Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529860
192 pages

p. 21 à 38
doi: 10.3917/rfps.022.0021

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no 22 2002/2

2002 Revue française de psychosomatique

À propos d’un cas clinique suivi en psychiatrie  [*]

Dominique Deyon 10 rue Michel-Chasle 75012 Paris Victor Souffir 106 cours de Vincennes 75012 Paris
L’évolution d’un traitement en hôpital de jour, d’un patient hypocondriaque qui avait présenté deux états dépressifs graves avec tentatives de suicide montre que l’hypocondrie peut être considérée comme une voie de passage entre différents états pathologiques et un palier d’arrêt à une désorganisation plus profonde. Des pertes dont l’importance a été déniée défensivement par le sujet sont venues réactiver une histoire personnelle traumatique. Dans ce cas, il nous a semblé qu’un étayage narcissique, respectant fondamentalement son état de malade, à l’intérieur d’un traitement psychiatrique à valence psychothérapique, pouvait dynamiser un état pathologique habituellement perçu comme peu évolutif. La reconstitution approximative de la biographie, dans le cadre du traitement, a montré l’existence d’une longue période antérieure d’aménagement psychopathique.Mots-clés : Traumatismes, Hypocondrie, Mélancolie, Masochisme, Psychopathie, Persécution, Narcissisme. The evolution of a treatment in a day hospital of a hypochondriacal patient having presented two serious states with suicide attempts shows how hypochondria can be considered as a passage between different pathological states and constitutes a stopping point preventing deeper disorganization. Losses, the importance of which had been defensively denied by the patient, came up and reactivated a traumatic personal history. In this case, it seemed to us that narcissistic support, fundamentally respecting the patient’state, within a psychiatric treatment tending towards psychotherapy, was able to bring dynamism to a pathological condition usually perceived as not very able to evolve.Keywords : Trauma, Hypochondria, Melancholia, Masochism, Psychopathy, Persecution, Narcissism. Die Entwicklung einer Behandlung in einer Tagesklinik, eines hypochondrischen Patienten, der zwei schwere Depressionszustände aufwies mit Selbstmordversuchen zeigt, dass die Hypochondrie verstanden werden kann wie ein Uebergangszustand zwischen verschiedenen pathologischen Zuständen und als Halteschwelle vor einer tieferen Entorganisierung. Verluste, deren Wichtigkeit von dem Patienten defensiv verleugnet werden, reaktivieren eine traumatische persönliche Geschichte. In diesem Fall schien es uns, dass eine narzisstische Anlehnung, welche grundsätzlich seinen Krankheitszustand respektierte, innerhalb einer psychiatrischen Behandlung mit psychotherapeutischen Wert, einen Zustand dynamisieren konnte, der sonst als wenig Entwicklungsfähig gilt.Schlagwörter : Trauma, Hypochondrie, Melancholie, Masochismus, Psychopathie, Verfolgung, Narzissmus. La evolución del tratamiento de un paciente hipocondríaco que había presentado dos estados depresivos graves con tentativa de suicidio muestra que se puede considerar la hipocondría como una vía de paso entre diferentes estados patológicos y como freno a una desorganización más profunda; Ciertas perdidas cuya importancia fueron denegadas defensivamente por el sujeto han reactivado una historia personal traumática. En este caso nos parece que un apoyo narcisista, respetando fundamentalmente su estado de enferma, con tratamiento psiquiátrico a connotación psicoterapeutica, pudiera dinamizar un estado patológico habitualmente percibido como poco evolutivo.Palabras claves : Traumatismos, Hipocondría, Melancolía, Masoquismo, Psicopathía, Persecución, Narcisismo.
L’hypocondrie ne se laisse pas facilement définir. On parlera d’hypocondrie devant une angoisse qui se focalise sur une partie du corps, devant l’insistance, même si elle est discrète, à propos d’un fonctionnement corporel, mais aussi lorsqu’une thématique manifestement délirante, touchant à l’état du corps, est largement développée jusqu’à envahir tout le champ de la pensée et de l’échange. En fonction de l’intensité et du caractère invasif de la plainte, on peut donner à l’hypocondrie la valeur d’une structure psychopathologique ou la considérer comme un symptôme plus ou moins transitoire dans un tableau clinique qu’elle ne définit pas entièrement [1]. On repère des formes d’hypocondrie dans des tableaux cliniques qui vont de la névrose aux psychoses délirantes et dissociatives, mais surtout dans les états dépressifs.
L’hypocondrie est bien rare aujourd’hui, en psychiatrie. Peut-être est-elle plus fréquente en médecine générale, animant la plainte anxieuse de certains patients ou encore en consultation de chirurgie esthétique, tapie derrière des demandes d’intervention répétées. Il est tout de même probable que dans des tableaux cliniques où dominent l’angoisse et la dépression, la prescription d’un traitement psychotrope, beaucoup plus fréquente et facile à l’heure actuelle, contribue à abraser des dépressions graves qui autrefois, après une longue évolution et des remaniements, débouchaient sur des tableaux spectaculaires comme le syndrome de Cotard.
Polymorphe, transnosographique et ubiquitaire, l’hypocondrie ne trouve pas de place autonome dans la nosographie psychiatrique. Henri Ey la situe brièvement dans la mélancolie et dans le cortège d’asthénie, de dépression et d’anxiété des névroses [2].
C’est aussi le cas en psychanalyse, car si Freud, dans une formule célèbre, affirme son importance dans les psychoses, « je ne saurai tenir pour valable aucune théorie de la paranoïa qui n’impliquerait pas les symptômes hypocondriaques presque toujours concomitants dans cette psychose » [3], il reste profondément embarrassé quant à son statut métapsychologique, ainsi qu’il l’écrit [4] en 1912 à Ferenczi : « j’ai toujours ressenti l’obscurité autour de la question de l’hypocondrie [5] comme une lourde honte pour nos efforts, mais je n’ai rien réussi à mettre sur pied, en dehors de quelques suppositions (…) En tant que processus, j’ai pensé que l’hypocondrie était la troisième névrose actuelle, et la base somatique de la paraphrénie [6], comme la névrose d’angoisse l’est pour l’hystérie. J’en ai déduit les contributions érogènes des organes, qui se sont rabattues vers le moi, au lieu d’aller vers la libido, mais précédées d’un signe négatif : toutefois, il n’en est rien sorti de consistant et, bien sûr, je ne veux rien forcer qui ne s’y prête aisément. »
