Revue française de psychosomatique
P.U.F.

I.S.B.N.2130529860
192 pages

p. 39 à 44
doi: 10.3917/rfps.022.0039

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no 22 2002/2

2002 Revue française de psychosomatique

La tombe des lucioles

Marilia Aisenstein 72 rue d’Assas 75006 Paris
Nombreux sont les écueils qu’un psychanalyste appelé à commenter un matériel d’observation psychiatrique devrait s’appliquer à éviter. Il lui faut veiller à ne pas avoir la « tête dans les étoiles » alors que la réalité quotidienne hospitalière de la psychiatrie nous rappelle combien il est nécessaire d’avoir les « pieds dans le limon ». Sachant de quelle sub-tile compétence et de quelle patience au jour le jour est faite cette dernière, je tenterai d’esquiver ce danger. Les étoiles sont pourtant présentes dans l’univers sidéral du patient présenté par Dominique Deyon. Elle nous expose une clinique vivante et ouverte, volontairement sans prisme théorique, qui se donne au lecteur comme un beau récit.
Jean-Luc, donc, écrit une pièce de théâtre où il est question de lucioles. Luciole s’écrit en japonais : feu qui tombe goutte à goutte. L’histoire qui se tisse lentement entre le patient et l’équipe hospitalière est bien celle d’un goutte à goutte psychique et relationnel tant il est méfiant de tout ce qui pourrait être relié à son passé ou bien lui rappeler son monde interne.
Astrophysicien et veilleur de nuit, cambrioleur occasionnel, poète et metteur en scène à ses heures, c’est-à-dire à l’hôpital de jour, Jean-Luc écrit pour le groupe de théâtre l’histoire de « l’enfant aux lucioles ». Les lucioles guériraient des maladies incurables de l’enfance. Pourtant, l’enfant ainsi sauvé est frappé d’amnésie.
Ce conte terrible m’a évoqué le superbe récit d’Akiyuki Nosaka, La tombe des lucioles [1], couronné par le prix Naoki, la plus haute distinction littéraire du Japon. Dans ce texte, d’une beauté ténébreuse et poignante, deux enfants, Seita et Setsuko, frère et sœur qui s’aiment avec passion errent, en septembre 1945, dans un Japon en feu alors que la guerre fait rage et que la faim tue. Périple non initiatique, seule une mort anonyme y met un terme. J’ai imaginé Jean-Luc enfant, en proie à une errance interne dans un monde désertifié dont, en aucun cas, il ne veut se souvenir.
Tour à tour pataud et puéril, inaccessible et hautain, Jean-Luc vit depuis trois ans à l’hôpital. Il se croit atteint d’une maladie incurable (de l’enfance ?), localisée dans le cervelet; il s’agirait de l’extension d’un désordre dans le pharynx. La souffrance liée à la conviction d’avoir une maladie létale, mais non reconnue, et la douleur sous-maxillaire diagnostiquée sans support organique l’amènent à une première tentative de suicide grave.
Je constate ici une séquence très intéressante mais également insolite. Après l’arrêt brutal du tabac (rupture d’un investissement contenant une voie de décharge des excitations), Jean-Luc bascule dans la création d’une symptomatologie hypocondriaque, classique dans sa facture, mais où la phase de persécution de l’entourage et du corps médical est remplacée par un effondrement dépressif le conduisant à chercher à se tuer par noyade. Manque ici l’appoint paranoïaque mais, de plus, la dépression ne s’organise pas selon des modalités mélancoliques. Les deux tentatives de suicide ont une tonalité violente comportementale. À part deux tentatives de suicide, rarissimes chez les hypocondriaques dans la phase aiguë qui agressent plutôt l’interlocuteur, sont également atypiques les « non-reconnaissances ». À l’hôpital, il salue Dominique Deyon comme s’il la rencontrait pour la première fois et croise les soignants sans les voir.
Plusieurs questions se posent d’emblée. L’éclosion d’une symptomatologie hypocondriaque est-elle ici à comprendre, selon l’hypothèse de Stolorow [2], comme le signal d’alarme d’un danger dans la sphère narcissique ? Elle signerait, à mon sens, un état d’alerte concernant l’investissement narcissique du corps propre et pourrait soit prendre une valeur protectrice du soma (comme je l’ai défendu ailleurs), soit, ainsi que l’a décrit Ferenczi, constituer un état transitoire sur la voie d’une décompensation somatique. C’est ce qu’ont apparemment craint les collègues de l’hôpital de jour puisqu’ils ont demandé une investigation à un psychosomaticien. Si elles méritent d’être posées, ces questions difficiles restent, à mon sens, sans réponses univoques. De certaines hypocondries, je dirai aujourd’hui qu’elles ont valeur de « carrefour » à l’issue duquel, selon des déplacements et des répartitions de la libido, désorganisations vers le soma ou réorganisations sur un mode de pathologie mentale sont possibles. Pour Freud, la notion de stase de la libido va de pair avec un relatif échec de l’élaboration psychique. L’approche psychosomatique actuelle permet néanmoins de s’interroger sur la qualité économique de ces états hypocondriaques. Cet intérêt pour le statut économique de la symptomatologie m’avait amené à proposer dès 1990 l’idée d’un « travail de l’hypocondrie » [3].
