où Lacan invente
son ternaire. La psychanalyse a, sur ce point, à se déterminer. Saluons que Jacques-Alain Miller
prenne désormais part à ce combat. »