Il répondait à Ferenczi qui écrivait [7] : « L’authentique hypocondriaque est une personne fixée à l’érotisme anal qui projette de façon délirante sur une cause extérieure (maladie) son intérêt érotique anal coprophile, déplacé sur d’autres organes du corps (projection hypocondriaque). Tout le système délirant hypocondriaque sert à s’assurer contre l’aperception de velléités d’érotisme anal. C’est l’énorme réprobation de l’érotisme anal qui fait que cette sorte de libido doit être sublimée à tout prix, et là où cela ne réussit pas, projetée le plus loin possible du moi (…) Des relations intimes s’établissent par ailleurs entre érotisme anal, homosexualité, hypocondrie et paranoïa (…) un homme manifeste d’abord son érotisme anal homosexuel de façon hypocondriaque (opération sur le rectum) et sent toute sortes de maladies mortelles en lui; cela ne sera remplacé que plus tard par un délire de persécution; cependant, on est persécuté, non par une autre personne, mais par la “maladie”. (…) La résistance obstinée de l’hypocondrie à la thérapeutique et sa ressemblance avec la paranoïa s’expliquent aussi par ce mécanisme; c’est qu’il est bien difficile de faire faire machine arrière à une projection. » [8] Ferenczi écrivait aussi : « Habituellement, la crainte de la maladie – ou la formation hypocondriaque – survient lorsqu’une des sublimations (surtout le complexe de l’argent) est lésée de façon sensible voire détruite. » [9]
Nous ne relevons dans le foisonnement de la littérature psychanalytique [10], beaucoup plus riche d’hypothèses et de cas cliniques que de certitudes, que quelques propos, ceux qui nous paraissent préfigurer le type d’hypocondrie présenté plus loin.
Nous avons vu que Ferenczi, dès 1912, perçoit de l’hypocondrie la mobilité, le potentiel de transformation, l’aspect transitoire lié à différents placements de la libido et à différents types de défenses.
Pour Freud [11], l’essentiel est de situer l’hypocondrie par rapport aux psychoses, parallèlement ou par analogie à ce que représentent les névroses actuelles pour les névroses de transfert. L’état de stase de la libido, évoqué dans deux textes de 1912 [12] et de 1913 [13], trouve une possible application pour la libido du moi. Après le désinvestissement des objets réels ou fantasmatiques, cette stase va de pair avec et signe un échec de l’élaboration psychique qui aurait pu mener au délire et ainsi soulager le psychisme. Dans « La disposition à la névrose obsessionnelle », Freud évoque les organisations prégénitales avec leur prédominance des pulsions partielles érotico-anales et sadiques. C’est une des rares occasions où il évoque la pulsion d’emprise avec son rejeton sublimé, la pulsion de savoir dont nous verrons l’importance dans le cas clinique présenté.
Si Freud ne donne pas de contenu psychique inconscient à l’hypocondrie, puisqu’il la situe dans le domaine somatique, il n’en va pas de même pour Melanie Klein et les auteurs kleiniens. Pour eux, il existe un contenu inconscient aux douleurs hypocondriaques : les objets internalisés font l’objet d’attaques sadiques inconscientes qui deviennent persécutrices pour le sujet. Les angoisses hypocondriaques paranoïdes peuvent prendre, dans le cours du traitement, une tonalité dépressive.
D’autres auteurs [14] ont signalé l’importance des blessures narcissiques précoces et des angoisses infantiles précoces et des carences affectives dans le passé des hypocondriaques. Pour Rosenfeld, ces angoisses interviendraient autant pour les hypocondries que pour les affections psychosomatiques [15].
Le cas clinique présenté ici a été recueilli dans des conditions particulières, celles d’un suivi en hôpital de jour, dans un service de psychiatrie publique. Pour un patient comme celui-ci, qui a nécessité des interventions multiples, dans plusieurs services, non coordonnées entre elles, une compréhension psychanalytique authentique de son évolution est quasiment impossible [16]. Nous sommes amenés à tenir compte d’un matériel hétérogène : fragments d’échanges, observations ponctuelles faites par plusieurs intervenants, dans des périodes différentes, ensemble dont il nous faut extraire des significations incertaines. De plus, l’hypocondriaque ne reste pas volontiers sur le terrain de l’échange psychique et cherche à nous entraîner dans des considérations et actions de tous ordres où nous devrions chercher les raisons de son mal et leur solution. Dans cet exposé, on partira donc d’une situation qui n’a rien de psychanalytique et d’un matériel disparate avant que l’établissement de la relation dans un cadre institué avec la psychiatre-analyste (Dominique Deyon) permette le dégagement de significations plausibles sur le plan analytique.
Enfin, il est indispensable de faire la part de l’effet des médicaments prescrits, ici le lithium, des neuroleptiques sédatifs et des hypnotiques, qui ont des effets psychiques considérables. D’autant qu’ils sont prescrits par la psychiatre-analyste elle-même. Pris au long cours, il est toujours malaisé de nous représenter leur poids spécifique dans l’équilibre du patient. Un patient comme celui-ci, moins angoissé et déprimé sous l’effet des médicaments, voit une bonne partie de sa symptomatologie et de ses investissements modifiés. Pour souligner encore la complexité d’une lecture du cas, il faut dire que de fréquenter un hôpital de jour n’est pas indifférent. Par sa permanence, par sa régularité, par l’environnement humain et non humain qu’il propose, par l’étayage psycho-logique et matériel qu’il apporte, l’hôpital de jour attire à lui des investissements multiples particulièrement difficiles à décrypter.
 