Dans cette même veine, on peut s’interroger sur l’éventualité et la qualité d’un « travail » de l’hypocondrie qui aurait maintenu Jean-Luc en vie et relativement en bonne santé. Car, dans cette lente et progressive installation à l’hôpital de jour, il fait plus que survivre. Il a pu maintenir intactes ses sublimations. Il lit, écrit, continue de publier des articles d’astrophysique. Il crée des contes et monte une pièce de théâtre…
De même reste intacte, vivante et objectalisée, sa passion des chats. « Les amoureux fervents et les savants austères aiment également dans leur mûre saison les chats puissants et doux… » Amoureux des étoiles et rêveur, Jean-Luc ne se sent jamais seul avec les chats. C’est pour l’un d’eux qu’il renonce au suicide. « Dans ma cervelle se promène, ainsi qu’en son appartement, un chat fort, doux et charmant… Quand mes yeux vers ce chat que j’aime, tirés comme par un aimant, se retournent docilement… je regarde en moi-même. »
Mais dans Spleen et idéal Baudelaire a aussi écrit un poème d’une autre veine sur les chats :
Viens mon beau chat sur mon cours amoureux
Lorsque mes doigts caressent à loisirs (…)
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique
Je vois ma femme en esprit.
Son regard comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard, (…)
Un air subtil, un dangereux parfum,
Nagent autour de ton corps brun.
Or, la seule femme que Jean-Luc ait passionnément aimée s’est avérée dangereuse, elle aussi. Elle est décrite comme une aventurière captatrice qui l’entraîne dans la pègre. Sans scrupules, elle exploite sa naïveté. De sa liaison avec elle, il ne garde que de l’amertume.
On peut s’interroger sur l’imago maternelle de cet homme qui a cinq ans passait ses nuits au balcon à regarder les étoiles peut-être moins froides et lointaines qu’une mère « morte » (selon l‘acception d’André Green) [4], endeuillée par la maladie et la disparition (« au ciel ») du frère puîné. Le père, lui, me paraît moins mystérieux. Mort de silicose, il vécut jusqu’en 1993 invalide et revendiquant. Il est décrit par le patient comme brutal et violent, spécialement avec lui. Jean-Luc aurait-il été l’enfant élu comme fauteur d’excitation ? Il nie trop farouchement avoir éprouvé la moindre tristesse lors de la mort de son père.
Comment ne pas penser à ces moments où Dominique Deyon nous signale avec pertinence son extrême virulence devant toute évocation de l’homosexualité ?
J’imagine un petit garçon désinvesti par une mère en deuil mais érotiquement investi par un père en proie à un contre-Œdipe homosexuel intense. Il a dû gérer seul et avec difficulté la culpabilité suivant la mort du jeune rival et prendre là l’habitude de sortir pour observer le ciel étoilé. Précoce, intelligent, il est remarqué par les instituteurs et envoyé au séminaire. Bien des auteurs, dont H. Rosenfeld, ont insisté sur les blessures narcissiques et les carences affectives des futurs hypocondriaques dans la petite enfance.
À douze ans, les bons pères le jugent dissipé, on « le montre à un psychiatre ». Que s’est-il passé ? J’aurais tendance à subodorer des masturbations frénétiques. En tout cas, il semble s’agir d’une excitation qui le déborde. Comment Jean-Luc a-t-il traversé la période de latence ?
Mais « neni, neni », Jean-Luc ne veut rien entendre de tout cela. Le passé n’a aucun intérêt, il ne concerne en rien sa « maladie » actuelle. D’ailleurs, « les psychiatres ne savent pas écouter comme les chats, et Freud accordait une importance très exagérée à la sexualité… » Devant ces refus de communiquer, Dominique Deyon lui propose un traitement par le psychodrame. Cet auteur de pièce de théâtre, qui joue si bien avec les mots, s’avère sidéré, incapable d’être ludique.