L’HOMME QUI VIVAIT DANS LES ÉTOILES
 
 
D’emblée lors de notre première rencontre qui prélude à son entrée à l’hôpital de jour, Jean-Luc, qui m’a salué avec courtoisie, s’efforce de lever toute équivoque sur les raisons de sa venue à notre rendez-vous. Il n’est pas, me dit-il, un « malade psychiatrique ». Seule la maladie somatique dont il souffre, maladie que les médecins ne parviennent pas à découvrir, explique sa présence parmi nous. Cette maladie dont il sent en lui la présence torpide, permanente, l’épuise et lui ôte ses capacités. À son avis, il s’agit d’un cancer. La médecine est impuissante à le repérer et à le soigner. Il est donc seul face à cet ennemi intérieur et invisible, et « aussi désespéré qu’une mouche dans un bocal ». Depuis qu’il vit dans cette certitude de la maladie, il reconnaît que seule la psychiatrie lui a permis de survivre, en apaisant partiellement l’angoisse de se sentir seul, incompris, malade, sans recours.
Après qu’il a arrêté de fumer, il a souffert d’une bronchite persistante. Puis est apparue une douleur constante au niveau de la mâchoire, et il a continué à tousser et à cracher du sang. Sa conviction est qu’il s’agit d’un cancer du larynx, qu’il pense avoir identifié et qui est à l’origine d’une métastase cérébrale. De la bouche au cerveau, le trajet se précise et ses troubles deviennent explicables : la toux et les hémoptysies proviennent du pharynx ou du larynx, la fatigue, les troubles de la mémoire et de la concentration, de l’atteinte du cervelet. Cependant, après la minutieuse description de sa douleur, je remarque qu’il s’affirme responsable de sa situation, s’accuse de ses excès tabagiques qu’il évoque avec délice. Les examens médicaux maintes fois répétés, à sa demande et dans différents services, ne mettent en évidence aucune pathologie préoccupante : ce constat rassurant ne parvient guère, au contraire, à endiguer l’angoisse et la conviction qui s’imposent progressivement à lui. L’incompréhension de la médecine l’a plongé dans un désespoir sans limite : la perte du sommeil en a été l’expression la plus directe, et à l’acmé d’une souffrance et d’une angoisse intolérables, il a cherché à mettre fin à ses jours.
Ainsi donc, il y a quatre ans, la vie de Jean-Luc a basculé. À quarante ans il avait déjà eu une existence mouvementée et vécu d’étonnantes mutations sur lesquelles nous reviendrons. Une première hospitalisation en psychiatrie a lieu, à la suite de cette tentative de suicide, mais il essaiera à nouveau d’attenter à sa vie. Une deuxième hospitalisation est nécessaire. Pour les confrères qui le soignent alors, un suivi en hôpital de jour paraît s’imposer après le traitement de l’épisode aigu. C’est pour cela que je le rencontre.
Cet entretien, ainsi que les nombreux qui suivront, a une tournure particulière : il répond à mes questions sans réticence apparente, mais je perçois qu’il ne comprend pas l’intérêt ni le sens d’un entretien qui porte sur son histoire, sa vie, ses relations aux autres. Cela n’a pour lui aucun rapport avec ce dont il souffre. Pourtant son désespoir pathétique et ce que je sens d’une certaine attente de sa part me convainquent de l’intérêt de proposer une admission à l’hôpital de jour. Lors de cette première consultation, l’hypocondrie est manifeste mais il n’est ni sthénique, ni revendiquant vis-à-vis des médecins. Bien qu’il ait la ferme intention de poursuivre les explorations somatiques, il accepte sans réserve et même avec soulagement de venir à l’hôpital de jour. À ses yeux, son admission n’infléchira pas sa quête de voir reconnaître son cancer. Il a constaté son incapacité à reprendre son travail et se sent très isolé. Il s’inquiète de son retour chez lui et constate qu’il parvient à dormir, à l’hôpital, grâce aux médicaments. Je note la profondeur de ses effondrements dépressifs et l’impulsivité de ses tentatives de suicide.
Il entre à l’hôpital de jour quinze jours plus tard. Au moment où nous l’accueillons, au décours de sa deuxième hospitalisation, il semble pouvoir tolérer un certain niveau d’angoisse. Curieusement, il ne semble pas me reconnaître et me salue comme s’il ne m’avait jamais rencontrée. Il me répète dans les mêmes termes le récit précédent. Le lien que nous avions commencé à tisser semble totalement disparu – je suppose qu’il est dénié – et il me faut résister au sentiment d’étrangeté provoqué par son attitude. Mais progressivement cette impression se dissipe un peu et il renoue avec l’entretien précédent.
Il va donc fréquenter régulièrement l’hôpital de jour, et nous avons maintenant un entretien, à peu près une fois par mois. Les rencontres régulières que je lui ai rapidement proposées me semblent éviter le développement d’angoisses massives. J’avais constaté lors des premiers mois de sa venue que la non-régularité des rencontres, au début plus rapprochées, suscitait répétitivement la nécessité d’entretiens sans délai liés à l’apparition d’une angoisse aiguë concernant l’évolution de sa maladie.
Immuablement, il m’informe d’abord de l’état de sa maladie, de la persistance de la douleur, de la fatigue qui l’écrase. Il consulte dans différents services d’ORL, d’une manière presque rituelle, sans jamais me demander mon avis. Ensuite, sans transition, il poursuit sur ce qui constitue l’autre passion de sa vie, l’astrophysique. Aucun silence n’est possible, tout est immédiatement comblé par un discours inépuisable concernant les perspectives d’avenir que nous promet la conquête de l’espace. La science permet la réalisation des rêves les plus fous. Ce qui n’était qu’une vision utopique est en train de devenir notre environnement. Une excitation euphorique l’envahit. Il cherche à me capter par ces évocations, à séduire mon imagination, peut-être à m’entraîner dans ses visions futuristes. À aucun moment je n’ai le sentiment d’une incohérence dans sa pensée ou d’une organisation délirante. Si ce n’était l’envahissement et l’intrusivité qu’il me fait subir pour se défendre, ce qu’il évoque ne serait pas dénué d’intérêt. Mais l’emprise qu’il cherche à m’imposer par ces récits sans fin provoque au fil du temps une lassitude et un recul de ma part. Je dois m’arracher à la sidération provoquée par ce déluge de paroles et faire un effort pour le ramener à un échange plus personnel, et pour tenter des liens entre ses propos et son histoire.
Pendant une première année, à l’hôpital de jour, il inquiète l’équipe soignante par ses effondrement dépressifs. Et en effet, un jour, il disparaît. Il réapparaît quelques jours plus tard. Il avait à nouveau tenté de se suicider en retournant dans sa grotte, cadre d’une précédente tentative de suicide, mais, me dit-il, préoccupé par son chat – qu’allait-il devenir à sa mort ? –, il renonce et rebrousse chemin. De retour à l’hôpital, je note son expression : « je retourne au bercail ».
La répétition de ces tentatives de suicide ainsi que l’observation d’une véritable alternance entre les moments d’abattement profond et des périodes d’euphorie m’amènent à lui prescrire du lithium qui limite l’intensité des épisodes dépressifs.
De retour « au bercail », notre échange se poursuit, apparemment peu modifié. Il affiche un intérêt très limité pour les hypothèses que parfois je propose. Il ne se laisse jamais surprendre par un propos ou un rapprochement que je fais. Aucune découverte partagée sur lui-même ne paraît possible. Mes tentatives semblent régulièrement vouées à l’échec. Parfois il traite mes questions et mes hypothèses avec ironie, me renvoyant la trivialité d’un questionnement sur lui-même et sur son histoire, comme s’il ne pouvait pas être concerné par ces détails aussi simplement humains. À son avis, me dit-il, Freud a beaucoup exagéré l’importance de la vie affective et sexuelle. Sa propre vie, tout entière tournée vers le plaisir de la connaissance de l’univers, en est le témoignage. Avec un certain humour, il me fait comprendre que nous avons chacun notre monomanie, lui l’astrophysique, moi la psychanalyse.
 
UN PASSÉ TRAUMATIQUE
 
 
Je n’insisterai pas sur la thématique répétitive et sur les allusions aux explorations somatiques, mais les entretiens me permettent tout de même, à condition d’être active, de lutter contre son emprise, de rassembler quelques-uns des éléments de son histoire, aussi évocateurs par leur contenu que par leur formulation. Je constate qu’il utilise toujours les mêmes termes, les mêmes adjectifs, les mêmes phrases pour évoquer les personnages de son histoire. Chacun apparaît, caractérisé par un seul trait et sans la moindre profondeur.
Il est l’aîné d’une fratrie de quatre enfants dans une famille belge. Il appartient à un milieu modeste. Son père était mineur et sa mère ne travaillait pas. Il a six ans et ses trois jeunes frères et sœurs sont nés lorsque l’un d’eux, cadet d’un an, meurt d’une broncho-pneumonie. Il parle de ce frère comme d’un partenaire de jeu. Il jouait beaucoup avec lui et rapporte un souvenir précis : dans la cuisine, le frère imitait très drôlement le père, sa façon de parler, en le tournant en ridicule… il en rit encore. La mort du frère est évoquée sans aucune tristesse, pas plus que ne sont mentionnés le chagrin et les réactions de ses parents. Tout au plus Jean-Luc émet-il l’hypothèse que cette mort a engendré une attitude de surprotection inquiète chez sa mère. Aucune détresse n’est exprimée, mais je ressens quelque chose de saisissant, de dramatique et sans recours, un affect intense qu’il cherche à isoler. Ce désespoir muet ressemble à ce qu’il ressent face à l’incompréhension des médecins. C’est justement à cet âge que se déclenche chez lui une passion pour le ciel et les étoiles. Il se souvient de nombreuses nuits passées à contempler le ciel, seul, après le coucher des parents. De mon côté je pense à ce qu’a pu être la place de ce frère mort, aux paroles des parents. Le ciel est classiquement le lieu des disparus. Que retrouve-t-il dans ce ciel qu’il contemple des nuits entières ? Il se détourne du drame familial (déni ou mouvement maniaque ?) et s’engouffre dans le cosmos. Cette passion pour les étoiles s’accompagne aussi d’un intérêt pour les origines de l’univers à travers l’étude des fossiles et des animaux préhistoriques. L’absence de tout lien de sa part pourrait indiquer en négatif toute l’importance de cette disparition dans son évolution future.
C’était un enfant précoce. Déjà, à quatre ans, Jean-Luc savait lire, encouragé dans ses lectures par une institutrice voisine. Sa mère, respectueuse du savoir, voit d’un bon œil cette relation privilégiée qu’elle vit sans jalousie apparente. Jean-Luc découvre dans le grenier familial des ouvrages d’astronomie qui viennent alimenter sa passion. Ces ouvrages dont il me parle datent du début du XXe siècle et la vision du monde qu’ils véhiculent me semble encore présente dans le regard de Jean-Luc.
Jean-Luc est un enfant turbulent, indiscipliné. Avec les deux parents l’échange, dit-il, est difficile. Le couple parental est décrit sans nuance : sa mère n’est qu’étouffante, écrasée par un mari qui n’est que violent. Surtout avec lui, car un énorme conflit oppose Jean-Luc à son père. Le père bat beaucoup son fils, « pour un oui, pour un non ». Est-ce en réponse à cette turbulence ? Le reste de la fratrie ne semble pas avoir vécu une situation aussi difficile.
Plus tard, son intelligence est remarquée par le maître d’école et il est encouragé à poursuivre ses études au séminaire. Là, il rencontre un maître qu’il qualifie de « pédagogue hors pair »; celui-ci l’initie à la paléontologie et deviendra sûrement une figure identificatoire importante dans le développement ultérieure de Jean-Luc. Les troubles du comportement – il fugue beaucoup – persistent, et une première consultation psychiatrique a lieu lorsqu’il a douze ans.
Le récit de son enfance nous permet quelques suppositions : précoce, intelligent, turbulent, il cherche manifestement un apaisement à son excitation. Cette mère « étouffante et surprotectrice » n’apparaît pas comme une figure contenante [17]. En revanche, il rencontre la violence de son père, devant ses retards et à ses fugues. Sa turbulence, son indiscipline évoquent des défenses maniaques et la possibilité d’un état prépsychotique de l’enfance. Son développement intellectuel précoce revêt une valeur de contre-investissement, toute sa curiosité se détourne des objets parentaux et se déploie dans certains secteurs du savoir. Ce surinvestissement intellectuel a probablement une valeur œdipienne, il vient également marquer toute la différence entre lui et son père ouvrier et affirmer sa supériorité.
 