La contradiction n’est qu’apparente, et on assiste ici à un mésusage, classique chez l’hypocondriaque, du langage. Contrairement au langage du corps de l’hystérique, le discours témoigne d’une défense. Le mot prédomine sur la chose et vise à faire écran à l’intrusion possible de l’objet. Jean-Luc, lui, se défend comme un beau diable : « Madame, je ne vous connais pas, puisque je ne vous reconnais pas, tout cela n’a aucun rapport ni aucun lien avec ma maladie mortelle et ma douleur dans le larynx… »
Pourtant le patient ne devient ni sténique ni revendiquant. Son hypocondrie semble lui permettre un relatif équilibre, comme un commerce a minima avec l’autre. Il ne cherche plus à se suicider et ne tombe pas non plus malade, ses capacités intellectuelles et sublimatoires restent intactes. L’hypocondrie s’avère bien une solution et me semble témoigner d’un certain « travail » qui, dans l’idéal, devrait pouvoir œuvrer dans le sens d’une symbolisation du corps dans le champ psychique mais, en tout cas, réussit à abriter sa folie et sa dépression dans le cadre thérapeutique offert par l’hôpital de jour.
Je suivrai véritablement Dominique Deyon dans sa reconstruction d’une dépression silencieuse de l’enfance alliée à une prématurité intellectuelle singulière suivie d’une hypomanie avec troubles du comportement à l’adolescence. Jean-Luc cherche à se calmer, à s’autocalmer, peut-être, en veillant sur le balcon pour scruter les étoiles au lieu de rêver et dormir. Plus tard, il s’adonnera à des conduites délictueuses au travers desquelles il semble rechercher l’excitation. Dans cette précoce exploration du cosmos, je subodore un comportement qui condense à la fois la racine de la sublimation (l’astrophysicien) et sa propre limitation (le veilleur de nuit).
Je soulignerai surtout la mise en place d’une défense primordiale et radicale contre toute rencontre éventuelle de son monde interne. Jean-Luc est véritablement phobique du « psychique ». Cela m’a conduite à évoquer ce qu’André Green a décrit comme « position phobique centrale » [5], mais nous ne sommes pas ici dans le cadre adéquat.
Evelyne Kestemberg avait, dans La psychose froide, évoqué des « phobies du fonctionnement mental » [6] qui me semblent pourtant en deçà de la défense drastique ici constatée.
Se pose donc la question de la forclusion. Mais, selon Freud, le forclos revient du dehors sous forme hallucinatoire. Ce n’est pas le cas chez Jean-Luc qui nous confronte à l’extrême difficulté de la clinique de l’hypocondrie, voie médiane des solutions délirantes mais qui laisse ouverte toute la question du statut de la projection. En effet, ce surinvestissement des sensations corporelles cherche à pallier le manque de représentations inconscientes correspondantes. La solution hypocondriaque engagerait-elle le corps pour protéger le soma ?
Cet amoureux de l’astrophysique, ancien braqueur et veilleur de nuit, m’a fascinée le temps de la lecture de l’observation de Dominique Deyon. Je ne suis pas sans savoir combien doivent être pesant et difficiles l’approche, l’apprivoisement d’un tel patient au quotidien.
« Toutes les passions reflètent les étoiles » [7]; or c’est dans les étoiles et le cosmos que Jean-Luc a cru fuir les passions humaines et son monde intérieur. Saura-t-il un jour revenir et atterrir sans se fracasser ? C’est ce à quoi me semble travailler sa psychiatre qui cherche prudemment à tisser ce que lui s’empresse de défaire. La route sera longue… mais elle est entamée. Il est des parcours initiatiques qui ne mènent pas qu’à la mort comme dans le récit de Nosaka, il est des anciens enfants qui parfois guérissent sans être pour autant frappés d’amnésie.
 
NOTES
 
[1]Nosaka A. (1967), La tombe des lucioles, Paris, Philippe Picquier éditions, 1988.
[2]Stolorow R.D. (1977), « Notes on the signals function of hypocondriacal anxiety », in The International Journal of Psycho-Analysis, 58, p. 245-246.
[3]Aisenstein M. (1990), « Le travail de l’hypocondrie », in Les cahiers du Centre de psychothérapie et de psychanalyse, n° 21, Paris, ASM 13. (Sous la direction de M.Aisenstein et A. Gibeault.)
[4]Green A. (1982), « La mère morte », in Narcissisme de vie, narcissisme de mort, Paris, Éditions de Minuit.
[5]Aisenstein M., Gibeault A. (1990), « Travail de l’hypocondrie », in Les cahiers du Centre de psychanalyse, Paris ASM 13.
[6]Kestemberg E. (2001), « De la phobie du questionnement mental », in La psychose froide, Paris, PUF, p. 215-221.
[7]Hugo V., Les Contemplations.
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