UN NAÏF À PARIS
 
 
À dix-huit ans, il quitte dramatiquement la maison familiale après une violente bagarre avec son père. « J’aurais pu le tuer » dit-il, sans culpabilité apparente devant ce désir parricide. Bien qu’habitué à se faire battre, il a décidé cette fois-ci de riposter : il a caché un bâton et l’affrontement est si violent qu’il faut les séparer de force. Jean-Luc part pour Paris, monde inconnu où il se sent « naïf comme un paysan ». Il trouve facilement différents postes dans des bureaux mais ce type de travail l’ennuie. Il rencontre dans une boîte de nuit une femme, qu’il dit avoir été la grande passion amoureuse de sa vie. C’était une « aventurière ». C’est avec ce terme unique qu’il parlera d’elle. En fait il s’agit d’une prostituée, ce que je mettrai du temps à comprendre. J’avais imaginé une passion plus romanesque derrière le terme d’aventurière. Elle le conduit vers la petite délinquance. Elle l’initie, le manipule sans scrupules et l’entraîne avec elle dans plusieurs hold-up en France et en Belgique, ainsi qu’à faire des cambriolages. « Nous étions un peu comme Bonnie and Clyde », me dira-t-il.
Il est arrêté, jugé mais bénéficie de circonstances atténuantes. Il est condamné avec sursis. Il poursuit néanmoins cette existence délinquante, et sera à nouveau arrêté quelque temps plus tard : cette fois il passe plusieurs mois en prison. Ce séjour marque un tournant dans sa vie. Il constate que l’enfermement le soulage et décide de rompre avec le milieu et aussi avec son amie. C’est un arrachement, il est relancé, se sent captif et doit lutter vigoureusement contre l’emprise qu’il ressent. Cette période de sa vie aura duré une dizaine d’années. Cette longue relation amoureuse s’achève. Notons d’ailleurs qu’il dit avoir été capté par cette femme. Il avait eu le même mot pour l’institutrice dans son enfance. Pendant toute cette période psychopathique, il ne semble pas avoir été déprimé mais je sens l’existence d’une culpabilité rétrospective. Subsiste également la trace d’une blessure narcissique de s’être ainsi laissé manipuler.
Il ne s’interroge pas sur ces ruptures mais me fait sentir qu’il s’est affirmé fortement à deux reprises, en quittant la maison familiale et en s’arrachant à cette femme et à ce milieu.
 
UNE NOUVELLE VIE
 
 
Il a alors trente ans et redécouvre sa passion d’enfant, le ciel. Tout en travaillant, il entreprend des études pendant plusieurs années, prend des cours particuliers de mathématiques et obtient plusieurs diplômes d’astrophysique.
Sa vie est totalement remplie, comme nos entretiens. Pendant la nuit il travaille – en tant que veilleur de nuit, comme lorsque enfant il passait les nuits à veiller en regardant le ciel –, le matin il dort et l’après-midi, il se consacre à l’astrophysique.
Ces études lui permettent d’entrer par la petite porte dans une carrière d’enseignant. Il est admis dans une association, liée à un organisme scientifique prestigieux, qui lui permet de faire, en province, des conférences de vulgarisation scientifique. Il accepte cette situation sans chercher à aller plus loin dans sa carrière scientifique. Tous les postes lui sont d’ailleurs fermés en raison de son âge. Il supporte cette impossibilité sans se déprimer. Il se spécialise dans le problème de la colonisation de l’espace, colonisation qu’il pense être la seule voie de survie du genre humain. L’espace tel qu’il le voit est un monde habité, on y produira des médicaments, on y réglera les problèmes de surpopulation. C’est tout un univers qu’il anime, dans lequel les astres deviennent des puissances tutélaires bienveillantes et protectrices. Les dimensions de la connaissance scientifique et du merveilleux se rassemblent dans son propos.
Il écrit beaucoup, publie un peu et prépare avec soin des conférences qui sont appréciées et répond aisément aux questions du public qu’il lui arrive d’enthousiasmer. Sa vie le satisfait bien qu’il soit à plusieurs reprises préoccupé par des querelles concernant la paternité d’un mode de présentation des soirées scientifiques. Ce problème de paternité intellectuelle prend une importance particulière chez cet homme qui exprime de manière répétée sa haine de son père et qui n’a jamais imaginé devenir père. C’est également à cette époque qu’il s’engage dans un petit parti politique belge, défini par lui-même comme inclassable. Il organise des réunions et se présente à la députation, sans succès. Une certaine dérision de lui-même est présente dans cette évocation, où à nouveau il cherche à convaincre. Mais il nous fait penser que cet engagement a quelques aspects d’un canular.
 
L’ENTRÉE DANS LA MALADIE
 
 
Il y a quatre ans, survient donc cette bronchite. C’est après deux ans d’entretiens et beaucoup de questions que je repère la séquence suivante. Survient la mort d’un ami, grand fumeur, et il prend la décision de « rompre avec le tabac ». Il ne donne aucune importance particulière à cet ami dont il ne dit rien d’autre que sa mort par les méfaits du tabac. Il ne reconnaît pas davantage la privation qu’il s’est imposée en arrêtant de fumer. Il avait pourtant fumé dix à quinze cigares par jour pendant vingt ans. Tout son mode de vie était conditionné par la consommation de cigares sans lesquels il ne pouvait ni travailler ni s’imposer le mode de vie très fatigant qui était le sien. La privation de ce stimulant indispensable, il me cite Freud et ses cigares, était-elle une autopunition ? Quels plaisirs réels ou fantasmatiques devait-il expier et pourquoi à ce moment-là ?
À partir de cet épisode et encore en réponse aux questions que souvent je lui pose pour dévier le cours-conférence qu’il m’assène à chaque séance, soit sur l’astrophysique soit sur son cancer introuvable, il me révèle que son père était mort un an avant la disparition de son ami. Il souligne qu’il en a même éprouvé une certaine satisfaction. Il méconnaît l’importance de ces deux pertes d’objet, celle de l’ami réactivant après coup celle du père, dans le déclenchement de ses troubles et dans la rupture de son économie psychique qui va suivre. D’ailleurs aucun lien n’existe dans son esprit entre ces deuils et les épisodes dépressifs qu’il va présenter.
C’est donc après ces deux pertes et la violente perturbation de ses auto-érotismes que se développe l’hypocondrie. L’organe choisi prend une signification particulière. Le travail de son père avait provoqué une silicose. De plus cette maladie n’avait que très partiellement été reconnue comme maladie professionnelle et le père de Jean-Luc s’était senti spolié de cette non-reconnaissance de son travail. Aigri et revendiquant (peut-être), était-il lui aussi traité de malade imaginaire ? Dans un autre entretien, revenant sur son deuxième suicide, je comprends qu’il était allé, la veille, rendre visite à sa mère et que celle-ci l’avait traité de « malade imaginaire ». Elle donnait raison aux médecins contre lui et considérait son état sans gravité.
Le symptôme hypocondriaque rassemble, enkyste, plusieurs pertes de significations différentes dont l’importance est déniée : son frère, mort d’une broncho-pneumonie, son père, son ami. Il relate certains réveils angoissés, le pyjama couvert de glaires et de sang. Je pense à la participation d’une identification hystérique au père, mort pendant la nuit, dans son sommeil.
Mais l’hypocondrie ne suffit pas toujours à empêcher le développement d’un état dépressif profond. Jean-Luc me donne plus de détails sur ce qui s’est passé. Épuisé en raison d’une insomnie totale de plusieurs jours, débordé par l’angoisse, il s’accuse de son tabagisme. Son agressivité n’est pas dirigée contre les médecins qui ne parviennent pas à le soulager mais contre lui-même. C’est lui qui a fabriqué cette tumeur, car il a été irresponsable dans son abandon à cette passion funeste. Le sentiment d’incurabilité devient obsédant, et il tente de se noyer. Il est repêché dans un état d’hypothermie grave et sera hospitalisé quelques semaines. À la sortie de cette hospitalisation, il est à nouveau très angoissé et c’est en urgence qu’un internement psychiatrique est réalisé. Cette fois un traitement médicamenteux est instauré face à un tableau mélancolique. Il a perdu vingt kilos et pendant deux ans Jean-Luc est incapable de lire et d’écrire, ce qui l’affecte profondément, car il a une conviction : le travail est vital. Malgré le traitement, il tentera à nouveau de se suicider quelques mois plus tard. Il choisit d’aller se terrer au fond d’une grotte, comme dans un tombeau, et d’y absorber des médicaments. Plus que lors de la tentative de noyade, Jean-Luc construit une certaine mise en scène de son geste; il retourne à la nature, s’éloignant délibérément du monde des humains. Il va se cacher dans le noir comme un enfant dissimule son chagrin dans les ténèbres.
 
ÊTRE MALADE
 
 
Venant très régulièrement à l’hôpital de jour, Jean-Luc réorganise sa vie. La prolongation de ses arrêts de travail débouche sur une reconnaissance d’invalidité. L’hôpital de jour est un bercail protecteur qui lui permet de se remettre à écrire et d’organiser quelques conférences. Ce travail lui procure un immense soulagement. « Je m’accroche à tout ce qui se passe dans le domaine intellectuel. Si je n’ai pas cela, j’ai tendance à l’implosion, au repli total sur moi. J’ai été deux ans sans rien faire. » Il accepte sans en paraître affecté la durée de son traitement en psychiatrie et de même qu’il avait trouvé un équilibre entre son travail de veilleur de nuit et son activité de conférencier, il partage son temps entre ses venues à l’hôpital et son activité intellectuelle, lectures, classements d’articles. Il ne noue aucune relation étroite. Sa vie affective semble se limiter à un lien très intense à son chat qui manifestement le rassure.
Mais, s’il est parmi nous, il nous fait ressentir, en particulier à l’équipe soignante, que l’essentiel est ailleurs, dans sa passion épistémophilique. Il pourrait parler des heures, aux uns et aux autres, dans les réunions, lors des repas, dans les activités de groupe, de ce sujet qui le passionne. Il cherche à fasciner, à sidérer ses interlocuteurs par l’exhaustivité, la précision de ses propos, mélange de merveilleux et de technicité. Son auditoire lui indique pourtant son intérêt limité et fait sentir sa lassitude mais il ne semble pas blessé par ce manque d’écho, ni par l’ironie qui accueille parfois ses périodes oratoires.
Il est accepté comme un personnage singulier, naïf, malicieux, parfois inaccessible mais reconnu et apprécié. À certains moments, il surprend l’équipe par l’expression d’une grande violence verbale en particulier lors d’une discussion sur l’homosexualité et sa banalisation. Les soignants le sentent alors proche d’un passage à l’acte et interviennent pour le calmer.
Sa participation à une activité théâtrale est même pour lui l’occasion d’un apport très personnel. Sollicité pour rédiger un texte qui sera joué par le groupe, il rédige un petit conte, intitulé La planète des lucioles. Dans le futur, une nouvelle planète peuplée de lucioles est découverte. Ces lucioles se réunissent pour former un gigantesque organisme capable de guérir toutes les maladies. Un vaisseau spatial, dirigé par une équipe de scientifiques, transporte un jeune enfant atteint d’une tumeur cérébrale. Le pouvoir « pénétrant et bienveillant » des lucioles apporte la guérison. L’enfant est sauvé mais il a oublié tout son passé; peut-être en garde-t-il le souvenir enfoui en lui.
Le retour au bercail, la pénétration bienveillante expriment les modifications de son investissement et la tonalité de la relation qui s’est développée avec moi.
Nos entretiens se poursuivent régulièrement mais je dois aussi aménager les conditions de son traitement à l’hôpital de jour. Il accepte docilement mes prescriptions, souligne leur efficacité et supporte les modifications que je suggère dans ses venues et ses activités. Il est soumis, comme avec les autres femmes. La passivité, être l’objet de soins, le soulage. Je l’écoute beaucoup, cherchant à repérer certains changements, l’apparition d’éléments jusqu’alors inconnus. Souvent lassée et luttant contre la sidération qu’il produit, je reste néanmoins sensible à la poésie de sa quête permanente. Lorsqu’il évoque sa vision du cosmos, la silhouette d’un savant à la Jules Verne se dessine parfois; de même à travers l’histoire des lucioles, dans toute sa naïveté, j’entends les échos d’une détresse infantile demeurée sans secours.
Un jour il me laisse entendre que ses douleurs sont moins intenses et il peut rester plusieurs mois sans consulter les services de médecine. Nos échanges sont toujours aussi ritualisés. Un entretien prévu initialement la veille a dû être reporté de mon fait. Il entre dans le bureau, en me tendant le programme d’une prochaine conférence. Son nom est en bonne place et il sera bien payé. « Je suis cyclothymique; j’étais mal hier, impossible de travailler. Aujourd’hui cela va mieux. » Il se sent très soulagé de cette commande qui lui permettra de toucher un peu d’argent. Comme d’habitude, il rappelle le soulagement que lui apporte son traitement, il peut dormir et donc travailler. « Lorsque je ne peux pas travailler, je broie du noir. J’arrive à écrire le dimanche, mais jamais le samedi. » Il souligne la fermeture de l’hôpital de jour pendant le weekend. Je reprends : « Broyer du noir… avait-il déjà broyé du noir avant de tomber malade ? — Jamais ! j’ai toujours été en pleine forme. » Je m’étonne. « Lors de la mort de mon père, je n’ai ressenti aucun chagrin. Je n’ai jamais pu trouver en moi une tendresse pour lui. » Ayant relevé cette dénégation hautement significative, je l’interroge sur les circonstances de cette mort. « Il est mort d’une crise cardiaque, pendant son sommeil; ma mère l’a trouvé froid le matin. Le médecin a conclu à une crise cardiaque, mais il était malade depuis longtemps… Il était invalide et soigné en psychiatrie. » J’ignorais jusqu’alors cette situation du père, que je mets intérieurement en parallèle avec la sienne. « Je le haïssais, je préfère ne pas y penser; vous savez, il me battait sans arrêt. » La prise de conscience d’une communauté de destin entre son père et lui l’angoisse et l’oblige à écarter tout de suite tout point commun entre eux. Je l’interroge sur ce père et sur les raisons de cette violence entre eux deux, en mettant en scène la rivalité avec la mère. Jean-Luc me regarde, incrédule devant mes tentatives de relier sa turbulence, son excitation masochique et le besoin d’une réponse de l’objet. Il refoule la charge érotique de cette relation. Avoir été l’objet de sa violence, un objet d’élection, suffit. « Tout cela s’est terminé avec la mort de mon père et n’a aucun rapport avec ce qui m’est arrivé ensuite… Je voulais vous demander : pourrai-je faire un exposé à l’hôpital de jour pour les patients, un exposé simple ? Dans le passé j’intervenais dans les collèges et j’avais rassemblé une documentation encore utilisable. » À l’évocation de la mort de son père succède son projet d’activité pédagogique. Je reconnais un type d’association qui lui est familier : au désarroi qui succède à une association imprévue, douloureuse pour son narcissisme, il réagit par une reprise active et le rétablissement d’une position de maîtrise où intervient peut-être une identification au « pédagogue hors pair » avec lequel il avait répété ses fugues. Je reste silencieuse. « Vous avez ici des personnes curieuses, ce jeune homme qui dit venir de Vénus. C’est impossible, Vénus est une planète bien trop froide pour qu’une quelconque vie s’y soit développée. » Cette planète froide émane-t-elle de sa relation à l’imago maternelle ?
 
L’HYPOCONDRIE EST UN CARREFOUR
 
 
Une telle observation, avec les limites inhérentes au cadre dans lequel elle se déroule, illustre bien, à notre sens, cette place très particulière de l’hypocondrie au carrefour de différents aménagements, c’est-à-dire comme palier permettant de freiner le désinvestissement objectal, ce qu’ont exprimé dans leurs travaux Marilia Aisenstein et Alain Gibeault [18]. Nous retrouvons également, dans le symptôme hypocondriaque, l’enkystement de pertes d’objet déniées qui ont été signalées par différents auteurs [19]. Un investissement intellectuel forcené, vital, permet ici une déviation de l’excitation dans la direction d’une sublimation et la constitution d’un début d’objet pour une intrication pulsionnelle qui reste bien fragile.
Le masochisme [20], dans ses différents aspects, nous semble parcourir de bout en bout cette histoire clinique. Le masochisme érogène dans sa relation à son père, le masochisme féminin et moral dans la conduite de sa vie – absence de dépression devant les difficultés et les limitations, facilité à supporter l’enfermement, les privations et les échecs –, le masochisme inhérent à la persécution par le cancer, pourraient l’avoir protégé d’un désinvestissement supplémentaire et d’une évolution paranoïaque [21] ou d’une somatisation [22]. L’instauration de la relation thérapeutique centrée sur une personne, la psychiatre-analyste, mais où intervient puissamment l’institution, permet un desserrement de l’étreinte persécutive hypocondriaque, à mesure que l’objet est réinvesti et que son action sur le sujet est acceptée et vient nourrir le narcissisme du patient (double retournement).
 
NOTES
 
[*]Hôpital de jour de l’ASM 13,23 rue Charles-Fourier, 75013 Paris.
[1]H. Rosenfeld propose de distinguer : l’entité hypocondrie comme psychose chronique – les états hypocondriaques temporaires psychotiques ou névrotiques – les angoisses hypocondriaques. Rosenfeld H. (1976), « L’hypocondrie », in États psychotiques, traduction par Gilbert Diatkine, Alain et Monique Gibeault, Jaqueline Miller et Michel Vincent, Paris, PUF, p. 234.
[2]Ey H. (1974), Manuel de psychiatrie, 4e édition, Paris, Masson.
[3]Freud S. (1911), « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa (Dementia paranoides)», in Cinq psychanalyses, Paris, PUF, 1970, p. 303, note 2.
[4]Freud S., Ferenczi S., Correspondance, t. 1, p. 380.
[5]Freud utilise des abréviations :« hyp. » pour hypocondrie, « hy. » pour hystérie, « neg. » pour négatif.
[6]Il faut comprendre schizophrénie et non paraphrénie dans l’acception de la psychiatrie française.
[7]Correspondance, t. I, p. 377.
[8]Idem, p. 378.
[9]Idem, p. 379.
[10]Aisenstein M., Fine A., Pragier G. (1995), L’hypocondrie, in Monographies de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF. Voir en particulier les articles d’A. Fine et G. Pragier pour leur revue synthétique de la littérature.
[11]Freud S. (1914), « Pour introduire le narcissisme », in La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p.92.
[12]Freud S. (1912), « Sur les types d’entrée dans la névrose », in Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973. Le titre de cet article est trompeur. Freud utilise ici le terme de névrose, comme il le fait souvent, dans le sens ancien d’affection fonctionnelle sans lésion organique. Freud parle ici de l’entrée dans toute pathologie mentale.
[13]Freud S. (1913), « La disposition à la névrose obsessionnelle », Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973.
[14]H. Rosenfeld, Alain Fine, Georges Pragier dans les ouvrages déjà cités.
[15]Rosenfeld H., ibid.
[16]À plusieurs reprises des entretiens d’investigation ont été proposés. Il ne les a pas refusés mais ils n’ont pas eu de suite.
[17]Fain M. (1990),« À propos de l’hypocondrie », in Les cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, n° 21, Paris, ASM 13.
[18]Aisenstein M. et Gibeault A. (1990), « Le travail de l’hypocondrie », in Les cahiers du Centre de psychanalyse et de psychothérapie, n° 21, Paris, ASM 13. Gibeault A. (1995), « La solution hypocondriaque », in L’hypocondrie, Monographies de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
[19]Voir l’article de G. Pragier.
[20]Rosenberg B. (1991), « Masochisme mortifère et masochisme gardien de la vie », in Monographies de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
[21]Mallet J. (1964), « De l’homosexualité psychotique », in Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
[22]Aisenstein M. (1995), « Entre psyché et soma : l’hypocondrie », in L’hypocondrie, Monographies de la Revue française de psychanalyse, Paris, PUF.
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[8]
Idem, p. 378. Suite de la note...
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Voir l’article de G. Pragier. Suite de la note...
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